À La Grâce De Marseille

James Welch · Chapitre 9 sur 22

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À La Grâce De Marseille

Chapitre 8

 

C’était l’une des rares journées relativement chaudes de la mi-mars. Charging Elk se roulait une cigarette devant le marchand de tabac du cours Saint-Louis. Le ciel au-dessus des platanes bordant la large avenue était tout bleu, débarrassé du brouillard par le vent du nord qui soufflait depuis trois jours. Moins d’une lune auparavant, Mathias lui avait appris que ce vent s’appelait le mistral. Le garçon avait gonflé ses joues, soufflé bruyamment, puis agité les doigts en montrant du linge qui claquait sur un fil tendu entre deux immeubles. « Mistral, avait-il dit. Le vent du nord. La bise. » Il avait renouvelé son étrange pantomime et répété à plusieurs reprises le mot « mistral » comme s’il s’agissait d’un être vivant. Charging Elk avait fini par le prononcer, et Mathias lui avait souri, une lueur de triomphe brillant dans ses grands yeux noirs.

Charging Elk n’avait plus guère fréquenté d’enfants depuis que Strikes Plenty et lui avaient décidé de quitter l’école de Pine Ridge pour la liberté du Bastion. Bien sûr, ils étaient encore eux-mêmes des enfants, tout juste âgés de quatorze hivers, mais il ne leur restait pas d’autre choix – du moins le pensaient-ils à l’époque – que de vivre en adultes. Ils ne voulaient pas devenir des wasicuns comme les autres jeunes de leur âge ou même comme leurs propres parents. Ils avaient donc grandi très vite au Bastion, aidés par quelques adultes qui leur avaient fourni un tipi et de quoi manger jusqu’à ce que Strikes Plenty ait pu « emprunter » un fusil à un membre de sa famille installée au camp du Tourbillon. Plus tard, ils avaient volé à des mineurs des munitions et un deuxième fusil, mais ils s’enorgueillissaient surtout de leur adresse à l’arc et, de leurs flèches à pointe d’acier, ils tuaient des oiseaux et des lapins. La plupart des Indiens, y compris ceux du Bastion, avaient depuis longtemps renoncé à utiliser cette arme traditionnelle, de sorte que quand les balles venaient à manquer, ils devaient se serrer la ceinture.

Il avait encore du mal à croire que Strikes Plenty et lui aient réussi à devenir si tôt autonomes. Neuf hivers durant, ils avaient vécu une drôle d’existence, sans famille, sans amis. Parfois, on les invitait dans un tipi où se déroulait un festin ou un conseil, mais la plupart du temps, ils menaient une existence solitaire, raison pour laquelle Charging Elk se sentait mal à l’aise en présence d’une famille, et en particulier d’enfants. Ce garçon, Mathias, n’était pas endurci comme eux l’étaient à son âge. C’était un enfant mince et pâle aux yeux de biche et à l’épaisse tignasse châtain, mais il avait l’esprit vif et il aidait Charging Elk à apprendre de nouvelles choses. Deux sommeils plus tôt, il l’avait emmené dans un magasin qui vendait des livres et s’était arrêté devant une espèce de boule couverte de dessins et d’écrits étranges. Il avait désigné dessus la ville où ils se trouvaient, Marseille, puis la grande ville, Paris, et après, de l’autre côté de la grande eau – « L’Atlantique, l’Atlantique, l’Atlantique » –, la ville de New York où toute la troupe s’était embarquée à bord du bateau de feu il y avait tant de lunes de cela. Après quoi, il avait pointé l’index sur une figure en forme de peau de daim, cernée de bleu – « L’Amérique, l’Amérique » –, désignant ensuite Charging Elk jusqu’à ce que celui-ci comprenne, puis il avait posé le doigt au centre de « l’Amérique » en disant « Dakota. » Et Charging Elk s’était empressé de répéter : « Dakota. ». Les Dakotas, en effet, étaient parents des Lakotas. Tout excité, le jeune Indien avait demandé au garçon – en lakota – comment il pourrait rentrer chez lui, mais Mathias s’était contenté de sourire et d’écarquiller les yeux au son de cette langue inconnue.

Charging Elk gratta une allumette et alluma sa cigarette, puis il traversa la Canebière en direction du cours Belsunce. Il aimait ces rues larges aux trottoirs plantés d’arbres noueux. Il se postait devant les vitrines pour admirer les vêtements, les friandises, les couteaux et tout ce qu’un homme pouvait désirer. Il y avait aussi des cafés, mais il n’osait pas encore y entrer pour demander une petite tasse de ce pejuta sapa au goût amer. Par contre, il faisait à chaque fois halte devant un kiosque muni d’un auvent rayé de vert et de blanc où l’on achetait les minces feuilles de papier couvertes de l’écriture des wasichus. On voyait souvent des images dessus, des dessins qui représentaient la plupart du temps des hommes qui, à ses yeux, se ressemblaient tous avec leurs barbes et leurs cols empesés. Parfois, un dessin attirait plus particulièrement son attention : un cheval attelé à une carriole, un bateau ballotté sur l’eau, toutes voiles dehors. Il n’avait plus dessiné depuis l’école wasichu à Pine Ridge, mais un soir, assis à la grande table entourée de hautes chaises, il avait regardé la fille, Chloé, qui s’efforçait de dessiner un cheval. La tête était trop grosse, et les jambes mal proportionnées. Il la vit soupirer, marmonner, se passer nerveusement la main dans ses courts cheveux bruns pour, finalement, jeter par terre son bâton à colorier. Charging Elk le ramassa et dessina un cheval plus ressemblant que l’autre. Ce n’était malgré tout pas très bon – il se sentit gêné de ne pas être un meilleur faiseur de chevaux – mais il fut surpris par la réaction de la petite fille. Quand il lui rendit le bâton, elle sourit et écrivit un mot en dessous du dessin : CHEVAL. « Cheval », dit-elle, pointant son doigt fin sur l’animal, puis sur le mot. Charging Elk suivit du regard le mouvement de l’index pâle, et une image surgit dans son esprit, celle d’une jeune femme en robe toute simple et bonnet blanc assise dans l’herbe sur la rive d’un lac immobile qui lui nommait les choses autour d’eux. Sandrine. Son cœur, comme ce jour-là, se serra. Il leva les yeux sur Chloé et, désignant le cheval, il dit : « Sunka wakan », puis en anglais : « Horse. » Elle sourit et répéta : « Cheval. »

