À La Grâce De Marseille

James Welch · Chapitre 4 sur 22

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À La Grâce De Marseille

Chapitre 3

 

Charging Elk mangea son pain et son fromage assis sur un cageot de fruits dans un étroit passage sur lequel ouvraient deux magasins. Trop affamé, il ne se souvenait même pas qu’il n’aimait pas le fromage qui, de fait, malgré sa forte odeur, calma les tiraillements de son estomac. Les boutiques étaient fermées, mais au travers du grillage protégeant l’une d’elles, il constata que la vitrine ne contenait apparemment que des chapeaux. Il y avait ceux, très hauts ou alors tout ronds, que portaient les riches, et d’autres qui évoquaient des chapeaux de cow-boys avec leurs bords relevés ou plats comme des dessus de table. Aujourd’hui, la plupart des hommes de l’Agence de Pine Ridge en mettaient de pareils. Les plus âgés avaient des chapeaux noirs à rubans de crin ou bien ornés de perles. Ils portaient de vieux vêtements wasichus dont leur faisaient cadeau les saints hommes blancs et leurs assistants, ainsi que des écharpes noires brillantes achetées aux marchands ambulants. Quand les Oglalas étaient arrivés à Fort Robinson, Charging Elk avait eu la surprise de voir que ces mêmes hommes qui avaient combattu à Little Bighorn à peine un an auparavant étaient habillés ainsi. On aurait dit qu’ils avaient déjà adopté les manières des Indiens des réserves qui, pour la plupart, avaient renoncé au combat huit années plus tôt.

Il se rappela sans grand plaisir qu’il avait fréquenté presque un an l’école de l’Agence où, installé derrière l’une des rangées de longues tables, il regardait la femme blanche au visage criblé de taches de rousseur inscrire des mots au tableau noir à l’aide d’une craie blanche : garçon, fille, chat, chien, poisson. Elle leur montrait des images en couleur de ces différentes créatures. Les humains étaient roses, le chat, jaune, et le chien, blanc et noir. Les poissons étaient orange et gros, en rien comparables à ceux qu’il connaissait. Ce qui l’intéressait le plus, c’était le chat. Il avait déjà aperçu des chats-longs et des chats-aux-oreilles-poilues, mais il s’agissait d’animaux sauvages qu’on ne rencontrait pas souvent. Celui de l’image était petit et avait un air heureux. Charging Elk avait vu son premier chat-petit là-bas, à l’Agence, mais l’animal, les oreilles rongées par les gelures, tout efflanqué, fuyait les chiens et les hommes tout en continuant à vivre parmi eux.

Il se rappela aussi le mot « Indien ». Elle avait envoyé Charging Elk au tableau, puis elle avait prononcé le mot « Indien » avant de le faire répéter à tous les élèves. Après quoi, elle leur avait montré l’image d’un homme inconnu. Les orteils pointus, les cuisses énormes et les épaules étroites, il portait une couronne de plumes bleues, vertes et jaunes de même qu’une peau d’animal aux taches sombres. Il avait par ailleurs de grands yeux ronds et des lèvres minces retroussées. « Indien », avait redit la femme blanche.

Charging Elk et Strikes Plenty avaient trois ans de plus que les autres élèves, ce qui leur procurait en permanence un sentiment de honte. Rien de ce qu’ils avaient appris au pays des bisons ne leur servait ici, et leurs petits camarades de classe devaient les aider à épeler ainsi qu’à additionner et à soustraire les pommes rouges. Le seul domaine où les deux garçons – âgés alors de treize hivers – se montraient plus qu’à la hauteur était le dessin. La femme leur distribuait des bâtons à colorier et ils faisaient des dessins représentant la vie qu’ils venaient juste d’abandonner : villages de tipis, hommes à cheval, bisons, montagnes et arbres. Une fois, Charging Elk se dessina qui, en compagnie de Strikes Plenty et de Liver, coupait le doigt du soldat mort à Little Bighorn pour s’emparer de son agate. La femme le réprimanda et déchira le dessin en mille morceaux qu’elle l’obligea ensuite à ramasser et à jeter dans le poêle. Il ne se donna pas la peine d’expliquer, ce qu’elle aurait du reste sans doute compris, que l’articulation du doigt du soldat était trop grosse pour permettre à la bague de passer. Il garda le silence et, à la lune-de-l’herbe-rouge-qui-pointe, Strikes Plenty et lui partirent pour le Bastion. Son éducation d’homme blanc s’arrêta là.

Emergeant de ses pensées, Charging Elk regarda la pluie rebondir et former de petites mares sur les pavés inégaux. Le passage était abrité et la nuit était plus chaude qu’au cours des quatre derniers sommeils. Il leva les yeux sur les fenêtres fermées des bâtiments au-dessus des boutiques. La plupart laissaient filtrer des rayons de lumière argentée, et derrière, le jeune Indien s’imaginait des pièces pleines de gens qui mangeaient de la viande rôtie, parlaient leur curieuse langue, riaient, fumaient du tabac ou jouaient aux dominos. Il aimait bien ce jeu, le contact et la forme des petites plaques qu’il se plaisait à assembler selon les règles. Néanmoins, le poker l’excitait davantage. À Paris, après les représentations du soir, il consacrait des nuits entières à y jouer avec d’autres artistes. Comme ils n’étaient pas censés jouer pour de l’argent, ils utilisaient des allumettes. Dix allumettes correspondaient à un centime. Parfois, la partie terminée, quelques-uns des Indiens allaient se coucher sans plus un sou dans leur porte-monnaie. Quand cela arrivait à Charging Elk, il ne regrettait pas que les patrons blancs envoient la plus grande partie de son argent à son père et à sa mère.

Un soir, peu après leur installation à Paris, Charging Elk, Featherman et trois autres Indiens jouaient au poker devant leur tente lorsqu’un brouhaha qui s’élevait de l’autre côté de l’allée attira leur attention. Plusieurs personnes criaient et traversaient la pelouse en courant. Charging Elk vit Rocky Bear et sa femme sortir de leur tipi. Ils se tournèrent un instant vers la source de toute cette agitation, puis Rocky Bear poussa un grand cri.

Les jeunes gens ramassèrent aussitôt les allumettes et se levèrent. Un groupe s’avançait vers eux. Buffalo Bill était au centre de la foule, vêtu des beaux habits noirs que portaient les hommes riches de Paris, avec une chemise blanche empesée et une petite cravate blanche ressemblant à un papillon. Sa barbiche avait des reflets jaunâtres sur le blanc de sa chemise.

Rocky Bear et sa femme se tenaient à sa droite, le visage fendu par un large sourire, tandis qu’à sa gauche, un Indien en costume mal coupé affichait un sourire un peu penaud.

« Black Elk, murmura Featherman. C’est Black Elk. »

Charging Elk n’en crut pas ses oreilles. Le bruit s’était répandu jusqu’au Bastion que Black Elk et trois autres Oglalas avaient disparu deux ans plus tôt dans la demeure de Mère Angleterre. À la fin de la tournée, ils n’étaient pas rentrés à Pine Ridge avec le reste de la troupe. La plupart pensaient qu’ils étaient morts, sans doute tués par traîtrise au-delà de la grande eau. On organisa même des cérémonies destinées à libérer leurs esprits, et on les pleura à l’ancienne manière. Et aussi à la nouvelle, dans la maison sacrée de l’homme blanc à Pine Ridge où le pejuta wicasa blanc, vêtu de ses robes blanches et dorées, prononça des paroles solennelles à la mémoire des frères et fils disparus. Quand Doubles Back Woman le lui avait raconté, Charging Elk s’était mis en colère à l’idée que son père et sa mère aient pénétré dans cette maison sacrée et soient allés jusqu’à croire ce que la robe-noire avait dit. Il était retourné au Bastion, jurant de ne jamais mettre les pieds dans ces abominables maisons.

Et voici que Black Elk réapparaissait deux ans plus tard, l’air étonnamment maigre et pitoyable aux côtés de Buffalo Bill. Charging Elk ne l’avait pas bien connu, car ils avaient grandi à des endroits différents mais, de nombreux hivers auparavant, il avait entendu parler de lui au pays des bisons. Ils étaient tous deux jeunes à l’époque, mais comme Black Elk avait trois ans de plus que lui, ils avaient joué chacun avec des garçons de leur âge. Lors de la grande bataille de l’Herbe Grasse, Charging Elk l’avait vu qui, en compagnie de ses amis, circulait parmi les soldats morts à la recherche de butin. Après la reddition de Fort Robinson, ils ne s’étaient plus guère croisés.

