À La Grâce De Marseille
Chapitre 6
Charging Elk, debout devant la fenêtre de sa petite chambre, regardait l’écurie et les chevaux. Il faisait nuit et les animaux formaient des silhouettes sombres et indistinctes sous l’éclairage d’un unique bec de gaz. Dans les autres appartements autour de la cour intérieure, les volets fermés ne laissaient filtrer aucune lumière. L’un des chevaux marchait sans cesse le long de la barrière de l’enclos, tandis que les autres dormaient au milieu. Charging Elk pensa que, arrivé depuis peu, il devait encore être effrayé par son nouvel environnement. Peut-être venait-il de la campagne qui s’étendait entre Marseille et Paris. Tous les Indiens avaient été fascinés par le paysage qui défilait sous leurs yeux. Même la nuit, on distinguait parfois en bordure de la route de fer de petites collines plantées de rangées de vignes, ou bien un grand bâtiment de pierre entouré de bâtiments plus petits dont les toits brillaient comme de la glace sous la lune. Et chaque fois qu’ils traversaient une ville, ils observaient les gens et les chevaux avec une curiosité tranquille.
Le train s’arrêtait souvent pour prendre de l’eau. Broncho Billy expliqua que c’était l’eau qui faisait la fumée, et la fumée qui faisait marcher le train. Durant ces arrêts, les Indiens et les autres membres de la troupe étaient autorisés à descendre afin de se dégourdir les jambes. Charging Elk ne s’éloignait jamais beaucoup des wagons, et dès que le sifflet retentissait, il s’empressait de remonter.
Il apercevait parfois Buffalo Bill au bout du quai de pierre, généralement en compagnie de trois ou quatre hommes en beaux habits, et tous fumaient le cigare. De temps en temps, quand l’arrêt se prolongeait, il venait rejoindre les Indiens. Red Shirt et Rocky Bear descendaient alors de leur voiture pour servir d’interprètes, même si Broncho Billy, qui avait épousé une Lakota et qui parlait assez bien la langue, était là. Un jour, Buffalo Bill échangea quelques mots avec Charging Elk.
« Où as-tu appris à faire du cheval comme ça, jeune homme ? »
Après que Red Shirt eut traduit la question, Featherman répondit : « C’est un Indien sauvage des Mauvaises Terres. Il ne s’est jamais rendu.
— Ce n’est pas possible ! Ce jeune homme a sûrement accompagné Crazy Horse il y a douze ans, bon Dieu ! Tous les Oglalas se sont rendus !
— Quelques-uns n’ont pas accepté de suivre la voie des wasichus, intervint Sees Twice. Ce jeune homme n’était jamais entré dans une église avant Notre-Dame de Paris. » Sees Twice s’était exprimé en anglais, de sorte que Red Shirt traduisit pour Charging Elk.
« Eh bien, pour voir une église, tu as été servi, Charging Elk. C’est la plus grande église sur terre après la maison du pape. Tu comprendras de quoi je parle quand on arrivera au pays des Italiens. »
À cet instant, on entendit le sifflet. Buffalo Bill tapa sur l’épaule de Charging Elk. « Tu verras un tas de choses au cours de ce voyage, mon garçon, des choses qui te feront drôlement tourner la tête. Profites-en, mais n’oublie pas que quand tu entres en piste, tu es un Indien sauvage jailli de l’enfer ! »
Charging Elk le regarda se diriger vers son wagon d’une démarche nonchalante. Buffalo Bill portait un épais costume de laine et un chapeau gris au bord moins large que celui qu’il coiffait pour le spectacle. Si ce n’étaient sa moustache et sa petite touffe de poils au menton, on n’aurait jamais reconnu en lui le grand guerrier qui enflammait le public dans son costume en daim, ses gants ornés de perles et ses bottes noires brillantes qui lui arrivaient à mi-cuisses.
Le fait que, lors de chaque représentation, Buffalo Bill était le premier wasichu à découvrir les cadavres des Longs Couteaux sur l’Herbe Grasse ne manquait pas de laisser Charging Elk perplexe. En effet, aucun des membres indiens de la troupe, y compris ceux qui avaient combattu là-bas, ne se rappelait avoir entendu les Lakotas mentionner sa présence. Un grand homme comme lui, on en aurait certainement parlé, pourtant. Broncho Billy jurait que Pahuska avait été chasseur de bisons et éclaireur pour les Longs Couteaux. Maintenant encore, il était un grand chef de l’armée du Nebraska.
Charging Elk, immobile devant la fenêtre, ne quittait pas des yeux le cheval nerveux qui tournait en rond dans l’enclos. Quelque chose dans sa silhouette lui rappelait Grand Coureur. Il dominait les autres chevaux par sa taille et dressait la tête, comme s’il voulait respirer l’odeur des grands espaces perdus.
Il lui semblait qu’il s’était écoulé tout au plus deux ou trois lunes depuis qu’il avait tendu à son père les rênes de Grand Coureur en lui disant : « Grand Coureur est à toi, désormais. Il te donnera l’allure du porteur-de-chemise que tu es. » Les deux chevaux de Scrub étaient de couleurs ternes, avaient la croupe large et des sabots gros comme des bouses de bisons. Ils étaient faits pour tirer des chariots et non pas pour être chevauchés avec dignité. Charging Elk regrettait de ne pas avoir vu son père monté sur Grand Coureur, mais quand le cheval de fer s’était ébranlé et avait commencé à s’éloigner lentement de la gare dans une succession de grincements, les rênes étaient attachées à la roue d’un chariot et Scrub, debout sur le quai, chantait un chant de bravoure en compagnie des autres Indiens.
Charging Elk promena son regard au-dessus des toits hérissés de cheminées noires qui se découpaient dans le ciel nocturne. Elles lui rappelaient les souches dans les Paha Sapa que les wasichus laissaient quand ils prenaient les arbres pour construire leurs maisons et renforcer leurs mines. Un jour, Strikes Plenty et lui s’étaient aventurés loin à l’intérieur d’un puits noir à la recherche de l’or précieux, mais ils n’y avaient trouvé que des pierres humides, une pioche cassée et des morceaux de poutres. Plus tard, alors qu’ils retournaient au Bastion, ils sentirent la peur les gagner à la pensée d’avoir ainsi pénétré dans l’une des blessures que les wasichus infligeaient au sein de maka ina. Ils allèrent tout de suite trouver Bird Tail, le vieux pejuta wicasa, pour lui raconter ce qu’ils avaient fait. L’homme saint se contenta de contempler au loin les formes et les couleurs étranges des Mauvaises Terres – bien qu’il eût les yeux comme couverts de givre et qu’il dût être conduit par sa femme –, puis il demanda aux garçons de jeûner, de réfléchir à leurs agissements et de revenir le lendemain. Ni Strikes Plenty ni Charging Elk ne dormirent beaucoup cette nuit-là. Le lendemain matin, Bird Tail leur dit qu’il avait rêvé d’un bison qui, parcourant les forêts des Paha Sapa, arrivait devant une grotte creusée au flanc d’une paroi rocheuse escarpée. Le bison avait tourné quatre fois sur lui-même, comme un chien avant de se coucher, regardant à chaque fois le monde. Il semblait tout enregistrer, comme s’il voulait se souvenir de tout ce qui existait. Au travers des nombreux hivers de ses ancêtres, il avait longuement regardé les plaines, les rivières et les montagnes qu’ils avaient franchies ; il avait regardé les jours d’herbe grasse et les jours de famine ; il avait regardé les jours de guerre et les jours de paix ; et, enfin, il avait regardé le ciel et le soleil, puis ses yeux étaient devenus aussi blancs et aussi durs qu’une pierre polie. Alors, il avait pivoté et était entré dans la grotte.
Bird Tail prit sa pipe et l’alluma avec une allumette qu’il frotta sur un caillou rugueux. Après avoir tiré pensivement quelques bouffées, il poursuivit : « Je tiens à vous remercier, jeunes gens, d’avoir pénétré dans la blessure faite par les wasichus dans le sein de grand-mère. Vous l’ignoriez, mais vous n’avez pas été envoyés là sans raison. Wakan Tanka savait que vous me le raconteriez et que je rêverais du bison aux yeux de pierre. Telles sont les voies du Grand Mystère. Toute chose a sa raison d’être, mais Il préfère laisser Ses enfants la découvrir.