Depuis qu’il travaillait pour le marchand de poisson, il recevait chaque samedi après-midi un certain nombre de francs qu’il dépensait en tabac, en nougat et en réglisse pour lui et les enfants de René et de Madeleine. Bien qu’elle se refusât toujours à s’adresser directement à lui, Madeleine paraissait un peu plus à l’aise en sa présence. Au lieu de l’ignorer sauf pendant les moments où elle remplissait son assiette ou prenait son linge sale, elle se tournait quelquefois vers lui pour le regarder, en général lorsqu’elle discutait avec son mari. Charging Elk ignorait de quoi ils parlaient, mais aux coups d’œil qu’elle lui jetait de temps en temps, il déduisait qu’elle commençait à le considérer comme un être humain et non comme quelque étrange objet ou bête sauvage qu’on examine avec curiosité ou, peut-être, avec crainte. Il savait que certains Américains et certains Français réagissaient ainsi. Il l’avait lu dans les yeux écarquillés des spectateurs quand il fonçait exprès au grand galop sur les barrières pour les éviter au dernier moment, soulevant un nuage de poussière et parfois de boue.

Les enfants, c’était différent. Depuis sa première rencontre avec eux – au cours de ce désastreux repas de soupe de poisson où il avait dû monter en hâte dans sa chambre pour vomir dans le seau de toilette, à la suite de quoi il avait été malade toute la journée du lendemain –, ils devenaient chaque jour plus proches de lui. Mathias, notamment, passait souvent une heure ou deux en sa compagnie à lui apprendre des mots ou des phrases entières. Parfois, toute la famille restait après dîner pour écouter Chloé interpréter de petits morceaux au piano. Madeleine, les sourcils froncés, semblait marquer la mesure avec les longs bâtons servant à tisser des vêtements.

À neuf heures, tout le monde montait se coucher. À Paris, les Indiens des réserves avaient montré à Charging Elk comment lire l’heure des wasichus, si bien que lorsque la pendule au-dessus de la cheminée sonnait neuf coups, il savait que la soirée était terminée, et il éprouvait alors une vague déception à l’idée de ne pas revoir les enfants avant l’après-midi du lendemain. Il se réveillait très tôt – tâchant de se rappeler un geste que Chloé avait fait ou un nouveau mot que Mathias lui avait appris – et attendait que René frappe à sa porte alors que l’aube naissait à peine. Il en allait ainsi chaque jour, à l’exception du dimanche. Le samedi, ils travaillaient aussi, mais la soirée se prolongeait plus longtemps et la famille paraissait plus gaie. Mathias chantait en s’accompagnant de son instrument de musique muni de cordes et d’un long manche. René et Chloé se joignaient quelquefois à lui, et il arrivait même que René se mette à danser. Un jour, il avait forcé le grand Indien à se lever et, lui tenant les mains, l’avait fait tournoyer sans cesser de fredonner. Il demandait tout le temps à Charging Elk de chanter, mais celui-ci était trop timide. Par ailleurs, les chants des Soulas n’étaient pas les siens. Strikes Plenty et lui chantaient souvent dans leur tipi, et même sur la piste, tout comme, au Bastion, ils jouaient du tambour et chantaient avec les autres. Ces chants, il les comprenait, de même qu’il comprenait le langage des tambours. Pourtant, au spectacle de cette famille heureuse, il se sentait presque heureux, lui aussi, quoique son bonheur vînt pour une part de ce qu’il se rappelait comment son peuple célébrait ce dernier été, celui de la bataille de l’Herbe Grasse, oubliant pour un temps son avenir précaire. Il se souvenait comment le campement, cet été-là, devenait de plus en plus peuplé à mesure que les Indiens fuyant la réserve se joignaient à eux au pays des bisons. Il se souvenait des nuits passées à chanter et à danser pour fêter la réunion du peuple. Et il se souvenait d’avoir pensé que cette belle vie durerait éternellement, que les chefs, Crazy Horse et Sitting Bull, le grand Hunkpapa, les mèneraient en un lieu où il n’y aurait pas de wasichus, où ils pourraient vivre en paix selon la voie des anciens. Puis il se souvenait de la faim et de la maladie, des combats et des exodes tandis que s’annonçaient l’hiver et les soldats. Quand il y repensait, Charging Elk se disait que les seuls moments où il s’était senti à l’aise parmi les wasichus, c’était lorsqu’il se produisait avec la troupe de Buffalo Bill. Pour la première fois de sa vie, il avait eu l’impression d’être d’une certaine manière protégé contre eux.

Sur le boulevard, il s’arrêta devant une petite boutique qui vendait des tas d’objets intéressants, dont une petite reproduction du grand arbre de fer de Paris qui se dressait non loin de l’endroit où la troupe de Buffalo Bill avait donné ses représentations. Charging Elk et quelques autres Indiens, accompagnés de Broncho Billy, avaient pris place dans une étroite cage de fer qui les avait conduits jusqu’à une espèce de poste de guet en acier entouré de barreaux afin d’empêcher les gens de tomber. Jamais il n’était monté si haut, pas même dans les Paha Sapa, et encore se trouvait-il à peine à mi-chemin du sommet de l’arbre de fer. Il se rappela comme ils étaient demeurés soudain silencieux – plus tard, tous avaient reconnu avoir eu peur qu’un grand vent se lève et abatte l’arbre de fer. Broncho Billy en personne, lui qui savait tout, avait paru plus pâle que d’habitude.

