À La Grâce De Marseille
Chapitre 4
Martin Saint-Cyr détestait Marseille l’hiver. Une fois par semaine au moins, il s’interrogeait sur le concours de circonstances qui l’avait conduit dans cette ville, sans jamais parvenir à une explication satisfaisante. En fait, il avait tout bonnement suivi une fille. En 1886, ses études à l’université de Grenoble achevées, la fille en question avait obtenu un poste d’enseignante dans un lycée de Marseille. Elle avait choisi un établissement situé dans le quartier du Panier, un vieux quartier ouvrier où venaient maintenant s’installer les immigrants des États barbaresques et du Levant qui assuraient les tâches les plus pénibles dans les usines de savon et de chanvre, les abattoirs et les tanneries.
Saint-Cyr, muni quant à lui d’un diplôme en économie, avait été accepté en faculté de droit à la Sorbonne, mais il n’avait pas compté qu’il tomberait amoureux d’Odile, quoique son instinct lui eût soufflé qu’ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre. Profondément religieuse, elle se sentait obligée de consacrer une partie de sa vie à aider les défavorisés. Lui, au contraire, bien qu’élevé dans une famille catholique, n’était pas pratiquant. Au cours de sa troisième année d’université, il avait rejoint les rangs d’un groupe de socialistes qui, pour la plupart, étaient (comme lui) davantage attirés par l’idée de la classe ouvrière que par ceux qui la composaient. Saint-Cyr participait aux meetings et aux manifestations, distribuait des tracts et jouait un petit rôle dans les tentatives en vue d’organiser les travailleurs des abattoirs et les haquetiers grenoblois. Mais quand la police avait investi la place Saint-André où étudiants et ouvriers s’étaient rassemblés pour protester contre l’arrestation de trois meneurs, deux étudiants et un ouvrier des abattoirs, Saint-Cyr s’était réfugié dans le palais de Justice tout proche d’où il avait regardé les gendarmes armés de matraques charger les manifestants désarmés. Beaucoup de sang avait coulé par cette chaude après-midi d’automne, à la suite de quoi Saint-Cyr avait pris ses distances avec le mouvement avant de le quitter définitivement.
En réalité, ses idées n’avaient jamais été socialistes. Il annonça à ses amis qu’il partait étudier le droit afin de servir les objectifs du socialisme démocratique – lequel aurait toujours besoin de bons avocats dévoués à sa cause –, mais il continuait à croire en de nombreuses valeurs bourgeoises. Son père, un soyeux de Lyon et bon capitaliste, assurait à sa famille une existence plus que confortable.
Alors que faisait Saint-Cyr un mercredi matin, installé dans un minable bistrot de Marseille devant un café au lait et une brioche ? Il était incapable de répondre à cette question. Odile, devenue missionnaire, se trouvait à présent à Alger où elle vidait les bassins hygiéniques dans un hospice. Au bout d’un an, elle déciderait soit de poursuivre dans cette voie, soit d’épouser Saint-Cyr. Ces derniers temps, cependant, il s’interrogeait de plus en plus sur le mariage, hésitant à l’idée de s’engager pour une éternité sur terre. Sans parler du problème des rapports sexuels. Certes, ils avaient eu leurs moments romantiques – pique-niques le long de la Corniche, excursions en Camargue pour admirer les flamants et les taureaux noirs, orgueil des arènes provençales, week-ends à Avignon pour visiter le Palais des Papes, soirées à l’opéra ou au théâtre – mais sur le plan physique, rien, du moins pour Odile. Saint-Cyr avait beau vanter les plaisirs et les joies de la chose, la jeune fille demeurait inflexible : pas avant la nuit de noces, obligeant par conséquent Saint-Cyr à recourir aux services des prostituées de la rue Sainte. En fait, il avait rendu visite la veille à sa favorite, une brune plantureuse nommée Fortune qui sentait toujours la cigarette et le cassis.
Odile. La vertu contre la mauvaise Fortune – quel contraste, songeait Saint-Cyr. D’un côté une grande blonde au profil pur, mince et élancée comme un garçon si ce n’était la rondeur des hanches et des seins, une vierge, et de l’autre, une brune, bien en chair, la nudité ample, au parfum de musc, une putain.
