À La Grâce De Marseille

James Welch · Chapitre 16 sur 22

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À La Grâce De Marseille

Chapitre 15

 

Malgré le froid qui régnait dans la cellule aux murs de pierre, Charging Elk gisait sur son grabat vêtu de son seul pantalon. Étendu sur le dos, les yeux grands ouverts, il se rappelait le plafond tout taché et fissuré de la chambre de Marie au Salon et se demandait comment celui de sa prison faisait pour tenir, alors qu’il ne reposait que sur les quatre murs de la pièce. Il avait suivi les différentes étapes de la construction de l’immeuble se trouvant sur le chemin de l’omnibus qu’il prenait pour se rendre à la savonnerie (cela lui semblait remonter à une éternité, et pourtant à peine une année s’était écoulée), mais il ne s’était jamais interrogé à propos de la magie des maçons. Il ne cessait de s’étonner que le massif édifice ne s’écroule pas sur lui et ne l’écrase comme un insecte sous une semelle.

Il aurait accueilli la mort avec joie, car il ne lui restait plus d’espoir. Jamais il ne rentrerait dans son pays. Il le savait, bien que Costume Marron lui eût assuré une nouvelle fois que les Américains l’aideraient à se tirer de ce mauvais pas. Que pourraient-ils faire ? Costume Marron ne l’avait pas aidé dans la maison des malades, ni dans la maison de pierre. Alors, pourquoi le ferait-il cette fois-ci ? Il ne doutait pas que la police allait lui couper la tête avec le grand couteau de fer, et il n’en avait cure. Il ne souhaitait même pas rejoindre les siens dans le monde réel. Comment pourrait-il les retrouver alors qu’il serait sans tête ? Comment le reconnaîtraient-ils ? Et lui, comment pourrait-il leur dire qu’il était Charging Elk, fils de Scrub, le porteur-de-chemise, et de Doubles Back Woman, petit-fils de Scabby Bull, le grand chef de clan, et de Goodkill qui se trouvaient tous deux depuis si longtemps au pays des ombres qu’il ne les connaissait que de nom. Et même son frère et sa sœur – comme il les enviait ! – ne le reconnaîtraient pas. Et quand Strikes Plenty arriverait, il éclaterait de rire et se moquerait de son vieil ami Charging Elk sans se rendre compte qu’il l’avait devant lui. Non, il valait mieux mourir et laisser son esprit errer, aveugle et muet, au-dessus d’un monde auquel il ne pourrait jamais appartenir.

Deux sommeils avaient passé et il ne regrettait toujours pas d’avoir tué le siyoko. C’est simple : quand on rencontre le mal, on le tue. Le mal n’est pas comme un animal dangereux. On ne tue pas un ours, un félin ou un serpent à sonnette pour le seul plaisir de tuer. Tous ces animaux ont été mis sur la terre par Wakan Tanka et on vit en harmonie avec eux, sauf s’ils deviennent menaçants, ou s’ils ont été créés pour servir de nourriture. Dans ce cas, on dit des prières quand on les tue afin d’honorer leurs esprits. Et le monde demeure en équilibre – du moins le demeurait-il autrefois. Maintenant, le cercle était brisé et les siens étaient morts dans leurs corps et dans leurs esprits. Même les Paha Sapa sacrées leur avaient été enlevées. Les wasichus creusaient des trous dans les collines sacrées à la recherche du métal jaune qui les rendait fous. Ils abattaient les arbres et construisaient leurs villages. Ils détournaient le cours des rivières avec leurs abreuvoirs et leurs barrages. Ils voulaient tuer les Lakotas qui venaient y prier et avoir des visions qui les rendaient forts. Les collines sacrées qui avaient engendré les Lakotas étaient à jamais perdues pour eux. Et les bisons qui étaient entrés dans la grotte, les bisons du rêve de Bird Tail, ne reviendraient jamais dans ce monde. Le mal apporté par les wasichus régnait partout.

Même si ce siyoko n’était qu’un parmi la multitude de ceux qui grouillaient derrière la haute fenêtre de sa cellule, le tuer valait bien une centaine de coups comptés sur les ennemis. Il mourrait avec honneur dans ce monde loin de son peuple. Wakan Tanka le saurait. Pendant les deux derniers sommeils, il était parvenu à cette conclusion : les épreuves que le Grand Mystère lui avait fait subir durant les quatre années écoulées ne comportaient pas de promesse de récompense. Elles n’étaient destinées qu’à s’assurer de son courage et de sa résolution en vue de le préparer à l’épreuve finale. En tranchant la gorge du siyoko, il avait accompli son temps sur terre.

