À La Grâce De Marseille
Chapitre 1
Charging Elk ouvrit les yeux et ne vit que les ténèbres. Il faisait un rêve. Il scruta l’obscurité et, l’espace d’un instant, il crut ne pas être revenu. Mais revenu d’où ? Et où était-il ?
Il était couché sur le dos, dans le noir, et il se rappela qu’il avait mangé deux fois de la soupe pendant le jour. Il s’était réveillé et une femme pâle, le visage à moitié dissimulé sous un masque blanc, lui avait donné de la soupe. Il s’était de nouveau réveillé et une autre femme, le visage pareillement masqué, lui avait redonné de la soupe. C’était un bouillon sans viande, plutôt bon, mais il avait été incapable d’en manger beaucoup. La deuxième fois, la femme lui avait fait boire un verre de jus d’orange. Il avait reconnu de quoi il s’agissait et l’avait vidé jusqu’à la dernière goutte. Il aimait bien le jus d’orange, mais quand il en avait redemandé à la femme, celle-ci s’était contentée de le regarder par-dessus son masque, puis de hausser les épaules et de dire quelque chose dans une langue qu’il ne comprenait pas. Après quoi, il avait de nouveau sombré dans le sommeil.
Appuyé sur un coude, il se tourna vers la lumière qui lui entrait dans l’œil. À en juger par la distance qui le séparait de la lueur jaune, il estima qu’il se trouvait dans une pièce très longue. Il cligna des paupières pour tenter de mieux voir. Où était-il ? Et pourquoi les femmes ici se couvraient-elles le visage ? Petit à petit, ses yeux devinrent plus forts, et il distingua entre la lointaine lumière et lui plusieurs silhouettes bosselées installées sur des plates-formes. Entendant tousser près de lui, il se laissa retomber et ralentit le rythme de sa respiration. Lorsque la toux cessa, il repoussa les couvertures qui l’enveloppaient et se tourna de nouveau vers la lumière. La mémoire lui revenait.
Au début, il se rappela seulement les deux femmes qui l’avaient nourri de soupe. Puis il se rappela la pièce. Il n’en avait pas vu grand-chose, car il était resté allongé sur l’un des lits des hommes blancs. C’était une grande pièce haute de plafond éclairée par des globes de verre alimentés par des fils jaunes. Sur le mur en face de lui, il y avait une rangée de grandes fenêtres. Par l’une d’entre elles, il apercevait les branches nues d’un arbre, tandis que les autres n’ouvraient que sur le ciel gris.
Il se rappela aussi s’être réveillé alors qu’un homme en blouse blanche était penché au-dessus de lui, le visage également couvert d’un masque. Il appliquait un petit objet froid sur sa poitrine sans regarder Charging Elk qui eut cependant le temps de voir de petites pièces métalliques disparaître dans les oreilles de l’inconnu. Pris de peur, il avait fermé les yeux et laissé l’homme toucher son corps à l’aide du disque froid.
Quand cela s’était-il passé ? Avant ou après la soupe ? Le regard fixé sur la lueur jaune tout au bout de la pièce, il se souvint que, mourant de chaleur, il s’était débarrassé des couvertures, avait tenté de se lever, éprouvant une douleur aiguë au côté, et que deux ou trois hommes blancs l’avaient maintenu. Il se souvint avoir essayé de mordre le plus proche, celui au visage poilu qui, hurlant au-dessus de lui, l’avait alors frappé sur le front. Plus tard, il s’était réveillé. Il était attaché et il avait froid, si froid qu’il claquait des dents et que son corps était pris de tremblements violents. Il allait mourir de froid, aussi sûrement que s’il était passé au travers de la glace d’une rivière gelée. Une fraction de seconde, il avait vu la rivière, un éclair argenté dans les ténèbres, bordée d’arbres dénudés et environnée de collines rousses enneigées. Quand il s’extirpa de la rivière, il faisait jour et il était couché sur un lit dans la grande pièce, le dos et le flanc douloureux à cause des spasmes qui l’avaient secoué.
Charging Elk contempla un long moment la lumière jaune. Il ne se rappelait rien d’autre car il était incapable de penser. Il fixait la douce clarté du regard comme si c’était celle d’un feu qu’il avait déjà vu, quelque part ailleurs, très loin d’ici.
Se réveillant de nouveau, il dressa la tête et regarda la lumière grise de l’aube filtrer à travers les fenêtres. Un oiseau piqua, les ailes déployées, et vint se percher sur l’appui de l’une des fenêtres. Charging Elk le reconnut. Il avait déjà vu des oiseaux semblables qui, souvent, trottinaient en compagnie d’autres de la même espèce sur les allées et les pavés des villes où il avait été. Ils dodelinaient de la tête et produisaient d’étranges sons graves qui montaient du fond de leurs gorges. Il se remémora comment, alors qu’un enfant courait derrière eux, ils s’étaient envolés en toute hâte pour décrire un cercle avant de se poser à seulement quelques mètres de là.
Il avait vu les imposants bâtiments des villes : les maisons qui abritaient tant de monde, les lieux sacrés surmontés de hautes tours où les gens venaient s’agenouiller et réciter leurs chapelets, les grands magasins et les petites boutiques pleines de choses curieuses. Il était entré dans la maison d’un roi meublée de nombreux lits, de fauteuils en or et de tableaux. Un jour, à Paris, il avait accompagné un ami gravement blessé dans une autre maison également remplie de lits.
Charging Elk comprit alors qu’il se trouvait dans l’une des maisons des malades de l’homme blanc. Il savait qu’il devait y être depuis assez longtemps, mais rien de plus. Quand il se réveillait, il faisait parfois jour, parfois nuit. Il n’avait aucune idée du nombre de sommeils qu’il avait passés ici.
Il se sentait très faible – et affamé. Il écouta son estomac gronder. Il voulait de la viande et encore du jus d’orange. Et aussi de la soupe. De la soupe de baies sauvages. Il ne se rappelait pas la dernière fois qu’il en avait goûté, ni même s’il s’agissait d’une vraie soupe de baies sauvages. Il savait seulement qu’il avait envie de quelque chose de familier.
