À La Grâce De Marseille
Chapitre 10
Après l’incident de la brasserie, Charging Elk s’enhardit. Il commença à sortir plus souvent pendant la semaine. Il restait dehors plus tard, fréquentait d’autres cafés que le Royal. En fait, il préférait même éviter ce dernier, non parce qu’il se trouvait à côté du Cherbourg que les marins fréquentaient le week-end, mais parce qu’il ne tenait pas à ce que le vieux serveur le voie boire plusieurs verres de vin à la place de son anisette habituelle. Ils ne se parlaient pas beaucoup, mais l’Indien en était venu à considérer le vieil homme à la moustache gris acier et au visage buriné comme une espèce de gardien, un peu à l’image de René. Il se montrait toujours poli, s’en-quérait toujours de la santé de son client (« Comment allez-vous, ce soir ? ») et se livrait toujours à des remarques sur le temps (« Il va de nouveau faire chaud, j’en ai peur », ou encore : « Ce soir, on va bien dormir »). Par contre, à l’inverse de René, il laissait Charging Elk seul devant son anisette et ses pensées, tout en n’étant jamais très loin, occupé à servir d’autres consommateurs ou bien déjà à son poste près de la porte.
L’affaire de la brasserie lui donnait à réfléchir. Il savait qu’il avait eu de la chance, que son chant de mort avait désorienté les marins, si bien qu’il avait pu s’échapper avant qu’ils n’aient repris leurs esprits. Il pensait aussi que son chant avait eu un effet magique. Il n’était pas devenu invisible comme il l’avait espéré, mais le chant avait paralysé les marins, les privant du pouvoir de lui faire du mal. Il le prenait un peu pour une arme surnaturelle plutôt que pour un moyen de le rendre fort et brave en face d’une mort certaine. Il n’ignorait pas que le but du chant avait été détourné, de sorte que, sans qu’il sache bien pourquoi, il était devenu un instrument de défense qui, cette fois, avait fonctionné, alors que tel n’avait pas été le cas dans la maison de fer. Peut-être que son destin était de vivre, et de vivre ici, au bord de la grande eau qui le séparait de chez lui. À moins que chez lui, ce ne soit désormais ici.
En conséquence de quoi, il se comportait avec plus d’assurance. Il commençait à regarder les gens dans les yeux, à fréquenter l’établissement de bains au coin de sa rue et à manger dehors pratiquement tous les soirs. Au travail, il se sentait plus fort, et il s’appliquait davantage à se faire comprendre. Grâce à l’épisode de la brasserie, il ne craignait plus qu’on le remarque, et il marchait la tête haute comme lorsque, en compagnie des autres Indiens de la troupe, il défilait dans les rues des grandes villes pour annoncer le spectacle. Il troqua même son bonnet contre un feutre qu’il acheta dans cette même boutique devant laquelle il s’était tenu quatre ans plus tôt au cours de cette nuit pluvieuse, juste avant que l’akecita ne l’arrête. Il prit plaisir à entrer dans le magasin et à essayer plusieurs chapeaux, tandis que le vendeur et les autres clients échangeaient des coups d’œil nerveux. Il voulait un chapeau pareil à ceux qu’on portait sur la réserve, mais il lui sembla que ceux à bord mou lui allaient mieux et lui conféraient presque autant d’allure qu’un boulevardier. Le même jour, au marché aux puces de la rue Saint-Ferréol – non loin de la préfecture où il avait été emprisonné –, il fit l’acquisition d’une canne noire dont le pommeau argenté représentait un bec de canard. Ainsi équipé, il se promenait le soir dans les rues de Marseille, s’attablait à la terrasse des cafés, imitant de son mieux les jeunes gens à la taille bien prise qui attiraient les regards admirateurs des filles. Et, en vérité, sa prestance n’avait rien à envier à la leur, seulement elle n’était pas de celles que les jeunes filles trouvaient à leur goût. Elles le voyaient plutôt comme un grand et peut-être dangereux Nord-Africain ou Turc, une espèce de brute contre laquelle leurs mères – tout en se signant et en priant la Vierge Marie – ne cessaient de les mettre en garde.
Un soir de la mi-octobre, durant la lune-du-vent-qui-fait-tomber-les-feuilles, Charging Elk se retrouva dans un quartier qu’il ne connaissait pas. Ce n’était qu’à trois ou quatre rues du Vieux-Port, mais ses pas ne l’avaient jamais conduit dans cette direction. Il passa devant le monumental Opéra et, à mesure qu’il s’aventurait un peu plus loin, il remarqua que les réverbères se faisaient de plus en plus espacés et les rues, de plus en plus sombres et étroites. Il nota avec surprise qu’elles étaient encore éclairées au gaz, alors que la plupart de celles autour du Vieux-Port l’étaient par des lampadaires électriques qui dispensaient une lumière blanche et froide.
À la lueur vacillante des becs de gaz, il parvint tout juste à distinguer le nom de la rue située à deux pâtés de maisons de l’Opéra : rue Sainte. Les mots « rue » et « sainte » lui étaient familiers, mais il ne les avait jamais vus ainsi accolés. Il demeura un instant planté devant la plaque avant de faire demi-tour, car il venait de décider de se rendre dans un grand café occupant le coin du quai des Belges et du quai de Rive-Neuve. Il aimait bien s’installer à la terrasse pour regarder les passants et les consommateurs. Les soirées étaient à présent plutôt fraîches, mais de nombreux braseros brûlaient entre les tables et, de toute façon, après un été caniculaire, les Marseillais n’avaient rien contre un peu de fraîcheur.
