À La Grâce De Marseille
Chapitre 9
On était à la fin du mois d’août et une chaleur accablante pesait sur la ville. Le matin, les marchés restaient animés, mais dès onze heures, les rues étaient désertes à l’exception de quelques omnibus et voitures de livraison. Les chevaux eux-mêmes paraissaient perdus au milieu des vagues de chaleur soulevées par le soleil brûlant de la Méditerranée. À trois heures de l’après-midi, les ouvriers qui construisaient le nouvel immeuble de la rue de la République travaillaient encore, mais de plus en plus lentement. Les hommes portant des sacs de ciment sur le dos, des hottes pleines de mortier ou poussant de lourdes brouettes, les maçons ajustant de gros blocs de pierre, tous semblaient se déplacer au ralenti, comme s’ils marchaient, plongés dans l’eau boueuse du Vieux-Port. Avec leurs chiffons noués autour de la tête, leurs tricots de corps moulants, leurs pantalons courts d’un bleu délavé et leurs sandales poussiéreuses, on aurait dit des enfants épuisés à la peau brune.
Charging Elk, qui les observait, installé sur l’impériale de l’omnibus, remarqua que tous travaillaient l’échine courbée sous le soleil aveuglant, pratiquement sans se parler ni se regarder, sinon pour donner ou recevoir des ordres, ou bien partager une cigarette en profitant du moindre coin d’ombre. C’était une ville bourdonnante d’activité. Tout le monde travaillait, certains à l’abri des regards dans les boutiques, les fabriques ou les usines, d’autres – les ouvriers des chantiers navals et les dockers, les balayeurs et les livreurs – en plein air, même lorsqu’il faisait tellement chaud que l’on sentait les pavés brûlants sous la semelle des chaussures, comme si un feu couvait constamment sous la cité phocéenne. En ce mois d’août 1893, l’un des plus chauds dont on se souvienne, chacun semblait lutter pour sa survie – de fait, beaucoup de personnes âgées moururent. Les corbillards ne suffisant plus, il fallut utiliser des charrettes et des chariots pour transporter les cercueils jusqu’au cimetière Saint-Pierre. Le soir, quand il y avait un souffle d’air, les gens allaient déambuler le long de la Canebière, la démarche lente, presque hésitante, assommés par la canicule, ou bien sortaient dans leurs cours, allumant des bougies à la citronnelle pour éloigner les moustiques agressifs, ou encore s’installaient aux terrasses des cafés. Nombreux étaient ceux qui, attablés devant un citron pressé ou une anisette dans les cafés et les restaurants du Vieux-Port, regardaient passer les promeneurs et les grands bateaux silencieux. Depuis quatre mois, Charging Elk avait pris lui aussi cette habitude.
Le soleil qui lui tapait sur le sommet du crâne l’engourdissait et lui donnait sommeil. Il y avait déjà un moment qu’il suivait les progrès de l’immeuble en construction, depuis qu’il avait quitté la maison des Soulas pour emménager dans son propre appartement situé au cœur du Panier. Cela faisait huit mois qu’il travaillait dans une savonnerie des quartiers nord de la ville. Quand il partait pour l’usine à cinq heures du matin, les ouvriers n’étaient pas encore arrivés, et quand il revenait à trois heures de l’après-midi, ils se traînaient au milieu des gravats qui jonchaient le trottoir, ployant sous les lourds sacs de ciment, une toile épaisse drapée en travers de leurs épaules courbées. D’un jour à l’autre, on n’avait guère l’impression que le chantier avançait, mais en quatre mois, Charging Elk avait vu surgir deux étages. À présent, ils jetaient les fondations du troisième.
La semaine précédente, Charging Elk avait calculé qu’il était en France depuis quatre ans – dont presque trois et demi à Marseille. Ce n’était certes pas la première fois qu’il se livrait à cet exercice. Mathias lui avait appris à lire les chiffres sur la lourde montre toute ronde dont on lui avait fait cadeau un Noël. Il avait également appris à lire le calendrier, à compter les jours, les semaines, les mois… et les années. La vitesse à laquelle passaient les saisons ne manquait jamais de le surprendre : il faisait chaud, comme maintenant, puis frais, puis froid, puis de nouveau frais, et enfin de nouveau chaud. Il continuait à guetter les lunes et il les notait sur un petit bloc de papier acheté sur le cours Belsunce, chaque page figurant une lune : la lune-du-poisson-noir, le mois où il avait découvert que les poissons avaient une âme ; la lune-de-la-longue-marche, celui où, un dimanche, il avait marché jusqu’à la plage du Prado et retour ; la lune-de-la-vue-du-pays, quand il avait grimpé la colline desséchée vers Notre-Dame-de-la-Garde, la grande église, d’où l’on jouissait de la vue la plus étendue. En dépit de la présence de la mer bleue et de nombreux immeubles, il avait eu comme jamais le mal du pays. Les collines de grès dénudées qui s’élevaient au nord lui avaient rappelé les Mauvaises Terres et le Bastion. Il avait fait un dessin qui le représentait en selle sur Grand Coureur au sommet d’une butte aux arêtes vives. Avec l’aide de Mathias, il avait dessiné sa chronique des événements passés en commençant par la lune où il avait laissé ses parents sur le quai de la gare de Gordon dans le Nebraska.
Charging Elk se leva et s’engagea lourdement dans l’escalier en spirale à l’arrière de l’omnibus. On approchait de la place de la République et les chevaux ralentissaient. Tandis qu’il atteignait la plate-forme, il essaya de réfléchir à ce que ces dernières années signifiaient pour lui, mais il faisait trop chaud et il était trop fatigué pour penser à autre chose qu’aux marches qu’il allait lui falloir grimper pour arriver au Panier. Une femme le regarda un instant avant de saisir la barre et de monter dans l’omnibus. Le jeune Indien ne remarquait pratiquement plus les coups d’œil curieux que lui valaient son apparence et sa haute stature.
