14 Juillet

Eric Vuillard · Chapitre 7 sur 21

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14 Juillet

Insomnie

 

N E PAS DORMIR, c’est vivre dans la mort. La nuit nous traîne, immobile, là où l’on renonce. Le jour est confusion et la nuit sans pitié. Elle cache en elle un miroir où l’on se devine sans se voir, et dans le lent passage du temps aux heures silencieuses, on aperçoit parfois une bluette, une pauvre escarbille un instant vous creuse la face, et là, dans le feu très bref de notre visage, un signe s’adresse à chacun de nous, tout s’éclaire.

Mais on ne le comprend jamais. On boit un verre, on fume son clope, on ouvre la fenêtre. L’air est chaud, terriblement chaud. On ne dormira plus, plus jamais, on restera éveillé jusqu’à ce que cette grande clarté revienne et demeure. Elle ne revient pas. Les heures s’étirent. On fouille dans ses papiers, on relit de vieilles lettres, comme si on voulait s’assurer de soi, de qui on est, de ce qu’on vaut. La nuit du 13 juillet 1789 fut longue, très longue, une des plus longues de tous les temps. Personne ne put dormir. Autour du Louvre, de petits groupes erraient, mutiques, dans une sinistre maraude. Les cabarets ne fermaient pas. Sur les quais, des solitaires pérégrinèrent toute la nuit, ombres bizarres. Il faisait une chaleur écrasante, on ne pouvait pas trouver le sommeil ; dehors, on cherchait un peu de vent, un peu d’air. Paris entier ne dormait pas.

Ce fut l’un des plus beaux étés de tout le siècle. Un des plus chauds aussi. On rôtissait. Mais l’hiver avait été froid, si froid, les racines avaient gelé à plus d’un pied sous terre. La faim s’était étendue sur la France, silencieuse d’abord, puis le désespoir était venu, puis la colère. Et maintenant il faisait très chaud. Trop chaud. La nuit, les jeunes sortaient fouiller la ville, c’étaient de longues tournées depuis les faubourgs. La France était alors un pays jeune, incroyablement jeune. Les révolutionnaires furent de très jeunes gens, des commissaires de vingt ans, des généraux de vingt-cinq ans. On n’a jamais revu ça depuis. Et cette jeunesse impatiente, le 13 juillet, fut incapable de dormir. On avait le désir d’un autre corps, il fallait quitter sa mansarde, son pieu, et parcourir la ville sur ses jambes de sauterelle. Chacun sortit, comme on fait à cet âge, très vite, sans rien prendre. On erra sur le pavé, entre les galets des bords de Seine, au beau milieu de rien. Vers la Courtille, des femmes se promènent avec leur petit foulard sur la tête, leurs jupes lourdes, leur tablier noué au-dessus de la taille, un fichu jeté sur l’épaule, nattées. Des familles de mendiants somnolent sous les porches. Beaucoup de Parisiens ont à peine de quoi acheter du pain. Un journalier gagne dix sous par jour, un pain de quatre livres en vaut quinze. Mais le pays, lui, n’est pas pauvre. Il s’est même enrichi. Le profit colonial, industriel, minier, a permis à toute une bourgeoisie de prospérer. Et puis les riches paient peu d’impôts ; l’État est presque ruiné, mais les rentiers ne sont pas à plaindre. Ce sont les salariés qui triment pour rien, les artisans, les petits commerçants, les manœuvres. Enfin, il y a les chômeurs, tout un peuple inutile, affamé. C’est que, par un traité de commerce, la France est ouverte aux marchandises anglaises, et les riches clients s’adressent à présent à des fournisseurs étrangers qui vendent à meilleur prix. Des ateliers ferment, on réduit les effectifs. Et dans la nuit du 13 juillet tout cela résonne, ça gratte entre les pattes du petit chien qui traîne, ça urge entre les jambes du vieil ivrogne qui pisse, ça poisse sous les aisselles du chiffonnier, ça démange tout le monde.

