À La Grâce De Marseille

James Welch · Chapitre 22 sur 22

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À La Grâce De Marseille

Chapitre 21

 

 

Planté au coin de la rue d’Aubagne, Charging Elk regardait l’étroite rue pavée qui montait vers la place où débouchaient trois ruelles. Le marché grouillait de monde. Des femmes défilaient sans arrêt devant lui, certaines qui revenaient de faire leurs emplettes, les paniers remplis de légumes, de fromages, de poisson ou de viande, d’autres qui se dépêchaient au contraire d’aller faire leurs achats, serrant un porte-monnaie dans leur main. Les seuls hommes paraissaient être les marchands et les rares vieillards qui accompagnaient leurs épouses.

Le marché lui semblait étonnamment petit, alors que dans son souvenir, il était immense, composé de dizaines et de dizaines d’éventaires entre lesquels circulaient des centaines de gens. Il s’était souvent remémoré les hommes en costumes se promenant au milieu des femmes qu’ils examinaient des pieds à la tête ou encore admirant les poissons de René. De même, il se rappelait le mélange d’odeurs de tabac, de légumes et de fromages. Seuls étaient conformes à ses souvenirs les cris des commerçants, les exclamations, les voix moqueuses ou parfois furieuses qui s’élevaient au-dessus du brouhaha.

Et toutes ces voix avaient un côté familier, au point qu’il s’imaginait presque les identifier, mais plus de douze ans s’étaient écoulés depuis qu’il avait travaillé ici avec les Soulas, et il savait que nombre d’entre elles s’étaient sans doute tues à jamais. Et puis, des gens avaient déménagé, d’autres avaient cessé leurs activités. C’était cependant un petit quartier où certains vivaient depuis des générations, et il n’était pas impossible qu’il rencontre des personnes de connaissance.

En réalité, il avait peur d’être découvert. Il faisait toujours figure d’excentricité, une espèce de géant à la peau brune et aux longs cheveux qui avait l’air d’un immigré égaré dans ce quartier. Chose étrange, depuis qu’il avait quitté Marseille, il ne lui était presque jamais arrivé de ne pas se sentir à sa place, ni en prison où l’on trouvait des hommes de toutes origines, ni à Agen où, malgré sa différence, il n’avait pas l’impression d’être un phénomène, même s’il demeurait l’objet d’une curiosité quasi générale. Ici, on le regardait d’un œil soupçonneux, comme par le passé. Il percevait alors une sourde hostilité à son égard, mais aujourd’hui, il craignait surtout qu’on reconnaisse en lui le meurtrier du célèbre restaurateur.

Depuis quatre lunes qu’il était de retour à Marseille, il jouissait de l’anonymat. Il travaillait six jours par semaine sur les quais comme docker. Le soir, il restait chez lui avec Nathalie, et le dimanche, ils allaient se promener le long de la Corniche. Il menait la vie calme et ordonnée qu’il aimait. Il s’était remis à dessiner et tâchait de reproduire de mémoire sa vie dans les plaines du Dakota. Tout en cousant ou en tricotant, Nathalie jetait de temps en temps un coup d’œil dans sa direction jusqu’à ce que, dévorée d’impatience, elle le supplie de lui laisser voir ce qu’il faisait, mais il attendait toujours d’avoir fini pour s’exécuter. Il lui montrait et lui expliquait alors tous les détails. Elle ne dissimulait pas son enthousiasme et le poussait à essayer de vendre ses dessins. Il y avait toujours des peintres autour du Vieux-Port qui vendaient des œuvres beaucoup plus mauvaises que les siennes. Il se moquait gentiment des ambitions qu’elle avait pour lui, mais lorsque, les bras douloureux à force de soulever de lourdes caisses et des barriques, il regagnait son domicile recru de fatigue, il s’interrogeait. Il ne s’était jamais considéré comme un artiste, mais peut-être que Nathalie avait mis le doigt sur quelque chose. Il commença à envier les peintres qu’il voyait sur les quais ou le long de la Corniche. Nathalie avait raison : ses dessins étaient meilleurs que nombre de leurs tableaux qui semblaient toujours représenter la même scène. Mais l’idée de les vendre ne faisait que l’effleurer, et quand il montait les marches conduisant à son appartement, il l’avait en général oubliée.

Charging Elk ne travaillait plus depuis six jours, et il était inquiet. Nathalie et lui n’avaient pas assez d’argent pour tenir bien longtemps. Chaque matin, il se rendait sur les quais, mais on l’obligeait à faire demi-tour. Son syndicat s’était mis en grève contre les compagnies de navigation, et les dockers arpentaient les quais, brandissant des banderoles. Ils réclamaient la journée de huit heures – au lieu de dix – ainsi que leur samedi après-midi afin de pouvoir passer un peu plus de temps en famille. Ils en avaient assez d’être traités comme des esclaves. Charging Elk les comprenait, mais à quoi tout cela leur servirait si, en attendant, ils ne pouvaient plus acheter de quoi manger, ni payer leurs loyers ? Et si les compagnies de navigation les licenciaient pour en embaucher d’autres ? Il y avait toujours des hommes qui traînaient du côté du port et qui cherchaient de l’ouvrage.

L’Indien prit une profonde inspiration et chassa ces pensées de son esprit. Il fallait qu’il garde les idées claires. Il était planté au carrefour depuis trop longtemps et il devait prendre une décision, soit s’engager dans la rue d’Aubagne, soit rebrousser chemin. L’étal de René n’était pas loin, situé presque en bordure de la place sous un store vert qu’il pouvait presque apercevoir d’où il se trouvait. Dessus, on lisait POISSONS COQUILLAGES CRUSTACÉS . Il imaginait les caissettes de bois avec leur lit de glace pilée, débordant de sardines et d’anchois, et puis le thon, les langoustines, les poulpes et les rascasses, et aussi les baudroies présentées entières afin d’exhiber leurs effrayantes mâchoires. Il sentait d’ici l’odeur du poisson et celle, plus iodée, des huîtres.

Il se roula une cigarette, l’alluma, puis fit quelques pas hésitants en direction du marché. Il avait consacré une partie de la somme que lui avait donnée Vincent à s’acheter un nouveau costume. Il était fait d’une étoffe plus grossière que l’autre, qui grattait un peu, mais il n’était pas encore défraîchi et tombait bien sur lui. Ainsi vêtu et coiffé de sa casquette de laine, il se sentait à l’aise, mais il était surtout fier de l’allure qu’avait Nathalie le dimanche dans sa robe de soie grise avec le col et les poignets de dentelle. Il l’accompagnait parfois à l’église et se contentait de la regarder pendant qu’elle accomplissait les rites de sa religion.

Tout au long du voyage qui les conduisait à Marseille, il s’était demandé avec anxiété si Nathalie allait s’acclimater à la grande ville. Lui, il connaissait la cité phocéenne, et il serait même content de la retrouver après l’univers étroit de la vallée de la Garonne. Il avait bien vécu quelques moments de doute, mais madame Loiseau l’avait assuré, dans une lettre adressée à Vincent, qu’on avait depuis longtemps oublié l’affaire de la rue Sainte. Nathalie, en revanche, risquait d’être déroutée par toute l’animation qui régnait dans la ville portuaire, d’autant que le français que parlaient les Marseillais n’était pas le même que celui d’Agen. D’ailleurs, la plupart du temps, ils ne parlaient pas le français mais cette étrange langue que René et Madeleine employaient entre eux. Pendant les longues heures de train, il s’était efforcé de la préparer en soulignant les différences de langages et de coutumes, mais il n’avait réussi qu’à lui gâcher le voyage. Après s’être extasiée devant le paysage qui défilait par la fenêtre de leur compartiment, elle avait fini le trajet pétrie d’angoisse. Et quand, arrivés à la gare Saint-Charles, ils avaient été accueillis par un homme dépêché par madame Loiseau, Nathalie avait eu un mouvement d’effroi à la vue de tous les trains et de la foule qui se pressait à l’intérieur de l’immense espace couvert d’une verrière.

Alors qu’il se remémorait ces pénibles instants, il ne put s’empêcher de sourire. En effet, lorsqu’ils étaient entrés dans leur appartement qui comportait deux petites pièces, une vraie salle de bains et une grande double fenêtre donnant sur la rue déjà plongée dans le noir, le visage de Nathalie s’était éclairé. Et après le départ de l’homme, elle l’avait attiré sur le lit pour lui murmurer à l’oreille de merveilleuses paroles, ponctuées de petits rires et de soupirs. Elle avait réussi malgré tout à leur remonter le moral à tous les deux. Jamais il ne lui avait été aussi reconnaissant d’être jeune que cette première nuit dans leur nouveau logement.