On était dimanche soir et, sauf autour du Vieux-Port, le calme régnait dans la ville. La rue Sainte ne faisait pas exception. Elle était déserte, et les portes et les volets étaient fermés. Au moment où il s’apprêtait à revenir sur ses pas, Charging Elk aperçut, un peu plus loin devant lui, trois ou quatre rectangles de lumière qui se découpaient dans la pénombre. Intrigué, il s’avança. La brise qui se levait désormais tous les soirs avait forci et soufflait de la mer. Charging Elk resserra d’une main son manteau à col de fourrure autour de lui et, de l’autre, maintint son feutre qui menaçait de s’envoler. Il n’aimait pas trop l’hiver dans cette ville portuaire – le vent, la pluie qui se transformait parfois en neige fondue, l’humidité qui faisait luire les pavés la nuit et qui se dissimulait dans le moindre recoin, même par les journées ensoleillées. C’était à cette époque de l’année que le Bastion lui manquait le plus. Il n’avait rien oublié des terribles blizzards, de l’épaisse couche de neige qui cantonnait les siens dans leurs tipis pendant des jours et des jours, mais il se remémorait surtout les journées où le soleil brillait, quand les membres de la tribu s’asseyaient devant les tentes et regardaient les enfants jouer à leurs jeux d’hiver. Strikes Plenty et lui s’installaient souvent avec quelques-uns des hommes sur les peaux couvrant le sol pour fumer et parler de tout sous le soleil. Ou bien, ils partaient vers les ravines et les canyons des Mauvaises Terres afin de faire prendre un peu d’exercice à leurs chevaux, tout en caressant l’espoir de débusquer un ou deux lapins ou même un cerf. Le souvenir de ces journées où le soleil leur chauffait le dos ne quittait jamais Charging Elk cependant qu’il subissait le froid et l’humidité de Marseille. Il aurait donné tout ce qu’il avait pour se retrouver là-bas.
S’arrêtant devant la première porte ouverte, il chassa de son esprit ces images nostalgiques. Son regard engloba une salle étroite comportant d’un côté un long bar et de l’autre, quelques tables et chaises. C’était ce que René appelait un bar américain, parce que les gens, et en particulier les mauvais garçons, venaient y boire de l’alcool. Deux hommes étaient accoudés au comptoir, qui fumaient et buvaient de la bière. Une femme en tricot rayé très moulant se tenait derrière le bar et essuyait les verres avec un torchon. Elle avait les cheveux relevés sur la tête, mais des mèches qui s’échappaient de son chignon venaient lui effleurer la nuque et les oreilles. Charging Elk l’examina un instant, fasciné par le tricot de marin – jamais il n’avait vu une femme porter un vêtement aussi osé –, puis il repartit.
L’établissement suivant était la réplique du premier, sinon qu’il n’y avait pas de clients et que le barman – un petit homme trapu affublé de petites lunettes à monture de fer – sur le comptoir à côté de lui. Charging Elk eut un instant la tentation d’entrer boire un verre de vin, mais il n’aimait guère les chats. Ils infestaient le Panier, miaulant et se battant presque tous les soirs. Le matin, quand il partait travailler, il les voyait qui, tapis dans les embrasures de portes ou sur les rebords des fenêtres, l’observaient. La manière qu’ils avaient de le regarder ne lui plaisait pas du tout.
Il se dirigea à pas vifs vers la troisième porte, devant laquelle était tiré un rideau opaque. À côté, une large fenêtre laissait filtrer de la lumière au travers d’un voilage vaporeux. Il colla son nez à la vitre pour distinguer l’intérieur, une pièce chaude et accueillante meublée de divans et de fauteuils. Deux lustres électriques éclairaient les murs orange et les sièges tendus de rouge. Un petit bar en bois occupait un pan de mur, au-dessus duquel une grande glace reflétait les lumières scintillantes des lustres. Alignées sur une étagère devant la glace, on voyait de jolies carafes remplies de liquides dorés et ambrés.
Charging Elk crut d’abord qu’il s’agissait du salon d’un petit hôtel, mais il n’y avait ni inscription sur la vitre, ni panneau au-dessus de la porte. Serait-ce alors une maison comme celle des Soulas ? Peut-être la demeure d’un homme riche, mais dans ce cas pourquoi resterait-elle ainsi ouverte ? Et pourquoi n’y avait-il personne dans la pièce ? Il conclut que, en dépit de son curieux emplacement, c’était probablement un magasin de meubles de luxe dont le propriétaire avait dû oublier d’éteindre les lumières et de baisser le rideau avant de partir.
S’apprêtant à retourner vers le Vieux-Port, il lança un dernier regard par-dessus son épaule. Il aperçut alors un quatrième rectangle de lumière au coin de la rue, juste après le magasin de meubles. Sans doute un autre bar minable. Toutefois, sa curiosité aiguisée, il décida d’aller voir. Par la fenêtre à petits carreaux près de la porte, il constata que c’était en effet un bar, faiblement éclairé et enfumé, mais qui n’avait rien de minable. Le comptoir était en bois foncé soigneusement ciré et les lustres, faits de verres multicolores. Quant aux hommes qui se trouvaient là, ils étaient vêtus de longs manteaux noirs et coiffés de hauts-de-forme ou de melons. Charging Elk les observa un moment, puis, jetant un coup d’œil circulaire, il distingua une rangée de petites tables autour desquelles d’autres clients étaient installés qui, penchés les uns vers les autres, parlaient, riaient et fumaient.
L’un d’eux regarda dans sa direction, mais l’Indien savait qu’il ne pouvait pas le voir. Lorsque l’homme se tourna pour reprendre sa conversation, Charging Elk, surprenant l’éclat d’une paire de lunettes, retint son souffle. Il approcha son visage de la fenêtre au point que son haleine laissa un petit rond sur le carreau glacé. L’homme alluma un mince cigare avec un briquet à pierre. Oui, c’était bien lui ! Le pâle restaurateur qui achetait du poisson sur le quai des Belges. Le heyoka, le clown sacré, qui, s’était-il un jour imaginé, pourrait lui venir en aide. Il fit un pas en arrière. Mais pourquoi lui ? Wakan Tanka aurait-il conduit son enfant dans cette rue sombre afin qu’il retrouve le heyoka ? Charging Elk avait depuis longtemps abandonné l’idée que cet homme à lunettes, ou même Poitrine Jaune, fussent réellement heyokas. Il pensait que c’étaient simplement des hommes qui n’avaient fait que passer dans sa vie avant de disparaître. Ils n’étaient ni plus ni moins wakan que l’Enfant Jésus mort qu’il avait découvert dans la ruelle.
Debout devant la fenêtre, il commençait cependant à croire qu’il s’était trompé. Ils ne semblaient rien avoir de sacré, mais il en était ainsi avec les heyokas. Ils se comportaient parfois de manière irrationnelle, mais au fond d’eux-mêmes, ils possédaient un grand pouvoir. Il fallait les respecter et les craindre.