Des bandes armées de fusils et de piques montèrent des barricades dans les rues de Paris. Les carrosses étaient arrêtés, fouillés, puis on les amenait place de Grève. En quelques heures à peine, la place était devenue une prodigieuse fourrière ; on y voyait briller les cuirs, les fers forgés en col-de-cygne, les glaces. Les chaises à porteurs côtoyaient les chars à bœufs, les sacs de blé s’entassaient contre des pyramides de vaisselles. On amenait là tout ce qu’on trouvait, craignant que le ravitaillement et les armes ne disparaissent pendant la nuit. C’est que des nouvelles alarmantes circulaient, on avait vu les troupes royales à la barrière du Trône. Et cependant, on se bécotait entre deux coups de gnôle. Des groupes chantaient et s’appelaient entre eux par leur nom de pays. Il y avait tous les patois de France. Des bandes s’étaient formées autour de la capitale ; pendant les derniers jours d’avril, les commis virent entrer par les barrières “un nombre effrayant d’hommes mal vêtus et de figure sinistre” ; et les premières semaines de mai, près de Villejuif, une troupe de cinq à six cents vagabonds avait voulu forcer Bicêtre et s’était approchée de Saint-Cloud. À présent, l’aspect de la foule a changé. Il s’y mêle “une quantité d’étrangers venus de tous les pays, la plupart déguenillés, armés de grands bâtons”. Il en venait de trente, quarante, cinquante lieues ; et tout cela s’engouffrait dans Paris.

On raconte encore que depuis la veille, ces misérables parcouraient les rues en bandes, menaçaient les maisons où les bourgeois s’enfermaient ahuris et tremblants. Les boutiques des boulangers et des marchands de vin furent mises à sac. Des filles arrachaient les boucles d’oreilles des passantes ; et si la boucle résistait, on déchirait le lobe. L’hôtel du lieutenant de police avait été saccagé, et c’est à grand-peine qu’on s’en échappa. Avec des cris de mort, une autre troupe vint à la Force, où sont les prisonniers pour dettes ; on les délivre. Un groupe d’hommes en guenilles enfonce, à coups de hache, la porte des lazaristes, ravage la bibliothèque, brise les armoires, les tableaux, tout. La rue est pleine de débris et de pauvres bougres. Quelques-uns se sont emparés d’une aube, d’un bâton de préchantre, d’un pluvial, d’une chasuble, d’une crosse, les ont revêtus, et, sous cet accoutrement, dans la rue, bénissent les passants.

Pendant la nuit du 13 au 14 juillet, qui est, je crois, la nuit des nuits, la Nativité, la plus terrible nuit de Noël, l’Événement, la canaille, comme on dit, les plus pauvres en somme, ceux que l’Histoire a jusqu’alors laissé croupir dans le caniveau, armés de fusils, de broches, de piques, se font ouvrir les portes des maisons, et se font servir à manger et à boire. Désormais, la charité ne suffira plus. Ce sont des vagabonds d’une physionomie effrayante, disent les chroniqueurs. Des bandes de bourgeois circulent pour rétablir l’ordre ; et on pendit aux lanternes quelques pauvres, çà et là, que l’on achevait à coups de fusil.

*

Les cloches sonnent. On enfonce les portes des beffrois. Toutes les cloches de tous les clochers sonnent à la volée. Le marteau tinte. Les murs tremblent. Les sons se propagent et s’aggravent. Le bourdon vomit son fa dièse. Depuis ses presque trois mètres de bouche, celui de Notre-Dame, qui ne sonne qu’aux grandes occasions, réverbère sur les murs de toute la cité les lourds battements de son cœur vide. Partout, les papillons de métal cognent, espiègles ; les cloches des tours, celles du chapitre, celles des combles sonnent ! Mais ce n’est ni le solennel des grandes heures, ni le plenum du dimanche, ni l’alma des fêtes du Seigneur, ni le grand vespéral, comme aux solennités majeures, ni les quatre moineaux des mariages, non – c’est le tocsin. À la fois grave et rayonnant, à la fois mâle et aigu, il mêle tous les timbres dans sa panse, il pique l’oreille et crève le corps avec ses basses que l’on est incapable d’entendre. C’est comme une fumée que l’on froisse ; le ciel sue, trémule, grelotte. Les barboteuses se taisent. Les plaisanteries se figent sur les lèvres, le pied chancelle dans la rigole d’ordures. Les chiens se cachent. La clameur s’apaise. Le vent mouche les torches. On crache son noyau de fruit, que la nuit avale.