Charging Elk arriva en vue du store vert avec ses grandes lettres blanches en dessous desquelles, en écriture trop petite pour qu’on les voie d’où il était, figuraient, il le savait, les mots : « M. Soulas, poissonnier. »

Il s’approcha lentement, puis regarda les vitrines, les éven-taires sur lesquels s’empilaient noix, olives, radis, salades et autres légumes de saison. Il arriva devant la boucherie et son amoncellement de gros morceaux de viande rouge. Il se rappela comment, quand il travaillait à la poissonnerie de René, il contemplait la viande avec envie, jusqu’à ce qu’il apprenne que l’enseigne figurant une tête de cheval dorée était celle des boucheries chevalines. Il avait failli vomir alors. Il avait mangé une fois de la viande de sunka wakan, au cours du terrible hiver après la bataille de l’Herbe Grasse, lorsque les siens mouraient de faim, mais il n’avait jamais recommencé. Aujourd’hui, devant l’étal, il pensa à tous les chevaux qu’avaient possédés les Oglalas avant de se rendre à Fort Robinson. Tous les avaient mangés à contrecœur, mais grâce à eux, ils avaient survécu.

L’estomac à la fois retourné par l’odeur de la viande et noué par l’appréhension, il jeta un coup d’œil vers la poissonnerie. Les femmes massées autour qui semblaient parler, crier et se disputer toutes en même temps, créant un concert de voix familières, lui masquaient les personnes qui servaient. Soudain, une voix masculine que Charging Elk reconnut aussitôt s’éleva parmi le brouhaha pour apostropher l’une des commères. Et quand la femme s’écarta pour s’éloigner avec son poisson emballé dans une feuille de papier journal, il vit son vieil ami.

Les rares mèches de cheveux qu’il plaquait soigneusement sur son crâne avaient maintenant disparu, sinon le petit marchand de poisson n’avait guère changé. Même franc sourire dévoilant les dents du bas qui manquaient, mêmes petits yeux brillants, même physique trapu. L’Indien sentit sa gorge se serrer et il chercha Madeleine du regard. Sans qu’il sache bien pourquoi, c’était elle qu’il était venu voir. Il n’avait jamais oublié la honte qu’il avait éprouvée quand elle lui avait demandé d’amener son amoureuse à dîner un dimanche soir. Ni celle, plus cuisante encore, qui l’avait envahi lorsque, durant le procès, elle avait appris que l’amoureuse en question n’était qu’une prostituée. Et quand elle avait cessé de venir au tribunal, lui signifiant ainsi qu’elle voulait le rayer de sa mémoire, la honte avait été complète. Alors pourquoi désirait-il tant la revoir ? Pour lui dire qu’il était devenu un autre homme ? Qu’il avait une épouse jeune et vertueuse qui allait tous les dimanches à l’église ? Et qu’il y allait lui aussi ? Qu’est-ce qu’il cherchait auprès de Madeleine ?

Une deuxième cliente se détacha du groupe de femmes, et Charging Elk aperçut alors un mince jeune homme en tablier de toile cirée couvert de taches. René avait donc embauché un nouvel employé à la place de François. Le jeune homme était en train de prendre des crevettes dans une caisse posée à ses pieds. Bien que la matinée fût douce et que le soleil printanier chauffât déjà la rue, il portait un chandail à col roulé sous son tablier. De ses longs doigts pâles, il disposa les crevettes sur un lit de glace pilée. D’où il se tenait, Charging Elk distinguait les jointures rouges qui semblaient être le lot des poissonniers à force d’avoir toujours les mains mouillées. Les cheveux du nouvel employé retinrent également son attention, une tignasse châtain hérissée d’épis qui partaient dans tous les sens. Et quand le jeune homme leva la tête et regarda droit dans sa direction, Charging Elk s’empressa de reporter son attention sur la viande rouge. Il retint son souffle, s’attendant à entendre crier son nom, mais rien ne se produisit. Il se fraya un chemin parmi la foule, puis se dirigea à pas vifs vers la rue d’Aubagne et la Canebière.

Charging Elk ne revint jamais au marché. Il n’avait pas vu Madeleine, mais pendant plusieurs jours, il s’imagina que, debout derrière son étal, elle l’avait regardé et qu’il avait lu dans ses yeux qu’elle lui pardonnait. Plus tard, quand il lui arrivait de repenser à ce jour-là, il ne voyait plus que les grands yeux marron de Mathias posés sur lui.

La grève dura trois semaines. Les dockers obtinrent leurs samedis après-midi libres ou payés en heures supplémentaires. Par contre, ils n’obtinrent pas la journée de huit heures. Charging Elk fut content de retourner travailler. Le reste des 250 francs de Vincent leur avait tout juste permis de tenir en ne mangeant plus que de la soupe au cours des derniers jours.

Un soir en rentrant, Charging Elk trouva Nathalie en larmes, affalée sur la table de la cuisine. Elle était pieds nus, vêtue de sa seule chemise de coton blanc. Il pensa aussitôt à Vincent. Il lui était arrivé quelque chose. Quand il se précipita pour la réconforter, elle leva la tête avec un sourire incertain. Il s’arrêta net.

« Qu’est-ce qui se passe, Nathalie. Pourquoi pleures-tu ? C’est ton père ? »

Elle se tamponna les yeux à l’aide d’un petit mouchoir. Son visage avait perdu de sa rondeur au cours de ces derniers mois et, à dix-huit ans, elle était devenue une fort belle femme. Elle avait les yeux brillants de larmes, les joues rouges et les lèvres qui tremblaient imperceptiblement.

Charging Elk, soudain alarmé, s’agenouilla devant elle. « Qu’est-ce que tu as ? Tu n’es pas malade ? »

Elle fit signe que non. « Ce n’est rien. Je suis bête de m’inquiéter…» Un sanglot, pareil à un hoquet, secoua son corps, et elle se remit à pleurer.

« Qu’est-ce qui te tracasse ? Dis-le-moi, je t’en supplie.

— Je ne peux pas. » Elle baissa les yeux, mais son esquisse de sourire était revenue. « Tu ne vas pas être content. » Elle eut de nouveau une espèce de sanglot, suivi d’un autre, mais qui commençait à ressembler davantage à un rire étouffé.

Charging Elk s’assit sur les talons, de plus en plus perplexe. « S’il te plaît, dit-il à mi-voix. Dis-le-moi. Je suis ton mari.

— Justement, je crois que tu y es pour quelque chose, mon cher mari.

— Qu’est-ce que j’ai fait ? s’écria-t-il, de nouveau effrayé.

— Il s’agit plutôt de ce que nous avons fait. » Elle enroula le mouchoir mouillé de larmes autour de son doigt qu’elle fixa longuement du regard. « Nous avons peut-être fait un bébé, reprit-elle enfin.

— Un bébé ! »

Nathalie se tourna vers lui. « Tu es mécontent ? Toute la matinée, j’ai eu peur que tu le sois. Maintenant, je le vois dans tes yeux. Tu es mécontent.

— Oui, enfin non. Bien sûr que non, je suis content, Nathalie, mais comment…»

Elle sourit en rougissant. « Comment “comment” ? Comme tout le monde… quand on le fait aussi souvent que nous. »

Ce fut au tour de Charging Elk de rougir. « Mais comment tu peux le savoir ? »

Nathalie regarda un instant par la fenêtre, l’expression soudain sereine. « Les femmes savent ces choses-là. Ce n’est pas difficile. »

Charging Elk posa la main sur la cuisse de sa femme, et il en perçut toute la fermeté sous le mince tissu de la chemise. Il regarda le contraste que formait sa peau brune sur le coton blanc. Une fois encore, il songea combien il avait de la chance d’avoir Nathalie pour épouse. Et quand il sentit sa petite main, si blanche et délicate, étreindre la sienne, il fut inondé d’un tel bonheur qu’il lui parut impossible qu’il ait pu un jour être malheureux. « Un bébé, murmura-t-il. Notre bébé. »

Nathalie attira sa tête sur ses genoux, puis caressa ses longs cheveux, le regard rivé sur l’immeuble de pierre à la façade noire de suie qui se trouvait de l’autre côté de la rue étroite. Elle avait à l’esprit une autre image, celle de la vieille ferme, de la cour ensoleillée et des belles pruneraies de son enfance. Marseille – une grande ville avec ses boutiques, ses habitants de toutes origines, le Vieux-Port, la mer – n’avait plus pour elle l’attrait de la nouveauté, et en ce moment, elle désirait de tout son cœur que Charging Elk et elle retournent à Agen, chez elle. Seulement, là-bas ce n’était plus chez elle. Chez elle, c’était désormais cette ville moite.

Il y eut cette année-là un bel été qui se prolongea une partie du mois d’octobre. Les feuilles avaient pris une teinte jaune ou rousse, mais elles restaient accrochées aux arbres comme autant de décorations de papier. Les matinées étaient fraîches et quand, à l’aube, Charging Elk descendait vers les quais, il voyait son haleine former de petits nuages dans le halo des réverbères et il sentait le froid s’infiltrer sous sa veste de laine. Vers midi, cependant, le soleil avait réchauffé l’atmosphère, et Charging Elk se mettait en tricot de corps. Il travaillait dur pour que le temps passe plus vite, puis il se hâtait de rentrer chez lui où Nathalie l’attendait.