Saint-Cyr soupira et termina son café au lait. Il commençait à se demander si, en définitive, il ne préférait pas les prostituées. Nul besoin de passer l’éternité avec elles, et elles étaient toujours disponibles rue Sainte. Il tira sa montre en or de son gousset, cadeau de son père pour sa licence, et souleva le couvercle. Huit heures et demie. Il était temps d’y aller. Il alluma une nouvelle cigarette, puis se leva et laissa quelques sous sur la table métallique. Il resta un instant planté sur le seuil, le regard fixé sur les nuages gris au-dessus des toits. Au moins le mistral s’était calmé durant la nuit après avoir soufflé trois jours d’affilée. Décidément, Saint-Cyr détestait bien Marseille en hiver, et peut-être même en toutes saisons. Il jeta sa cigarette dans le caniveau, puis traversa la chaussée humide de pluie en direction de la préfecture.
« Bonjour, sergent Borely. Ravi de vous voir, comme toujours. Beau temps, n’est-ce pas ? Auriez-vous quelque chose pour moi qui marquerait d’une pierre blanche cette splendide journée ? »
Borely baissa les yeux sur le jeune reporter. Assis sur une haute chaise derrière son comptoir, il dominait ses visiteurs alors qu’il était plutôt de petite taille. Il parvenait ainsi à intimider tout le monde, sauf ce galopin.
« Ah, bonjour, Saint-Cyr. Une matinée froide et pluvieuse, comme souvent à cette saison. Et je n’ai rien de passionnant pour vous. » Borely jeta un coup d’œil sur son registre. « Deux femmes battues, une bagarre à coups de couteau, les vagabonds habituels, et un tire-laine qu’un citoyen nous a amené après l’avoir tabassé. Il avait la figure aubergine, mais il survivra pour répondre de ses péchés. »
Saint-Cyr nota les détails de chacune de ces affaires à mesure que le sergent les lui communiquait : les deux cas de femmes battues s’expliquaient surtout par l’alcool, de même que l’agression à coups de couteau. Un ouvrier des tanneries levantin, ivre d’absinthe, avait tailladé au visage un marin algérien, lui tranchant presque le nez – le seul aspect inhabituel étant que l’Algérien était également soûl, ce qui n’arrivait pas souvent parmi les Nord-Africains, pour la plupart musulmans. L’histoire du tire-laine n’était pas inintéressante – les Marseillais aimaient que justice soit rendue. Saint-Cyr s’apprêtait à refermer son calepin. La pêche se révélait plutôt médiocre, mais les mardis, y compris les mardis soir dans le secteur du port, étaient en général assez calmes. « Rien d’autre, sergent ? Absolument rien ? S’il vous plaît ? »
Du haut de son perchoir, Borely examina un instant le jeune échotier. Il y avait chez lui quelque chose qui lui déplaisait. Saint-Cyr occupait ses fonctions depuis près de deux ans, et il n’avait jamais rien dit ni fait qui pût offenser le policier. Il se montrait toujours poli, affichait en permanence sa joie de vivre, semblait assez intelligent, et il ne déformait jamais les faits – ce qu’on ne pouvait pas dire de son prédécesseur. Pourtant, son côté fils de famille agaçait Borely – jusqu’à sa façon de s’habiller. Là, en plein hiver, il portait sous son costume un gilet écossais jaune, une lavallière écarlate et un ridicule chapeau à large bord avec lequel même un Italien aurait eu honte de sortir. Certes, c’était un joli garçon avec son bouc clairsemé mais soigneusement taillé, ses petites dents bien blanches, sa taille élancée et son allure de dandy. De fait, il irritait surtout Borely par ses manières et son indéfectible politesse qui trahissaient une bonne éducation et une existence de privilégié, ce qui se manifestait par une légère nuance de mépris à l’égard de tout ce qui représentait l’autorité.
Borely, pour sa part, avait rarement deux sous en poche, alors qu’il vivait avec sa femme et leurs six enfants ainsi que sa mère atteinte de phtisie dans un minuscule appartement derrière le cours Saint-Louis. La plomberie ne marchait jamais et la rue étroite était tout le temps jonchée d’ordures en provenance du marché de plein air. De plus, leur voisine menaçait d’appeler la police parce que son chat avait disparu et qu’elle était persuadée que le fils aîné de Borely l’avait jeté par la fenêtre. Vous vous rendez compte ! faire venir les gardiens de la paix pour interroger leur propre sergent ! À cette pensée, Borely secoua la tête.
« Eh bien, merci pour ces informations, sergent. » Saint-Cyr parut interpréter le geste de Borely comme une réponse négative. Il glissa son carnet dans sa poche et revissa le capuchon de son stylo à encre.