« Voyez-vous, mon rêve concerne l’avenir. Depuis longtemps, nous pleurons la disparition des bisons. Nous avons cru le cercle sacré brisé quand les wasicuns sont venus dans notre pays et que notre peuple a abandonné ses traditions. Mais maintenant, j’ai vu que les bisons ne sont pas partis pour toujours. Ils sont simplement retournés chez eux dans le cœur des Paha Sapa, et ils y resteront jusqu’à ce que le cercle redevienne wakan.
— Et comment sauront-ils que le moment est arrivé ? » demanda Strikes Plenty, à la fois excité et sceptique.
Le vieil homme sourit cependant qu’il tapotait sa pipe pour vider les cendres dans le feu qui couvait. « Ils sauront, jeune homme. Et ils nous le diront. » Il rangea la pipe dans son étui de perles, puis ouvrit une vieille sacoche de cuir peint en vermillon et orné de dessins verts tout délavés dans laquelle il prit une torsade d’herbe douce et une carotte de tabac ainsi qu’un chasse-mouches fait d’une queue de bison. « Et maintenant, garçons, aidez-moi à me lever. Nous allons nous rendre dans la loge à bain de vapeur et demander à maka ina de vous pardonner d’être entrés dans la blessure que les wasichus ont creusée dans sa chair. »
Ce soir-là, Charging Elk rêva qu’il retournait au Bastion. Il chevauchait Grand Coureur qui franchissait en dansant les Mauvaises Terres, pressé comme toujours de retrouver l’herbe grasse et les belles juments. Alors qu’ils grimpaient la haute butte, Charging Elk aperçut une petite foule qui, à cheval, en chariot ou même à pied, se dirigeait vers le Bastion. Quand il arriva en haut, il vit de nombreuses tentes et de nombreuses personnes qui dansaient en cercle. Il ne connaissait pas cette danse. Elle n’était pas rythmée et gracieuse comme celles d’autrefois. Les danseurs sautillaient et tournoyaient sur place. Les hommes criaient et gémissaient, les femmes hurlaient et sanglotaient. Les tambours ne cessaient d’accélérer la cadence, jusqu’à ce que les danseurs commencent à tomber. Certains demeuraient alors immobiles, tandis que d’autres se tordaient et se roulaient par terre comme s’ils cherchaient à s’échapper de leurs corps.
Le jour n’était pas encore levé quand Charging Elk entendit frapper. Couché sur la plate-forme à dormir et couvert d’un épais édredon, il ne rêvait plus. Après avoir beaucoup réfléchi, il avait conclu que les danseurs fous n’étaient pas des Oglalas, ni même des Lakotas. Ils venaient d’ailleurs. Mais qui pouvaient-ils bien être et que faisaient-ils au pays des Lakotas ? Femme Bison Blanc qui leur avait apporté la pipe sacrée et la Danse du Soleil avait promis aux Lakotas qu’ils prospéreraient tant qu’ils pratiqueraient correctement ses cérémonies et ses sacrifices. Mais avait-elle prévu l’arrivée des wasichus ? Et pourquoi n’avait-elle pas averti le peuple pour qu’il puisse s’y préparer ? S’ils avaient fait quelque chose de mal, quelque chose qui ait provoqué la colère de Wakan Tanka et l’ait poussé à se détourner de son peuple, pourquoi n’avait-elle pas plaidé en sa faveur ? Charging Elk s’efforça de comprendre tout en sachant que le Grand Mystère était au-delà de la compréhension. Il ne pouvait que jouer son rôle et espérer que le cercle redevienne wakan afin qu’il vive vieux parmi les siens. Repensant au rêve de Bird Tail à propos du dernier bison, il se dit que celui-ci devait errer dans les entrailles des Paha Sapa, peut-être à se reproduire, peut-être à apprendre de nouvelles cérémonies de Femme Bison Blanc. Qui sait si, un jour, il n’émergera pas en pays lakota à la tête d’un immense troupeau de grands animaux. À cette pensée, son cœur bondit dans sa poitrine, tout comme le matin où Bird Tail leur avait raconté son rêve. Quand, par la fenêtre au fond de la chambre, il distingua le mince croissant argenté de la nouvelle lune, il sut que c’était la-lune-du-givre-dans-le-tipi, la plus froide de toutes les lunes. Au Bastion, seuls les chasseurs et ceux qui se trouvaient à court de bois ou de bouses de bison se risquaient à sortir tôt. Quand Strikes Plenty et lui avaient de la viande, ils se blottissaient autour du feu et buvaient du café, les couvertures de peau drapées sur leurs dossiers. C’étaient de longues journées, rudes et solitaires. Parfois, lorsque le vent soufflait et que la neige s’amoncelait, ils demeuraient bloqués dans la tente cinq ou six sommeils d’affilée. Cinq hivers auparavant, alors que Charging Elk avait dix-huit ans, ils étaient restés ainsi prisonniers pendant presque toute la lune-du-givre-dans-le-tipi. N’ayant plus ni viande, ni café, ni tabac, ils avaient dû faire bouillir le cuir dont ils se servaient pour raccommoder leurs mocassins.
On dénombrait dix-sept tipis au Bastion cet hiver-là, et environ soixante-dix personnes. Il y avait des familles ainsi que des jeunes gens un peu plus âgés que Charging Elk et Strikes Plenty. C’étaient tous de « mauvais » Indiens et ils devaient se montrer prudents. Si jamais ils venaient à Pine Ridge, on les arrêterait. Les hommes seraient envoyés à Fort Randall, les femmes placées sous bonne garde, et les enfants emmenés par l’agent dans une maison-pour-de-nombreux-enfants. Au cours de cet hiver, pourtant, alors qu’ils manquaient de nourriture et de bois pour se chauffer, beaucoup auraient aimé se rendre, quelle que fût la punition qui les attendait. Mais c’était impossible. Le voyage qui prenait deux jours en temps normal aurait demandé au moins cinq sommeils, à condition de ne pas périr en route. Au cours de l’hiver, huit personnes moururent de faim – quatre enfants, trois anciens et un Sans Arc vagabond tué par un mineur. Bird Tail l’avait maintenu en vie l’espace de deux lunes grâce à sa médecine, mais le froid et la faim avaient fini par avoir raison de lui.
Le jeune Indien ferma les yeux afin de se couper des ténèbres. Il aurait volontiers donné dix hivers comme celui-là pour être chez lui en ce moment. Seulement cette fois, il resterait auprès de sa mère et de son père. Ensuite, il prendrait femme. Aujourd’hui, Strikes Plenty devait avoir trouvé sa winyan et fondé une famille au Camp du Tourbillon. Les jeunes filles à la recherche d’un mari ne manquaient pas.
Charging Elk ne se sentait plus tellement « sauvage ». Il se rappelait la fierté qu’il avait ressentie quand Featherman l’avait présenté à Buffalo Bill comme un Indien sauvage. Il avait alors cru que Pahuska appréciait le fait qu’il ne soit pas un Indien des réserves comme les autres. Peut-être était-ce le cas, mais où cela l’avait-il mené ? La majorité des autres Indiens parlaient la langue américaine et tous s’adaptaient mieux que lui à cette nouvelle existence, sans compter que tous étaient encore quelque part avec le Wild West Show à cette heure – peut-être dans la maison du pape, qui sait ?
Non, sa « sauvagerie » ne voulait plus rien dire. Il avait l’impression d’être comme le bateau de feu sur la grande eau, sans la moindre terre en vue. Rien que l’immensité et les flots agités qui jouaient avec le bateau devenu soudain tout petit.
Et Poitrine Jaune, où était-il ? Wakan Tanka le lui avait envoyé avec du tabac. C’était sans aucun doute une offrande, un signe destiné à faire savoir à Charging Elk que le Grand Mystère ne l’avait pas oublié. Il avait essayé de fumer la cigarette comme il convenait, mais il n’était pas un pejuta wicasa – il ne possédait pas de réel pouvoir dans le monde des esprits. Il était clair que son animal-pouvoir n’avait plus celui d’intercéder en sa faveur auprès de Wakan Tanka. Et maintenant, qu’allait-il devenir ? Poitrine Jaune l’aurait-il à son tour abandonné ?