Un soir, après qu’il s’était lavé et avait enfilé une chemise propre, Nathalie lui prit la main pour la poser sur son ventre qui commençait à s’arrondir. « C’est ton fils, je crois », dit-elle, les yeux écarquillés comme si elle attendait quelque chose.

Il sentit un léger mouvement et retira vivement sa main.

Nathalie éclata de rire. « Tu devrais voir ta tête », dit-elle. Elle lui saisit la main pour la remettre sur son ventre. « Et maintenant, laisse-la un instant, espèce de froussard. »

Cette fois, il perçut un petit coup, suivi d’un autre, et il se dit que jamais il n’avait connu une telle intimité avec une femme, pas même quand il faisait l’amour avec Marie, et plus tard, avec Nathalie. Il y avait un prolongement de lui dans la chair de Nathalie, un prolongement qu’il sentait au travers de sa robe en vichy. Naturellement, il n’ignorait rien sur les bébés. Au Bastion, il avait vu des femmes enceintes qui, ensuite, sortaient leurs nouveau-nés au soleil devant les tipis. Mais il n’avait jamais rien éprouvé de semblable. C’était sa femme, et c’était son enfant. Et bientôt, cet enfant naîtrait, et la première chose qu’il verrait, ce serait sa mère et son père.

« Tu voudrais un garçon, n’est-ce pas ?

— Oui », répondit-il sans hésitation, car il s’imaginait se promenant avec son fils sur les quais du Vieux-Port, lui montrant la mer du haut des remparts du fort Saint-Jean, lui achetant une glace à l’un des vendeurs du cours Belsunce – comme il avait vu les autres pères le faire. À l’époque, il ne se rendait pas compte qu’il les enviait.

« Et si c’était une fille ? demanda Nathalie d’une petite voix. Il y a une chance sur deux, tu sais. Tu l’aimerais autant ? »

Il réfléchit à peine une seconde avant de répondre : « À condition qu’elle te ressemble, à toi et pas à moi. »

Nathalie éclata de rire.

Vers la mi-octobre, pour la première fois depuis des mois, un fort mistral souffla qui fit tomber les feuilles jaunies, balaya la fumée qui sortait des cheminées et ballotta jusqu’aux steamers ancrés dans le port. Au lieu de flâner le long de la Canebière, les gens pressaient le pas, emmitouflés dans leurs manteaux d’hiver. Les chevaux trottaient dans les rues comme si le vent glacial leur communiquait un regain d’énergie ou, du moins, le désir d’atteindre le plus vite possible la destination choisie par le conducteur, de préférence à l’abri d’un immeuble. Les terrasses des cafés étaient fermées, tables et chaises empilées sous les bannes. En une journée, et en avance sur la saison, Marseille était entrée dans l’hiver.

Les dockers, quant à eux, continuaient à charger et décharger les bateaux comme si le froid n’était qu’un inconvénient mineur, un léger inconfort qu’il leur fallait supporter. C’étaient des hommes solides qui, durant la grève, s’étaient armés de matraques aussi bien que de banderoles. Certains avaient espéré l’intervention de la police, désireux « d’en découdre » afin de prouver leur détermination. Et quand il s’agissait de travailler, ils se montraient à la hauteur, même s’ils manquaient parfois d’enthousiasme. Ils considéraient Charging Elk comme l’un d’entre eux, un membre de leur syndicat, ce à quoi il n’avait pas été habitué, ni au marché quand il aidait à la poissonnerie, ni à la savonnerie, ni même en prison. C’était la première fois depuis son départ du Bastion qu’il avait l’impression d’appartenir à un groupe d’hommes solidaires les uns des autres.

Pour autant qu’il le sache, ses camarades de travail ignoraient tout de son passé, hormis le patron du syndicat, un certain Picard, un homme au torse de lutteur, aux cheveux noirs bouclés et à la moustache tombante qui portait des costumes à carreaux criards et un chapeau melon couleur chocolat. Aussi invraisemblable que cela parût, c’était une connaissance de madame Loiseau, et il avait accepté d’embaucher l’Indien sur la recommandation de celle-ci. Picard adressait parfois un clin d’œil à Charging Elk quand il le croisait, mais leurs relations s’arrêtaient là.

Le 17 octobre, un jour qu’il n’oublierait jamais, l’Indien profita de la pause de midi pour aller acheter du tabac quai des Belges. Le mistral s’était calmé, mais il faisait toujours assez froid et le ciel d’une teinte plombée était bas au-dessus du port. On ne voyait pas les collines au nord de la ville, et au sud, la mer et le ciel gris se confondaient.

Tout en marchant, Charging Elk observait deux hommes qui, grimpés sur une passerelle, et à l’aide d’espèces de balais munis de longs manches, collaient une affiche à côté du bureau de tabac sur un mur déjà couvert de vieilles affiches, certaines encore lisibles, d’autres décolorées ou en partie arrachées. Quand il rentrait chez lui du travail, il avait l’habitude de les regarder au passage, et bien qu’il ne pût les lire, il lui était en général facile de deviner ce qu’elles annonçaient : courses de vélos, cirques, pièces de théâtre ou autres spectacles. Il y en avait sans cesse de nouvelles.

Arrivé près du bureau de tabac, il distingua les détails de l’affiche dont les deux hommes finissaient de coller les coins. N’en croyant pas ses yeux, il se figea sur place. La dernière chose qu’il se serait attendu à revoir un jour, c’était bien Buf-falo Bill avec son chapeau blanc et sa barbiche, entouré de cow-boys, de soldats… et d’Indiens, figurant en plus petit. Il s’avança d’un pas hésitant vers les deux hommes qui démontaient leur échafaudage et étudia les portraits des trois Indiens. Ils semblaient assez réalistes et les visages étaient bien dessinés, mais ils n’appartenaient à personne qu’il connaissait, même si les coiffes et les chemises en daim décorées de perles auraient pu passer pour lakotas. Les seuls mots qu’il était capable d’identifier étaient « Buffalo Bill », « Indiens », « Wild West », ainsi que les dates : 1er au 12 novembre.

Un frisson glacé lui parcourut l’échiné. Pourtant, il n’y avait pas le moindre souffle de vent.

Depuis plusieurs jours, Nathalie trouvait son mari distant. Même quand il l’aidait à faire la vaisselle ou qu’il lui apportait le soir une tasse de thé, il semblait être ailleurs. Certes, il se montrait serviable et plein de sollicitude depuis qu’elle lui avait annoncé sa grossesse, mais lorsqu’il s’installait à la table de la cuisine devant un de ses dessins, il contemplait souvent la feuille de papier, la fenêtre fermée par les volets, ses mains ou son café comme s’il ne les voyait pas.

La jeune femme, bien que soucieuse, ne l’avait pas interrogé sur les raisons de cet étrange comportement, car elle avait ses propres problèmes. Presque tous les matins, elle avait des nausées, et ensuite, elle était affamée, mais rien ne paraissait la satisfaire. Elle mangeait une chose, et elle en désirait une autre, et puis une autre encore. En outre, elle sentait son corps changer, s’alourdir. Elle passait d’un état de quiétude ou d’euphorie à l’angoisse la plus profonde, comme si une menace pesait sur elle. Elle n’avait pas de véritables amis à Marseille qui pourraient l’aider le moment venu, ni personne à qui parler, à l’exception du docteur Ventoux dont le cabinet se trouvait juste au coin, sur la place des Capucins, et de madame Robichon, la sage-femme à qui il l’avait adressée, mais leurs conversations n’abordaient que rarement les sujets personnels. Elle avait cependant lié connaissance avec la femme qui tenait le magasin de tissus où elle achetait les cotonnades pour coudre de petites robes et la laine pour tricoter des bonnets et des chaussettes, et également avec la jeune mère qu’elle avait rencontrée sur le palier du dessous. Celle-ci ayant remarqué la condition de Nathalie, elles avaient échangé quelques propos sur la maternité. Elle avait dit qu’elle inviterait Nathalie à prendre le thé, mais sans fixer de jour précis. Aussi, Nathalie montait et descendait les escaliers plus souvent que nécessaire, pour faire une course ou une autre, dans l’espoir de « tomber » sur sa voisine. Elle supportait de plus en plus mal d’être seule toute la journée, et elle avait besoin d’une amie.

Celle qui lui manquait le plus, c’était sa mère. Elle désirait sa présence auprès d’elle plus qu’elle ne l’avait jamais désirée. Il lui fallait une personne en qui elle eût toute confiance.