Borely le regarda faire, poussant un petit soupir presque affectueux. Finalement, il l’aimait bien ce jeune homme, en dépit ou peut-être à cause de ce qui l’énervait chez lui. Et en tant que petit reporter, il gagnait encore moins que lui. Mais peut-être avait-il besoin d’autre chose que d’argent. Aussi, il lui lança : « Il y a encore le Peau-Rouge. »
Saint-Cyr, qui se dirigeait déjà vers la porte, s’arrêta et se retourna, déconcerté.
« Le Peau-Rouge, poursuivit Borely avec un sourire. Nous l’avons interpellé la veille de Noël, ou plus exactement de bonne heure le matin de Noël. Ah oui, j’oubliais, vous aviez pris quelques jours de congé, si je ne m’abuse ? » Pendant que je travaillais jour et nuit en cette période de fête de la Nativité, ajouta-t-il intérieurement.
« En effet. J’ai été passer Noël dans ma famille à Lyon. » Les mots semblaient presque abstraits, prononcés sans inflexion, tandis que Saint-Cyr reprenait son stylo. « Alors, ce Peau-Rouge ? Qu’est-ce qu’il a fait ?
— Ne vous bercez pas d’illusions, Saint-Cyr. Il est simplement détenu pour vagabondage. Et pour avoir quitté l’hôpital sans autorisation. »
Saint-Cyr se sentait à présent complètement dérouté. « Mais comment un Peau-Rouge… « Il s’interrompit. Le Wild West Show, bien sûr. Pourtant…
« Il faisait partie de la troupe de Buffalo Bill. D’après le vice-consul américain et les autorités de l’Hôpital de La Conception, il avait attrapé la grippe – et il souffrait de deux côtes cassées à la suite d’une chute de cheval. C’est pour ces deux raisons qu’il avait été hospitalisé. » Borely se tut afin de regarder une jeune secrétaire traverser la salle pour se rendre dans le bureau du capitaine. Elle portait un corsage blanc à manches longues avec des ruches aux épaules et une longue robe noire qui effleurait le bout de ses chaussures pointues. Ses cheveux noirs ramenés en chignon étaient maintenus par des épingles à la chinoise. Mais c’était le devant du corsage qui avait attiré l’œil du sergent.
« Le Peau-Rouge, il est là ? en prison ?
— Il doit comparaître devant le tribunal la semaine prochaine, ou peut-être dans une quinzaine. Avec tous les délits commis par les fêtards, les tribunaux sont débordés, j’ai l’impression. » Borely eut une petite moue de dédain. « Ce n’est plus une époque consacrée à la prière, mais seulement un prétexte pour se soûler, battre sa femme ou poignarder un Nord-Africain, vous ne croyez pas ?
— Si, bien sûr. » Saint-Cyr s’était empressé de griffonner : Peau-Rouge, vagabondage, quitté l’hôpital – Conception – sans autorisation. Veille de Noël. Barré. Matin de Noël. « Cet Indien a-t-il un nom ? »
Borely feignit de consulter le registre, alors qu’il avait le nom sous les yeux. D’un côté, il se plaisait à prolonger le suspense et, d’un autre, il se sentait intimidé à l’idée de prononcer le nom américain. Ne voulant pas l’écorcher devant ce jeune privilégié, il finit par l’épeler.
« Charging Elk », dit Saint-Cyr qui avait étudié l’anglais à Grenoble. Son père lui avait affirmé que l’anglais devenait de plus en plus la lingua franca du commerce. Saint-Cyr, bien qu’il n’eût aucunement l’intention de devenir un capitaliste à l’image de son père, avait appris la langue pour lui faire plaisir. « Il parle anglais ? demanda-t-il.
— D’après le vice-consul, non. Il ne parle ni anglais, ni français. En fait, il n’a pas prononcé un seul mot depuis son arrivée. Il est peut-être muet. »
Saint-Cyr se tapota les dents du bout de son stylo. Il tenait son histoire ! Un Indien seul à Marseille, privé de la possibilité de communiquer avec qui que ce soit. Il ne parvenait pas à croire qu’elle lui tombait ainsi toute rôtie dans le bec ! « Vous voulez dire, sergent Borely, que le Wild West Show est parti sans lui ? Qu’on l’a abandonné ici ?