À Éphèse, sous l’empereur Dèce, sept officiers du palais ayant distribué leurs biens aux pauvres se réfugièrent dans les montagnes. On les pourchassa. Les soldats découvrirent leur retraite ; mais lorsqu’on pénétra la grotte où ils vivaient, on les trouva plongés dans un profond sommeil. On ressortit tout doucement et on mura la grotte. Deux siècles s’écoulèrent. Un promeneur tomba sur la maçonnerie et défit le piège ; il pénétra la grotte et les sept hommes se réveillèrent. Ainsi, la sédition. Elle surgit dans le monde et le renverse, puis sa vigueur faiblit, on la croit perdue. Mais elle renaît un jour. Son histoire est irrégulière, capricante, souterraine et heurtée. Car il faut bien vivre, il faut bien mener sa barque, on ne peut pas s’insurger toujours ; on a besoin d’un peu de paix pour faire des enfants, travailler, s’aimer et vivre.

À l’aube, on prit le chemin des Invalides. On voulait des fusils pour se défendre contre les armées du roi. De toute la ville, des petits groupes se formaient en direction du Champ-de-Mars. Vers neuf heures, des milliers de personnes se tenaient déjà derrière les grilles ; il y eut quelques coups de feu. Le marquis de Sombreuil parlementa. De minute en minute, la foule était plus dense. Les grilles se mirent à trinquer dans leur socle de pierre. Bientôt, ils furent plusieurs dizaines de milliers. Et des milliers de personnes ça n’est pas un monôme d’étudiants, ça ne peut pas se disperser d’un coup de trique. Versailles était muet, le vieux marquis ne savait plus quoi faire. Les grands événements se passent souvent de cette manière, le pouvoir est vacant, silencieux, prudent peut-être, et les grands commis hésitent tandis que les dés roulent sur la table.

Vers dix heures, le gouverneur ouvre les grilles, sans doute pour causer, mais on ne tient pas une foule en laisse, une foule ne parlemente pas, ne discute pas, n’aime pas attendre. Les jeunes se bousculent, ceux qui sont à l’arrière et ne voient rien poussent en riant, allez ! allez ! Et l’instant arrive, laconique, les gonds se tordent, la foule braille, les paroles de Sombreuil se perdent entre les pavés. Personne n’entend ce qu’il dit, tout le monde s’en fout. Les gardes ne peuvent plus tenir. Le nombre tranche. Sombreuil s’écarte ; et l’humanité entre. Tous les âges, tous les sexes, tous les métiers, toutes les gueules possibles, vieux bonnets, mains calleuses, loufoques, maroufles, papillons de nuit, bourgeois, cuités, lavettes, rôniers, tous enfoncent les grilles, déplombent les arches tutélaires, et riant, hurlant, inondent la grande cour. Là, on s’arrête un instant, éberlué – c’est beau les Invalides ! les corbeilles de fruits, les cornes d’abondance, les grandes fenêtres, les arcades ! Mais la cohue les bouscule à leur tour.

Alors, les vétérans se rallient aux émeutiers ; leurs destins se touchent. Ils les guident parmi les dédales du palais. Et c’est une immense farandole ; les couloirs défilent, les escaliers tournent, on descend en tâtonnant, comme ivres, bousculés de toute part, on s’enfonce dans les grands souterrains. Deux kilomètres de boyaux, de tunnels, où sont entreposés trente mille fusils couchés sur leur lit de paille. La confusion est terrible, on s’écrase, on étouffe. On aboie en tombant sur les marches de pierre. Pris de fièvre, les bras se tendent, saisissent, attrapent. Puis, mains en visière, éblouis, se frayant un difficile chemin parmi la foule qui dégringole dans l’autre sens, ils ressortent de terre. Dieu que c’est beau un fusil, que c’est vertical. On dirait un jouet, un outil, un sceptre.

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