Entendant de nouveau frapper, il ouvrit les yeux et se tourna vers la porte. Elle s’entrouvrit pour laisser filtrer un rai de lumière en provenance du couloir.
« Bonjour, Charging Elk. Est-ce que vous avez bien dormi ? »
La porte s’ouvrit un peu plus, et Charging Elk s’assit dans son lit. Il avait dormi avec son costume et sa chemise après avoir enlevé seulement son col, sa cravate et ses chaussures.
Une tête apparut dans l’entrebâillement, celle du Français qui habitait là.
« Ah, très bien. Ça va ? »
Un fil électrique s’alluma brusquement au-dessus d’eux, de sorte que la pièce eut l’air tout à coup vide et froide. Charging Elk se leva et plissa les yeux pour se protéger de l’éclat violent de la lumière.
Le petit homme râblé, vêtu d’un pantalon blanc et d’un chandail bleu, tenait à la main un lourd broc. Il sourit au jeune Indien, tout en considérant d’un œil critique le costume froissé. Apparemment tout excité, il fit de grands gestes accompagnés de paroles prononcées dans la langue des Français. Il désigna le sac de toile et la petite valise demeurés tels quels au pied du lit, puis sembla poser une question. Charging Elk lui lança un regard scrutateur.
L’homme devait avoir dans les trente-cinq hivers. Ses cheveux brillants et clairsemés étaient ramenés en arrière sur son début de calvitie. Charging Elk avait remarqué la veille qu’il avait des mains étonnamment larges pour sa taille. Dans la pâle clarté, elles paraissaient rouges et tout écorchées. Mais c’était son visage qui retenait surtout l’attention. Il n’avait ni barbe ni moustache, et même ses pattes étaient coupées court, arrivant tout juste à la hauteur du lobe de ses oreilles. Sans pouvoir se l’expliquer, Charging Elk n’éprouvait nulle gêne à détailler ainsi les traits du wasichu. Il avait le nez épaté et deux dents du bas qui manquaient, mais dans ses yeux se lisait quelque chose que le jeune Indien connaissait bien : cette espèce de sagesse empreinte de tristesse propre à certains des anciens. Son regard exprimait la gentillesse et l’indulgence pour les fautes d’autrui, des vertus acquises à la suite d’une vie de dur labeur. Il savait ce que les hommes devaient endurer afin de devenir meilleurs – ou, parfois, pires. Les yeux de ces anciens ne condamnaient pas. À l’exemple de ceux de ce petit homme qui parlait et gesticulait pratiquement sans arrêt.
Le jeune Oglala s’écarta pour laisser passer le Français qui alla verser le contenu du broc dans une sorte de cuvette encastrée dans un petit meuble à côté duquel pendait une étoffe suspendue à un crochet. L’homme jeta un regard autour de lui, poussa une exclamation, puis saisit le sac marin qu’il posa sur une caisse de tiroirs. Il les ouvrit, continuant de gesticuler, et s’écriant à chaque fois : « Et voilà ! » Il vida le sac dans les tiroirs, marmonnant sans cesse tandis qu’il rangeait. Il finit par trouver une longue chemise grise dépourvue de col et de boutons qu’il tendit à Charging Elk. Il prit ensuite un pantalon bleu tout neuf qui ressemblait beaucoup au sien, puis un chandail à rayures bleues et blanches. Et, comme par magie, il sortit du sac une paire de grosses chaussures ainsi qu’une veste en laine roulée bien serré. Après quoi, il ouvrit le tiroir du haut, en tira des chaussettes grises roulées en boule, puis considéra son hôte avec un sourire satisfait. Il pointa le doigt sur les vêtements, puis sur le grand Indien. Il versa encore un peu d’eau chaude dans la cuvette et fit le geste de se laver la figure. « Je vais attendre dehors », dit-il. Puis, repérant la petite valise, il ajouta : « Voyons. »
La valise contenait, entre autres, un peigne et une brosse, un rasoir et un cuir à rasoir, ainsi qu’une brosse à dents. « Très bien, très bien, très bien », disait le petit homme, brandissant chacun des objets à la lumière avant de les ranger dans les tiroirs. Il produisit une glace à main qu’il plaça devant le visage de Charging Elk, puis il éclata de rire. « Bel homme, n’est-ce pas ? Bon, j’attends dehors. »
Charging Elk, soulagé, se débarrassa du costume. Il était chaud mais il lui grattait les jambes. Il passa les vêtements neufs et le pantalon qui, bien qu’un peu raide, ne grattait pas. Il enfila les chaussettes et les grosses chaussures, puis noua les lacets comme Costume Marron lui avait appris à le faire. Il fut heureux de constater qu’elles étaient plus grandes que celles qu’il portait la veille. Elles offraient davantage de place pour ses orteils qu’il agita avec volupté.
Après s’être lavé la figure à l’eau et au savon, il trempa la brosse à dents dans l’eau savonneuse et se brossa les dents. Malgré le mauvais goût, il se sentit mieux. Il alla ensuite prendre sur le dessus des tiroirs la petite glace dans laquelle il s’étudia attentivement. Il éprouva un choc à la vue de son visage encadré de cheveux courts. Bien sûr, depuis hier matin, il s’était souvent passé la main dans les cheveux, incrédule, mais au spectacle de ses oreilles dégagées, il fut envahi d’un sentiment de peur. Comment Wakan Tanka le reconnaîtrait-il à présent ? Il eut soudain honte de lui. D’Indien sauvage, il était devenu cette créature dans le miroir. Il baissa les yeux sur ses habits neufs, ses grosses chaussures. Qu’est-ce qui lui était arrivé ? Il y a tout juste quelques semaines, il avait encore le plastron en os de son père, son propre collier de griffes de blaireau, ses vêtements de peau et, surtout, ses longs cheveux qui n’avaient jamais été coupés. Même quand il mettait les chemises et les pantalons des wasichus, il gardait ses bracelets de cuivre aux bras, ses boucles d’oreilles et ses deux plumes d’aigle dans les cheveux. Il portait aussi ses mocassins et enroulait de la fourrure d’hermine et des rubans rouges autour de ses nattes. Et cette créature dont le miroir lui renvoyait l’image ne ressemblait plus en rien au jeune Oglala du Bastion. Son visage s’était aminci, son regard paraissait fuyant et sa bouche, amollie. Comment Wakan Tanka saurait-il que c’était Charging Elk ? Et comment Charging Elk redeviendrait-il l’homme qu’il était ? Aurait-il toujours cet aspect-là, cet air faible et lâche ?
Il reposa la glace sur les tiroirs, puis se dirigea vers la fenêtre. Il faisait encore noir et le cheval qui, toute la nuit, avait tourné en rond s’était arrêté. Tous les chevaux, à présent, dormaient sous la flaque de lumière du bec de gaz, formant une masse indistincte. Au-dessus, le mince croissant de la lune-du-givre-dans-le-tipi brillait sur la grande ville, pareille à l’alêne dont sa mère se servait pour coudre les mocassins. Encore que, doutant qu’il s’agisse de la même lune, Charging Elk lui adressa une prière du matin. Il avait perdu la notion du temps, mais il pressentait que cette lune n’était pas encore arrivée dans son pays. Peut-être sa mère et son père sauraient-ils qu’il l’avait vue et prieraient-ils pour lui. Peut-être demanderaient-ils à Wakan Tanka de lui envoyer un rêve pour lui montrer le chemin qui le ramènerait chez lui.
Charging Elk mit cinq morceaux de sucre dans son café au lait et commença à remuer. René Soulas, qui l’observait, songeait que c’était un être humain de toute beauté. Même dans ses habits de travailleur, il semblait au-dessus de la simple condition de prolétaire. Avec sa manière de bouger, son port de tête, ses doigts longs et fins, il avait l’air d’un prince, un prince à la peau presque noire. René avait remarqué Charging Elk au cours du spectacle du Wild West Show, car il était beaucoup plus brun que les autres Peaux-Rouges. On aurait presque dit un nègre. En outre, c’était celui qui prenait le plus de risques, qui galopait au milieu des bisons lancés à toute allure comme s’il avait affaire à des animaux domestiques.