— Absolument. Le vice-consul nous a dit que la troupe se trouvait en ce moment même à Rome. Il voulait expédier ce… ce Charging Elk à Rome par bateau, mais naturellement, c’est impossible tant que son cas n’a pas été examiné. Vous comprenez, monsieur, que nous ne pouvons pas le relâcher sur la simple demande du vice-consul. »
Saint-Cyr, occupé à écrire dans son calepin, ne répondit pas. Il finit par lever les yeux sur Borely avec un petit sourire pensif qui découvrit ses dents régulières et bien plantées. « Serait-il possible de jeter un coup d’ceil sur cet Indien, sergent ? J’aimerais faire un petit article sur lui, rien d’important, mais je pense que cela ne déplairait pas à mon rédacteur en chef. » Il émit un rire qu’il voulut charmeur. « Je veillerai à orthographier correctement votre nom, que je ne manquerai pas de citer dans le premier paragraphe. » Saint-Cyr n’espérait guère que le sergent accéderait à une requête aussi inhabituelle de la part d’un modeste reporter. Ni que son rédacteur en chef, qu’il ne connaissait d’ailleurs que de vue, accepterait davantage que deux ou trois lignes. Ou alors, il demanderait à un éditorialiste de rédiger un papier sur le sujet.
Borely, pourtant, parut réfléchir. Saint-Cyr ne le croyait pas vaniteux, mais peut-être que l’idée de voir son nom imprimé dans le journal le séduisait malgré tout. À la préfecture, le sergent régnait sur son petit univers, mais le soir, quand il rentrait chez lui et retrouvait ses vêtements civils et ses gosses qui se chamaillaient, il redevenait tout aussi anonyme que le docker habitant l’étage au-dessus.
Le sergent appela deux gardiens de la paix en faction dans le couloir qui conduisait aux bureaux et aux pièces où l’on menait les interrogatoires. Les deux hommes bavardaient tranquillement, mais au son de la voix de Borely, ils s’empressèrent d’accourir, et leurs talons claquèrent sur le sol de marbre.
« Dugommier, veuillez accompagner monsieur Saint-Cyr aux cellules. Dites au geôlier que monsieur désire voir le Peau-Rouge. » Borely se tourna vers le jeune reporter. « C’est une procédure des plus irrégulières, Saint-Cyr, mais compte tenu de ce que vous êtes en charge des faits divers et à ce titre attaché à la préfecture, il m’incombe de vous assurer, dans la mesure de mes possibilités, la coopération entière de nos services.
— Merci beaucoup, sergent. Mon journal apprécie toujours le concours de la police de Marseille. » Saint-Cyr maîtrisa son envie de rire devant le langage ampoulé de Borely. « Et puis-je vous demander votre prénom, sergent… pour mon article ? »
Saint-Cyr, cependant qu’il suivait le gardien de la paix dans l’étroit escalier en spirale qui s’enfonçait dans les profondeurs de la préfecture, songea qu’il n’aurait jamais associé à Borely le prénom d’Ambroise. Francis ou Jérôme, peut-être, ou à la rigueur Michel, mais sûrement pas Ambroise. Saint patron de… de quoi ? Des sergents de ville ?
Le sous-sol empestait l’huile rance, l’oignon et le chou, ainsi que le désinfectant. Le mélange n’était guère plaisant, de sorte que la brioche et le café au lait remontèrent à la gorge de Saint-Cyr. Il commençait à se demander, tandis que son regard englobait les murs sombres et suintant d’humidité de l’étroit couloir bas de plafond, si finalement son idée était aussi bonne qu’il se le figurait. On se serait cru dans les oubliettes de quelque château médiéval tout droit sorti de l’Espagne à l’époque de l’Inquisition. Il s’imagina une panoplie d’instruments de torture dans des salles peuplées d’hommes en robes à capuchons marron. Frappé de claustrophobie, il sentit de nouveau son cœur se soulever.
Par bonheur, le corridor déboucha sur un couloir plus large où se tenait un homme derrière un bureau éclairé par une lucarne. Il portait une chemise sans col aux manches retroussées, et sa tunique était drapée sur le dossier de sa chaise.
« Monsieur vient voir le Peau-Rouge. C’est d’accord avec le sergent Borely. »
Le geôlier était obèse. Un périodique était étalé devant lui, et on voyait une illustration représentant une jeune femme en corset et bas noirs qui laissaient le haut de la cuisse découvert. Elle tenait sur ses genoux une mante à franges.
