14 Juillet

Eric Vuillard · Chapitre 6 sur 21

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14 Juillet

Prendre les Armes

 

L E 4 MAI, les états généraux s’ouvrirent à Versailles. Le lendemain, on se réunit dans une grande salle construite pour l’occasion, à l’hôtel des Menus-Plaisirs. C’est somptueux. Mille cent trente-neuf députés y prennent place. Cette fois-ci, on a besoin d’eux pour lever l’impôt ; il faut que les trois ordres l’acceptent, avant que la température ne monte. Le premier jour, le roi paraît, il déclare être le premier ami de son peuple ; on voudrait le croire. À sa gauche, Marie-Antoinette somnole. Elle est coiffée d’un panache de plumes blanches. Enfin, Necker prend la parole. Il se lève, gros, content de lui, fat, comme on disait alors ; et si l’on en croit les trigones et sextiles, les quinconces et les quintiles, la prédominance des signes d’air dans son thème le prédispose à tout ce qui est volatil : souplesse, adaptabilité démoniaque, pragmatisme. La présence non moins notable du feu indique un excès de hardiesse, la morgue. La carence de l’eau a des effets plus tristes, elle dénote un manque de sensibilité, on n’est pas capable d’aimer autant que les autres, on n’est pas concerné par ce qui relève du cœur. Et ce jour-là, Necker fut très exactement ce qu’il était, froid, démonstratif, il ne parla que de finances et d’économie politique ; il fut abstrait, hautain, et il assomma tout le monde pendant trois plombes par un discours technique et obscur. Aucune des questions vitales ne fut abordée. La réception fut un four, l’assistance était déçue.

Le temps passa. L’urgence fut de plus en plus vive. Les Français grondaient. Et voici, quelque temps plus tard, que le tiers état se proclame Assemblée nationale. Le 20 juin, le roi faisait fermer la salle des Menus-Plaisirs. On partit donc au Jeu de Paume et on prononça de très grands mots. Serment ! Constitution ! Trois jours passèrent. Le roi déclara nulles les décisions de l’Assemblée et demanda aux députés de quitter la salle. Les députés du Tiers refusèrent d’obtempérer. Mirabeau prononça alors sa grande phrase commençant par le peuple et terminant sur la force des baïonnettes. Ah ! c’est comme si parfois un homme avait attendu toute sa vie de dire quelques mots, que ces mots le possédaient tout entier, le retenaient entre leurs syllabes, lui faisant expier tout le reste, et qu’ils portaient en eux, dans le drapé de la formule, un mélange d’évidence et de mystère, de grandeur et de trivialité, où l’humanité trouve son augure. Oui, Mirabeau parle. Il est un sentiment, une vérité. Nul ne peut plus rien contre. Il dit. La grosse gueule s’ouvre pour la première fois avec autant de souffle et de culot. La volonté du peuple vient de faire son entrée dans l’Histoire.

Et cinq jours plus tard, le roi cède. Il appelle la noblesse et le clergé à se joindre au Tiers. On est réconciliés. Mais le peuple est méfiant. Dans l’ombre, le comte d’Artois presse le roi de faire usage de la force, il distille son vinaigre chaque jour, à chaque heure. Et tandis qu’on prononce des paroles conciliantes, on fait converger vers Paris des troupes de mercenaires. On allait achaudir les faubourgs. Les tambours roulèrent ; on vit défiler les jaquettes rouges, les tricornes, l’ombre des cavaliers sur les palissades de torchis. Paris se sentit lentement tenue, étranglée, menacée. Chez Ramponneau, à la Courtille, les porteurs d’eau, la crieuse de vieux chapeaux, les marchands de ferraille ou de peaux de lapin, la vendeuse à la marée, tout le monde s’excite. Antoine Salochon, cocher, s’excite, Jean Morin, tailleur de pierre, s’excite. Au marché Saint-Martin, les tonneliers s’excitent, les loueuses de chaises, les vendeuses de harengs ou de betteraves s’excitent. Chez Bonneau, entre deux baquets de vaisselle, Charles Glaive, papetier, s’excite, Milou, tabletier, s’excite, Jean Robert, serrurier, Chorier, tapissier, Picollet, imprimeur, s’excitent. Dans tous les cabarets, on lève les pintes de plomb, les verres de grès, on trinque à la bière et à l’eau-de-vie, on grimpe sur les tabourets. Les Porcherons s’énervent, le Moulin de Javel s’énerve, Vaugirard s’énerve, la Rapée s’énerve, le Grand et le Petit Charonne, le Gros Caillou, Mesnil-Montant, tous les quartiers populaires s’énervent. Au cabaret de la Bouteille, on parle beaucoup et fort, on crie, on jure. Ah ! comme on aimait monter sur les tables en ce temps-là. Au cabaret de la Fontaine, Charles Bassin, vannier, monte sur la table et s’énerve, Pierre Pontillion, grainier, s’énerve, Jean Chevreul, brouetteur, grimpe sur sa chaise et s’énerve. Les disputes s’animent. Tout le monde se couche tard. On parle. On parle. On n’a jamais tant parlé. D’habitude, on turbine surtout, c’est tout le jour des mouvements de jambes et de bras, la sueur, le corps qui plie. Mais depuis avril, on cause. La bouche produit des mots. Beaucoup de mots. Une avalanche.