Charging Elk se sentait de plus en plus dérouté. Une rafale de vent rabattit le bord de son chapeau contre son visage. Devait-il entrer et se présenter devant cet heyoka ? L’homme se souviendrait-il de lui ? Le matin où Charging Elk l’avait aidé à porter son poisson jusqu’à la carriole avant d’accepter un cigare en remerciement, René l’avait fait attendre auprès de François pendant qu’il allait acheter son poisson à la criée. De plus, René avait traité le heyoka d’un tas de noms tout en affichant une mine dégoûtée.
Pendant qu’il s’interrogeait sur la conduite à tenir, Charging Elk entendit un bruit de pas. Il pivota et vit deux hommes qui remontaient la rue. Il reprit alors sa marche, tourna le coin et attendit un instant derrière l’immeuble abritant le bar. D’un côté, on apercevait la colline rocailleuse plantée de pins rabougris au sommet de laquelle Notre-Dame-de-la-Garde se dressait comme un phare au-dessus de la ville, et de l’autre, la forêt de mâts squelettiques des bateaux ancrés dans le Vieux-Port. Cette vue le réconforta. Il s’avança vers la petite fenêtre latérale. Il se trouvait à moins de deux mètres du pâle heyoka et il distinguait l’éclat de ses lunettes au-dessus de sa bouche ouverte sur un grand rire, ainsi que le mince cigare – pareil à celui qu’il avait donné à Charging Elk ce matin-là – qu’il serrait entre ses doigts fins.
L’Indien se retira vivement, repassa le coin et se dirigea à grandes enjambées vers la sécurité du Vieux-Port. Il pressentait que cet endroit était sica, c’est-à-dire mauvais, et que l’homme qu’il prenait pour un heyoka était en réalité un siyoko, un esprit malfaisant. Il sentait le mal lui étreindre le cœur, aussi sûrement que s’il venait à lui dans un cauchemar, et il avait l’impression que les griffes du pâle siyoko se refermaient sur lui.
Il se courba sous l’assaut d’une nouvelle rafale de vent. Le bord de son chapeau claqua devant son visage. Il leva les yeux juste à temps pour éviter de se cogner aux deux hommes qu’il avait aperçus un instant auparavant et qui se tenaient sur le seuil du magasin de meubles. Au moment où il les contournait, la porte s’ouvrit. Un petit homme replet en costume noir et en chemise et cravate blanches immaculées apparut qui, un sourire aux lèvres, les accueillit par ces simples mots : « Bonsoir, messieurs. Bienvenue, mes amis. » Ils entrèrent aussitôt.
À la hauteur du premier bar, Charging Elk ralentit le pas, puis regarda derrière lui. La rue était maintenant déserte. Il jeta un coup d’œil à l’intérieur du bar. Les deux hommes étaient toujours accoudés au comptoir, et la femme aux mèches folles mangeait quelque chose avec ses doigts.
Il demeurait indécis. Il avait envie d’un verre de mni sha, mais il hésitait entre le boire ici ou sur le Vieux-Port. Plus il réfléchissait, plus il se disait qu’il devrait regagner sa chambre du Panier. La soirée avait quelque chose d’étrange, comme si le perfide siyoko l’avait attiré dans cette rue pour lui faire du mal ou peut-être même lui voler sa nagi. Que pourrait-il lui arriver de pire ?
Alors même qu’il se livrait à ces pensées, il avait fait demi-tour et se dirigeait à pas mesurés vers le magasin de meubles tout en sachant qu’il ne s’agissait pas d’un magasin de meubles, mais d’un endroit ouvert à tous. Peut-être que le siyoko habitait cette maison et qu’il l’avait ainsi meublée avec luxe pour prendre dans ses filets les hommes comme Charging Elk.
Il s’arrêta devant la fenêtre au voilage vaporeux et jeta un regard autour de lui. On ne voyait que les rectangles de lumière jaune qui se découpaient à l’emplacement des portes. Les deux inconnus auxquels il avait failli se heurter un peu plus tôt, assis sur un divan, buvaient une liqueur ambrée dans des verres ballons. L’un fumait une cigarette et parlait au petit homme rondelet qui se tenait devant lui, les mains jointes sur son ventre. Il paraissait être le propriétaire des lieux. Il se tourna vers le fond de la pièce et frappa trois ou quatre fois dans ses mains. Charging Elk perçut l’écho des claquements et se recula légèrement, courbé en deux pour lutter contre le vent. Quand il redressa la tête, il vit un rideau s’écarter et cinq femmes pénétrer l’une après l’autre dans la pièce. Vêtues de longs déshabillés chatoyants, elles marchaient lentement, l’air un peu abattu, comme si on les menait à la maison de fer. Elles s’immobilisèrent, et le petit homme, d’un geste de la main, les fit pirouetter sur elles-mêmes. L’un des hommes assis sur le divan se leva pour aller les examiner. Quant à l’autre, il se cala au milieu des moelleux coussins rouges et, croisant les jambes, souffla un panache de fumée. Les jeunes femmes ne semblaient pas du tout l’intéresser.
Charging Elk, en revanche, était formidablement intéressé. Il venait de comprendre. À Paris, certains des wasichus qui travaillaient pour le Wild West Show fréquentaient des endroits pareils. Broncho Billy avait recommandé aux Indiens de rester à l’écart des femmes de mauvaise vie, mais la plupart d’entre elles, arpentant les trottoirs ou se tenant sur le pas des portes, cherchaient à attirer les Indiens quand ils passaient. En dépit des mises en garde de Broncho Billy, lequel les avait prévenus qu’ils risquaient d’attraper des maladies et aussi de se faire dévaliser par les « hommes » de ces femmes, quelques-uns étaient montés. À leur arrivée à Paris, Buffalo Bill en personne avait fait un discours sur les tentations de la grande ville. Il avait raconté l’histoire d’un Indien, un Shyela, qui avait été avec l’une de ces « putains » à Londres, la grande ville de Grand-Mère, et qui, en revenant, n’était plus qu’un sac d’os couvert de plaies. On l’avait enterré quelques jours plus tard dans le pays de Grand-Mère. Ses bras et ses jambes s’étaient complètement dissous.