Hier à la préfecture, quand Charging Elk était entré dans le bureau du capitaine, René avait été stupéfié. Voilà que le seul Indien qui eût attiré son attention, en dehors des grands chefs Red Shirt et Rocky Bear, allait venir habiter chez eux ! Mais, avait-il aussitôt pensé avec tristesse, seulement pour peu de temps. Monsieur Bell, l’Américain, viendrait un jour prochain – demain ou peut-être dans une semaine – rechercher cet homme exceptionnel. Et ils n’auraient même pas eu le temps d’apprendre à communiquer. Il aurait pu raconter tant de choses à Mathias et à Chloé sur l’Ouest sauvage qui, à en croire Buffalo Bill, n’était même pas aux États-Unis, mais constituait quelque part au-delà un vaste territoire. Peut-être qu’un jour Mathias irait voir Charging Elk dans son tipi pour apprendre à survivre dans la nature. Ce n’était pas exclu. Mathias avait en effet le goût de l’aventure.
René regarda l’Indien manger sa tranche de pain tartinée d’une épaisse couche de confiture d’abricots. Il regrettait que les enfants ne soient pas là, mais Madeleine avait tenu à ce qu’ils passent cette première nuit chez ses parents. Elle était convaincue que sinon, ils auraient fait des cauchemars ou auraient eu du mal à s’endormir par crainte d’être scalpés. René s’était moqué de ses peurs, tout en reconnaissant que les scènes où, au cours du spectacle, les Indiens scalpaient leurs ennemis étaient particulièrement horribles. Il avait vu Chloé enfouir son visage dans les jupes de sa mère pendant que les Indiens dansaient en brandissant les scalps au bout de leurs lances. Mais ce n’était qu’un trucage. On voyait bien que les soldats « morts » avaient toujours leurs cheveux.
Il jeta un coup d’œil en direction de sa femme qui, debout devant le fourneau, faisait cuire le stockfish. René avait insisté pour qu’on serve au dîner de ce soir une bouillabaisse en l’honneur de leur invité. Après tout, il n’allait peut-être rester qu’un jour ou deux. René avait déjà donné une rascasse de belle taille à monsieur David, le vendeur d’épices, en échange d’un peu de safran et de poivre rose. Madeleine avait protesté que le safran était trop cher, mais comment préparer une bonne bouillabaisse sans safran ?
Pauvre Madeleine. Comme elle souffrait ! Et si inutilement. « Ne te complique donc pas l’existence et aie confiance en Dieu. » Combien de fois René avait pu lui répéter cela depuis leur mariage ! Et il avait raison. Même quand Chloé avait été malade de la grippe et qu’on avait dû appeler le prêtre pour lui administrer l’extrême-onction, René s’était contenté de prier toute la nuit, et le lendemain matin, leur fille s’était assise dans son lit pour boire un peu de bouillon et manger un morceau de biscuit.
René aimait encore davantage Madeleine aujourd’hui que par le passé. Elle lui avait donné deux beaux enfants, et elle était demeurée aussi jolie qu’avant. Il éprouvait toujours un sentiment de tristesse à la pensée que son père n’était plus là pour être témoin de son bonheur. Si Dieu n’avait pas jugé bon de le rappeler à Lui, il aurait approuvé son mariage avec Madeleine. Sa robe de mariée lui allait encore, et son cher visage était aussi lisse que le jour où il l’avait soulevée dans ses bras après sa chute du cerisier.
René Soulas était un homme heureux. Certes, cet hiver la pêche avait été médiocre et ils allaient devoir se serrer un peu la ceinture, mais cela ne viendrait en rien rompre l’harmonie du foyer. Et puis, le vent finirait bien par tourner – le mistral ne soufflerait pas éternellement – et l’agneau et le porc feraient leur retour sur la table familiale. En attendant, ils mangeraient quand même du poisson. Après tout, n’était-ce pas le poisson qui leur fournissait leur gagne-pain ? Il n’y avait aucun mal à se passer d’un petit profit. René soupira. Peut-être qu’en troquant une belle rascasse contre un peu de safran, il avait fait une mauvaise affaire, mais il s’agissait d’une occasion exceptionnelle. Et une bouillabaisse sans safran, ce n’était que du vulgaire poisson bouilli !
Il tira sa montre de la poche de son gilet : 5 heures 10. Il restait une vingtaine de minutes avant l’arrivée des premiers bateaux de pêche. « Venez, Charging Elk, il faut partir. Je vous montrerai comment je gagne ma vie. Peut-être pourrez-vous m’aider un peu, mon ami. » René ne savait pas encore s’il devait traiter l’Indien en invité ou en membre de la famille contribuant aux dépenses de la maison. Allait-il accepter de travailler ?
« Il ne comprend pas un mot de ce que tu lui chantes, dit Madeleine, le dos toujours tourné. Pas un traître mot. Tu ne t’en es pas encore aperçu ? L’Américain a dit qu’il ne parlait aucune langue habituelle. En plus, tu lui parles en français, et à moi, en provençal. Comment voudrais-tu qu’il apprenne ?
— Français, provençal, peu importe, mais j’ai l’impression que c’est un garçon très intuitif. Il paraît que les Peaux-Rouges sont doués d’un sixième sens. » René se leva, sitôt imité par Charging Elk. « Tu vois ? Il sait que c’est l’heure de partir.
— Tu es bien bête de le croire. Mais tu as déjà été bien bête de vouloir l’héberger. J’espère simplement qu’il ne va pas faire trop peur à Chloé. »
René contourna la table, plaqua les mains sur les épaules de sa femme, puis l’embrassa derrière l’oreille. « Et toi, tu es bien bête de t’inquiéter, ma chère épouse. Nos enfants vont avoir un souvenir qu’ils garderont toute leur vie. Ils pourront raconter à leurs petits-enfants qu’ils ont dormi sous le même toit qu’un Indien sauvage.
— S’ils vivent jusque-là. »
René éclata de rire. Puis, tout aussi soudainement, il devint sérieux. « Buffalo Bill a dit qu’ils étaient en voie de disparition – comme les bisons. Il a dit que leur culture se mourait et que bientôt, elle aussi aura disparu. C’est une véritable tragédie que des choses pareilles puissent se produire. »
Madeleine continua à hacher son oignon sur la planche installée devant elle. L’espace d’un moment, on n’entendit aucun autre bruit dans la cuisine. Puis elle s’interrompit et se retourna. Elle ne mesurait que quelques centimètres de moins que son mari, mais elle leva les yeux vers son visage et lui passa la main dans les cheveux. « Tu ne devrais pas penser à tout cela, René. Tu n’es qu’un marchand de poisson. Tu as une famille qui t’aime et que tu aimes, et elle te donne déjà assez à penser. » Elle s’était exprimée d’un ton calme et un peu moralisateur, mais dans lequel perçait une affection renforcée par des années de vie commune. Ils se disputaient souvent, à l’instar des Provençaux, mais cela n’entamait en rien l’amour qu’ils se portaient. Madeleine lui caressa un instant les cheveux, puis elle regarda Charging Elk. « Nous le traiterons avec tous les égards nécessaires – pendant le court laps de temps où il sera chez nous. Maintenant, va. Je te verrai à 8 heures et demie. Peut-être qu’on rapportera une autre rascasse pour ta bouillabaisse. »
René éclata à nouveau de rire, cette fois avec une franche gaieté. Il savait que Madeleine lui en voulait d’avoir échangé une belle rascasse contre le safran, et voilà qu’elle suggérait de perdre le produit de la vente d’une deuxième pour régaler cet hôte dont la présence prouvait une fois de plus l’inconséquence de son mari. Il sourit à Charging Elk, puis il le prit par le coude pour le conduire vers la porte. « À tout à l’heure au marché, ma chérie. Et n’oublie pas la caisse.