Comment se déroulait l’accouchement ? Comment élevait-on un enfant ? Parfois, pendant que Charging Elk était au travail, elle tenait des conversations imaginaires avec sa mère. Elle se la représentait dans cet appartement marseillais, qui tapotait les oreillers, préparait une marmite de soupe, époussetait les rares meubles ou venait s’asseoir à côté de sa fille avec son tricot. « Allons, allons, des centaines de bébés naissent tous les jours, tu n’as pas à t’inquiéter, tu as le bassin assez large, Nathalie. Il n’y a vraiment pas de quoi s’en faire un monde. » La jeune femme tirait un grand réconfort de ces instants, mais quand elle finissait de rêver ainsi, elle se retrouvait seule dans un logement exigu, dans une ville loin d’Agen, et sa mère ne pouvait lui être d’aucun secours.

Charging Elk ignorait tout des états d’âme de sa femme, et il éprouvait toujours une certaine surprise à la voir, à peine avait-il franchi le seuil, se précipiter vers lui et se blottir dans ses bras avant même qu’il ait eu le temps d’ôter son manteau et sa casquette. Il la serrait contre lui, sentant son ventre rond, et il l’embrassait sur le sommet du crâne, humant l’odeur de propre qui émanait d’elle. Il lui caressait les cheveux, lui murmurait des mots doux à l’oreille, mais il avait l’esprit ailleurs.

Deux jours avant la date de la première représentation au Rond-Point du Prado, Charging Elk se décida à parler à Nathalie du retour du Wild West Show. Tout excitée, elle posa aussitôt un tas de questions :

« Il y aura des Indiens ?

— Oui.

— Des Indiens comme toi ?

— Oui.

— Et Buffalo Bill, c’est un grand homme ?

— Très grand.

— Les Indiens tueront un bison ?

— Pas pour de vrai. Ils feront juste semblant. »

Il se demanda néanmoins s’il restait des bisons. Il pensa au rêve de Bird Tail, celui où les bisons pénétraient dans la grotte des Paha Sapa. Il n’avait pas entendu dire qu’ils étaient revenus. De fait, il n’entendait pratiquement jamais parler de l’Amérique. Comme il ne savait pas lire, il ignorait ce que les journaux écrivaient sur son pays natal. Le peu qu’il apprenait, c’était en déchargeant des bateaux américains, ou en écoutant ses camarades de travail critiquer l’Amérique pour son arrogance et son impérialisme. Elle avait attaqué la petite île de Cuba sans aucune raison. Et maintenant, c’était le tour des Philippines. Certains dockers parlaient de refuser de décharger les marchandises américaines. Charging Elk ne comprenait pas les motifs de leur colère, et il ne connaissait pas assez bien l’Amérique pour prendre le cas échéant sa défense.

L’occasion d’en savoir davantage s’offrait enfin à lui. Il allait pouvoir s’entretenir avec les Lakotas de la troupe. Il aurait des nouvelles du Dakota, de ses parents, de tout son peuple. Il n’avait pas oublié son cauchemar et la voix étrange qui s’élevait au milieu des hurlements du vent : Tu es mon seul fils. Il s’était efforcé de la chasser de son esprit, et il y était parvenu pendant la plupart des hivers passés à la Tombe, mais chez les Gazier, tandis qu’il réfléchissait à la possibilité de rentrer dans son pays, la voix était revenue à quelques reprises, et aux moments les plus inattendus, accompagnée parfois de la terrible vision des corps désarticulés gisant sur les rochers au pied de la falaise. Il se rappelait alors qu’il avait essayé de les rejoindre, saisi d’un désespoir absolu, mais que le vent l’en empêchait en le repoussant à chaque fois, jusqu’à ce qu’il s’écroule dans l’herbe, sanglotant de rage et de frustration.

Cependant, ce n’était pas à cause du rêve, aussi terrifiant fût-il, qu’il s’était éloigné ainsi de Nathalie, de ses camarades de travail et de ce monde-là. Quelque chose le rongeait, comme si quelque animal lui dévorait les entrailles. Et sa souffrance presque physique venait de ce qu’il savait que son vœu le plus cher pouvait, après seize ans, se voir enfin exaucé – et qu’il n’était plus très sûr de le souhaiter autant.

Le samedi soir où ils devaient assister à la représentation du Wild West Show, Nathalie tomba malade. Elle avait été fiévreuse et courbatue toute la journée, ce qu’elle avait mis sur le compte de sa grossesse avancée – elle était à moins de six semaines de l’accouchement et elle se sentait souvent épuisée. Juste avant le dîner, elle fut prise de vomissements, mais lorsqu’elle vint à table, elle parut aller un peu mieux et réussit à avaler quelques cuillerées de soupe avec un bout de pain. Charging Elk lui conseilla de boire un peu de vin pour se remettre l’estomac en place, mais à peine eut-elle porté le verre à ses lèvres que ses yeux s’écarquillèrent et qu’elle se précipita vers la salle de bains. Entendant ses haut-le-cœur entre deux quintes de toux, Charging Elk se dit qu’ils ne pouvaient décidément pas sortir. D’un côté, il se sentait déçu, presque consterné, et d’un autre, il avait l’impression d’être soulagé d’un grand poids. Il ne savait pas lequel de ces deux sentiments l’emportait.

Quand Nathalie revint, sa pâleur et son aspect fragile le frappèrent. Son chignon était défait et elle avait le regard vide.

« Il faut que tu te couches, dit-il, lui prenant la main pour la conduire dans leur petite chambre. Il faut que tu te reposes. Buffalo Bill attendra.

— Mais demain, c’est le dernier jour, et si je suis encore malade, tu ne pourras pas y aller.

— Ce n’est pas grave. » Il l’installa au bord du lit et s’agenouilla pour lui délacer ses bottines, puis il l’aida à ôter sa belle robe et à passer sa chemise de nuit en flanelle. Après quoi, il la borda et la couvrit d’un édredon supplémentaire.

Nathalie, qui avait gardé le silence durant tout ce temps, déclara alors : « Tu dois y aller, Charging Elk. Je sais combien tu attendais ce moment. » Elle parvint à produire un faible sourire. « Je te jure que je vais aller mieux. »

Il s’assit sur le lit et la regarda. Il se souvenait du jour où, dans le potager, elle l’avait pour la première fois appelé par son nom, et d’une manière qui lui avait fait chaud au cœur. Il se souvenait de son visage offert au soleil, de la terre riche, de l’odeur âpre des plants de tomates. Et il se souvenait aussi d’avoir livré alors le fond de sa pensée. Il le lui redit : « Je me sens bien avec toi. »

Elle sourit de nouveau et lui caressa la main, contemplant sa cravate qu’il avait soigneusement nouée. « Tu es très beau ce soir, mon amour. » Son sourire mourut sur ses lèvres et elle demeura de longues minutes silencieuse. Puis, l’expression soudain plus animée, elle plongea ses yeux dans les siens. « J’ai remarqué comment ces derniers jours ton regard se perdait parfois dans le lointain, comme si tu voyais quelque chose qui n’est pas là, qui n’appartient pas au présent. Je suis inquiète parce que je me dis parfois que tu n’es plus avec moi en ce moment si important. Je ne veux pas me sentir seule…» Des larmes perlèrent à ses paupières et elle les essuya de la manche de sa chemise de nuit, puis elle éclata de rire. « C’est bête, je sais…»

Charging Elk l’embrassa sur le front. « Je suis là, dit-il. Maintenant, dors, Nathalie. Je serai là à ton réveil. » Il se leva et desserra sa cravate.

« Non, s’il te plaît. Je sais ce que cela représente pour toi. Ce sont les gens de ton peuple. S’il te plaît, je veux que tu y ailles. »

Il la considéra un instant. Elle lui sourit et dit : « Je ne bouge pas avant ton retour. Je me sens déjà mieux, je te jure.

— Je ne resterai pas longtemps, dit-il, refaisant alors son nœud de cravate. Juste le temps du spectacle.

— Reste aussi longtemps que tu le voudras. Promets-le-moi.

— Bon, mais je rentre le plus vite possible. »

Charging Elk traversa la place des Capucins noire de monde. Les restaurants étaient bondés. Des jeunes gens parlaient et riaient derrière les vitres des cafés. Il faisait froid et son haleine formait de petits panaches dans l’air vif, mais il percevait autour de lui une animation qui lui rappelait ses premières années à Marseille. À la Tombe, les samedis soir ressemblaient aux autres soirs, marqués par une paisible conversation avec Causeret, peut-être empreinte d’un peu plus de mélancolie au souvenir des jours où leur univers ne se limitait pas aux quatre murs d’une cellule de prison. Et à la ferme des Gazier, il ne faisait que rester parfois une heure de plus après dîner, savourant une deuxième eau-de-vie en fumant l’un des cigares de Vincent.

Mais Marseille ! Et tous ces samedis soir où il avait arpenté ces mêmes rues dans ses beaux vêtements, s’était attablé aux terrasses des cafés et avait rendu visite à Marie ! Pendant deux ans, il avait éprouvé un sentiment de liberté tel qu’il n’en avait pas connu depuis le Bastion, encore que celui-ci n’avait rien de passionnant en soi. Seule comptait la vie que Strikes Plenty et lui y menaient. Il se remémora aussi les longues soirées d’hiver qu’ils passaient dans leur tipi, sans rien avoir à faire, sans nulle part où aller. Il accéléra le pas, pressé de voir le spectacle et, peut-être, quelques-uns de ses vieux amis. Normalement, après seize années, il n’allait plus connaître personne, mais on ne pouvait jamais savoir. Peut-être que Broncho Billy faisait encore partie de la troupe.