On alimenta le grand feu au milieu du campement, et deux femmes apportèrent un pot de café qu’elles posèrent sur une pierre en bordure des flammes. Buffalo Bill s’installa sur un tabouret et les autres par terre, sur leurs couvertures. C’était une douce soirée de printemps et le feu leur chauffait agréablement le visage, de même que l’air nocturne leur rafraîchissait agréablement le dos. Charging Elk et les autres jeunes, assis en face d’eux, ne quittaient pas Buffalo Bill et Black Elk des yeux. Les femmes tendirent aux chefs des gobelets de café brûlant.

Buffalo Bill parla à Rocky Bear tout en jetant de temps en temps des coups d’œil à Black Elk. Il avait une grosse voix qui semblait s’adresser à tous les Indiens réunis autour du feu.

Rocky Bear se tourna ensuite vers Black Elk. « Notre chef, Pahuska, te souhaite la bienvenue pour ton retour dans sa famille, traduisit-il. Il a été triste ces deux dernières années à l’idée que son frère se soit perdu, mais il n’a jamais abandonné l’espoir de le retrouver un jour. Quand il était plus jeune, c’était un très bon éclaireur et il ne doutait pas de repérer ta trace. Il semble cependant que ce soit toi qui nous aies retrouvés. Bienvenue à notre campement, Black Elk. »

L’Indien paraissait avoir du mal à réaliser qu’il était de nouveau assis autour du feu en compagnie de Buffalo Bill et des gens de son peuple. Examinant les visages qui l’entouraient, il remercia Buffalo Bill et Wakan Tanka de l’avoir conduit jusqu’ici, puis il poursuivit : « Pahuska sait que Black Elk est un homme honorable qui aspire à devenir un wicasa yata-pika, et peut-être même un wicasa wakan. J’ai vécu dans le monde wasichu deux années durant et je n’aime pas ce que j’y ai vu. Les hommes ne s’écoutent pas entre eux, ils se battent, leur cupidité les empêche d’être généreux envers les plus malheureux et je n’ai pas le sentiment qu’ils soient assez sages pour se considérer comme frères. J’ai tiré beaucoup d’enseignements de cette expérience, des enseignements qui, à mon retour dans mon pays, m’aideront à montrer la voie à notre peuple. Je suis content de revoir Pahuska ainsi que mes frères et mes sœurs, mais à présent je suis fatigué de ce pays et mon cœur se languit loin de chez lui. »

Rocky Bear traduisit à l’intention de Buffalo Bill, bien que celui-ci parût avoir saisi l’essentiel du discours prononcé en lakota. Il hocha la tête à plusieurs reprises, ponctuant les phrases par des « Oui, oui. » Après quoi, il dit quelques mots dans sa propre langue, les soulignant par des gestes destinés à Black Elk. Il s’exprimait assez bien dans le langage des signes, et tous les Indiens avaient les yeux rivés sur lui. Il fit le signe pour ami et pour voyage, puis le signe pour grande eau et route de fer.

Ensuite, Rocky Bear s’adressa à Black Elk : « Pahuska te comprend. Lui aussi se languit de son pays. Ce soir, il était avec les grandes royautés et les grands patrons de cette grande nation. Il a bu leur vin et mangé leur nourriture, mais pendant tout ce temps, il pensait à son pays et à ses parents restés à North Platte. Pahuska aussi est un grand homme et il sait qu’il doit apprendre à ces Français ce que sont les ikce wicasa. Ils sont devenus trop modernes avec toutes leurs puissantes machines et leurs grandes maisons, leurs bateaux de feu et leurs routes de fer. Ce soir encore, ils se sont vantés de leurs progrès au cours des cent hivers qui se sont écoulés depuis qu’ils ont tué leur roi et pris le pouvoir. Ils ont construit leur grand arbre de fer afin de dominer tout ce qu’ils possèdent. Ils ont oublié d’où vient leur peuple et qu’ils étaient eux aussi des ikce wicasa dans l’ancien temps. Pahuska pense que Black Elk pourrait l’aider à leur enseigner la sagesse de la vie simple. »

Black Elk resta deux sommeils avec eux. Il raconta son histoire et celle de ses compagnons qui, ayant raté le bateau qui devait les ramener au pays, avaient erré dans la grande ville anglaise de Birmingham avant de prendre la route de fer jusqu’à Londres. L’un des Lakotas parlait anglais et il réussit à trouver un autre Wild West Show appelé Mexican Joe. C’était une petite troupe, mais on payait les Indiens en liquide et ils avaient assez à manger. Ils finirent par arriver à Paris, puis ils se rendirent dans plusieurs villes d’un autre pays avant de revenir à Paris. Black Elk tomba malade et ne fut plus en mesure d’assurer son numéro. Une famille française s’occupa de lui alors qu’il avait déjà presque perdu sa nagi. Son corps mourut, et il rêva de plusieurs choses que seuls les morts sont autorisés à voir. Il ne dit pas lesquelles – seulement qu’il était retourné chez lui, qu’il avait vu sa mère, son père et les pauvres ikce wisaca, si bien que désormais, il savait comment les aider à recouvrer leur dignité et leur honneur. Il ne précisa pas comment il le ferait, mais les jeunes Indiens se gardèrent bien de contester le pouvoir de sa vision de mort.

Le deuxième soir, après un grand festin, Buffalo Bill lui donna quelques billets verts américains, puis un policier l’escorta jusqu’à la route de fer qui le conduirait à un endroit d’où un bateau de feu lui ferait franchir la grande eau. Quand les membres de sa tribu le serrèrent dans leurs bras, il eut l’air un peu perdu mais heureux. Après être mort, il était content de rentrer chez lui.

Charging Elk se leva et s’étira. La pluie s’était transformée en un léger crachin. Il se demanda s’il ne devrait pas descendre vers le port et explorer les quais où attendaient les bateaux de feu. Bien entendu, il n’avait pas assez d’argent pour payer la traversée de la grande eau, mais il voulait aller voir si, par chance, il y en aurait un qui battrait pavillon de l’Amérique. Maintenant que son ventre était presque rempli, il avait l’esprit plus clair et commençait à envisager plusieurs possibilités. Le bateau à bord duquel ils avaient voyagé était immense, équipé de nombreuses petites pièces ainsi que de quelques-unes, beaucoup plus grandes, pour les animaux et le matériel. Les recoins ne manquaient pas où un homme pouvait se cacher à condition de se contenter d’un espace exigu. Il lui faudrait simplement se munir d’eau et de nourriture pour plusieurs sommeils. La nuit, il trouverait sans doute le moyen de se dégourdir les jambes et de satisfaire ses besoins naturels.

Son cœur se souleva au souvenir des trois premiers sommeils qui avaient suivi le départ de New York. Le bateau de feu tanguait et roulait, et, à peine quittée la grande ville, Charging Elk avait été malade. Plus ils s’éloignaient de la terre, plus la traversée devenait mouvementée. Les Indiens, entassés dans des cabines tout au fond du bateau, entendaient des grincements, des gémissements et des craquements alors qu’ils étaient allongés dans des lits de cordes qui se balançaient. Ils pleuraient, vomissaient et chantaient leurs chants de mort. Chaque fois qu’il y repensait, Charging Elk se disait qu’il n’avait jamais rien vu ni entendu de pareil. Pas même à la bataille de l’Herbe Grasse ou lors de la capitulation de Fort Robinson.

La grande eau finit cependant par s’apaiser, et les Indiens, épuisés, les jambes flageolantes, montèrent sur le pont où le ciel et l’eau s’étendaient devant eux à l’infini. Croyant qu’ils ne reverraient jamais leur mère la terre, ils en conçurent une immense frayeur, mais au moins, ils étaient vivants. Cinq sommeils plus tard, le bateau longeait les côtes de France et se dirigeait vers le grand port au nord. Les Indiens adressèrent un chant de remerciement à Wakan Tanka et se préparèrent avec excitation à la nouvelle aventure qui les attendait. Ils avaient aimé se produire à New York et ils se réjouissaient à l’idée de le faire devant ce public inconnu. Lorsqu’ils débarquèrent sur le quai de pierre, la tête leur tourna et ils durent s’asseoir ou rester un moment immobiles avant que maka ina leur pardonne d’avoir quitté son sein…

Charging Elk songea alors qu’il accepterait volontiers quelques sommeils de presque-mort si c’était pour regagner son pays de l’autre côté de la grande eau. Et pour cela, il fallait effectuer la traversée. Il n’y avait pas d’autre moyen. Ce ne serait sûrement pas facile, mais s’il trouvait un bateau de feu battant pavillon américain et un peu d’argent en plus pour s’acheter du pain et des bâtons de viande, il aurait des chances de réussir.

La pluie avait cessé de tambouriner sur le parapluie qu’il tenait au-dessus de sa tête, aussi il le ferma et l’accrocha à son bras. Il avait les pieds mouillés dans ses chaussons et les orteils engourdis par le froid. Il était arrivé près du port où brillaient des lumières en haut de grands poteaux. Il n’y avait pas beaucoup de monde, hormis de petits groupes d’hommes qui parlaient fort, riaient et se tapaient dans le dos. Ils étaient ivres et joyeux. Charging Elk préféra cependant les éviter et, à leur approche, il alla à plusieurs reprises se dissimuler dans un sombre passage.

