À La Grâce De Marseille
Chapitre 12
Depuis maintenant trois mois, Charging Elk voyait Marie une fois par semaine. En ce début de soirée, assis sur le banc devant sa fenêtre ouverte, il cirait ses chaussures marron qui n’avaient jamais retrouvé leur lustre et leur souplesse après le soir où elles avaient pris l’averse. Il aurait voulu que les choses fussent un peu différentes. D’abord, il vivait désormais au jour le jour, sans plus songer à faire d’économies. Il s’achetait du vin, mangeait dehors plus souvent, portait chaque semaine ses chemises à laver et à repasser, faisait des cadeaux à Marie, encore que moins coûteux que le camée, si bien que le portefeuille dans le sac marin était vide. Quant à son rêve de revoir un jour son pays et son peuple, il devenait de plus en plus lointain. Certes, il pensait assez souvent à ses parents, à sa mère qui devait broder des perles ou se tenir devant son poêle de fonte, à son père qui prenait peut-être le soleil en compagnie des autres hommes, à moins qu’il ne chevauche Grand Coureur pour le seul plaisir. Il pensait aussi à Strikes Plenty qui devait maintenant planter des pommes de terre, entouré de ses enfants – il avait cependant du mal à se représenter son kola marié à une femme de sa tribu, vivant dans son propre pays et regardant tous les matins se lever le même soleil sur les mêmes animaux, veillé par les distantes et fidèles Paha Sapa. Il songeait à tout cela et à son peuple, mais à chaque fois, son cauchemar venait se glisser parmi ces images et le glaçait d’horreur.
Le cauchemar aurait dû l’inciter à tout faire pour essayer de rentrer chez lui afin de savoir s’il reflétait la réalité. Dans ce cas, ce serait une catastrophe inconcevable. Tu es mon seul fils. À qui appartenait cette voix ? À Bird Tail ? À son père ? Ces derniers temps, après qu’il avait une nuit rêvé de Crazy Horse, il avait commencé à croire que le chef de guerre l’avait contacté depuis le monde réel. Scrub, son père, lui avait appris que Crazy Horse, déjà avant sa mort, vivait dans le monde des rêves et des visions. Peut-être que le vent qui l’avait empêché de sauter provenait lui aussi du monde réel, et ne voulait pas le laisser rejoindre son peuple, ses ancêtres. Tu es mon seul fils. Aujourd’hui encore, la voix et le vent lui faisaient passer des frissons dans le dos, comme pour le mettre en garde contre la vie indigne qu’il menait.
Charging Elk possédait néanmoins un antidote à son cauchemar : il se contraignait à penser à Marie. Il ne savait toujours pas grand-chose à son sujet, sinon qu’elle travaillait dans la maison close depuis trois ans et qu’elle était originaire d’un petit village non loin de Marseille. En revanche, il connaissait son corps et il connaissait ses yeux, la manière dont ils s’illuminaient quand il arrivait ou qu’il lui offrait un cadeau, puis dont ils s’assombrissaient quand elle s’installait à côté de lui dans le salon, observant la foule des hommes qui tournaient autour des filles ou se groupaient autour du piano pour chanter. Il savait qu’elle n’aimait pas être parmi eux, même si cela faisait partie de ses obligations. Le jeune Indien quittait toujours l’établissement après être monté avec elle, car il ne voulait pas être témoin de sa détresse. Et, tandis qu’il regagnait le quartier du Panier, il éprouvait un sentiment de frustration qui se muait petit à petit en colère confuse.
Pourquoi restait-elle dans cette maison ? Il ne parvenait pas à le comprendre. En réalité, il était surtout furieux contre lui-même, parce qu’il n’avait pas le courage de lui proposer de venir vivre avec lui, dans son appartement. Par ailleurs, il avait honte de ne pas oser lui demander de sortir se promener ou aller au café avec lui. Il connaissait les mots nécessaires pour formuler sa requête, mais il n’avait pas le cran de les prononcer. Depuis son départ du Bastion, il était devenu lâche. Il n’aimait guère se rappeler que, encore adolescent, il avait provoqué les mineurs dans les Black Hills, les avait volés, s’était glissé la nuit à Pine Ridge pour voir ses parents alors qu’il n’ignorait pas que si les wasichus l’attrapaient, ils l’enverraient au loin. Rien de tout cela ne l’effrayait à l’époque. Il vivait comme il se figurait que vivaient autrefois les Oglalas, sans crainte, prêt à courir tous les risques au nom de l’aventure. Et aujourd’hui, il avait peur du plus insignifiant des obstacles placé en travers de son chemin.