Le jeune Indien revint à ce qui, dans la boutique, avait attiré son attention. Près de la porte, sur un présentoir, il y avait de ces cartes-images qu’on pouvait expédier de l’autre côté de la grande eau. Plusieurs sommeils auparavant, il était passé devant et avait vu une carte-image représentant Buffalo Bill en compagnie de Red Shirt et d’un autre Lakota nommé He-knows-his-gun. Red Shirt portait son pantalon de daim bleu, une peau nouée autour de la taille et une chemise de calicot dans laquelle Charging Elk l’avait souvent vu. Ils posaient dans la maison du preneur-d’images, Buffalo Bill la main sur le cœur et les deux Indiens avec leurs pipes au creux de leurs bras croisés. Derrière eux, il y avait une toile décorée d’une grosse lune et de palmiers peints dessus. À Paris, Charging Elk lui-même s’était rendu dans la maison du preneur-d’images.

Il entra dans le magasin et s’adressa à un jeune homme vêtu d’une chemise sans col dont les manches étaient maintenues par des élastiques. « Pardon, monsieur. » Il montra le présentoir. « Combien ? » Mathias lui avait appris à demander le prix des choses, mais comme il ne connaissait pas bien les chiffres, cela ne lui était pas d’une grande utilité. Par bonheur, le jeune homme répondit : « Trente centimes », l’un des rares chiffres qu’il connaissait. Il paya et l’employé glissa la carte dans une petite enveloppe transparente. Charging Elk sortit, ravi de son achat. Il la donnerait à René et Madeleine.

Remontant le cours Belsunce, il s’arrêta pour observer un homme qui mélangeait des cartes en les cachant, puis empochait l’argent que lui remettaient les gens groupés autour de lui. Charging Elk avait vu un jeu semblable à Paris, et Broncho Billy l’avait mis en garde, ainsi que les autres Indiens, affirmant que c’était de la tricherie. Certains ne l’avaient pas écouté et avaient perdu toute leur paye. Ils s’imaginaient qu’étant habiles à dissimuler les petits os pendant les parties de bâtonnets, ils n’auraient aucun mal à deviner la bonne carte.

Charging Elk, conscient des coups d’œil furtifs qu’on lui jetait, reprit son chemin. Même dans ses habits de travail, on le remarquait autant que pendant les jours ayant suivi son évasion de l’hôpital. Il commençait néanmoins à s’y habituer, et il avait presque retrouvé le sentiment de fierté qui l’habitait lorsque, en compagnie des autres Indiens de la troupe, il défilait dans les rues de Paris. Il avait pris du poids et se sentait de nouveau plein de force. Ses cheveux avaient repoussé, bien qu’ils ne fussent pas encore aussi longs qu’avant ce terrible jour où on les lui avait coupés. Cela prendrait du temps, mais déjà, il éprouvait la satisfaction d’être redevenu lui-même parmi tous ces étrangers.

Il était à Marseille depuis près de trois lunes et on était à présent dans la lune-des-neiges-aveuglantes, l’époque où, dans son pays, juste avant le dégel, le soleil brille sur les champs de neige lissés par le vent. Ici, il n’y avait que les rues, les immeubles et les gens – ainsi que la pluie. Bientôt les premiers orages allaient gronder au-dessus du Bastion et Bird Tail pratiquerait sa cérémonie afin de saluer tout ce qui recommence à pousser. C’était une vieille cérémonie destinée jadis à remercier Wakan Tanka d’avoir une nouvelle fois ramené les bisons. Aujourd’hui, on le remerciait seulement d’avoir permis au peuple de survivre à un autre hiver. Soudain, Charging Elk s’immobilisa. Est-ce au cours de ce printemps que Femme Bison Blanc et le bison aux yeux de pierre conduiront les troupeaux hors des entrailles des Paha Sapa ? Et les wasichus dans ce cas ? Qu’adviendra-t-il des trous qu’ils ont creusés dans maka ina ? Peut-être qu’ils découvriront tous les bisons avant qu’ils ne soient prêts à revenir. Peut-être qu’ils les tueront ou qu’ils les obligeront à s’enfoncer plus profondément dans le ventre de maka ina.

Les jambes tremblantes, Charging Elk dut s’adosser à un mur. La pierre était chaude contre son dos, mais pas assez pour atténuer le froid glacial qui lui étreignait le cœur. La vision de Bird Tail lui avait paru tellement concrète que chaque fois qu’il repensait au jour où le vieux pejuta wicasa la leur avait racontée à Strikes Plenty et à lui, il demeurait persuadé que le Grand Esprit veillerait à ce qu’il rentre au pays à temps pour être là au moment où elle se réaliserait. Maintenant, il n’en était plus aussi sûr, soit à cause des bisons, soit à cause de lui-même. L’idée que sa nagi puisse errer éternellement au-dessus de cet endroit étranger le remplit une nouvelle fois de terreur. Il ferma les yeux et attendit que passe cet instant de faiblesse qui, au fil des jours, le prenait de moins en moins souvent. Il arrivait que pendant plusieurs sommeils d’affilée il ne pense plus ni ne rêve plus à chez lui, ce qui l’étonnait beaucoup. Dans la maison des malades et ensuite, durant son errance à travers la ville, il ne pensait pourtant à rien d’autre. La nuit, il rêvait de sa mère et de son père, de sa vie au Bastion avec Strikes Plenty, des étendues sauvages dont il connaissait chaque pouce de terrain, comme s’il savait qu’il les parcourrait toujours. Il éprouvait alors la peur constante, effroyable, de ne pas regagner son pays, de rester à jamais parmi ces gens et de mourir ici.