Au début, le spectacle des centaines de bateaux ancrés dans le petit port le décontenança. La plupart étaient des voiliers. Il y en avait des grands et des petits dont les mâts formaient comme une forêt d’arbres grêles et dénudés. Même dans les Paha Sapa il n’existait rien de semblable. Les bateaux étaient attachés les uns aux autres, de sorte que certains des hommes que Charging Elk venait de croiser devaient sauter par-dessus deux ou trois d’entre eux avant de disparaître dans le ventre du leur.

Devant tous ces voiliers, il sentit ses idées s’embrouiller cependant que, une fois de plus, le désespoir le gagnait. Il ne voyait pas un seul bateau de feu. Et naturellement, pas le moindre drapeau américain. Le point positif, c’était la facilité avec laquelle on pouvait monter à bord.

Il s’avança le long du quai, en direction d’une haute tour à l’extrémité d’un promontoire. Sur sa gauche, il y avait une succession de restaurants avec des tables et des chaises rangées sous des auvents en toile. Deux seulement étaient encore ouverts. Le premier allait sans doute fermer, car les chaises étaient empilées sur les tables, tandis qu’un wasichu balayait par terre. Dans le second, par contre, des hommes, des femmes et même quelques enfants étaient réunis autour d’une grande table juste devant la vitrine. Un serveur en veste noire et chemise blanche découpait un gros morceau de bœuf pendant que des plats de pommes de terre et autres légumes circulaient parmi les convives. Charging Elk en eut l’eau à la bouche. Il les vit lever leur verre et le choquer contre celui des autres en signe de souhait. À Paris, les Indiens s’étaient rendus en compagnie de leurs patrons dans de grandes maisons où ils avaient appris à faire des vœux avec les verres. Et puis, Charging Elk avait soif de mni sha. Les Indiens n’étaient pas censés en boire – de même qu’ils n’étaient pas censés se lier avec les femmes françaises – mais ils parvenaient de temps en temps à en introduire quelques bouteilles en cachette. Au début, Broncho Billy, leur interprète, les leur fournissait en échange de quelques centimes de commission, mais par la suite, Charging Elk et ses amis avaient compris qu’il leur suffisait d’entrer chez un marchand de vin pour en acheter. Les commerçants ignoraient que Buffalo Bill n’aimait pas les Indiens qui buvaient. Il avait même renvoyé en Amérique deux Oglalas et un Brûlé parce qu’ils se soûlaient trop.

Charging Elk sourit en se rappelant la première fois où il avait essayé de déboucher une bouteille en utilisant un morceau de fer tortillé. Seul le haut du bouchon était venu, et quand il avait voulu tirer le reste, il n’avait réussi qu’à l’enfoncer, si bien que chaque fois qu’il inclinait la bouteille pour boire, le morceau de bouchon se coinçait dans le goulot, ce qui déclenchait l’hilarité de ses amis, car ainsi, il n’arrivait pas à faire couler la moindre goutte de vin. Featherman avait résolu le problème en poussant le bouchon à l’aide du stylet qu’il avait acheté à Paris, puis en versant le vin dans un gobelet en fer-blanc.

Dissimulé dans l’ombre, il regarda le serveur passer le plat de viande. Il s’imaginait en sentir l’odeur et le goût. Quand Strikes Plenty et lui tuaient un orignal ou un cerf dans les Paha Sapa, ils se gorgeaient de viande, mais la plupart du temps, ils devaient se contenter de lapins, de porcs-épics ou de grouses. Les grands animaux se faisaient de plus en plus rares au Bastion. L’hiver, il avait souvent aussi faim qu’au moment où il avait volé le pain et le fromage du policier de la route de fer. Strikes Plenty avait eu raison. Leur amitié n’aurait probablement pas survécu à un nouvel hiver de quasi-famine.

La pluie avait cessé, mais le vent s’était levé qui, soufflant du nord-ouest, apportait au jeune Indien le claquement des voiles attachées aux mâts des bateaux. Des lumières blanches accrochées au sommet se balançaient et projetaient des ombres mouvantes sur l’eau. Le vent était frais, mais grâce aux nuages, il ne faisait pas aussi froid qu’au cours des nuits étoilées où le givre brillait sur les cartons dont Charging Elk s’enveloppait pour dormir.

Il s’arracha au spectacle de tous ces gens attablés au restaurant, et reprit sa marche le long du quai, loin de l’avenue qu’il avait empruntée depuis le Rond-Point du Prado. Il s’en servirait plus tard comme repère, mais pour l’instant, il tenait à s’assurer qu’il n’y avait pas de bateaux de feu amarrés près de ceux en bois. Il pria Wakan Tanka de lui envoyer un signe, de lui montrer le drapeau de l’Amérique ou peut-être le nom du bateau de feu qui l’avait amené dans ce pays. Le Persian Monarch. Avant leur départ de New York, avant qu’ils n’embarquent à bord de ce bateau géant, Broncho Billy leur avait montré le nom marqué sur la coque. Il avait expliqué que la Perse se trouvait encore plus à l’est que le pays où ils se rendaient. Là-bas, les gens portaient des vêtements étincelants et le monarque – une espèce de roi que son peuple ne haïssait pas – entretenait pour son plaisir une armée de jolies femmes. Elles ne faisaient qu’attendre qu’il en appelle une ou deux auprès de lui. Les Indiens, habitués aux mensonges de Broncho Billy, ne l’avaient évidemment pas cru. Pourtant, on racontait que certains, les Blackfeets par exemple, pouvaient avoir jusqu’à quatre ou cinq femmes quand leurs moyens le leur permettaient. Les Lakotas, pour leur part, pouvaient rarement s’en offrir plus d’une. Alors peut-être qu’un roi qui, lui, régnait sur beaucoup de sujets pouvait en avoir autant qu’il le désirait. Featherman avait dit en plaisantant que, arrivé à destination, il resterait sur le bateau pour voir s’il le conduirait vers les femmes en question. Cela se passait avant la presque-mort due au mal de mer.

Pendant qu’il longeait le quai, Charging Elk leva distraitement les yeux vers une rue qui partait du port. Il s’arrêta pour regarder avec plus d’attention. Deux croisements au-delà, il apercevait une lumière jaune éclairant de petites silhouettes qui, toutes, marchaient dans la même direction. La lumière paraissait douce et chaude vue de cette distance, plus chaude en tout cas que les lumières blanches du port. Le vent, à présent, transperçait le manteau du jeune Indien, et le froid lui piquait les pieds dans ses chaussons trempés. Il s’inquiétait de plus en plus de sa santé, car il savait que s’il devait retourner à la maison des malades, il perdrait sa dernière chance de trouver un moyen pour rejoindre son pays. D’autant qu’un sinistre pressentiment l’habitait. La mort ren dait trop souvent visite à cette maison, et il avait la certitude que la prochaine fois, elle ne manquerait pas de l’emporter.

Il passa devant un vaste bâtiment de fer et de verre qui, tout léger et tout ouvert à l’image des cages pour les oiseaux qu’il avait vues sur des marchés, tranchait par rapport aux autres édifices de pierres ou de briques. Situé un peu à l’écart des autres, presque au bord de l’eau, il dégageait des effluves de créatures marines. Bien qu’il fût plongé dans le noir, on devinait des rangées de longues tables qui semblaient recouvertes de métal brillant. Charging Elk se demanda s’il ne s’agissait pas de l’endroit où les femmes venaient laver leur linge. L’odeur de poisson qui régnait partout lui donna la nausée cependant qu’il arrivait à un bassin où étaient amarrés une multitude de petits bateaux en bois. Chacun, muni d’un seul de ces minces arbres dénudés, était exposé aux intempéries. Sur certains s’empilaient de petites cages de bois, tandis que sur d’autres on distinguait des tas de cordes entrecroisées sous une toile accrochée telle une tente à un poteau de bois lui-même accroché en biais à l’arbre nu. Charging Elk savait que c’était du matériel servant à capturer les poissons et ces créatures à carapaces qu’il avait eu l’occasion de voir sur les marchés. Les Lakotas n’avaient pu dissimuler leur étonnement et leur dégoût devant ces drôles d’animaux que ces gens-là mangeaient, en particulier les espèces de bêtes visqueuses aux nombreuses pattes qui paraissaient prêtes à se liquéfier. Featherman avait fait une remarque obscène qui avait provoqué l’hilarité générale, encore que tous soient restés horrifiés.