Il traversa la place déserte en direction des marches qui montaient au Panier. Une odeur de lessive, de graisse et d’huile de noix de coco, à la fois âcre et douce, imprégnait l’atmosphère. Charging Elk avait le cou et la figure tout gras, recouverts d’une pellicule de poussière de charbon mêlée à la sueur. Il avait hâte de quitter ses vêtements de travail et de se laver, puis de faire une petite sieste jusqu’à l’heure du dîner. Son appartement exigu – composé d’une seule pièce mais munie de deux fenêtres et d’une alcôve contenant un lit trop court et trop étroit – lui suffisait et, dans l’ensemble, se révélait plutôt confortable. Il y avait une lampe et un réchaud à huile sur lequel il pouvait se préparer à manger, quoique, sur ce point, il lui arrivait souvent de regretter d’avoir quitté la famille Soulas. Désormais, il ne prenait plus en leur compagnie que les repas du dimanche. La nourriture ne manquait jamais : du poisson en abondance, parfois de la viande, accompagnés de pommes de terre et de tomates assaisonnées à l’huile d’olive, le tout arrosé de mni sha et d’eau pétillante. Il aimait beaucoup ces déjeuners, et même le poisson à présent, mais il aimait surtout retrouver l’ambiance familiale de la maison. Il parlait maintenant un peu français, mais personne mieux que les Soulas ne le comprenait, en particulier Mathias et Chloé qui lui avaient enseigné la langue. Malheureusement, il n’avait pas d’ami intime comme Strikes Plenty, ni de femme qui auraient écouté d’une oreille attentive les mots qu’il prononçait avec un fort accent. Aussi, il se bornait à échanger quelques propos hésitants avec le boulanger et le charcutier de son quartier, ainsi qu’avec le vieux serveur du Royal, un petit café situé sur le Vieux-Port. Il travaillait aux côtés d’un jeune Français, alimentant le feu sous les grandes cuves d’huile et de graisse, et ils se parlaient très peu, se contentant des quelques mots que Charging Elk comprenait et que l’autre parvenait à saisir compte tenu de la mauvaise prononciation de l’Indien. Ils déjeunaient ensemble dehors, à l’ombre du quai de chargement, et même l’air immobile leur paraissait une véritable bénédiction après la fournaise qui régnait à l’intérieur. Le jeune homme se nommait Louis Granat et il était originaire d’un village dans les montagnes appelées les Alpes, qui se trouvaient quelque part vers le nord-est. Il était arrivé à Marseille dans l’intention de devenir marin et de voir le monde, mais, tombé amoureux d’une blanchisseuse, il s’était fait embaucher à la fabrique afin de demeurer près d’elle. Louis Granat avait tracé dans l’air étouffant une silhouette aux courbes voluptueuses en disant « Mal d’amour », puis il avait envoyé un baiser du bout des doigts. Deux semaines plus tard, Charging Elk apprenait que la blanchisseuse avait quitté son ami : Granat avait posé la main sur son cœur et courbé la tête en signe de chagrin. Alors que l’Indien se sentait pris de pitié pour lui, le jeune Français avait relevé la tête, affichant un large sourire. Puis, avec une petite moue, il avait simplement déclaré : « Fini. C’est dommage. »
Charging Elk, ravi de constater que son ami se remettait si vite de son chagrin d’amour, commençait à s’interroger sur lui-même. Il n’avait jamais été amoureux, n’avait jamais éprouvé les émotions mimées par Louis Granat. Avec Strikes Plenty, ils avaient souvent évoqué l’amour, mais ni l’un ni l’autre ne l’avait connu. Le jeune Indien se demandait à présent s’il trouverait un jour une femme à aimer, une femme avec qui avoir des enfants. Il se rendait compte qu’il ne pourrait jamais mener une existence normale dans cette ville, dans ce pays. Comment pourrait-il y rencontrer une femme qui serait heureuse auprès de lui ? Même Marie-Claire, celle qui tenait l’étal à côté de celui des Soulas, lui semblait inaccessible, alors que, pourtant, il savait très bien que les Français, qui en général ne se privaient pas de faire la cour aux jeunes femmes, ne la jugeaient pas séduisante. Personne ne flirtait avec elle et cependant, Charging Elk ressentait une pointe de regret quand, en compagnie d’un couple assez âgé qui apparaissait silencieusement vers la fin du marché, elle emballait ses fromages et se préparait à partir. Une autre pensée lui traversait alors l’esprit, qui ne contribuait qu’à le déprimer davantage : malgré leurs plaisanteries grossières sur les femmes, malgré les regards admirateurs dont les gratifiaient les spectatrices, malgré leurs vantardises, aucun des Indiens de la troupe n’avait seulement approché une femme française, pas même Featherman qui avait espéré fonder un foyer avec l’une d’entre elles et devenir français.
Aussi Charging Elk se résignait-il presque à vivre une existence privée de l’amour d’une femme. Il s’installa dans la routine : six jours de travail par semaine, déjeuner le dimanche midi chez les Soulas. Le soir, la plupart du temps, il descendait les escaliers à pic du Panier pour se rendre au Vieux-Port où il s’installait à l’une des petites tables rondes à la terrasse du Royal pour boire une anisette en regardant passer les jeunes femmes qui se promenaient bras dessus, bras dessous avec une amie ou un jeune homme qu’il enviait. De temps en temps, un geste ou un rire, une mèche de cheveux rejetée en arrière ou une ondulation des hanches faisaient naître en lui une bouffée de désir, mais lorsqu’il remontait les marches du Panier, il ne ressentait plus qu’une calme et pesante solitude.
Louis Granat et lui continuèrent à travailler ensemble jusqu’au jour où, juste avant l’heure de partir, l’un des patrons prit le jeune Français à part. Charging Elk les observa du coin de l’œil, inquiet à l’idée qu’on puisse réprimander ou renvoyer son ami, mais au sourire qui éclaira soudain le visage de celui-ci, il devina que le lendemain Louis Granat ne serait plus à ses côtés pour alimenter les chaudières. Une semaine plus tard, il apprit que le jeune homme avait été transféré dans l’atelier où l’on découpait les plaques de savon pour en faire des pains – l’un des postes les plus convoités de la fabrique. Ils se croisaient de temps en temps, mais se montraient un peu cérémonieux. Le nouveau chauffeur, un Turc, n’ouvrait pas la bouche.