Il prit le tramway à trolley rue de Rome. La voiture était bondée. Il y avait des parents avec leurs enfants, des groupes d’amis, des amoureux, qui tous se rendaient au Rond-Point du Prado. Alors qu’il se frayait un passage vers l’intérieur, l’image de Nathalie s’imposa un bref instant à son esprit, et il eut terriblement mauvaise conscience. D’ordinaire, les tramways étaient calmes et on n’entendait que le grésillement des câbles et le tintement mat de la cloche cependant que les passagers s’ignoraient les uns les autres et se taisaient, regardant par les fenêtres ou droit devant eux, mais ce soir, tout le monde parlait, criait et riait. Charging Elk lui-même oublia son sentiment de culpabilité tandis que le tramway s’ébranlait avec un cahot et se mettait à rouler lentement sur les rails. Il se rappelait la première fois que Nathalie et lui avaient osé monter dans l’un de ces véhicules, le mélange de peur et d’excitation qu’ils avaient éprouvé. Et quand le tramway avait démarré, ils s’étaient tenu la main comme deux enfants, à la fois effrayés par le craquement de l’électricité au-dessus de leurs têtes et émerveillés de voir la voiture rouler toute seule. Cela se passait dix ou onze lunes plus tôt, mais il continuait à s’extasier devant ce miracle. Il sourit à un homme qui le regardait comme s’il le connaissait. En fait, l’inconnu devait simplement avoir remarqué ses longs cheveux qui s’échappaient de sa casquette de laine, ses pommettes saillantes et ses yeux en amande. Il y avait des affiches à travers toute la ville.

Charging Elk ne put retenir un sursaut à la vue de ce tableau si familier : la piste de terre battue entourée des gradins sous le chapiteau dont les sommets évoquaient de loin une chaîne de montagnes enneigées ; le paysage peint sur la toile de fond bordant la piste ; les lumières sur les poteaux qui illuminaient les lieux comme en plein jour ; et le bourdonnement des petits générateurs. Jusqu’à la cabane des pionniers qui, dans un coin, ressemblait exactement à celle qu’il avait connue. Sans parler du tipi dans le coin opposé avec ses râteliers à viande séchée et le petit feu qui flambait devant ! Et une Indienne qui, son bébé sur le dos, remuait le contenu d’une marmite accrochée sur un trépied au-dessus des flammes. Les pensées de Charging Elk se reportèrent à l’époque heureuse où, enfant, il vivait sur les prairies à bisons avec la bande de Crazy Horse. Avec son père, sa mère, son frère et sa sœur. Avec son peuple dans un village de tipis pareil à celui-là. À jouer en compagnie de ses camarades, à manger de la vraie viande, à écouter les histoires des anciens. Les lumières se mirent à scintiller et, quand il les regarda, il ne vit plus qu’un faisceau de rayons argentés. Il comprit alors qu’il avait les yeux pleins de larmes.

À cet instant retentit l’air qu’il avait entendu des centaines de fois, et la toile de fond s’écarta pour livrer passage aux membres du Cowboy Band montés sur leurs chevaux blancs. Annonçant le début du spectacle, cette musique lui avait toujours fait battre le cœur.

La sonnerie aiguë d’un clairon éclata soudain, et un cavalier en selle sur un grand cheval blanc déboucha au galop sur la piste dont il fit le tour à toute allure avant de s’arrêter net devant la tribune principale. Le cheval salua et le cavalier ôta son chapeau qu’il agita en l’air. La gorge de Charging Elk se serra tandis qu’il contemplait la silhouette familière de Pahuska avec ses longs cheveux maintenant d’une blancheur de neige qui commençaient à s’éclaircir sur le dessus, sa barbiche et sa moustache blanches, sa chemise de daim à franges décorée de perles et ses grandes bottes. Son visage, aux traits naguère finement ciselés, était à présent buriné et émacié, mais Pahuska tenait la tête haute cependant qu’il trottait de long en large devant le public qui criait et applaudissait.

Après quoi, la musique changea. On entendit un roulement de tambour, et les cuivres jouèrent la mélodie d’un chant lakota que Charging Elk connaissait bien. Le portail s’ouvrit et les Indiens entrèrent en piste les uns derrière les autres pour se déployer ensuite sur trois rangées et s’avancer dans le même mouvement. Nombre d’entre eux avaient étalé la traîne de leurs coiffes de plumes d’aigle sur la croupe de leurs chevaux. Certains portaient des lances et des bâtons-à-compter-les-coups ornés de plumes, d’autres des fusils et des arcs. Quelques-uns des jeunes gens étaient torse nu en dépit de la fraîcheur. Ils avaient des jambières, des plumes dans les cheveux, le visage peint et des bracelets de cuivre autour des biceps.

Charging Elk était en proie à une violente émotion. C’était un spectacle qu’il n’aurait jamais cru revoir, et il s’identifiait presque à ces jeunes gens. Combien de fois n’avait-il pas effectué comme eux son entrée ? Il savait quelle fierté ils éprouvaient cependant qu’ils s’avançaient au trot, le visage impassible qui masquait leur excitation à l’idée de se produire devant un large public. Il savait aussi qu’ils chercheraient du regard une jolie femme parmi la foule afin de faire leur numéro pour elle, même si elle ne devait jamais s’en apercevoir. Il s’imaginait sentir entre ses jambes la chaleur de leurs mustangs.

Une pensée lui vint alors à l’esprit, qu’il était étonné de ne pas avoir eue avant : en effet, cela faisait exactement seize hivers, moins une lune, que, malade, il était tombé de cheval à cet endroit même. Et cet accident banal avait modifié tout le cours de son existence.

Eperdu, bouleversé, il vit les autres participants – cow-boys, soldats, vaqueros et d’autres hommes en uniforme – rejoindre les Indiens et Buffalo Bill. Ensuite, deux cavaliers, un Indien et un soldat, se détachèrent du groupe et effectuèrent le tour de la piste de manière à ce que les drapeaux américain et français qu’ils portaient au bout d’une hampe claquent au-dessus de leurs têtes, puis ils vinrent se placer de part et d’autre de Buffalo Bill. Tous les spectateurs se levèrent, et Charging Elk les imita. Il plaqua la main sur son cœur, mais il entendit à peine le Cowboy Band interpréter les deux hymnes nationaux.

Il connaissait parfaitement les numéros des Indiens : l’attaque de la cabane des pionniers, l’attaque avortée contre le courrier du Pony Express, l’attaque de la diligence de Dead-wood, la chasse aux bisons et, pour finir, le massacre de Custer et de ses hommes. Il y avait néanmoins une nouveauté : Pahuska, jouant le rôle d’un éclaireur de l’armée, se glissait au milieu d’un groupe de faux arbres et de buissons où un Indien lui tendait une embuscade. Après un combat au corps à corps, Buffalo Bill tirait un couteau, le plongeait dans le cœur de son ennemi, puis s’agenouillait à côté de son cadavre et, après s’être escrimé, dissimulé par les fausses broussailles, il brandissait le scalp sanglant de l’Indien. Le présentateur déclarait alors : « Le premier scalp pour Custer ! » Et le public applaudissait et tapait des pieds, faisant trembler les gradins. Charging Elk se rappelait la véritable bataille contre Custer sur l’Herbe Grasse, la terreur qui s’était emparée du village quand les soldats avaient attaqué. Agé à l’époque de dix hivers, il s’était caché en compagnie de sa mère, de son frère et de sa sœur parmi les peupliers qui bordaient la rivière, écoutant les détonations des fusils et regardant l’épais nuage de poussière soulevé par les centaines de chevaux planer au-dessus du village. Il s’imaginait encore le voir qui obscurcissait le soleil.

Charging Elk avait bien observé les Indiens, espérant qu’il y en aurait de son âge, mais la plupart étaient beaucoup trop jeunes pour avoir appartenu à la troupe en 1889. Aucun n’éveillait le moindre écho dans son souvenir. Le présentateur avait annoncé que le chef des Indiens s’appelait Queue de Fer, mais il n’avait jamais entendu parler d’un Lakota nommé Iron Tail.

Il assista aux autres numéros : Buffalo Bill tirant sur des boules de verre lancées en l’air, les voltiges exécutées par les cow-boys, les manœuvres bien huilées de différentes unités de soldats, une jeune femme qui, tenant un miroir devant elle, coupait en deux d’une balle de revolver une cigarette entre les lèvres d’un homme debout derrière elle, et un vaquero en costume brillant et grand chapeau décoré qui jouait du lasso. Et quand la troupe entière se présenta pour la parade, il étudia de nouveau les Indiens pendant qu’ils défilaient au trot devant la tribune, assez près pour qu’il distingue leurs visages. Le seul membre de la troupe qu’il connaissait, c’était Buffalo Bill.