— Est-ce que je l’ai jamais oubliée ? Tu me crois vraiment irresponsable, ou tu veux faire l’important devant un sauvage qui ne comprend même pas ce que tu racontes ? Allez, va-t’en et laisse-moi préparer en paix ta précieuse bouillabaisse. À bientôt, grand bêta. »
Il ne faisait pas encore jour lorsque les deux hommes tournèrent le coin de la rue d’Aubagne pour s’engager dans la Canebière en direction du Vieux-Port. Ils traversèrent le large cours Belsunce, puis le cours Saint-Louis le long duquel, d’ici quelques heures, les cafés grouilleraient de consommateurs. C’était le moment de la journée, ou plutôt de la nuit, cette aube indécise, que René préférait par-dessus tout. Il empruntait ce même trajet depuis vingt-cinq ans, alors que, petit garçon, puis élève du lycée, il accompagnait son père et son employé qu’il aidait à charroyer le poisson jusqu’au marché avant de partir pour l’école. Son père tirait la lourde charrette à bras, tandis que René et l’employé poussaient. Certains ne se rendaient pas compte à quel point la Canebière pouvait monter, mais le jeune homme, lui, était bien placé pour le savoir. Quand la pêche avait été bonne et que les Marseillais ne regardaient pas à la dépense, la charrette débordait de poissons qu’ils n’étaient pas trop de trois pour installer sur l’éventaire du marché en plein air.
Maintenant, René avait une charrette tirée par un cheval que son propre employé, François, remisait dans son champ à la périphérie nord de Marseille, non loin de la gare Saint-Charles. La grande jument louvette, un vieil animal de trait, n’avait rien de remarquable, mais elle était assez forte pour porter Mathias sur son dos tout en tirant un tombereau plein.
François, qui travaillait avec René depuis dix ans, lui apportait une aide précieuse. Il connaissait le métier, ne lambinait pas et suivait sans rechigner les instructions qu’on lui donnait. Dès l’aube, il était là avec la charrette. Les paniers étaient impeccablement nettoyés, le bloc de glace attendait au fond de la boutique, et les caisses de poissons étaient installées sur l’étal, légèrement inclinées afin que les clients puissent examiner à loisir leur contenu. René tenait à présenter le mieux possible ses poissons et ses crustacés. Il allait jusqu’à disposer artistiquement sur les lits de glace pilée des citrons coupés en deux, bien qu’à cette époque de l’année, ils fussent très chers car importés d’Afrique ou des pays du sud du Levant. Madeleine lui reprochait de les acheter pour les jeter à la fin du marché, mais René savait que c’étaient ces petites touches – comme mettre en valeur les rascasses sur un lit de glace ou arranger les crevettes de manière à ce qu’elles semblent déborder d’une corne d’abondance en osier – qui accrochaient l’œil des clientes. Quand il s’agissait d’attirer le chaland, il ne restait pas les bras croisés. Les femmes, qui constituaient la grande majorité de sa pratique, appréciaient particulièrement ses efforts.
Lorsque René et Charging Elk atteignirent la rampe de pierre au pied du quai des Belges, une douzaine de bateaux étaient déjà arrivés au port, que les pêcheurs commençaient de décharger. Les hommes, emmitouflés dans des vestes de laine et coiffés de casquettes, portaient des pantalons en toile cirée et des bottes. La plupart remontaient en silence la rampe, les bras chargés de caisses de bois. René eut une petite moue accompagnée d’un soupir. Depuis vingt-cinq ans qu’il les fréquentait, il avait appris à connaître les pêcheurs. Quand ils parlaient fort et plaisantaient, cela signifiait que les bateaux regorgeaient de poisson. Quand ils demeuraient pensifs et parlaient à voix relativement basse, c’était que la pêche avait été moyenne, plutôt décevante, sans toutefois être catastrophique. Et quand, comme maintenant, ils se taisaient, cela voulait dire qu’ils avaient pris si peu de poisson qu’ils s’inquiétaient pour leurs familles, leurs bateaux, leurs moyens d’existence.
René, suivi à quelques pas par Charging Elk, consacra quelques minutes à examiner le contenu des caisses, puis il porta son regard vers la mer et, entre les rangées de canots et de yachts amarrés, il aperçut d’autres bateaux de pêche qui, voiles déjà affalées, rentraient au port, se laissant glisser sur leur erre. Il cherchait à en repérer un en particulier, un bâtiment plus grand que les autres, La Martine, qui s’éloignait davantage de la côte et ramenait les plus gros poissons de même que les plus importantes quantités de sardines. Il ne semblait pas être là, ce qui n’avait rien de surprenant dans la mesure où il restait parfois en mer deux ou trois jours d’affilée.
« Il n’y a rien », dit un homme mince et assez jeune. Il avait un manteau boutonné jusqu’au col et les bras serrés contre lui pour se réchauffer. Ses lunettes à monture de fer brillaient à la lueur d’un réverbère. « Moins que rien, reprit-il. Ça ne pourrait pas être pire. »
René le connaissait. Il achetait le poisson pour une demi-douzaine des meilleurs restaurants autour du port, y compris le sien où il officiait en tant que chef cuisinier. Ni les pêcheurs ni les marchands de poisson ne l’aimaient à cause du mépris qu’il affichait pour leur travail. Quand la pêche avait été bonne, il se plaignait de la qualité des poissons, et quand la pêche avait été mauvaise, il mettait en doute la qualité professionnelle des pêcheurs. Ceux-ci, néanmoins, lui réservaient le meilleur de leur pêche. Voir son poisson finir sur les tables des plus grands restaurants de Marseille était un honneur, sans compter la publicité qu’on en retirait. Les marchands, pour leur part, lui en voulaient de ne pas se servir chez eux à l’instar des autres restaurateurs.
« Mais si, monsieur Breteuil, ça va s’améliorer, dit René, se demandant s’il le pensait réellement. Janvier a toujours été le mois le plus mauvais, surtout pour les crustacés. Vous verrez, dès que le mistral cessera et que la mer commencera à se réchauffer, ça ira mieux. »
Breteuil paraissait regarder un point situé derrière René. « Qu’est-ce que c’est ? » fit-il d’une voix soudain radoucie et un peu hésitante.
René se retourna. Il ne vit que Charging Elk et les autres marchands de poisson. Plusieurs charrettes étaient garées le long du trottoir, et les chevaux attelés entre les brancards avaient la tête plongée dans leurs sacs d’avoine. François s’avançait vers eux, les paniers en équilibre sur l’épaule. Il n’y avait rien qui sortît de l’ordinaire. Quand il reporta son attention sur Breteuil, il s’aperçut que celui-ci, en fait, fixait l’Indien.
« Mon nouvel employé », annonça René avec un sourire tendu qui découvrit ses dents du bas et l’espace vide laissé par les deux qui manquaient. Jetant un coup d’œil circulaire, il constata qu’un petit groupe de trois marchands de poisson dévisageaient également le jeune Oglala. Son sourire s’élargit. « Monsieur Charging Elk, messieurs, le présenta-t-il alors. Ancien membre du Wild West Show de Buffalo Bill.
— Mais comment est-il arrivé ici ? » s’étonna Breteuil.
Les trois marchands de poisson s’étaient approchés pour étudier de plus près l’étranger au visage presque noir. Bien qu’il eût perdu beaucoup de poids, Charging Elk, avec sa haute taille, ses larges épaules, ses longs bras et ses grandes jambes, composait encore une silhouette impressionnante.
« Présente-nous, René, dit l’un.
— Est-ce qu’il parle français ? » s’enquit un deuxième.
Quant au troisième, il se contenta de considérer l’Indien avec des yeux ronds.
René s’exécuta, et chacun vint serrer la main de Charging Elk.
« Il n’a guère de poigne, constata le premier, un homme corpulent qui vendait son poisson en bas du Panier. Un peu de travail ne lui fera pas de mal.
— Les Peaux-Rouges n’ont pas l’habitude d’échanger des poignées de main, Jean-Claude, expliqua René. Je crois qu’entre eux, ils se tapent plutôt dans le dos. Je les ai vus faire au Wild West Show. » Pour appuyer ses paroles, il assena imprudemment une claque dans le dos de Charging Elk. « Vous voyez ? » dit-il avec, cette fois, un large sourire qui, dans la pâle lumière, le fit ressembler à une gargouille hilare.
