À La Grâce De Marseille
Chapitre 5
Deux jours après sa parution dans Le Petit Marseillais, l’histoire du « pauvre hère » perdu dans les « entrailles » de la préfecture n’avait toujours pas suscité beaucoup de réactions, à l’immense déception du jeune reporter. Dans ses rêves les plus fous, il avait imaginé qu’elle soulèverait une vague d’indignation et qu’on assisterait à des manifestations monstres devant la préfecture et sur la place du palais de Justice ainsi qu’à des défilés organisés par les syndicalistes et les socialistes, et peut-être même à la venue du ministre de la Justice, arrivé tout exprès de Paris. Plus sérieusement, il s’était au moins attendu à un sursaut d’indignation de la part des Marseillais qui se rassemblaient souvent afin de protester contre ceci ou cela, l’augmentation du prix du pain ou les limitations de la quantité d’ordures qu’on avait le droit de déposer au bord du trottoir.
Bien que l’article n’eût pas provoqué le scandale espéré, il amena cependant quelques personnes à se réunir devant la préfecture, conduites par un vieux prêtre qui évoqua le traitement honteux et inhumain infligé au Peau-Rouge, l’une des plus simples parmi les créatures de Dieu. Il parla de compassion et de pitié, de prière et de pardon. Il continua de discourir, gratifiant la petite foule d’un sermon qui concernait davantage le sort des sauvages et des barbares à travers le monde, qui figuraient tous parmi les plus simples des créatures de Dieu, que celui réservé à ce Peau-Rouge en particulier.
Saint-Cyr, se tenant légèrement en retrait, compta le nombre des personnes présentes qui, malheureusement, semblaient toutes approuver ce prêche. Elles n’étaient guère plus d’une vingtaine, ce qui ne fit qu’accroître sa déconvenue, aussi décida-t-il de doubler ce chiffre dans son prochain papier. Cinq gardiens de la paix montaient la garde devant les portes de la préfecture. Peut-être pourrait-il également aborder le sujet de la répression, de la violence latente, mais alors même qu’il prenait des notes, il se demandait s’il ne ferait pas mieux de tirer un trait sur ses ambitions de carrière journalistique.
Au début, son rédacteur en chef n’avait guère paru s’émouvoir de l’histoire de Charging Elk. Encore qu’on pût attribuer cela à un aspect de la personnalité de cet homme qui, en réalité, avait l’air de n’en posséder aucune. Et quand Saint-Cyr demanda s’il pouvait écrire l’article lui-même, alors qu’il n’était qu’un modeste échotier et qu’il s’attendait à se voir opposer un refus brutal accompagné peut-être d’un petit rire méprisant, le rédacteur en chef demeura silencieux durant ce qui sembla une éternité, les mains jointes devant son visage lugubre. Avec son costume noir et son crâne chauve qui luisait sous la lampe, on l’aurait pris pour un entrepreneur de pompes funèbres plongé dans ses pensées cependant que sanglotait autour de lui la famille endeuillée.
Au moment où Saint-Cyr s’apprêtait à sortir à reculons du bureau exigu, à rebrousser chemin comme pour effacer ces pénibles instants, le rédacteur en chef se leva et frappa son bureau du plat de la main, faisant sursauter le jeune reporter.
« Vous vous en sentez capable ? demanda-t-il de sa voix de croque-mort.
— Oui, bien sûr, monsieur Grignan. Je ferai de mon mieux.
— Parfait. » Le rédacteur en chef consulta le petit réveil posé devant lui. « Vous avez deux heures. Quand vous aurez fini, portez-le à Fauconnier et dites-lui de faire les ajustements nécessaires. »
Saint-Cyr constata ensuite avec plaisir que Fauconnier, un journaliste chevronné, ne jugea pas utile d’apporter trop de modifications à son texte. Il se contenta de barrer les adjectifs « bestial » pour décrire le geôlier (« Sinon, la prochaine fois, il risque de vous bouffer tout cru ») et « insensible » pour qualifier l’ensemble de la police marseillaise. (« N’oubliez pas qu’on doit continuer à travailler avec elle, même si ce n’est qu’une bande de salauds insensibles »).
À la fin, Fauconnier lui administra une petite tape sur l’épaule en disant : « J’ai l’impression que vous êtes tombé amoureux de cet Indien. » Ce que le jeune homme prit pour un compliment.
Le soir, il fêta l’événement par une bouteille de champagne devant un plateau de fruits de mer, suivie d’une visite à Fortune qui lui jura avoir vu l’autre jour le Peau-Rouge en train de fouiller les ordures près du quai de Rive Neuve. Enfilant son kimono, elle ajouta : « Il était petit, sec et nerveux, les cheveux raides, l’air d’un Levantin, sauf qu’il portait un costume en plumes. »
Le lendemain matin, Saint-Cyr lut son article et se reprit à croire en son avenir de journaliste. Il était paru tel que Fauconnier et lui l’avaient rédigé, si ce n’était que les typographes avaient oublié une lettre au prénom de Borely, transformé en Amboise. Eh bien, Amboise ne s’en offusquerait sans doute pas, car c’était un flic correct. Cependant, lorsque Saint-Cyr entreprit sa tournée habituelle des commissariats, il perçut une sourde hostilité dirigée contre lui. À son grand désappointement, Borely n’était pas de service à la préfecture, mais à mesure que la journée s’écoulait, il regretta de moins en moins de n’avoir pas eu à affronter le sergent. Après tout, c’était lui qui l’avait autorisé à descendre dans les cachots pour rendre visite à l’Indien.
Le jeune reporter avait mal évalué la réaction de la police à son papier. Ce qu’il avait pensé n’être qu’un appel à arracher un homme aux conditions inhumaines de sa détention, avait été ressenti comme une gifle par l’ensemble des policiers. On lui avait néanmoins communiqué les rapports, mais à contrecœur.
Devant la préfecture, légèrement à l’écart de la poignée de manifestants, il referma son calepin et, perdant de son assurance, il se demanda si cela valait bien la peine d’envisager d’écrire un deuxième article quand on voyait le peu de réactions suscitées par le premier. Même s’il doublait le nombre des personnes présentes et leur attribuait davantage d’enthousiasme, il n’y avait guère de quoi en faire un papier. De plus, il n’avait rien trouvé sur Charging Elk. Le sergent de permanence s’était borné à déclarer qu’il ne savait rien sur le Peau-Rouge et qu’il ne s’occupait pas des prisonniers.
Et s’il était mort ? Saint-Cyr connut un moment de panique et, en dépit de la fraîcheur qui régnait à l’ombre des immeubles, il sentit la sueur perler sur sa lèvre supérieure. Peut-être que le sergent voulait dissimuler le fait que Charging Elk était déjà mort et qu’on était en train de creuser sa tombe dans le quartier des indigents ! Oui, bien sûr, c’était ça. Voilà pourquoi l’homme avait refusé de donner la moindre information. Le geôlier, cette brute, n’avait pas utilisé l’argent pour améliorer l’ordinaire de l’Indien, il l’avait empoché pour s’acheter du vin et des magazines licencieux. À quoi Saint-Cyr s’était-il donc attendu ? À ce que la police accorde un régime de faveur au sauvage ?