Il entendit au loin un cliquetis, le seul son cristallin au milieu d’un bruit de fond composé de respirations, de ronflements, de toux et de gémissements. Comme le cliquetis se rapprochait, il se souleva sur un coude. Son corps lui parut alors moins lourd que dans les ténèbres.
S’avançant entre les lits, la jeune femme jeta un coup d’œil dans sa direction, puis s’arrêta. Au contraire de celles qui donnaient à manger, elle portait une coiffe raide avec deux espèces d’ailes et un tablier qui lui montait jusqu’aux épaules sous lequel dépassait une longue robe grise aux manches étroites. Une croix en or pendait au bout d’une chaîne enroulée autour de son cou. Charging Elk avait déjà vu des croix de ce genre sur d’autres gens, et il se rappelait vaguement où. Son intérêt s’éveilla.
« Bonjour, monsieur(1) », dit-elle, venant se placer à côté de son lit. Charging Elk connaissait ces deux mots, mais pas ceux qu’elle prononça pendant qu’elle tendait le bras pour tapoter son oreiller. Elle l’aida ensuite à s’adosser. Un éclair de souffrance lui traversa le flanc, puis s’atténua pour faire place à une douleur plus sourde. La jeune femme lui adressa encore quelques paroles. Il constata qu’elle avait les yeux bleus et que ses cheveux ramenés sous sa coiffe étaient d’une teinte ocre.
Elle fit le geste de porter la main au masque qui lui couvrait en partie le visage. Elle le répéta à deux reprises, jusqu’à ce qu’il comprenne. Il hocha alors la tête comme il avait vu les hommes blancs le faire. La jeune femme s’éloigna.
Ainsi installé, il distinguait mieux ce qui l’entourait. Il apercevait par la fenêtre un bâtiment dont le toit était tout doré. Au-dessus, le ciel virait du gris au bleu. L’oiseau qui dodelinait de la tête en marchant avait disparu. Regardant autour de lui, il vit de nombreux lits alignés contre les deux murs, tous occupés par des gens. Certains étaient adossés comme lui, d’autres dormaient sous les couvertures. Il percevait l’odeur humide et terreuse des corps mêlée à l’odeur âcre de la médecine wasicun. Il n’y avait que des hommes, et que des hommes blancs. Eux aussi étaient dans la maison des malades. Mais la maison, où était-elle ?
La jeune femme revint avec un verre de jus d’orange sur un plateau. Pendant qu’il le buvait, il remarqua des petits plis aux coins des yeux de la femme, et il songea qu’elle souriait peut-être sous son masque. Il reposa le verre sur le plateau, puis, désignant sa bouche, il fit signe qu’il avait faim. La femme fronça les sourcils. Charging Elk répéta son geste, et les sourcils s’arquèrent. Elle se pencha et tapota une petite montre épinglée à son tablier en prononçant quelques mots. Charging Elk hocha la tête. Il connaissait ces instruments à mesurer le temps des wasichus. Il désigna de nouveau sa bouche, et la femme dit : « Oui, oui », avant de repartir.
Charging Elk se cala contre son oreiller et attendit la nourriture. L’un des hommes en face de lui repoussa ses couvertures et s’assit au bord de son lit. Il resta ainsi un moment. Il avait le visage couvert d’une barbe de plusieurs jours, une barbe noire qui lui donnait le teint aussi blanc que le mur derrière lui. Il se leva, agrippé au montant du lit en fer, puis attrapa une robe de chambre suspendue à un crochet. Charging Elk tourna la tête et constata qu’un vêtement identique était accroché au-dessus de son lit. Voyant l’homme glisser ses pieds dans des espèces de chaussures informes, il pensa qu’il en avait peut-être lui aussi.
L’homme, s’éloignant de la lumière jaune, traversa la salle en s’arrêtant de temps en temps pour se reposer, appuyé contre le montant d’un lit, puis il poussa une porte battante et disparut.
Charging Elk sentit renaître l’espoir. Rien ne l’empêchait d’enfiler des chaussures pareilles et de sortir. Il allait d’abord manger pour reprendre des forces, puis il partirait. À cette pensée, un sentiment de peur l’étreignit. Où pourrait-il trouver refuge ? Il contempla ses mains brunes posées sur la couverture le long de son corps. Il n’était pas du peuple de ces gens. Il n’était pas de la même couleur et il ne parlait pas leur langue. Son pays était quelque part très loin d’ici. Et lui, il était là, seul, dans cette maison des malades. Il s’efforça de lutter contre la panique qui le gagnait en ravivant ses souvenirs. Il se rappela la nuit et il se rappela les lumières étincelantes, le son d’une voix qui, forte et claire, s’élevait au milieu de nombreuses voix. Quand la voix forte parlait, les autres se muaient en un sourd rugissement, jusqu’à ce que les lumières se mettent à danser et que, soudainement, brutalement, il sombre dans les ténèbres.
« Monsieur ? Monsieur ? »
Charging Elk ouvrit les yeux.
« Votre petit déjeuner, monsieur. »
Une jeune femme lui posa un plateau sur les genoux. Il contenait un bol d’une espèce de bouillie blanche, un morceau de pain du matin rassis et un verre de jus d’orange. La femme lui installa ensuite un carré de tissu sur la poitrine, puis elle s’assit sur un tabouret à côté du lit et plongea une cuillère dans la bouillie. Lorsqu’elle voulut la porter à la bouche de Charging Elk, ce dernier lui écarta le bras. Elle dit quelque chose sur un ton indiquant qu’elle était habituée à ce genre de comportement. Charging Elk reconnut à ses yeux gris-vert la femme qui lui avait donné pour la première fois de la soupe. Doucement, il lui prit alors la cuillère des mains, examina la bouillie, la sentit et se décida à en prendre une petite bouchée. Elle n’avait aucun goût, n’était ni sucrée, ni épicée, mais elle coula dans sa gorge et lui réchauffa le ventre. Il en mangea encore un peu, puis, avec un signe de tête, demanda : « Café.
— Non, non, monsieur », dit la femme d’une voix excitée. Elle ajouta quelque chose, puis se frotta le ventre et agita l’index.
« Café », répéta-t-il.