Sentant à présent le soleil lui chauffer le visage, il remercia Wakan Tanka d’avoir semé les germes du plan qui mûrissait en lui depuis quelques sommeils, un plan qui paraissait d’une extrême simplicité : il travaillerait dur pour le marchand de poisson afin de mettre de côté assez d’argent pour payer le voyage de retour. Il attendrait d’avoir amassé des francs, puis il irait voir Costume Marron, Poitrine Jaune ou l’homme pâle aux lunettes qui achetait du poisson au bord de l’eau. L’un ou l’autre l’aiderait à trouver un bateau de feu qui l’amènerait en Amérique. Ils étaient heyokas, mais Wakan Tanka les avait envoyés à son secours.

Réconforté par ces images, Charging Elk avait fermé les yeux. Il les rouvrit, se sentant tout ragaillardi. Trois petites filles étaient plantées devant lui, qui le dévisageaient.

« Bonjour, Charging Elk. Ça va ? »

C’était Chloé et deux de ses amies. Il était quelque peu surpris de les rencontrer hors de leur quartier qui, pourtant, ne se situait qu’à cinq ou six rues de là. Lui-même ne s’était aventuré dans les parages qu’à trois ou quatre reprises les samedis et dimanches après-midi.

« Bonjour, Chloé. Très bien, et vous ? » Il aurait voulu lui demander ce qu’elle fabriquait là, mais il ne disposait pas du vocabulaire nécessaire.

Chloé le présenta à ses amies, lui faisant répéter leurs noms. Sa prononciation amusa beaucoup les fillettes qui étouffèrent de petits rires, mais Chloé leur dit quelque chose d’un ton sec. Elles cessèrent de glousser et baissèrent timidement les yeux.

Ne sachant quel comportement adopter, Charging Elk tira la carte-image de sa pochette et la leur tendit. « Buffalo Bill, dit-il. Red Shirt. » Il désigna l’Indien sur la photo et répéta : « Red Shirt ».

Chloé se pencha pour l’examiner. « Red Shirt », dit-elle à son tour, puis elle adressa quelques mots à ses copines. Elles levèrent les yeux sur Charging Elk qui souriait. L’une d’elles, une gamine assez grande aux longs cheveux noirs qui paraissait fascinée par l’index brun pointé sur la carte postale, imita alors Chloé et dit : « Red Shirt. »

Charging Elk éclata de rire, puis il mit la carte-image sous les yeux de la troisième. Elle était plus timide que les autres. Une cicatrice rouge courait de sa lèvre supérieure à la base de son nez et lorsqu’elle essaya de prononcer le nom en anglais, elle ne réussit qu’à produire un bredouillis confus. Charging Elk comprit au son de sa voix qu’elle était affligée d’une infirmité. L’un de ses amis d’enfance, Liver, n’entendait pas et n’arrivait pas à articuler correctement. La petite fille ne se débrouillait guère mieux que lui.

« Très bien », dit-il en tapotant la tête de la fillette. Il trouvait drôle de savoir qu’elle ne parlait pas bien le français alors que lui-même le parlait encore plus mal.

Il emmena les gamines dans une confiserie où il leur acheta un paquet de nougat à partager entre elles. Il éprouva une certaine fierté après être parvenu à conclure ainsi sa troisième transaction de la journée. Il connaissait à présent le prix du tabac, des cartes-images et de deux cents grammes de nougat. Il accompagna les trois enfants jusqu’au début de la rue d’Aubagne et les quitta sur un : « À bientôt, mes amies. »

Les fillettes pouffèrent une nouvelle fois de rire au son de cette étrange voix rauque, puis elles le remercièrent et s’éloignèrent, la bouche pleine de nougat.

Debout sur le seuil de sa maison, René Soulas suivait des yeux le fiacre qui remontait la rue étroite. Il était allé à l’épicerie située juste au coin acheter un bidon d’huile d’olive et un petit bocal de câpres pour Madeleine. Il lui arrivait souvent de faire des courses pour elle, car il ne tenait pas en place et était toujours curieux de connaître les dernières nouvelles du quartier. Plusieurs garçons qui tapaient dans un ballon s’arrêtèrent pour laisser passer le fiacre. On en voyait rarement dans cette rue habitée en majorité par des ouvriers, aussi regardèrent-ils avec curiosité à l’intérieur. Le cheval continua à trotter sans paraître les remarquer.

C’était une belle journée de début mai, un peu venteuse et, dans le jardin des Soulas, les jonquilles étaient déjà en fleurs. Lorsque le fiacre ralentit et vint se ranger le long du trottoir devant lui, René était en train de penser à ses géraniums en boutons. La portière s’ouvrit et monsieur Bell descendit, lançant un chaleureux : « Bonjour, monsieur Soulas ! Ça va ?

— Très bien, monsieur Bell. Et vous ? Qu’est-ce qui vous amène ? Vous avez des nouvelles, je suppose. »

Les deux hommes échangèrent une poignée de main. L’Américain tendit ensuite un billet au cocher, lequel, impassible, porta la main à son chapeau, puis fouetta son cheval.

« Je vous en prie, entrez. Je crains que Charging Elk ne soit pas là. Il est parti se promener comme toutes les après-midi. » René s’écarta et Bell franchit le seuil, pénétrant dans le vestibule encombré de manteaux et de chapeaux suspendus à des patères. « Allez-y, je vous suis. » La visite du vice-consul l’inquiétait. Elle pouvait seulement signifier qu’il venait rechercher Charging Elk.