Malgré son affolement et le nœud qui lui nouait l’estomac, le journaliste en herbe commença à composer son article dans sa tête : « Où est le Peau-Rouge ? Pourquoi la police a-t-elle interdit à un humble reporter de rendre visite au sauvage nommé Charging Elk ? Aurait-elle quelque chose à cacher ? Se pourrait-il que l’Indien fût mort de faim, ou plus vraisemblablement de tristesse, dans les sinistres culs-de-basse-fosse de la préfecture ? Les Marseillais exigent une réponse à ces questions. L’Église se mobilise, ainsi qu’en témoigne l’importante manifestation qui a eu lieu sur les marches de la préfecture, à la tête de laquelle on a remarqué la présence des pères spirituels de la ville. Des syndicalistes et des socialistes ont été vus parmi la foule – une alliance contre nature qui réunit les citoyens outrés exigeant la libération du Peau-Rouge ou, du moins, qu’il soit remis à une institution plus soucieuse des droits de l’homme. Il est évident, même aux yeux d’un observateur impartial, que les Marseillais prennent à cœur le sort de ce pauvre sauvage qui, selon les apparences, continue à croupir dans une cellule de la préfecture. Quoi qu’il en soit, il est du devoir de votre serviteur de signaler que plusieurs parmi les manifestants prônaient la violence au cas où celle-ci serait nécessaire pour obtenir justice. À la police de prendre cet avertissement en compte. »
Demeuré dans l’ombre des bâtiments en face de la préfecture, Saint-Cyr noircissait à toute allure les pages de son carnet. Il avait l’impression que son premier papier avait constitué une sorte de prélude à celui qui allait suivre. Dans sa hâte de tout noter, il avait oublié la petite foule qui écoutait religieusement le prêtre, lequel, à présent, était lancé dans l’histoire du Christ et des marchands du temple.
Le jeune homme se serait-il penché sur son propre cas, il aurait compris qu’une petite guerre se déroulait en lui. Il venait de passer trois années d’une existence morne et étriquée dans une ville qu’il n’aimait pas à attendre d’épouser une fille à qui il ne pensait plus qu’une ou deux fois par semaine, et à mendier des informations auprès de la police. Et voici qu’il tenait la chance de sa vie. Il avait tous les éléments en main – il n’arrivait même pas à écrire assez vite pour noter tout ce qu’il avait à dire. Cette fois, il ne s’agissait pas d’un homme qui battait sa femme, ni d’un Levantin ivre qui coupait le nez d’un musulman. Non, c’était l’histoire qui ferait de lui un journaliste de plein droit – et peut-être même un journaliste célèbre.
D’un autre côté, il avait été sincèrement ému par le spectacle de Charging Elk dans sa prison. Il ne parvenait pas à oublier ses yeux noirs profondément enfoncés dans leurs orbites, le vide de leur expression et la manière dont ils évitaient de le regarder. C’étaient les yeux d’une bête à l’agonie, d’une bête résignée à mourir. Et lui qui s’était toujours imaginé qu’en toutes circonstances les yeux des vivants reflétaient l’espoir !
Dans son état d’exaltation, le jeune reporter ne se rendait pas compte qu’il en était venu à considérer l’homme emprisonné comme un animal traqué. Et, d’une certaine façon, il s’intéressait davantage à l’animal qu’à l’homme. S’il avait eu affaire à un Français, il l’aurait tenu pour une malheureuse créature victime d’une injustice. Charging Elk, lui, comme le simple animal qu’il était, n’avait aucune idée de ce qui lui arrivait. Incapable de comprendre les raisons de sa présence dans ce cachot, il ne pouvait ni protester, ni fournir d’explications, ni présenter sa défense.
Saint-Cyr n’avait pas conscience de ce conflit intérieur entre le journaliste cynique et l’être humain inquiet pour la vie de l’un de ses semblables. Pas plus qu’il n’avait conscience de penser à Charging Elk comme à une espèce de créature inférieure. À partir de cette petite manifestation devant la préfecture, il forgeait une histoire qui, espérait-il, romprait le terrible isolement dans lequel se trouvait le Peau-Rouge. N’était-ce pas une noble mission ?
De temps en temps, des gens dont on ne voyait que les jambes passaient devant la haute fenêtre de la cellule de pierre où était enfermé Charging Elk. Il avait commencé par remarquer que des ombres apparaissaient quelquefois contre le mur du fond où elles formaient comme une tache floue à peine perceptible, et lorsqu’il finit par comprendre qu’elles provenaient de l’extérieur, il y prêta davantage attention. Il resta de longues périodes les yeux rivés sur la fenêtre, et son cœur faisait un bond dans sa poitrine chaque fois que des jambes se matérialisaient ainsi. Il guettait avec une impatience grandissante ces moments qui le rattachaient au monde du dehors, un monde de lumière et d’air pur, un monde d’arbres et de ciel, un monde d’êtres humains. Il s’imaginait les propriétaires de ces jambes qui grimpaient un escalier vers une pièce où régnait une douce chaleur, remplie de fauteuils rembourrés et de mets délicats, ou bien qui descendaient vers le port pour embarquer à bord de l’un des bateaux de feu qui appareillerait pour l’Amérique où les passagers retrouveraient les grandes plaines des Lakotas.
Trois sommeils s’étaient écoulés depuis la visite de l’homme aux cigarettes. L’inconnu l’avait appelé par son nom, et il portait un gilet jaune lui évoquant les poitrines-jaunes qui, les matins d’été, chantaient si délicieusement au Bastion. Ces matins-là où Strikes Plenty et lui se prélassaient devant le feu à boire du café, à parler de femmes, de jeux et de leurs bons moments, lui semblaient appartenir à un lointain passé, alors qu’ils remontaient à moins d’un hiver. Charging Elk, le regard toujours fixé sur la fenêtre, était heureux que Strikes Plenty – et ses parents – ne puissent pas le voir dans cet état.
Deux jours durant, étendu sur la plate-forme à dormir, il avait chanté son chant de mort. C’était un chant puissant qui le ramenait dans son pays. Il ne sentait plus le froid, ne voyait plus les murs de pierre qui l’emprisonnaient. Il ne remarquait pas la présence du wasichu qui lui apportait de la soupe ou venait vider son seau de toilette. Une fois, l’un des gardiens, le gros, l’avait empoigné par le col de son manteau pour le mettre debout, puis il lui avait hurlé quelque chose en faisant des gestes menaçants avec son poing. Charging Elk avait continué de chanter sans se soucier de la haine qui se lisait dans les petits yeux pâles. Mais aujourd’hui, au troisième jour, son chant s’affaiblissait de plus en plus, et il craignait qu’il ne perde son pouvoir. Il ne sentait plus sa nagi s’élever au-dedans de lui, prête à prendre son envol pour le long voyage jusque chez lui.