Charging Elk faisait ce travail depuis huit mois. Il ne lui avait pas été facile de quitter l’univers des Soulas, mais il s’était rendu compte qu’il devenait pour eux comme un enfant, lui qui avait vécu en homme son adolescence, indépendant et libre de toute autorité. Quand il annonça à René qu’il désirait habiter seul et avoir un travail à lui, le marchand de poisson resta un long moment silencieux. À vrai dire, Charging Elk désirait surtout pouvoir tranquillement se chercher une femme. Il se plaisait en la compagnie de Marie-Claire, et il n’avait pas mis longtemps à oublier qu’elle boitait et que sa figure était marquée des séquelles de la maladie des croûtes blanches. Il aimait la regarder plaisanter avec les clientes, parfois les gronder, parfois rire de concert avec elles, parfois les deux en même temps. Ils échangeaient des cigarettes, elle lui apprenait les noms des fromages et lui donnait de petits morceaux découpés dans les grosses meules. René avait dit en blaguant qu’elle devait avoir des vues sur lui, mais tous les jours à la fin du marché, le couple âgé venait l’aider et repartait avec elle. Charging Elk ne savait pas où elle habitait, ni à quoi ressemblait sa maison.
René, bien qu’il en voulût un peu au jeune Indien de l’abandonner ainsi après tout ce qu’il avait fait pour lui, l’avait présenté un dimanche à un homme corpulent vêtu d’une jaquette noire et d’un pantalon rayé. Il portait en outre une lavallière maintenue par une épingle en or, et ses cheveux argentés soigneusement pommadés et coiffés en arrière retombaient en boucles huileuses juste au-dessus de son col sous le bord de son haut-de-forme. Il avait une moustache en croc aux extrémités frisées. Charging Elk n’avait encore jamais vu à Marseille un homme qui portât aussi beau. Il lui rappelait Buffalo Bill quand il se mettait sur son trente et un pour rencontrer les grands chefs de France.
Charging Elk attendait sur les marches de l’église que les Soulas sortent à la fin de la cérémonie. Il venait souvent les chercher là pour les accompagner ensuite jusqu’à leur domicile. René, par bonheur, n’insistait plus pour qu’il se joigne à eux dans la maison sacrée. Pourtant, il avait souvent envie d’entrer voir à quoi leur cérémonie ressemblait, mais il résistait à la tentation, car il craignait que, dans ce cas, Wakan Tanka ne s’occupe plus du tout de lui. Il continuait à croire que le Grand Esprit avait un plan qui lui permettrait, le moment venu, de rentrer au pays. Mais les lunes succédaient aux lunes, et il n’avait pas encore réussi à économiser beaucoup d’argent. Le petit Français lui donnait juste assez pour qu’il puisse s’offrir du tabac et des bonbons ainsi que, de temps en temps, une anisette ou un café. Il n’avait mis que vingt-quatre francs de côté, et il savait par Mathias que la traversée pour l’Amérique coûtait infiniment plus, peut-être mille francs ou même davantage.
Aussi, quand René le présenta à l’homme qui lui rappelait Buffalo Bill, Charging Elk se prit-il à espérer. Il devinait que cet homme détenait une puissante médecine et qu’il viendrait peut-être à son aide. Il était plus important que Costume Marron ou Poitrine Jaune, et même que Buffalo Bill.
Trois sommeils plus tard, il commençait à travailler à la savonnerie. Ce matin-là, René l’accompagna en omnibus jusqu’à la fabrique. Pour la première fois depuis l’âge de seize ans et la mort de son père, il ne se rendit pas au marché, laissant Madeleine et François s’occuper de l’étal. Les événements prenaient une tournure qui ne lui plaisait pas, mais un soir qu’il coupait les fleurs fanées de ses géraniums, il réfléchit et comprit qu’il ne devait pas s’opposer à ce que l’homme à la peau brune franchisse l’océan pour rejoindre les siens.
Malheureusement, René ne pouvait pas payer suffisamment Charging Elk pour que celui-ci économise le prix de la traversée, plus celui du billet de train pour se rendre de l’autre côté de l’Amérique, et il n’était pas lui-même assez riche pour, le cas échéant, lui avancer l’argent. Par contre, il siégeait au diocèse aux côtés de monsieur Miroux, l’opulent savonnier, qui rétribuait convenablement ses ouvriers et qui s’était aussitôt montré intéressé lorsque René avait mentionné que Charging Elk était non seulement un solide travailleur, mais aussi un Peau-Rouge, un ancien membre de la troupe du Wild West Show. Et quand l’industriel le vit sur les marches de l’église de la Sainte-Trinité, il fut impressionné par sa stature, son visage au teint bistre et aux pommettes hautes qui dissimulaient presque ses yeux bridés, et ses longs cheveux noirs noués par un ruban rouge. Il avait l’air d’un vrai sauvage, mais d’un sauvage vêtu d’un costume de laine froissé et d’une chemise blanche toute propre dont le col s’ornait d’une lavallière. Monsieur Miroux, qui avait bâti sa fortune en partant de zéro et qui employait à présent deux cents ouvriers dans sa fabrique, serra la main de l’Indien et lui demanda de se présenter à la savonnerie dans trois jours.
Gravissant l’escalier au pied de la place de la République, Charging Elk se remémorait cette rencontre. Il était alors plein d’espoir. À l’idée de gagner assez d’argent pour pouvoir retourner chez lui, de vivre enfin seul et de se trouver peut-être une femme, il avait cru étouffer de bonheur. Le soir, il avait jeûné et adressé de longues prières à Wakan Tanka afin de le remercier d’avoir mis fin aux malheurs de son enfant en détresse.