Charging Elk déboucha sur une place pavée cernée de bâtiments à deux ou trois étages. À une extrémité se dressait une grande maison sacrée surmontée de deux tours. Dans l’une d’elles, une cloche sonnait. Il se rendit alors compte que, de fait, elle sonnait déjà depuis un moment, mais que le bruit était en partie couvert par le brouhaha qui s’élevait de la foule rassemblée sur la place. Il se réfugia dans une encoignure de porte. Des gens brandissaient des torches qui répandaient une chaude lueur dorée. Au centre, des hommes portaient une femme vêtue d’étoffes de soie bleue et blanche. Assise sur un fauteuil doré, elle avait la tête entourée d’un cercle d’or. Charging Elk crut d’abord qu’elle était vivante, mais comme elle demeurait parfaitement immobile, les mains croisées, il comprit qu’il s’agissait d’une statue sacrée semblable à celles qu’il avait vues dans la ruelle quelques sommeils plus tôt. Les Français lui rendaient un culte et lui faisaient monter les marches de la maison sacrée. Il chercha du regard l’homme en robe marron, le bébé qui gigotait et les hommes aux coiffes étincelantes. Peut-être venaient-ils de Perse. Peut-être Broncho Billy avait-il raison. Et peut-être cette ville était-elle celle d’où venait le monarque de Perse. L’espace d’un instant, il songea qu’il devait se trouver en Perse, mais il réfléchit que cette ville n’était qu’à une distance de train de Paris et que ses habitants étaient habillés comme les autres Français. Pas de vêtements rutilants, pas de bandes d’étoffe enroulées autour de la tête. Et pas de monarque avec son armée de femmes.

Le jeune Indien suivit des yeux la procession qui grimpait lentement les larges marches de la maison sacrée. Les voix, en réalité, n’étaient pas vraiment fortes, mais continuelles. Tout le monde paraissait chanter la même chose en même temps, entourant la statue et un homme en robe rouge qui portait une croix en or au milieu de laquelle luisait comme une petite flamme rouge. Ceux qui marchaient devant, vêtus de robes dorées et coiffés de hauts chapeaux rigides, étaient à l’évidence des hommes sacrés. L’un d’eux tenait un long bâton-à-coups dont la crosse oscillait doucement au-dessus de la foule, tandis que deux autres balançaient des boîtes de fer qui produisaient de la fumée et obligeaient ceux qui regardaient à baisser la tête et à faire des signes à l’aide de leurs mains droites à l’exemple de ceux qu’il avait vus à Paris dans la grotte sombre de la maison sacrée.

Les hommes en habits dorés entrèrent dans la grande demeure, suivis par la foule, et les portes se refermèrent. La cloche s’était tue et, d’un seul coup, le silence régna de nouveau aux alentours. Les torches avaient elles aussi disparu et seuls les éclairages au sommet des poteaux projetaient sur les pavés mouillés leurs ronds blancs de lumière froide.

Charging Elk se demanda quelle pouvait être cette cérémonie à laquelle les hommes blancs prenaient part durant la lune-des-arbres-qui-éclatent. Elle était sans nul doute sacrée, et peut-être même autant que le wiwanyag wachipi, mais la Danse-en-regardant-le-Soleil avait lieu, elle, pendant la lune-des-merises-rouges quand il faisait chaud et quand, de là-haut, Soleil contemplait le plus longtemps son peuple au cours de son voyage annuel.

Maintenant, le peuple n’avait plus le droit d’exécuter la Danse du Soleil, de même qu’il n’avait plus le droit de parler lakota, mais de nombreux Indiens de Pine Ridge venaient malgré tout au Bastion afin de participer à la Danse du Soleil. Les Blancs ne s’intéressaient pas à ceux qui vivaient là-bas, de sorte qu’ils étaient libres de pratiquer selon la voie ancestrale la plus sacrée de leurs cérémonies.

Agé de dix-sept hivers, Charging Elk avait fait le sacrifice de sa chair devant le wagachun. Cela se passait un hiver après que Blaireau lui avait rendu visite pour lui donner sa puissante médecine. Alors qu’il dansait autour de l’arbre sacré, la souffrance causée par les lanières de cuir plantées dans sa poitrine était devenue si intolérable qu’il crut être sur le point de se déshonorer, mais au moment où il allait crier, la douleur cessa et il entra dans un autre monde. Il avait l’impression de se regarder danser et souffler dans le sifflet en os d’aigle cependant qu’il pénétrait dans le Grand Mystère où il voyait les ancêtres ainsi que les grands troupeaux de bisons sous le vent, le soleil et la lune. Il voyait aussi de nombreux êtres sacrés, et il sut que c’était le monde réel. Il entendit le battement du tambour, et il sut que c’était le battement du cœur du can gleska, où tous deviennent un. Comme il dansait, il percevait le martèlement de ses pieds, la flèche acérée de son sifflet, et il sentit que les ténèbres l’emportaient. Plus tard, dans la tente à bain de vapeur du pejuta wicasa, il fit le vœu de vivre toujours selon l’ancienne voie, de ne participer qu’aux cérémonies lakotas, d’éviter et d’ignorer celles des wasichus. Il avait tenu sa promesse de son mieux.

La place était maintenant déserte et Charging Elk, venant d’assister à l’une des cérémonies des hommes blancs, eut envie d’entrer dans leur maison sacrée pour en apprendre davantage. Il voulait être parmi eux, dans ce lieu sacré où il faisait chaud, mais il savait qu’à peine aurait-il franchi le seuil les gens le dévisageraient et, peut-être, le jetteraient dehors parce qu’il était différent d’eux. Ou, pire, ils le prendraient pour un ennemi.

Replié sur lui-même, ne pensant qu’à sa solitude dans le froid de la nuit alors que les wasichus se trouvaient dans leur demeure sacrée en compagnie de leur femme sainte et de leurs chefs en habits dorés, il n’entendit pas résonner sur les pavés humides les pas qui approchaient, sinon il aurait pu s’enfoncer plus profondément dans l’ombre ou bien tourner le coin d’une démarche assurée pour reprendre le chemin du port. Dans les grandes villes, avait-il eu l’occasion de remarquer, on prêtait rarement attention aux gens qui paraissaient savoir où ils allaient.

Il sursauta au son d’une voix derrière lui : « Pardon, monsieur. » C’était à lui qu’on s’adressait. Il se retourna.

L’homme portait une cape noire brillante qui lui arrivait sous les genoux et une haute casquette munie d’une visière. Il ajouta quelque chose qui ressemblait à une question. Le regard de Charging Elk se posa sur les boutons d’argent d’une tunique que la cape laissait entrevoir. Il haussa les épaules et constata que l’homme tenait à la main un long bâton. Il savait qu’il avait affaire à un akecita, car il en avait déjà vu qui patrouillaient dans les rues de Paris et même de Marseille. Il était parvenu à les éviter tous ces derniers sommeils, de sorte qu’il s’en voulait de s’être ainsi laissé surprendre. Il haussa de nouveau les épaules, évitant de regarder le policier en face. Il avait pu cependant juger que l’homme était plus grand que la majorité des gens de cette ville, encore qu’il mesurât presque une tête de moins que lui. Il était également plus frêle, et il serrait si fort son bâton que ses jointures en blanchissaient. Charging Elk estima qu’il réussirait sans trop de difficultés à lui sauter dessus et à le retourner afin, d’un geste vif, de lui briser la nuque ou de lui broyer la trachée. L’un des hommes âgés réfugiés au Bastion, l’un de ceux qui avaient affronté de nombreuses fois l’ennemi, leur avait montré, à Strikes Plenty et à lui, comment il s’était servi de cette prise pour se débarrasser d’un ennemi qui croyait l’avoir acculé.

Charging Elk, cependant, les yeux toujours rivés sur les boutons d’argent, ne bougea pas. Il se contenta de se préparer à agir, tandis que l’akecita continuait à parler d’une voix de plus en plus forte et qui se faisait menaçante.

Il s’était battu trois ou quatre fois, mais seulement une fois contre un Blanc, un mineur qui l’avait surpris à voler de la nourriture dans sa cabane. Charging Elk l’avait assommé à l’aide d’une cafetière à moitié pleine, puis il s’était enfui. Strikes Plenty et lui avaient beaucoup ri de l’aventure, mais plus tard, Charging Elk avait regretté de ne pas avoir pris la chevelure du mineur. Sur le moment, il n’avait pensé qu’à se sauver. De toute façon, on ne tirait plus aucune gloire à scalper les ennemis, car il n’y avait plus de véritables ennemis. L’époque où l’on revenait au camp en brandissant le scalp d’un ennemi et où le peuple chantait un chant d’honneur était révolue. Aujourd’hui, les Indiens des réserves seraient furieux et auraient peur des représailles.

Charging Elk sentit son esprit combatif l’abandonner. Il se rendait compte qu’il était aussi impuissant dans ce pays étranger de l’autre côté de la grande eau que les siens sur leurs propres terres. Il savait que sa médecine-blaireau ne lui serait ici d’aucun secours. Il ne lui restait plus que son chant de mort, et le moment n’était pas encore venu de l’entonner.

