À La Grâce De Marseille
Chapitre 7
Franklin Bell, installé dans un petit fauteuil Empire inconfortable, regardait Agnès Devoe, la secrétaire du consul général, préparer le thé devant un buffet. Il avait l’impression qu’il se préparait quelque chose. C’était peut-être en raison de l’heure inhabituelle : quatre heures et demie par une après-midi sombre et pluvieuse de janvier. En temps normal, Archibald Atkinson quittait le consulat vers le milieu de l’après-midi, soit pour aller prendre le thé avec des officiels américains venus en visite, soit pour se rendre à une réception donnée par telle ou telle organisation française – ou encore pour regagner son bel appartement de la rue de la République. C’était un vieil homme d’aspect sympathique aux capacités physiques limitées par l’âge et l’embonpoint qui rentrait souvent de bonne heure à son domicile afin de retrouver sa femme qui souffrait de nombreuses allergies. Il avait un jour confié à Bell que le médecin leur avait conseillé d’aller vivre sous un climat sec, car Marseille était sans doute l’un des pires endroits au monde pour les personnes atteintes d’allergies – climat sec mais beaucoup de pollens en été, climat humide et venteux en hiver. Ravi par cette nouvelle, Bell en avait naturellement déduit que le vieil homme s’apprêtait à quitter Marseille, ou peut-être même à prendre sa retraite et à retourner aux États-Unis. Mais un an et demi plus tard, il était toujours là et Bell était toujours vice-consul.
Il éprouvait un sentiment comparable à celui qu’il avait éprouvé ce jour-là, une attente qui lui faisait battre le cœur. Comme il ne se passait pratiquement jamais rien au consulat en dehors du train-train quotidien, Bell avait appris à dominer ses espoirs et ses rares accès d’optimisme invariablement étouffés par la réalité des tâches routinières. Réprimant une grimace, il repensa à ses vains efforts en vue de conquérir l’adorable mais inaccessible Margaret Whiston. Il suivit des yeux Agnès qui posait une tasse de thé devant Atkinson.
Agnès, au moins, était quelqu’un à qui l’on pouvait se fier, fidèle comme un vieux cheval. Bien qu’elle n’eût que trois ou quatre ans de plus que lui, Bell la considérait comme une vieille fille, probablement parce qu’elle avait déjà assumé l’emploi de secrétaire auprès de trois consuls successifs sans avoir jamais manifesté le moindre signe d’attachement envers l’un d’entre eux – ou envers qui que ce soit, d’ailleurs. Elle était grande, maigre, raide comme un piquet, encore qu’elle possédât une luxuriante chevelure blonde qu’elle coiffait en chignon.
« Alors, Frank, où en sommes-nous avec les producteurs de chanvre ? » Le consul général, revenant des toilettes, était encore essoufflé. Bell estimait qu’il devait peser dans les cent vingt kilos. Son ventre débordait sur son pantalon, et avec sa petite tête au crâne rasé, son nez retroussé et ses doigts boudinés, on aurait dit un gros bébé rose affligé de rouflaquettes. Malgré son physique ridicule, il commandait le respect de tous ceux qui s’entretenaient avec lui au-delà de quelques minutes. À soixante-six ans, il avait l’esprit vif et pénétrant.
« Toujours au même point, répondit Bell. Monsieur Latrielle désirerait expédier le produit fini, mais les corderies de Boston ne veulent que la matière première. Pour le moment, nous sommes dans une impasse, mais nous nous efforçons de débloquer la situation. » Agnès posa une tasse de thé devant lui. Le dos de ses mains était sillonné de fines veines bleues et sa peau paraissait un peu plus cireuse – presque translucide – que dans son souvenir. « Merci, Agnès.
— Très bien, Frank. Il faut que nous parvenions à régler cette affaire le plus rapidement possible. Vous connaissez nos Irlandais, ils sont aussi têtus que les Marseillais.
