À La Grâce De Marseille

James Welch · Chapitre 12 sur 22

Pages du PDF

À La Grâce De Marseille

Chapitre 11

 

Charging Elk ne connaissait toujours pas grand-chose à l’amour, à ses complications, ses peines et ses récompenses, mais il en avait appris assez pour que la vie lui fût devenue presque insupportable, encore qu’il entretretînt une faible lueur d’espoir. Depuis qu’il avait quitté les Soulas, il avait l’impression que le désir avait occupé toutes ses pensées, et maintenant que la fille en bleu lui avait fait découvrir le plaisir, il en réclamait davantage. Il la revoyait sans cesse alors qu’elle le chevauchait, il se remémorait le parfum de lavande de ses cheveux, le contact de ses petites mains alors qu’elle le lavait. Il pensait tout le temps à elle, que ce fût dans l’omnibus qu’il prenait pour se rendre au travail et rentrer chez lui ou pendant qu’il alimentait les chaudières à grandes pelletées de charbon ou bien pendant qu’il déjeunait de pain et de fromage ou qu’il se savonnait à l’établissement de bains publics. Et c’était chaque soir son image qu’il emportait avant de sombrer dans le sommeil.

Il consacra la moitié de ses économies à s’acheter un costume sur mesure, deux chemises et une paire de chaussures. Les seules à sa taille étaient marron et plutôt moins belles que celles que portaient les beaux messieurs. De fait, elles lui parurent jurer un peu lorsque, une semaine plus tard, il les essaya avec son complet noir. En tout cas, elles étaient neuves, bien cirées, et représentaient une nette amélioration par rapport aux anciennes qu’il s’empressa de jeter dans cette même ruelle où il avait trouvé l’enfant mort. Elles serviraient peut-être à l’un des vagabonds qui avaient l’habitude de dormir là.

Le dimanche soir, Madeleine lui apprit à faire un nœud de cravate. René se livra à des commentaires grivois sur la vie amoureuse de Charging Elk jusqu’à ce que sa femme le chasse de la pièce. Le jeune Indien prit plaisir à se placer devant la glace pendant que Madeleine lui montrait comment procéder. Après cinq ou six tentatives, et avec son aide, il parvint à un résultat satisfaisant. Elle le laissa ensuite essayer seul à deux ou trois reprises, et, tandis qu’il s’admirait dans le miroir, elle demanda : « Alors, c’est vrai, tu as une amoureuse ? »

Charging Elk sentit le rouge de la honte lui brûler les joues. Il ne s’était pas attendu à ce que René et Madeleine devinent que c’était pour une fille qu’il voulait ainsi jouer les dandys. Et comment leur annoncer de surcroît que la fille en question était une prostituée ? Sans se retourner, il répondit à Madeleine : « Peut-être, je ne sais pas. C’est encore trop tôt. »

Il lui jeta un coup d’œil à la dérobée dans la glace et vit une ombre de sourire naître sur ses lèvres. Il aimait la voir sourire, ce qu’elle ne faisait malheureusement pas souvent, et c’était toujours un sourire aussi fugace que celui-ci, presque indéchiffrable.

Elle dit alors : « Il faudra que tu nous l’amènes à dîner. Dimanche prochain, peut-être. Mais d’abord, tu dois obtenir la permission de ses parents. »

Dans les jours qui suivirent, Charging Elk repensa plusieurs fois à l’invitation de Madeleine. Il se demandait si les prostituées étaient autorisées à quitter la maison de passe et à sortir avec des hommes, et si elles aussi devaient demander la permission à leurs parents. Madeleine avait sans le savoir semé un germe dans son esprit, un germe qui grandit jusqu’à ce que le jeune Indien se mette à promener son regard autour de son petit appartement, imaginant la fille assise sur le banc près de la fenêtre, debout devant le lavabo en train de se laver la figure ou allongée sur le lit dans sa chemise blanche – ou même nue ! Il se la représentait occupée à cuire une belle pièce de viande sur le fourneau à l’instar de sa mère à Pine Ridge pendant que, installé à la petite table, il épluchait les pommes de terre ainsi qu’il lui arrivait fréquemment de le faire pour Madeleine.

Un soir, il fit un rêve. En se couchant, il espérait toujours rêver de la fille, parce que dans les rêves, les désirs se réalisent souvent. Mais celui-là tenait plutôt du cauchemar, et il ne concernait pas la fille à la robe bleue. Debout au bord de l’une des falaises à pic du Bastion, il est en larmes. Il veut sauter dans le vide, mais à chaque fois, une violente rafale de vent le repousse. Il fait quatre, cinq, dix tentatives, mais en vain. Il est épuisé, et lorsqu’il s’approche de nouveau du bord, trop faible pour seulement essayer de sauter, il baisse les yeux et voit tous les siens qui gisent au pied de la falaise. Ils gisent dans toutes les positions et toutes les directions, hommes, femmes, enfants et même vieillards. Ils gisent comme les troupeaux de bisons que les chasseurs ont poussé à basculer par-dessus le bord de la falaise. Charging Elk comprend alors pourquoi il pleure. Tandis qu’il contemple son peuple tout en bas, il entend le vent gronder à ses oreilles comme un millier de bisons au galop martelant le sol, et au milieu de ce grondement, une voix s’élève, une voix familière, une voix de Lakota qui dit : « Tu es mon seul fils. » Et lorsqu’il retourne dans son village du Bastion, il n’y trouve plus rien, ni êtres humains, ni chevaux, ni tipis, ni même les cercles de pierres qui maintenaient les peaux des tentes, ni même les cendres d’un feu. Tout a disparu.