Le policier l’empoigna par le bras et le poussa vers une rue qui partait de la place.

Charging Elk demeura longtemps assis sous l’unique fil jaune éclairant la petite pièce d’un bâtiment qui semblait en comporter une multitude de semblables. Installé sur une chaise inconfortable, le manteau boutonné jusqu’au cou, il avait repoussé son chapeau sur son crâne, si bien que ses longs cheveux lui tombaient plus bas que les épaules. Ses yeux, réduits à deux fentes, n’exprimaient rien.

Plusieurs policiers vinrent le regarder, par groupes de deux ou trois. Ils échangeaient quelques mots entre eux en le montrant du doigt, puis ils ressortaient. Personne ne s’adressait directement à lui. L’un d’eux, néanmoins, s’enhardit à lui tendre son tabac et son papier. Charging Elk se roula une cigarette et accepta l’allumette du policier avec un geste de remerciement. L’homme haussa les épaules et esquissa un sourire avant de s’en aller. Un instant plus tard, des cris et des rires retentirent dans le couloir sur lequel donnait la pièce.

Tout en fumant sa cigarette, Charging Elk examina la table devant lui. Il y avait une pile de papiers bien rangés et un pot rempli de bâtons à écrire. Sur le mur, juste au-dessus, figurait la photographie d’un homme à la barbe blanche en costume noir barré d’une écharpe, sans doute le patron de ces policiers, se dit-il. En haut d’un mât flottait un drapeau bleu, blanc, rouge qu’il savait être celui de la France. En effet, au cours de la grande parade qui annonçait le début du spectacle de Buffalo Bill, les soldats le brandissaient en même temps que le drapeau américain. Ensuite, après que la troupe à cheval avait fait plusieurs fois le tour de la piste, le Cowboy Band jouait les chants de pouvoir des deux pays, tandis que le public se levait. Charging Elk aimait bien ces chants, car à la fin, les spectateurs applaudissaient et poussaient des hourras. Ils étaient prêts pour le Wild West Show, et les Indiens prêts à les satisfaire. Ne portant que leurs pagnes, leurs mocassins et leurs coiffes, ils poursuivaient les bisons, puis la diligence de Deadwood avant de tenter d’incendier la cabane d’un pionnier, de se livrer à une danse du scalp et enfin de charger le 7e de Cavalerie à l’Herbe Grasse. Buffalo Bill venait à chaque fois sauver au dernier moment les wasichus – les pionniers, les femmes et les enfants, les passagers de la diligence, mais pas les Longs Couteaux. Ceux-ci mouraient toujours avant qu’il n’arrive, et alors, debout devant les soldats morts, il enlevait son chapeau et inclinait la tête, imité par son cheval. À ce moment-là, les guerriers indiens se trouvaient derrière la longue toile servant de décor qui représentait des collines ondoyantes à l’herbe jaunie et les nombreux tipis près de la rivière bordée d’arbres. Ainsi à l’abri des regards du public, ils fumaient, buvaient de l’eau et plaisantaient.

À Paris, ils avaient pris du bon temps. Il faisait parfois trop chaud, mais les femmes étaient belles et il y régnait une grande animation. Hormis quelques accès de nostalgie au souvenir de la paix et de la solitude qu’il avait connues au Bastion, Charging Elk était ravi de l’aventure. Il s’était même lié d’amitié avec quelques-uns des Indiens des réserves qui, en définitive, ne semblaient pas si mous qu’il l’aurait cru. Ils montaient à cheval et galopaient presque aussi bien que lui, encore qu’il prît davantage de risques qu’eux à compter les coups sur les bisons, à tomber de cheval après avoir été « abattu » et à lutter à mains nues contre les soldats. Il se montrait très fier de ses performances, et parfois même trop, de sorte que ses compagnons, emmenés par Featherman, se moquaient cruellement de lui, le traitant d’Indien noir en raison de sa peau foncée ou de sale tatanka parce qu’il avait vécu dans les Mauvaises Terres comme un vieux mâle pouilleux. Ils lui jouaient des tours, du genre glisser de l’herbe qui gratte dans les peaux dont il s’enveloppait pour dormir ou verser dans son pejuta sapa le sable épicé dont on saupoudrait la viande.

Il sourit à l’évocation de ces blagues, mais revint bien vite à la triste réalité. La petite pièce ne contenait que la table, la chaise sur laquelle il était assis, une deuxième chaise et, contre un mur, une grande boîte munie de plusieurs tiroirs. Le fil jaune dans le globe de verre et la fenêtre donnant sur le couloir éclairaient d’une lumière crue, mais les coins restaient dans l’ombre. Il était assis depuis près de deux heures pratiquement sans bouger, et il avait envie de soulager sa vessie. L’akecita qui l’avait amené ici n’avait pas réapparu.

Le tabac qu’il avait fumé lui faisait tourner la tête et la faim lui tenaillait l’estomac. Il ferma les yeux et reporta ses pensées sur Paris. Il revit la jeune femme venue visiter le village des Indiens. La première fois, elle portait une longue robe d’un gris métallique qui n’avait pas de grosses fesses mais qui la serrait à la taille, presque comme une seconde peau. Elle était mince et ses seins menus ne détruisaient pratiquement pas la ligne de l’étoffe moulante. Elle était arrivée en compagnie d’un homme assez vieux et d’un autre qui semblait à peu près du même âge qu’elle. Au début, Charging Elk ne lui prêta guère attention. Un grand nombre de gens, parmi lesquels beaucoup de jolies femmes, venaient dans le village voir les Indiens. La seule chose intéressante chez celle-ci était son chapeau, ou plutôt, les plumes vertes, bleues et jaunes dont il était surmonté. On aurait dit qu’un étrange et beau canard s’était endormi sur sa tête, le bec enfoui sous une aile. Charging Elk examina le chapeau avec des yeux ronds, puis il détailla un instant la jeune femme, surpris de lui trouver une figure toute simple encadrée par des cheveux presque vermillon relevés sur la tête. Elle avait les lèvres pâles et les yeux du vert des glaciers des Paha Sapa. Il l’observa un moment encore, décréta qu’elle était agréable à regarder, puis retourna à sa partie de dominos.

Elle revint le lendemain, juste avant la représentation de l’après-midi, alors que Charging Elk se préparait à entrer dans la tente qu’il partageait avec cinq autres Indiens afin de mettre ses vêtements en daim et sa longue coiffe de plumes préparés par l’homme responsable des costumes et qu’il portait pour la grande parade et les danses. Immobile sur l’allée de terre toute piétinée qui séparait le tipi de Charging Elk de celui de Rocky Bear, elle semblait l’étudier. Bien que, à l’instar de la majorité des Indiens, il n’aimât pas regarder les wasichus dans les yeux, il la fixa un instant, s’attardant une fraction de seconde sur son visage au profil pur, ses yeux vert glacier. Elle lui sourit. Le cœur du jeune homme fit un bond dans sa poitrine. Il pénétra vivement dans la tente. Quand il ressortit, ajustant les plumes de sa coiffe, elle avait disparu.

Quatre sommeils plus tard, elle était de retour. Charging Elk les avait comptés, car elle lui avait manifesté une attention qui tranchait par rapport à la curiosité impudente dont faisaient preuve les autres Françaises. Il appréciait la façon dont elle l’avait regardé de même que le sourire dont elle l’avait gratifié ensuite et qu’il revoyait souvent en pensée. Trois sommeils durant, il avait porté sa chemise de satinette noire avec ses bracelets en cuivre aux bras et aux poignets, le plastron de son père, un gilet brodé de perles et les boucles d’oreilles en argent de Cuts No Rope qu’il lui avait gagnées au poker. Les cheveux soigneusement nattés et noués par de la peau de loutre et des rubans rouges, il l’attendait, adoptant diverses attitudes dégagées, destinées à bien montrer son indifférence.

Le quatrième sommeil, croyant qu’elle ne reviendrait plus, il passa sa chemise de calicot élimée, un pantalon d’homme blanc qui godait aux genoux et un gilet noir. Quant à ses cheveux tressés, ils étaient simplement attachés par des lanières de cuir brut. Il avait régné une chaleur humide qui l’amenait à regretter le grand air des plaines et il était fatigué. Les galopades et les simulacres de combat auxquels il se livrait depuis les trois lunes qu’ils étaient à Paris commençaient à peser sur ses jeunes muscles.

Après la représentation de l’après-midi, il joua aux dominos avec Featherman. Il n’y aurait pas de spectacle en soirée, car c’était le jour où les wasichus se rendaient dans leurs maisons sacrées, se reposaient et faisaient de longs repas chez eux. Plusieurs membres de la troupe devaient aller visiter la ville en compagnie de Broncho Billy. Bien qu’épuisé, Charging Elk se réjouissait à l’idée de manger dans une brasserie où, disait-on, on trouvait de la viande de bœuf américaine.