« Et à quel titre monsieur vient-il ? » L’homme replia soigneusement son périodique et le posa sur un coin de son bureau. Il était clair qu’il avait la responsabilité de cet endroit et qu’il prenait ses ordres de personnes plus haut placées que Borely.
« Je suis reporter au Petit Marseillais. Je couvre les activités de la police, et on m’a envoyé interviewer le Peau-Rouge – avec l’aimable autorisation du sergent Borely, et naturellement, la vôtre, j’espère. » Saint-Cyr ne jugea pas utile de dire la vérité, à savoir que, quelques minutes plus tôt, il ignorait encore l’existence de Charging Elk.
Mais le gros homme n’écoutait plus. Il se leva lourdement, réajusta ses bretelles qu’il fit ensuite claquer avec satisfaction, sans cesser de marmonner pour se plaindre du manque de communication entre les privilégiés du dessus et les pauvres types comme lui condamnés à travailler dans de pareils culs-de-basse-fosse.
Il enfila sa tunique sans se donner la peine de la boutonner, puis il ouvrit une petite armoire située contre le mur derrière le bureau. Continuant sa diatribe contre les gens de là-haut, il décrocha un lourd trousseau de clés. « Des infâmes salauds », grommela-t-il en traversant le couloir en direction d’une porte en fer qu’il déverrouilla à l’aide de l’une des clés. Le grincement des gonds fit dresser les cheveux sur la tête de Saint-Cyr.
Le geôlier demanda au gardien de la paix d’attendre là, puis il lui claqua la porte au nez. Le couloir qui s’étendait devant les yeux de Saint-Cyr était encore plus sombre que celui qu’il avait emprunté pour arriver jusqu’au bureau du maître des lieux. Il n’y avait ni fenêtres, ni lumière du jour. Le seul éclairage provenait de quelques rares ampoules suspendues au plafond et protégées par un grillage. Le jeune reporter était assez surpris de constater que la prison possédait l’électricité. Il se serait attendu à y trouver plutôt un éclairage au gaz ou peut-être même des flambeaux qui, accrochés aux murs, auraient répandu une lueur vacillante.
D’un côté du couloir, il n’y avait qu’un mur de pierres nu, tandis que de l’autre, des portes métalliques dépourvues de fenêtres s’alignaient à intervalles réguliers. Saint-Cyr n’avait jamais eu l’occasion de descendre dans la prison, et il commençait à regretter sa visite. Il ramena son manteau autour de lui pour se protéger du froid humide. L’image de l’Inquisition s’imposa de nouveau à son esprit. Il avait toujours souffert de crises de claustrophobie – depuis le jour où, alors qu’il était encore au lycée, il avait visité en compagnie de sa classe un ancien donjon où ils avaient dû s’engager l’un derrière l’autre dans les étroits corridors et le petit escalier de marbre en spirale éclairé uniquement par les meurtrières percées dans les épais murs de pierres. Ressentant un début de panique, il se contraignit à fixer son regard sur le large dos du geôlier.
« Ce sont les portes des cellules, monsieur ? demanda-t-il.
— Oui.
— Il y a un prisonnier derrière chacune d’elles ?
— Oui, enfin, pas toutes. »
Saint-Cyr n’appréciait pas trop la brusquerie de l’homme, mais il savait qu’en retour, celui-ci n’appréciait pas non plus sa présence. À l’évidence, il n’aimait pas voir des civils débarquer dans son fief. C’était un râleur et un tyran parfaitement à sa place dans un endroit aussi sinistre. Saint-Cyr, cependant, se sentait réconforté par la vue du large dos devant lui.
Le reporter essaya de s’imaginer à quoi un Indien pouvait ressembler. Serait-il vêtu de plumes et de fourrures, couvert de peintures de guerre ? Afficherait-il un air féroce ? Et surtout, serait-il dangereux comme le barbare qu’il était, venu des terres sauvages américaines ? Saint-Cyr n’avait assisté à aucune représentation du Wild West Show de Buffalo Bill. Il ne s’intéressait pas spécialement à l’Ouest sauvage, ni aux cow-boys et aux Indiens – du moins jusqu’à la demi-heure précédente. Quand il était petit, ses camarades jouaient souvent aux soldats et aux Indiens, reproduisant les scènes de violence tirées des pages de leurs illustrés. Saint-Cyr, pour sa part, préférait sa collection d’insectes. Il possédait en effet une grande collection de papillons qu’il chassait pendant les vacances qu’il passait en compagnie de ses parents dans leur château du Périgord.