— J’ai rendez-vous avec Latrielle demain à midi. J’ai l’impression qu’il est prêt à mettre un peu d’eau dans son vin, même s’il continue à soutenir qu’il n’est pas rentable d’expédier seulement la matière première. Je pense qu’il se livre à une ultime tentative. » Bell nota alors qu’Atkinson l’écoutait distraitement, ce qui ne lui ressemblait pas. Il se demanda si la santé de la femme du consul général ne se serait pas brusquement dégradée, et il fut une nouvelle fois empli d’un fol espoir auquel se mêlait cependant un léger sentiment de culpabilité. Il but une petite gorgée de thé afin de meubler le silence qui s’était instauré. Il s’attendait plus ou moins à entendre Atkinson prononcer une phrase du genre : « Je suis ici depuis trop longtemps, Frank. Il est temps pour moi de rentrer au pays, et je vous confie les clés de la maison. » Le moment était-il enfin arrivé ? Il jeta un coup d’œil à la dérobée sur Agnès qui, assise derrière le petit bureau, prenait des notes en sténographie.
En fait, Atkinson se borna à se pencher au-dessus de la surface cirée de son bureau en acajou pour faire glisser vers son vis-à-vis une feuille de papier tout en déclarant d’une voix lasse : « Nous avons un problème. »
La première chose que Bell remarqua, ce fut le nom figurant dans le coin supérieur gauche, inscrit d’une écriture soignée : Charging Elk. En dessous, il y avait un tampon : Ville de Marseille – Archives. À droite du nom et du tampon, en lettres capitales, trois mots accrochèrent son regard : ACTE DE DECÈS, suivis de : de Charging Elk. Il leva les yeux sur Atkinson dont il croisa le regard fixé sévèrement sur lui. Il s’empressa de retourner à la lecture de l’acte de décès : « 6 janvier 1890… décédé à Marseille, ce matin, à quatre heures, à l’Hôpital de La Conception, âgé de trente-neuf ans. Indien de la troupe de Buffalo Bill. Célibataire ; né dans le Dakota (États-Unis d’Amérique) ; de passage à Marseille ; fils de…» L’espace était laissé en blanc. À supposer qu’il se fût réellement agi de Charging Elk, comment aurait-on pu savoir qui étaient ses parents ?
Bell, soulagé, s’adressa à Atkinson avec un sourire : « Il y a eu une confusion. C’est Featherman. Il est bien mort le 6, et il avait bien trente-neuf ans. Je l’ai lu sur la fiche que les responsables du Wild West Show avaient fournie à l’hôpital. »
Le consul général, les coudes plantés sur les bras de son fauteuil en cuir, avait joint les mains devant son visage. Il avait les yeux mi-clos, les paupières lourdes. Bell, qui n’était pas habitué à le voir ainsi, éprouva soudain une vive inquiétude. Pourquoi Atkinson prenait-il un air si grave à propos d’une simple erreur d’identité ?
« Je me rendrai demain matin dès la première heure à l’hôpital pour demander qu’on rectifie. Ils ont dû intervertir les deux dossiers. Il n’y aura aucune difficulté. »
Atkinson croisa les doigts et fit craquer ses jointures. Après quoi, il prit sa tasse de thé et fit pivoter son fauteuil vers les larges fenêtres qui donnaient sur un jardin. Bell suivit la direction de son regard. Les branches d’un platane soigneusement élagué se dressaient dans le ciel. Les Français, au moins, étaient d’excellents jardiniers et les espaces publics étaient toujours fort bien entretenus.