Vers midi, il se produisit un événement qui l’incita à abandonner son chant de mort. Un gardien, en effet, entra dans sa cellule, portant une petite plate-forme et un plateau. L’homme sourit et lui parla doucement, le doigt pointé vers la fenêtre, puis vers le rayon de lumière qui jouait sur le mur d’en face. Après quoi, il désigna le plateau en se frottant le ventre. Charging Elk regarda alors ce que l’homme indiquait ainsi, et il vit de la vraie nourriture. Un oiseau rôti, de petites pommes de terre, une grosse tranche de pain et un morceau de chocolat. Il y avait également l’habituelle tasse de thé clair, mais aussi une petite bouteille qui semblait contenir du mni wakan. Elle ne comportait pas de papier autour avec des mots écrits dessus en français, mais on devinait le liquide rouge au travers de l’épaisse paroi. À côté était posé un verre. Le gardien, remarquant que l’Indien s’intéressait au vin, montra la bouteille, appliqua son pouce contre sa lèvre inférieure, puis renversa la tête en arrière. Ensuite, il sortit en riant.
Charging Elk n’avait rien avalé de consistant depuis plusieurs jours. Il avait bu le liquide de la soupe ainsi que le thé parce qu’il avait toujours soif, mais il désirait mourir afin d’échapper à cette prison de pierre et à ce pays étranger. S’il lui avait été facile de laisser le pain aigre et rassis de même que les choses informes qui flottaient à la surface de la soupe, à la vue et à l’odeur de vrais aliments, il se surprit à ne plus regretter d’être en vie. Affamé comme il l’était, il se demanda néanmoins s’il pourrait encore manger. Il avait l’impression que son estomac était devenu tout petit et tout desséché, pareil à un sac de cuir racorni.
Il contempla l’oiseau un long moment avant de trouver la force de poser les pieds par terre pour se mettre debout. Aussitôt, la tête se mit à lui tourner et un voile noir s’abattit devant ses yeux, ce qui, l’espace d’un instant, lui ramena en mémoire la maison des malades et la première fois où il avait essayé de se lever du lit de l’homme blanc. Ses côtes ne lui faisaient plus mal, mais il se sentait tout aussi faible. Il demeura immobile dans l’attente que les ténèbres se dissipent, puis il se baissa pour effleurer l’oiseau du bout des doigts, comme pour une caresse. Il était tout doré et son odeur emplissait la cellule exiguë. Charging Elk déchira un bout de peau et la goûta. Il craignait qu’il ne s’agisse d’une ruse de wasichu, destinée à l’empoisonner. La peau, cependant, délicieuse et bien grasse, lui rappela qu’il n’avait pas mangé de véritable graisse depuis longtemps.
Il prit l’assiette et alla s’asseoir sur la plate-forme à dormir. À Paris, il avait mangé à plusieurs reprises du poulet, mais il n’avait pas spécialement aimé cela. La viande blanche ne possédait pas la puissance de la viande rouge de bison ou d’orignal. Là, dans sa prison, pourtant, il dévora toute la peau, léchant ses doigts pleins de gras, puis il arracha une cuisse et la dévora de même.
Après avoir fini le poulet, il s’attaqua aux pommes de terre qu’il engloutit une à une, pratiquement sans les mâcher. Il mangea le pain noir, puis, ne quittant pas des yeux la bouteille de vin, il avala en deux gorgées la grande tasse de thé tout juste tiède.
Il fouilla dans la poche de son manteau à la recherche du paquet de cigarettes et des allumettes que Poitrine Jaune lui avait laissés. Il restait une cigarette. Il en étudia un moment la forme presque parfaite – sa rondeur, ses extrémités bien coupées. Lui-même, ainsi que les autres Indiens de la troupe, utilisait du tabac à rouler et ne parvenait jamais à atteindre une telle perfection. Il la glissa entre ses lèvres et gratta une allumette. L’idée d’adresser des prières, de pratiquer la cérémonie de yuwipi avec le tabac ne lui vint pas à l’esprit. Et, pour la première fois depuis de nombreux sommeils, il se sentit réchauffé, satisfait de son existence, ne désirant plus y mettre fin. Il ignorait ce qu’il allait devenir, mais pour le moment, il était en paix et ne se souciait pas du lendemain.
Le jeune Indien s’adossa au mur de pierre et regarda la fumée monter en volutes vers la fenêtre, comme portée par le rayon de lumière. Au milieu, il voyait les yeux de Poitrine Jaune, des yeux inquiets, presque effrayés par ce qu’ils lisaient sur le visage de Charging Elk. Il lui avait donné son tabac pour qu’il puisse prier, et maintenant, il lui donnait un repas de vraie nourriture et une bouteille de mni wakan. Charging Elk la boirait après avoir fumé, car il savait que Wakan Tanka avait envoyé Poitrine Jaune à son secours. Il sourit. Le Grand Mystère avait failli l’emporter après l’avoir soumis à de si rudes épreuves. Il lui avait fait entonner son chant de mort pour qu’il mette fin à ses jours, mais à présent, Il voulait que Charging Elk vive et continue à respirer l’air de cet étrange pays parmi ses étranges habitants. Peu de temps auparavant, pareille pensée lui aurait causé une immense tristesse, mais là, il se sentait heureux de pouvoir fumer sa cigarette et d’envisager une existence au jour le jour. Quoi qu’il arrive, il survivrait. Et, le moment venu, il retournerait chez lui auprès de son peuple. Wakan Tanka y veillerait.
Madame Soulas était assise à côté de son mari dans le grand bureau que le capitaine Drossard occupait à la préfecture. Le capitaine parlait de la pêche de cet hiver qui n’avait pas été bonne – on ne trouvait que des rougets et des sardines, et à des prix astronomiques, qui plus est. Les coquillages étaient rares et fades, quant aux crevettes, elles coûtaient les yeux de la tête. Le capitaine était persuadé que les marchands de poisson se sucraient confortablement – ils avaient l’air de s’imaginer que non seulement ils attrapaient eux-mêmes les poissons, mais qu’en plus, ils les fabriquaient à partir de l’eau bleue. Bientôt, ce serait le tour des miches de pain fabriquées à partir du ciel bleu.
René, le mari de madame Soulas, protesta aussitôt. Il était poissonnier, et également membre actif de l’Association. Depuis le début de l’hiver, il subissait les récriminations tant des pêcheurs que des clients, car la saison était mauvaise et les prix s’en ressentaient. Ne serait-ce que ce matin, des hommes qui péchaient au large du Vallon des Auffes avaient menacé de vendre leur pêche ailleurs si l’Association ne leur en offrait pas un prix équitable. Ils passeraient le reste de l’hiver à Toulon ou à Nice, où, disait-on, les pêcheurs recevaient leur juste part.
Monsieur Soulas tenta d’expliquer que s’ils baissaient trop leurs prix, les poissonniers seraient dévalisés au bout d’une heure et en faillite au bout de deux. Le capitaine, cependant, ne voulait pas en démordre. C’était le scandale de Marseille, et l’Association mériterait d’être soumise à une enquête.
