14 Juillet
La Tombe-Issoire
L E SACCAGE de la folie Titon fut considéré comme un désastre. On compta le moindre bouton de porte disparu, chaque pelle à feu, chaque pincette, le plus petit morceau de tapisserie arraché, les nappes déchirées, les oreillers crevés, les tasses de porcelaine ébréchées, les vestes de soie en lambeaux, le satin en confetti, les innombrables gilets de toile, les déshabillés de madame, les monceaux de mouchoirs brûlés, tout cela fit l’objet d’un compte précis, inventaire méticuleux où les chiffres s’empilent, neuf mille livres par-ci, sept mille par-là, dix-neuf mille livres par-ci, deux mille cinq cents par-là. Mais le nombre de morts parmi les habitants du Faubourg, en revanche, reste vague, indécis.
Deux jours après l’émeute, Odent et Grandin, commissaires au Châtelet, escortés par le docteur Soupé, robe noire et trousse chargée de bistouris, que pilotait le concierge des catacombes, passèrent sous le linteau de porte de la Tombe-Issoire. Ils empruntèrent un triste escalier, avant de zigzaguer dans la froide obscurité des anciennes carrières. Enfin, parvenus devant une porte cadenassée, ils éprouvèrent une sorte de malaise. Les deux commissaires avaient pourtant l’habitude des affaires criminelles, mais il se dégageait quelque chose d’inhabituel de ces dédales sinistres. Dieu merci, l’institution sert d’armure, on s’oublie derrière le masque, on est plâtré dans le costume ; aussi dès que la porte fut ouverte et qu’ils eurent aperçu les cadavres, ils se mirent au travail.
Selon les termes du procès-verbal qui sera dressé le soir même, c’étaient dix-huit cadavres de séditieux, tués lors de l’émeute Réveillon ; autrement dit c’étaient dix-huit ouvriers du Faubourg. Les fossoyeurs les empoignèrent par les jambes et par les bras ; les têtes pendouillaient en arrière, les cheveux balayaient le sol. On les disposa les uns à côté des autres. Puis Grandin distribua aux fossoyeurs des numéros inscrits sur de petites cartes. Trébuchant dans leurs gros souliers, ils s’inclinèrent sur les morts, épinglant à leurs vêtements les numéros qu’on leur avait donnés. Une fois que les étiquettes furent posées, les fossoyeurs se replièrent près de la porte ; et les commissaires procédèrent à une description scrupuleuse des corps.
Le numéro 1 est un homme d’environ trente-cinq ans, il porte les cheveux longs noués en catogan, il a le nez aquilin et un visage en lame. Il est vêtu d’une veste de gros drap, d’un gilet rouge à boutons de cuivre, d’une chemise de grosse toile ; il porte un pantalon bleu et un tablier de coutil. Mais l’objet de la visite n’est pas de faire un portrait du défunt ni de détailler sa vêture ; les émeutiers sont soupçonnés de vol. On va donc leur faire les poches. Odent donne un bref coup de tête en arrière, un fossoyeur saisit aussitôt ce que cela veut dire. La rangée de cadavres est longue. Ils sont durs et froids, cela fait dix-huit mannequins couchés sur le sol de la cave. Les morts sont ici plus nombreux que les vivants. Le fossoyeur s’exécute, lentement, il passe entre les corps, se penche, retourne la poche du tablier, rien.
On dresse ensuite un inventaire des blessures et des causes de la mort. Soupé ouvre sa trousse, prend un scalpel, des pinces et sa paire de ciseaux. Il découpe les vêtements, nettoie rapidement la plaie, écarte les lèvres de la blessure à l’aide de crochets. La chemise du défunt est couverte de sang. Ses intestins lui sortent par le flanc.