Il laça ses chaussures marron, puis il se leva et mit la veste de son costume fraîchement repassée. Il rectifia sa coiffure devant la glace. Depuis peu, il se faisait une espèce de chignon qu’il attachait à l’aide d’un ruban bleu, lequel ressemblait beaucoup à celui du camée. À peine entrée dans sa chambre, Marie prenait le bijou dans le tiroir de la commode et le passait autour de son cou. Le fait que tous deux portent un ruban bleu paraissait étrangement les exciter. Charging Elk se remémorait toujours avec étonnement comment elle se tortillait sous lui et prononçait dans un murmure des paroles sans suite, lui enserrant les flancs de ses cuisses, jusqu’à ce qu’elle entame cette sorte de mélopée qui allait crescendo et le poussait à accélérer la cadence avant qu’il ne s’écroule sur elle, épuisé et défaillant de plaisir.
Comme il était en avance pour son rendez-vous avec Marie et que la soirée était douce en ce début avril, le mois de la lune-de-l’herbe-rouge-qui-pointe, Charging Elk s’arrêta au Royal boire une anisette. Il n’y était pas allé depuis plusieurs lunes – depuis les grosses chaleurs de l’été –, et il avait envie de voir le vieux garçon de café ou, plutôt, envie de se faire voir de lui avec son complet et sa nouvelle coiffure.
Mais ce fut un jeune serveur aux cheveux noirs calamistrés séparés par une raie au milieu et à la fine moustache aux pointes frisées selon la dernière mode qui vint prendre sa commande. L’homme considéra d’un air perplexe ce client à la carrure imposante et à la peau très brune vêtu d’un costume impeccable et d’une chemise blanche au col amidonné. Il ne comprit pas tout de suite ce que Charging Elk lui demandait.
L’Indien répéta du plus distinctement qu’il put : « Votre prédécesseur, le vieux garçon, mon ami.
— Ah, Lachaisse, vous voulez dire. » Le serveur posa l’ani-sette devant Charging Elk. « Il est parti depuis longtemps.
— Où ?
— Il paraîtrait qu’il habite maintenant chez sa sœur à Arles ou à Nîmes. Depuis l’automne dernier. » Il arracha de son carnet une feuille sur laquelle était inscrit le montant à payer. « C’était vraiment un ami à vous ? »
Charging Elk se tourna et regarda un instant les bateaux ancrés dans le port. Avec le retour de la chaleur, les relents d’ordures auxquels se mêlait l’odeur saline de la mer étaient déjà forts. Il n’avait jamais su le nom du vieux serveur. « Oui, un vieil ami », répondit-il, regrettant d’être passé au Royal.
Au début, Breteuil se sentit surtout choqué. Il n’avait pas l’habitude de fréquenter le bar du Salon. Il détestait les hommes qui venaient ici mais, comble de l’ironie, c’étaient ces mêmes hommes qui faisaient de son restaurant le plus huppé de Marseille. Breteuil, néanmoins, arrogant comme il l’était, se considérait différent de ses clients, membres pour la plupart de la haute bourgeoisie – inférieur par son éducation, mais supérieur par ses manières. C’était le genre d’hommes qui buvaient trop de vin et qui considéraient ses plats comme de la simple nourriture de paysan, tout juste destinée à les caler afin de leur permettre d’ingurgiter de nouveaux verres. Bien sûr, étant toujours complet, il avait aussi des clients qui devaient patienter un mois ou davantage pour rendre hommage à sa créativité. Ceux-là, il venait les saluer quand, à la fin des repas, il sortait de sa cuisine, à peine décoiffé, pour faire le tour des tables. Les porcs du genre de ceux qui se bousculaient à présent au bar, il leur adressait à peine la parole. D’ordinaire, il se rendait directement au petit salon de derrière où l’attendait le beau Miguel, un jeune Espagnol qui acceptait avec empressement ses manifestations d’affection. Aujourd’hui, il avait rendez-vous avec un représentant en coutellerie parisien qui avait insisté pour le retrouver ici, désirant ainsi faire d’une pierre deux coups.
