14 Juillet
La Dette
D EPUIS SA cuvette calcaire, planté dans son limon, à l’ouest de la forêt de Meudon, Versailles. Un marigot, une gâtine. Et, par la grand-route qui vient de Paris, toute une procession de primeurs, de pâtissiers, glaciers, bouchers, traiteurs, se rend au château ; longue file indienne de sucreries, macarons, génoises, volailles délicates, épinards frais, lentilles aussi fines que le sable, concombres juteux, belles poires d’Anjou, Inconnue la Fare, Beurré d’hiver, Pérouille, puisque Dieu a fait sortir de sous son manteau de lumière un nombre incalculable de poires ; oui, par les Champs-Élysées, on trimbale pour le roi tout ce que la France a de mieux. Comme si un énorme gendarme réglait la circulation de nos victuailles, le délectable et le gourmand prennent la direction de Versailles, le fade et le maigre celle des faubourgs. L’exquis, le savoureux cahotent vers l’ouest de la capitale, l’aigre va aux masures. Le moelleux et le succulent galopent à la cour, l’insipide et le blet s’en vont à Paris.
Et puis surtout, à Versailles, on joue, on joue insolemment, inlassablement, follement, gaillardement, on joue des sommes considérables, tout Versailles joue. Le roi joue. La reine joue. Il y a des tables de jeu dans toutes les pièces, dans tous les bâtiments. On joue au pharaon, aux dés, à la loterie, à n’importe quoi. Un banquier vient spécialement de la ville afin d’alimenter les tables en argent liquide et de noter les dettes. On mitraille le tapis vert. Tandis que la foule parisienne croûte pour dix sous, et crapote au cabaret sa chopine d’eau-de-vie, tandis que Raffetin bouffe avec Cottin, au cabaret du Grand-Faucheur, qu’on siffle et joue pour quelques ronds, dans un grand boucan enfumé, parmi les débris de poisson et les miettes de pain, tandis qu’une cliente torche ses marmots, à côté d’un ramas de mendiants et de chiffonniers, alors que le royaume frise la banqueroute, le déficit de la pension de la reine s’élève en fin d’année à presque cinq cent mille livres.
Et autour de cet écrin, de cette douce mandorle où les menus plaisirs s’égrènent, s’agitent des milliers de maçons, de jardiniers, de terrassiers. Le palais est un chantier. Versailles est un chantier. Pendant trente ans, on va creuser, arracher, planter, construire. Il faudra trente ans de construction, de terrassement, trente ans pour changer un marais puant, étendue de bois et d’eau stagnante, en pavillons, parterres, bosquets, corniches. On migre depuis toute la France. Depuis le Berry, la Bretagne, la Normandie, le Poitou, on vient ici pour charpenter, menuiser, brouetter, maçonner. Les ouvriers logent dans des baraques de planches. C’est insalubre et laid. Le travail est dur, les accidents nombreux. Les enfants jouent au milieu de la ruelle. On se traîne au café, dans sa vieille culotte ratine, avec son casaquin de toile à raies jaunes, salis par le boulot. Une nuée de décrotteurs patientent devant la porte du palais. Entre les échoppes qui s’accrochent aux grilles, on croise Pierre Navet, dans sa pauvre redingote, et Raymond, le marchand d’eau, et le Barnabite, qui nous demande un liard, et le Morfondu, qui gueule dans son patois de vache, et la blanchisseuse qu’on trousse, les ravaudeuses, les polisseuses en or, les bohémiens, les drôlesses, zigzaguant entre les rigoles d’ordures, où se roulent les cochons.
Versailles est une couronne de lumière, un lustre, une robe, un décor. Mais derrière le décor, et même dedans, incrustée dans la chair du palais, comme l’essence même de ses plaisirs, grouille une activité interlope, clabaudante, subalterne. Ainsi, on trouve des fripiers partout, car tout se revend à Versailles, tous les cadeaux se remonnayent et tous les restes se remangent. Les nobles bouffent les rogatons de première main. Les domestiques rongent les carcasses. Et puis on jette les écailles d’huîtres, les os par les fenêtres. Les pauvres et les chiens récupèrent les reliefs. On appelle ça la chaîne alimentaire.
Mais avant toute autre chose, avant la fripe, avant les cabarets, s’insinuant jusqu’au cœur de Versailles, jusqu’à son petit cœur de pierre, il y avait une flopée de repasseuses, jabots froissés, marchandes de fleurs. Oui, depuis tous les coins du royaume, le palais, ses girandoles, ses fusées, ses masques, ses carrosses illuminés de torches, ses brandons, sa joie, attiraient tous les métiers, tous les frotteurs de parquet, tous les gâte-sauce, toutes les ambitions, du bon bourgeois au gentilhomme, mais aussi les plus obscènes nécessités. Pendant que des fêtes pleines de magnificence célèbrent l’amour et la jeunesse, et qu’on cause aimablement le langage des tétons, qu’on dialogue entre fard et mouche, à la lueur des chandelles, file entre les allées le soir, dans les couloirs écartés, aux murs des baraquements, tout un grouillement de raccrochantes, de boucaneuses ou de moineaux, qui dans le froid, l’hiver, entre deux coliques, musent à la recherche d’un peu de sucre et de tabac, de quelques ronds contre un peu de plaisir.