On recommence. Numéro 2. Un garçon de seize ans. Les cheveux longs en queue de cheval, nez retroussé, visage basané. Et pour ses vêtements, ce sont même veste de drap gris, même gilet de coton, mêmes boutons de cuivre, mais dépareillés, même tablier, avec en plus des bas de laine. Une fois encore, Odent fait un signe de tête, le croque-mort se penche, enfile sa grosse main d’homme dans les poches du gamin. Rien. Mais l’os pariétal, lui, est fracturé et l’occipital crevé. Ce qui signifie qu’on l’a frappé par-derrière, qu’on lui a enfoncé le crâne à coups de sabre ou de baïonnette.
Et ça continue. Numéro 3, âgé de vingt ans. C’est un beau gars d’un mètre soixante-dix, aux cheveux châtains en désordre. Il porte une veste et un gilet de laine. Et comme pour tous les autres, ce sont grosse laine et grosse toile, boutons dépareillés et mauvaise veste ; mais aussi les mêmes tissus misérables : drap pour la veste, toile pour la chemise, coton pour le gilet, serge pour la culotte, laine pour les bas ou les chaussons, cuivre pour les boutons ; et les mêmes pauvres vêtements de travail ou de misère : culotte de peau, veste de drap et tablier de serpillière. Et là encore, rien dans les poches, mais une grosse plaie au-dessus de l’œil et l’os du front béant, pissant des bouts de cervelle et des caillots de sang.
On passe au numéro 4. Il a le visage rond, poupin. Les cheveux noués dans le dos. Le nez court et large. Il est vêtu de drap gris, une chemise de toile de ménage, une cravate de mousseline, un gilet de gros drap. Le fossoyeur fouille le mort. Grandin lève les sourcils ; ses yeux brillent sous ses lunettes. Le ciel de pierre sue quelques gouttes ; il fait un peu trop frais, le commissaire a la gorge qui pique, il aurait dû mieux se couvrir. Le fossoyeur se retourne, hausse les épaules : rien dans les poches.
Il enjambe le cadavre et passe au numéro 5. Encore un jeune homme de vingt ans. Encore des cheveux bruns et un visage rond. Encore les vêtements de grosse toile, de drap gris, et les bas de laine. Et de nouveau, les poches vides. Mais une plaie considérable dans le visage et l’arrière du crâne enfoncé. Le fossoyeur tourne autour du cadavre, trébuche et marche sur la main ; il se rattrape comme il peut sur la poitrine du mort ; il se relève. Un cercle de lumière blanchit la voûte. Et la litanie continue, no 6, n o o o 7, n 8, n 9 et 10 et 11 et ce jusqu’à 18 : nez aquilin, visage long, cheveux brun foncé en queue de cheval, et puis les nippes, gilet de drap olive doublé de serge, chemise de toile. Ça en fait des queues de cheval, des bas de laine, des poitrines ouvertes, des plaies sous l’aisselle et des crânes fracassés. Ça en fait des poches vides. Mais sur les dix-huit cadavres de Montrouge, pas un liard. On avait retroussé toutes les poches, mais on n’avait trouvé que de vieilles blagues à tabac, une petite clé, quelques pauvres outils. C’est tout. Pas la moindre montre dans le gousset.
Le dimanche 3 mai, au lieu de vaguer gentiment sur les quais de la Seine ou bien de jouer une partie de cartes, Louis Petitanfant, ramoneur, et Louise Petitanfant, femme de chambre, prirent le chemin de Montrouge. Il faisait doux. Ils remontèrent longtemps la rue Saint-Jacques, puis du faubourg Saint-Jacques ; longèrent l’Observatoire, se crottèrent les pieds, continuant tout droit, toujours tout droit sur le chemin du Bourg-la-Reine, bordé de champs jusqu’aux barrières. Louis ôtait de temps en temps son chapeau et s’épongeait le front. Ils marchaient en silence. Une fois passé la Charité, ils parvinrent à la Tombe-Issoire. Là ils durent attendre que le concierge leur ouvre ; ils restèrent sagement devant la porte. Louis tenait son chapeau entre les mains. Ils se taisaient. Puis le concierge revint et leur fit signe de le suivre. Ils descendirent l’escalier, pesamment, en se tenant aux murs. C’était sombre et humide, la lampe éclairait mal. Enfin, on atteignit la porte de la catacombe. Le concierge fit tourner la clé dans le cadenas.