L’homme de haute taille à l’allure exotique et à la peau très foncée assis à côté de la putain aux cheveux bruns l’intriguait. Il lui disait quelque chose. Serait-ce un amuseur public ? Un hercule de foire ? Ou un comédien peut-être ? Il possédait une sorte de beauté sauvage, un peu effrayante. Breteuil était maintenant sûr d’avoir déjà vu ce visage – ces yeux bridés, ces pommettes saillantes, ces lèvres minces qui s’étiraient sur un léger sourire pendant que la putain lui parlait. Qu’est-ce qu’il pouvait bien fabriquer ici ? Le restaurateur promena son regard autour de lui. Hormis un homme roux à la peau claire et le beau travesti aux cheveux blonds coupés courts, tous les hommes se ressemblaient : barbus ou moustachus, impeccablement vêtus, jeunes ou vieux, ils se ressemblaient tous. Il reconnut même un juge, un petit pète-sec qui organisait souvent de grands déjeuners à son restaurant, ainsi qu’un marquis qui avait vendu son titre mais tenait à ce que l’on continuât de le lui donner.
Breteuil but une gorgée de champagne, puis tourna le dos à la salle. Dans la glace, il continua d’observer l’homme à la peau brune. Pourquoi Olivier admettait-il dans son établissement un personnage aussi bizarre ? Il fallait qu’il fût célèbre. Ou riche.
Il vit l’inconnu se lever puis, lorsqu’elle l’imita, tendre la main à la prostituée afin de l’aider. Excellentes manières. Tout cela pour une putain, et pas spécialement jolie de surcroît. L’homme paraissait encore plus grand maintenant qu’il était debout. Breteuil pivota sur son tabouret et les suivit des yeux cependant que, la fille marchant devant, ils quittaient la salle. Quelles épaules ! Et quelle taille élancée ! L’homme se tourna légèrement pour se glisser entre les tentures de velours rouge et jeta un coup d’ceil vers le bar. Breteuil faillit recracher son champagne. Il en renversa un petit peu sur le revers de son veston, mais ne le remarqua même pas. Il était sous le choc. Quelque chose dans ce regard, dans ces yeux qui semblaient ne rien voir, l’avait frappé comme s’il venait de recevoir sur la tête un coup assené par l’un de ses propres maillets à attendrir la viande. Il contempla un instant les rideaux de velours, puis il fit signe au barman.
« Ce géant à la peau brune, vous le connaissez ? »
Le barman haussa les sourcils, l’air de ne pas comprendre.
« Celui qui vient de partir avec l’une des putains », précisa Breteuil.
Bien qu’idiot, le barman ne pouvait pas ignorer à qui il faisait allusion. Il n’y avait qu’un seul homme répondant à ce signalement.
Le barman souleva le verre de Breteuil et essuya le bar. « Le grand type aux yeux bridés ? dit-il. Je ne le connais pas. Il vient tous les samedis soir à peu près à cette heure-là et monte tout le temps avec la même fille. Marie. Drôle d’allure, hein ? Un Turkmène peut-être. Ou je ne sais quoi. »
Breteuil ne se donna pas la peine de répondre. Il savait maintenant de qui il s’agissait. En fait, il lui était arrivé à plusieurs reprises de penser à lui. C’était, il y a quoi… trois ou quatre ans ? Il se rappelait la poignée de main de cet homme, curieusement molle pour quelqu’un de sa force. Il se rappelait l’avoir examiné des pieds à la tête et l’avoir jugé dangereux – et désirable. C’était l’employé du pauvre petit marchand de poisson, le Peau-Rouge membre de la troupe du Wild West Show de Buffalo Bill qui était resté à Marseille. À mesure que ses souvenirs lui revenaient, Breteuil ressentait une excitation croissante qui le laissa pratiquement au bord de l’évanouissement. Le Peau-Rouge l’avait aidé à charger le poisson dans sa charrette et avait accepté ensuite un cigare. À un moment, il avait fixé Breteuil droit dans les yeux, l’obligeant à détourner le regard, et c’était bien la première fois que cela lui arrivait. Il se savait séduisant et n’ignorait pas que les hommes aussi bien que les femmes l’admiraient et, souvent, le désiraient. Il se plaisait à leur faire baisser les yeux, les rendant soudain confus et intimidés. Il aimait jouir de son pouvoir, humilier les gens, en particulier en présence de leurs amis. Mais ce Peau-Rouge l’avait dévisagé, lui Armand Breteuil, comme s’il le scrutait jusqu’au tréfonds de l’âme.