Après sa première semaine de travail, une immense déception l’attendait quand il s’avança au guichet pour recevoir sa paye et apprendre qu’il n’avait gagné que vingt-quatre francs. À en croire René, monsieur Miroux possédait une immense fortune, et Charging Elk s’était imaginé qu’il lui donnerait au moins autant que Buffalo Bill. Il ne connaissait pas encore très bien la valeur de l’argent, mais il savait que les billets verts américains valaient davantage que les francs. Les trente billets verts qu’il gagnait chaque lune avec la troupe représentaient plus que l’équivalent en francs de quatre semaines de travail.
Un soir, Mathias avait calculé combien de temps il lui faudrait travailler pour acheter un billet sur un bateau de feu. Après avoir aligné des chiffres sur une feuille de papier, il avait annoncé : « Trois ans en tout. À condition que tu ne dépenses pas un sou, ce qui est complètement impossible. »
Charging Elk arriva à son immeuble du Panier, situé rue des Cordelles, une rue étroite qui bruissait des conversations tenues dans tout un mélange de langues, principalement d’origine nord-africaine ou levantine. Les enfants qui jouaient dehors jusque tard dans la nuit l’empêchaient parfois de dormir, mais la plupart du temps, il puisait un certain réconfort au son de leurs rires, de leurs cris et des aboiements des chiens, comme si ce concert de voix lui prouvait qu’il n’était pas seul. S’avançant le long du trottoir, il regarda un petit groupe de filles en jupes longues et écharpes de laine (malgré la chaleur) qui pratiquaient une sorte de jeu avec une petite balle de caoutchouc et une pile de cailloux. Le Panier était de loin le quartier le plus animé de Marseille. René prétendait que les Nord-Africains aimaient davantage la vie que la majorité des gens parce qu’ils pensaient moins. Charging Elk avait remarqué que les hommes discutaient beaucoup en faisant de grands gestes, tandis que les femmes ne cessaient de crier et d’attraper leurs enfants, ce dont nul ne paraissait s’offusquer. Il ne savait pas si c’était le signe qu’ils aimaient la vie ou qu’ils pensaient moins, en tout cas, ils donnaient l’impression de tous s’entendre à merveille. D’une certaine manière, ce quartier lui rappelait le village au Bastion. La cuisine elle-même, bien que la nourriture fût différente, comportait des ressemblances. Il allait quelquefois dans un petit restaurant sombre au coin de la rue où l’on entrait par un rideau de perles tenant lieu de porte. La première fois, il avait commandé un plat nommé « couscous » que, à l’inverse des autres clients, il n’avait pas osé manger avec les doigts. Les dîneurs, avec leurs rires, leurs plaisanteries, leur façon de manger et même leurs chiens qui attendaient patiemment, couchés aux pieds de leurs maîtres, dans l’espoir de récolter un croûton de pain ou un peu de peau de poulet, lui évoquaient les festins au village. En dépit des mises en garde de René, il ne regrettait pas d’avoir choisi d’habiter le Panier dont la population lui rappelait davantage son peuple que tous les gens qu’il avait eu l’occasion de fréquenter depuis son départ de Pine Ridge.
Quand Charging Elk se réveilla, le crépuscule tombait déjà. Baigné de sueur, il demeura un instant allongé sur son lit. Les deux fenêtres étaient ouvertes, mais la petite brise qui, en général, se mettait à souffler peu après le coucher du soleil ne s’était pas encore levée. Comme d’habitude, sa première pensée fut pour la nourriture. N’ayant pas de glacière, il devait décider chaque soir s’il allait descendre à la charcuterie ou à l’épicerie acheter un bâton de viande – ou, parfois, du poulet rôti – ainsi que du pâté et du pain frais. Sinon, il lui fallait se contenter de fromage dur et suintant, d’une grenade ou d’une orange. Il avait l’impression de ne jamais avoir assez de provisions chez lui, aussi finissait-il presque toujours par sortir faire des courses.
Pendant qu’il réfléchissait, il se souvint brusquement qu’on était samedi. Il était tellement abruti par la chaleur et une semaine de travail qu’il en avait oublié qu’il venait de toucher sa paye et que demain, il ne travaillait pas. Il se leva et alla prendre son pantalon qu’il avait jeté sur un petit banc placé devant l’une des fenêtres. Il tira d’une de ses poches une poignée de monnaie et de billets qu’il défroissa et compta ainsi que les pièces qu’il empila soigneusement : vingt-huit francs et trente centimes. Croyant avoir fait une erreur, il recompta mais arriva à la même somme. Le caissier derrière son guichet se serait-il trompé ? Ou alors, aurait-il été augmenté ? De plus de quatre francs, ce qui représentait la moitié de son loyer de la semaine ?
Revenu de sa surprise, il comprit soudain que cela procédait du plan que Wakan Tanka avait élaboré à son intention. Il voulait que son enfant rentre chez lui plus tôt que prévu.
Charging Elk se sentit alors empli d’une énergie et d’une excitation qui le firent frissonner en dépit de la chaleur. Il n’avait pas revu Costume Marron depuis plus d’un hiver, ou peut-être même deux, ni Poitrine Jaune qui ne s’était plus jamais manifesté après lui avoir rendu visite dans sa cellule de pierre, et c’était maintenant Wakan Tanka en personne qui veillait à ce que son enfant rejoigne bientôt les siens. Glissant l’argent dans un portefeuille qu’il rangeait au fond de son sac marin, Charging Elk adressa à Wakan Tanka une prière de remerciements. Après une seconde de réflexion, il reprit le portefeuille et en tira un billet de cinq francs. Ce soir, il allait fêter sa bonne fortune.
Le Petit Zinc était un modeste restaurant situé quai de Rive Neuve, non loin du quai des Belges où Charging Elk, à peine huit mois auparavant, aidait encore René à porter les caisses de poissons. Monsieur Valentin, le propriétaire du restaurant, était un proche parent de Madeleine, peut-être même son frère croyait-il se rappeler. Charging Elk y avait quelquefois mangé avec la famille Soulas, et il ne connaissait pas d’autre restaurant à Marseille en dehors du bouiboui nord-africain du Panier.