Bell entra dans le salon. Il n’y était pas revenu depuis le premier jour où il avait accompagné l’Indien, et il fut de nouveau impressionné par la pièce et son mobilier. Il vivait seul depuis si longtemps qu’il se sentait toujours un peu mal à l’aise quand il se rendait au domicile d’une famille française. Les odeurs – de cuisine, de tabac, celle du crin qui rembourrait les fauteuils et les divans – lui rappelaient toujours sa maison de Philadelphie où il ne retournait qu’en de rares occasions. Bien sûr, il avait des vacances, mais tout juste assez longues pour lui permettre de faire la traversée aller et retour à bord d’un vapeur, si bien que la simple idée du voyage l’épuisait par avance. Chaque fois qu’il recevait une lettre de sa mère, il éprouvait ce sentiment de culpabilité qui n’avait cessé de le tenailler au cours de ces douze dernières années. Il n’avait pratiquement pas quitté Marseille depuis sa nomination, excepté pour de brefs séjours en Provence, en particulier à Avignon et à Orange, un voyage sur la Costa del Sol où il avait espéré connaître quelque aventure amoureuse, et un long périple en train et bateau jusqu’à Londres pour y recevoir une formation en droit international.

« Vous préférez peut-être qu’on s’installe dans le jardin ? C’est très agréable à cette époque de l’année. Bientôt, il fera trop chaud, mais en ce moment, c’est l’idéal. Voulez-vous un thé… ou un café ? »

René le conduisit vers une grande porte vitrée au fond de la salle à manger. Bell tâcha d’identifier l’odeur qui émanait de la cuisine. Des agrumes, décréta-t-il, tandis qu’il sortait dans le jardin. Un doux parfum de printemps y régnait, un véritable bonheur après les appartements étouffants et un hiver qui n’en finissait pas.

« Voilà », fit René avec un large geste du bras.

Le jardin était petit, peut-être huit mètres sur six, entouré d’un muret de stuc couronné de briques. Le sol était en terre battue, et un grand platane aux bourgeons à peine éclos se dressait au fond. Un rang de lavande aux feuilles d’un beau vert foncé venait adoucir la surface rugueuse du petit mur. Mais c’étaient surtout les pots de géraniums alignés dessus qui ne tarderaient pas à donner au jardin son cachet, tous ces roses et ces rouges que Bell associait à la Méditerranée. Alors qu’il promenait son regard autour de lui, le jeune vice-consul se demanda négligemment ce que les gens du Midi deviendraient sans leurs géraniums.

« C’est parfait, monsieur ! L’endroit rêvé pour passer la soirée après une journée de dur labeur au marché aux poissons. » Bell n’était pas venu pour bavarder, mais il y avait des formes à respecter. Il avait vu comment Atkinson réussissait par ses compliments à faire littéralement rougir de plaisir de coriaces hommes d’affaires marseillais. Au-delà des géraniums, on apercevait les cours intérieures des immeubles environnants qui donnaient sur les rues animées. Partout, les pots de géraniums n’attendaient que l’heure d’exploser de toutes leurs couleurs. « Je constate que vous aimez jardiner.

— Ce n’est rien, dit René avec un léger haussement d’épaules. Quelques fleurs pour mon épouse, un coin pour que les enfants puissent lire en paix. » Il était pourtant évident qu’il tirait une grande fierté de son travail.

Bell prit l’une des chaises entourant la table en bois massif – « Vous permettez… ? » – et il s’assit.

« Bien sûr, monsieur. Aimeriez-vous un anis ou un verre de vin, peut-être ?

— Ne vous mettez pas en frais pour moi.

— Mais ce n’est rien. Ce sera avec plaisir. » René s’excusa un instant et se hâta de rentrer dans la maison. Il se dirigea vers le pied de l’escalier et cria : « Madeleine, viens, c’est monsieur Bell, l’Américain. » N’entendant rien, pas le moindre raclement de chaise, pas le moindre bruit de pas, il appela de nouveau. Toujours rien.

Ah, cette femme, songea-t-il. Comment peut-elle s’absenter à un moment pareil ? Alors qu’il allait sans doute avoir besoin de son aide pour convaincre l’Américain que Charging Elk se sentait heureux chez eux. Ce qui était la stricte vérité. Voyant que les enfants l’avaient tout de suite adopté, Madeleine avait fini par faire la paix avec l’Indien. Certes, cela lui avait pris un mois ou deux, car elle ne revenait pas facilement sur ses premières impressions, mais à présent, elle désirait en toute sincérité qu’il reste. Il en était convaincu, bien qu’ils n’aient pas encore abordé la question de l’avenir à long terme.

René se rendit dans la cuisine où il prit une bouteille d’armagnac qu’il réservait aux visiteurs de marque. Et comme ceux-ci étaient plutôt rares, la bouteille était là depuis deux ans, à peine entamée. Cherchant deux verres à cognac, il eut une pensée qui le fit sourire. Charging Elk était un visiteur de marque, mais René n’avait jamais envisagé de lui servir de ce précieux alcool, d’une part parce que monsieur Bell lui avait recommandé de ne pas le faire, et d’autre part parce que Charging Elk était un être simple – du tabac, quelques friandises, un verre de vin avec les repas, il ne semblait pas en demander plus. Et quand il devait se passer de l’un ou de l’autre, eh bien, il s’en passait. On en arrivait presque à oublier qu’il avait été une célébrité au sein de la troupe de Buffalo Bill.

Debout sur le seuil de la cuisine, tenant un plateau sur lequel il avait disposé la bouteille, les verres et un petit bol d’amandes, René jeta un coup d’œil autour de lui, s’arrêtant sur la table de la salle à manger où Charging Elk regardait les enfants dessiner et faire leurs devoirs, sur le petit salon où ils se réunissaient parfois pour écouter Chloé jouer du piano, sur la cuisine elle-même où la veille, Madeleine avait préparé une épaule d’agneau et un excellent dessert en l’honneur du dixième anniversaire de Chloé. Charging Elk lui avait offert une petite figurine en céramique représentant un Chinois vêtu d’une robe rouge vif et coiffé d’un chapeau en forme de cône. René s’était demandé comment il avait su qu’on faisait des cadeaux à cette occasion. Quoi qu’il en soit, cela avait été le clou de la soirée.