Charging Elk s’assit au bord de sa paillasse et posa ses pieds nus sur le sol froid. Il avait le dos raide et douloureux, car l’un des hommes l’ayant trouvé allongé sur la chaussée lui avait décoché deux ou trois coups de pied. Il devait avoir d’énormes bleus, mais il souffrait surtout à l’intérieur. Depuis qu’il était là, il pissait du sang, mais peu lui importait. Bientôt, il serait mort. René lui avait raconté un jour que lorsque la guillotine coupait la tête, le corps continuait à vivre un moment, agité de soubresauts, et il lui avait cité l’exemple d’un homme décapité qui s’était redressé et avait couru vingt mètres avant de s’effondrer, et ensuite celui d’une tête qui avait injurié et maudit tous les spectateurs qui applaudissaient à son exécution. À l’époque, Charging Elk avait été horrifié, mais à présent, il sourit à ce souvenir. Il avait tué des oiseaux et autres animaux puis les avait regardés trembler et se tordre dans leur agonie. Ce n’était rien. Bird Tail, le vieux wicasa wakan, affirmait qu’il s’agissait simplement de leurs esprits quittant leurs corps et que si l’on disait les prières qu’il fallait, tout irait bien. Le moment venu, Charging Elk dirait lui aussi les prières qu’il fallait, mais ce seraient des prières de remerciements pour avoir vécu sur cette terre et non pour la destinée de sa nagi.

Machinalement, il tâta la poche de son pantalon à la recherche de la chaîne au bout de laquelle se trouvait sa montre, jusqu’à ce qu’il se souvienne que le geôlier la lui avait confisquée, de même que son portefeuille. En revanche, il ne se rappelait pas ce qu’était devenu son couteau. L’avait-il laissé dans la chambre ? Ou bien le geôlier le lui avait-il également pris ?

Sa sérénité l’abandonna soudain. Marie ! Chaque fois qu’il songeait à elle, c’était avec un sentiment d’inquiétude. Le siyoko lui avait-il fait du mal ? Si elle avait été dans la chambre et encore en vie, elle serait sûrement accourue à son secours. Juste avant qu’il ne s’endorme, elle avait posé ses lèvres sur les siennes. Il avait vu des amoureux s’embrasser ainsi sur les quais du Vieux-Port et dans les cafés du cours Saint-Louis. Mais lui avait-elle parlé ? Il croyait se souvenir d’un murmure à son oreille, mais sortait-il de la bouche de Marie ? Il ne pouvait s’empêcher de craindre le pire. Au milieu de ces instants de tendresse, il avait sombré dans un sommeil de plomb, et le siyoko en avait certainement profité pour tuer Marie avant de pratiquer cet acte infâme sur son sexe, un sexe réservé à Marie et à elle seule, et en aucun cas à un homme. Il ne devait pas oublier, tandis qu’il repensait avec honte au plaisir qu’il avait ressenti, que le siyoko n’était pas un homme mais un esprit malfaisant qui s’était emparé de ce corps à la peau si pâle.

Charging Elk avait les idées confuses. Il savait qu’il avait bien agi en tuant l’esprit malfaisant, mais dans le même temps, il pleurait la mort de celle qui serait devenue sa femme, qui lui aurait apporté le bonheur et des enfants. Les deux choses étaient-elles liées ? Et surtout, était-il responsable ? Sans lui, le siyoko ne serait pas entré et Marie serait toujours en vie. Lui, il était simplement venu demander à Marie de l’épouser.

Il retomba sur sa paillasse. Il avait mal à la tête, ce qui lui arrivait tout le temps depuis ce jour funeste. Avant, c’était uniquement quand il avait bu trop de mni sha. Il dormait très peu depuis qu’il était dans la maison de pierre. Chaque nuit, son esprit se contentait de se couper l’espace d’un moment et ses yeux de ne plus voir, et après, il avait l’impression de n’avoir jamais cessé de penser. Il reprenait tout bonnement à l’endroit où il s’était arrêté.