« Je suis en poste dans cette ville depuis neuf ans, Frank. » Le vieil homme, profondément enfoncé dans son fauteuil, paraissait s’adresser au platane. « Et j’ai appris – souvent à mon grand amusement – que rien ici n’est jamais simple. Et si nous, je veux dire le consulat américain, existons, c’est précisément pour, dans la mesure du possible, rendre les choses simples. Nous nous efforçons de faciliter les échanges commerciaux, nous mettons de l’huile dans les rouages, nous veillons à ce que les Américains soient bien traités sans pour autant nous attirer les foudres des fonctionnaires, des industriels ou des cultivateurs. Parfois, il nous faut même recourir aux pots-de-vin, pas nécessairement sous forme de dessous-de-table, du reste, mais vous seriez surpris si je vous racontais tout ce que j’ai dû promettre à ces gens-là, Frank. » Bell entendit un petit bruit, presque un gloussement, s’élever du fauteuil d’où ne dépassait que le sommet du crâne chauve et luisant du petit homme replet. « Les choses finissent par se faire, mais quelquefois je me demande si le jeu en vaut la chandelle, Frank. »
Bell était maintenant plus dérouté qu’inquiet. Qu’est-ce qui pouvait bien motiver ce discours ? L’histoire du certificat de décès ne posait pas de véritable problème. Peut-être que le vieil homme en avait assez des incessantes tracasseries, des efforts à déployer pour organiser les importations et les exportations, pour améliorer les relations entre Français et Américains. C’est vrai, Marseille ne ressemblait pas du tout aux autres endroits où Bell avait été en poste. Le Panama était encore virtuellement une colonie, mûre pour être pressée : les Américains achetaient pour rien la totalité des productions de café, de sucre et de bananes. De même, au Pérou, ils avaient quasiment le monopole sur le guano et les gisements de nitrate. Quant au Maroc, le pays ne possédait pas de ressources justifiant qu’on entre dans l’un de ces éternels conflits avec les Espagnols, les Français ou les Anglais. Marrakech avait donc été une sinécure, mais c’était là que Bell s’était rendu compte avec quelle facilité il aurait pu devenir l’un de ces zombis suffisants qu’il avait croisés tout au long de sa carrière au sein des services diplomatiques. Il y avait des pays, des climats qui semblaient encourager ce genre d’indolence, d’absence d’ambition, à n’importe quel âge, tandis qu’on se prélassait sur la véranda de quelque paradis lointain où les employés devenaient des domestiques et où, par les chaudes après-midi, les verres commençaient à défiler dès cinq heures.
Bell se permit un petit sourire en dépit de son désenchantement – il n’avait pas gravi les échelons comme il se l’était imaginé en rejoignant le corps diplomatique à sa sortie de l’université de Yale, encore que ce poste à Marseille marquât une étape dans la direction espérée. Il régnait dans cette ville une animation extraordinaire, des bateaux arrivaient, les cales bourrées de marchandises en provenance de tous les coins du monde, tandis que d’autres appareillaient vers de lointains pays, y compris l’Amérique. Depuis l’ouverture du canal de Suez une vingtaine d’années auparavant, Marseille était devenu l’un des plus importants ports d’Europe. Bell allait de temps en temps se promener sur les quais encombrés de tonneaux d’huile d’olive, de barriques de vin, de ballots de peaux tannées et de caisses de savon de Marseille qu’on chargeait à bord des bâtiments en partance. Il ne se lassait pas du spectacle de toute cette activité, et il désirait avec force rester ici quelques années de plus. Il se prêterait volontiers aux combines qui semblaient avoir usé le vieil homme. Lui, il possédait encore le brio nécessaire – ainsi que les connaissances à défaut de l’expérience – pour prendre la tête des affaires consulaires. Il suffirait qu’on lui donne enfin sa chance !
Dans la pénombre et le calme de la pièce aux riches lambris, éclairée par un unique lustre électrique suspendu au haut plafond, Bell demeura plongé dans sa rêverie. Il avait cependant conscience du grattement du crayon de la secrétaire qui lui paraissait davantage occupée à transcrire ses pensées qu’à remplir quelque tâche administrative. À l’idée qu’on puisse ainsi lire en lui, il revint à la réalité et fixa son regard sur le buste en plâtre de Benjamin Franklin qui, un peu plus d’un siècle auparavant, avait été le premier ambassadeur américain en France. Bizarrement, le crâne chauve familier et la frange de longs cheveux tombant sur le col de la redingote lui rappelèrent l’officine des cartomanciens sur la Canebière. Il avait en effet aperçu un buste dans la vitrine, juste devant les rideaux de velours rouge, mais ce n’était certainement pas celui de Benjamin Franklin.
Au moment où Bell se disait qu’on avait dû lui signifier sans qu’il s’en rende compte la fin de l’entretien, Atkinson fit tournoyer son fauteuil avec une énergie surprenante avant de reposer presque brutalement sa tasse sur la soucoupe. Bell sursauta.