Pendant ce temps-là, madame Soulas laissa ses pensées vagabonder. Elle demeurait opposée à l’affaire qui les amenait, mais René avait insisté, affirmant que c’était leur devoir de chrétiens. « Ma chère Madeleine, le Christ n’est-il pas mort pour nous sur la croix ? Allons-nous Le laisser là, pleurant de désespoir et appelant Son Père ? Serait-Il mort pour rien ? » Et, comme elle protestait qu’elle avait déjà deux jeunes bouches à nourrir et à peine la place de se retourner, il avait répliqué d’un ton empreint de piété : « Pour de vrais chrétiens, un tel sacrifice n’est rien. Le Christ ne nous a-t-il pas enseigné à secourir les malheureux ? N’est-ce pas la volonté de Dieu ? De plus, c’est uniquement pour un jour ou deux. »
Il n’était pas facile de discuter avec René en raison de sa nature sincèrement pieuse. C’était cette vertu qui avait d’abord séduit Madeleine. Ils avaient fait connaissance au cours d’une retraite en Ardèche organisée par la paroisse de Saint-Laurent. Madeleine avait alors quinze ans, et René, seize. La jeune fille fréquentait une école religieuse dans un autre quartier de la ville, si bien qu’elle n’apercevait René qu’à l’église ou à l’étal de poissons tenu par le père du garçon. Le destin voulut que, durant cette retraite, elle tombât d’un arbre. Elle se fit mal à l’épaule et déchira sa robe sur une branche cassée. La vue de sa culotte blanche provoqua force gloussements chez les garçons aussi bien que chez les filles. Alors qu’elle était par terre, essayant de reprendre ses esprits, elle entendit une voix gronder sur un ton de réprimande. Elle crut qu’il s’agissait du jeune prêtre chargé de les surveiller, mais lorsqu’elle leva les yeux, elle vit, accroupi à côté d’elle, un garçon trapu aux cheveux drus et au nez légèrement épaté. Il avait un aspect sérieux, un visage neutre. Elle reconnut alors le fils du marchand de poisson.
Cela remontait à vingt et un ans. Cinq ans après l’incident, ils se mariaient. De fait, pendant les deux ans qui suivirent l’épisode ardéchois, ils n’eurent plus l’occasion de se parler. Madeleine apprit plus tard que René, cette même semaine, avait envisagé d’entrer au séminaire. Il était allé prendre conseil auprès du prêtre plus âgé qui les accompagnait, le père Daudet, lequel avait encouragé sa vocation et lui avait dispensé deux années durant des cours d’instruction religieuse en même temps qu’il terminait le lycée. Mais quelques jours avant d’entrer au séminaire, son père, alors qu’il achetait le poisson à la criée sur les quais, avait été tué par un marin pris de folie.
Madeleine accompagna ses parents à l’enterrement. À l’église, ils prirent place deux rangs derrière la famille en deuil. Elle eut la surprise de constater que René, au contraire des autres qui donnaient libre cours à leur chagrin, demeurait assis bien droit, les yeux secs, ne montrant apparemment aucune émotion.
Le lendemain, elle le revit, cette fois à la poissonnerie, travaillant aux côtés des autres marchands de poisson qui s’étaient portés volontaires pour tenir la boutique pendant que la famille se remettait de la perte cruelle qu’elle venait de subir. Depuis, il n’avait pas manqué un seul jour.
Madeleine fut choquée, et un peu fâchée, par l’absence d’émotion que manifesta le jeune René à la mort de son père. Était-ce le même garçon que celui qui avait fait preuve de tant de sollicitude lors de sa chute et ménagé sa pudeur d’adolescente ? C’est seulement après leur mariage qu’il lui fit part du principe qui gouvernait sa vie : tout ce qui arrivait, bien ou mal, découlait de la volonté de Dieu. Même dans le malheur, il y avait du bon, car telle était la volonté de Dieu, et Dieu n’était-Il pas que bonté ? N’agissait-Il pas pour le bien de l’humanité, même si certains de Ses actes pouvaient parfois paraître terribles ? Madeleine eut beau s’efforcer de comprendre ce raisonnement simpliste, elle n’y parvint pas. Elle se considérait comme une bonne catholique – René et elle conduisaient les enfants à la messe tous les dimanches et pour toutes les fêtes religieuses – mais elle ne pouvait se résoudre à croire qu’elle devait accepter avec le sourire les drames qui se déroulaient autour d’elle au seul motif qu’ils ressortissaient à la volonté de Dieu. Elle songeait souvent que René aurait fait un excellent prêtre. Il était grave et ne se laissait pas abattre par les tragédies qui, au contraire, lui procuraient peut-être même un sentiment d’élévation morale.
Aussi, assise à côté de lui dans le bureau du capitaine, elle regrettait amèrement le jour où René et elle, accompagnés des autres paroissiens, avaient suivi le père Daudet sur la place de la préfecture pour manifester contre l’emprisonnement du Peau-Rouge. Elle s’était sentie méritante à prier ainsi pour que le ciel protège le sauvage. Comme l’avait dit le père Daudet, c’était l’une des plus simples parmi les créatures de Dieu. Et René avait raison, naturellement : c’était leur devoir de chrétiens que d’offrir un abri à l’un de leurs semblables. Elle n’y voyait aucune objection. Après tout, ils avaient logé pendant neuf mois un jeune homme de Montpellier qui faisait ses études d’ingénieur, et comme ils ne lui réclamaient que très peu d’argent en échange du gîte et du couvert, ils ne s’étaient guère enrichis, ce qui, de toute façon, n’était pas leur but. Après, il y avait eu la petite infirmière d’Apt.
Oui, mais là, il s’agissait tout de même d’un sauvage ! Dieu ne demandait certainement pas que les chrétiens et les sauvages vivent ensemble ! Madame Soulas secoua la tête et regarda son mari tenter d’expliquer avec patience comment le mistral et la tramontane interdisaient aux pêcheurs de sortir en mer autant qu’ils le désiraient. Le capitaine, lui, ne cessait de grommeler. On aurait cru que René avait commis un crime contre la République au lieu d’être simplement coupable de sottise.
Et la sottise, elle était près de se faire. Ils s’étaient déjà rendus au palais de Justice pour signer les documents nécessaires. Le tribunal les avait longuement interrogés – René, surtout. Étaient-ils en mesure de fournir au sauvage le confort matériel requis ? Comment les enfants s’adapteraient-ils à la présence d’une créature si exotique ? Comment, selon eux, un sauvage allait-il s’intégrer à un milieu civilisé ? Le président du tribunal avait fini par se tourner vers madame Soulas : « Et vous, madame, êtes-vous préparée à… comment dirais-je… à satisfaire les besoins inhabituels que ce sauvage pourrait exprimer ? » Elle se souvenait de l’expression de René à ce moment-là, un sourire à mi-chemin entre la joie chrétienne et l’appréhension, mais il n’avait pas à s’inquiéter. Elle était et elle resterait sa femme. Elle se demanda ce qui serait arrivé si elle avait répondu non. Sûrement que le tribunal aurait rejeté leur requête. Mais René, quelle aurait été sa réaction ? Elle ne parvenait pas à comprendre pourquoi il tenait à introduire cet Indien dans leur foyer. Cependant, il insistait avec un entêtement qui ne lui ressemblait guère, comme si sa propre famille ne lui suffisait pas. Sa piété, parfois, devenait un véritable fardeau.