Avec emphase, on nous enseigne le règne de chaque roi, ses épisodes : la prise du pouvoir par Louis XIV, la réforme du royaume, le bon Colbert, la Régence, la guerre de succession d’Autriche, l’attentat de Damiens, le départ de La Pérouse. Mais on ne nous raconte jamais ces pauvres filles venues de Sologne et de Picardie, toutes ces jolies femmes mordues par la misère et parties en malle-poste, avec un simple ballot de frusques. Nul n’a jamais retracé leur itinéraire de Craponne à Paris, jusqu’aux grilles du château. Nul n’a jamais écrit leur fable amère.
Afin de loger les mille cinq cents personnes chargées de la bouche du roi, on avait exproprié toute la population de l’ancien village de Versailles, oui, toute ! Allez vous faire pendre ailleurs, marauds, pochards ! On rasa le bourg, on rétama la terre, afin de bâtir à sa place le Grand Commun, corps de logis sobre et harmonieux, exemple d’équilibre et de mesure. Et jusqu’au bout, jusqu’à la Révolution, Versailles verra une débauche de serviteurs innombrables, laquais de toutes espèces, tournebroches, violons, porteurs d’instrument, coureurs de vin, conducteurs de haquenée, verduriers, potagers, enfants de cuisine ; tout cela à côté d’un ramassis de charges, dames de compagnie, pages, et pas moins d’une quarantaine de valets de chambre pour le roi seul, moucherons sublimes voletant autour du lit royal, du miroir royal, du pot de chambre de Sa Majesté.
Or la France était criblée de dettes. On ne savait plus que chanter aux banquiers dans cette course à l’abîme ; les grandes perruques avaient coûté très cher. Les Louis, quel que soit leur chiffre, avaient mis la main sous trop de jupes, pincé trop de bourrelets et mordu trop de fesses. Oh ! je sais, on me l’a dit, ce qui a coûté cher, vraiment très cher, la véritable lacune du Trésor, le fond du fond de nos dettes, c’est la participation de la France à la guerre d’indépendance des États-Unis. Tout aurait alors piqué du nez. Je n’en crois pas un mot. La dette est plus ancienne. On répète à l’envi que le train de vie de la cour représentait une infime partie des dépenses. Et puis, on nous donne des sept à dix pour cent du budget de l’État, comme si ce n’était rien ; charge colossale, sans doute plus élevée encore, tant la comptabilité des grands déborde toujours ses propres comptes et surcharge les autres, les vassalise, les cornaque.
Il existe quatre horlogers de la chambre du roi, l’un d’eux a pour unique mission, chaque matin, de remonter sa montre. On dirait une farce, une rabelaiserie, absurdité d’auteur, un racontar. Mais il y a plus drôle, il y a pire. Il y a un capitaine des mulets à Versailles, quand il n’y a plus de mulets. Il y a les avertisseurs, dont l’unique tâche consiste à savoir à quelle heure le roi désire la messe. Il y a l’achat par Marie-Antoinette d’une paire de girandoles de diamants, pour deux cent mille francs, en 1775. Il y a, la même année, une sublime paire de boucles d’oreilles. Allez ! hop ! Trois cent mille francs. Mais qu’est-ce que c’est trois cent mille francs ? Comme on est petit, mesquin ! Et puis il y a la mode, l’attribut dérisoire, mais qui sait ce qui est essentiel à l’âme ? Un moment, ironie de mauvais diables, la fureur va à la puce ; on veut que tout soit couleur puce, jeune puce, cuisse de puce, dos de puce, ah ! la fantaisie, le rire, et puis la reine se lasse, la puce a fait son temps, on veut à présent du blond cendré. Le coiffeur de Sa Majesté coupe une mèche de ses beaux cheveux. Mercure l’emporte vers les filatures de Lyon où l’on doit produire des tissus qui soient exactement de sa couleur. Mais l’habit ne suffit pas. Il faut la coiffure. Et cela est un art. On confectionne des chevelures comme on n’en verra jamais plus, pièces montées sur plusieurs étages, monticules de cheveux relevés, crêpés, en hérisson. On y trouve de tout, des plumes, des rubans, des petites scènes de théâtre, une jolie meunière à qui cause un galant.