Lorsqu’il s’éveilla de son rêve, Charging Elk était couché sur le dos, scrutant les ténèbres. Il lui semblait qu’il n’avait pas dormi et que son rêve n’en avait pas été un. Pourtant, il avait l’impression d’avoir réellement vécu la scène. Il se revoyait alors qu’il voulait sauter et que seul le vent l’en empêchait. Il revoyait les siens tout en bas. Il entendait le rugissement du vent et le murmure de la voix à son oreille. À qui appartenait-elle ? Et pourquoi l’avait-on choisi, lui ?

Il passa le reste de la nuit assis sur le banc, enveloppé dans son édredon, à fumer cigarette après cigarette en contemplant le ciel noir derrière la fenêtre. Il n’y avait pas de lune, pas de constellations pour lui rappeler son pays, mais il n’en avait pas besoin. Son cœur n’était pas ici, pas plus qu’il n’était là-bas, au Bastion. Il se trouvait dans un endroit auquel il ne pouvait pas encore attribuer de nom, de même qu’il ne pouvait pas encore attribuer de nom à la voix familière.

Le rêve l’obnubila des jours durant. Il ne s’agissait pas de le comprendre, mais de ne pas y croire. Au Bastion, Bird Tail, le vieux wicasa wakan, interprétait les songes à l’intention de Charging Elk et des autres. Avec Strikes Plenty, ils en parlaient souvent pour s’apercevoir que les rêves apportaient leur part de vérité. Le jeune Indien savait ce que Bird Tail aurait dit de son cauchemar, mais il ne voulait pas y croire. Il le repoussa dans un coin de son esprit. Il en avait assez de se tourmenter. Cela durait depuis plus de quatre ans, depuis qu’il avait quitté la sécurité du Bastion.

De temps en temps, cependant, au moment où il s’y attendait le moins, quand il épongeait la sueur qui ruisselait sur son front devant les fourneaux, quand il faisait la queue à la boulangerie, le cauchemar revenait le hanter. Il entendait la voix qui chuchotait au milieu du mugissement des rafales et, détenteur d’un terrible savoir, il se mettait à trembler.

Pour lutter contre ces images, il s’efforçait de concentrer ses pensées sur la fille en bleu, si bien qu’elle l’obséda davantage encore, au point qu’il entreprit de répéter ce qu’il lui dirait lors de leur prochaine rencontre. Il se plaçait devant la petite glace toute piquée et s’exerçait à prononcer les phrases en français – « D’où êtes-vous originaire ? Je m’appelle François et je viens d’Amérique. C’est une nuit splendide ! » –, agréablement surpris de constater que les mots coulaient sans difficulté. Mathias et Chloé seraient contents de lui, mais peut-être pas de la personne à qui ces paroles étaient destinées.

À présent, Charging Elk ne désirait pas seulement la fille physiquement, il la voulait auprès de lui. C’était la femme qu’il attendait depuis quatre ans, et qu’elle fût une putain n’entamait en rien sa résolution. Ce n’était qu’une complication de plus. Comment la convaincre de le suivre ? Comment lui faire la cour ? Il n’avait pratiquement aucune expérience en ce domaine. Au Bastion, Strikes Plenty et lui avaient bien flirté avec quelques filles, mais en général, il restait à l’écart, se contentant d’écouter. Après, Strikes Plenty ne manquait jamais de se moquer de lui : « Elle te dévorait des yeux, tout le monde le voyait. Si tu continues comme ça, devenu un vieillard, tu seras encore à t’astiquer. » Charging Elk aurait souhaité avoir le courage de demander conseil à René, mais il n’ignorait pas qu’il lui faudrait alors subir les questions et les plaisanteries du petit homme.

Un jeudi, dix jours après sa première visite au Salon, Charging Elk s’engagea d’un pas décidé sur le quai des Belges en direction de la maison de tolérance de la rue Sainte. Il portait son costume noir neuf, une chemise blanche au col amidonné, une cravate grise soigneusement nouée, ses nouvelles chaussures marron et sa canne au pommeau en bec de canard. Les chaussures, quoique plus souples que les vieilles, lui faisaient encore mal aux talons. Il avait laissé son pardessus à la maison, car il était trop râpé et ne tombait pas bien. L’ayant essayé sur le complet neuf, il s’était rendu compte combien il avait dû paraître ridicule la dernière fois en si brillante compagnie.

Il régnait une atmosphère de fête autour du Vieux-Port. Une petite fanfare jouait des airs de Noël, le jongleur au visage peint en blanc lançait ses bâtons enflammés et les rattrapait dans un kaléidoscope d’étincelles colorées, et un peu plus loin, deux acrobates en collants et tricots de corps exécutaient leurs exercices d’équilibre et d’adresse. Sur des tables étaient offertes à la vente de petites figurines que, comme Charging Elk le savait à présent, on appelait des santons. Des guirlandes accrochées dans le gréement de quelques-uns des bateaux jetaient des reflets dorés sur les eaux troubles du port. Noël était dans deux sommeils, et Charging Elk, sans bien savoir pourquoi, redoutait de passer cette longue journée en compagnie des Soulas. D’un autre côté, les boutiques et les cafés allaient être fermés et les rues, désertes. Il se souvenait du Noël où il avait erré à travers les rues de Marseille, seul et désespéré. Finalement, il aurait peut-être besoin de la chaleur que lui apporteraient René, Madeleine et les enfants.