Il était installé à une petite table en terrasse, près d’une basse clôture décorée de pots de géraniums qui séparait les clients des passants. En face partait l’avenue qui menait aux bateaux ancrés dans les eaux saumâtres du Vieux-Port. Pendant la journée, les filets étaient étalés sur le quai, que des hommes, et parfois des femmes, assis sur des pierres, raccommodaient. Le soir, c’était un lieu où l’on venait se promener en famille, entre amis ou en amoureux.
Le jeune Indien fumait une cigarette en attendant son dessert. Il se sentait très bien et ne souffrait nullement de la solitude. Il se laissait même aller à imaginer son retour. Ce n’était certes pas pour demain – il n’avait réussi à économiser que quatre-vingt-cinq francs, et il faudrait encore du temps pour arriver jusqu’à mille –, mais avec son augmentation, l’échéance lui paraissait moins lointaine. Aussi, quelque peu béat, il regarda approcher une calèche ornée de dorures et munie de lanternes en cuivre. Tandis que les sabots du cheval résonnaient sur les pavés, il songeait que Mathias s’était peut-être trompé – la traversée coûtait peut-être moins que le garçon ne le pensait. Il nota dans son cante iste de demander à Mathias de l’aider à trouver un bateau de feu en partance pour l’Amérique. Ainsi, ils pourraient connaître le prix exact du voyage.
Charging Elk, âgé à présent de vingt-sept hivers, n’était plus ce jeune homme qui avait traversé la grande eau en compagnie de Buffalo Bill, de Featherman et des autres. Récemment, il avait repensé à Black Elk et au soir où celui-ci était apparu au camp installé dans le bois de Boulogne. Les Oglalas l’avaient accueilli chaleureusement, et pourtant, il paraissait hanté, presque effrayé par tout ce qu’il avait vu. Ses yeux avaient l’air jeunes et craintifs, mais son corps, faible et voûté. Charging Elk était maintenant absent de chez lui depuis bien plus longtemps que Black Elk ne l’avait été. Alors, à quoi ressemblerait-il le jour de son retour à Pine Ridge ? Ses parents seraient-ils heureux de le revoir ? Ils s’imagineraient sûrement qu’il revenait d’entre les morts. Et si eux-mêmes étaient morts ? Non, pas en l’espace de quatre années. Ils seraient simplement un peu plus âgés, eux aussi. Sa mère le serrerait dans ses bras en pleurant, puis elle préparerait un grand repas de bœuf rôti accompagné de ces pommes de terre qu’ils devaient sans nul doute cultiver désormais. Son père aussi le serrerait dans ses bras, puis il lui parlerait de Grand Coureur pendant qu’ils boiraient du pejuta sapa. Quant aux autres membres de la tribu, ils le fêteraient par des chants d’honneur, lui donneraient peut-être un nouveau nom, mais le connaîtraient-ils encore ? Peut-être qu’à force de vivre parmi les étrangers, il avait plus changé qu’il ne le croyait.
Le serveur posa devant lui une part de tarte aux abricots. Charging Elk était si profondément plongé dans ses pensées qu’il ne remarqua pas que l’homme le dévisageait sans vergogne, s’attardant sur ses pommettes hautes à la peau presque noire et sur ses cheveux longs. L’aurait-il remarqué, sa seule réaction eût été un léger amusement. Le serveur ôta les miettes de pain sur la nappe à l’aide d’un couteau, puis il prit la carafe et le verre vides ainsi que l’assiette de fromages, le regard toujours rivé sur la face émaciée au teint bistre.
Après avoir terminé son dîner à prix fixe, le menu à deux francs vingt, Charging Elk, de nouveau perdu dans ses pensées, alla marcher le long du quai de Rive Neuve. La nuit était maintenant tombée, et d’un seul coup, de sombres images lui revinrent en mémoire. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il se promenait dans le quartier. Comme d’habitude, le quai était bruyant, animé, mais plus le jeune Indien avançait, plus les passants se faisaient rares, ce qui lui avait soudain rappelé une certaine nuit d’hiver glaciale. Il pleuvait alors, et les pavés mouillés luisaient à la lumière des becs de gaz. Charging Elk était faible ce soir-là, et ses côtes relançaient à chaque battement affolé de son cœur.
Il s’immobilisa soudain et leva les yeux sur une rue latérale qui partait du Vieux-Port. Il distingua un bassin plein de petits bateaux aux mâts repliés et, au loin, une lueur jaune. Il sut alors où il était.
Une vague de peur déferla sur lui, menaçant de balayer la bouillabaisse et la tarte cependant qu’il se remémorait cette nuit-là, sa dernière nuit de liberté avant la chambre de pierre dans la maison de fer. Il se souvint de la procession d’hommes saints portant la statue de la femme en bleu. Il se souvint des torches qui oscillaient au-dessus des têtes tandis que les gens montaient les marches conduisant à la haute église. Et il se souvint de la voix dans les ténèbres derrière lui : « Pardon, monsieur. »
Dans la chaude soirée d’été, un flot d’images surgissait : la maison des malades, son évasion, son errance à travers la ville à la recherche de la troupe de Buffalo Bill qui s’était achevée à la gare du Prado, les rails déserts qui se perdaient dans l’obscurité, puis la petite pièce éclairée par une unique lumière, l’akecita et Costume Marron, et enfin la froide cellule de pierre. Il s’entendit alors chanter, ou plutôt gronder, tandis qu’il prononçait à voix basse les paroles de son chant de mort.
Il avait désiré mourir alors. Il avait chanté son chant de mort pendant deux, trois, quatre sommeils dans l’espoir que Wakan Tanka l’appelle. Mais il avait eu peur aussi, peur que sa nagi ne retrouve pas le chemin de chez lui et erre à jamais dans ce pays d’étrangers. Il sentit le rouge de la honte ramper sur son visage comme une colonie de fourmis au souvenir de sa pathétique tentative en vue de pratiquer une cérémonie à l’aide de l’une des cigarettes que Poitrine Jaune lui avait données. Il n’était pas wicasa wakan et n’avait pas d’autre droit que celui de chanter son chant de mort et de prier.