Le 11 juillet, Necker est de nouveau remercié. Il est remplacé par Breteuil, lié au comte d’Artois et à la reine. Tout le monde comprend ce que ça veut dire, c’est le retour d’une politique d’intransigeance. Dans la nuit du 11 au 12, Paris se tourne dans son lit. On dort mal. Le 12 juillet, l’ambiance est électrique. Des groupes se forment un peu partout, on s’interroge, on discute, on proteste. Et voici que dans l’après-midi, au Palais-Royal, un jeune avocat de vingt-neuf ans, au visage doux, aux beaux cheveux longs, comme c’était alors la mode, bégaie que la démission de Necker est inquiétante. Un petit groupe se forme, l’écoute. On l’encourage à parler haut.

Cela se passe devant le café de Foy. La patronne de cet établissement avait eu pour son mari l’autorisation de vendre des rafraîchissements et des glaces dans la grande allée de marronniers, ce qui attirait bien du monde. Elle avait obtenu cette autorisation en une audience particulière du duc d’Orléans qui la trouvait fort belle. On voit de quel prix se payaient les grâces. Et c’est justement devant ce café où le bon duc, afin d’admirer la jolie patronne, était quelquefois venu boire une limonade, que Camille Desmoulins, c’est le nom du jeune avocat, monte sur une table de bistrot et bégaye son premier discours. Car il bégayait. Et c’est inouï le nombre de bègues devenus orateurs, et le nombre de cancres devenus écrivains. La vie est bien curieuse, qui nous attrape souvent par où elle a manqué.

Camille propose au peuple la colère. Il grimpe sur une table devant le café de Foy. “On prépare une Saint-Barthélemy des patriotes”, lance-t-il. C’est sa formule la plus célèbre, son moment de grâce. Le mot patriote est alors une sorte de sésame. La foule tombe d’accord. Les paroles du jeune homme font écho à nos peurs, à l’inquiétude qui monte, au manque de pain. Oui, on prépare une Saint-Barthélemy. Mais on n’y arrivera pas. Le comte d’Artois n’entrera pas à la tête de ses mercenaires dans Paris. Les petits mots de Camille ricochent partout, ils pissent, ils suintent, ils sont la forme de ce monde ; comme ceux de Mirabeau, ils touchent à une matière sans preuve, un stigmate, une foi ; loin du menuet du langage, ils sont un signe, compréhensible à tous et pourtant insondable ; ce sont les mots de tout le monde.

Mais aux grands moments s’associent toujours des épisodes plus légers, saugrenus, comme une respiration de l’âme, où s’insinue l’erreur, par une contorsion délirante. Dans une boutique, sur les boulevards, on emprunte des figures de cire, les bustes du duc d’Orléans et de Necker, et on les promène dans les rues comme nos lares, des bienfaiteurs. Les arbres sont tout pleins d’hommes et de gamins postés là pour mieux voir. Les branches ploient. On cause d’un arbre à l’autre. Les bustes passent en dessous, innocents et grotesques. Il y a des gens partout, sur les toits, aux fenêtres, c’est fou le monde qu’il peut y avoir dans une ville, et ce ton nouveau, cette excitation, ce déferlement de paroles, cette amitié.

Et puis les manifestants gagnent les Tuileries ; alors sous les ordres du prince de Lambesc, un régiment charge la foule. Une journée est un signe, et les signes sont ambigus, contradictoires. Ainsi, tandis qu’on se libère, que la chanson de faubourg supplante la gavotte, les cavaliers chargent. On frappe, oh ! sans vouloir tuer, mais on cogne, on bouscule, les femmes courent entre les haies, tout le monde recule, emporté comme une fourchée de fumier. Un colporteur, François Pépin, traîné par les cavaliers, se prend un coup de baïonnette. Pour se défendre, les gens improvisent des barricades de chaises, puis ils se saisissent de bâtons, de caillasses, et c’est l’intifada des petits commerçants, des artisans de Paris, des enfants pauvres.

Enfin, les gardes-françaises, parmi lesquels la grogne avait monté chaque jour d’un cran, se rallient aux émeutiers. Depuis l’affaire Réveillon, on discutait les ordres, on ne voulait plus tirer sur la foule. On y avait des frères, des sœurs, des amis. Apprenant ce qui se passe aux Tuileries, les soldats quittent aussitôt leur caserne et se heurtent aux troupes royales. Devant cette résistance imprévue, le baron de Besenval ordonne à la troupe de se retirer.