Enfin, la nostalgie d’une vie rustique avait fait bâtir le hameau de la Reine, farce champêtre, paradis miniature où le théâtre et la fête font oublier les soucis de la cour, la famine du royaume et la dette de l’État. Autour d’un petit étang, on avait érigé une dizaine de chaumières, une ferme, il faut bien becqueter, un colombier, pour que ça roucoule, un boudoir, car il faut être belle, une grange, puisqu’on aime se rouler dans le foin, un moulin, parce que c’est joli, un jardin fleuri, et sur une minuscule rivière un petit pont de pierre. On s’était inspiré du parc d’Ermenonville, de sa conception simple, naturelle, s’adressant directement aux yeux, à l’esprit et à l’âme, et qui lui-même avait puisé son inspiration dans La nouvelle Héloïse, le roman de Jean-Jacques Rousseau. Ainsi, par ce qu’elle a de plus ridicule, et peut-être de plus charmant, Marie-Antoinette effleure l’auteur du Contrat social. Ce rapprochement ne doit ni nous surprendre ni nous inquiéter. Après la Révolution, le petit bourg lui-même servira de cabaret puis de maison de rendez-vous. Ainsi, nous comparaissons de bien des manières devant le Temps. Un bandeau sur les yeux, il nous livre à toutes les séparations, et nos œuvres seront dispersées comme les chairs d’Athalie, livrées aux chiens.
Et tandis que les princes ne se refusent rien, les finances du royaume s’assèchent ; la France fait carême. Commence alors une furieuse et chaotique course à l’impôt. La taxe, le tribut, la redevance sont un même hurlement froid et monotone ; d’un côté, ils fleurent le parfum, la fumée montée des lustres, d’un autre, ils puent la sueur et la chandelle. Il y eut alors une valse. Les ministres des finances se succédèrent à une cadence effrénée. On gouvernait à coup d’expédients : banqueroutes partielles, impositions prétendues provisoires mais qui se prolongeaient sans fin. Vint d’abord Turgot, qui voulut la libre circulation des biens et déréglementer les métiers, afin d’affranchir la production de ses pesanteurs. Il tomba en à peine deux ans. Vint alors Necker, un banquier. Sa grâce ne dura point. Puis ce fut Calonne ; homme délicat, il paraît qu’il adressait à de jolies dames des pistaches enveloppées dans des billets d’escompte. L’argent ruisselait. Il favorisa éperdument la spéculation. Une fois que le déficit eut atteint un degré critique, on le congédia. Il y eut encore Brienne et quelques autres. Le Trésor était vide, mais on ne savait le montant exact de la dette. Pour calmer les esprits, la cour annonça qu’elle allait réduire son train de vie. Ce fut une petite révolution domestique. Marie-Antoinette diminua le nombre de ses chevaux, puis elle réalisa sur les articles de sa table et de sa chambre une économie d’un million ; c’était avouer le montant faramineux de ses dépenses.
Et puis, ce fut Necker de nouveau, afin de rassurer la Bourse, car c’est à la Bourse, déjà, qu’on prenait la température du monde. Et tandis qu’à Versailles on chasse le cerf, Necker se creuse la rouille. Il avait commencé sa belle carrière chez Girardot, une banque d’affaires franco-suisse, spécialisée dans la spéculation sur la dette souveraine et les matières premières. Le jeune Necker tenait les livres de comptes ; il était, dit-on, bien doué. La légende veut qu’au pied levé, il ait un jour remplacé le premier commis dans une affaire majeure. Il ne se tint pas aux directives qu’on lui avait laissées et prit une position hasardeuse – comme ces traders qui, de nos jours, jettent leurs ordres entre les mâchoires du monstre, en espérant que cela passe. Et cela passa. Il réalisa d’un coup un formidable bénéfice de cinq cent mille livres. On le prit aussitôt pour associé.
L’établissement prospéra. Il spécula sur la dette anglaise, grâce à des informations de première main. C’est qu’entre-temps, Necker avait été nommé administrateur de la Compagnie des Indes. Mais il spécula aussi sur la dette française. Le profit est une mélancolie sans mesure, toute la déception du monde se traduit en puissance de vendre et d’acheter. Ainsi, les compétences de Necker dépassaient les effets du Trésor, elles allaient au négoce. Il fit porter ses calculs sur le prix des matières premières, mais surtout, sur l’achat de greniers, de quantités de blé effarantes. Enfin, devenu intendant des finances du roi de France, Necker lança de colossales contributions publiques. La banque qu’il venait tout juste de quitter souscrivit pour quatorze millions.
Ainsi, durant toute la période qui précède la Révolution, on assiste à de curieuses manœuvres sur les deniers d’État. La dette publique ne cesse de croître et le peuple a faim. On spécule en Bourse sur les emprunts. La France est presque banqueroutière.
OceanofPDF.com