Pour la énième fois en trois jours, madame Soulas se posa la même question : « Pourquoi nous ? » Il y avait d’autres familles, sans parler des organisations humanitaires et des institutions charitables, qui n’auraient été que trop heureuses d’accueillir le sauvage. Hier soir, par exemple, deux religieuses de la Vieille Charité avaient frappé chez eux. La plus âgée avait une allure stricte dans son habit, et la plus jeune portait d’épaisses lunettes à monture de fer qui faisaient paraître ses yeux trop grands pour son visage. Elles voulaient que les Soulas renoncent à héberger le Peau-Rouge. Elles avaient l’habitude des vagabonds et des orphelins, et c’était leur devoir de s’occuper des nécessiteux. Comme René avait étouffé un petit rire devant pareille affirmation, elles avaient menacé d’en référer au père Daudet et de dénoncer le manque de moralité des Soulas. Ce qui avait mis Madeleine autant en fureur que René, de sorte que c’est elle qui les avait reconduites. Bien que le capitaine Drossard eût contesté l’honnêteté de l’Association des Poissonniers, René était l’homme le plus vertueux qu’elle eût connu. Il ne trichait jamais avec la balance et n’omettait jamais de déposer sa dîme dans la sébile. De plus, c’était le père Daudet en personne qui avait recommandé au tribunal de leur confier l’Indien ! Voilà ce que Madeleine avait répliqué aux religieuses avant de leur claquer la porte au nez.
Plus tard, après s’être calmée, elle s’était prise à regretter que les choses n’eussent pas tourné autrement. Peut-être aurait-il été préférable que René se fût rangé au point de vue des nonnes, estimant qu’elles étaient mieux placées pour aider le sauvage. Ils auraient alors continué à mener une existence normale, les enfants se seraient sentis en sécurité et le sauvage aurait été bien traité. En outre, il avait été arrêté pour vagabondage, ce qui en faisait un candidat à la Vieille Charité.
Madame Soulas soupira. Le problème aurait pu être résolu dès hier, seulement René avait offensé les religieuses. C’était un homme bon, mais elle aurait parfois souhaité qu’il eût un peu plus de jugeote. Nous voilà dans de beaux draps ! songea-t-elle.
Tout cela parce que, un dimanche après-midi, ils étaient allés voir le Wild West Show de Buffalo Bill. Le spectacle avait fasciné René qui avait applaudi à tout rompre l’entrée de la diligence poursuivie par les Indiens. Puis il s’était à moitié levé de son siège pour encourager les Indiens chassant les bisons, et avait même poussé des cris de sauvage quand les Peaux-Rouges avaient massacré les braves soldats. Son comportement avait horrifié sa femme, jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive que de nombreux spectateurs se conduisaient comme lui !
En réalité, elle s’était surtout inquiétée pour les enfants. Plusieurs numéros les avaient effrayés. Chloé avait pleuré quand les bisons, pourchassés par les sauvages à moitié nus et aux yeux cruels, avaient martelé le sol et fait trembler les gradins démontables. Aux détonations des fusils et aux cris des soldats qui tombaient, elle avait enfoui son visage dans les jupes de sa mère. Mathias, quant à lui, avait fait le fier, ainsi que ses treize ans l’exigeaient, mais elle n’avait pas manqué de noter qu’il sursautait chaque fois que l’action était trop proche de lui ou trop bruyante. Les Américains semblaient ériger la violence en mode de vie, mais les Français étaient différents.
Madame Soulas n’arrivait toujours pas à croire que l’un de ces Peaux-Rouges qui avaient chassé le bison et tué les soldats devait venir habiter chez eux. Qu’est-ce qui avait bien pu passer par la tête de René ? Et nos malheureux enfants ? La pauvre Chloé qui n’avait que neuf ans ! Et Mathias si impressionnable ! Avoir un sauvage assis à leur table, dormant dans leur maison ! Décidément, c’en était trop. Sans compter les voisins ! Est-ce qu’ils méritaient de côtoyer un sauvage qui risquait de terroriser leurs enfants ? Et mademoiselle Laboussier, acceptera-t-elle encore de venir donner à Chloé ses leçons de piano ?
Pétrifiée d’angoisse, désespérée, madame Soulas entendit soudain un bruit de pas dans le couloir. Son cœur se mit à battre la chamade tandis qu’elle se préparait à affronter le Peau-Rouge.
Or, la personne qui entra dans le bureau du capitaine était un homme grand en costume marron portant de longs favoris et une moustache bien taillée qui frisait de chaque côté de la commissure de ses lèvres. Malgré ses épais cheveux blond roux tout ébouriffés, il avait l’air de quelqu’un d’important. Il s’avança vers le bureau du capitaine et serra la main de celui-ci avec peut-être un peu trop de vigueur. Madame Soulas remarqua qu’il avait de petites oreilles collées contre son crâne et un visage délicat, pratiquement lisse. Il paraissait bien jeune pour être investi d’une telle autorité. Pendant que les deux hommes échangeaient les habituelles formules de politesse, elle constata que le nouvel arrivant parlait un français à la fois assez simple et assez mauvais. Il avait un vague accent du nord, mais les mots semblaient heurtés. À l’évidence, le français n’était pas sa langue maternelle.
Le capitaine le présenta à monsieur et madame Soulas comme Franklin Bell, le vice-consul américain, lequel tint à leur serrer la main à tous les deux. Hormis quelques marins en goguette autour du Vieux-Port et, bien sûr, Buffalo Bill et ses cow-boys, c’était le premier Américain que Madeleine voyait. Les autres ne fréquentaient pas le quartier où elle habitait et dont elle sortait rarement. « Enchanté, madame », dit-il. Il avait des yeux de la couleur du plafond de Notre-Dame-de-la-Garde, un bleu clair si beau qu’il en paraissait irréel. Madame Soulas sentit ses joues rosir tandis qu’il s’inclinait devant elle.
« Ainsi, madame, poursuivit-il, vous désireriez faire la connaissance de votre pupille ? C’est un sacré personnage – encore que, m’a-t-on rapporté, il mange comme un cheval. Il a dévoré un poulet entier à lui tout seul. »
Madeleine Soulas resta interloquée devant tant de familiarité. Elle était par ailleurs gênée qu’il se fût ainsi adressé directement à elle. Confuse, elle consulta son mari du regard. Elle n’était pas particulièrement timide et elle ne manquait pas de ressources – elle vendait le poisson aux côtés de René, bien qu’elle évitât de se mêler aux plaisanteries et aux insultes qu’échangeaient tant d’autres femmes du marché. Mais cet homme, cet Américain, se montrait par trop cavalier pour un étranger.
« Oui, naturellement, nous aimerions voir Charging Elk, monsieur Bell, mais ne pourriez-vous pas d’abord nous en apprendre davantage à son sujet ? » René jeta un coup d’œil anxieux à son épouse, puis il reprit à l’intention de l’Américain : « J’ai cru comprendre qu’il ne parlait ni français, ni américain.
— Ce n’est que trop exact, monsieur. Il sait cependant quelques mots d’anglais – Buffalo Bill, Wild West et, bien entendu, son propre nom, Charging Elk. Il parle la langue sioux, mais malheureusement, je n’ai pas réussi à trouver d’interprète. Et je ne pense pas que j’en trouverai. » Il eut une mimique de regret. « Je crains que tous les Sioux et leurs interprètes soient partis avec le Wild West Show.
— Dans ce cas, pourquoi ne pas l’envoyer les rejoindre ? » Les mots avaient instinctivement jailli de la bouche de madame Soulas. Elle sentit de nouveau ses joues lui cuire.