Alors qu’il réfléchissait au coup suivant, il sentit plus qu’il ne vit une ombre s’étendre sur son visage et sa main. Il pensa qu’il s’agissait d’un Indien de la troupe qui s’était approché pour étudier la partie, mais quand il leva la tête, agacé d’être ainsi dérangé, ses yeux rencontrèrent le profil pur de la jeune femme qui le regardait, coiffée d’un simple bonnet blanc.

Il sauta sur ses pieds, sans plus se préoccuper de ses muscles douloureux, et elle eut un mouvement de recul involontaire cependant qu’elle émettait un son qui, il le savait, n’était pas un mot mais une exclamation. Il mesurait une bonne tête de plus qu’elle, et elle paraissait effrayée par sa grande taille. Le temps qu’il le comprenne, elle s’était ressaisie. Elle fit un pas en avant, la main tendue. C’était une petite main couverte d’un gant blanc à dentelles qui laissait les doigts libres. Ses ongles minuscules brillaient, et sa peau était lisse, même autour des jointures. Charging Elk ne savait quelle contenance adopter. Il avait vu des hommes embrasser la main d’une femme ou bien la prendre délicatement et s’incliner. L’un comme l’autre de ces gestes lui semblaient trop démonstratifs, et il ne voulait pas lui serrer la main à la manière des hommes entre eux, aussi il se contenta de l’effleurer du bout de ses doigts à la peau brune, sans toutefois quitter le bonnet blanc des yeux.

Elle retira sa main qu’elle posa juste au-dessus de ses seins et dit : « Je suis Sandrine. » Charging Elk suivit du regard le mouvement de ses lèvres qui avaient la couleur de l’aubépine. « Sandrine, reprit-elle. Moi. »

Featherman intervint alors : « C’est son nom, je crois. Sandrine. Il faut que tu lui dises le tien. En américain. »

Charging Elk se tourna vers la jeune femme et, se désignant, il dit : « Charging Elk. »

Elle répéta une fois : « Charging Elk. » Puis une seconde fois. La première partie de son nom coulait doucement, mais le « Elk » sonnait de manière catégorique. Jamais il ne l’avait entendu prononcé ainsi. « Sandrine », dit-il, la montrant du doigt. Il plaqua son poing sur sa poitrine. « Charging Elk. » Dans la chaleur étouffante de l’après-midi, il entendit alors s’élever le rire aigu de Featherman.

Charging Elk ouvrit les yeux. Il se trouvait toujours dans la pièce exiguë où brillait la lumière éblouissante. Il avait faim et soif, et son envie d’uriner se faisait de plus en plus pressante. Il n’avait rien bu depuis le moment où il s’était arrêté à une fontaine peu avant la tombée de la nuit. Il lui semblait qu’une éternité s’était écoulée depuis qu’il s’était installé dans le passage pour manger son pain et son fromage. Il défit les deux boutons du bas de son manteau, croisa les jambes, puis ferma de nouveau les paupières pour échapper à cette lumière froide et aveuglante.

Sandrine l’avait conduit derrière le village, vers une forêt clairsemée plantée de hauts arbres aux lourdes feuilles et aux troncs verts très durs. Des buissons poussaient çà et là, parmi lesquels serpentaient des allées de mâchefer. Ils débouchèrent sur un lac avec une petite île au milieu. Dessus, on apercevait une grotte creusée dans un gros rocher. Charging Elk était allé à plusieurs reprises se promener au bord de ce lac – les Indiens de la troupe venaient souvent s’y asseoir et fumer, manger du pain et des bâtons de viande, à l’abri de la curiosité des hommes blancs, encore qu’il arrivât fréquemment que des enfants les suivent. C’était là que, humant l’odeur de l’herbe et fixant du regard la surface fraîche du lac, les jeunes gens parlaient de chez eux en toute liberté. La tranquillité relative de la forêt leur rappelait leur pays et son calme, ses grandes plaines, le lit de ses rivières, les pins des Paha Sapa. Ils bavardaient et fumaient parfois pendant près d’une heure, puis ils se taisaient, nostalgiques, chacun réfugié dans ses souvenirs. Par contre, quand ils regagnaient le camp afin de se préparer à la prochaine représentation, ils plaisantaient fort, se moquaient les uns des autres ou même luttaient entre eux tout en jouant les bravaches et en mettant leurs peintures pour le spectacle du soir. Et lorsqu’ils entraient en piste pour la grande parade, on retrouvait les nobles guerriers prêts à tout.

Sandrine et Charging Elk s’assirent dans l’herbe sur la rive du lac, regardant l’île devant eux tout en s’observant de temps en temps à la dérobée. Sandrine ramassa une petite pierre, se tourna vers Charging Elk et dit : « Caillou. » Elle le lui montra de nouveau, répéta : « Caillou », puis le lui donna. « Inyan », fit-il alors. « Inyan », répéta-t-elle, et tous deux sourirent. Il ne se souvenait pas d’avoir jamais éprouvé pareil sentiment de sympathie pour un wasichu. La jeune femme leva les yeux vers le ciel bleu légèrement brumeux et dit : « Ciel. » « Mahpiya », fit-il.

Ils passèrent une heure des plus agréables à s’apprendre ainsi des mots dans leur langue respective – cheval, chien, terre, eau… – mais pratiquement sans se regarder. Quand elle se tournait vers lui, il fixait la grotte. Quand il se tournait vers elle, elle fixait un brin d’herbe qu’elle tenait entre ses doigts fins.

Elle finit par se lever et épousseta sa robe à fleurs. Charging Elk se disait qu’elle était aujourd’hui bien différente de la personne qu’il avait vue la première fois, celle qui, impressionnante, portait une robe moulante gris métallique et un chapeau qui ressemblait à un canard multicolore. Il préférait de loin la femme qu’il avait devant lui. Il aurait voulu rester ici toute la soirée et toute la nuit. Même quand ils se taisaient, il se sentait à l’aise, comme s’ils ne formaient qu’un seul cante, un seul cœur. Jamais il n’avait ressenti cela avec une femme. De fait, il n’avait jamais été vraiment avec une femme, hormis la folle au Bastion qui vivait seule et ouvrait ses cuisses en échange d’une bouteille d’eau sacrée. Il n’avait pu lui apporter qu’à deux reprises du mni wakan, et c’étaient les deux uniques fois où il avait pénétré une femme.

À regret, il se mit debout à son tour et regarda Sandrine fouiller dans son sac, faisant s’entrechoquer les divers objets qu’il contenait. Il songea qu’il ne désirait pas cette femme de la même manière qu’il avait désiré la folle. Il lui suffisait d’être auprès d’elle par une chaude après-midi dans cette paisible forêt. Il suivit des yeux un petit garçon qui alla se cacher derrière un buisson, et il repensa à une conversation qu’il avait eue avec Strikes Plenty, le jour où, après discussion, ils avaient décidé de se présenter pour être engagés dans la troupe de Buffalo Bill. Quand il avait demandé à son kola ce qu’ils feraient à leur retour, celui-ci avait répondu, arborant son sourire provocateur : « Et si on ne revenait pas ? »

Charging Elk avait jugé qu’il s’agissait d’une idée stupide, mais à présent, tandis qu’il contemplait les cheveux roux de Sandrine, il se surprenait à penser l’impensable, ce qui à la fois l’effraya et l’enivra. Serait-ce possible ? Accepterait-elle de s’occuper de lui, ici dans son pays à elle ? C’est idiot, se dit-il. Complètement idiot de s’imaginer…

Pendant qu’elle fouillait dans son sac, la jeune femme n’avait cessé de marmonner entre ses dents. Soudain, elle poussa un cri de joie et sortit un petit bout de carton. Elle l’examina un instant, puis l’embrassa et le tendit à Charging Elk. C’était une image rigide et brillante qui représentait un homme barbu vêtu d’une espèce de cape rouge sous laquelle il portait une robe blanche avec un cœur dessiné dessus. Une croix couronnée d’épines surmontait le cœur d’où gouttait du sang.

Charging Elk, déconcerté, jeta un regard interrogateur à Sandrine dont les yeux verts semblaient luire de plaisir. « Jésus », dit-elle. Elle lui reprit la carte et la retourna. Au dos figuraient de nombreuses lignes de l’écriture arrondie dont se servaient les hommes blancs. La jeune femme prononça une longue phrase qu’il ne comprit pas, mais, devinant que les mots lui venaient du fond du cœur, il se sentit légèrement embarrassé. Elle lui déposa la carte dans la paume et referma un instant sa petite main dessus. Ils demeurèrent quelques secondes ainsi, les yeux rivés sur leurs mains, puis elle dit : « Adieu, Charging Elk – mon ami. » Elle partit aussitôt, remontant l’allée qui menait vers le chapiteau et vers Paris. Charging Elk ne devait plus la revoir.