Il ferma les paupières et perçut un bourdonnement sous son crâne. Des zébrures floues, jaunes et noires, dansèrent devant ses yeux, et il les regarda dans une sorte de renoncement paisible. Puis elles disparurent cependant que l’oubli le gagnait. Il dormit longtemps, profondément. Il aurait aimé qu’un rêve vînt lui indiquer la voie à suivre, mais son esprit, à l’instar d’un lapin qui fuit un faucon, se terra dans un labyrinthe.

Charging Elk entendit d’abord coulisser la lourde plaque métallique qui ouvrait le guichet de la porte. Quelques secondes plus tard, la clé joua dans la serrure et la porte s’entrebâilla. Il garda les yeux fermés, s’attendant à sentir l’odeur âcre de la soupe.

La voix du geôlier s’éleva : « Réveillez-vous. Vous avez de la visite. »

Le prisonnier se souleva sur un coude, pensant avoir de nouveau affaire à Costume Marron, mais l’homme qui se tenait sur le seuil de la cellule était plus mince, vêtu d’un beau complet crème et coiffé d’un chapeau de paille à large bord qui lui couvrait la tête comme un parasol et lui dissimulait les yeux. Charging Elk constata cependant qu’il avait le teint clair et que ses poils au menton ne parvenaient pas à cacher sa jeunesse.

« Vous avez vingt minutes », annonça le geôlier.

Charging Elk étudia un instant ce dernier. Ce n’était pas le gros type ignoble qui l’avait si mal traité quatre ans auparavant. Celui-là était plus jeune et avait un visage mat sous une épaisse barbe noire sans laquelle il aurait pu passer pour un Lakota, mais c’était sans doute un Levantin, ou peut-être un musulman. L’Indien en conçut quelque étonnement dans la mesure où tous les gendarmes et les geôliers qu’il avait vus jusqu’à présent étaient des Français.

L’inconnu, glissant un billet de un franc dans la main de l’homme, répondit : « Merci, monsieur. »

Le geôlier sortit, puis referma la porte derrière lui. Charging Elk s’assit au bord de son lit.

Le jeune homme avança le petit tabouret et s’assit à son tour. S’ils avaient été l’un en face de l’autre, leurs genoux se seraient touchés.

« Alors, monsieur Charging Elk, comment allez-vous ? Êtes-vous bien traité ?

— Correctement.

— Vous me semblez en meilleure forme que la dernière fois où je vous ai rencontré. »

Charging Elk, qui jusqu’à présent fixait le mur couvert de graffitis, jeta un coup d’œil à l’homme qui souriait.

« Vous ne vous souvenez pas de moi, je suppose ? Martin Saint-Cyr. Je vous ai rendu visite il y a quelques années de cela… dans cette même prison. Vous n’étiez pas dans la même cellule, je crois. »

L’expression de l’Indien ne se modifia pas. Il essayait cependant de se rappeler.

« À l’époque, vous ne parliez pas notre langue. Il paraît que les choses ont un peu changé. Vous êtes devenu un vrai Français… au point de fréquenter l’une de nos célèbres maisons de plaisir. »

Charging Elk avait compris à peine la moitié de ce que cet homme racontait. Soudain, ses pensées se reportèrent sur la chambre sanglante de Marie et son estomac se noua. Ce Saint-Cyr serait-il un chef akecita venu déjà le conduire à la guillotine ?

L’homme tira de sa poche un paquet de cigarettes et une boîte d’allumettes. Il offrit une cigarette à Charging Elk avant d’en prendre une pour lui, puis il gratta une allumette dont il tendit la flamme au prisonnier en se soulevant de son tabouret. « Excusez-moi, dit-il. J’ai été trop vite pour vous. Je vais m’efforcer de parler plus lentement et distinctement. »

Charging Elk le considéra un instant, bouche bée. « Poitrine Jaune, balbutia-t-il en lakota. C’est Poitrine Jaune, le heyoka. » Il venait de se rappeler que la dernière fois, Poitrine Jaune lui avait donné un paquet de cigarettes entamé. Au souvenir de la petite cérémonie qu’il avait pratiquée avec le tabac, son cœur fit un bond dans sa poitrine. « Vous êtes venu m’aider », reprit-il, toujours en lakota.