Paris est désormais au peuple. Tout chaviré. Aiguisé. Se baignant aux fontaines. La nuit est tombée. De petits groupes marchent sur les barrières. Ce sont des bandes d’ouvriers, de menuisiers, de tailleurs, gens ordinaires, mais aussi des portefaix, des sans-emplois, des argotiers, sortis tout droit de leur échoppe ou du port au Bled. Et dans la nuit de la grande ville, il y eut alors une étincelle, cri de mica. L’octroi fut incendié. Puis un autre. Encore un autre. Les barrières brûlaient. Ce qui brûle projette sur ce qui nous entoure un je-ne-sais-quoi de fascinant. On danse autour du monde qui se renverse, le regard se perd dans le feu. Nous sommes de la paille.

Le 13 juillet au matin, à l’Hôtel de Ville, les bourgeois inquiets se réunissent. Ils montent un comité et décident de la création d’une milice armée. À la même heure, le roi part à la chasse. Son cheval galope dans les bois, ses gens rameutent les chiens, ça jappe, le cerf court entre les fourrés. Seul le temps change les hommes, mais certaines distances semblent chargées de siècles ; à vingt kilomètres de Paris, on vit dans un autre monde. La reine est au Trianon, elle cueille des capucines. Les événements des derniers jours la rendent un peu nerveuse, mais son emploi du temps ne varie pas. Elle reçoit Fersen ; cet après-midi, pour se détendre, on fera quelques parties de billard.

Alors les Parisiens cherchèrent des armes. Ils craignaient le retour des troupes. Une curieuse idée sur laquelle on tomba, dans le tourniquet de l’action, fut d’aller au Mont-de-Piété. On se rua aux objets gagés, comme si on allait y trouver réponse à tous les problèmes, une vérité perdue depuis longtemps, qu’un pauvre bougre serait venu un jour mettre en gage. Il l’aurait gentiment déposée sur le comptoir, contre quelques liards ; puis n’étant jamais venu la réclamer, elle aurait été consignée, mise au clou, oubliée. Et, en effet, au Mont-de-Piété, entre les montres suisses, les dentelles fines et les vieilles cannes, on dénicha tout un lot d’armes anciennes. Ce sont les pistolets de Mathusalem, les mousquets du Déluge. La foule s’arme quand même.

Le matin, on avait dévalisé le Garde-Meuble de la Couronne. Un flot bariolé glissa par ses nobles arcades. On se bouscula dans les grands escaliers et les somptueux salons, puis on déboucha dans la salle d’armes. Une foule ahurie arracha à leurs niches deux canons de parade, présents du roi de Siam. Imaginez ces gueules exotiques, damasquinées d’argent, sur leurs affûts de bois des Indes vernis de noir ; on les traîne de marche en marche, on les fait glisser sur les rampes. Alors, les poings dérobèrent leurs armes aux casiers d’acajou, les lances dorées des anciens preux passèrent aux mains des tanneurs et les casques des chevaliers ornèrent les têtes des grisettes. Quelques-uns se couvrirent sans doute en riant de lambeaux d’armure de Philippe Auguste, puisqu’on devine, sur un tableau du temps, la silhouette incongrue d’un chevalier dans les rues de Paris.

On s’empara des reliques, flamberges, arquebuses, hallebardes, on dépouilla les mannequins. Puis quand on eut pris toutes les armes, jusqu’aux sabres chinois, quelques sagaies peut-être, on arracha les baldaquins pour s’en faire des bâtons, les tringles à rideaux devinrent des piques, et on se fit des gourdins avec les pieds de chaise.

Depuis quelques jours, les boutiques d’armuriers étaient enfoncées, pillées. Les minutes du Châtelet font un horrible lamento. Une boutique a été ouverte ici, les portes crevées là, des barils de poudre volés ici, des couteaux fauchés là. Un commerçant est réveillé, en pleine nuit, une bande fait irruption chez lui, ils veulent des fusils, des pistolets. Partout errait une foule bizarre, armée de bric et de broc. Et voici, arpentant le Faubourg, le fils des Lumières, armé de mousquets et de piques, mais aussi de pétoires à mèche et de fusils à rouet. On sait à peine comment s’en servir, ce sont des antiquités venues de François I er. D’autres brandissent des haches, des surins rouillés, de pauvres canifs. On est heureux et on défile sous le grand soleil.

Enfin, par une idée saugrenue et sublime, les foules allèrent jusqu’à forcer les portes des théâtres. Elles pénétrèrent les magasins d’accessoires, et firent de leurs répliques de scène de véritables armes. On brandit les boucliers de Dardanus et le flambeau de Zoroastre. Les fausses épées devinrent de vrais bâtons. La réalité dépouilla la fiction. Tout devint vrai.

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