« Si, si, Frank, nous avons un problème, déclara le consul général. Un sérieux problème. J’ai déjà envoyé quelqu’un – Horgan du service des affaires intérieures – à La Conception, et le médecin qui a signé ce papier… (Il pointa un index criblé de taches de rousseur sur le certificat de décès.)… lui a affirmé catégoriquement que l’homme décédé le 6 janvier était bien votre Indien, ce Charging Elk. »
Bell ne manqua pas de noter le « votre » Indien et la menace que cela impliquait : il était responsable de Charging Elk quoi qu’il arrive. Un frisson de peur lui parcourut l’échine. Il n’était cependant pas disposé à accepter les conséquences d’événements qui échappaient à son contrôle. « Il est clair que le médecin se trompe. Je vais aller le trouver. Nous savons parfaitement que c’est Featherman qui est mort le 6. » Bell avait utilisé le « nous » à dessein, afin de partager les responsabilités éventuelles. Mais il ne savait toujours pas où se situait le problème. Mon Dieu, qu’est-ce qui clochait dans cette affaire ?
« Vous ne comprenez pas, Frank, le médecin cherche à rattraper à tout prix sa connerie – excusez-moi, Agnès –, et il refuse d’admettre qu’il s’est trompé en signant le certificat de décès. Horgan m’a dit qu’il avait fait toute une histoire, nous accusant de mettre en doute son honnêteté, son professionnalisme, et cetera. Il a pratiquement fichu Horgan dehors. » Atkinson émit de nouveau ce curieux gloussement qui ne semblait en aucun cas exprimer la gaieté. Bell était étonné de ne pas avoir remarqué cette manie plus tôt.
« Donc, aux yeux de notre bon docteur, de la ville de Marseille et de la République française, naturellement, Charging Elk est bel et bien mort. » Comme quelques instants plus tôt, le consul général joignit les mains devant son visage, puis regarda Franklin Bell droit dans les yeux : « Alors, que comptez-vous faire à ce sujet, Frank ? »
L’intéressé ne savait quoi répondre. Le consul avait l’air de vouloir lui faire endosser la responsabilité de l’intransigeance du médecin. Il se demanda ce qu’on pouvait lui reprocher : peut-être, à la rigueur, le fait que Charging Elk se soit évadé de l’hôpital. Je suppose que le vieux s’imagine que c’est aussi ma faute, se dit-il. C’est vrai que j’ai été rendre visite à l’Indien à l’hôpital en compagnie de notre officier de liaison français, mais comment aurions-nous pu savoir qu’il ne parlait ni anglais ni français ? Bell, les lèvres pincées, reporta son attention sur le buste de Benjamin Franklin. Bon sang ! songea-t-il. Si seulement j’avais pu communiquer avec Charging Elk. Si j’avais pu lui dire qu’il retrouverait bientôt la troupe du Wild West Show, il se serait sûrement calmé et n’aurait pas quitté ainsi l’hôpital. Mais comment aurais-je pu ? Et de toute façon, comment aurais-je pu empêcher le médecin de décréter que l’homme décédé à La Conception était Charging Elk et non Featherman ?
Un curieux mélange d’appréhension et de colère envahit le jeune vice-consul. Jamais il ne s’était trouvé dans une telle situation. Il se rappelait toutefois avoir entendu dire de la bouche de quelque vieil employé du consulat que Atkinson se sentait frustré qu’on ne lui eût pas offert une ambassade dans un pays digne de ce nom. Il possédait d’excellents états de service et ne s’était jamais attiré le moindre reproche. Au début, il avait gravi rapidement les échelons, mais il était maintenant coincé à Marseille où il finirait vraisemblablement sa carrière. On se moquait de lui parce qu’il paraissait ignorer que les nominations relevaient surtout de la politique. Bien peu parmi les diplomates de carrière – et encore moins parmi ceux issus des services consulaires – accédaient à la fonction d’ambassadeur. C’était un fait qu’on ne pouvait pas nier. Et Bell, mécontent de servir en quelque sorte de bouc émissaire, éprouvait un profond sentiment d’injustice.
Il se sentait d’autant plus déçu qu’il se considérait comme le protégé d’Atkinson. Il en avait davantage appris sur le métier au cours de ses trois premiers mois ici que durant les neuf années passées au sein des services diplomatiques. Certes, Atkinson et lui n’étaient pas devenus des amis intimes, mais on ne s’attendait pas à établir des relations de cet ordre avec son supérieur hiérarchique, et en particulier lorsqu’il y avait une telle différence d’âge. Bell pensait qu’il existait cependant entre eux un respect et une compréhension mutuels, et peut-être même quelque chose qui pourrait ressembler à des rapports entre un père et un fils, ou, du moins, entre un mentor et son élève. Sa désillusion n’en était que plus vive.