Charging Elk envisagea un instant d’entrer au Royal souhaiter un joyeux Noël au vieux garçon de café ainsi que le faisaient auprès de leurs proches les Soulas et leurs amis. C’était une fête liée à la naissance de l’enfant sacré qui deviendrait ensuite l’enfant du dieu wasichu et s’assiérait à ses côtés en un lieu nommé paradis. L’Indien se demandait pourquoi Wakan Tanka n’avait jamais pris un vrai enfant pour lui tenir compagnie avant de devenir son égal. Du reste, ces derniers temps, il s’interrogeait beaucoup au sujet de Wakan Tanka. Le seul véritable contact qu’il avait eu avec le Grand Esprit, c’était dans le rêve que celui-ci lui avait envoyé. Et pourquoi, s’il avait voulu aider Charging Elk, lui aurait-il envoyé un rêve si triste ? Et pourquoi tous ces gens étaient-ils si heureux avec leur dieu ? Il jugea plus prudent de ne pas poursuivre le fil de ses pensées.

Il se borna à songer au vieux serveur qui semblait savoir tant de choses tout en étant si peu loquace. Il pressentait que le vieil homme possédait les réponses à ses questions. Mais la fille à la robe bleue l’attendait et il accéléra le pas. Il souhaiterait un joyeux Noël au serveur demain soir.

La fille n’était pas là. Charging Elk resta deux heures au bar, consultant toutes les cinq minutes la grosse montre douillettement nichée dans la poche de son gilet. Le petit homme replet non plus n’était pas là, et la femme aux cheveux si blonds ne trônait pas à sa table, entourée de tous ses élégants admirateurs. De fait, la maison close était étrangement silencieuse. Certes, les filles disparaissaient de temps en temps avec un client, mais dans l’ensemble, elles demeuraient assises sur les divans ou bien arpentaient le salon seules ou deux par deux.

Le jeune Indien pensa une seconde s’enquérir de la fille en bleu auprès de l’homme trapu aux larges épaules qui gardait l’entrée, mais sachant que ce dernier ne l’aimait pas et qu’il se montrerait sans doute cassant, si ce n’était désobligeant, il préféra s’en dispenser. Il se contenta de demander au barman pourquoi c’était si calme ce soir.

« C’est l’approche de Noël, répondit celui-ci sans lever les yeux de son journal. Nos habitués sont très religieux. Ils ne veulent pas avoir un péché sur la conscience en ce moment. »

Ah, le péché ! Sees Twice leur avait expliqué de quoi il retournait. Selon lui, forniquer avec les filles de Paris était un péché aux yeux du dieu des wasichus. Quand Featherman avait dit qu’on se sentait pourtant bien après avoir forniqué, Sees Twice avait répliqué que c’étaient les œuvres du diable. Le diable voulait que les Oglalas prennent leur plaisir avec les filles blanches de Paris afin de pouvoir ensuite s’emparer de leurs nagis. Charging Elk et quelques autres avaient ri, mais aucun Indien n’était allé avec les filles.

Terriblement déçu, il souhaita une bonne nuit au barman toujours plongé dans sa lecture puis, abattu, la démarche pesante, il reprit le chemin de sa chambre. Peut-être que la fille était malade, ou alors qu’elle ne couchait pas avec les hommes le jeudi. Après tout, c’était normal de prendre une journée de congé. En réalité, il craignait surtout qu’elle se fût lassée de forniquer ainsi et qu’elle eût décidé de quitter le Salon. En tout cas, c’est ce qu’il choisit de croire. Il glissa la main dans la poche de son pantalon et referma les doigts autour du petit écrin de velours marron contenant un camée qu’il avait acheté au marché aux puces de la rue Saint-Ferréol dans l’intention de le lui offrir. Il s’était imaginé lui passant le ruban de velours bleu autour du cou et la regardant ensuite s’admirer dans le miroir au-dessus de la commode. Il n’avait pas pensé qu’il pourrait rentrer chez lui en l’ayant toujours en poche. Il se sentit tout triste.

Le Vieux-Port était maintenant pratiquement désert. Le jongleur, les acrobates et la fanfare étaient partis. Les tables des santons avaient été empilées dans un coin, et les guirlandes décorant les grands bateaux étaient éteintes. Il y avait encore de la lumière au Royal, mais Charging Elk n’avait pas le cœur d’aller souhaiter un joyeux Noël au vieux garçon de café. Cette soirée n’avait rien de joyeux ni de sacré. Il suffirait au serveur de le regarder pour s’en rendre compte.