Suivant des yeux le vieil homme aux cheveux argentés qui, chevauchant en tête, quittait la piste, Charging Elk se demanda si Pahuska le reconnaîtrait. Il avait espéré retrouver des Lakotas restés avec Buffalo Bill tout au long des seize années écoulées, mais il n’avait pas pensé à Buffalo Bill lui-même. Il se rappelait le soir à Paris où Black Elk était réapparu au village indien derrière le chapiteau, comment il avait été accueilli et fêté, comment Buffalo Bill avait essayé de le convaincre de se joindre de nouveau à eux. Charging Elk, bien qu’épuisé nerveusement par l’intensité avec laquelle il avait regardé le spectacle, sentit son cœur battre dans sa poitrine avec un regain d’énergie. Buffalo Bill l’avait déjà reconnu une fois, sur le quai d’une gare quelque part entre Paris et Marseille. Il l’avait félicité d’être un Indien « sauvage. » Pahuska le reconnaîtrait-il aujourd’hui ? Certes, Charging Elk n’était plus cet Indien sauvage du Bastion. Il n’était plus aussi jeune ni téméraire, et il n’avait plus vu personne de son peuple depuis de nombreuses années, sauf dans son cauchemar. Le souvenir fugitif de son mauvais rêve amena une autre pensée : la plupart des Indiens qu’il venait de voir étaient des Lakotas – Oglalas, Hunkpapas ou Brûlés – et ils étaient vivants. Donc, son rêve ne reflétait pas la réalité.

Depuis la première fois où il avait fait ce rêve, il n’avait plus vraiment envisagé de retourner chez lui, parce qu’il croyait ne plus y trouver personne. Dans son cauchemar, il avait vu les corps sans vie des siens gisant sur les rochers au pied de la falaise. Et les mots qu’il avait entendus au milieu des hurlements du vent – Tu es mon seul fils – voulaient dire autre chose, mais quoi ? Il se rendait compte à présent que son isolement avait été plus total qu’il ne se l’était figuré. S’il avait été au Bastion, Bird Tail, le vieux wicasa wakan, l’aurait écouté et, après avoir fumé un moment, lui aurait expliqué ce que son rêve signifiait. Et surtout – la pensée le frappa comme un éclair – Wakan Tanka n’était pas ici et ne l’avait jamais été ! C’était toujours en vain qu’il avait prié le Grand Mystère. Il aurait pu tout aussi bien s’adresser à une pierre ou à la montre logée dans son gousset.

Charging Elk, plongé dans ses sombres réflexions, n’avait pas remarqué que les gradins s’étaient vidés et qu’il ne restait plus que quelques traînards et lui. Ce qu’il venait de comprendre, aussi terrible que cela fût, lui laissait malgré tout un goût d’espoir teinté d’amertume.

Il paya 50 centimes le droit de visiter les attractions. Il voulait donner le temps aux Indiens de s’occuper des chevaux, d’enfiler des vêtements plus chauds, de s’installer pour fumer ou jouer aux cartes. Il savait combien ces représentations quotidiennes pouvaient être épuisantes. Il savait aussi qu’en cas de blessure – une cheville qu’on se foulait en sautant de cheval, un dos qu’on s’abîmait ou une côte qu’on se cassait en tombant –, il fallait des jours ou parfois des semaines pour guérir. Mais comme ils étaient fiers, les jeunes continuaient malgré tout à se produire. Lui-même était entré en piste alors qu’il parvenait tout juste à se tenir en selle à cause de la grippe, et tous ses malheurs étaient partis de là. Il aurait pu se reposer ce soir-là, ou même pendant deux ou trois jours, mais l’orgueil l’avait emporté sur la raison. Et voilà où cela l’avait mené !

Charging Elk erra au milieu des baraques. Les bonimenteurs invitaient la foule à entrer dans les stands, à voir les phénomènes. Sur une petite scène, une contorsionniste marchait sur les mains, les jambes nouées derrière la nuque. Un peu plus loin, un géant en maillot de corps et collant blancs tenait dans ses mains une femme minuscule au joli visage rond encadré de boucles auburn vêtue d’un haut et d’un tutu à paillettes. Un hercule ne portant qu’une culotte les observait, frissonnant dans le froid de la nuit de novembre. Il avait le crâne rasé et le corps tout bleu. Charging Elk les regardait, mais ne les voyait pas. Les images se succédaient dans sa tête, les Indiens de la troupe, son pays, le Bastion, les nuits solitaires à déambuler dans Marseille, Marie et Breteuil, les années de prison. Il avait toujours été un étranger ici, et il avait payé le prix de son ignorance. Et maintenant encore, il marchait à l’écart de la foule, aussi seul qu’il l’avait toujours été.

Arrivé au bout de l’allée, il franchit le portail et se roula une cigarette. Au loin, la silhouette de Notre-Dame-de-la-Garde se découpait, perchée au sommet de la colline escarpée, illuminée par des projecteurs électriques.

Charging Elk s’arrêta devant la première tente éclairée.

« Je vous salue mes parents ! cria-t-il en lakota. Je suis Charging Elk et je suis venu vous parler ! »

Un instant plus tard, un visage apparut par l’ouverture.

« Je suis lakota. Oglala. Mais je suis parti depuis longtemps », reprit Charging Elk.

Le visage était celui d’un jeune homme. Il examina un bon moment Charging Elk, puis demanda : « Qu’est-ce que vous voulez ? »

Il avait parlé en anglais, et Charging Elk en demeura abasourdi. « Vous êtes lakota ? »

Le jeune homme lui lança un regard dénué de toute expression.

« Lakota ? »

Il sortit de la tente. Il était presque aussi grand que Charging Elk, mais plus mince. Il désigna un groupe de tipis de l’autre côté du cercle. « Lakotas », dit-il simplement.

Charging Elk voulut le remercier, mais l’autre, sans ajouter un mot, avait déjà disparu dans la tente. On entendait des voix à l’intérieur, et il se dit qu’il avait dû interrompre une partie de cartes.

Il traversa et s’annonça devant le plus grand des tipis. Attendant qu’on lui réponde, il embrassa le village du regard. Il ressemblait à celui qu’il avait quitté seize ans auparavant. Plusieurs wasichus se promenaient aux alentours, mais rien de comparable avec la foule qui se pressait après les représentations de l’après-midi. Il ne vit pas un seul Indien.

Le rabat s’écarta, livrant passage à un homme qui portait un pantalon de laine, une chemise de toile et une couverture drapée sur les épaules. Il avait un visage étroit, des pommettes larges et une bouche aux coins relevés qui lui donnait un petit air ironique. Il paraissait âgé d’un peu moins de trente hivers.

« Hoka hey ! Je suis Charging Elk, Oglala, fils de Scrub, le porteur-de-chemise, et de Doubles Back Woman. Je suis absent depuis de nombreux hivers. »

L’homme le considéra un peu plus longuement que nécessaire. Charging Elk voyait bien qu’il détaillait le costume noir, le col dur, la cravate et le pardessus. Il semblait à la fois perplexe et soupçonneux.

« Je suis venu dans ce pays avec la troupe en 1889. » Charging Elk se demanda si l’homme connaissait la manière dont les wasichus comptaient les hivers. Il ne s’était pas rendu compte qu’il avait donné la date en français. En effet, il avait quitté Pine Ridge avant d’avoir pu faire sa chronique d’hiver de l’année 1889, si bien qu’il ignorait à quelle année lakota elle correspondait. « Il y a seize hivers que je suis arrivé. Avec Pahuska et Rocky Bear.

— Ah, fit l’homme. Je suis Andrew Little Ring. Entre. » Un peu incrédule, il s’effaça pour laisser passer le grand Indien à la peau presque noire.

Charging Elk ôta sa casquette et pénétra dans le tipi où régnait une douce chaleur. Un poêle occupait l’emplacement normalement réservé au feu, à côté duquel s’élevait un petit tas de charbon. Il salua une femme qui nourrissait un bébé au sein, ainsi qu’un jeune homme qui, calé contre un dossier, fumait une cigarette. Il portait encore les jambières et les mocassins qu’il avait pendant le spectacle, et il était torse nu sous la couverture qui lui enveloppait les épaules. Enfin, un petit sac de cuir pendait à son cou.

Little Ring désigna un tabouret près des pieds du jeune homme, puis contourna le poêle pour aller s’asseoir à côté de la femme. « Voici mon épouse, Sarah. Et lui – il indiqua le jeune homme – c’est mon neveu, Joseph. »

Charging Elk leur sourit, puis il s’installa sur le tabouret et défit son pardessus. « Vous connaissez mon père et ma mère ? » demanda-t-il. Il savait qu’il était impoli de commencer de façon aussi abrupte, mais il s’inquiétait du sort de ses parents depuis tant d’années qu’il n’avait pu s’empêcher de poser la question sans attendre.