Pour le coup, ce fut au tour de Saint-Cyr d’ouvrir de grands yeux devant les sonorités rauques de cette langue étrange. Il n’en avait pas saisi un seul mot. « C’est moi qui suis perdu cette fois-ci, fit-il en riant. C’est votre langue indienne ? On m’avait pourtant assuré que vous parliez français.

— Ah oui ! Je parle français. Mais pas très bien. »

Saint-Cyr lança le paquet de cigarettes et les allumettes sur le lit. « C’est pour vous, mon ami. » Puis il sortit son carnet et poursuivit : « Nous n’avons pas beaucoup de temps. Vous pouvez me raconter ce qui s’est passé au bordel ? »

Charging Elk tira une bouffée de sa cigarette et leva les yeux vers la fenêtre grillagée. Le mot « bordel » ne l’effraya pas, mais il ne désirait pas évoquer de nouveau ces terribles images.

« Pourquoi êtes-vous en prison ? »

Si cet homme était vraiment venu pour le sauver, ne devrait-il pas tout lui dire ? Il comprendrait la raison de son acte. « J’ai tué un esprit malfaisant, dit-il alors.

— Pourquoi ? »

Charging Elk continua à fumer, regardant les volutes bleuâtres s’élever vers le plafond. Se sentant soudain presque nu devant l’homme au teint pâle, il remit sa chemise, remarquant au passage que le col amidonné avait disparu et, les yeux baissés, il entreprit de la boutonner.

« Pourquoi avez-vous tué un homme dans cette maison de passe ? Qu’est-ce qu’il représentait pour vous ? »

L’Indien ôta la cigarette de sa bouche et examina Saint-Cyr. Il n’avait pas l’air d’un gendarme, mais le prisonnier soupçonnait encore une ruse. D’un autre côté, pourquoi cet homme qui l’avait naguère aidé chercherait-il aujourd’hui à le tromper ?

Saint-Cyr paraissait comprendre les réticences du Peau-Rouge. Et puis, soudain, il se sentit mal à l’aise sous ce regard qui semblait le transpercer.

« Oui, bien sûr ! s’écria-t-il brusquement. J’ai oublié de vous dire, je suis journaliste, à La Gazette du Midi. Vous connaissez peut-être ? » Comme Charging Elk ne réagissait pas, il continua, détachant bien ses mots : « J’écris sur l’injustice. Pour que je puisse vous aider, il faut que vous répondiez à mes questions.

— Vous n’êtes pas gendarme ?

— Je jure sur la Vierge Noire que je ne suis qu’un humble reporter qui ne demande qu’à vous aider. D’accord ?

— D’accord. » Charging Elk jeta son mégot dans le seau hygiénique au pied de la paillasse. « Celui que j’ai tué n’était pas un homme comme vous et moi mais un siyoko. »

Saint-Cyr qui avait commencé à griffonner s’interrompit. « Pardon ? Un si… un si quoi ?

— Un siyoko.

— Vous pouvez m’épeler ?

— Non.

— Mais qu’est-ce que cela signifie ?

— Un malfaisant.

— Un esprit malfaisant ?

— Un malfaisant. »

Saint-Cyr, secouant la tête, écrivit « malfaisant », puis il demanda : « Et pour quelle raison l’avez-vous tué ?

— Parce qu’il était le mal. On tue toujours le mal. »

Le journaliste tapota de son crayon la page ouverte de son carnet. On lui avait certifié que l’Indien maîtrisait le français, mais rien de ce qu’il disait ne paraissait avoir de sens, comme si le cerveau de ce sauvage ne fonctionnait pas de la même manière que celui des hommes ordinaires. Il décida alors de s’y prendre autrement. « Si vous voulez que j’essaie de vous sortir de prison, il faut que vous me disiez tout, dans les moindres détails. Vous comprenez ?

— Bien entendu. Je vous dirai tout, oui.

— Parfait. Reportons-nous à quelques mois en arrière. Vous fréquentiez l’une des putains, l’une des filles. Elle s’appelait…» Il feuilleta son carnet. «… voyons. Ah oui, Marie Colet. C’est bien cela ?

— Oui, oui ! Marie ! » Le visage de Charging Elk s’éclaira avant de s’assombrir presque aussitôt. « Mais le siyoko l’a tuée.