Le jeune Oglala se trouvait donc devant ces mêmes putains qui transmettaient aux hommes d’horribles maladies. Pourtant, elles avaient l’air tout à fait charmantes. Elles ressemblaient aux jeunes femmes qu’il désirait le jour et dont il rêvait la nuit. À cet instant, l’une d’entre elles écarta les pans de son déshabillé bleu et tourna lentement sur elle-même. Elle ne portait en dessous qu’un petit caraco blanc, des bas noirs et des bottines à lacets. Lorsqu’elle lui fit face, il distingua le renflement de ses seins au-dessus du liseré de dentelle du caraco et la chair blanche de ses cuisses tranchant sur les jarretières rouges. Il déglutit, tandis qu’une érection venait tendre le tissu de son pantalon. Elle n’avait guère dépassé l’âge de l’adolescence, mais ses formes étaient pleines et son visage était joli sous la masse de boucles brunes qui cascadaient sur ses épaules. Elle avait le front ceint d’un bandeau de velours noir et des lèvres peintes d’un rouge sombre. Charging Elk se disait qu’il n’avait jamais contemplé tableau plus magnifique que cette fille à moitié nue aux cuisses amples. À Paris, il avait vu des photographies de femmes blanches nues qu’on achetait dans les kiosques. Featherman en possédait toute une collection qu’il permettait de regarder en échange de quelques centimes. Les jeunes Indiens faisaient circuler les photographies, s’émerveillant devant la chair pâle de ces femmes.
Embarrassé par son état, Charging Elk jeta un coup d’œil inquiet autour de lui. La rue, heureusement, était toujours déserte. Quand il regarda de nouveau par la fenêtre, deux des filles avaient pris place à côté des hommes, tandis que les trois autres, dont celle qu’il avait trouvée si séduisante, se dirigeaient vers le rideau par où elles étaient entrées. Elles marchaient avec la même lenteur et le même air vaincu que tout à l’heure. Charging Elk les suivit des yeux jusqu’à ce que le déshabillé bleu eût disparu derrière la tenture.
Il était triste de ne plus la voir. Il l’avait désirée avec tant de force qu’il se figurait presque goûter sa chair crémeuse comme l’on goûte une glace à la vanille par une chaude journée d’août. Il éprouvait l’envie irrésistible de la lécher… et de la baiser. Machinalement, il baissa les yeux, mais son érection était dissimulée par l’épais manteau de laine. La baiser ! Il étouffa un rire. « Baiser » était l’un des mots qu’il avait appris à Paris. La plupart des jeunes Indiens, que ce soit pendant qu’ils jouaient aux cartes ou pendant qu’ils attendaient en selle sur leurs chevaux le moment d’entrer en piste, parlaient de baiser. Ils se vantaient, bien entendu. En présence des femmes blanches, ils se montraient réservés et même un peu craintifs.
Charging Elk repensa alors à la jeune femme de Paris, celle qui se prénommait Sandrine. Il savait à présent que c’était une personne sainte et que la carte qu’elle lui avait donnée était une image de Jésus, le sauveur des wasichus. Il les avait sauvés en leur disant de vénérer son père appelé Dieu Tout-Puissant qui, selon Sees Twice, possédait plus de pouvoir encore que Wakan Tanka. Sur le moment, il n’avait pas cru Sees Twice, mais maintenant, il commençait à se poser des questions. Après tout, les wasichus régnaient sur le monde.
Sandrine. Il essaya de se la représenter dans son cante iste ce jour-là au bord du lac, vêtue de sa robe toute simple et coiffée de son bonnet, mais l’image qui lui revint en mémoire fut celle de la stricte robe grise et du chapeau surmonté de la tête de canard. Longtemps, il avait été persuadé qu’il ne l’oublierait jamais, or il s’apercevait à présent avec un léger sentiment de honte qu’il n’avait plus pensé à elle depuis tant de lunes qu’il ne parvenait même plus à en tenir le compte. Il ferma les yeux et revit la jeune femme en déshabillé bleu, la courbe de ses seins, ses cuisses blanches, le bandeau de velours qui lui ceignait le front. Son désir se fit plus impérieux encore.
Dans les semaines qui suivirent, Charging Elk se fit un devoir d’éviter la rue Sainte. Après le travail, il restait la plupart du temps dans sa chambre, sauf pour descendre s’acheter de quoi manger et se rendre aux bains publics au coin de la rue. Il continuait à prendre ses repas du dimanche chez les Soulas et il trouvait toujours autant de plaisir à converser avec Mathias et Chloé, mais les deux enfants grandissaient et avaient de plus en plus de centres d’intérêts dont il était exclu. Tout en sachant que c’était ridicule, il souffrait d’entendre Chloé parler de ses sorties avec ses amies ou Mathias de son voyage en train avec sa classe pour aller voir les taureaux sauvages de Camargue. Il écoutait poliment, comprenait à peu près tout ce qu’ils disaient, mais leur regard, cependant qu’ils lui contaient leurs nouvelles aventures, venait confirmer qu’ils le considéraient un peu comme un étranger.
Après déjeuner, René et lui partaient se promener sur le cours Belsunce et s’arrêtaient en chemin boire une anisette au café favori du petit marchand de poisson. Là, René échangeait invectives et plaisanteries avec ses amis, tandis que Charging Elk fumait une cigarette dans son coin, guettant l’occasion de s’éclipser.
Étrange retour des choses, c’est avec Madeleine qu’il se sentait le plus à l’aise durant ses visites dominicales. Quand il la regardait le servir à table, lui repriser ses chaussettes ou bien lui préparer un petit paquet de bonbons, il se rendait compte qu’ils étaient enfin devenus amis. Un jour, il lui apporta une petite boîte entourée d’un ruban de satin. Lorsqu’elle l’ouvrit et sortit le châle brodé plié à l’intérieur, il vit ses yeux briller de plaisir. Et lorsqu’elle se dressa sur la pointe des pieds pour l’embrasser sur les deux joues, il se dit, empli d’un sentiment de bonheur, qu’il ne connaissait pas meilleure femme à Marseille. Cette pensée le surprit lui-même.