Charging Elk se sentit bouleversé à l’évocation de ces souvenirs. À partir du moment où il avait été accueilli au sein de la famille Soulas, il s’était efforcé de ne plus penser à ces temps difficiles. Lorsque cela se produisait malgré tout, sous le coup de la peur et de la honte, il faisait des cauchemars qui le laissaient épuisé au matin. C’était pour cela – et aussi dans la mesure où il devait se lever de très bonne heure pour accompagner René au quai des Belges – qu’il tâchait de chasser ces images de son esprit.
Il réprima un haut-le-cœur et fit demi-tour pour retrouver la foule et les lumières. Contrairement à son habitude, arrivé au Vieux-Port, il ne s’arrêta pas au Royal. Il continua son chemin, monta les marches en direction du Panier et rentra directement chez lui. Une fois dans sa chambre, il se hâta de se débarrasser de ses vêtements trempés de sueur, puis il s’assit sur le banc devant la fenêtre. Il resta longtemps ainsi, baigné par le clair de lune, jusqu’à ce que disparaisse le kaléidoscope des images de solitude et de désespoir. Alors seulement, il se glissa dans son lit étroit logé dans l’alcôve. Il avait les jambes lourdes et le dos raide comme tous les soirs après une journée passée à alimenter les fourneaux sous les cuves à grandes pelletées de charbon. Il craignit un instant de ne pouvoir s’endormir par crainte que les cauchemars viennent hanter son sommeil, mais à peine eut-il posé la tête sur le traversin et fermé les yeux pour se protéger de l’éclat argenté de la lune qu’il s’enfonçait dans les ténèbres bienfaisantes de l’oubli.
Le samedi suivant, après une autre semaine de chaleur accablante où il n’avait fait que travailler, manger et dormir, Charging Elk serra sa paye, qui se montait de nouveau à vingt-huit francs et trente centimes, dans le portefeuille qu’il glissa dans le sac de toile.
Il alla au fond du couloir remplir son broc au robinet, prêtant à peine attention à l’odeur pestilentielle qui s’échappait des toilettes situées en face. Bien qu’il eût grandi en respirant l’air pur des plaines, il avait fini par s’habituer aux odeurs d’égout, ainsi que de viande, de fruits pourris et d’ordures qui s’empilaient au bord des trottoirs. Le Vieux-Port sentait particulièrement mauvais à cause des eaux usées qui s’y déversaient. Le spectacle des chalands ancrés d’un côté du port qu’on remplissait de déchets de toutes sortes, cadavres de rats, de chiens et autres et qui allaient ensuite vider au large leur chargement d’immondices ne le choquait plus. Il fallait quelque chose d’inhabituel pour qu’il le remarque – comme le cadavre de bébé qu’il avait découvert dans une ruelle un peu plus tôt cet été. L’odeur l’avait attiré, car elle était à la fois douce et âcre. Quand il s’était approché, il avait étouffé un cri d’horreur. Et, tandis qu’il disait une prière pour le nouveau-né tout gonflé, il avait noté une chose curieuse : l’enfant qui gisait, jambes et bras en l’air, lui rappelait celui qu’il avait vu dans les vitrines et les marchés à l’époque de Noël, l’Enfant Jésus. René et sa famille en avaient un eux aussi, entouré de ses parents, qui n’étaient pas vraiment ses parents, ainsi que de bergers, d’animaux et d’hommes en turban. À chaque Noël, ils installaient les immuables figurines devant la cheminée. C’était la saison où l’on honorait le nouveau-né.
De retour dans sa chambre, il chassa de son esprit l’image de l’enfant mort, puis il se lava à l’aide d’un linge trempé dans l’eau savonneuse. Il y avait un établissement de bains au coin de la rue, mais la seule fois où il s’y était rendu, les autres hommes l’avaient regardé avec des yeux ronds, comme s’il était une espèce de géant, de sorte qu’il préférait se livrer à ses ablutions dans sa chambre. Il lui fallait au moins trois ou quatre cuvettes d’eau pour se débarrasser de la poussière de charbon incrustée dans ses cheveux et les pores de sa peau, encore qu’il fût devenu expert dans l’art d’économiser l’eau.
Le temps qu’il boutonne sa chemise blanche propre, il transpirait déjà. Malgré la terrible expérience qu’il avait vécue la semaine précédente, il se préparait à descendre de nouveau au Vieux-Port, mais cette fois, il dînerait à la brasserie bon marché sur le quai du Port, à côté du Café Royal. C’était un vaste restaurant fréquenté surtout par les marins et la faune habituelle des ports, des hommes en costumes froissés ou des femmes en robes défraîchies, mais tous assez riches pour s’offrir le restaurant. Un soir, après avoir bu son anisette au Royal, il avait étudié le menu et identifié les lettres pour « agneau » et « porc ».
Charging Elk regrettait souvent de ne pas savoir lire. Il lui arrivait d’acheter des illustrés afin de regarder les images, mais quand il s’efforçait de comprendre ce que les légendes disaient, malgré tout ce que Chloé et Mathias lui avaient enseigné avec patience, il se perdait dans les minuscules caractères écrits à l’encre noire. Un jour, voyant une image de tatanka, il reconnut le mot « bison » figurant en dessous. Il apporta le magazine à Mathias. L’article, lui apprit le garçon, expliquait que tous les bisons avaient disparu et qu’il n’en restait plus que les squelettes et les souvenirs. Mathias était très inquiet à cette idée car, bien qu’il n’eût que dix-sept ans à peine, il voulait aller en Amérique avec Charging Elk voir les Indiens et peut-être en devenir un lui-même. Charging Elk, en effet, lui avait promis qu’un jour, il irait dans le pays des Oglalas et que, grâce à une cérémonie, il deviendrait un de leurs frères. Charging Elk le rassura, affirmant que les mots sous l’image se trompaient et que lui, il savait où les bisons étaient partis. Au début, il refusa de lui en dire davantage, car on doit se garder de raconter ses rêves aux autres, mais comme Mathias semblait de plus en plus abattu, il finit par lui confier l’histoire de Bird Tail qui avait rêvé que les bisons s’étaient tous réfugiés dans une grotte des Paha Sapa. Après quoi, il lui fit jurer le secret.