Le jour était levé, froid et sec, et Charging Elk fut envahi d’un profond sentiment de nostalgie. En ce matin de Noèl, le ciel clair et le soleil qui filtrait par la fenêtre pour déposer une flaque de lumière jaune sur le sol en ciment lui rappelaient les matinées au Bastion au cours de la lune-des-feuilles-qui-tombent quand, sa peau de bison ramenée autour de ses épaules, il baignait dans la lumière diffuse du tipi en toile. C’était toujours à qui, de Strikes Plenty ou lui, se lèverait pour allumer le feu. Lorsqu’ils se décidaient enfin à sortir de leur tente, le soleil réchauffait déjà la terre, tandis que leur haleine formait encore de petits nuages. Charging Elk s’imagina apercevoir au loin les silhouettes dorées des buttes couvertes de givre, sentir l’herbe sèche craquer sous ses pieds, humer l’odeur du givre qui commençait à fondre et les effluves musqués cependant qu’il mettait sa bride à Grand Coureur en prévision de la journée de chasse qui s’annonçait.

Le tintement de la cloche de la petite église située à une rue de là le rappela à la réalité, une réalité pas trop déplaisante, d’ailleurs. Aujourd’hui, il ne travaillait pas, ce qui comptait davantage pour lui que l’aspect religieux. Depuis quatre ans qu’il était ici, il n’avait eu comme congés que les jours de Noël et de Pâques. Les autres jours fériés, alors que de nombreux ouvriers restaient chez eux, il continuait à entretenir le feu sous les cuves en fonte. Il préférait encore cela plutôt que d’errer dans les rues désertes.

Il jeta un coup d’œil sur la montre de poche posée sur le tabouret à côté du lit. Sept heures et demie. Il se souleva sur un coude pour vérifier. Cela faisait des mois qu’il n’avait pas dormi si tard. Sa première idée fut de sauter du lit, d’avaler un bol de soupe avec un peu de pain, puis d’aller faire une longue promenade, peut-être jusqu’à la plage en bas de la Corniche. C’était toujours fascinant, et un peu triste, de regarder les bateaux prendre la mer en direction d’autres ports – des ports d’Amérique ? – ou de suivre des yeux les petites barques de pêche ballottées par les courants, pareilles à de minuscules épaves, et entourées d’un halo argenté. Oui, ce serait agréable, mais il avait des obligations, des obligations auxquelles il se soumettait avec de plus en plus de réticence à mesure que les années s’écoulaient.

De son lit, il distinguait un carré de ciel bleu au-dessus de l’immeuble de l’autre côté de la rue. Entendant un enfant crier quelque chose, il songea que pour celui-ci, il s’agissait d’une journée comme les autres. Il était en effet d’une famille de Nord-Africains, des païens comme disait René. Aujourd’hui, Charging Elk les enviait. Un deuxième enfant répondit. Le jeune Indien pensa à la fille de la rue Sainte, et il se demanda comment elle allait passer cette journée de fête.

La vieille mère de René, veuve depuis longtemps, assistait au repas de Noël, de même que les parents de Madeleine qui étaient relativement plus jeunes. Charging Elk aimait bien madame Soulas mère, une petite femme toute menue au nez proéminent, toujours vêtue d’une robe noire informe et coiffée d’un chignon disparaissant sous un châle noir. Elle habitait au coin de la rue et venait dîner chez son fils tous les vendredis soir. Elle n’avait jamais éprouvé la moindre peur, ni même la moindre appréhension, en présence de l’Indien. Dès le début, elle avait manifesté pour lui un grand intérêt et s’était mise à s’adresser à lui comme s’il pouvait la comprendre. Quand Madeleine lui expliqua qu’elle avait affaire à un sauvage qui ne parlait pas provençal et ne possédait que quelques mots de français, elle recourut à une espèce de langage des signes que Charging Elk trouvait en général tout aussi obscur. Les rares fois où une lueur de compréhension brillait dans le regard du jeune Indien – par exemple le jour où, après l’avoir désigné, elle avait fait un V renversé avec l’index et le majeur d’une main, puis de l’autre, agitant ensuite les doigts pour figurer un homme à cheval –, elle partait d’un petit rire aigu mais néanmoins sincère, et recommençait son manège, riant jusqu’à en avoir les larmes aux yeux. Elle se remettait alors à bavarder dans cette langue étrange qui n’était pas du français mais du provençal, comme s’il existait entre eux une complicité scellée par une bonne blague au sujet des autres membres de la famille.

Naturellement, Charging Elk ne comprenait pas un traître mot de ce qu’elle racontait, mais il partageait de manière confuse sa gaieté. Les parents de Madeleine étaient bien différents. Ils venaient beaucoup moins souvent – au cours des deux ans qu’il avait passés chez les Soulas, Charging Elk les avait vus à peine une dizaine de fois. Ils s’installaient avec raideur sur le canapé ou sur leurs chaises autour de la table et, en bons citoyens, ne parlaient que français, bien que tous deux fussent originaires du Midi. Ils étaient très attachés à Mathias et à Chloé à qui ils apportaient des cadeaux coûteux, leur caressant maladroitement la tête ou les serrant dans leurs bras chaque fois qu’ils arrivaient à les attraper. Ils ignoraient Charging Elk de leur mieux, mais ils ignoraient aussi René, ce qui ne semblait pas déranger outre mesure celui-ci. Monsieur Daviel était un fabricant de meubles qui employait une quinzaine de compagnons et un certain nombre d’apprentis. Il disait souvent que son affaire grandissait trop vite, de sorte qu’il lui faudrait bientôt prendre sa retraite au risque de devenir fou. On voyait bien que monsieur et madame Daviel se considéraient comme des bourgeois et qu’ils plaignaient leur fille d’avoir épousé un simple marchand de poisson, après l’éducation qu’ils lui avaient donnée.