Bell la considéra un instant, affichant involontairement une expression où se lisait un mélange de contrariété et d’amusement. « Excellente question, madame. Excellente. Que je me suis du reste moi-même posée. Seulement, voyez-vous, madame…» Il s’interrompit et se tourna vers le capitaine. « J’ai bien peur que votre administration n’autorise pas monsieur Charging Elk à quitter le pays. Au début, parce qu’il devait comparaître devant un tribunal pour répondre de menus délits. Ce qu’il a fait. Et maintenant, on l’accuse d’être entré illégalement sur le territoire français, car il n’est pas citoyen des États-Unis et ne possède pas de passeport en règle, de sorte qu’il doit demeurer ici en attendant que la justice se prononce sur son cas.
— C’est la loi, madame Soulas, intervint le capitaine. Si nous ne surveillions pas nos frontières, la France serait envahie d’indésirables.
— Il ne sera donc jamais autorisé à rentrer chez lui ? » René semblait sidéré qu’on puisse ainsi interdire à un être humain qui n’avait apparemment commis aucun crime de regagner son pays.
Le capitaine haussa les épaules. « Je ne suis qu’un représentant de la loi, monsieur. Je dépends d’une autorité supérieure et j’ignore quelle décision sera prise en cette affaire.
— Mais dans le cas qui nous occupe, il s’agit d’une injustice, capitaine. Le Peau-Rouge est bien citoyen américain. C’est même un Américain d’origine. Buffalo Bill nous l’a expliqué. »
Le capitaine, lui aussi, avait assisté à une représentation du Wild West Show et il avait entendu le discours à propos des Américains d’origine, les Indiens. Sur le moment, il avait estimé que ce devait être vrai, mais le gouvernement venait de décréter que les Indiens n’étaient pas de véritables citoyens de leur pays, ce qui devait donc être également vrai. Tout cela était fort déroutant, mais il avait la responsabilité de faire appliquer les lois de son pays. Il allait de nouveau hausser les épaules quand l’Américain s’interposa.
« Nous finirons bien par régler le problème. Soyez assurés, monsieur, madame, que monsieur Charging Elk ne demeurera chez vous que pour une période très brève. Il ne tardera pas à recevoir l’autorisation de rejoindre son peuple, et nous pourrons tous reprendre le cours normal de notre existence. Entre-temps, permettez-moi, au nom de mon gouvernement, de vous remercier pour votre générosité. » Il se tourna vers le capitaine. « Puis-je introduire notre compatriote, à présent ? »
Madeleine Soulas se sentait un peu ridicule à remonter ainsi la Canebière à bord de cette luxueuse calèche, et elle espérait de toutes ses forces qu’en cette fin de matinée aucune de ses amies ne se promenait sur le boulevard. Elle savait néanmoins qu’en arrivant dans son quartier on ne manquerait pas de les remarquer, ce qui provoquerait aussitôt des commérages. D’un autre côté, elle appréciait le confort du siège de cuir noir, et le beau cheval blanc avec son harnachement noir qui cliquetait, et son pompon rouge sur la tête avait fière allure. Ses sabots résonnaient sur les pavés, et son trot élégant contrastait avec le lourd martèlement des chevaux de trait qui tiraient les fardiers et les omnibus.
Franklin Bell était assis en face de René et elle, dans le sens contraire de la marche, et à ses côtés se tenait le sauvage qui semblait ne rien regarder et ne rien voir. Au début, madame Soulas n’avait pu se résoudre à l’étudier franchement. Quand il était entré dans le bureau, elle lui avait jeté un coup d’œil à la dérobée, le temps de noter qu’il portait des chaussures de cuir noir brillantes, un costume gris avec un gilet assorti, une chemise blanche à col dur et une cravate noire. Les vêtements tombaient bien sur lui, encore que ses mains larges avaient l’air de pendre maladroitement, dépassant trop des poignets.
Lorsque, un instant plus tard, elle s’était risquée à examiner subrepticement son visage, madame Soulas avait été surprise de constater combien il paraissait calme et inoffensif. Ses cheveux, qu’on lui avait coupés, étaient séparés par une raie au milieu, son regard avait l’air plus impassible que menaçant, et ses lèvres minces demeuraient toujours serrées, formant une ligne indéchiffrable. Il donnait l’impression de ne réagir à rien de ce qui se passait autour de lui, si bien que madame Soulas s’était demandé s’il ne serait pas un peu attardé. Elle n’en aurait guère été étonnée à en juger par la manière dont ces sauvages se comportaient sur la piste, à pousser tous ces cris et ces hurlements, et à galoper sur leurs chevaux comme des damnés. Ils évoquaient davantage des bêtes que des humains.
La figure de René, en revanche, s’était éclairée à la vue du Peau-Rouge. Peut-être parce qu’il était habillé comme un homme normal, et même un peu mieux qu’un homme normal, pratiquement à l’image d’un important négociant ou de quelque personnage officiel. C’est seulement en regardant son visage brun, presque noir, avec ses pommettes hautes et ses yeux plissés qui semblaient absents, qu’on se rendait compte qu’il était loin d’être un homme ordinaire.
Et voilà que, maintenant, il se baladait en calèche, en beaux habits, le regard fixé au-dessus de la tête de madame Soulas en direction du Vieux-Port. Qu’est-ce qu’il pouvait bien penser ?
Madeleine Soulas devenait de plus en plus nerveuse à mesure qu’on approchait de son quartier, et quand la voiture quitta la Canebière pour s’engager dans l’étroite rue d’Aubagne, elle se mit à lancer des regards inquiets sur les passants, craignant de rencontrer quelqu’un de connaissance – et, comme de bien entendu, elle tomba sur mademoiselle Laboussier, le professeur de piano de Chloé. C’était une jeune femme d’un certain embonpoint qui se maquillait trop, portait des vêtements criards et parlait avec un débit rapide sur un ton sec comme un coup de trique. Chaque fois que s’élevait la voix staccato de mademoiselle Laboussier – « Non, non, non, ma chère » –, Madeleine était tentée de mettre fin aux leçons de sa fille, mais tant René qu’elle désiraient faire de Chloé une jeune fille assez accomplie pour, le moment venu, attirer un bon parti – un avocat, peut-être, ou un négociant –, un fils de la bourgeoisie. Certes, ils se satisfaisaient de leur condition de marchands de poisson, mais pour leur fils et leur fille, ils désiraient mieux.
Mademoiselle Laboussier, affichant une stupéfaction exagérée, contemplait les occupants de la voiture. Chose curieuse, son expression, bien sûr, déconcerta Madeleine, mais surtout, elle l’amusa au point qu’elle faillit éclater de rire devant le spectacle de la bouche en « O » tartinée de rouge, des yeux soulignés de bleu largement écarquillés et des joues trop fardées. Dans la rue inondée de soleil, la jeune femme ressemblait à une attraction échappée d’un cirque – la plus grosse femme du monde, peut-être.
Madeleine Soulas éprouva une fraction de seconde l’envie de la saluer de la main, et peut-être même de la héler, mais elle résista à la tentation, et effectua le reste du trajet les yeux fixés sur la nuque du cocher coiffé d’un haut-de-forme noir. Pour le moment en tout cas, elle se moquait de ce que les gens du quartier allaient penser. De fait, elle s’amusa même à s’imaginer qu’elle était le genre de dame que l’on promenait en calèche. Elle redressa le buste et affecta un doux sourire.