Dans l’ensemble, pourtant, ce ne fut pas une période très rose dans la vie de Charging Elk. Son travail ne le satisfaisait pas – pelleter du charbon à longueur de journée était devenu plus qu’une corvée. Il détestait rentrer chez lui couvert de poussière de charbon, empestant l’huile et la lessive. Depuis que Louis Granat, le garçon des Alpes du Sud, avait été muté à un autre poste, il ne s’était pas fait d’ami à la fabrique. Bien que René ne cessât de lui répéter qu’il avait de la chance de travailler pour quelqu’un comme monsieur Miroux, il souhaitait de toutes ses forces trouver autre chose. Mais comment s’y prendre ?
D’autre part, il était découragé en voyant le peu d’argent qu’il parvenait à mettre de côté. Il n’avait que cent quarante francs cachés au fond de son sac marin, et il savait, grâce à Mathias, qu’il lui faudrait encore au moins deux ans, si ce n’est trois, pour économiser la somme nécessaire à payer son voyage de retour jusque chez lui. Il commençait à douter sérieusement qu’il reverrait un jour son pays et son peuple.
Et surtout, il en avait assez de vivre seul dans une pièce, de manger des poulets filandreux en provenance de la rôtisserie ou du mauvais pâté de campagne et du fromage de chèvre sur des tranches de pain. Une fois par semaine, il descendait au petit restaurant nord-africain en bas de chez lui et commandait invariablement le couscous accompagné de pain arabe, mais de cela aussi il se lassait. Et puis, il détestait les soirées glaciales où, assis dans sa chambre, il attendait, fumant cigarette sur cigarette, l’heure d’éteindre la lampe à huile et de se glisser entre les draps froids. La seule satisfaction lui venait des instants où, avant de s’endormir, il laissait ses pensées vagabonder. Alors, il revoyait le soleil clair du matin dissiper la brume qui masquait le sommet des collines déchiquetées des Mauvaises Terres, ou bien un aigle royal qui décrivait des cercles au-dessus des plaines et dont le cri aigu était si obsédant qu’il se redressait en sursaut dans son lit – pour ne percevoir que les miaulements des chats qui se battaient ou bien un bruit de pas qui s’éloignaient sur les pavés. Sur le moment, ces souvenirs qui le ramenaient au pays lui réchauffaient le cœur, mais ensuite, ils ne lui faisaient que davantage sentir le poids de sa solitude.
Par un froid samedi soir de début décembre, pendant la lune-des-arbres-qui-éclatent, Charging Elk, fatigué de l’existence morne et confinée qu’il menait, décida qu’une promenade du côté du Vieux-Port lui ferait le plus grand bien. Il sortait de l’établissement de bains, mais il paracheva sa toilette en prenant son couteau de poche pour nettoyer ses ongles qui étaient toujours un peu noirs à cause du charbon. Il enfila une chemise propre et noua lâchement sa lavallière. Après quoi, il s’appliqua sur les joues et dans le cou un peu du parfum qu’il avait acheté du temps où il jouait les dandys, et il tira d’abord cinq francs, puis, à la réflexion, cinq autres du portefeuille rangé au fond du sac. Il mit ses plus belles chaussures, puis son long manteau et son chapeau. Il s’étudia un instant dans la glace au-dessus du lavabo, s’attardant avec satisfaction sur son visage à la peau brune et aux traits finement ciselés, un visage qui avait perdu de sa rondeur adolescente, ainsi que sur ses cheveux noirs et brillants qui retombaient en souples ondulations sur ses épaules.
Il faisait nuit de bonne heure à présent, et les larges marches de l’escalier qui descendait du Panier luisaient sous les becs de gaz. Elles lui parurent glissantes cependant qu’il les dévalait deux par deux, de plus en plus excité à l’idée de passer un samedi soir dehors, au milieu de la foule, au milieu des odeurs de marrons grillés et de braseros ainsi que des rires et des bruits de voix qui montaient vers lui. Noël approchait et le Vieux-Port était illuminé par des guirlandes de lumières accrochées aux mâts des plus gros bateaux et aux sapins qui décoraient les devantures des magasins. Et puis, le froid étouffait la puanteur qui s’élevait en général des égouts.
Charging Elk s’arrêta brusquement au pied de l’escalier, à une rue du quai du Port. Une sombre pensée venait de l’assaillir, de celles qui l’emplissaient d’une terreur familière. C’était au jour près l’époque de l’année où, quatre hivers auparavant, il était entré dans la maison des malades, où il avait failli perdre la vie et où ses camarades de la troupe étaient partis, l’abandonnant à son funeste sort. Il se rappelait les gémissements des hommes alités, les nuits glaciales dans les rues après son évasion, la gare du Prado déserte, la main du gendarme qui s’abattait sur son épaule… « Pardon, monsieur…» Et il se rappelait aussi le moment où, couché dans la chambre de pierre, il avait chanté son chant de mort.
Depuis qu’il n’habitait plus chez les Soulas, il restait presque tout le temps seul avec ses pensées, ses souvenirs, les bons ainsi que les mauvais. Il ne connaissait pas le plaisir que pouvaient procurer, par exemple, des enfants qui, comme Mathias et Chloé, le bombarderaient de questions, une femme comme Madeleine qui se moquerait de ses ambitions comme elle se moquait de celles de René, et un homme comme René qui n’arrêterait pas de parler même quand on aurait eu besoin d’un peu de silence. Il ne marchandait pas avec le poissonnier ou l’épicier, n’échangeait pas de plaisanteries ou de railleries avec ses collègues de travail. Il écoutait mais ne parlait pas et ne pouvait pas parler comme les autres. Il ne possédait pas de véritable langue qui aurait pu lui permettre de communiquer avec ces wasichus. Aussi, il portait seul le fardeau de ses pensées et de ses souvenirs, parfois avec joie, parfois avec exécration.
Voulant profiter de sa soirée, il s’efforça de refouler les images qui lui étaient venues à l’esprit, mais, alors qu’il entreprenait de se rouler une cigarette, il s’aperçut que ses mains tremblaient. Agacé, il jeta le papier et le tabac. Inutile de sortir ce soir. Partout où il irait, ses pensées l’accompagneraient. Au moment où il s’apprêtait à remonter l’escalier, il entendit une espèce de lamentation derrière lui, semblable à quelque miaulement d’un des chats du Panier. Au comble de l’exaspération, il se retourna pour l’écarter d’un coup de pied, mais il suspendit son geste à la vue d’une mince silhouette vêtue de haillons, toute tordue, comme si elle souffrait d’une malformation. L’examinant de plus près, il s’aperçut qu’en fait, elle portait comme un petit ballot sur la hanche. La silhouette émit une nouvelle plainte et tendit une main minuscule en forme de serre.