Le restaurateur poussa sa coupe vers le barman qui, lui aussi impressionné par ses traits fins et aristocratiques, et notant sa pâleur soudaine, ne l’avait pas quitté des yeux. « Vous vous sentez bien, monsieur ? » demanda-t-il. Il versa un peu de champagne dans le verre, attendit que la mousse retombe, puis le remplit.
« Bien sûr, aboya Breteuil sans daigner lever la tête. Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde. » Il ôta ses lunettes et se frotta les paupières. Qu’est-ce que ce maudit représentant fichait ? Il n’avait qu’une hâte : conclure l’affaire et quitter ce bar. Des hommes s’étaient déjà groupés autour du pianiste et chantaient des marches militaires.
Charging Elk. Soulas avait prononcé le nom avec une telle fierté. Breteuil se rappelait avec une pointe de satisfaction que ce matin-là, il avait bien failli faucher son nouvel employé au petit marchand de poisson. Et s’il avait su à quoi l’utiliser, il l’aurait sans doute fait. Charging Elk semblait si perdu alors, si vulnérable. Breteuil était persuadé que dans d’autres circonstances, le Peau-Rouge l’aurait suivi. Comme un chiot égaré. Charging Elk. Qu’est-ce que ce nom pouvait signifier ?
Plongé dans ses souvenirs, il ne sentit pas la main qui lui effleurait le dos. Il rechaussa ses lunettes, s’étudia un instant dans la glace, craignant qu’on eût remarqué son malaise et son étrange comportement, et surprit le visage rond d’Olivier qui le considérait d’un air inquiet. Ainsi, on s’en était aperçu ! Furieux, il lança sans se retourner : « Qu’est-ce que vous voulez, Olivier ? »
Celui-ci se recula d’un pas. « Juste vous dire bonsoir, Armand, bégaya-t-il. Prendre des nouvelles de votre santé, cher ami.
— Je me porte à merveille et je ne suis pas particulièrement de bonne humeur.
— Mais que faites-vous là ? » Olivier balaya la pièce d’un geste du bras. « En temps normal, vous ne vous attardez pas au bar.
— Ce soir, rien n’est normal. Un représentant qui désirait me vendre des couteaux et baiser vos filles en même temps m’a posé un lapin. Vous vous rendez compte ? » Breteuil, bien sûr, faisait référence au lapin.
Olivier comprit différemment : « On peut vendre et on peut baiser, mais pas en même temps. Il y a un lieu et un temps pour tout, seulement il faut faire preuve d’un peu de discernement. »
Breteuil pivota et considéra d’un air méprisant le petit homme pathétique avec sa chemise froissée, ses effluves de parfum de luxe, ses cheveux clairsemés plaqués sur son crâne et sa fine moustache. Il n’arrivait pas à croire qu’ils aient pu autrefois être amants. Il était pauvre alors et Olivier était amoureux de lui. Il semblait d’ailleurs l’être toujours. Cette pensée lui remonta un peu le moral. « Et pour vous, Olivier, les affaires vont bien ? demanda-t-il.