Il n’avait pas remarqué le regard acéré que lui avait jeté l’Indien, surpris par son geste.
Breteuil, lui, l’avait remarqué, mais il avait surtout remarqué la main à la fois large et déliée qui s’était glissée dans la sienne. Malgré sa mollesse, elle n’avait rien de doux. Il en devinait la force cachée, ce qui l’excitait et l’effrayait dans le même temps. Il avait ressenti un pareil frisson à la vue de certains des Nègres qui débarquaient des bateaux en provenance d’Afrique occidentale. Nombre d’entre eux étaient aussi grands et vigoureux que cet Indien, mais ils étaient à peine plus que des esclaves. Quelques-uns de ses amis qui avaient été avec des Nègres l’avaient incité à suivre leur exemple, mais voir ainsi les Nègres se laisser commander par les Arabes l’avait empli d’un sentiment de frustration et de mépris. Il ne comprenait pas comment ils pouvaient accepter une telle humiliation. Pourtant, il trouvait certains d’entre eux très beaux. Emergeant de ses pensées, il s’aperçut que l’Indien avait le regard rivé sur lui. Ses yeux étrécis brillaient à la lueur du réverbère, et Breteuil, pris de peur, réprima un mouvement de recul, tandis que, malgré le froid de l’aube, une chaleur naissait en lui.
À six heures et demie, tous les bateaux, y compris La Martine arrivé en dernier, étaient rentrés, et leur pêche alignée dans de grandes caisses en bois sur le quai des Belges. La cloche retentit et les enchères débutèrent.
La plupart des marchands de poisson étaient rassemblés autour des caisses en provenance de La Martine, dans l’espoir de pouvoir acheter de la rascasse, du thon ainsi que des sardines. Le bateau était équipé tant pour la pêche à la cuiller qu’à la seine. Dans les eaux où les sardines abondaient, le capitaine jetait les filets, et quand les thons venaient se nourrir au milieu des bancs de petits poissons, l’équipage lançait les cuillers de métal étincelant dans les remous. Les marchands de poisson s’intéressaient toujours à ce que La Martine ramenait.
Ce matin, René n’attendait pas grand-chose des prises du grand bateau. Il se dirigea de l’autre côté, où il eut l’agréable surprise de trouver plusieurs caisses à moitié pleines de sardines et de rougets, ainsi qu’une quantité honorable d’anchois. Les crevettiers, en revanche, n’avaient pas fait très bonne pêche, de sorte que la langoustine et la crevette étaient rares. De même, on ne comptait que quelques dizaines de poulpes.
Deux autres marchands s’avancèrent, et René se mit à l’ouvrage. Il aimait bien ce qui s’apparentait parfois à un jeu : acheter le meilleur marché possible et, de temps en temps, faire grimper les prix et laisser un de ses collègues payer le lot un peu trop cher, si bien que le lendemain, légèrement échaudé, celui-ci hésiterait peut-être à enchérir. Finalement, il réussit à acquérir vingt-huit kilos de sardines, dix-sept kilos de rougets, un panier d’anchois et un poulpe – surtout pour la décoration. Il le paya trop cher, mais il partirait sûrement à la fin du marché, même s’il devait le battre un peu pour l’attendrir. Il acheta également ce qu’il put de calamars et d’oursins. Breteuil avait eu en partie raison : ce n’était pas à proprement parler rien, mais ce n’était pas non plus la profusion. René calcula qu’il avait juste assez de poisson pour tenir à peu près deux heures sur les quatre que durait le marché, c’est-à-dire à peine de quoi empêcher les gens du quartier – du moins les lève-tôt – de trop rouspéter. En temps normal, il vendait plus d’une centaine de kilos, mais il lui faudrait se contenter de ce que Dieu voulait bien lui accorder. Avant de partir, il s’approcha de La Martine et parvint à acheter à la criée un thon de douze kilos qu’il découperait en darnes. Pendant qu’il comptait ses billets, satisfait d’avoir quand même un assortiment de poissons à offrir, il chercha Charging Elk du regard. Dans l’excitation des enchères, il l’avait oublié. Il vit François se diriger vers la charrette, portant deux lourds paniers. Son employé avait pour mission d’acheter des coquilles Saint-Jacques et des moules à l’autre bout du quai, et à en juger par le poids des paniers sous lequel il ployait, il devait s’être plutôt bien débrouillé.
René finit par repérer Charging Elk. L’Indien aidait Breteuil à charger ses achats sur une charrette. Maudit soit ce Breteuil ! C’était une abomination au regard de Dieu avec ses manières efféminées et son arrogance. René savait par ouï-dire quel genre de faune le célèbre chef fréquentait. Une bande de dépravés, tous voués à l’enfer dans l’autre monde – mais dans ce monde-ci, ils étaient davantage qu’un simple objet de commérages : ils représentaient le mal incarné.
Après avoir payé le pêcheur, René se hâta d’aller poser le thon sur le panier d’anchois. Ensuite, courant presque, il se précipita vers la charrette de Breteuil. « Monsieur Breteuil ! Qu’est-ce que vous voulez à mon nouvel employé ? » Le cœur de René cognait dans sa poitrine. Il n’ignorait pas qu’il était sans doute plus énervé qu’il ne l’aurait dû. En fait, il se rendit compte qu’il était plutôt effrayé que réellement en colère. Charging Elk était pareil à un chiot. On pouvait le mener où l’on voulait en lui faisant miroiter la simple promesse d’une friandise. Il avait déjà un mince cigare fiché entre les lèvres.
« Il m’a proposé de m’aider, monsieur Soulas. Il m’a juste donné un petit coup de main. » Breteuil essuya ses lunettes avec un pan de sa veste. Il s’était mis à brouillasser et, instinctivement, René et lui levèrent les yeux vers le ciel. Tous deux parurent légèrement surpris de le voir si gris après le beau soleil d’hiver qui avait brillé la veille.
« Mais cela ne se fait pas, monsieur. Vous avez votre employé et vous n’avez pas à prendre le mien. » René eut un petit rire. Il se sentit soudain honteux de faire preuve d’une telle déférence envers ce dépravé. Il chercha à se reprendre : « Je ne veux pas que vous recommenciez, monsieur. Ce n’est pas dans les usages du quai des Belges. Regardez autour de vous. » Il montra d’un geste les hommes occupés à charger les charrettes.
Breteuil chaussa ses lunettes. « N’en faites pas toute une histoire, Soulas. Il était là, les bras ballants, aussi je lui ai simplement demandé de m’aider à porter mes achats. Mon employé avait été chercher des langoustines à l’autre bout. » Breteuil désigna l’extrémité du quai encore plongée dans la pénombre. « Je pensais qu’un peu d’exercice ne ferait pas de mal à votre Peau-Rouge. »
René ne l’écoutait déjà plus. Il prit Charging Elk par le coude pour le conduire vers ses paniers. « Il faut vous tenir à l’écart de cette créature. C’est un être malfaisant. Lui et ses semblables font leur proie des personnes naïves. Ce sont des suppôts de Satan, des démons envoyés par le diable qui induisent en tentation les jeunes gens de peu d’intelligence et de moralité…»
Charging Elk s’arrêta et dégagea son bras, puis il se retourna pour regarder Breteuil. Il trouva brusquement à qui celui-ci le faisait penser avec sa peau claire, son corps mince et ses lunettes. À Poitrine Jaune. Cet homme-là aussi lui avait donné de quoi fumer. Peut-être qu’ils se connaissaient, ou que Wakan Tanka les avait envoyés à son secours. Peut-être que c’étaient des heyokas, des clowns sacrés, venus lui indiquer le chemin. Le petit homme le tira de nouveau par la manche sans arrêter de jacasser, et Charging Elk se laissa entraîner loin du pâle heyoka. Il savait qu’il le reverrait. Il le guetterait, car il avait la certitude que Poitrine Jaune ou lui, un jour prochain, lui adresseraient un signe.