Charging Elk fut pris de violents frissons, presque incontrôlables, comme si une bouffée d’air glacé s’élevait soudain des pavés de la rue étroite. Il n’avait pas eu aussi froid depuis son évasion de la maison des malades. La silhouette était celle d’une femme jeune dont le visage luisait de crasse. Sa paume était pâle et délicate, et le bébé qu’elle tenait sur la hanche n’était guère plus gros que l’Enfant Jésus mort que Charging Elk avait découvert dans la ruelle.
Sa première impulsion fut de fuir, de grimper l’escalier aussi vite qu’il l’avait descendu. Puis il eut un peu honte d’éprouver une telle peur devant cette femme et son enfant, mais il ne pouvait s’empêcher de penser que sa brusque apparition constituait un mauvais présage. Il craignait qu’elle ne possédât une partie du pouvoir du siyoko. Peut-être que l’homme aux lunettes l’avait envoyée pour lui nuire. Il connaissait bien les gitans. Il avait vu des femmes mendier autour du Vieux-Port. Certaines étaient âgées qui, courbées sur leurs cannes, marchaient comme si elles avaient des jambes de pierre, et d’autres étaient jeunes, comme celle-ci, en général accompagnées d’enfants. Quant aux hommes, ils étaient capables de vous voler votre bourse et de disparaître avant même que vous vous en soyez aperçu. Un jour, Charging Elk avait entendu crier et vu un gendarme pourchasser un gitan au milieu de la foule qui circulait sur la Canebière. L’homme se faufilait parmi les piétons avec l’agilité d’un félin, et d’un seul coup, il s’était évanoui comme par enchantement.
Charging Elk en était resté tout ébahi. René lui avait expliqué que les gitans commandaient aux esprits malfaisants. Ils pouvaient lire dans les pensées des gens, prédire l’avenir et jeter des sorts. Sur le chemin de la criée du port, René et lui passaient chaque matin devant une officine de voyants, et le marchand de poisson ne manquait jamais de se signer de la manière qui rendait les Français wakan.
Il parvint à se reprendre et se tourna vers l’étrange apparition. Elle avait de grands yeux noirs, pareils aux mares à l’odeur musquée que les castors creusaient dans les Paha Sapa. Sa petite main griffue effleurait le revers du manteau de l’Indien. Il jeta un regard sur le bébé dont les paupières closes paraissaient comme scellées par une pâte blanchâtre. La peau tendue du visage épousait la forme du crâne, et on aurait dit la figure d’un vieillard.
Charging Elk éprouva de nouveau un sentiment de honte. Comment pouvait-il avoir peur d’une femme si frêle et de son enfant ? Il fouilla dans sa poche et glissa la première pièce qu’il trouva dans la paume offerte, refermant dessus les doigts pareils à des pattes d’oiseau. C’était une pièce de un franc, beaucoup plus que ce que l’on donnait d’ordinaire à un mendiant, mais il se sentait presque heureux d’avoir établi un contact humain dans cette rue déserte plongée dans le noir. « Voilà, madame, pour votre bébé Jésus. »
La gitane baissa la tête et se recula, poussant une plainte à fendre le cœur. Le jeune Indien reconnut alors la façon qu’avaient les femmes oglalas de pleurer la perte d’un mari ou d’un enfant. Sa propre mère avait gémi ainsi quand le frère puis la sœur de Charging Elk étaient morts de la maladie de la toux. La réaction de la bohémienne devant sa générosité l’étonnait cependant. Peut-être n’aurait-il pas dû la toucher.
Quoi qu’il en soit, regardant la jeune femme s’enfoncer en claudiquant dans les ténèbres, il reprit courage. Il avait l’impression d’avoir passé une épreuve et, pour la première fois depuis bien longtemps, d’être de nouveau libre de marcher dans les rues – et, peut-être, de devenir un homme à part entière.
Lorsqu’il s’engagea dans la rue Sainte, Charging Elk commença cependant à avoir des doutes. La foule, composée en majorité de marins en goguette, se bousculait sur le trottoir. À l’intérieur des deux bars louches se pressaient des hommes en cabans, dont certains coiffés de bérets à pompon, qui riaient et parlaient fort. Des verres de bière pleins ou à moitié vides s’alignaient sur le comptoir. D’autres clients en manteaux longs, chapeaux melons ou hauts de forme, sirotaient du vin en observant les marins.
Un peu plus tôt, longeant l’opéra, Charging Elk se sentait sûr de lui mais, quand il repensa à l’incident de la brasserie Le Cherbourg, aux marins hostiles et aux railleries des femmes, ses craintes renaquirent. René lui avait à plusieurs reprises conseillé de se tenir à l’écart des bars américains. En effet, on pouvait y faire de mauvaises rencontres, ou même y risquer sa vie. Marseille grouillait d’individus peu recommandables venus de tous les pays du monde, des hommes prêts à vous égorger si votre tête ne leur revenait pas. En disant cela, René avait fait le geste de se trancher la gorge, et Charging Elk avait tout de suite compris. Aussi avait-il soigneusement évité ces lieux mal famés. Du moins jusqu’à présent.
Les hommes étaient si occupés à se soûler ou titubaient déjà tellement sur la chaussée que le jeune Indien avait de nouveau le sentiment de devenir invisible, de sorte qu’il recouvra son assurance. Il regrettait cependant de ne pas avoir pris sa canne au lourd pommeau en bec de canard.
Il s’avança avec aplomb au milieu de la rue, passant rapidement devant les deux bars à marins, jusqu’à ce qu’il parvienne à la hauteur de la maison close. Il se fraya alors un chemin au milieu de la foule presque exclusivement masculine, monta sur le trottoir et jeta un coup d’œil à l’intérieur.
