14 Juillet
Un Mouchoir
S OUS LES huées, la petite députation finit par rebrousser chemin. Seul Milly reste un instant face à la forteresse et agite frénétiquement son mouchoir. Il faut imaginer la binette qu’ont dû faire les charrons, les ferblantiers, les commères, les gamins de Paris voyant, au milieu d’un tumulte sans précédent, ce type piquer son mouchoir au bout de sa canne et le secouer en l’air. Milly est tout entier dans son petit mouchoir blanc. Ce devait être tordant, consternant, indécent peut-être. Bien complet de son chapeau, de ses guêtres et de sa montre à gousset, il est venu calmer les esprits ; c’est la profession des gens de l’Hôtel de Ville. Dès qu’un esprit fermente, on l’emprisonne, dès que cent ou mille esprits fermentent, on envoie les gendarmes leur tirer dessus, mais quand des dizaines de milliers d’esprits fermentent de conserve, alors on envoie une députation, on noue un tire-jus au bout de son stick, et on l’ébroue gentiment.
Boucheron laisse Milly à son petit mouchoir, et rejoint le procureur du roi qui se tient prudemment sous les voûtes avec le reste de la députation. Éthis de Corny, paternel, exhorte une dernière fois les combattants à se tenir tranquilles afin qu’il puisse entrer dans la Bastille. Louis-Dominique a cinquante-deux ans, sans doute un brin de bedaine et beaucoup d’amis. Il a correspondu avec Voltaire, fréquente Lafayette, Jefferson est aujourd’hui même son hôte à Paris, il a d’autres chats à fouetter. Il est marié à Marguerite-Victoire de Palerne, qui le liant aux milieux d’argent a favorisé sa carrière. Une fois achetée sa charge de procureur du roi, le voilà parvenu au zénith de son existence, et il ignore encore, lui qui a rédigé un petit essai sur les hommes illustres, que cette députation flageolante sera son unique fait de gloire, son petit morceau d’azur.
Mais Éthis de Corny pensait sans doute à autre chose, il faisait remonter le courant très loin. Il prétendait que les Éthis seraient issus d’Ethe ou d’Aedh, roi d’Écosse, régnant sur les Pictes, arrière-petit-fils du roi Domangart mac Domnaill, et que par-là, ils descendraient des Galiciens qui eux-mêmes procèdent des Égyptiens ayant fui les sept plaies. Ainsi, le sang du procureur du roi remontait-il jusqu’à l’Antiquité biblique. Je ne sais pas si les Éthis de Corny sont apparentés aux La Garde de Tranchelion, damoiseaux, seigneurs de Tranchelion en Limosin, ou s’ils furent parents des Becdelièvre, seigneurs de Mocqueville et de Ronchoux, dont un illustre se distingua à l’attaque du Pacha Ibrahim et fut plus tard grand-voyer de Normandie, ou encore s’ils sont liés aux Couffon dit Couffon de Trevros, dont le nom truculent est classé au soixante-cinq mille deux cent soixante-seizième rang des noms de famille inventés en France et dont les demeures d’origine sont peut-être un sinistre manoir près de Plouarzel ou une gentilhommière en Mayenne ; toujours est-il que de mauvaises langues murmurent que le grand-père d’Éthis de Corny, loin de descendre des pharaons, était en fait cabaretier – je n’ose le croire.
Le coup du mouchoir fit un flop. Le petit numéro n’avait pas pris. Le public, barbare, continua à tirer des coups de mousquet sans prêter attention au spectacle. Mais le sabre d’officier d’Éthis de Corny n’eut pas davantage l’heur de plaire. Il était pourtant élégant avec sa garde à l’allemande, sa monture ciselée en bronze doré, calotte à courte queue décorée d’un casque empanaché posé sur boucliers avec fond de trophée de drapeaux, sa confortable fusée en bois recouverte d’un veau ciré marron afin que la main puisse la tenir sans effort ; oui, son épée devait pourtant en jeter plein la vue, avec sa lame courbe à pan creux, bleuie et dorée, gravée sur son premier tiers de couronnes de feuillages, avec en son centre un hussard à cheval, chargeant, surmonté d’une banderole portant inscription ; et l’on peut affirmer que sentir pénétrer dans son corps ses soixante-dix-neuf centimètres et six millimètres de long, avec ses très légères oxydations d’usage, était sans doute un privilège. Mais le peuple qui se battait ne fut sensible ni à son fourreau en bois marouflé de cuir ciré noir à quatre garnitures en laiton repoussé, ni à sa chape agrémentée de lauriers et de palmes, aux deux bracelets de bélières, aux pitons cannelés, estampées en relief de trophées d’armes, ni aux anneaux en laiton doré, à la longue bouterolle festonnée de guirlandes où meurt un casque empanaché sur un carquois de flèches, ni à son ceinturon de maroquin rouge, brodé de fils de soie, ni à sa somptueuse fermeture composée de deux boucles ajourées reliées entre elles par un crochet en forme de S, décoré de deux serpents. Et, on le comprend, le peuple, car il suffit de jeter un œil au sabre d’Éthis de Corny, à ce très beau sabre de hussard commandé vers 1785 à Strasbourg, à la Tête noire, chez Berger, fourbisseur, oui, il suffit de voir le sabre de Louis-Dominique Éthis de Corny, resté dans la famille jusqu’au décès de son dernier représentant, à Fontainebleau, en l’an 2000, il suffit d’apercevoir cette Durandal d’homme du monde, accessoire de parade, pour sentir l’abîme entre Éthis de Corny et Pierre Folitot, chaudronnier, blessé pendant le siège, et qui terminera une triste carrière de gendarme aux Invalides.
Après avoir rendu compte à Éthis de Corny de l’initiative de Louis-Lézin de Milly, qui de son doux accent créole tente d’apaiser les esprits, brandissant son mouchoir, Boucheron décide d’aller chercher son protégé, craignant qu’il ne lui arrive misère. Le brave soldat slalome entre les gardes-françaises, parmi les insurgés, et retrouve le bon Louis-Lézin dans la même position que ci-devant, avec son mouchoir blanc, qu’il agite éperdu. Et au lieu de lui signifier que tout cela est ridicule, au lieu de le tirer par la manche et de l’emmener au restaurant, dans les beaux quartiers, pour le dédommager de ses exploits, voici que Boucheron et Piquot s’avancent à leur tour et agitent à nouveau leurs chapeaux. On dirait qu’ils disent au revoir à quelqu’un ou à quelque chose, à l’Ancien Régime peut-être. Aimablement, ils font de nouveau requête aux assiégeants de ne plus tirer ; ils insistent, godiches, pénibles même – qu’on suspende les hostilités. Mais les rebelles ne veulent rien entendre. C’est alors qu’un miracle se produit.
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