Le Cherbourg était une brasserie vaste et bruyante. Charging Elk, installé à une table bancale près d’une fenêtre ouverte qui donnait sur le Vieux-Port, admirait le ballet des serveurs qui circulaient à toute allure, brandissant au-dessus de leurs têtes des plateaux chargés d’assiettes et de bouteilles de vin. Il s’émerveillait de leur adresse à se faufiler entre les tables et à éviter un bras qui se tendait inopinément, un autre serveur ou un marin à moitié ivre. La plupart des clients étaient des hommes, dont une majorité de marins, certains accompagnés de jeunes femmes qui paraissaient apprécier cette animation. C’était surtout le bruit qu’aimait Charging Elk – le bourdonnement incessant des conversations, les accents de l’accordéon d’un musicien ambulant et, parfois, l’entrechoquement des assiettes ainsi que les toasts portés d’une voix tonitruante. Quoique dînant seul, il avait l’impression de faire partie de la foule joyeuse.
Il commanda le rôti de porc, car il avait réussi à lire les deux mots « rôti » et « porc. » La plupart des autres plats, il les connaissait mal, encore qu’il fût persuadé que Madeleine lui en avait servi un jour ou l’autre – en particulier ceux qui figuraient sous le terme de « poisson ». À présent, il en mangeait souvent le dimanche chez les Soulas. Il avait d’ailleurs presque fini par apprécier certains des poissons que cuisinait Madeleine, surtout ceux à la peau craquante et à la chair blanche et ferme, sinon, il n’en mangeait jamais. Il avait dans sa chambre un petit réchaud à huile dont il se servait uniquement quand il pouvait s’offrir une pièce de bœuf.
Lorsque le garçon lui apporta son demi-litre de vin rouge et lui en versa un verre, Charging Elk leva les yeux en disant : « Très bien, monsieur, merci », mais le garçon lui tournait déjà le dos pour regagner les cuisines. Le jeune Indien n’avait vu de lui qu’une main aux doigts courtauds et un bras velu dépassant de la manche roulée.
Sirotant son vin dans l’attente de son repas, il examina les gens autour de lui. Il savait maintenant reconnaître les marins. En général, ils se déplaçaient par groupes de trois ou quatre, habillés d’une manière qui suggérait une existence en mer – pantalons et chaussures de toile, chemises rayées sans col, ou, s’il s’agissait d’Arabes, longues robes blanches. À mesure qu’il étudiait les dîneurs, il se rendait compte qu’il n’y avait ici que des wasichus. Ils avaient le teint hâlé par le soleil, mais c’étaient tous des Blancs, à l’exemple des mineurs dans les Paha Sapa et de tous ceux qu’il avait croisés à New York et à Paris. Aucun d’entre eux n’avait la peau foncée des nègres ou des Indiens.
Charging Elk commençait à se sentir mal à l’aise. Il s’était à ce point habitué aux Marseillais et à sa propre singularité qu’il ne pensait pas à lui en terme de couleur de peau. Il n’avait personne à qui s’identifier, aucun groupe auquel il appartenait, de sorte qu’il se figurait être quelqu’un sans couleur, un fantôme presque, même si sa haute stature et son teint bistre attiraient sur lui l’attention tant des gens à la peau claire qu’à la peau brune. Dans cette brasserie, par contre, il avait l’impression de ne pas être à sa place. Il but une gorgée de mni sha, regardant par la fenêtre un jongleur au visage peint qui faisait son numéro au bord du quai, entouré d’une petite foule de spectateurs. Charging Elk avait envie de quitter discrètement cet endroit – il était tout près de la porte –, mais il savait que s’il se faisait prendre, on le renverrait dans la maison de fer. Il resterait donc, expédierait son rôti de porc et partirait tout de suite après avoir réglé l’addition.
Il entamait son repas quand un jeune marin vint se planter devant sa table, les bras croisés. Charging Elk, à présent sur ses gardes, l’avait vu approcher, mais il décida de faire comme si de rien n’était. Il piqua sa fourchette dans un morceau de viande qu’il saupoudra de sel, l’air absorbé dans sa tâche, mais son regard ne perdait rien de ce qui se passait. L’homme se tenait si près qu’il distinguait le renflement de son sexe sous le pantalon de toile, une grosse boucle de ceinturon en argent et une chemise bleue aux manches retroussées ouverte sur un torse puissant. L’inconnu avait des avant-bras musclés dont l’un portait une cicatrice résultant sans doute d’un coup de couteau, et l’autre, un tatouage flou ressemblant à un aigle.
Charging Elk mâcha lentement sa viande et, quand le marin s’adressa à lui, il l’avala avec une gorgée de vin. L’homme ajouta quelques mots sur un ton interrogatif. Il répéta sa phrase, et Charging Elk leva la tête. L’inconnu possédait un visage étonnamment jeune, un visage rond et rougi par le soleil, barré d’une petite moustache blonde au-dessus de lèvres minces. L’Indien savait que l’autre cherchait à le provoquer, mais il ne comprenait pas ce qu’il disait. L’homme ne s’exprimait pas en français, mais dans une langue qui lui paraissait vaguement familière.
Charging Elk haussa les épaules et, l’air déconcerté, déclara : « Je ne comprends pas votre langue.
— J’ai dit que t’étais un sale Indien. »
Charging Elk reconnut le mot « Indien ». Le jeune marin l’avait prononcé comme Costume Marron et les autres Américains.
Malgré l’attitude agressive de l’inconnu, Charging Elk, l’espace d’un instant, fut envahi d’un fol espoir. « Indien, oui, moi, dit-il, se désignant d’un geste du pouce. Oglala. Américain. Buffalo Bill. » Il chercha d’autres mots, mais ne trouvant que « Broncho Billy », il se tut.
Le marin se tourna vers ses compagnons assis à une table juste derrière Charging Elk. « Un putain d’Indien, et ignorant comme un âne en plus. Je vous l’avais bien dit !
— Demande-lui de pousser son cri de guerre, Teddy, hurla l’un d’eux.
— Vas-y, cogne-le, si t’as des couilles », lança un autre.