Elle commença une phrase, puis s’interrompit. Un instant plus tard, elle se leva et se dirigea à grandes enjambées vers l’extrémité de la salle où, la nuit précédente, avait brillé la lumière jaune. Charging Elk la suivit un moment des yeux. Après quoi, à l’aide de la lourde cuillère de fer, il se mit à manger. Il laissa la moitié du bol, mais but tout le jus d’orange. En revanche, il ne toucha pas au pain dur – il en avait déjà vu : un petit morceau bombé sur le dessus et plat en dessous qui évoquait le signe pour le lever du soleil –, attendant de le tremper dans son pejuta sapa, sa médecine noire.
Il pensa au lever du soleil en d’autres lieux. Un endroit qui offrait des vues au loin sur l’herbe rase et les pâles nuages de poussière, sur quelques hommes et sur un paysage nu, sans bâtiments. De nombreuses fois, il avait vu le soleil se lever sur les plaines ondoyantes, alors qu’il était dans le soleil et que le soleil était dans lui, alors qu’il était parmi son peuple.
Au souvenir des ikce wicasa, les hommes de la nature, le nom que les gens de sa tribu se donnaient, Charging Elk poussa un gémissement. Il se rappelait sa mère et son père, son frère et sa sœur. Il se rappelait les villages, les campements, tel endroit, puis tel autre. Les femmes qui cueillaient des baies, les hommes qui revenaient avec de la viande, les chiens et les chevaux, les rires ou les larmes des enfants, le plaisir d’être couché dans le tipi ensoleillé, les peaux roulées pour laisser pénétrer un souffle d’air. Il était lui aussi un enfant en ce temps-là, et il passait ses journées à galoper sur son cheval, à jouer, à décocher des flèches contre des écureuils, à manger la soupe de baies sauvages que sa mère préparait.
Il se rappelait la grande bataille contre les Longs Couteaux sur l’Herbe Grasse, les corps blancs et nus sur lesquels les femmes comptaient les coups avec leurs haches et leurs couteaux à dépecer. Il s’était battu avec ses deux amis, Liver et Strikes Plenty, pour la possession de la bague d’un soldat, ornée d’une agate. Ils lui avaient coupé le doigt pour la prendre, mais Yellow Hand, l’un des garçons plus âgés, se l’était appropriée.
Charging Elk se rallongea et ferma les yeux. Il avait été fier d’être un Oglala et il croyait qu’ils ne se rendraient jamais. Les jeunes parlaient de Crazy Horse, comment il les conduirait loin des Longs Couteaux. Ils grandiraient et deviendraient des chasseurs, ils feraient la guerre à leurs ennemis et, quand ils seraient devenus assez forts, ils tueraient les soldats. Entre-temps, la tribu passait l’été et l’automne à aller d’un endroit à l’autre, d’abord en haut des Bighorns et des Wolfs, puis, quand le temps changeait et que la neige couronnait les pics, ils redescendaient dans les plaines. Parfois, ils campaient durant six ou sept sommeils, parfois, durant seulement un ou deux. Les éclaireurs surveillaient l’approche des Longs Couteaux qui n’étaient jamais bien loin. Le gibier abondait à cette époque, et le peuple ne connaissait pas la souffrance. Wakan Tanka, le Grand Mystère, chevauchait à ses côtés. Les Oglalas paraissaient presque euphoriques, comme s’ils savaient qu’ils vivaient leurs derniers jours de liberté et qu’ils aient décidé d’en profiter. Ils avaient remporté une grande victoire et ils étaient préparés à en subir les conséquences, même si la mort devait vivre auprès d’eux. Charging Elk, en dépit de sa jeunesse, sentait tout cela et n’avait jamais été aussi proche de sa famille, de son peuple, de sa terre. Il s’accrochait à tout, à chaque nouveau paysage, à chaque nuit sous les étoiles dans le tipi de son père.
Quand le temps changeait, tout changeait. Les bisons semblaient disparaître dès la première neige, les cerfs, les orignaux, et même les lapins et les grouses se faisaient rares, tandis que le vent mordant soufflait sans discontinuer. Beaucoup tombaient alors malades, certains mouraient, et tous craignaient ce qui les attendait. Lorsque, cet hiver-là, les soldats rattrapèrent enfin la bande de Crazy Horse sur la Powder River, les Indiens réussirent à s’échapper à la faveur d’un blizzard avec peu de pertes, mais, autour des maigres feux, la balance penchait désormais du côté de ceux qui préféraient se rendre au fort de la White Earth River plutôt que de rester libres, ce qui se réduisait à devoir fuir, toujours fuir. Crazy Horse se refusait à entendre ce discours. Il commença à passer de plus en plus de temps hors du campement, à chevaucher seul au milieu des collines – certains disaient qu’il était en quête d’une vision qui permettrait de sauver la tribu, d’autres pensaient simplement qu’il ne tenait pas à être témoin de leurs souffrances. Le propre père de Charging Elk affirmait que Crazy Horse était trop têtu pour faire un bon chef, qu’il plaçait sa fierté avant le bien-être des siens. Charging Elk et ses amis avaient cependant juré de suivre Crazy Horse, y compris dans la mort s’il le demandait. Comme la plupart des jeunes, ils l’idolâtraient et croyaient qu’il ferait un miracle quand le printemps viendrait. Il les conduirait dans un pays sans hommes blancs, un pays où abonderaient les cornes-noires, les baies et la bonne eau. Il y aurait de nombreux chevaux ennemis à capturer, de nombreux ennemis à frapper.
Mais ce printemps-là, Crazy Horse mena le peuple épuisé, déguenillé, à Fort Robinson et à l’Agence de Red Cloud. Ils remirent leurs chevaux et leurs armes, tout sauf leurs habits, leurs ustensiles de cuisine et leurs tipis. Le morceau de papier signé par les chefs était daté du 6 mai 1877. Quatre mois plus tard, pendant la lune-du-veau-noir, les soldats tuèrent Crazy Horse, aidés par des gens de son propre peuple.
Charging Elk soupira et ouvrit les yeux. Le plateau et la femme avaient disparu. Deux hommes en costume se tenaient au pied de son lit et le regardaient.
« Bonjour, dit l’un d’eux.
— Hello », fit l’autre.
Charging Elk reconnut les deux formules de salutations, mais demeura silencieux.