— Non, non, monsieur. Ce… ce malfaisant ne l’a pas tuée. Elle est bien vivante. En fait, elle se trouve en ce moment même ici, à la préfecture. Je lui ai parlé il y a moins d’une heure. »

L’Indien dévisagea de nouveau l’éditorialiste, les yeux réduits à deux fentes. À présent, il savait qu’il ne devait pas se fier à cet homme. « Le siyoko l’a tuée », répéta-t-il dans un murmure qui se perdit dans les hauteurs de la cellule.

Saint-Cyr avait baissé la tête sous le regard meurtrier du sauvage. Il songeait à appeler le geôlier qui se tenait juste derrière la porte et écoutait leur conversation quand ses yeux tombèrent sur les notes qu’il avait prises, et il se mit à réciter : « Cheveux bruns, trapue, dix-neuf ans. Originaire de la campagne, du Vaucluse. Travaille au Salon depuis trois ans. » Risquant un coup d’œil en direction de l’Indien, il vit une expression de surprise se peindre sur ses traits. Il poursuivit : « Elle a déclaré que vous veniez la voir tous les samedis depuis décembre ou janvier. Elle ne s’en souvient pas avec certitude.

— Alors elle est vivante !

— Vous lui avez offert un camée…

— Wakan Tanka l’a sauvée ! » Il ferma les yeux et continua doucement, comme si Saint-Cyr n’était pas là : « Merci, Tun-kashila, merci pour son cœur qui bat, pour sa peau souple et ses cheveux brillants. J’ai marché à tes côtés toutes les années de ma vie et maintenant tu me fais un autre cadeau. Tu es le bon Grand-Père qui m’a montré la Route rouge et je mourrai avec toi dans mon wanagi pour toujours. Merci, merci, mon Tunkashila, merci pour son cœur qui bat. Et merci pour Poitrine Jaune dont le cœur aussi bat fort pour ton pauvre petit-fils. »

Saint-Cyr écoutait avec fascination l’étrange mélopée. Il regrettait amèrement de ne pas comprendre ce qui se passait dans la tête de l’Indien. Il savait que la véritable histoire se dissimulait quelque part derrière ce visage cuivré presque émacié, ces yeux d’obsidienne et ces lèvres minces d’où s’échappaient les sons incompréhensibles. Il notait tout cela dans son carnet comme un automate.

« Qu’est-ce qu’elle fait ici ? »

Absorbé dans ses pensées, le journaliste mit un moment à s’apercevoir que la question s’adressait à lui. Il eut un sourire penaud. « Elle est détenue, répondit-il.

— Mais pourquoi ?

— On la soupçonne de…» Saint-Cyr s’interrompit. Un souvenir lui traversa l’esprit, celui de ce même Indien dans une cellule identique à celle-ci, les traits tirés, l’air abattu. Il se rappelait la poignée de main molle, le regard terne, l’odeur de mort qui régnait. Et maintenant que Charging Elk allait sûrement être condamné à la peine capitale, comment pourrait-il lui annoncer que la fille qu’il aimait – peut-être la seule personne qu’il eût aimé au cours de sa pauvre existence – avait conspiré avec Breteuil pour le droguer afin que ce dernier pût accomplir son acte infâme ? Elle avait tout raconté au journaliste moins d’une heure auparavant. Honteuse du rôle qu’elle avait joué, elle était effrayée et inquiète – mais surtout pour elle, à dire vrai. Qu’allait-elle devenir ? Elle n’avait guère semblé se soucier du sort de Charging Elk. Sur le moment, Saint-Cyr avait trouvé sa réaction bien naturelle. Pourquoi se préoccuperait-elle de ce qui pourrait arriver à un de ses clients ? Mais de son côté, l’Indien paraissait croire qu’ils entretenaient plutôt une relation amoureuse. Après tout, cela aussi était naturel. Quoi de plus normal qu’un homme s’amourache d’une putain. Oh ! ma douce et confortable Fortune !

« Les vingt minutes sont écoulées !

— Encore un petit instant, s’il vous plaît ! » Saint-Cyr jeta un coup d’œil sur ses notes. Il ne tenait pas grand-chose. Une simple description et quelques gribouillages, ainsi qu’une tentative pour transcrire le mot étrange que le Peau-Rouge avait prononcé. Siyoko. Malfaisant. Il referma son carnet. Bell et Marie Colet lui en avaient appris assez pour donner matière à un premier article. Il aurait aussi de quoi tracer un portrait relativement fidèle de l’Indien, mais il lui faudrait recueillir davantage d’informations avant le début du procès.