Le geôlier grogna quelques paroles inintelligibles et fit tinter ses clés. Saint-Cyr, plongé dans ses pensées, faillit se cogner au large dos. Il se recula d’un bond, effrayé par ces cachots à peine éclairés et leur cerbère. Bon Dieu, mais qu’est-ce qu’il fabriquait ici ? Il n’était qu’un petit échotier qui sillonnait la ville et visitait les commissariats en quête de simples faits divers. Tandis qu’il regardait le gardien insérer une clé dans la serrure de l’une des portes de fer, il fut saisi d’une terreur irrationnelle à l’idée que toute cette affaire n’était peut-être qu’un piège, et qu’on allait l’enfermer, si bien qu’il ne reverrait jamais le soleil.
La porte s’ouvrit et le gardien entra. Saint-Cyr eut la surprise de voir un rayon de lumière filtrer par l’entrebâillement. Il demeura néanmoins sur le seuil, se bornant à passer la tête à l’intérieur pour jeter un coup d’œil.
La lumière provenait d’une petite fenêtre située tout en haut du mur du fond. Elle était protégée par des barreaux, mais de toute façon, même debout sur une chaise, on ne pouvait pas l’atteindre. Saint-Cyr s’avança d’un pas, prêt à faire retraite au moindre mouvement suspect.
Le spectacle qui s’offrit à son regard n’avait pourtant rien d’effrayant : le puits de lumière, le geôlier qui se tenait tranquillement dans un coin, la tunique maintenant boutonnée afin de se protéger du froid, et une silhouette étendue sur une étroite couchette accrochée au mur. La cellule n’était pas grande, peut-être deux mètres sur trois, mais sa hauteur de plafond contribua à atténuer le sentiment de claustrophobie que Saint-Cyr éprouvait depuis son périlleux passage dans le couloir étouffant. Par habitude, il tira son carnet de la poche de son manteau.
« Voici votre Peau-Rouge, monsieur », dit le geôlier d’une voix toujours aussi rude mais d’un ton plus bas.
La première chose que Saint-Cyr remarqua, ce fut les cheveux noirs. Séparés par une raie au milieu, ils tombaient dans le dos de l’homme, presque jusqu’au creux de ses reins. Même Fortune, sa prostituée préférée, n’en avait pas d’aussi longs.
« Charging Elk ? » demanda le reporter.
À l’appel de son nom, l’Indien se tourna, mais sans regarder directement Saint-Cyr. Il semblait fixer la porte derrière ce dernier. Il avait les yeux noirs et des creux sous les pommettes. Ses lèvres serrées faisaient comme une couture sur un gant de cuir bruni.
Saint-Cyr commença par se réjouir de ce que l’Indien ne paraissait en aucune manière menaçant – de fait, il n’avait même pas l’air capable de violence. Dans son manteau noir boutonné jusqu’au cou, son pantalon trop court et ses chaussons, il faisait presque pitié tellement il était maigre. Ses chevilles nues semblaient particulièrement vulnérables. Plus il l’examinait, plus le jeune reporter sentait croître son intérêt.
« Est-ce qu’il mange ? s’enquit-il.
— Avec un appétit d’oiseau, répondit le geôlier. Il mange sa soupe et boit son thé, c’est à peu près tout. Il laisse les légumes dans le bol et il n’a pas l’air d’aimer le pain. J’ai l’impression que les Peaux-Rouges ne mangent pas comme de vrais hommes.
— Je crois qu’il meurt tout bonnement de faim, monsieur. Regardez-le. Peut-être ne lui donnez-vous pas à manger ce qui lui convient. »
Le cerbère, qui se montrait presque courtois depuis qu’ils étaient entrés dans la cellule, se frappa la cuisse avec son trousseau de clés et souffla bruyamment, soudain furieux. « Nous ne tenons pas un restaurant ici, monsieur. Nous sommes de pauvres geôliers. Nous ne restons pas assis sur nos fesses derrière nos jolis bureaux à décider si nous allons servir de la bouillabaisse ou du pot-au-feu pour le déjeuner. Et peut-être de la gigue de chevreuil pour le dîner. Non, nous ne fonctionnons pas comme ça. Celui-là mangera ce que les autres mangent, sinon, tant pis pour lui. »
Saint-Cyr se tourna vers l’Indien. « Vous comprenez l’anglais ? » demanda-t-il dans cette langue.