« Charging Elk ? » reprit le deuxième.
L’Indien réfléchit un instant. Tout en sachant qu’on ne le comprendrait pas, il demanda depuis combien de temps il était dans la maison des malades. Les deux hommes échangèrent un regard. Celui qui avait dit « hello », vêtu d’un épais costume marron, arborait une moustache qui frisait aux coins de sa bouche, et l’autre portait un costume noir bien coupé, la cravate soigneusement nouée entre les deux pointes de son col.
« Vous parlez anglais ? américain ? » L’homme en costume marron se pencha au-dessus du lit, et répéta plus fort : « Américain ? Vous parlez américain ? »
Charging Elk, se désignant du doigt, répondit : « Américain. Lakota. » Puis, alors qu’il cherchait ce qu’il pourrait ajouter, il se rappela comment il était arrivé ici. « Pahuska. Buffalo Bill. » Puis il se souvint du Lakota qui avait été désigné chef des Indiens de la troupe. Il n’avait en réalité aucun pouvoir sur eux – le pouvoir étant exercé par les chefs blancs –, mais les wasicuns, les voleurs, l’aimaient bien parce qu’il était très beau et que ses vêtements de daim étaient brodés de perles. Il ne doutait pas que ces hommes le connaissent. « Red Shirt, dit-il. Grande médecine. Oglala. Wild West.
— Buffalo Bill, oui, oui, mais vous êtes Charging Elk. » L’homme parlait lentement, criant presque.
« Charging Elk, yah. »
Il devenait clair qu’il ne parviendrait pas à communiquer avec ces hommes, même s’il comprenait vaguement leur langue. Après avoir enregistré l’expression sombre de leurs visages, il n’arriva plus à détacher son regard de leurs costumes.
Après la mort de Crazy Horse, on conduisit les Oglalas de l’Agence de Red Cloud à la leur, celle de Pine Ridge. On mit les enfants à l’école de l’homme blanc où Charging Elk, devenu l’un des élèves, apprit quelques mots d’américain, mais moins d’un an plus tard, âgé de treize hivers, il s’enfuit en compagnie de Strikes Plenty et alla vivre chez les parents de celui-ci dans le camp du Tourbillon, loin de l’Agence et de l’école. Ensuite, comme les wasichus menaçaient de venir les chercher, de même que les autres enfants, ils durent partir et se réfugièrent au cœur des Mauvaises Terres dans un endroit appelé le Bastion, une haute butte herbeuse qui présentait trois flancs à pic, facile à défendre. Les hommes blancs, les soldats aussi bien que les pionniers, craignaient le Bastion. Les Indiens qui y vivaient étaient considérés comme de mauvais Indiens, même par ceux des leurs qui s’étaient installés à l’Agence et dans les communautés avoisinantes. Charging Elk et Strikes Plenty chassèrent, explorèrent les environs et apprirent à perpétuer les voies des anciens grâce à l’aide de deux vieux hommes-médecine. Parfois, ils partaient à cheval pour les Black Hills, les Paha Sapa, où ils volaient les chercheurs d’or. Ils visitèrent Bear Butte, une colline sacrée en forme de cône où de nombreux Oglalas s’étaient rendus dans le passé, en quête de visions, mais qui était maintenant entourée de colons et de concessions minières. Charging Elk avait fait sa hanblechia dans les Mauvaises Terres autour du Bastion. Son wicasa wakan, un vieil homme qui priait beaucoup dans la loge à bains de vapeur, l’avait bien préparé et, à seize ans, il alla adresser des prières à Wakan Tanka pour qu’il l’aide à rêver son animal-gardien. Il ne confia à personne, pas même à Strikes Plenty, de quel animal il s’agissait, mais quelque temps plus tard, il tua un blaireau et se fit un petit collier avec ses griffes.
Charging Elk voulut alors demander aux deux hommes où était passé son collier, et il se rappela soudain la carte sacrée que la femme blanche lui avait donnée à Paris et qui était devenue sa médecine wasichu. Il se rendit compte qu’il n’arriverait jamais à se faire comprendre et, pour la première fois de sa vie, il regretta de ne pas être resté à l’école pour apprendre le langage de l’inconnu au costume marron.
« Buffalo Bill, répéta-t-il, sans grand espoir. Wild West. »
Après le départ des deux hommes, Charging Elk se replia sur lui-même. Il réalisa qu’il était seul, et cela lui procura un choc. Il n’avait pas d’amis ici, et il était incapable d’expliquer aux deux hommes en costume où se trouvait son pays. Pourtant, ils devaient bien savoir qu’il était un Indien et que, venu de l’autre côté de la grande eau, il faisait partie de la troupe du Wild West Show. Il était un Oglala de la réserve de Pine Ridge, son pays.
Malgré son désespoir, Charging Elk sentit ses idées s’éclaircir cependant que d’autres souvenirs lui revenaient. Il avait l’impression de se réveiller après une nuit passée à boire du mni wakan, l’eau sacrée de l’homme blanc, une nuit qui aurait duré très longtemps.
Au moment où il se rappelait sa chute de cheval sur la terre dure, il se revit presque tomber. C’était la dernière image qu’il se remémorait, avant qu’on le conduise dans cette maison des malades. Il poursuivait un petit troupeau de bisons autour de la piste avec ses amis, un numéro qu’il avait accompli des centaines de fois depuis qu’il était arrivé au pays des Français. Ceux-ci aimaient beaucoup voir les Indiens sauvages chasser le bison, car c’était l’un des rares numéros dangereux du spectacle, d’autant que les Indiens le rendaient plus dangereux encore en rattrapant les animaux lancés à toute allure pour galoper ensuite à leurs côtés. Charging Elk se souvenait du jeune mâle qui lui était devenu familier au cours des lunes où ils s’étaient produits dans la grande arène de Paris et qui, soudain, l’avait chargé. Sa corne avait touché le cheval à l’épaule gauche, lequel avait poussé un hennissement et avait failli culbuter, cependant que Charging Elk passait par-dessus son encolure. Plus tard, il s’était réveillé dans la maison des soins.