La femme coucha le nouveau-né sur un quilt plié en deux, rajusta son corsage et alla prendre une cafetière qui chauffait sur le poêle. Elle versa une tasse qu’elle apporta à Charging Elk. Celui-ci la remercia et but une gorgée. Il aurait bien aimé un peu de sucre, mais il n’en voyait nulle part.

Andrew Little Ring s’assit. Son étrange petit sourire ne l’avait pas quitté. Il examinait Charging Elk comme s’il essayait de se souvenir de lui ou qu’il hésitât à lui faire confiance. Il finit par répondre : « Doubles Back Woman vit toujours à l’Agence de Pine Ridge. Elle a une petite cabane. Elle va bien. » Puis il se tut.

Charging Elk se sentit pris de faiblesse. Il posa sa tasse et fixa le poêle noir. Il aurait désiré un feu, pour le regarder flamber comme il le faisait si souvent par le passé. « Et mon père ? » demanda-t-il enfin.

L’homme se tourna vers sa femme qui baissa les yeux sur son bébé. « Il est mort il y a trois hivers. De la grippe. Je ne le connaissais pas très bien, mais il y a eu une grande cérémonie à l’église, puis dans la salle communautaire. Tout le monde était là. »

Charging Elk contempla les volutes de fumée qui s’échappaient du court tuyau et montaient vers le trou à fumée en haut du tipi. Il s’efforçait de voir le visage de son père.

« C’était un homme important, ton père – un porteur-de-chemise. » Le jeune homme, Joseph, prenait la parole pour la première fois. « Tu aurais dû être là pour lui. »

Charging Elk le regarda un moment, jusqu’à ce que le jeune homme détourne les yeux. « Tu as raison, Joseph, dit-il alors. J’ai manqué à mes devoirs vis-à-vis de lui – et de ma mère. Longtemps, je n’ai pensé qu’à moi.

— Ta mère est toujours là-bas. Elle vit seule, mais ils sont nombreux à lui rendre visite. Je suis sûr qu’elle aimerait te voir.

— Pourquoi as-tu passé tout ce temps loin de la réserve, Charging Elk ? demanda Andrew Litde Ring. Qu’est-ce que tu as fait durant toutes ces années ? Je vois que tu es toujours l’un d’entre nous, et pourtant tu es différent. »

Charging Elk considéra le visage mince du Lakota, sa peau brune, ses yeux tellement semblables aux siens. Puis il se tourna vers la femme, Sarah. Elle portait de longues nattes comme il n’en avait pas vu depuis longtemps, qui encadraient un visage rond et lisse au teint couleur noix de pécan. Il comprit alors à quel point les gens de son peuple lui avaient manqué.

« Tu habites cette ville ? »

La voix le ramena à la réalité. Il sentit la chaleur du poêle, le léger courant d’air dans son dos. « Oui, depuis seize ans. Je travaille ici, à charger et à décharger les grands bateaux.

— Mais pourquoi tu restes ? Qu’est-ce qui t’y oblige ? Pourquoi tu ne rentres pas chez toi ? »

La naïveté de la question le fit rire. Jadis, il l’aurait lui-même posée à un inconnu parti de chez lui depuis longtemps. Aujourd’hui, il ne savait quoi répondre. Il aurait fallu qu’il raconte toute l’histoire, aussi préféra-t-il mentir : « J’étais curieux de voir comment les wasichus vivaient, c’est pour ça que je suis resté. J’ai beaucoup d’amis ici. Ils m’invitent dans leurs tipis et me donnent de bonnes choses à manger et à boire. Ils me donnent de la force.

— Tu parles la langue des Français ?

— Oui, et nous parlons de beaucoup de choses : Teddy Roosevelt, New York. » Charging Elk s’exprimait vite, car il n’aimait pas dire de mensonges. « Et vous, vous parlez américain ?

— Oui. Nous avons tous été à l’école, même Sarah. Le jeune Joseph aussi est parti pour l’école. Tout le monde va à l’école maintenant. »

Charging Elk sourit à Joseph et lui demanda : « Ils t’ont appris à être aussi intelligent que tes grands-parents ? »

Joseph leva les yeux vers lui, l’air soudain froid. « Ils m’ont appris beaucoup de choses – à couper mes cheveux, à porter des vêtements pareils aux leurs, à me servir correctement d’un couteau et d’une fourchette, à dire “oui, monsieur, oui, madame”. En effet, ils m’ont appris beaucoup de choses pour que je sois intelligent comme eux. » Il eut un ricanement méprisant souligné par une moue de dégoût qui rendit Charging Elk subitement conscient de ses vêtements de wasichu.

« Tu comprends, dit Andrew Little Ring avec un soupir. Ils ont traité très durement Joseph et les autres enfants. Ils n’avaient pas le droit de parler lakota, même entre eux. Celui qui le soir priait Wakan Tanka, on l’enfermait seul dans une petite pièce toute noire. S’ils chantaient un de nos chants, on les corrigeait. Joseph a été huit ans en pensionnat. Tous les étés, il fallait qu’il se réhabitue à parler lakota, et les deux dernières années, on ne l’a pas autorisé à rentrer chez lui pour les vacances, sous prétexte qu’il n’était pas encore débarrassé des vieilles coutumes.

— Et c’est pareil chez nous, intervint Sarah qui berçait maintenant son bébé. Nous n’avons pas le droit de parler notre langue. Nous n’avons pas le droit de pratiquer nos cérémonies. Si nous le faisons, ils nous menacent de supprimer nos rations alimentaires. Et nombre de ceux qui ne l’ont pas cru sont à présent affamés. Beaucoup de gens ont faim et vont mendier à l’Agence.

— Les choses vont donc si mal pour notre peuple ? » Charging Elk n’en croyait pas ses oreilles. Il se rappela cependant le professeur blanc qui avait déchiré son dessin représentant le soldat mort sur l’Herbe Grasse et qui interdisait aux enfants de parler lakota. Mais interdire aux adultes de parler leur langue et de pratiquer leurs cérémonies, voilà qui dépassait l’imagination ! À l’époque, il ne leur restait plus que cela, et déjà des changements se produisaient.

« Je me souviens, beaucoup allaient à l’église des hommes blancs quand j’étais là-bas, reprit-il. Mais je n’aimais pas ça, et je me suis enfui alors que je n’étais encore qu’un jeune garçon. Je suis parti avec mon kola, Strikes Plenty, au Bastion où il y avait encore des Oglalas qui préféraient vivre comme dans l’ancien temps, mais c’était difficile. Les hivers étaient rudes et il n’y avait jamais assez à manger. Je me demande ce que Strikes Plenty et les autres sont devenus. »

Joseph, qui était en train de se rouler une cigarette, s’interrompit et regarda Charging Elk avec des yeux écarquillés. « Tu étais un danseur des Esprits ? »

Tous trois, à présent, le fixaient intensément.

« Je ne sais rien au sujet de ces danseurs des Esprits, dit-il. Expliquez-moi. »

Andrew Little Ring parut déconcerté. « Tu étais au Bastion, pourtant. C’est là que la Danse des Esprits avait lieu.

— Il y a quinze ans, expliqua Joseph, trois de nos hommes sont partis vers l’ouest à la rencontre d’un prophète qui leur a annoncé que si nous exécutions la Danse des Esprits, tous les Blancs s’en iraient. Il a dit que les bisons alors reviendraient et que nous pourrions vivre selon l’ancienne voie, comme si les wasichus n’avaient jamais existé, comme si nos malheurs n’étaient plus qu’un rêve. » Il alluma la cigarette qu’il avait lissée entre ses doigts.

« Et qu’est-ce qui est arrivé ? » Charging Elk retenait sa respiration. Il se souvenait.

Joseph souffla un nuage de fumée en direction du poêle. « Ça s’est terminé tristement. Ils ont tué Sitting Bull, le chef hunkpapa, un peu plus haut au nord. Puis ils ont tué toute une bande de Minneconjous à Wounded Knee. Combien, oncle, combien en ont-ils tué ? »

Ce fut Sarah qui répondit : « Près de deux cents – hommes, femmes et enfants. Tous ces gens étaient malades et affamés. Ils étaient en haillons. Ils sont tous enterrés dans une même fosse qui domine la rivière Wounded Knee. Le gouvernement n’a pas eu la décence de permettre à leurs parents de leur donner les funérailles qui convenaient. »

Charging Elk détourna le regard. Dans la faible lumière d’une lampe à huile accrochée à un piquet de tente, il avait vu une larme couler sur la joue de la jeune femme. Andrew lui prit la main et baissa les yeux. Joseph, cigarette aux lèvres, ramena sa couverture sur ses épaules nues. Le silence régnait dans le tipi et on entendait des voix au-dehors, qui parlaient français. La langue qu’il avait fini par apprendre lui sembla soudain bizarre.