La pièce était telle qu’il se la rappelait avec ses murs peints d’une teinte chaude, ses beaux lustres, sa grande glace derrière l’élégant bar en bois et ses divans rouges capitonnés. Et, telle qu’il n’avait cessé de se la représenter des semaines durant dans la solitude de son petit logis, il y avait la fille en déshabillé bleu. Assise sur l’un des divans, elle contemplait le verre de liquide ambré qu’elle tenait sur ses genoux. Son front était ceint du même bandeau de velours noir, et les boucles brunes qui s’en échappaient lui dissimulaient en partie le visage. Elle avait les jambes croisées, et on apercevait la chair blanche de ses cuisses au-dessus de ses bas noirs.
Elle n’était pas seule. Ce soir, de nombreux hommes en manteaux longs et cravates se pressaient autour des filles. Certains étaient en habits noirs semblables à ceux que portaient les hommes riches quand ils escortaient leurs femmes à l’opéra ou qu’ils dînaient dans les grands restaurants du Carré Thiars à quelques pas du Vieux-Port. Il ne semblait y avoir aucun de ces marins et de ces mauvais garçons qui fréquentaient les autres établissements de la rue Sainte.
Plusieurs jeunes femmes étaient assises avec les hommes, par groupes ou bien seules, l’air beaucoup plus animé que la première fois où Charging Elk les avait vues. L’une d’elles avait des cheveux courts d’un blond doré qui s’harmonisaient à sa robe couleur pêche. Elle était entourée de cinq ou six hommes qui, penchés vers elle, paraissaient boire son rire argentin. Elle tenait un porte-cigarette dans une main et une petite coupe dans l’autre. Charging Elk se disait qu’elle devait posséder un pouvoir quelconque pour fasciner ainsi ces hommes élégants. C’était peut-être ses cheveux. Il n’avait jamais vu à Marseille des cheveux aussi blonds.
Un jeune homme avait pris place à côté de la fille en robe bleue. Il semblait lui parler à l’oreille, mais elle ne levait pas les yeux de son verre. Il posa la main sur son genou, remonta le long de sa cuisse, mais elle le repoussa et se tourna vers la fenêtre. Charging Elk, tout en sachant qu’elle ne pouvait pas le voir à travers le rideau, eut l’impression qu’elle le regardait. Il ne bougea pas. C’était peut-être l’animation de la rue qui le rendait audacieux, devenu invisible aux yeux de la fille et de la foule qui se bousculait autour de lui.
Il franchit les deux pas qui le séparaient de la porte, la poussa et entra, s’immobilisant sur le seuil. La chaleur de la pièce le frappa en plein visage. Il se rendit alors compte que depuis qu’il s’était engagé dans la rue, il avait les muscles tétanisés, et pas seulement à cause du froid. Pourtant, il avait chassé de son esprit toute idée de mal. Il ne désirait qu’une chose : être près de la fille en bleu.
« Puis-je vous aider, monsieur ? »
Ce n’était pas le petit homme replet de l’autre soir. Celui-ci n’était guère plus grand, mais il avait un torse de lutteur sous sa chemise blanche et son nœud papillon. Les manches de son costume noir épousaient ses biceps impressionnants, et une cicatrice barrait son visage mat, courant de l’oreille au coin de la bouche. Ses lèvres minces étaient entrouvertes sur un léger sourire qui sonnait faux.
Charging Elk ne s’était pas préparé à ce qu’on l’interpelle ainsi. Il promena son regard sur la pièce, tâchant de repérer la fille, mais elle semblait avoir disparu, de même que l’homme qui était avec elle.
« Monsieur est peut-être perdu ? »
Charging Elk continua à regarder autour de lui. Ses yeux se posèrent sur le bar en bois. « Je désirerais prendre un verre de vin, dit-il.
— Mais c’est impossible, monsieur. Vous êtes dans un club privé et je crains que nous ne puissions vous servir. »
À cet instant, le petit homme que Charging Elk avait vu l’autre soir par la fenêtre descendit de son tabouret au bout du bar. Son crâne chauve luisait sous le lustre tandis qu’il s’avançait. « Que se passe-t-il, Gérard ? Pour l’amour du ciel, fermez la porte. Mes filles ont la chair de poule.
— J’expliquais à monsieur qu’il était dans un club privé. Il insiste pour boire un verre et je m’apprêtais à le reconduire. »
Le nouveau venu étudia un instant le visage de Charging Elk, puis il l’examina de la tête aux pieds. L’Indien ôta son chapeau et le tint contre sa poitrine. À l’instar de la plupart des gens de sa classe sociale, il affichait un profond mépris pour l’autorité, tout en sachant, comme les autres, qu’il lui fallait malgré tout la respecter. Quoi qu’il en soit, il planta ses yeux dans ceux de l’homme qui devait être le propriétaire des lieux.
Celui-ci, néanmoins, eut l’air satisfait de son examen. Il s’enorgueillissait de savoir juger les hommes et il trouvait que l’inconnu, en dépit de ses piètres tentatives pour paraître élégant, de son manteau qui tombait mal sur lui, de ses chaussures bon marché, de son chapeau ridicule et de ses poignets de chemise effilochés avait quelque chose de presque distingué, un côté curieusement séduisant. C’était sans nul doute un étranger, et le petit homme rondelet n’admettait que très rarement les étrangers dans son établissement. Mais cet inconnu ne manquait pas d’allure et se révélerait peut-être intéressant, ce qui le changerait un peu de ces membres de la haute bourgeoisie gonflés d’importance qui venaient faire les beaux et coucher avec ses filles.
« Soyez le bienvenu au Salon, monsieur. Gérard, prenez le manteau et le chapeau de monsieur. Et traitez-le avec tous les égards qu’il mérite. N’oubliez pas qu’il y a seulement deux ans, vous étiez encore obligé de monter sur le ring pour gagner votre pitance. Je n’aimerais pas que vous vous croyiez supérieur à notre clientèle. »
Charging Elk, comprenant que le petit homme réprimandait son employé, se sentit mal à l’aise. De fait, maintenant qu’il était dans cette pièce enfumée si confortable, il ne désirait plus que s’en échapper au plus vite. Il n’y avait ici que des gentlemen qui ne tarderaient pas à le percer à jour et à deviner qu’il n’était qu’un modeste chauffeur dans une fabrique de savon.