Il était déjà malade avant. Le froid des nuits de décembre lui avait transpercé les os, et son dos était plus raide qu’un mât de tipi. Il avait néanmoins participé à plusieurs numéros avant les bisons : incendier la cabane en rondins du pionnier, attaquer la diligence de Deadwood, combattre les soldats au cours du grand spectacle de la « Dernière Bataille de Custer ». Et, tandis qu’il attendait derrière une barrière qu’on lâche les bisons, il avait soudain été pris de faiblesse. Il s’était penché pour vomir et il s’en était fallu de peu qu’il tombe de cheval. Il avait alors compris qu’il avait attrapé la maladie ayant sévi dans le campement des Indiens aussi bien que dans le village des Blancs, gens du cirque et ouvriers. Badface s’était approché sur son cheval pour demander à Charging Elk s’il se sentait assez bien, mais à ce moment-là, la barrière s’était levée et les Indiens avaient bondi, talonnant leurs montures et poussant des cris au milieu du grondement de la foule.
Quand Charging Elk arriva dans la maison des malades, il y avait un autre Oglala. Pendant qu’on le couchait sur le lit, une violente douleur lui fit un instant recouvrer ses esprits, et il vit l’un de ses amis dans le lit d’à côté. C’était Featherman, un Oglala âgé de trois hivers de plus que Charging Elk et qui avait contracté la maladie deux sommeils auparavant. Il gisait, immobile, et ses yeux suivaient les gestes des aides-soignantes qui s’occupaient de Charging Elk. Des yeux qui semblaient ne pas savoir ce qu’ils voyaient.
Alors que la douleur diminuait d’intensité, Charging Elk eut le temps de constater que son ami s’en allait. « Featherman, murmura-t-il en regardant les yeux vides. Reste. Ne me laisse pas. » Il n’entendit pas ses propres paroles et, à son tour, il s’en alla.
Charging Elk revint cependant, à plusieurs reprises, et maintenant il savait que c’était pour de bon. Il le savait à la douleur lancinante qui vrillait son flanc gauche. Il tâta ses côtes sous le tissu qui lui enserrait la poitrine. Il respirait plus librement à présent, malgré le bandage qui lui comprimait le torse. Il s’était déjà cassé des côtes avant, dans les Mauvaises Terres, par une chaude journée d’été, quand son cheval lancé au galop avait mis le pied dans un trou de blaireau. Strikes Plenty et lui se dirigeaient vers le Bastion après avoir eu quelques ennuis avec les mineurs des Paha Sapa. Il arrivait que ceux-ci leur tirent dessus, soit pour les empêcher d’approcher, soit tout simplement pour les tuer. Charging Elk avait été contraint de demeurer couché, mais ses côtes avaient guéri vite, grâce au secours de la médecine du yuwipi, et après quelques jours, il avait pu de nouveau galoper. Strikes Plenty et lui revenaient parfois en cachette à l’Agence de Pine Ridge pour rendre visite aux parents de Charging Elk. Ils chevauchaient deux jours durant et attendaient la nuit pour se glisser dans le petit village.
C’était à chaque fois la même chose. Ses parents essayaient de le convaincre de rester. Ils lui disaient qu’il ne serait pas puni, que le chef blanc voulait seulement que les jeunes reviennent, qu’ils aillent à l’école et apprennent les voies du dieu blanc. Ils occupaient une petite maison d’une pièce avec une porte et deux fenêtres. Aucune n’était munie de carreaux, juste de bouts de tissus accrochés en haut qu’on relevait pour avoir de la lumière. Il y avait une table, deux chaises et un lit de l’homme blanc. Et aussi une croix sur le mur à côté du fourneau. Mais pas d’enfants. Le frère et la sœur de Charging Elk étaient morts à une année d’intervalle, l’un de la grande toux, l’autre de consomption.
Charging Elk adorait sa mère. Il comprenait très bien qu’elle veuille qu’il vienne habiter avec eux pour aller à l’école et assister aux cérémonies sacrées. Elle n’avait plus que lui. Parfois, il se sentait coupable et il s’imaginait manger la nourriture qu’elle préparait et la regarder travailler les piquants de porc-épic. Son père, par contre, il ne le comprenait pas. Scrub avait été un porteur-de-chemise, l’un des plus braves et des plus sages parmi les Oglalas. Il avait vaillamment combattu à Little Bighorn et fourni de la viande quand le peuple fuyait les soldats, mais l’hiver où la tribu avait connu la faim et la maladie, il était devenu un partisan de la paix, à l’instar des Indiens des réserves que leurs patrons blancs envoyaient auprès des bandes pour tenter de les convaincre de se rendre. Cet hiver-là, Charging Elk avait eu honte de son père. Et quand il le voyait assis à ne rien faire dans sa petite cabane, à boire la médecine noire et, de temps en temps, à égrener les perles sacrées, il n’arrivait pas à croire que ce même homme avait été naguère un porteur-de-chemise. C’était toujours cette image de son père qui poussait Charging Elk à repartir.
Pris d’un besoin pressant, il ne voulut pas utiliser le seau en fer. Il avait honte d’être obligé de demander à une aide-soignante de le mettre sur le côté pour qu’il fasse dedans. En plus, il avait du mal à pisser pendant qu’elle se tenait là, sans regarder mais à écouter. Il n’aimait pas les masques qu’elles portaient. Bien qu’il soit devenu expert dans l’art d’observer leurs yeux sans être vu, il était incapable de déchiffrer leur expression, et cela le dérangeait. En outre, il n’avait pas été à la selle depuis son arrivée dans la maison des malades, mais il n’en avait toujours pas envie, ce qui l’inquiétait.
Il se hissa vers la tête de son lit jusqu’à ce qu’il se retrouve assis sans l’aide de l’oreiller. Ses côtes lui faisaient mal et son bandage lui parut encore plus serré, mais la douleur était supportable et il respirait un peu mieux. Il regarda un autre homme descendre de son lit, enfiler sa robe de chambre et s’avancer dans l’allée. Lui aussi disparut derrière la porte battante à l’extrémité de la salle.