René était sous le coup d’une vive émotion. Il avait été très surpris de voir l’Indien se retourner pour examiner ce Breteuil. On aurait cru qu’il avait saisi ce que René lui disait et qu’il avait tenu à le vérifier de ses propres yeux. Ainsi, Charging Elk comprenait ! Madeleine avait tort de douter de son intelligence. « Oui, oui, mon ami, tu as l’esprit éveillé. Tu vois que je dis la vérité. C’est une dure leçon. Maintenant, viens, René Soulas va te montrer comment on vend le poisson. »
Vers le milieu de la matinée, il cessa de bruiner. Le vent chassa les nuages noirs vers le sud, et les premiers rayons de soleil vinrent éclairer les sinistres bâtiments qui se dressaient autour du port. À gauche du marché, là où la rue se rétrécissait, une femme accrochait son linge à l’aide de pinces sur un fil tendu entre deux immeubles.
Charging Elk la regardait faire avec un semblant d’intérêt, tout comme il observait les activités du marché. Debout sur le caillebotis derrière les tables sur lesquelles s’entassaient toutes sortes de créatures marines, il voyait le petit homme et sa femme saisir les poissons qui leur glissaient parfois des mains, les mettre dans un plateau métallique suspendu à un crochet, puis enfiler de lourds morceaux de métal sur une tige jusqu’à ce que le plateau et les morceaux soient en équilibre. Après quoi, ils hurlaient quelque chose à la cliente qui finissait par leur donner de l’argent en échange du poisson. Au début, tous ces cris ne manquèrent pas de troubler Charging Elk. Le comportement d’un homme habillé de blanc sous sa veste bleue le déconcerta davantage encore. En effet, il commença par crier contre le petit Français, par faire des grimaces, par gesticuler, puis il s’éloigna, la mine dégoûtée. Il ne tarda cependant pas à revenir, à pousser de nouveaux cris, et enfin à acheter plusieurs créatures différentes, à la suite de quoi le petit homme et lui se serrèrent longuement la main. Lorsque l’homme en blanc partit, ployant sous le poids de paniers pleins à ras bord, le petit Français lança un coup d’œil à Charging Elk et sourit.
Le jeune Indien savait que celui qui vendait les poissons s’appelait René et que l’autre, celui à la peau plus brune, s’appelait François. Le petit homme avait pointé le doigt sur Charging Elk en disant : « Charging Elk » avec un accent presque incompréhensible, puis il s’était désigné en disant : « René ». Et quand l’autre homme était arrivé avec la charrette, celui qui répondait au nom de René l’avait montré en disant : « François. » Il avait recommencé par deux fois, comme s’il désirait que l’Indien répète après lui. Et lorsqu’il avait essayé de reproduire ces sons étranges, Charging Elk avait été surtout étonné d’entendre sa voix, car il n’avait plus prononcé un mot depuis qu’il avait chanté son chant de mort dans la maison de fer. Il y avait combien de sommeils de cela ? Il avait alors pensé à la jeune fille de Paris qui, elle aussi, lui avait fait répéter son nom : Sandrine. Elle lui avait donné un grand pouvoir avec l’image de l’homme au cœur qui saigne. Broncho Billy lui avait ensuite expliqué que l’image était wakan et que cet homme était wakan pour les Blancs, mais que maintenant de nombreux Indiens aussi le vénéraient, tout comme ils vénéraient Wakan Tanka. Charging Elk aurait dû être en colère, car la fille l’avait amené par la ruse à adorer cet étrange wasichu barbu, mais il ne l’était pas. De fait, il la considérait même comme un donneur-d’esprit qui lui avait offert un wotawe, une amulette qu’il devait conserver toujours sur lui. Il n’avait pas besoin d’adorer l’homme, mais seulement le pouvoir de l’amulette.
À présent, tant la fille que le wotawe avaient disparu, et lui, il se trouvait ailleurs, dans un drôle d’endroit où les gens circulaient au milieu des étals, chargés de sacs et de paniers en osier dont certains étaient déjà remplis de choux, d’olives, de dattes et de pain bis. Juste à côté des Soulas, on vendait des fromages de toutes sortes et de toutes formes. Il y en avait des petits et ronds couverts d’une moisissure blanche, d’autres coupés en carrés ou en parts. Ils pouvaient être durs ou crémeux, blancs, jaunes ou orange. Une jeune femme se tenait derrière le comptoir, qui, profitant d’un rare moment de calme, fumait une cigarette, une liasse de billets à la main.
De son poste d’observation derrière les caisses de poisson, Charging Elk constata qu’elle avait une jambe plus courte que l’autre. Pour compenser, sa chaussure comportait une semelle plus épaisse, mais le pied semblait pareil à l’autre. À Paris, il avait vu des gens, en majorité des hommes, avec une jambe coupée. Une fois, Featherman et lui avaient failli se faire renverser par un cul-de-jatte qui se déplaçait sur une petite plate-forme de bois munie de roues qu’il propulsait à l’aide de ses poings, prenant appui sur le trottoir. Ses mains étaient enveloppées de chiffons sales et déchirés, mais sa barbe était bien taillée et sa veste et sa chemise, relativement propres. Il n’avait même pas eu l’air de remarquer les deux Indiens qui le regardaient filer à toute allure.
Charging Elk leva la tête et vit que la jeune femme avait les yeux fixés sur lui. Un sourire de guingois étirait ses lèvres entre lesquelles était glissée la cigarette. Agacé par la franchise de ce regard, il se détourna. Pourtant, il savait combien il devait paraître bizarre avec sa haute stature et son teint beaucoup plus mat que celui des gens d’ici. Sa taille, dont il avait tiré tant de fierté à Paris, faisait maintenant de lui un phénomène de foire, au même titre que l’homme sans jambes. Il jeta un coup d’œil sur ses vêtements neufs : la veste de laine, le pantalon bleu, le chandail rayé, les grosses chaussures dans lesquelles il avait à plusieurs reprises trébuché sur les pavés inégaux. Elles étaient raides et dures, et il ne sentait pas le sol sous ses pas. René l’avait à chaque fois rattrapé par le bras en riant et, tout au long du chemin, il n’avait pas arrêté de bavarder et de lui adresser ce large sourire qui dévoilait le trou laissé par les deux dents qui lui manquaient.
Le jeune Indien n’appréciait guère le contact des habits neufs, mais il était soulagé de voir que les autres hommes étaient vêtus comme lui. Si la veste et le pantalon avaient été un peu plus longs, il aurait presque eu l’impression d’être l’un d’entre eux. En tout cas, en se tenant parfaitement immobile, il avait le sentiment d’être plus ou moins invisible.
Soudain, l’esprit clair, il revit la parade du Wild West Show entre la gare et le chapiteau. Il se sentait fier alors, fier d’être un Lakota, fier d’appartenir à la troupe, fier de son apparence. Il attendait avec impatience l’occasion de montrer à ces nouveaux wasichus ce qu’il savait faire afin qu’ils ne l’oublient pas de sitôt.
Le petit homme – René – était en train de se disputer avec une vieille femme aux épaules drapées d’un châle noir, penchée au-dessus d’une pile de petits poissons argentés. Elle tendit un doigt crochu vers le marchand de poisson et dit quelque chose d’une voix chevrotante. René leva les bras au ciel, éclata de rire, puis ramassa un tas d’anchois à l’aide d’une mesure. La vieille femme surveilla la balance d’un œil soupçonneux, encore qu’elle paraissait avoir obtenu ce qu’elle désirait.
Le jeune Indien semblait à présent perdu dans ses pensées. Prenant conscience de la situation qui était la sienne, il avait éprouvé un choc aussi violent qu’une ruade en pleine poitrine. Pour se donner en spectacle, il s’était donné en spectacle, honteusement même. Pendant ses jeunes années – il y avait si peu d’hivers de cela – il était souvent tombé de cheval, mais sur la piste, jamais, sauf quand il se faisait « tuer » et qu’il devait simuler la chute. Et jamais il n’avait été malade au point d’être tout près de passer dans le monde réel. Et maintenant, au lieu de se trouver quelque part en compagnie de ses amis lakotas, il se tenait là, dans un marché qui empestait le poisson.