Il nous manquera, pensa-t-il. Il y aura un grand vide dans la maison. Posant le plateau sur la table du jardin, il se contenta de dire : « Voilà ! J’espère que vous aimez l’armagnac, monsieur Bell. C’est tout ce que j’ai trouvé.

— Ce sera parfait, monsieur Soulas. » Bell, regardant le petit homme remplir à moitié les deux verres, remarqua qu’il n’y avait pas d’étiquette sur la bouteille. « Et comment vont les affaires ? Plutôt bien, non ? Il me semble avoir vu un peu plus de poisson au marché ces derniers temps.

— Pas encore aussi bien qu’on le voudrait, mais ça s’améliore de jour en jour. Je suis dans le métier depuis ma plus tendre enfance, quand j’aidais mon père, et je n’ai jamais connu un hiver pareil. Le vent, la mer démontée, les orages et les tempêtes. C’est un miracle qu’il n’y ait pas eu davantage de disparus. » Il tendit un verre à Bell. « Sept bateaux de pêche ont coulé entre ici et Toulon au cours de cet hiver, dont trois pendant la même tempête – perdus corps et biens. Il y aura à Notre-Dame-de-la-Garde plus d’ex-voto qu’on ne l’aurait souhaité.

— C’est une véritable tragédie, en effet. Soyez assuré que mon gouvernement aussi déplore la perte de ces vies humaines. À votre santé. »

René leva son verre. Les paroles du vice-consul lui parurent bizarres – et même un peu gênantes. Qu’est-ce que cela pouvait bien faire aux veuves et aux enfants, aux pères et aux mères des pêcheurs disparus que les Américains compatissent à leur douleur ? Ils continueront à vaquer à leurs occupations et à leurs affaires, tandis que les veuves pleureront leurs morts jusqu’au dernier jour de leur vie. René lui-même prenait pour règle de ne pas nouer de relations trop intimes avec les pêcheurs que, pourtant, il côtoyait pratiquement tous les matins. Ils faisaient un métier dangereux. Au fil des années, il était trop souvent arrivé sur le quai des Belges pour apprendre que l’un des bateaux manquait au port – en général l’une de ces petites barques qui péchaient le loup et la rascasse près des rochers. Il réprima un frisson à l’évocation de l’eau qui remplissait les bottes et les poumons, du bateau qui s’enfonçait lentement, silencieusement, avant de se poser sur le fond, et des yeux blancs et aveugles, cependant qu’à la surface les vents se déchaînaient et soulevaient des vagues tumultueuses. C’étaient ces images-là qui peuplaient les rares cauchemars qui hantaient ses nuits.

« Eh bien, monsieur, je crains de ne pas avoir de bonnes nouvelles à vous annoncer. »

René cligna des paupières pour chasser ses noires visions. C’était donc cela. Heureusement que Madeleine et les enfants n’étaient pas là. Il se félicitait presque de s’y être préparé, et il se sentait fortifié par le fatalisme avec lequel il accueillait les joies et les peines de l’existence. « Ainsi, vous êtes venu nous enlever celui que vous nous aviez confié.

— Oui, en effet. Nous ne voulons pas vous imposer plus longtemps cette contrainte. Le consul général vous est infiniment reconnaissant du service que vous nous avez rendu au cours de ces derniers mois. Il m’a chargé de vous offrir un modeste dédommagement en échange de la générosité dont vous-même et madame avez fait preuve en accordant votre hospitalité à Charging Elk. Nous croyons comprendre qu’il a été heureux chez vous.

— Il va donc retourner en Amérique vivre parmi les siens ? » René essaya de se représenter ce que cela allait signifier pour Charging Elk de retrouver sa tribu, ses parents. Avait-il des frères et des sœurs ? Des grands-parents ? René éprouva un sentiment de tristesse à l’idée d’en savoir si peu sur la vie passée du jeune Indien. Alors même qu’il était sur le point d’en apprendre davantage ! Mathias lui avait enseigné de nombreux mots de français, et ce n’était plus qu’une question de jours avant que Charging Elk ne soit en mesure de leur ouvrir les portes de son monde. Il devait avoir tant de choses à leur raconter !

« C’est un peu compliqué, était en train d’expliquer le vice-consul. Nous avons eu affaire à des bureaucrates ineptes, pour ne pas dire idiots, si vous me promettez de ne pas le répéter, de sorte que le rapatriement de Charging Elk paraît poser quelques problèmes. Je ne vais pas vous infliger les détails, mais il semblerait, aux dernières nouvelles, que votre gouvernement le considère comme mort. C’est une histoire incroyable, monsieur Soulas. »

René avait buté sur le mot « inepte » qu’il entendait pour la première fois, si bien qu’il mit un peu de temps à enregis trer la suite de la phrase. Il leva les yeux sur l’Américain et demanda lentement : « Mort ?

— Oui, je le crains. Une espèce d’imbroglio, pour ainsi dire. Il y avait un autre Peau-Rouge à l’hôpital quand Charging Elk y a été admis. Cet autre Indien, un nommé Featherman, est mort à peu près au moment où Charging Elk est venu habiter chez vous. » Bell secoua la tête et, sous sa moustache, ses lèvres s’étirèrent en un sourire qui ressemblait davantage à une grimace. « C’est tout à fait regrettable. Ce Featherman parlait anglais, et s’il avait vécu, il nous aurait grandement facilité la tâche.