Charging Elk faillit réagir au mot « anglais », mais, se rappelant Costume Marron, l’Américain, et son impossibilité de communiquer avec lui, il garda le silence.
« Que puisse faire pour vous aider, Charging Elk ? Voulez-vous autre chose à manger ? Vous avez faim ? » Le reporter aurait voulu que l’Indien comprenne, aussi il avait parlé fort, lentement, s’attachant à la prononciation, mais l’autre, imperturbable, continuait à fixer la porte de son cachot.
Saint-Cyr, percevant l’impatience du geôlier, se douta qu’il ne disposait plus que de quelques minutes. Il n’avait aucune envie de partir et il voulait faire comprendre à l’Indien qu’il cherchait à l’aider. Le jeune reporter était lui-même surpris par sa réaction. Certes, il était sensible aux souffrances des autres – il donnait de temps en temps un sou aux mendiants ; chaque Noël, il offrait un cadeau à sa propriétaire ; il apportait au vieil homme habitant l’appartement d’en face et qui se mourait de phtisie des pastilles ainsi que des informations sur les nouveaux remèdes dont on parlait dans son journal –, mais on ne pouvait pas dire qu’en règle générale il compatissait aux malheurs de l’humanité.
Martin Saint-Cyr désirait de toutes ses forces venir au secours de Charging Elk. À l’évidence, l’homme n’allait pas tarder à mourir. Il pouvait disparaître d’ici quelques heures ou quelques jours, et on ne saurait rien de lui. Le brutal geôlier et ses aides balanceraient son cadavre dans une charrette qui le conduirait au cimetière Saint-Pierre où on l’enterrerait dans le quartier des indigents sans croix ni nom sur sa tombe.
Le reporter se demandait pourquoi il s’inquiétait ainsi du sort de cet Indien. Dans les autres cellules croupissaient sûrement des hommes dont la situation était tout aussi désespérée, des Français comme lui détenus dans des conditions tout aussi sordides et qui, peut-être, mouraient également de faim. Partout régnait une odeur d’humidité, une odeur de cendres, synonyme de maladie et de mort.
Peut-être voulait-il l’aider à survivre, du moins jusqu’à sa comparution devant le tribunal, parce que l’Indien ne parlait pas d’autre langue que la sienne et que son pays se trouvait à des milliers de kilomètres de l’autre côté de l’océan. Seulement, comme l’avait mentionné Borely, les tribunaux étaient surchargés et l’Indien semblait vraiment proche de la fin.
« Peut-être, monsieur, que si je vous laissais un peu d’argent, vous pourriez veiller à ce que le Peau-Rouge ait quelque chose de substantiel à manger ? Peut-être un peu de saucisse, de fromage et une miche de pain ? » Saint-Cyr puisa quelques pièces dans sa poche.
« Personne ne bénéficie de privilèges ici, monsieur. Il mangera comme tout le monde. »
Le jeune échotier s’était préparé à cette réponse. Il prit son portefeuille et en tira un billet de vingt francs. « Juste pour vous remercier du temps que vous m’avez consacré, monsieur », dit-il, tendant l’argent au geôlier.
Celui-ci, instinctivement, jeta un coup d’œil autour de lui, puis s’empressa d’empocher le billet et la monnaie. « Je verrai ce que je peux faire, dit-il.
— Rapidement ?
— Oui, oui, monsieur. Rapidement. »
Saint-Cyr n’avait aucune confiance en lui, mais il ne pouvait rien faire de plus. En revanche, lui-même pouvait tenter de faire quelque chose pour l’Indien. Pour Charging Elk. Il se força à prononcer en pensée le nom de cet homme. Il se força à le regarder bien en face. C’était un homme, un être humain, et s’il n’intervenait pas d’une manière ou d’une autre, cet être humain mourrait.
Pour l’instant, il ne pouvait que poser un paquet de cigarettes et une boîte d’allumettes sur le grabat, à portée de la main brune de Charging Elk. « Pour vous, dit-il en anglais. Ne vous inquiétez pas, je vais vous faire sortir de cette sinistre prison. Comptez sur moi, monsieur Charging Elk. »
Charging Elk entendit la clé tourner dans la serrure et le verrou se mettre en place avec un faible écho métallique, puis ce fut le silence. Il ramena les genoux sous son menton et regarda les grains de poussière soulevés par son mouvement danser dans le rayon de lumière.