Madeleine avait préparé une belle rascasse ainsi qu’un jambon entier aux lentilles. René déclara en plaisantant qu’ils allaient avoir du jambon jusqu’à Pâques et qu’il leur suffirait ensuite d’en acheter un autre pour tenir jusqu’au prochain Noël. Comme à son habitude, Madeleine lui fit les gros yeux et lui demanda s’il aurait préféré qu’elle ne donnât qu’un maigre chapon à grignoter à ses parents. Le dîner, néanmoins, se passa bien. Même monsieur et madame Daviel semblèrent se détendre un peu sous l’effet du bon vin (acheté spécialement pour eux) et de la présence des enfants. Mathias était d’excellente humeur, d’autant que ses grands-parents lui avaient offert une coûteuse longue-vue à l’aide de laquelle il pourrait observer les oiseaux perchés dans les arbres et les buissons du parc Borely ainsi que les voiliers sous les remparts du fort Saint-Jean. Chloé, moins démonstrative, s’intéressait cependant beaucoup à sa lanterne magique qui projetait des images des grands monuments de Paris, y compris de l’extraordinaire tour Eiffel. Charging Elk lui avait un jour dessiné l’arbre de fer, mais son œuvre ne soutenait pas la comparaison.

À côté, les cadeaux que Charging Elk avait apportés pour les enfants faisaient piètre figure. Il avait consacré une large part de l’argent serré dans son portefeuille au fond du sac marin à l’achat de vêtements et de boissons. Depuis peu, en effet, il buvait du vin dans sa chambre. Certes, c’était du vin bon marché, rien à voir avec celui de ce soir, mais chaque bouteille lui coûtait près d’un demi-franc. Excédé de porter tous les jours les mêmes habits crasseux, il avait par ailleurs fait l’acquisition de nouveaux vêtements de travail. À l’exception du costume et des chaussures, ses achats pris séparément ne représentaient pas une somme énorme, mais ajoutés l’un à l’autre, ils avaient sérieusement entamé ses économies.

Pour Chloé, il avait choisi une imitation grossière de peigne espagnol. L’adolescente le remercia, puis le laissa dans la boîte sans plus y prêter attention. Quant aux crayons de couleur destinés à Mathias, ce n’était même pas un cadeau pertinent, car le garçon ne manifestait aucun intérêt pour le dessin. Madeleine s’était exclamée devant la jolie boîte d’abricots confits fourrés aux amandes et René avait admiré le bel ouvrage de la tabatière d’occasion, mais il n’avait pas échappé à Charging Elk que, de fait, ils s’efforçaient de cacher leur déception. L’année dernière, par exemple, il avait offert à Madeleine une broche en argent filigrané et à René, un gros chandail de pêcheur pour remplacer le vieux qu’il portait tout le temps et qui était troué aux coudes et raccommodé de partout.

Le jeune Indien avait honte de lui dans son complet neuf et ses chaussures vernies marron. De son peuple les Oglalas, il avait appris à partager avec les autres, que ce soit la douleur après la disparition d’un enfant ou d’un mari, ou bien la viande et les baies sauvages lorsqu’elles abondaient. Et voici qu’en cours de route, il avait perdu le goût de partager et ne se préoccupait plus que de lui-même et de ses propres désirs. Son sentiment de honte s’accrut lorsqu’il déballa le cadeau que madame Soulas mère lui avait apporté : une chaîne de perles noires sacrées avec la petite croix en argent au bout. Il n’avait rien prévu pour elle et, s’apercevant que tout à la joie de donner, elle n’y attachait aucune importance, il sentit son malaise augmenter.

Après dîner, René, monsieur Daviel et lui passèrent au salon où ils fumèrent des cigares en sirotant une eau-de-vie de prune. Les enfants aidèrent Madeleine et madame Soulas à débarrasser et à faire la vaisselle pendant que madame Daviel s’installait au piano pour jouer des chants de Noël. Elle était assise bien droite, un peu guindée, mais ses doigts dansaient sur le clavier tandis qu’elle tirait du piano des sonorités si riches qu’on aurait cru l’instrument doté d’une voix à lui. Avec Chloé, au contraire, il émettait des notes creuses et abruptes. Peut-être était-il doué d’une volonté propre. Après avoir écouté la musique et la conversation, laquelle se résuma pour l’essentiel aux récriminations de monsieur Daviel à propos du manque de bon bois séché au four et des salaires exorbitants des ouvriers, Charging Elk éprouva soudain le besoin de prendre l’air. Jusqu’à présent, il avait toujours attendu l’autorisation de René pour partir, mais ce soir, il se leva simplement et souhaita bonne nuit aux deux hommes. Il se rendit ensuite dans la cuisine pour dire au revoir au reste de la famille. Chloé l’embrassa et le remercia de nouveau pour le peigne, Mathias lui serra la main, affirmant que les crayons de couleur conviendraient parfaitement pour dessiner des cartes, Madeleine lui planta un baiser sur chaque joue, lui souhaita un joyeux Noël, puis lui remit un paquet contenant un gros morceau de jambon. Après quoi, il se baissa pour embrasser madame Soulas mère. C’était la première fois qu’il se le permettait et la vieille dame, les manches de sa robe noire élimée retroussées et les mains ruisselantes d’eau de vaisselle savonneuse, se contenta de rire et de faire un geste qui ressemblait de manière quelque peu gênante à celui que les Lakotas employaient pour désigner l’acte sexuel.