« Vous désirez que je vous apporte quelque chose lors de ma prochaine visite – en plus des cigarettes ? »

Charging Elk, penché en avant, les coudes sur les genoux, étudiait les initiales gravées sur le mur. « Non, merci, répondit-il.

— Je pourrais peut-être transmettre un message à quelqu’un, à votre travail ou à un voisin ? » suggéra Saint-Cyr.

Sa proposition était sincère, mais voyant une lueur d’anxiété briller dans les yeux du sauvage, son instinct de journaliste se réveilla et il poursuivit : « Il y a certainement quelqu’un qui s’inquiète pour vous, qui aimerait savoir que vous êtes en vie. Si vous avez un nom à me communiquer, je pourrais au moins rassurer cette personne. »

Le geôlier entra dans la cellule. « Il faut que vous partiez, maintenant. Si on vous découvre ici, je risque de perdre ma place.

— Laissez-moi vous aider. Un simple nom…

— S’il vous plaît, monsieur. J’ai trois bouches à nourrir. » L’homme saisit Saint-Cyr par le coude pour l’obliger à se lever.

« René Soulas. »

Le journaliste et le geôlier se figèrent ainsi, dans une pose quelque peu ridicule. Charging Elk esquissa un sourire, comme s’il trouvait la chose amusante, mais ses yeux demeurèrent froids.

« Où habite-t-il ? » Saint-Cyr s’était repris, de même que le geôlier qui le poussait vers la porte.

« 11, rue d’Aubagne. C’est mon ami. Dites-lui de ne pas s’inquiéter. »

La porte se referma dans un claquement sec qui coupa la fin de la phrase. Charging Elk resta un moment assis sur le bord de sa paillasse, contemplant sans les voir les inscriptions sur le mur. Il n’avait pas pensé aux Soulas depuis deux sommeils, et le nom de René lui avait même paru bizarre dans sa bouche. Il tira une autre cigarette du paquet et la regarda, caressant d’un geste machinal le petit cylindre lisse. Son cœur se serra. Qu’est-ce que Madeleine allait penser ? Elle avait cru qu’il avait une vraie petite amie qu’il leur amènerait un dimanche à dîner. Maintenant, elle saurait la vérité. Il se tourna vers la porte, mais ne rencontra plus que le silence. Il était trop tard pour dire à Poitrine Jaune qu’il avait changé d’avis et ne voulait plus qu’il aille trouver René Soulas. Ses tempes commencèrent à battre. La migraine le guettait qui l’obligerait à s’allonger et à fermer les paupières pour se protéger de la lumière qui filtrait par la haute fenêtre.

Il redoutait cette douleur de même qu’il redoutait les derniers sommeils de sa vie. Il se demandait si on viendrait le chercher ce soir, demain ou après-demain. La mort ne le dérangeait pas – pourtant, il ne l’appelait pas de tous ses vœux comme quatre ans plus tôt lorsqu’il avait chanté son chant de mort trois sommeils d’affilée –, mais il n’aimait pas l’idée d’attendre. Il préférerait qu’on vienne ce soir. Il glissa la cigarette entre ses lèvres et gratta une allumette. Une pensée jaillit dans son esprit : Wakan Tanka lui avait envoyé Poitrine Jaune à deux reprises. Peut-être avait-il un plan en définitive. Mais qu’est-ce que Poitrine Jaune pouvait faire ? Ce n’était pas un magicien capable de rendre Charging Elk invisible ou de lui recoller la tête après que le grand couteau de fer l’aurait tranchée. Malgré tout, il lui avait offert son aide. Le regard rivé sur la petite flamme jaune, l’Indien se permit de conserver une lueur d’espoir.

Tandis qu’il tirait sur sa cigarette, il pensa à Marie et se demanda, juste avant qu’une douleur fulgurante ne lui vrille le crâne, comment il se faisait qu’elle soit encore en vie et que le siyoko ne l’ait pas tuée. Il avait eu l’intention de poser la question à Poitrine Jaune, mais il n’en avait pas eu le temps. Maintenant, il ne saurait jamais.

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