Il n’avait pas la moindre idée du temps qui s’était écoulé depuis son arrivée dans la chambre de pierres de la maison de fer. Malgré le froid, il avait beaucoup dormi et rêvé de chez lui. Dans ses songes, il voyait les aigles royaux monter en flèche dans le ciel du Bastion, il entendait l’aboiement et le hurlement des coyotes dans la nuit, il sentait l’odeur de l’armoise portée par le vent printanier et celle des morceaux de gibier cuisant sur un feu automnal, il plongeait ses mains en coupe dans les rivières claires des Paha Sapa et l’eau glacée dont il aspergeait son visage en sueur lui coupait le souffle. Comme ses rêves étaient dans l’ensemble agréables, il continuait à dormir. Il voyait sa mère cueillir des baies dans les Bighorns et son père nettoyer son fusil-à-plusieurs-coups dans le tipi sur l’Herbe Grasse. Son frère et sa sœur jouaient avec des balles faites de chiffons dans le calme du soir au milieu du grand campement. Strikes Plenty et lui attrapaient des sauteuses ailées qu’ils lançaient dans l’eau à l’intention des nageurs glissants.
Ses rêves s’achevaient parfois dans les ténèbres de la nuit, parfois dans la lumière du jour dispensée par la haute fenêtre. Ils pouvaient se terminer agréablement, ou bien sur l’image des soldats attaquant le grand campement de l’Herbe Grasse, ou encore sur les siens qui descendaient dans la vallée vers Fort Robinson avec ses nombreux soldats et son drapeau de l’Amérique.
Une fois, il rêva de Crazy Horse. Le grand chef guerrier lui prédit qu’un jour, il irait dans le pays où le soleil se lève, de l’autre côté de la grande eau, le pays d’où venaient les wasi-chus. Crazy Horse ajouta qu’il ne pourrait pas l’accompagner, car il serait bientôt tué par des hommes de son propre peuple. Charging Elk voulut prendre le bras du wicasa yatapika, mais il avait disparu. Crazy Horse n’était plus qu’un nuage dans le ciel au-dessus des Mauvaises Terres.
Certains de ses rêves inquiétaient le jeune Indien, tandis que d’autres le réconfortaient, mais tous étaient bienvenus, car il se savait près de rejoindre ses ancêtres. C’était pour cette raison qu’il chantait son chant de mort toute la journée et qu’il rêvait de chez lui toute la nuit. Et chaque soir, il priait Wakan Tanka qu’arrive enfin celui où il ferait la traversée de la grande eau. Il priait même Blaireau de lui communiquer la force d’entreprendre le voyage, bien qu’il fût persuadé que son pouvoir n’opérait plus, que son animal-pouvoir ne pouvait pas l’entendre dans cette maison de fer si lointaine.
Comme il ramenait les pans de son manteau autour de ses jambes, sa main effleura le paquet de cigarettes. Le bleu de l’emballage lui rappela les ciels clairs au-dessus des Paha Sapa, et il pensa aux êtres sacrés qui les peuplaient. Il se souvint aussi des cérémonies au Bastion, présidées par le vieux pejuta wicasa, et qui commençaient toujours par l’herbe qu’on fumait.
Il prit l’un des bâtons à fumer qu’il pointa vers le ciel, vers la terre, puis vers les quatre directions, adressant tour à tour une prière à chacun d’eux. À l’exemple du saint homme, il pria les êtres sacrés et les ancêtres, puis les quatre-jambes et les ailes-de-l’air. Après quoi, il pria longuement Wakan Tanka, jurant avec ferveur de le servir toujours dans le monde réel au-delà de celui-ci. Il alluma la cigarette et la fuma à moitié avant de l’écraser sur sa paume. Il la fit ensuite rouler entre son pouce et son index, jusqu’à ce que tous les brins de tabac qui restaient lui tombent dans la main. Il les glissa alors dans la poche de son manteau pour avoir quelque chose à offrir à Blaireau quand il arriverait au pays.
Charging Elk se rallongea sur le lit de fer. Il n’avait plus froid et il se sentait en paix avec lui-même ainsi qu’avec le monde qui l’entourait. Il leva les yeux vers le haut plafond, et il s’entendit qui chantait. C’était un chant puissant, et il remercia Blaireau de le lui avoir donné. Il ferma les yeux et continua de chanter.
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