Franklin Bell eut du mal à cacher son étonnement en entrant chez les Soulas. Il n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait gagner un marchand de poisson, mais leur maison était plutôt spacieuse et agréable, meublée de sièges de velours, de beaux rideaux munis de cordelières à glands, de tables et de meubles cirés, avec des napperons et des têtières disposés partout aux endroits nécessaires. Il y avait même quelques lampes électriques. On sentait le confort douillet d’un foyer uni.
Pendant que madame Soulas préparait le thé dans la cuisine, son mari conduisit les deux hommes à l’étage. Charging Elk portait un sac marin à moitié plein, et Bell, juste une petite valise. Ils longèrent un couloir éclairé au fond par une fenêtre. Arrivé devant la dernière porte à gauche, monsieur Soulas s’écarta. « Voilà », dit-il, les invitant d’un geste à entrer.
Bell s’exécuta le premier. « C’est parfait, monsieur. Tout à fait ce qu’il faut. »
La chambre n’était pas très grande, mais elle semblait d’une propreté presque excessive. Il y avait un lit en fer d’une personne couvert d’un édredon de couleur vive, un petit tapis de chanvre à côté, un bureau, un lavabo et un petit placard à moitié dissimulé derrière des rideaux de mousseline.
Charging Elk s’avança d’un pas hésitant, promenant son regard autour de lui, puis il se dirigea vers la fenêtre. Elle donnait sur une petite cour entourée d’un mur et, à sa surprise, il aperçut des cours semblables derrière les autres bâtiments, lesquels semblaient ne former qu’un avec la rue étroite interrompue cependant par un espace dégagé où l’on voyait des arbres et des buissons, des tables, des chaises et des parasols. À l’une des extrémités de la rue se trouvait même une remise adjacente à une écurie. Le cœur battant, Charging Elk compta sept chevaux attachés devant. La vue d’ici était bien différente de celle qu’offrait la haute fenêtre de la cellule de pierre.
Bell l’avait rejoint devant la fenêtre. « Belle vue, n’est-ce pas ? dit-il en anglais. Je sais que vous serez heureux ici, Charging Elk. Ce sont de braves gens – ils vont s’occuper de vous pendant quelques jours, et bientôt vous serez à bord d’un vapeur en route pour l’Amérique. Je vous le promets. »
Pour la première fois, Charging Elk regarda Bell dans les yeux. Son visage, un instant, parut refléter une émotion, mais le vice-consul fut incapable de dire s’il s’agissait de désespoir, de gratitude ou tout simplement d’incompréhension. Ne sachant quoi faire, Bell se contenta de lui tapoter l’épaule.
Après avoir fait le tour de la maison, ils prirent le thé dans le petit salon. Madame Soulas servit sur de petites assiettes de porcelaine des gâteaux au miel. L’Indien mangea le sien à l’aide de la fourchette disposée à côté, ce qui ne manqua pas d’étonner la maîtresse de maison. Elle ignorait que Broncho Billy et les Indiens de la réserve lui avaient appris à utiliser un couteau et une fourchette. Ils s’étaient moqués de lui quand il avait embroché un morceau de viande sur son propre couteau avant de le déchirer à belles dents. C’était Sees Twice qui lui avait montré comment mettre la viande sur l’assiette afin de la couper avec le couteau émoussé tout en la maintenant avec le pic à plusieurs dents. Cela se passait encore en Amérique, à la gare d’Omaha, et déjà, Charging Elk avait regretté d’avoir quitté le Bastion.
Franklin Bell regarda Charging Elk manger, surpris lui aussi par ses manières délicates. Il ne s’était pas jeté sur le gâteau, et il ne toucha pas à son thé avant d’avoir fini de manger. Ensuite, il le but à petites gorgées, replaçant soigneusement la tasse sur sa soucoupe.
Le vice-consul se demanda si tous les Indiens du Wild West Show se comportaient si bien à table. Ils s’étaient produits à Paris durant sept mois, et ils y avaient sans doute appris certains des raffinements de la civilisation. Oui, mais justement, que pensaient-ils de la civilisation de l’homme blanc ? La considéraient-ils comme une amélioration par rapport à leur mode de vie primitif ? Ils avaient sans doute apprécié l’argent et la nourriture – ainsi que les applaudissements, bien entendu –, mais le reste ?
Ce qui lui rappela soudain le problème financier. Il ne faudrait pas qu’il oublie de câbler aux responsables du Wild West Show pour demander s’ils ne devaient pas quelques semaines de paye à Charging Elk. La secrétaire du consul général tenait à ce qu’on rembourse le prix des vêtements achetés à l’Indien. Dieu merci, les Soulas, pour leur part, ne réclamaient rien – monsieur Soulas avait dit qu’il l’emploierait sur son étal au marché en plein air. Mais Charging Elk savait-il ce que c’était que travailler ? Charrier des caisses de poisson à cinq heures du matin et nettoyer après le marché n’avait pas grand-chose à voir avec galoper tous les jours à cheval en feignant de massacrer des personnes civilisées.
Bell tira sa montre de gousset de sa poche et la consulta avec ostentation. Il avait demandé à son cocher de revenir le prendre dans une heure et il ne disposait plus que de dix minutes.
« Bon, je dois bientôt partir. Il me semble que nous avons tout vu, dit-il, se tournant vers madame Soulas. Y a-t-il une autre question que vous désireriez aborder ? Les journées ont été longues et vous devez être fatiguée des bureaucrates. Madame ? »
Madeleine lança un coup d’œil en direction de Charging Elk, comme si elle venait de réaliser que d’ici un moment, ils allaient se retrouver seuls avec lui. Bizarrement, ses traits impassibles et son calme la trompaient au point de lui faire presque croire qu’il ne leur vaudrait pas d’ennuis.
« Je pense que tout est en ordre, monsieur, dit René. Je suis persuadé que monsieur Charging Elk ne nous causera pas de difficultés. N’est-ce pas, Madeleine ? »
Celle-ci, pour toute réponse, haussa les épaules. Devant le visage rayonnant de son mari, elle éprouva d’abord un sentiment de surprise – René était un homme si franc –, puis une certaine irritation. Elle ne parvenait plus à penser qu’aux désagréments qui les attendaient, la perturbation dans leur existence quotidienne, les regards curieux dont les voisins allaient les gratifier. Et lui, il était radieux ! Elle avait appris à se méfier de cette expression. Elle était certes agacée mais, dans le même temps, bien décidée à faire face de son mieux à la situation. Elle ne voulait pas jouer les harengères. N’empêche qu’il restait un tas de questions sans réponses. Mais le sauvage – elle se contraignit à prononcer son nom en pensée : Charging Elk – ne demeurerait que quelques jours chez eux. Ensuite, ils reprendraient le cours de leur vie normale.