— Mais je ne comprends pas. Quel rapport y a-t-il entre la mort de ce Featherman et Charging Elk ? Lui, il est vivant, il va travailler tous les jours, il joue avec mes enfants, il mange à ma table…

— Eh bien, voyez-vous, cet imbroglio, cette confusion, si vous préférez, viennent de ce que le médecin qui a signé le certificat de décès s’est trompé. Il y avait deux Indiens hospitalisés en même temps, et comme je suppose qu’il ignorait que Charging Elk s’était évadé, constatant qu’un Indien était mort, il a dû présumer que c’était Charging Elk, lequel, pour autant qu’il le savait, était resté à l’hôpital jusqu’au moment de son décès. »

René, stupéfait, garda les yeux rivés sur sa main qui faisait machinalement tourner l’armagnac dans le verre à liqueur. Ainsi, quelqu’un, ou peut-être tout le monde, croyait que Charging Elk était mort ! Il finit par lever la tête pour demander : « Personne ne lit donc les journaux ? Est-ce que ce n’est pas Charging Elk qui a été détenu à la préfecture ? J’ai vu moi-même son nom imprimé dans Le Petit Marseillais. » Ou bien est-ce que je me trompe ? songea-t-il. Tellement de temps semblait s’être écoulé depuis que Madeleine et lui s’étaient tenus sur les marches de la préfecture en compagnie du père Daudet et des autres paroissiens. À quand cela remontait-il ? Au début de janvier. Et on était en mai. Cinq mois, déjà.

Il eut soudain mauvaise conscience à l’idée du bonheur dans lequel il avait vécu durant ces cinq mois. Sans compter qu’il n’avait pu s’empêcher d’espérer que, d’une manière ou d’une autre, les Américains oublieraient Charging Elk, de sorte que celui-ci resterait habiter chez eux, et peut-être pour toujours. De fait, ce dont il se sentait réellement coupable, c’était de ne pas vouloir que Charging Elk retourne chez lui, alors qu’il se doutait bien que ses parents et ses frères et sœurs, s’il en avait, devaient pleurer leur fils et frère disparu.

René s’arracha à ses pensées, mais non sans s’être promis de confesser son égoïsme ce dimanche même.

« Oui, naturellement, j’ai montré les articles aux représentants de la mairie et de l’hôpital de La Conception, mais vous comprenez, c’est moi qui ai identifié Charging Elk quand il était emprisonné à la préfecture – et auparavant, à l’hôpital. Et voilà à présent que ces bureaucrates affirment que j’ai dû me tromper. » Bell lâcha un soupir exaspéré, puis il but une gorgée d’armagnac. « Mais le bouquet, comme vous dites, c’est que maintenant ils prétendent qu’il n’y avait pas d’Indien détenu à la préfecture à la veille de Noël. Vous vous imaginez ? Vaugirard, votre chef de la police, déclare n’avoir aucun souvenir de la présence à la préfecture d’un nommé Charging Elk ! Au regard de votre administration, Charging Elk n’existe pas. »

René réfléchit. Contemplant ses géraniums, il crut voir une ombre de rouge au milieu du vert des boutons. Il leva une fraction de seconde les yeux au-dessus des toits. Les tuyaux de cheminée orange se détachaient sur le bleu du ciel et, l’espace d’un instant, il se figura que toutes les cheminées de Marseille étaient remplies de géraniums. Une pensée lui vint à l’esprit, et il finit par se tourner vers Bell. « Alors, dans ce cas, qui loge chez moi ? »

Le vice-consul éclata d’un rire grinçant. « Personne, monsieur Soulas. Absolument personne. Oubliez l’homme qui joue avec vos enfants, qui mange à votre table, il n’existe pas. À moins que ce ne soit un fantôme ! »

René attendit que l’Américain eût cessé de rire, puis il demanda : « Et ce Featherman ? Lui non plus n’existe pas ? Lui aussi est un fantôme ? »

Bell répliqua avec humour. « Certainement, monsieur ! Mais lui, c’est un fantôme bien réel, enterré au cimetière Saint-Pierre quelques jours avant que Charging Elk vienne habiter sous votre toit.

— Je dois invoquer mon ignorance, monsieur Bell. Si ce Featherman est mort, pourquoi les fonctionnaires ne savent-ils pas que c’est lui et non Charging Elk qui est mort ? Je ne comprends pas qu’une chose pareille puisse arriver. Cette affaire semble pourtant très simple, même pour un pauvre marchand de poisson comme moi. »

Le vice-consul étudia un instant le petit Français, se demandant ce qu’il pouvait lui confier. Sans doute rien, car d’ici un jour ou deux, Charging Elk sortirait définitivement de la vie des Soulas. D’un autre côté, le marchand de poisson avait été si gentil, si patient, qu’il méritait une explication.

« Je ne vais pas y aller par quatre chemins, mon ami. Mon gouvernement soupçonne les autorités françaises de chercher à couvrir une bourde monumentale, à savoir qu’elles ont pris Charging Elk pour Featherman. L’acte de décès qui figure dans les archives sous le nom de Charging Elk est en réalité celui de Featherman. Comme je vous l’ai dit, le médecin qui l’a signé a commis une erreur. Ce n’est pas plus compliqué que cela.

— Mais il suffirait de rectifier, non ?

— D’une certaine façon, cela a été fait. Un peu plus d’un mois après la mort de Featherman, son certificat de décès est apparu dans les archives. Le problème, c’est que celui de Charging Elk s’y trouve également. Aux yeux de votre administration, tous deux sont maintenant décédés, et pour ce qui la concerne, l’affaire est close. Mettons qu’on a corrigé l’erreur à seule fin de sauver la face. Nous savons qu’il y a tromperie, mais nous ne pouvons pas le prouver. » Bell se pencha en avant et planta son regard dans celui de René. « Et malheureusement, nous avons un Indien en chair et en os sur les bras.