Néanmoins, il conserva l’image de l’homme au cœur qui saigne. Il la portait tout le temps sur lui, dans la poche de son gilet ou dans un petit sac de cuir qu’il avait confectionné et qu’il attachait à sa ceinture avant d’entrer en piste vêtu de son pagne. Il ne comprenait pas bien ce qu’elle représentait, mais c’était Sandrine qui la lui avait donnée, celle-là qui lui avait réchauffé le cœur. Ainsi, l’image était devenue une partie de la nagi de la jeune femme qu’il devait garder toujours sur lui, de même qu’il devait garder toujours sur lui son collier de griffes de blaireau.

Ses pensées furent interrompues par un bruit de pas lourds qui approchaient. Trois hommes entrèrent dans la pièce. Deux étaient en uniforme d’akecita, et à la vue du troisième, les yeux de Charging Elk s’écarquillèrent. C’était Costume Marron ! L’Américain. Seulement, cette fois il avait un costume noir et cette espèce de cravate blanche munie de deux ailes que les wasichus portaient quand ils se mettaient en grande toilette. Un chapeau rond au bord étroit retourné, également noir, était perché sur le sommet de son crâne. Seule sa moustache qui frisait aux coins de sa bouche n’avait pas changé depuis sa visite à la maison des malades.

« Charging Elk. Hello, my friend. » Costume Marron lui tendit la main et Charging Elk leva mollement la sienne. L’homme la lui serra vigoureusement et lui sourit, surpris néanmoins de le trouver si faible et émacié, au point que ses joues creuses paraissaient presque noires sous la lumière crue. L’Américain se tourna vers le plus jeune des policiers dont le col de la tunique s’ornait des insignes de sergent. « Avez-vous donné quelque chose à manger à ce pauvre hère ? » Bien que Franklin Bell n’occupât la fonction de vice-consul américain à Marseille que depuis deux ans, il parlait un français fort correct. Il était contrarié. C’était la veille de Noël et ses derniers invités s’apprêtaient à partir quand un gendarme était venu annoncer qu’on avait arrêté un Américain, un Peau-Rouge.

Le deuxième policier, un homme plus âgé, portait plusieurs rubans et trois médailles épinglées à sa tunique. C’était un petit homme soigné aux cheveux gris clairsemés, séparés par une raie au milieu. Une moustache broussailleuse aux reflets châtains ornait sa lèvre supérieure que surplombait un nez pointu. Il s’appelait Guy Vaugirard et c’était le chef de la police. Lui non plus ne dissimulait pas sa contrariété d’avoir été réveillé au milieu de la nuit pour une affaire aussi banale après un agréable réveillon passé en compagnie de ses petits-enfants. D’un ton ferme, il prononça quelques paroles brèves à l’intention du sergent qui claqua des talons et s’empressa de sortir. On entendit ses pas précipités s’éloigner dans le couloir, puis sa voix qui s’élevait tandis qu’il s’adressait avec autorité au policier de permanence.

« Pour quel motif cet homme est-il détenu ? » demanda Bell d’un ton légèrement agressif encore qu’empreint d’une note de prudence. Il n’ignorait pas que Vaugirard, héros de la guerre désastreuse contre la Prusse, bénéficiait du soutien des conservateurs de la Troisième République. Mais Bell était furieux qu’on eût appréhendé un Américain et, dans le même temps, il se sentait un peu coupable de ne pas avoir pris contact plus tôt avec le show de Buffalo Bill. Il avait attendu trois jours avant de câbler à Barcelone – il était confronté à un problème plus urgent à propos d’un désaccord entre un fabricant de savon marseillais et un distributeur américain –, mais à ce moment-là, la troupe s’était déjà embarquée pour Rome et Charging Elk, sorti sans prévenir de l’hôpital, avait disparu. Bell n’avait pas manqué d’être étonné que l’Indien, atteint par la grippe et, de surcroît, affligé de deux côtes cassées, eût pu ainsi s’évanouir dans la nature en l’espace de quatre jours. En revanche, il n’avait nullement été étonné que la police l’arrêtât à la première occasion. Il semblerait donc que Charging Elk eût commis un délit quelconque.

Vaugirard ouvrit un petit étui en cuir et offrit à Bell un de ses minces cigares noirs. « Non, merci », dit le vice-consul qui regarda le chef allumer le sien à l’aide d’un briquet en argent. Il se tourna ensuite vers Charging Elk qui avait les yeux fixés sur le cigare. Saisi d’une impulsion, il reprit : « Vous devriez peut-être en proposer un à votre invité. »

Le policier se contenta de rempocher son étui et son briquet. Le sergent revint alors dans la pièce. « On apporte tout de suite de quoi manger, déclara-t-il.

— Pourquoi cet Américain est-il détenu ?

— Pour vagabondage, monsieur le Vice-Consul, répondit le sergent. Nous l’avons trouvé qui errait place Saint-Victor devant la basilique. Il avait un comportement suspect et il n’avait pas de papiers. Mon homme a agi conformément à la loi. »

Bell avait fini par s’habituer à la loi en question depuis qu’il était en poste à Marseille. L’un des aspects désagréables de sa fonction consistait précisément à s’occuper de citoyens américains, en général des marins, qui enfreignaient ladite loi. En vertu du Code Napoléon, ils étaient considérés comme coupables tant qu’ils n’avaient pas prouvé leur innocence. Malheureusement, le système français se révélait tout aussi rigide que l’américain. « Vous lui avez demandé ses papiers ?

— Bien sûr, monsieur le Vice-Consul. Nous avons appliqué le règlement à la lettre.

— Et cet homme a-t-il compris ce qu’on lui demandait ?

— Je ne vous suis pas, monsieur…

— Et vous, le comprenez-vous ?

— Mais il n’a rien dit, pas un mot…

— Cet homme, Charging Elk, est un membre éminent de la troupe du Wild West Show de Buffalo Bill. Peut-être avez-vous assisté à l’une de ses représentations avec votre famille ? Ou lu quelque chose dans les journaux à ce sujet ?

— Oui, en effet, monsieur le Vice-Consul. Je n’ai pas eu l’honneur d’y assister en personne, mais mon beau-frère…

— Monsieur Charging Elk est un important citoyen américain. Il est tombé malade au cours d’une représentation et a dû être hospitalisé. Lorsque la troupe est partie pour l’Espagne, il était encore à l’hôpital. Je m’occupais de lui trouver un moyen de la rejoindre quand on m’a informé de son arrestation. » Bell se sentait mal à l’aise dans cette petite pièce nue. Il y était déjà venu pour tenter de faire libérer un marin afin qu’il puisse repartir le lendemain avec son bateau, mais il n’avait pas réussi. Le marin, après avoir comparu devant le tribunal pour ivresse sur la voie publique et destruction de biens, avait été condamné à six mois de prison. Le consulat avait été ensuite obligé de débourser soixante dollars pour le renvoyer chez lui à bord d’un vapeur, et son budget supporterait mal beaucoup de dépenses de ce genre.

Bell se tourna vers Vaugirard qui n’avait plus prononcé un mot depuis un moment et semblait ravi de laisser le sergent se débrouiller. Bell, cependant, n’était pas disposé à l’en tenir quitte à si bon marché. « Comme vous l’avez peut-être déduit, Vaugirard, monsieur Charging Elk n’a rien d’un vagabond. C’est un membre du Wild West Show qui a eu le malheur de tomber malade dans votre ville, victime de l’épidémie de grippe. Il ne demande qu’à être rapatrié avec ses camarades américains qui se produisent en ce moment à Rome. Si vous voulez bien avoir l’obligeance de me le confier, le consulat est prêt à vous garantir son départ immédiat pour l’Italie. »

Le sergent prit un cendrier sur le haut du classeur et le posa sur la table devant le chef de la police. Vaugirard leva les yeux vers lui et lui demanda : « Qu’en pensez-vous, Borely ? »

L’intéressé, étonné, haussa les sourcils, le regard fixé sur le cigare que son supérieur tapotait pour en faire tomber la cendre. Il avait l’esprit vif et il se ressaisit aussitôt. « Monsieur Charging Elk est accusé de vagabondage. De plus, nous avons été informés qu’il a quitté l’Hôpital de La Conception sans autorisation. Il me semble, chef, que nous sommes en face de graves infractions. Surtout avec l’épidémie de grippe qui sévit. Peut-être qu’il est encore contagieux. Quitter ainsi l’hôpital avant d’avoir été déclaré guéri et vagabonder dans les rues, voilà qui représente un danger certain pour la population de notre ville. »

Vaugirard continua de tapoter son petit cigare noir contre le bord du cendrier cependant qu’il réfléchissait. C’était un homme pondéré et il lui fallait prendre une décision. D’un côté, il serait facile de remettre le Peau-Rouge entre les mains du vice-consul. Quelques lignes sur le rapport officiel, et on n’en parlait plus. De plus, cela contribuerait à améliorer les relations avec les Américains qui étaient de grands consommateurs de produits français. Mais d’un autre côté, la loi était la loi, et cet homme appartenait à la justice. Sans compter que Vaugirard était réputé pour la confiance qu’il plaçait dans le professionnalisme de ses agents. Il lui arrivait très rarement de se mêler de leur travail ou d’intervenir dans leurs décisions, de sorte qu’il régnait en général un excellent moral dans la police de Marseille. Finalement, il ne voyait aucune raison de faire une entorse à ses principes.