« Dois-je comprendre, monsieur, que je suis accusé de… comment dire… de manque de jugement ? De n’avoir pas respecté les procédures habituelles ? Mais enfin, pour autant que je le sache, Charging Elk est vivant, logé temporairement dans une famille française dans l’attente de pouvoir rejoindre la troupe du Wild West Show. Je suppose que les autorités de ce pays font ce qu’il faut pour lui procurer les papiers qui lui permettront de partir le plus tôt possible. Tout me paraît donc en ordre. »
Au cours du silence qui suivit sa déclaration, Bell entendit le crayon d’Agnès crisser sur le papier. Par l’un de ces curieux détours que prend parfois l’esprit dans les situations délicates, il songea soudain qu’elle devait être française. Devoe était bien un nom français, non ? Son anglais, toutefois, était impeccable. De plus, on n’aurait sans doute pas autorisé un ressortissant français à occuper un tel poste de confiance auprès du consul général.
« Tout d’abord, je ne vous accuse de rien, Frank. En aucun cas. » Atkinson se radossa dans son fauteuil avec un sourire, puis croisa les mains derrière sa nuque. Son gilet se tendit sur sa bedaine, laissant apparaître entre les boutons des ovales de chemise blanche empesée. Il semblait tout à coup parfaitement à l’aise, et Bell, quelque peu étonné, se surprit à espérer que le pire était passé. Le vieil homme poursuivit : « Le problème auquel nous devons faire face est assez simple : selon les autorités françaises, Charging Elk est mort. Vous et moi savons, naturellement, qu’il n’en est rien, mais je crains qu’il ne nous faille les en convaincre. Et je crains également que ce ne soit pas tâche facile et que nous ayons à faire preuve de beaucoup de tact : il faudra éviter de froisser davantage ce médecin tout en l’amenant lui, ou peut-être la commission médicale si besoin était, à rectifier l’acte de décès. Sinon… (Atkinson baissa la voix, comme s’il avait peur que quelqu’un écoutât aux portes)… nous ne pourrons jamais obtenir les documents nécessaires pour le faire sortir de France.
— Et Featherman ? » Une idée germait dans l’esprit de Bell. « Il y avait deux Indiens à Marseille, l’un est mort, l’autre est vivant. Si Featherman était en vie, est-ce qu’on aurait pu lui fournir les papiers ?
— Bien raisonné, Frank. Oui, je présume que oui. À en croire le médecin qui, pour votre information, se nomme Durietz, l’Indien qui nous occupe est Featherman.
— Dans ce cas, qui pourra savoir que ce n’est pas lui ?
— Je vois où vous voulez en venir. Je ne sais pas. Et je ne suis pas certain que l’idée me plaise. » Atkinson fit de nouveau pivoter son fauteuil pour regarder par la fenêtre. Dans le soir qui tombait, on ne voyait presque plus les branches nues du platane qui évoquaient à Bell les chandeliers à sept branches aux fenêtres des maisons du quartier juif près de chez lui à Philadelphie.
« Je ne pense pas que les Français se soucient de savoir quel Indien est vivant et quel Indien est mort. Je suis désolé d’avoir à le dire, mais pour eux, un Indien en vaut un autre.
— Et pour nous, Frank ? demanda Atkinson d’une voix lasse. Vous croyez que c’est différent ? »
Bell comprit que sa remarque avait paru trahir un froid détachement et il s’empressa de corriger cette impression : « Bien sûr que oui, monsieur. Je cherchais simplement une solution qui permettrait à Charging Elk de rejoindre les membres de la troupe. À cette fin, ne vaudrait-il pas mieux qu’il endosse l’identité de Featherman plutôt que d’avoir à combattre les lourdeurs de l’administration ? Je prends sincèrement à cœur les intérêts de Charging Elk, et je suis persuadé qu’il souhaiterait être rapatrié le plus vite possible, quels que soient les moyens à mettre en œuvre. » Un autre argument lui vint à l’esprit, fondé sur davantage qu’une simple intuition. « J’ai aussi le sentiment que la famille Soulas aimerait que les choses s’accélèrent un peu. Nous leur avions laissé entendre que Charging Elk ne resterait chez eux que pour un court laps de temps – une question de jours –, et près de trois semaines se sont déjà écoulées. Madame Soulas, en particulier, semble commencer à s’inquiéter. »
Pour la première fois, les paroles de Bell eurent l’air de susciter une réaction favorable de la part du consul. Il se replaça devant son bureau, s’empara du certificat de décès, puis redressa lentement la tête pour dévisager son vis-à-vis. Cette fois, une lueur d’amusement, et peut-être même d’admiration, brillait dans ses yeux.