Charging Elk repoussa ses draps et essaya de balancer ses jambes sur le côté du lit, le premier dans lequel il eût couché de sa vie. Même en France, les Indiens dormaient dans leurs tipis, sur des peaux et des couvertures. Ses amis et lui se moquaient de ces mauviettes d’hommes blancs qui dormaient dans des plumes sur une plate-forme de bois ou de fer. Il constata que ses jambes ne lui obéissaient plus. Serrant les dents, il glissa un bras sous l’un de ses genoux et l’écarta. Une douleur aiguë lui traversa la poitrine. Il faillit pousser un cri, mais il se maîtrisa, puis, inspirant profondément, il s’appuya sur ses coudes et réussit à passer une jambe sur le côté jusqu’à ce qu’il sente le sol froid sous son pied. Il s’arrêta, haletant, regarda autour de lui, mais personne ne semblait lui prêter attention. Il renouvela l’opération avec son autre jambe et, retenant son souffle, il se redressa et s’assit au bord du lit. La souffrance était si vive qu’il avait l’impression d’avoir la poitrine en feu. Il parvint néanmoins à se tenir droit, les yeux fermés, les lèvres pincées, luttant de toutes ses forces pour ne pas s’évanouir. Un instant plus tard, il ouvrit les paupières et se tourna vers l’autre extrémité de la pièce, celle où, la nuit, brillait la lumière jaune. Il s’attendait à ce que quelqu’un, peut-être la femme aux ailes blanches et à la croix en or, accoure, mais rien ne se produisit.
Il se souleva doucement, maladroitement, poussant avec ses mains à plat sur le matelas. Il se tint un moment au montant du lit, puis il se redressa de toute sa taille, conscient de la raideur de son dos. Il avait les jambes lourdes et la tête légère, mais il respirait plus facilement et ses côtes lui faisaient moins mal. Il savait qu’il lui faudrait agir vite, avant qu’on le surprenne.
Il décrocha la robe de chambre au-dessus de son lit et la drapa sur ses épaules. Il portait une mince chemise de nuit, et l’épais tissu lui procura aussitôt une sensation de chaleur. Il baissa les yeux et repéra les chaussures qui dépassaient. Il les enfila. Elles étaient duveteuses et confortables. Il pivota lentement, fit quelques pas jusqu’au pied du lit d’où, agrippé au barreau de fer, il examina la longue salle.
La vue d’autant de lits, une centaine peut-être, apparemment tous occupés, l’étonna. Pendant qu’il promenait ainsi son regard autour de la pièce, il songea qu’il y avait peut-être des Indiens de Buffalo Bill ici. Ivre de joie à cette idée, il se retint de crier : « Je vous salue mes parents ! » en lakota, car il savait que cela ne manquerait pas d’alerter les aides-soignantes. Il s’engagea avec précaution dans l’allée entre les deux rangées de lits, s’arrêtant tous les deux ou trois pas pour se reposer. À chaque fois, il scruta les visages des malades. La plupart étaient barbus ou moustachus, et tous avaient la peau pâle. Certains le regardèrent avec curiosité, d’autres avec appréhension. Arrivé au dernier lit, il avait le cœur aussi lourd que les jambes.
Il pouvait toujours espérer qu’un membre de la troupe du Wild West Show, peut-être Broncho Billy, l’interprète, accompagné d’un ou deux chefs blancs, ou même de quelques-uns de ses amis oglalas, vienne le chercher, mais c’était un espoir impossible. Il n’ignorait pas que la troupe ne devait rester que huit ou neuf sommeils dans cette ville avant de partir pour un autre pays, or il était certain d’être là depuis plus longtemps et d’avoir été abandonné. À cette pensée, il fut à deux doigts de s’effondrer. Il réalisa combien il avait été stupide d’avoir ainsi voulu voyager avec Buffalo Bill. Il aurait dû demeurer au Bastion, dans les Mauvaises Terres, où il était chez lui. Il pensa aux journées chaudes et ensoleillées en compagnie de Strikes Plenty, quand ils chevauchaient au hasard, libres d’aller et de venir. Pas comme les Indiens des réserves. Ils se moquaient de ces Indiens qui avaient renoncé, qui vivaient dans des maisons en bois à l’Agence, qui percevaient leurs maigres rations, leur viande gâtée, qui apprenaient à adorer le dieu de l’homme blanc, à parler la langue des étrangers. Maintenant, il aurait volontiers donné tous les bons moments de sa vie, toute sa liberté, pour être l’un d’entre eux, pour se retrouver dans la petite cabane avec son père et sa mère au village de son peuple.
Deux soirs plus tard, Charging Elk s’assit dans son lit, se sentant alerte et considérablement plus fort. Il se tourna vers la lumière jaune et distingua une silhouette humaine. Au cours de l’après-midi, il avait exploré cette partie de la grande salle et savait qu’il y avait au fond une petite pièce munie d’une fenêtre à barreaux qui évoquait une cage et une porte qui restait tout le temps fermée. C’était là que les gens qui guérissaient s’installaient, bavardaient et notaient des choses sur des papiers. Ils semblaient prendre leurs aises dans cet endroit, mais Charging Elk avait remarqué qu’ils devenaient silencieux et attentifs chaque fois qu’une des femmes aux ailes blanches entrait. Elles paraissaient être des yuwipis, et pourtant elles aussi se montraient soumises en présence de l’homme à l’acier dans les oreilles. C’était lui le vrai wicasa wakan.
La nuit, celui-ci n’était jamais là. Il n’y avait qu’une ou deux aides-soignantes, et elles ne quittaient la pièce aux barreaux que quand un malade criait sous le coup de la douleur ou de la panique, ce qui arrivait assez souvent. Charging Elk était demeuré éveillé presque toute la nuit précédente afin d’observer les allées et venues. Apparemment, elles ne répondaient à aucune règle établie, elles avaient l’air dictées par les urgences.
Cette après-midi-là, il avait également jeté un coup d’œil sur le large couloir qui succédait à la salle des malades. Les toilettes étaient en face. Après s’être enfin vidé les intestins au prix de longs et pénibles efforts, il se dirigea vers une grande fenêtre tout au fond. Si on le surprenait, il prétendrait s’être perdu. Il avait le regard aiguisé d’un preneur de chevaux aux abords d’un campement ennemi. Il vit les portes qui permettaient de quitter le couloir, certaines fermées, d’autres ouvertes. Une pièce l’intéressa en particulier, une pièce longue et étroite éclairée par un seul filament jaune et remplie de vêtements suspendus.