« Comme vous pouvez le constater, monsieur le Vice-Consul, mon sergent a bien pesé les tenants et les aboutissants de cette affaire et je ne puis qu’être d’accord avec lui. S’il ne s’agissait que de vagabondage, je pense que nous pourrions passer l’éponge. Mais quitter l’hôpital sans autorisation est autrement grave. » Vaugirard écrasa son cigare et regarda Charging Elk pour la première fois depuis le simple coup d’œil qu’il lui avait jeté en entrant. « Nous n’avons pas d’autre choix que de maintenir votre compatriote en détention jusqu’à sa comparution devant le tribunal. Il n’y a pas d’alternative.

— Ne pouvons-nous pas au moins le ramener à l’hôpital pour qu’il reçoive les soins appropriés ? Ce serait une faveur fort appréciée par notre gouvernement ainsi que par le citoyen américain qu’il est. » Il apparut soudain à Bell que Charging Elk, en réalité, n’était nullement citoyen des États-Unis. En effet, à la suite des traités, les tribus indiennes formaient leurs propres nations au sein des États-Unis, encore que leurs membres fussent placés sous la tutelle du gouvernement, de sorte que, dans les pays étrangers, ils bénéficiaient de la représentation diplomatique américaine. Quelques mois plus tôt, en prévision de l’arrivée en France du Wild West Show, on lui avait fait parvenir des directives à ce sujet. « Je suis persuadé, reprit-il, que mon supérieur, le consul général, acceptera volontiers de confier monsieur Charging Elk aux soins d’un médecin, et dès qu’il sera déclaré guéri, nous nous engageons à l’envoyer aussitôt en Italie. » Bell tâcha de prendre un ton chaleureux et décontracté, comme si sa proposition devait régler le problème sur-le-champ afin qu’ils puissent tous rentrer chez eux satisfaits d’avoir trouvé une solution équitable à cette épineuse affaire.

Mais Vaugirard ne s’y laissa pas prendre. « Non, non, c’est impossible, monsieur le Vice-Consul. Il a déjà quitté une fois l’hôpital. Je pense qu’il serait préférable que monsieur Charging Elk restât avec nous.

— Mais c’est Noël et…

— J’en suis parfaitement conscient, monsieur », répliqua Vaugirard d’un ton plus sec qu’il n’en avait eu l’intention. Il tira sa montre de son gousset. Trois heures et demie du matin. Ses petits-enfants allaient se lever dans quelques heures pour déballer les cadeaux qui les attendaient au pied de la cheminée. Son fils unique, un chirurgien sans le sou établi à Orléans, avait rarement le temps et l’argent nécessaires pour venir le voir à Marseille. Bon, se dit-il, pas question de perdre une minute de plus avec l’histoire de ces Américains. « Le sergent Borely veillera à ce que votre compatriote ne manque de rien. Je suis sûr que le tribunal examinera son cas au plus tard la semaine prochaine et qu’il s’en tirera avec une simple réprimande. Bonne nuit, monsieur le Vice-Consul.

— Merci pour votre coopération, monsieur Vaugirard. Je suis persuadé que monsieur Charging Elk vous remercierait également s’il parlait votre langue. Joyeux Noël, monsieur Vaugirard. » Bell s’était voulu sarcastique, mais il ne maîtrisait pas assez bien les nuances du français.

Borely s’apprêta à sortir derrière son chef. Arrivé sur le seuil, il pivota et déclara : « Je m’occupe de la nourriture, monsieur.

— Je vous remercie, sergent. »

Bell se tourna vers Charging Elk. L’Indien, les yeux fermés, se balançait presque imperceptiblement sur sa chaise en bois. Le vice-consul était incapable de dire s’il dormait ou s’il essayait simplement de se couper du monde.

Le consulat américain se trouvait boulevard Peytral dans le 6 e arrondissement, non loin de la préfecture. Il était quatre heures et demie du matin et Bell rentrait chez lui. Il habitait un vaste appartement au premier étage d’une luxueuse résidence située à côté de son lieu de travail. Tout le mobilier était d’époque Empire. Bell ignorait comment le consulat avait pu acquérir ces antiquités, mais comme, en poste à Panama avant d’être nommé à Marseille, il avait vécu dans un immeuble pouilleux, il n’allait pas critiquer le cadeau qu’on lui faisait. Plus tôt dans la soirée, le dîner s’était déroulé fort agréablement – il avait même porté un toast à Napoléon pour avoir formé de si merveilleux artisans capables de fabriquer de si merveilleux meubles : « À l’empereur du bon goût et du mauvais jugement. » Ce qui, à son grand plaisir, avait fait rire Margaret Whiston. C’était l’attachée culturelle, et un beau brin de fille. L’une des rares célibataires de la ville, tout comme lui. Elle avait bien un fiancé en poste à l’ambassade de Constantinople, mais l’éloignement, de même que la réticence qu’ils manifestaient l’un comme l’autre à abandonner leurs fonctions respectives, avait provoqué dans leurs relations une crise que Bell n’était que trop heureux d’exploiter. Jusqu’à présent, ils n’avaient flirté qu’en paroles, mais elle n’avait pas encore refusé sa proposition d’aller passer le prochain week-end avec lui à Avignon. Elle faisait figure de jeune femme très hardie.

En dépit de l’heure tardive, Franklin Bell était plutôt de bonne humeur. Il avait promis à Charging Elk de revenir le lendemain et de lui apporter de quoi fumer et manger. Il lui semblait que l’Indien avait compris ce qu’il disait, mais il n’en était pas sûr. Le jeune homme s’était contenté de hocher la tête sans vraiment le regarder. De fait, l’Indien ne l’avait jamais regardé. C’était décidément un peuple étrange, se dit-il, qui essayait encore de vivre dans le passé avec ses plumes et ses perles. Peut-être pouvait-on comprendre cela dans la mesure où il ne possédait pas véritablement d’avenir. L’autre jour, il avait lu un article dans La Gazette du Midi à propos « des sauvages en voie de disparition », ce qui résumait parfaitement la situation. Dans l’état actuel des choses, ce n’était plus qu’un peuple pitoyable, et plus vite il disparaîtrait ou se fondrait dans l’Amérique, mieux cela vaudrait pour lui.

Il regrettait néanmoins de ne pas avoir assisté à une représentation du Wild West Show. Au cours de son enfance, quelque vingt ans auparavant, il avait lu Buffalo Bill, Roi du Far West. Il avait grandi à Philadelphie et, à l’instar de tous les gamins de l’époque, il aurait voulu partir dans l’Ouest combattre les Indiens. Et en 1869, il y avait encore plein d’Indiens à combattre.

Bell traversa le boulevard Peytral et leva les yeux sur son appartement. Une faible lumière brillait derrière la porte-fenêtre donnant sur le balcon en fer forgé. Il n’avait pas encore pris l’habitude de fermer chaque soir les volets à l’exemple des Français. Il détestait se réveiller le matin dans un appartement plongé dans le noir.

Pendant qu’il cherchait ses clés, il repensa à Charging Elk, mais de manière abstraite. Il avait donc fini par rencontrer un Indien, mais pas dans le feu de la bataille. À la place, il n’avait rencontré qu’un pauvre hère en manteau élimé trop petit pour lui et en chaussons d’hôpital trempés, un homme seul dans un pays dont il ne parlait pas la langue et qui, pour ne rien arranger, ne parlait même pas celle de son propre pays. Il allait croupir en prison au moins quatre jours en attendant la fin des vacances de Noël, et peut-être même davantage compte tenu de la charge des tribunaux français. Voilà ce qui restait du romantisme de la jeunesse ! Cet Indien était l’image même du vaincu.

Il glissa la clé dans la serrure et ouvrit la porte d’entrée. Si seulement Margaret était là qui l’attendait dans son lit… Qui sait, peut-être la semaine prochaine à Avignon. Adressant une prière muette en ce sens, il monta l’escalier qui conduisait à son vaste appartement meublé Empire et imprégné de l’odeur pénétrante de la délicieuse bouillabaisse que préparait sa propriétaire. Il dormirait aussi longtemps qu’il voudrait, et peut-être rêverait-il de Margaret et des appétissants présents qu’elle lui destinait. Après tout, c’était Noël.

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