Madeleine se rendit compte que les deux hommes, René et Bell, la regardaient, et elle se demanda soudain si cet Indien – Charging Elk – savait lire l’heure. Saurait-il quand se réveiller le matin ? Est-ce qu’il savait qui ils étaient, ce qu’ils faisaient, ce qu’on attendait de lui ? Elle se borna à répondre : « Nous veillerons de notre mieux au confort de monsieur Charging Elk, monsieur Bell. Nous sommes des chrétiens. » Puis elle ajouta : « C’est tout ce que nous pouvons faire.
— Superbe ! » Le vice-consul se donna une petite claque sur la cuisse, puis se leva, tirant une petite carte de la poche de son gilet. « Voici ma carte de visite, monsieur Soulas. Vous avez l’adresse du consulat. S’il arrive quoi que ce soit, n’hésitez pas à me contacter. » Il rajusta son gilet et sa cravate. « Je reviendrai voir d’ici deux jours si tout se passe bien. C’est une bonne action que vous faites, monsieur et madame Soulas. À bientôt, mes amis. »
Dans sa hâte de partir, Bell omit de dire au revoir à Charging Elk. C’est seulement en montant dans sa voiture qu’il s’en aperçut. À présent, il était trop tard – il avait rendez-vous à son bureau avec un groupe de commerçants du Vaucluse qui désiraient exporter sur le marché américain leur essence de lavande. L’affaire ne présentait guère de problèmes – la lavande étant très appréciée des femmes – mais les fabricants de parfum américains voulaient être sûrs que le consulat veillerait sur leurs intérêts.
Depuis deux ans qu’il était en France, Bell en avait plus appris sur l’art de la diplomatie et de la conciliation que pendant les dix années passées dans des trous à rats du genre Panama, Lima ou Marrakech à marchander sur les cours du café, des bananes et des épices. Il se sentait prêt à occuper le poste de consul général, mais il craignait d’être nommé dans l’un de ces minables pays qu’il n’avait été que trop heureux de fuir. Marseille n’était peut-être pas le plus bel endroit du monde, mais c’était l’un des principaux ports français, ce qui lui permettait de parfaire ses connaissances dans le domaine des accords commerciaux.
Comme la voiture tournait sur la Canebière, il se lissa la moustache et regarda deux boulevardiers qui amusaient un petit groupe de jeunes femmes vêtues de robes longues, de manteaux et de chapeaux identiques, probablement des vendeuses ou des employées de bureau en uniforme. L’une d’entre elles, particulièrement jolie, petite mais bien faite, se tenait un peu à l’écart de ses amies qui ne cessaient de pouffer de rire. Quelle assurance, songea-t-il. Et quelle dignité. Pourquoi ne rencontrait-il jamais de filles pareilles ?
Bell se savait plutôt séduisant. Il avait toujours pratiqué des sports – le lawn-tennis et la boxe à Yale, et il avait même été membre du premier club de hockey sur gazon. Il se radossa dans son siège et sourit au souvenir de leur entraîneur, un Indien Seneca qui travaillait comme gardien de stade à l’université et qui, pour seules consignes, leur criait : « Foncez, les gars, foncez » ou bien : « C’est la guerre, jeunes gens ! C’est la guerre ! »
C’était drôle de voir à quel point le Seneca s’était intégré à l’Amérique : il en parlait la langue, s’habillait comme il convenait et se rendait tous les matins à la chapelle. Ce Sioux, par contre, ce Charging Elk, avait l’air d’un enfant perdu. Ce matin, il avait même dû lui montrer comment nouer ses lacets de chaussures ! Mon Dieu, pensa-t-il, et demain matin ? Combien de temps faudra-t-il à cet Indien pour qu’il apprenne à le faire seul ? Monsieur Soulas allait-il accepter une telle responsabilité au-delà de quelques jours ?
Bell éprouva soudain un sentiment d’appréhension. Les Soulas étaient des gens bien, mais c’est lui qui avait à répondre de Charging Elk. Et si l’Indien décidait de s’enfuir ? S’il atterrissait de nouveau en prison ? Ou bien connaissait un destin tragique ? Ou encore – il n’osait y penser – s’il usait de violence sur un citoyen français, sur un membre de la famille Soulas ? Cela lui retomberait dessus. Et, bien entendu, l’affaire figurerait dans son dossier qui, jusqu’à présent, était vierge de toute tache, sans toutefois être spécialement flatteur. Il savait qu’on n’hésiterait pas à l’envoyer s’enterrer dans quelque petit pays latin ou sud-américain – ou pire, en Afrique du Nord où le danger rôdait en permanence.
Il se tenait le dos raide et les poings serrés. Il n’ignorait pas qu’il suffisait d’une série de petites erreurs ou d’une seule grosse pour qu’on se retrouve exilé quelque part, ou même chassé du corps diplomatique. Et justement, se disait-il, sa grosse erreur avait été de ne pas impliquer davantage le consul général. S’il avait mis Atkinson au courant de la situation, tout écart de conduite de la part de l’Indien aurait eu des chances d’être couvert dans la mesure où la faute en aurait incombé autant au vieux qu’à lui.
Bell regarda d’un air morose les piétons qui circulaient sur les trottoirs de la Canebière. Un jeune couple entra dans une boutique dont la devanture s’ornait d’un œil peint. Des bougies brûlaient dans la vitrine, et un rideau rouge en velours quelque peu fatigué masquait l’intérieur. L’homme, coiffé d’un turban, était vêtu d’une culotte de cheval et de grandes bottes marron, et la jeune femme, d’une tournure aux couleurs criardes et si large qu’elle passait à peine par la porte. L’Américain était habitué au spectacle de toutes sortes de bizarreries dans ce port étranger, mais là, il se demanda ce que ce couple extravagant pouvait bien chercher chez une diseuse de bonne aventure. Lui-même n’avait jamais été en consulter. Il nota cependant l’adresse, au cas où cela pourrait lui servir à voir clair dans sa vie amoureuse.
La calèche prit le boulevard Peytral et vint se ranger devant le consulat. Bell songea qu’il faudrait qu’il passe chez les Soulas après-demain et ensuite peut-être tous les jours si son emploi du temps le permettait. Il allait avoir des tas de paperasseries à remplir, mais il avait bon espoir que le cas de Charging Elk serait résolu d’ici une semaine ou deux. En attendant, il veillerait sur l’Indien d’aussi près que possible.
« Voilà, monsieur Bell. »
Le vice-consul leva les yeux. Depuis un moment, il contemplait le bout de ses bottines marron. Elles avaient besoin d’être cirées.
« Le consulat, monsieur. »
Bell sourit. Après deux années, il savait tout de même où il était, mais il avait dû rester quelques minutes plongé dans ses pensées. « Merci, Robert. » Il descendit, et la voiture repartit. Le cheval blanc avec son pompon rouge, sentant l’écurie, parut trotter plus vite. À moins que Robert n’eût hâte de terminer son service.
C’était une belle journée d’hiver, et Franklin Bell, avant d’entrer retrouver les fabricants d’essence de lavande qui l’attendaient, jeta un dernier regard sur le ciel d’un bleu si pur et huma l’air salin du Vieux-Port. Puis, comme il poussait la lourde porte de bois, il repensa à la jolie petite Française, concluant que, en définitive, elle n’était pas aussi mignonne qu’il l’avait cru. Ce n’était qu’une agréable illusion, à l’image des boulevardiers de Marseille. Bon sang, comme il les enviait !
OceanofPDF.com