« J’ai vu tout cela dans deux rêves, dit-il doucement, brisant le silence pesant. Dans l’un, j’ai vu des gens qui se dirigeaient vers le Bastion. Quelques-uns allaient à cheval, d’autres dans des travois, mais la plupart marchaient. Je revenais de je ne sais où, aussi je les ai suivis. D’abord, j’ai entendu, un peu plus loin, des tambours et des chants. J’ai regardé et j’ai vu des gens qui dansaient avec frénésie, comme s’ils avaient les pieds en feu, et certains se contentaient de bondir sur place. Ils chantaient et pleuraient, et il y avait des femmes qui gémissaient. Puis ils ont commencé à tomber. Je ne savais pas de quoi il s’agissait, mais je comprends maintenant qu’ils dansaient cette Danse des Esprits. Ce spectacle me rendait mal à l’aise, mais aujourd’hui, je le vois avec d’autres yeux.

« Dans mon second rêve, j’ai vu des gens qui gisaient parmi les rochers au pied d’une falaise. Les corps étaient brisés, désarticulés, mais je voyais que c’étaient des Lakotas. J’ai pleuré pour eux. Je craignais que tous les miens soient morts, aussi j’ai voulu les rejoindre. J’ai essayé de sauter de la falaise, mais le vent m’a repoussé. J’ai essayé à de nombreuses reprises, et à chaque fois, le vent m’en empêchait. Et puis j’ai entendu une voix dans ma tête qui disait : “Tu es mon seul fils.” Quand j’ai regagné mon campement au Bastion, il n’y avait plus personne, ni chevaux, ni chiens, ni tentes. Pas de cercles laissés par les tipis, pas de trous où l’on faisait le feu, rien que l’herbe longue qui recouvrait tout. C’était comme si le peuple lakota avait disparu de la surface de la terre. »

Charging Elk sourit à Joseph et poursuivit : « Maintenant, je sais que je me trompais. Je n’avais personne pour interpréter mes rêves. Vous êtes là, et j’ai vu ce soir de nombreux Lakotas sur la piste. Vous m’avez appris que nous avons survécu, aussi pitoyables et impuissants que nous soyons. Vous trois avec votre jeunesse, vous avez communiqué une force nouvelle à mon cœur. Et je vois le petit qui dort dans les bras de Sarah. Nous continuerons, car nous, les Lakotas, nous sommes un peuple fort. »

Pour la première fois, Joseph eut un petit sourire, incertain, certes, mais légèrement teinté d’espoir. « Je ne sais pas… peut-être. »

Charging Elk lui serra l’épaule, puis il se leva, rajusta son pardessus et le boutonna. Joseph se leva à son tour et se tint face à l’Indien de haute taille. Bien que mince, il avait les épaules larges et sa poitrine nue était presque celle d’un homme. De ses bras aux biceps encerclés par des bracelets de cuivre, il maintenait sa couverture en place. Il était aussi grand que Charging Elk, et ses longs cheveux défaits lui tombaient jusqu’aux creux des reins.

« Où vas-tu ? demanda-t-il.

— Chez moi », répondit Charging Elk. Il alla s’agenouiller devant Sarah. « Comment s’appelle le bébé ?

— Rose. »

Il avança la main, et l’enfant à présent réveillé enroula son minuscule doigt brun autour de l’un des siens, le regardant. Ses yeux marron étaient vifs et curieux.

« C’est un bon nom, un nom qui t’apportera toujours le bonheur quand tu le prononceras. »

Il se redressa et se dirigea vers l’entrée de la tente. Andrew et Joseph se tenaient à côté. Charging Elk échangea une poignée de main avec Andrew. « Merci pour la chaleur de ton tipi. Grâce à toi, un étranger a retrouvé une partie de lui-même qui lui manquait depuis de nombreuses années. »

Andrew posa un bref instant la main sur le bras de Charging Elk. L’étrange sourire était toujours là, mais le regard était chaleureux. « Tu n’es pas un étranger. Tu es un Lakota, où que tu ailles. Tu es l’un des nôtres pour toujours. »

Charging Elk se tourna pour prendre congé de Joseph, mais celui-ci déclara : « Je t’accompagne. »

Les deux hommes, marchant côte à côte en silence, traversèrent le campement silencieux. La plupart des lumières à l’intérieur des tipis étaient éteintes, mais la lune aux trois quarts pleine éclairait le ciel et projetait des ombres devant les deux Lakotas. Charging Elk regarda autour de lui pour graver dans sa mémoire le village, la dizaine de tipis, le grand trou pour le feu au centre du cercle. Il n’y avait pas de râteliers pour la viande séchée, pas de chiens, pas de chevaux, personne en vue, mais il redevenait un enfant de dix ans dont le campement était planté sur les berges de l’Herbe Grasse. Les soldats le cherchaient déjà, mais la joie régnait, des parents et des amis se retrouvaient. C’était le dernier campement joyeux des Lakotas et de la jeunesse de Charging Elk. Moins d’un an plus tard, les Oglalas se rendaient à Fort Robinson.

Joseph l’arrêta juste avant l’allée qui conduisait au chapiteau. « J’ai réfléchi, dit-il. Cette voix, dans ton rêve…» Il hésita comme le font les jeunes avant de dire quelque chose d’important. « Cette voix était celle de ta mère. Elle est seule maintenant. » Il marqua une nouvelle hésitation puis, sans le regarder, les yeux fixés sur le pied d’un platane noueux bordant l’allée, il reprit : « Elle te demandait de rentrer. Elle a besoin de toi. »

Charging Elk aussi détourna la tête. Il était venu pour entendre cela, et son cœur se serra. « Je ne peux pas », murmura-t-il.

Joseph leva soudain le visage vers lui. Ses yeux brillaient dans le clair de lune. « Tu peux venir avec nous. Demain, on donne la dernière représentation de la saison. On rentre chez nous pour l’hiver. Viens avec nous !

— Ce n’est pas si facile…

— Reviens demain. On peut en parler à Buffalo Bill. Il sera content de te revoir. Il nous traite bien. »

Charging Elk s’engagea dans l’allée.

« Mais ta mère ? Elle pleure et elle t’appelle. »

Il s’arrêta. Il s’imaginait presque entendre le cœur de Joseph battre dans sa propre poitrine. Il revoyait sa mère dans la cuisine, qui préparait de la viande pour Strikes Plenty et lui. Il la revoyait sur le travois tiré par un cheval, en pleurs, cependant qu’ils attendaient de descendre dans la vallée de Fort Robinson. Et puis il entendit les chants, entonnés par le peuple entier. « Tout ira bien pour elle, dit-il. Mieux que si je revenais. Elle me croit mort depuis seize ans. Qu’elle se souvienne de moi avec un cœur aimant.

— Mais elle serait heureuse…»

L’allée baignait dans l’ombre du platane. Charging Elk se retourna. « C’est ici mon pays à présent, Joseph. J’ai une femme, et bientôt, j’aurai un enfant, à la lune-du-givre-dans-le-tipi. » Se rendant compte à quel point cela devait paraître invraisemblable à Joseph, il s’interrompit. Après un instant de silence, il reprit d’une voix empreinte de mélancolie : « Je ne suis plus le jeune homme qui est arrivé dans ce pays il y a si longtemps. J’avais à peu près ton âge et je vivais tout cela comme une grande aventure. Mais maintenant, j’ai plus de trente-sept hivers, je charge et je décharge des bateaux, je parle la langue de ces gens. Ma femme appartient à ce peuple, et mon cœur est son cœur. Elle est toute ma vie et d’ici peu nous aurons ensemble une autre vie, et le même cœur chantera en nous à l’unisson. » Il revint sur ses pas et serra Joseph dans ses bras, sentant la force qui se dégageait de son jeune corps, puis il se recula, soudain gêné d’avoir eu ce geste impulsif.

« Attends. » Joseph passa la main derrière sa tête et défit la lanière du petit sac de cuir qu’il portait autour du cou. « Ce n’est qu’une pierre, mais elle vient des Paha Sapa, dit-il. Peut-être qu’un jour elle te ramènera à nous. » Il mit le petit sac dans la main de Charging Elk et fit demi-tour en direction de sa tente.

Charging Elk le suivit un instant des yeux, puis il l’appela : « Joseph ! »

Le jeune homme s’immobilisa.

« Mon père, est-ce qu’il montait un beau cheval avant de tomber malade ? »

Le silence se prolongea si longtemps que Charging Elk se demanda si Joseph l’avait entendu. Et enfin lui parvinrent les mots qui l’emplirent de joie :

« Il montait un grand alezan à la bouche légère et aux yeux qui voyaient loin. Aucun des chevaux de la troupe ne peut lui être comparé. »

Charging Elk repartit alors le long de l’allée. Il passa devant les baraques des attractions maintenant plongées dans le noir, puis devant le chapiteau désert dont la toile blanche évoquait de lointaines montagnes. Il était tard et les tramways ne circuleraient plus, mais peu lui importait. Il avait besoin de marcher et la lune-des-feuilles-qui-tombent lui éclairerait le chemin.

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