C’était une grande salle obscure, les cadavres étaient allongés sur le dos, ça puait ; Louise releva son tablier sur son visage. Le concierge leur dit d’avancer, il n’avait pas beaucoup de temps. Ils marchèrent tout doucement devant la rangée de morts, jetant un œil en passant à ces visages inconnus, certains semblant dormir, d’autres déjà verdâtres, inquiétants. Sans se le dire, ils avaient eu l’espoir de ne pas le trouver ici, qu’il avait découché et que, dans quelques jours, il reviendrait à la maison. Mais au numéro 5, Louise s’arrêta. Elle fit un signe. Ils observèrent bien le cadavre. Les morts ont le visage si différent ! La tête était tordue vers la gauche, les lèvres roides ; une partie de la figure était emportée dans une grimace affreuse. Sous ses moustaches, on apercevait la nacre de ses dents. On lui avait fermé les yeux. Il n’avait plus le visage doux qu’ils lui connaissaient, mais l’habit de drap couleur chamois était bien le sien ; un pan de la veste était soulevé et Louise reconnut la doublure faite de morceaux de toile qu’elle avait cousus. Et puis il y avait la culotte de drap gris, les bas de laine, oui, ce devait être lui, malgré ce crâne enfoncé et cette grimace affreuse qui lui labourait le visage.
Lorsqu’ils furent dehors et reprirent leur route, ils marchèrent sans se regarder. Louise avait retiré ses sabots, les tenant à la main. Passant la barrière, elle se dit que jamais elle n’oublierait le visage de son frère mort, ses lèvres tirées en arrière, ce masque. Et elle remarqua qu’elle ne l’avait pas embrassé ; cela lui fit une peine immense. Et puis, elle se remémora un souvenir, ou plutôt un ensemble de souvenirs, qui s’étaient agrégés les uns aux autres et formaient en elle une sorte de refrain qui lui rappelait son enfance. C’était l’âge où l’on commence à se promener loin de la maison, à éprouver sa liberté, et où les parents craignent qu’il ne nous arrive quelque chose. Avec ses frères, ils s’étaient construit de minuscules cabanes en face de chez eux, sur les berges du port au Bled. C’étaient trois huttes minuscules, faites de pierres roulées, de boue et de vieilles planches ; si petites qu’il leur fallait ramper pour y pénétrer, et le plus doucement possible afin de ne pas faire tomber les branchages du toit. L’une des premières construites avait été la sienne, celle de Louise. Ils y avaient accumulé quelques galets aux formes étranges, des petits objets ramassés qui faisaient dînette. Un peu plus haut, en direction de la Grève, une pente très douce était bordée de frênes. Et là, dans son souvenir, les cloches sonnent. Il y a un peu de vent, et les cloches sonnent ; la nuit va venir. Le soleil tombe. Elle aperçoit les derniers rayons entre les arbres, sur les façades du quai. La lumière est très belle, douce et chaude. Il faut rentrer, le fleuve est déjà sombre. Elle court avec ses frères. Ils courent à perdre haleine ! Ils sont ensemble, ils rient ; ils se bousculent un peu et ils rient.
Le lendemain, à dix heures du matin, ils furent reçus à l’hôtel du commissaire Odent. On les fit asseoir sur deux chaises de paille. Louise triturait les brides de sa coiffe. À l’étage, on jouait du clavecin. Tandis qu’il rédigeait le formulaire d’en-tête, le clerc leur demanda s’ils avaient bien reconnu leur parent. Ils répondirent que oui. Une fois que l’acte fut rédigé, il leur en donna lecture : après avoir examiné le corps mort numéroté cinq, ils ont reconnu leur frère, lequel se nomme Augustin Vincent Petitanfant ; il était âgé de vingt et un ans, il était manœuvre et maçon et il demeurait avec ses frères. Après quoi, le clerc releva la tête, et leur demanda de bien vouloir signer le document. Ils ne savaient pas écrire.
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