— Constatez vous-même, Armand. Mes filles sont les plus jolies de la ville. » Il sourit à Breteuil, moustache frémissante. « Et mes garçons ne sont pas mal non plus, n’est-ce pas ? »
Le restaurateur éprouva une brusque bouffée de haine. Même s’ils aimaient tous deux les garçons, Olivier n’était qu’un banal pédéraste, alors que lui, Breteuil, était capable d’un amour plus pur, plus noble, plus conforme à son tempérament d’artiste. Il regardait les six francs qu’il payait pour Miguel davantage comme une manifestation de sa largesse que comme le prix d’un amour tarifé. Il savait en outre qu’il n’avait pas le temps de chercher par lui-même : il passait six jours par semaine à son restaurant, se levait aux aurores pour acheter le poisson, la viande et les légumes, puis se mettait aux fourneaux jusque vers onze heures du soir. Il ne dormait guère plus de quatre ou cinq heures par nuit. Il aurait peut-être aimé avoir quelqu’un auprès de lui toute la journée du lundi, son jour de fermeture, mais finalement, il préférait consacrer son temps à se promener, à lire et à rattraper son sommeil en retard. Bien que son restaurant marchât à merveille – le représentant en coutellerie avait promis de lui apporter un article du Figaro qui présentait « La Petite Nani » (baptisé ainsi d’après sa grand-mère) comme la meilleure table de toute la Provence – Breteuil n’était pas heureux. Depuis peu, il ne cessait de crier après son aide-cuisinier et son maître d’hôtel, et même après ses serveurs. Il contrôlait tout, et c’était grâce à cela que son établissement était le meilleur. Il faudrait pourtant qu’il ralentisse, qu’il soit un peu moins tendu, sinon il risquait que quelque chose explose en lui. Déjà, ces trois dernières semaines, il s’était senti comme rongé de l’intérieur, sujet à des espèces de brûlures qui lui rendaient difficile de seulement goûter ses propres plats.
Il soupira, puis réussit à sourire à Olivier. « J’ai remarqué une de vos filles tout à l’heure, plutôt trapue, les cheveux bruns, déshabillé bleu. Elle était avec un homme il y a un instant. Elle me rappelle quelqu’un. »
Le tenancier jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Il y avait une trentaine d’hommes et six ou sept filles dans la salle. Au total, il employait douze filles, et en ce samedi soir, elles travaillaient toutes. Soudain, son regard s’éclaira. Il était ravi de rendre service à Breteuil. « Ah oui, je vois. Marie. Pas très distinguée, mais saine. Il y a des hommes qui aiment cela.
— Je… je présume que celui qui était avec elle doit maintenant profiter de ses charmes. Une curieuse créature – pas le genre que l’on trouve d’ordinaire chez vous, Olivier. »
Le petit homme replet émit un léger rire, sorte de gloussement aigu que Breteuil ne connaissait que trop bien. « Il a débarqué ici un soir il y a quelques mois de cela. J’ignore pourquoi, mais il m’a plu. Je m’étais dit que peut-être… mais non, il aime les filles, et en particulier Marie. En tout cas, il est inoffensif, aussi pourquoi ne le laisserais pas entrer ?
— Il vient souvent ?
— Tous les samedis soir. Avec une régularité de calendrier.
— Et il s’appelle comment ? » Breteuil tâtait le terrain.
Olivier fronça les sourcils, devenu soudain soupçonneux. Et jaloux.
« Simple curiosité », s’empressa de le rassurer Breteuil. Il se tourna vers le bar et but une nouvelle gorgée de champagne. Il congédiait ainsi Olivier, ou du moins en donnait l’impression.
Celui-ci hésita un instant sur la conduite à tenir. Le petit Espagnol dans le salon de derrière, c’était une chose, mais un de ses clients… Il connaissait Breteuil et se doutait bien que rien de bon ne résulterait de cette histoire. Néanmoins, il répondit : « Il s’appelle François. C’est un Oriental, je crois. Vous avez remarqué ses yeux ? »
Breteuil garda le silence. Il alluma un de ses minces cigares et regarda la volute de fumée monter vers le plafond avant de se joindre à celles qui s’élevaient des autres cigares et cigarettes. Oui, il avait remarqué les yeux noirs de ce François. C’étaient les mêmes que ceux qui l’avaient littéralement mis à nu quatre ans auparavant sur le quai des Belges, un matin où il faisait encore presque nuit.
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