Charging Elk s’était tourné sur sa chaise et leur souriait. Il se disait qu’étant des marins américains, ils sauraient comment gagner l’Amérique. Peut-être qu’ils naviguaient sur un bateau de feu en partance pour l’Amérique. Peut-être même qu’ils l’aideraient. Il se doutait bien qu’il se berçait d’illusions, mais peut-être qu’ils pourraient au moins lui dire combien coûterait la traversée. « Bonsoir, fit-il. America. »
Voyant leur expression et sentant la présence menaçante de celui qui se dressait au-dessus de lui, il comprit qu’ils n’avaient rien d’amicaux. Il était accoutumé à un certain degré d’hostilité. Il la devinait parfois dans le regard des ouvriers de la savonnerie, dans la manière dont il arrivait que les commerçants l’ignorent, ou que les femmes l’évitent sur le cours Belsunce ou la Canebière, mais là, c’est de la haine qu’il lut sur la figure ronde du marin. Les lèvres serrées et les yeux étrécis lui rappelaient les mineurs qu’il avait rencontrés dans les Paha Sapa, ceux qui voulaient les tuer, Strikes Plenty et lui. À l’époque, Charging Elk pouvait les défier et les railler avant de filer au grand galop se mettre à l’abri. C’étaient des hommes rudes sans femme, sans famille, sans maison sinon une tente équipée d’un simple tuyau de poêle ou une cabane en planches. Ils détestaient les Oglalas et se seraient fait un plaisir de les massacrer s’ils avaient pu s’emparer à temps de leurs fusils.
Charging Elk, dérouté, demeura un moment assis sans bouger, contemplant son assiette à moitié vide. Il comprenait pourquoi les mineurs wasicuns des Paha Sapa le détestaient, mais quelles raisons ces marins avaient-ils de le haïr ici, à Marseille ? Il y avait des gens de toutes les couleurs dans cette ville. Alors, pourquoi s’en prendre à lui ? Il avait passé ces trois derniers hivers à se rendre invisible, et pourtant ils l’avaient tout de suite repéré. Il chercha le serveur du regard. Le bruit qui régnait à l’intérieur de la brasserie lui sembla soudain assourdissant et il se tendit. De nombreux marins s’étaient tournés vers eux. Certains criaient quelque chose à l’intention du jeune homme. Ils évoquèrent brusquement à Charging Elk la foule dans les gradins durant les représentations du Wild West Show, les gens qui, les yeux écarquillés, poussaient des hurlements pendant qu’il pourchassait les bisons.
Seulement, on n’était pas au spectacle et personne ne l’acclamait. Le marin s’était légèrement écarté pour s’adresser à la salle. Charging Elk entendit les mots « putain » et « Indien ». « Putain », il connaissait. Les wasichus le disaient quand ils étaient en colère, et cela amusait beaucoup les Indiens de la troupe. Et quand Featherman le disait, tous éclataient de rire. Il disait aussi « merde » et « putain de merde », provoquant de même l’hilarité générale. Mais là, ni les marins ni les autres dîneurs ne riaient.
Charging Elk voulut se lever, mais l’homme pivota et le repoussa brutalement dans sa chaise. Furieux, l’Indien agrippa la table pour se mettre debout, mais il se sentit soudain décontenancé par cette crise de colère inattendue. C’était la première fois qu’il éprouvait une telle rage depuis près de quatre hivers qu’il était en France. D’une certaine façon, cela lui faisait du bien – il s’était montré trop passif, et même soumis, après son départ du Bastion –, mais c’était également troublant. Comment pourrait-il exprimer sa fureur dans cet endroit plein de wasichus ? Il n’avait qu’un couteau, et il était seul. Sa colère s’apaisa aussi vite qu’elle était montée, remplacée par un sentiment de peur. Jetant un regard sur tous ces visages de Blancs qui l’entouraient, il se mit à craindre pour sa vie. Et pour sa nagi. Si jamais ils le tuaient, que deviendrait-elle ? Elle ne retrouverait jamais le chemin du pays. Il ne voyait pas d’issue. Il commença à chantonner, doucement d’abord, puis d’une petite voix de fausset, puis de plus en plus fort comme s’il n’y avait personne autour de lui, comme s’il s’était ancré au sol à l’aide de son écharpe de guerre pour livrer son dernier combat, comme s’il était seul sur les plaines, cerné par les ennemis, calme et déterminé, comme s’il désirait en emporter le plus possible avec lui dans la mort. Il se leva.
Le jeune marin à la figure ronde et aux avant-bras impressionnants s’était reculé d’un pas. Ses compagnons attablés dans la salle, incrédules, cessèrent leurs rires et leurs sarcasmes. L’accordéoniste, comme s’il avait d’un seul coup oublié les airs qu’il interprétait par cœur tous les soirs, lâcha les touches de son instrument qui émit un soupir désaccordé.
Le serveur et un homme en costume blanc informe s’approchèrent. Chacun d’eux prit Charging Elk par un bras pour le diriger prudemment vers la porte. Ils craignaient, mais à tort, un accès de violence de la part du grand Indien à l’imposante stature. Celui-ci, en effet, était ailleurs, dans un pays tranquille, rendu fort par la viande et le chant. Il s’était souvenu qu’il était un homme, et un homme qui chante son chant de mort comme il convient est un homme avec qui il faut compter.
Dehors, l’inconnu au costume blanc, un peu nerveux, lui débita un flot de paroles en français sur un ton à la fois d’excuse et de mise en garde. Charging Elk comprit qu’il lui disait de ne pas revenir à la brasserie, mais cela lui était égal. Il se sentait léger, même dans la nuit encore étouffante à cause de la chaleur de la journée accumulée dans les pavés du quai, et il se sentait bien, différent d’une certaine manière. Se tournant vers le jongleur à la figure peinte qui lançait en l’air des bâtons enflammés, il constata que l’homme le regardait au travers de l’arc-en-ciel de feu.
La lune-des-cerises-noires luisait au-dessus du Vieux-Port. Charging Elk leva vers elle son visage et lui adressa une prière.
OceanofPDF.com