Après la fenêtre, le couloir partait dans deux directions opposées. Il y avait un corridor semblable à celui qu’il venait d’emprunter et un deuxième, plus court, menant à deux portes battantes qui s’élevaient du sol au plafond. Chacune était munie d’une petite fenêtre. Charging Elk s’avança rapidement et plaqua la main sur l’une des deux portes. Elle céda légèrement. Il regarda par la petite fenêtre.
Elle donnait sur une grande pièce qui, au contraire de la salle des malades, était aussi longue que large et meublée de courts et de longs sièges mous. Quelques personnes étaient assises là. Certaines lisaient, d’autres parlaient et quelques-unes se contentaient de fixer les murs devant elles. Sur la droite, Charging Elk aperçut une longue plate-forme en bois, à peu près à mi-hauteur d’homme. Derrière, il distingua deux têtes penchées qui semblaient examiner quelque chose. Aucune des femmes n’avait d’ailes blanches, mais elles paraissaient occuper un rang plus élevé que les aides-soignantes.
Nul n’avait dit à Charging Elk qu’il était prisonnier ici, mais il se doutait bien que si les femmes le surprenaient, elles appelleraient les aides, et que s’il se débattait, on l’attacherait de nouveau. Il fallait donc faire preuve de ruse et guetter le moment opportun. Ces gens qui ne le connaissaient pas, qui lui avaient donné à manger, à boire du jus d’orange et, dernièrement, du café, deviendraient ses ennemis s’ils savaient qu’il cherchait à s’échapper.
Charging Elk parcourut de nouveau la pièce du regard et, au-delà des larges fenêtres, il vit des arbres, une rue et un bâtiment en face. Il y avait des voitures attelées et des hommes qui tiraient des chariots équipés de grandes roues. Il vit des femmes habillées de ces étranges robes qui leur faisaient de gros derrières. Et puis, voyant passer un omnibus avec ses passagers sur l’impériale, il se rappela que, en compagnie d’autres Indiens, il était déjà monté dans une diligence de cette espèce, les rares fois où les interprètes leur avaient fait visiter les villes, d’abord Paris, ensuite celle où il se trouvait. Il se souvint qu’au début, ils avaient eu peur de s’installer au-dessus, en plein air, exposés au danger, mais qu’après s’être habitués, ils n’avaient plus voulu se mettre à l’intérieur. Featherman aimait se placer à l’avant, juste derrière le conducteur. Il aimait l’odeur des grands chevaux. Il se moquait du conducteur et de son haut chapeau, et agitait la main à l’intention des femmes aux gros derrières et aux plumes sur la tête. Il amusait ses compagnons qui, parfois, à son exemple, faisaient de grands signes ou poussaient des cris à la vue d’une jolie femme ou d’un chariot rempli de viande. Ils n’avaient jamais assez de viande. Quoi qu’il en soit, les jeunes Indiens aimaient voir leur image telle qu’elle se reflétait dans les yeux étonnés des Français.
Charging Elk reporta son attention sur la pièce et repéra sur-le-champ ce qu’il cherchait. Au-delà de la plate-forme de bois, tout au fond, il y avait deux grandes portes de verre qui ouvraient sur le chemin pavé. Deux femmes apparurent, qui aidaient un vieil homme à franchir le seuil. Il avait une barbe blanche et une petite coiffe noire sur la tête. L’une des femmes lui tenait un morceau d’étoffe devant la bouche.
Au milieu de la nuit, deux aides entrèrent dans la salle plongée dans le noir, poussant un lit à roues. Ils passèrent sans bruit devant Charging Elk, puis s’arrêtèrent un peu plus loin pour installer la plate-forme entre deux lits. Ils échangèrent quelques murmures, puis on entendit un grincement accompagné d’un choc sourd. Après quoi, les deux hommes se dirigèrent vers la pièce à la lumière jaune.
Charging Elk distingua une forme sous l’étoffe blanche. L’un des aides, le gros, respirait fort et marmonnait dans la langue des Français. Le deuxième, grand et mince, était penché au-dessus du lit à roues qu’il manœuvrait lentement, silencieusement, indifférent aux récriminations de l’autre.
Pendant qu’il regardait l’étrange cortège s’avancer vers la lumière jaune, Charging Elk sentit tout son corps frissonner, comme si, de retour dans son pays, il s’extirpait à nouveau de la rivière gelée. Au cours des deux derniers sommeils, il avait une fois de plus caressé l’espoir qu’un membre de la troupe viendrait le chercher, ou que les deux hommes, l’Américain et le Français, l’emmèneraient de l’autre côté de la grande eau. Mais là, à la vue du cadavre, pénétré d’effroi, il se dit qu’il allait sûrement retomber malade, que cette maison à guérir était en réalité une maison à mourir, et que la seule façon de la quitter, c’était sur une plate-forme roulante, recouvert d’un drap blanc.
Il pensa au pauvre Featherman. Mourir ici tout seul ! Qu’adviendrait-il de sa nagi, de son âme ? Comment trouverait-elle son chemin vers l’autre côté, vers le monde réel derrière celui-ci ? Et pour lui, que se passerait-il ? Sa propre nagi errerait au-dessus de ce pays, loin de son peuple, loin du monde réel. Il ne pouvait pas rester ici, à attendre la mort. Il n’en était pas question. Avec l’aide de Wakan Tanka, il trouverait lui-même le chemin qui le ramènerait chez lui.
Pendant qu’il enfilait sa robe de chambre et glissait ses pieds dans les chaussures duveteuses, il songea soudain que la troupe du Wild West Show était encore de ce côté-ci de la grande eau. Elle devait être en tournée tout l’hiver et tout l’été, et même jusqu’à l’hiver suivant – c’était ce que les patrons blancs lui avaient dit quand il avait dessiné son nom sur le papier à Pine Ridge. Peut-être qu’elle n’était pas très loin. Peut-être qu’on allait quand même venir le chercher. S’il quittait la maison des malades, comment pourrait-on le retrouver ?