Une semaine après Noël, Charging Elk se dirigeait de nouveau vers la rue Sainte sous un véritable déluge. Ses chaussures étaient trempées, de même que le bas de son pantalon de costume. Le parapluie, par bonheur, protégeait le haut de son corps, mais de brusques rafales de vent rabattaient parfois la pluie vers lui, et il resserrait le col de son manteau pour éviter que sa nouvelle écharpe de soie, cadeau de Madeleine et de René, ne soit mouillée. Le sentiment de culpabilité qui pesait sur lui depuis le soir de Noël avait cédé la place à une certaine appréhension à l’idée de revoir la fille au déshabillé bleu. Repensant à son récent désappointement, il avait cependant décidé que s’il ne l’y trouvait pas, il ne retournerait plus au Salon.

Elle était là, assise sur ce même divan rouge. On était samedi soir et la grande pièce résonnait du bruit des conversations, de la musique et des rires. La femme aux cheveux blonds occupait sa table habituelle, entourée de sa cour composée d’hommes de tous âges. Dans son coin, le pianiste, le dos tourné à la salle, interprétait les mêmes airs que la dernière fois. L’une des pensionnaires conduisait un homme en tenue de soirée vers le rideau qui menait aux chambres.

Charging Elk, après avoir tendu son manteau et son parapluie à l’homme aux larges épaules qui n’avait pas daigné le saluer, s’avança vers le bar, mais à mi-chemin, ayant pris sa décision, il se dirigea droit vers le divan rouge. Il s’aperçut alors qu’il avait encore son écharpe blanche, mais il était trop tard pour s’en débarrasser.

« Bonsoir, mademoiselle, dit-il s’inclinant devant la jeune fille. Je ne sais pas si vous vous souvenez… je m’appelle François. Comment allez-vous ?

— Bien, dit-elle sans vraiment le regarder. Et vous, monsieur ?

— Je suis très content.

— Eh bien, j’en suis heureuse pour vous.

— Oui, j’ai une belle écharpe neuve et de nombreux amis. »

Cette fois, étonnée, Marie le considéra avec attention. Le visage brun aux yeux bridés et aux pommettes hautes semblait sur le point de s’éclairer d’un sourire. Pourtant, il paraissait dans le même temps tendu, impassible, à l’exemple d’un masque.

Charging Elk ne parvenait pas à croire en sa bonne fortune. D’abord parce qu’il la trouvait seule, et ensuite parce qu’il avait réussi à prononcer les phrases qu’il s’était entraîné à répéter. Et elle avait compris ! « Puis-je m’asseoir près de vous ? » demanda-t-il d’une voix tremblante d’émotion. Il débordait d’une joie telle qu’il n’en avait connu que lors de leur précédente rencontre, et sous le coup de laquelle il avait bien cru étouffer.

Il prit donc place à côté d’elle et continua à parler. Parfois elle lui répondait, parfois elle fixait ses mains croisées sur ses genoux ou encore se tournait vers le coin de la salle où jouait le pianiste. Une femme en robe longue noire et chemisier blanc s’approcha avec un plateau contenant un verre à pied rempli de ce vin pétillant pour lui et un grand verre rempli d’un liquide ambré pour la fille. Charging Elk, bien que surpris dans la mesure où il n’avait rien commandé, paya sans broncher les deux francs, puis il prit son verre, imité par la fille. Tous deux se taisaient. L’Indien but quelques gorgées qui, ajoutées au parfum de lavande qui émanait de la fille, lui firent inopinément tourner la tête, de sorte qu’il ferma un instant les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, il vit qu’elle le regardait.

Marie Colet, assise au bord du lit, défaisait les lacets de ses bottines. François était son cinquième client de la soirée, et il serait sans doute suivi de huit ou neuf autres, y compris les deux ou trois qui aimaient conclure une nuit de beuverie par une partie de jambes en l’air. Elle détestait cela. En général, soit ils s’écroulaient et pleurnichaient sur son épaule, soit ils se montraient agressifs parce que l’alcool les rendait impuissants. Et lorsque les filles se plaignaient auprès d’Olivier et lui demandaient de mettre ces ivrognes dehors, il se fâchait. Ces gens-là appartenaient aux meilleures familles de la ville, s’écriait-il. Et que deviendrait son affaire sans leur clientèle ? Si elles n’étaient pas contentes, elles n’avaient qu’à aller faire le trottoir rue Sainte comme les putains de bas étage. Gérard les aiderait volontiers à boucler leurs valises avant de les raccompagner jusqu’à la porte. Au revoir et bon débarras !