La veille, il avait un instant envisagé de s’enfuir. Il ne lui aurait pas été bien difficile de se glisser hors de la maison plongée dans le noir – l’homme et sa femme dormaient dans leur chambre de l’autre côté de l’escalier –, mais pour aller où ? Il avait eu un aperçu de ce qu’était la liberté après s’être échappé de la maison des malades. Il avait eu froid et faim sans pour autant être guéri. Si l’akecita ne l’avait pas emmené dans la maison de fer, il serait sans doute mort. Et la mort, il l’avait appelée un instant de tous ses vœux, seulement, comment dans ce cas sa nagi aurait-elle retrouvé le chemin de chez lui ? C’était ce qui, en définitive, l’empêcherait toujours d’accepter ou de rechercher la mort.
Charging Elk regarda le ciel devenu bleu, puis le petit marchand de poisson qui lui tournait le dos. Il ne se sentait pas prisonnier comme dans la maison de fer. Il n’y avait pas de verrou à la porte de sa chambre. Hier soir, quand le petit homme l’avait raccompagné dans le couloir après le dîner, il avait prêté l’oreille, mais il n’avait perçu que le léger bruit de la porte qui se refermait – pas de clé qui tournait dans la serrure, pas de verrou qui se mettait en place avec un cliquetis métallique. Mais que faisait-il chez ces gens ? Il avait l’impression d’être comme avec Strikes Plenty au Bastion, ou comme avec ses parents avant qu’ils capitulent et se rendent à Fort Robinson. Il se sentait libre, et pourtant il restait avec eux, comme si lui et eux étaient de la même famille.
Pourtant, il savait que la femme ne l’aimait pas. Il l’avait lu dans ses yeux, entendu dans sa voix. Dès qu’il était entré en compagnie de Costume Marron dans la grande pièce du chef akecita, il l’avait deviné à sa bouche pincée, à la manière dont elle avait détourné le regard. Et quelle raison aurait-elle de l’aimer ou de ne pas l’aimer ? Qu’était-il pour elle ? Ce qui l’étonnait, en revanche, c’était le comportement du petit homme qui s’occupait tout le temps de lui, qui ne cessait de jacasser dans sa langue alors qu’il devait bien savoir qu’il ne comprenait pas un traître mot de ce qu’il racontait. René semblait l’aimer beaucoup. Mais pourquoi ? Il n’était plus quelqu’un d’important, un homme que le public admirait bouche bée, les yeux écarquillés.
« Monsieur ? »
Charging Elk contemplait une tête de cheval dorée accrochée au-dessus d’une boutique située de l’autre côté de la rue. À l’intérieur, un homme vêtu d’un tablier blanc taché de sang, et qui n’avait qu’une couronne de cheveux, découpait des quartiers de viande rouge. Le spectacle faisait saliver le jeune Indien. La dernière fois qu’il avait mangé de la vraie viande remontait à si loin qu’il ne s’en souvenait même plus.
« Monsieur ? »
Il pivota. La marchande de fromages à la jambe plus courte que l’autre se tenait derrière la pile de caisses qui séparait les deux éventaires. Elle tendait vers lui sa main dans le creux de laquelle reposaient une blague à tabac en toile ainsi que du papier à cigarette. Elle le regarda et fit un petit signe de tête, désignant ce qu’elle avait dans sa paume. Charging Elk s’avança alors vers elle. Il était demeuré si longtemps immobile qu’il avait les jambes engourdies par le froid. Un rayon de soleil éclairait à présent l’étal de la jeune femme dont le visage baignait dans l’éclat doré. Il prit la blague et le tabac, se roula une cigarette, puis les lui rendit.
« Merci, madame », dit-il sans plus réfléchir. Broncho Billy leur avait expliqué qu’il s’agissait d’une formule de politesse. Il était lui-même étonné d’avoir prononcé les mots avec tant de facilité. « Tabac, reprit-il. Merci beaucoup, madame. »
La jeune femme gratta une allumette et lui présenta la flamme en disant quelque chose qu’il ne comprit pas. « Merci, madame », fit-il de nouveau. Il laissa son regard s’imprégner des traits de la jeune femme, ce qui ne manqua pas de le surprendre également. Elle lui sourit, et il lui rendit son sourire. Son visage portait les traces de ce que les Indiens appelaient la maladie des croûtes blanches ou maladie de l’homme blanc, une maladie que beaucoup parmi la génération des parents de Charging Elk avaient eux aussi attrapée. Elle avait tué un grand nombre des gens de son peuple, dont la majorité des membres de sa famille. Charging Elk, en effet, n’avait pas connu ses grands-parents et, du côté de sa mère, il ne lui restait qu’un oncle et deux cousins. Après la bataille de l’Herbe Grasse, l’oncle en question avait épousé une Hunkpapa et était parti vivre parmi les siens à Standing Rock. Il n’avait revu ni son oncle ni ses cousins depuis l’âge de onze hivers. Douze autres hivers s’étaient écoulés, et il ne pensait presque plus jamais à eux, comme s’ils appartenaient à un passé trop lointain.
« Il n’y a pas de quoi », dit la jeune femme. Malgré sa peau grêlée, Charging Elk la trouvait plutôt séduisante quand elle souriait. « Marie-Claire », ajouta-t-elle, sans qu’il comprenne que c’était son prénom, car elle ne s’était pas désignée à l’exemple des autres. Elle répéta ces deux mots et il eut un petit sourire. Il aimait bien ses longs cheveux qui retombaient en cascade sur la mante à carreaux couvrant ses frêles épaules. Lisses et brillants, ils lui rappelaient l’obsidienne dans les Paha Sapa. Repensant à ses propres cheveux noirs, il esquissa le geste de les toucher, mais il se souvint à temps qu’ils dépassaient à peine de sous son bonnet. Il se sentit rougir de honte et il détourna la tête. Il tira sur sa cigarette, se demandant si on lui permettrait de se laisser repousser les cheveux. Peut-être que, en définitive, il était quand même prisonnier du petit Français si bavard. Il jeta un coup d’œil à la dérobée en direction de la marchande de fromages – il lui était soudain reconnaissant de n’avoir pas peur de lui –, mais elle était maintenant occupée avec la vieille femme au doigt crochu.
Ce jour-là, Madeleine Soulas avait quitté le marché de bonne heure. On avait besoin d’elle uniquement quand il y avait beaucoup de poisson et beaucoup de clients. François était un excellent employé, mais il ne possédait pas les qualités nécessaires pour faire un bon vendeur. Calme et renfermé, il préférait installer l’étal, préparer les poissons, ranger les caisses, piler la glace et nettoyer partout à fond. En tout cas, Madeleine aimait bien François, et quand elle faisait un gâteau, ce qui était assez rare, elle lui en réservait toujours une part. Il n’avait jamais mis les pieds chez eux, bien que René l’eût plus d’une fois invité. Peut-être que, en vieux célibataire qu’il était, il ne se sentait pas à l’aise au sein d’un univers familial.
Madeleine était en train de faire un cake. En général, elle se lançait dans la pâtisserie surtout quand elle était contrariée. Réunir les ingrédients, chacune des petites étapes, mesurer, malaxer, battre, décorer, lui permettait de laisser ses pensées vagabonder. Aujourd’hui, elle était trop préoccupée et avait trop de soucis en tête. Certes, Charging Elk ne resterait pas longtemps chez eux – et plus tôt il partirait, mieux cela vaudrait –, mais elle s’inquiétait de la réaction des enfants face à ce sauvage. En outre, elle en voulait à René de les exposer à un tel choc quand ils rentreraient de l’école. Dieu merci, elle avait eu la présence d’esprit de les envoyer hier soir chez leur grand-mère, sinon, ils auraient sans doute eu des cauchemars toute la nuit. Madeleine se les imaginait très bien : des sauvages peinturlurés pourchassant en hurlant de monstrueux bisons ou, pire, de braves pionniers inoffensifs. Tandis qu’elle fouettait les œufs avec une férocité inhabituelle, elle songeait : Bon, Chloé pourra dormir à côté de moi, cette nuit. Quant à René, il couchera où ça lui plaira. Du moment que les enfants sont en sécurité.
Elle écarta d’un revers de main une mèche de cheveux qui lui tombait devant les yeux. Je vous en prie, Sainte Vierge, je vous en prie. Elle eut la surprise, et la colère, de voir une larme s’étaler à la surface de la pâte.
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