Il s’assit au bord de son lit. Ses côtes lui faisaient moins mal. Il inspira profondément, puis poussa un soupir, à mi-chemin de l’espoir et du désespoir. Il pensa à sa mère et à son père dans leur petite cabane ; il pensa à son ami Strikes Plenty et à leurs aventures dans les Paha Sapa ; et il pensa au vieux wicasa wakan qui, au Bastion, l’avait si bien préparé pour son hanblechia. Il frémit à l’idée d’avoir perdu son collier de griffes de blaireau, sa médecine de guerre. Il n’avait plus de pouvoir. Non, il lui restait son chant de mort. S’il le chantait bien, au moment voulu, il y avait une chance pour que son esprit gagne l’autre côté, même si lui-même n’y parvenait pas.
Charging Elk se leva et regarda en direction de la pièce à la lumière jaune. Il avait pris sa décision. Il ne demeurerait pas un sommeil de plus dans cette maison à mourir. S’avançant sur la pointe des pieds entre les deux rangées de lits, il se dirigea dans la direction opposée, alerte et impatient.
Il se glissa silencieusement le long du sombre couloir vers la pièce aux vêtements, se plaquant dans l’embrasure des portes, tous les sens aux aguets, mais il ne vit ni n’entendit rien. Il se dit que la chance était peut-être avec lui, comme le soir où Strikes Plenty et lui s’étaient introduits dans la tente des chercheurs d’or pendant qu’ils dormaient pour leur voler leurs fusils, une boîte de balles et leurs bottes. Charging Elk sourit dans le noir, son premier sourire depuis de nombreux sommeils. Il se rappelait avec amusement que, plus loin, ils avaient jeté les bottes dans un ravin, riant aux éclats en s’imaginant les hommes qui, au réveil, allaient chercher leurs bottes avant de s’apercevoir qu’elles avaient disparu, de même que leurs fusils.
Charging Elk aurait voulu que Strikes Plenty soit là. Ensemble, ils sauraient comment rentrer au pays. Son ami avait toujours retrouvé le chemin qui menait au Bastion.
La porte de la pièce aux vêtements était fermée. Charging Elk sentit le découragement le gagner. Il savait que les hommes blancs gardaient les choses sous clé, qu’ils se volaient entre eux, et cela qu’ils soient ennemis ou non. Presque résigné à retourner dans son lit, il empoigna le bouton, le tourna et, par bonheur, la porte s’ouvrit avec un léger grincement. Il s’empressa de se glisser à l’intérieur et tira le battant derrière lui. Le claquement sec lui parut résonner très fort.
Il faisait noir dans la pièce. Charging Elk retint son souffle et écouta. Les chaussures des wasichus étaient très bruyantes et on les entendait de loin. Aucun bruit ne lui parvint tandis qu’il s’efforçait de percer les ténèbres, se demandant comment les hommes blancs allumaient les filaments jaunes. Il tâtonna autour de lui et sa main rencontra un lourd tissu accroché à l’un de ces fils de fer où ils suspendaient les vêtements. C’était un manteau. Il ôta sa robe de chambre pour l’enfiler, mais les épaules étaient trop étroites et les manches trop courtes.
Charging Elk était grand et fort, et il mesurait dans les un mètre quatre-vingt-cinq. Les Oglalas dominaient de toute leur taille les gens de cette ville. Les habitants d’ici étaient dans l’ensemble plus petits que ceux de Paris, et aussi plus bruns de peau. Red Shirt, qui avait fait de nombreuses tournées avec Buffalo Bill et qui se considérait comme très savant, affirmait que ces gens-là venaient d’un autre pays. Les vrais wasicuns étaient ceux de Paris, de New York et de Londres, une autre ville où il avait été.
Charging Elk finit par dénicher un manteau qui lui allait plus ou moins – presque assez large aux épaules et les manches à peine trop courtes. Il était bien épais, ce qui lui parut de bon augure, car il se rappelait combien il faisait froid le soir où il avait été malade sur la piste.
Il fit quelques pas à l’aveuglette dans la pièce, puis recula vers la porte et, après avoir tendu un moment l’oreille, il l’entrebâilla pour laisser filtrer un peu de lumière en provenance du couloir. Il repéra alors à côté des manteaux une rangée d’étagères où il trouva ce qu’il cherchait. Il essaya quatre pantalons d’hommes blancs avant d’en passer un qui convenait à peu près. Comme il était légèrement trop large, il prit le cordon de la robe de chambre afin de le maintenir autour de sa taille. Ensuite, il fouilla parmi la pile dans l’espoir de découvrir les autres choses que les wasicuns portaient, chemises et chaussures, mais il ne réussit à mettre la main que sur un chapeau rond sans bord. Il se réjouit néanmoins de sa trouvaille, car il se disait que, une fois dehors, ses cheveux longs et défaits risqueraient d’attirer l’attention sur lui. Il les ramena de son mieux sous le chapeau mou qui finit par ressembler à une vessie noire flanquée sur sa tête.
Il était prêt. La chemise de nuit rayée rentrée dans son pantalon le rendait presque présentable, et il espérait que les chaussons qui cachaient en partie ses pieds nus ne se remarqueraient pas trop.
Son évasion s’avéra étonnamment facile. À cette heure de la nuit, la grande pièce était pratiquement déserte. Il n’y avait qu’un couple et une femme. Le couple regardait par la fenêtre la rue plongée dans l’obscurité, tandis que la femme dormait, le menton affaissé sur la poitrine. Sur le siège mou à côté d’elle était posé un panier, et elle tenait deux aiguilles entre ses mains. À Paris, Charging Elk avait vu des femmes qui, assises dans les cafés ou dans les parcs, fabriquaient ainsi d’épais vêtements.
Il n’y avait qu’une seule personne derrière la haute plateforme, qui elle aussi semblait dormir. Une lumière brillait quelque part au-dessus d’elle. Charging Elk s’accroupit pour longer silencieusement la plate-forme. Il se rendit compte à l’odeur que la personne installée derrière était une femme. Il tourna un coin, se redressa et sortit à grandes enjambées de la maison à mourir pour déboucher dans la nuit glaciale.
Pendant qu’il respirait à pleins poumons l’air nocturne, il examina la rue à gauche, puis à droite, et pour la première fois depuis longtemps, il éprouva l’envie de fumer.
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