Marie posa ses chaussures côte à côte entre la commode et l’armoire, mit ses bas par-dessus, puis jeta un coup d’œil sur le nommé François qui suspendait son pantalon mouillé au portemanteau. À la vue de ses robustes épaules et de ses bras musclés, elle éprouva un léger frisson de peur. Il était sobre et poli, timide même, mais si grand et fort ! Il ne portait pas de sous-vêtements longs comme la plupart des hommes, mais un simple caleçon qui lui couvrait juste les reins. Dans la pâle lumière, sa peau brune faisait paraître lumineux le blanc de l’étoffe. Marie hésita un instant, puis elle passa sa chemise par-dessus sa tête, espérant qu’il ne remarquerait pas le bleu qui marquait son sein droit, là où la semaine dernière un de ces soûlards l’avait mordue jusqu’au sang.

Elle attendit. François se retourna. Il tenait quelque chose à la main. Il s’avança vers elle, à moitié en érection, bien loin de ce qu’il avait montré la première fois. Reconnaissant un écrin de velours marron, elle leva les yeux d’un air interrogateur.

« Pour vous, mademoiselle. » Et, avec un sourire, il poursuivit : « En hommage à votre beauté. »

Marie saisit le coffret, souleva le couvercle. Sur un coussin de satin bleu reposait un camée blanc. Elle le prit par le ruban d’un bleu un peu plus foncé et admira un instant le profil pur du visage sculpté dessus. Puis elle regarda de nouveau François.

« Je ne peux pas accepter, dit-elle. C’est trop beau. » Elle caressa du pouce le profil en relief du camée niché au creux de sa paume. Comment avait-il pu savoir qu’elle rêvait depuis toujours d’en avoir un ? « Vous feriez mieux de l’offrir à votre femme. » Elle faillit ajouter avec une ombre d’amertume : « plutôt qu’à votre putain ».

François éclata d’un rire qui jaillit comme un sourd grondement du plus profond de sa poitrine. Il s’assit à son tour au bord du lit, à côté d’elle, et lui prit le camée des mains. Elle se plaça de trois quarts et sentit sur sa peau nue le contact froid du bijou cependant que l’homme lui nouait le ruban autour du cou. Elle se tourna de nouveau. « Mais c’est destiné à une jolie femme, murmura-t-elle, gardant la tête baissée.

— Allez vous regarder », dit-il, désignant le miroir au-dessus de la commode.

Elle se leva et franchit les quelques pas qui la séparaient de la commode. Il la rejoignit et se tint derrière elle. La lumière de la lampe à abat-jour rouge en perles tombait juste sur le camée et le ruban bleu qui encerclait le cou de la jeune fille. Elle porta une main hésitante vers le bijou. L’homme, alors, fixa son regard sur ses seins dont les larges mamelons bruns éveillèrent en lui un violent désir. Il n’avait pas encore touché la fille. Il aurait tout le temps pour cela. Pour le moment, il lui suffisait de contempler dans la glace les yeux noirs qui brillaient d’un mélange de joie et d’incrédulité.

Charging Elk ne s’était jamais senti aussi fier de sa vie.

À trois heures du matin, Marie regagna sa chambre pour y dormir. En bas, il ne restait plus qu’Olivier, Gérard et deux des filles. Dehors, la rue était déserte et noire, mais la pluie avait cessé et quelques étoiles scintillaient dans le ciel.

D’habitude, Marie se sentait épuisée et triste à cette heure-là. D’habitude, elle s’effondrait sur son lit sans même se donner la peine de se laver ou de changer les draps. D’habitude, cette pièce exiguë à l’atmosphère confinée la déprimait et elle enviait à Aimée sa chambre en coin jouissant d’une large fenêtre qui donnait sur le petit jardin à l’arrière de la maison. Et d’habitude, avant de sombrer dans le sommeil, elle revoyait le défilé de corps blancs et nus et de sexes dressés dont les hommes paraissaient tirer tant de vanité.

Ce soir, en revanche, Marie n’était pas fatiguée, et les lourds relents de sexe n’offensaient pas son odorat. Au bout de quelques semaines, elle avait fini par s’y accoutumer et elle n’en pensait plus rien. Ils faisaient partie de son environnement au même titre que son eau de toilette à la lavande ou l’odeur des cigares et des alcools. Pourtant, en cet instant, elle haïssait cet aspect de sa vie qui, de fait, était devenu toute sa vie et ne consistait qu’à attendre sur un divan, à parler d’amour avec une gaieté forcée, puis à monter en compagnie d’un homme bedonnant au souffle court et, ensuite, à s’armer de courage en vue de la prochaine passe.

En chaussons de laine et chemise de nuit en flanelle sous une robe de chambre en chenille afin de se protéger du froid du petit matin, Marie était couchée sur son lit, adossée à un oreiller, et l’écrin de velours marron reposait sur ses genoux. Elle ne voulait pas l’ouvrir. Elle ferma les paupières et se revit debout devant le miroir, admirant le camée tout en examinant à la dérobée le visage farouche à la peau presque noire qui semblait flotter au-dessus d’elle dans la glace. Les yeux n’avaient plus l’air aussi sauvage et les lèvres s’étiraient sur un vrai sourire.