« Qui sait si vous n’avez pas raison sur ce point, Frank. Bon, voyez cela avec James, puis revenez m’en parler. Nous finirons bien par régler ce problème d’une manière ou d’une autre. »
Le jeune vice-consul étouffa un gémissement de désespoir. Winton James, l’attaché aux affaires juridiques, était un quaker de l’âge de Bell, et un bureaucrate patenté. Jamais il n’accepterait d’entériner son plan. Atkinson pourrait passer outre à ses objections, mais il ne le ferait pas. Sa seule chance, c’était que James se figurât – et Bell ne manquerait pas de donner un petit coup de pouce en ce sens – que l’idée venait du consul général.
Atkinson enfilait déjà son manteau, un coûteux pardessus noir en cachemire avec un col en peau de phoque. Il s’étudia un instant dans la glace à côté de la porte, puis coiffa sa tête chauve d’un chapeau melon qu’il inclina selon l’angle voulu. Il prit son parapluie au pied du porte-manteau et, s’appuyant dessus, jeta un regard à Bell dans le miroir. « Bonne nuit, Frank. Voyez ce que James pense de votre idée. Elle pourrait être intéressante, je dirais. » Il ouvrit la porte et s’arrêta sur le seuil. « À bientôt, Agnès. Mettez le certificat de décès dans le coffre, voulez-vous ? Et n’oubliez pas votre parapluie. Bonsoir, tout le monde. »
Bell regarda le consul s’éloigner dans le couloir désert. Le stuc gris acier des murs semblait plus froid que de coutume sous la pâle lumière dispensée par l’unique lustre. Il se tourna pour prendre congé d’Agnès qui était en train de ranger le bureau du vieil homme. Son visage étroit au nez en bec d’aigle ne trahissait rien. Dans sa longue jupe et son corsage à col montant, elle avait un côté maîtresse d’école, et Bell se l’imaginait très bien qui effaçait un tableau noir après le départ du dernier élève.
« Bonsoir, Agnès.
— Bonne nuit, Mr. Bell. » Elle ne s’interrompit pas dans sa tâche.
Bell resta quelques secondes immobile sur le pas de la porte, sans savoir exactement ce qu’il voulait. Son regard effleura le bureau, puis alla se poser sur les longs traits de pluie qui sillonnaient les hauts carreaux. Il se demanda ce qu’Agnès pensait lorsqu’elle prenait des notes au cours de réunions comme celle-ci. Admirait-elle la façon dont les hommes conduisaient les affaires consulaires ? Considérait-elle au contraire que tout cela était stupide et que les hommes étaient des idiots ? Et surtout, que pensait-elle de lui ? N’avait-il pas montré à quel point il avait l’esprit tortueux ? Brusquement, il attachait de l’importance à l’opinion qu’elle avait de lui.
Elle s’empara du certificat de décès et se dirigea vers le gros coffre-fort logé dans l’alcôve derrière la porte ouverte. Remarquant alors la présence du jeune homme, elle dit, sans manifester la moindre surprise : « Vous êtes encore là ?
— Oui, je réfléchissais…» Bell se tortura les méninges. « Il… il pleut. Voulez-vous que je demande à Robert de vous héler un fiacre ? »
Le platane avait disparu dans les ténèbres qui régnaient au-delà des fenêtres dégoulinantes de pluie, mais Bell s’imaginait presque sentir l’odeur de bois humide et de terre détrempée. Il avait l’impression d’avoir été humilié tout en ignorant pourquoi. Cette histoire, en définitive, ne relevait que des affaires consulaires habituelles. Alors pourquoi éprouvait-il ce sentiment ? Il guetta un moment la réponse d’Agnès, puis il partit au pas de course.
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