— Une nouvelle fois, monsieur, pardonnez mon ignorance, mais ne pourrait-on pas amener Charging Elk devant les fonctionnaires en question pour qu’ils le voient ? Ils se rendraient bien compte que c’est un Peau-Rouge et qu’il faisait partie de la troupe de Buffalo Bill. Sinon, comment un Indien aurait-il pu atterrir à Marseille ? »

Bell soupira. Décidément, le petit marchand de poisson lui plaisait de plus en plus. Pour la première fois depuis son arrivée à Marseille, il avait le sentiment de nouer de véritables relations humaines avec un Français et d’avoir avec lui autre chose en commun que des intérêts purement personnels. Il tendit la main vers la bouteille d’armagnac. « Vous permettez ?

— Oui, oui, bien sûr, monsieur Bell. Excusez-moi. »

Le vice-consul versa dans leurs deux verres une généreuse rasade d’eau-de-vie, puis il se cala dans sa chaise et, de nouveau, considéra longuement le petit homme qui lui faisait face. Un courant semblait passer entre eux, et Bell eut soudain l’impression que les choses pourraient marcher – si toutefois il ne se trompait pas dans son jugement. « J’ai deux sujets d’inquiétude, déclara-t-il alors, laissant inconsciemment tomber le masque du fonctionnaire zélé. D’abord, je suis à peu près certain qu’ils refuseront de reconnaître que l’homme qui se tient devant eux est Charging Elk. Et ensuite, je crains que même si par miracle ils le reconnaissaient, ils s’empresseraient de le jeter une nouvelle fois en prison. Voyez-vous, d’un côté comme de l’autre, nous sommes coincés. »

Bell se demanda un instant s’il s’était bien fait comprendre. René, pour sa part, paraissait lui aussi avoir réfléchi tout en écoutant l’Américain. « Et qu’est-ce que Charging Elk va devenir dans ce cas ? demanda-t-il.

— Eh bien, pour le moment, j’ai alerté notre ambassade à Paris. J’aimerais que l’affaire prenne une tournure internationale, car, comme vous pouvez le constater, nous sommes dans une impasse avec les autorités locales. » Bell vida son verre d’un trait. « Dans l’état actuel des choses, notre priorité est de trouver un autre lieu d’hébergement pour lui. Nous ne vous avons déjà que trop mis à contribution, et nous vous sommes infiniment redevables de votre coopération.

— Qu’est-ce que vous envisagez de faire ?

— Nous pensons le loger dans une petite chambre non loin de chez nous. Maintenant que l’hiver est fini, il pourra faire de petits travaux pour le consulat. Je suis persuadé que nous parviendrons à régler la question d’ici deux ou trois semaines, et ensuite, nous renverrons ce pauvre diable chez lui, ou à défaut, rejoindre le Wild West Show qui se produit actuellement à Berlin ou à Vienne. » Bell se leva. L’armagnac lui avait donné un léger mal de tête. Sans regarder René, il murmura : « Mon Dieu, c’est fou la pagaille que peuvent créer les administrations. »

Le marchand de poisson avait entendu sa réflexion, et il eut un peu pitié de cet homme qui avait si manifestement bon cœur. « Vous savez, monsieur Bell, nous ne serions que trop heureux de garder Charging Elk avec nous jusqu’à ce qu’il puisse quitter Marseille. »

Bell se tourna vers lui, les yeux soudain brillants dans l’ombre de fin d’après-midi qui avait envahi le jardin. « Vous êtes sûr que cela ne vous dérangerait pas ?

— Absolument ! Cela ne pose aucun problème. Mes enfants l’aiment bien, et en ce moment même, ma femme lui tricote un chandail pour l’hiver prochain. Il travaille au marché avec mon employé et moi, et l’après-midi, il se promène. Il s’est adapté à notre mode de vie, et il a commencé lui aussi à prendre ses habitudes. Seul dans une chambre, ce serait comme le mettre en prison. » René avait haussé le ton, inquiet à l’idée que Charging Elk pût ainsi se retrouver seul. Comment se nourrirait-il ? Que ferait-il de ses soirées ? Ce garçon avait besoin de vivre dans une atmosphère familiale. « Nous prenons grand soin de lui », conclut-il, lui-même étonné par la note de défi qui perçait dans sa voix.

Bell dévisagea longuement le petit homme en silence. Il semblait peser son degré de sincérité. Un sourire, enfin, naquit sur ses lèvres. « J’espérais bien que vous réagiriez ainsi, dit-il. Je ne peux qu’abonder dans votre sens. Il est évident qu’il sera mieux chez vous. » Son sourire, cependant, se crispa et son front, au-dessus de ses yeux bleu clair, se creusa de rides. « Mais je dois vous avertir, reprit-il, j’ignore combien de temps cette affaire va durer, peut-être deux ou trois semaines, peut-être davantage. Il nous faut prouver qu’il existe, lui obtenir des papiers, et il n’a ni acte de naissance, ni passeport… Je n’ai aucune idée du temps que cela prendra. »

Ce fut au tour de René de sourire. « Le temps n’a pas d’importance, monsieur. Je connais ces bureaucrates. Prenez tout le temps qu’il vous faudra pour faire correctement les choses. Il sera ici comme chez lui. » Il crut entendre du bruit en provenance de la cuisine et il se demanda si Madeleine, rentrée à la maison, n’avait pas écouté toute leur conversation. Elle avait fini par accepter la présence de Charging Elk, mais il ne savait pas ce qu’elle dirait en apprenant que l’Indien allait rester chez eux plus longtemps que prévu. L’histoire du chandail était un mensonge. « Pour le moment, il n’a pas d’autre famille que nous, poursuivit-il, espérant ne pas paraître trop présomptueux. Ne vous faites pas de souci, monsieur Bell. » Il remplit leurs deux verres. « Vous pouvez dormir tranquille. »

Le vice-consul fixa de nouveau la rangée de géraniums. Il avait le pressentiment qu’ils seraient en fleur bien avant que Charging Elk ne puisse rentrer au pays… Si toutefois il rentrait un jour.

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