Marie, caressant le coffret de velours, s’efforça d’analyser les sentiments qu’elle éprouvait pour François. À dix-neuf ans, elle était déjà trop cynique pour croire en l’amour – du moins pour ce qui la concernait. Laurence qui, elle, n’avait que seize ans, semblait tomber amoureuse tous les soirs. Marie laissait parfois la jeune fille dormir avec elle, et celle-ci ne cessait de parler de tel ou tel homme qui lui avait promis d’en faire sa maîtresse. Certes, Laurence était jolie, dotée d’un corps épanoui pour son âge, mais elle apprendrait à ses dépens qu’il ne fallait pas se fier aux promesses et que les filles, même la belle Aimée, ne quittaient les maisons que quand elles étaient devenues trop vieilles et qu’elles avaient perdu leurs attraits. On les employait ensuite comme servantes ou blanchisseuses (à condition qu’elles aient la chance d’avoir un endroit où habiter). Parfois, on les envoyait même mendier dans les rues. Bien que Marie fût jeune encore, il lui arrivait de se voir en rêve qui errait dans une ville qu’elle reconnaissait vaguement. Elle n’avait que des haillons sur le dos et les enfants lui lançaient des quolibets. Le rêve s’achevait toujours au moment où elle parvenait à un carrefour plongé dans le noir, ne sachant laquelle prendre des quatre rues identiques qui s’ouvraient devant elle – chacune était déserte, sinistre, et lui paraissait familière. Elle se réveillait en sursaut dans l’obscurité et, saisie de panique, mettait un moment avant de réaliser où elle était. Elle avait alors envie d’appeler quelqu’un, n’importe qui, pour la réconforter. Mais le seul réconfort qu’elle puisait dans sa situation, c’était de se dire que, si tout allait bien, elle pourrait encore faire la putain une bonne dizaine d’années. Durant tout ce temps-là, elle aurait au moins un travail et un toit. Son avenir immédiat n’était pas si sombre, en définitive.

Seulement, il y avait maintenant ce grand homme brun qui l’avait touchée, et cela de plus d’une manière. C’était sans nul doute un doux géant, ce qui la changeait de ses clients habituels, de vrais animaux en rut qui semblaient prendre plaisir à l’étouffer à moitié. Lui, au contraire, il était timide et s’était montré plein de délicatesse pendant qu’ils faisaient l’amour, pesant à peine sur elle tandis que sa poitrine lisse effleurait le bout de ses seins. Bien que cette fois elle n’eût pas joui, trop consciente du contact froid du camée contre sa gorge, elle avait ressenti une pointe de déception lorsqu’il s’était retiré d’elle, ce qui l’avait étonnée davantage encore que l’orgasme qu’elle avait connu avec lui. Elle avait rarement éprouvé quoi que ce soit pour un homme, et surtout pas de la déception en ne le sentant plus en elle. Qu’il s’agisse d’un étranger bizarre à la peau si sombre, voilà qui la troublait. Elle avait toujours estimé avoir de la chance de travailler dans une maison qui n’acceptait pas les étrangers, et en particulier les Noirs. Alors… qu’est-ce que cela voulait dire ?

Elle soupira. Rien, cela ne voulait rien dire, pensa-t-elle, soulagée d’être redescendue sur terre. C’était un client comme les autres. Il lui avait offert un cadeau, il avait couché avec elle et il était parti, probablement rejoindre sa femme en se sentant peut-être un peu coupable mais ravi d’avoir tiré son coup. Marie savait que certains hommes avaient besoin de putains, et elle était là pour satisfaire ce besoin. Leurs épouses étaient bien trop convenables pour les laisser se jeter sur elles, suant et excités comme des bêtes. Celui-là manifestait simplement un peu plus de considération que les autres.

Marie se leva et ôta sa robe de chambre qu’elle drapa sur la tête de lit, puis elle s’agenouilla devant la commode pour ouvrir le tiroir du bas où elle rangeait ses petites affaires – sa trousse à couture, une pile de lettres rédigées pour ses parents par le maître d’école et qu’elle ne pouvait pas lire, un sac à main orné de perles ayant appartenu à sa grand-maman, trois petits santons qu’elle posait sur la commode à l’époque de Noël et sa bible à la couverture blanche. Elle avait décidé de ne plus regarder le camée et, alors qu’elle glissait l’écrin de velours dans le tiroir, elle se rappela que l’homme lui avait demandé son nom. « Marie », avait-elle dit, et il l’avait répété à plusieurs reprises, comme pour le mémoriser. Jamais elle n’avait entendu prononcer son nom avec un tel accent de vénération.

Elle se souvenait également qu’au moment où il s’apprêtait à sortir, elle l’avait rappelé : « François. » Et lorsqu’il s’était retourné sur le seuil, elle avait ajouté : « Merci, François. » Cela aussi constituait une première. Jamais elle n’avait remercié un client pour quoi que ce soit. Même quand ils lui laissaient un petit pourboire sur la commode, elle préférait conserver un silence réservé.

Marie avait beau tenter de faire preuve de cynisme, elle savait que, curieusement, François l’intéressait. Tandis qu’elle se tournait pour éteindre la lumière, se couchait et se pelotonnait entre les draps froids, elle se demanda à quoi pouvait ressembler son appartement, quel effet cela ferait d’y être et, qui sait, de se réveiller le matin à ses côtés. Malgré ce qu’elle s’efforçait de croire, elle se doutait bien qu’il n’était pas marié. Alors, quel effet cela ferait… de se réveiller à côté de lui ?

Elle ferma les paupières et pensa au magnifique camée. C’était le premier véritable cadeau qu’elle recevait d’un homme qui n’avait pas d’attaches avec elle. Qu’est-ce qu’il pouvait bien lui vouloir ?

OceanofPDF.com