Le patron le prit par le coude et le pilota vers le bar. « Permettez-moi », dit-il. Il fit signe au barman et, le temps que ce dernier s’approche, il se présenta : « Je m’appelle Olivier. Et vous êtes… ? »
Charging Elk allait donner son nom, mais il se ravisa. Chaque fois qu’il le prononçait, les gens réagissaient avec surprise, puis s’efforçaient en vain de le répéter. « Je…» Le premier nom qui lui vint à l’esprit fut celui de l’homme qui secondait René au marché aux poissons. « Je… je m’appelle François. »
Il serra la main moite du petit homme qui avait jailli d’une manchette ornée de dentelles et il sentit sous ses doigts une grosse bague. Baissant les yeux, il vit qu’il s’agissait d’une pierre rouge sombre enchâssée dans un anneau d’or.
« Enchanté, François. Je suis ravi de faire votre connaissance. »
Le barman posa devant eux deux verres en forme de coupes munis de pieds très fins qu’il remplit à ras bord d’un liquide pétillant. Le nommé Olivier leva le sien, attendit que Charging Elk eût fait de même, puis déclara : « Bienvenue au Salon. À votre santé. »
Le jeune Indien eut l’impression que la boisson dansait dans sa bouche. Il parvint avec difficulté à avaler et, saisi d’une quinte de toux, il sentit les bulles lui remonter dans le nez. Les yeux larmoyants, il souffla par le nez pour essayer d’en chasser les bulles et fut de nouveau pris d’une quinte de toux qu’il n’arriva pas à maîtriser.
Trois hommes qui jouaient aux dés à deux pas de là s’étaient interrompus pour le regarder, d’abord intrigués par son étrange allure et maintenant amusés par son comportement plus étrange encore.
« Olivier, vous devriez apprendre à votre ami à boire par la bouche comme tout gentleman, dit l’un deux.
— C’est votre dernier béguin, Olivier ? demanda un autre.
— Grand et fort, tout à fait votre type, non ? » surenchérit le troisième.
Olivier les gronda gentiment : « Ne vous moquez pas, messieurs. Cet homme appartient à une culture étrangère à la nôtre. » Son visage s’éclaira soudain d’un large sourire, et il ajouta : « Ce gentleman est un prince d’Orient. »
Les trois hommes, les sourires moqueurs figés sur leurs lèvres, se tournèrent vers Charging Elk.
Celui-ci, un peu gêné, mais ayant à présent récupéré, leva son verre. « Bonsoir, messieurs. Enchanté. »
Les joueurs, machinalement, l’imitèrent, mais ils ne burent pas. « Si c’est un prince, moi je suis la reine Victoria d’Angleterre », dit le premier. Il ramassa les dés, et ils reprirent leur partie. « C’est peut-être un prince, mais il est habillé comme un gueux.
— Olivier devrait profiter de ce qu’il baise une de ses putains pour brûler ses vêtements. Ce serait un acte de salubrité publique.
— Tâchons de repérer laquelle il choisit. C’est peut-être elle qu’il faudra brûler. »
Leurs commentaires se voulaient insultants, mais Charging Elk comprit seulement qu’ils parlaient d’habits et de feu. De toute façon, il ne leur prêtait pas grande attention. Il cherchait la fille.
« Ce sont des porcs, mais leur argent vaut bien celui des autres. Je suis obligé de l’accepter, mais je n’en aime pas pour autant leurs manières », dit Olivier en riant. Il prit un cigare dans une boîte derrière le bar et l’offrit à Charging Elk. « Malheureusement, ce sont presque toujours des hommes comme eux qui viennent ici. Ils sont de bonne famille, et sans eux, je ferais faillite.
— Des porcs, répéta Charging Elk, se penchant sur la flamme de l’allumette que lui tendait Olivier. Des porcs de la campagne ? »
Olivier leva les yeux et le dévisagea un instant. Il se rendit brusquement compte qu’il ignorait la nationalité et même la race de cet homme. Il n’avait jamais rencontré qui que ce soit de semblable à Marseille. Il n’avait pas assisté aux représentations du Wild West Show au cours de l’hiver 1889 – de tels spectacles n’étaient pas dignes d’un homme comme lui – et les seuls Indiens qu’il avait vus, c’était sur des illustrations qui les représentaient avec des plumes et des peintures de guerre. Des sauvages tout ce qu’il y avait de plus détestable !
Il s’interrogeait aussi sur la langue maternelle de l’inconnu. Son français était rudimentaire, teinté d’un fort accent, et il avalait la plupart des mots. Il se demandait ce qu’il avait en réalité compris de ce que disaient les trois butors. Peut-être que, en définitive, il venait bien d’Orient, ou des mers du Sud – ou même d’Amérique.
À cet instant, sentant un courant d’air, il jeta un coup d’œil vers la porte pour voir qui entrait, une habitude dont il ne se départait pas depuis les douze ans qu’il tenait cette maison. Son sang s’accéléra, lui faisant battre les tempes. C’était Breteuil. Mon Dieu, se dit-il, il est toujours aussi séduisant. Lors de leur première rencontre, Breteuil n’était encore que jeune aide-cuisinier dans un médiocre restaurant du Vieux-Port. Devenu par la suite le chef le plus célèbre de Marseille, et peut-être de toute la Provence, il accueillait dans son petit restaurant de luxe de la rue des Catalans tous les hommes politiques véreux, les faux aristocrates et les représentants de la haute bourgeoisie marseillaise. Olivier les détestait, lui qui avait derrière lui une carrière politique en tant que député du quartier du port – le plus peuplé de la ville. Seulement, on l’avait surpris en flagrant délit en compagnie d’un petit Arabe dans un coin du quai de Rive-Neuve. Bien que lui-même membre de la bourgeoisie, mais réprouvé pour ses inclinations sexuelles, il avait dû démissionner, accablé d’opprobre – ce qui n’empêchait pas tous ces hypocrites de fréquenter son établissement et, pour certains d’entre eux, dont Breteuil, d’avoir recours aux faveurs des jeunes garçons d’Olivier dans les petits salons. Quand je songe qu’il fut autrefois mon amant, continua Olivier, perdu dans ses pensées. Il éprouvait toujours un mélange d’amertume et de tristesse en introduisant Breteuil dans les petits salons, mais être de nouveau près de lui ne serait-ce que l’espace d’une minute ou deux valait bien cette humiliation.
« Excusez-moi, François. Finissez votre champagne, mon ami. » Olivier, courant presque, s’avança au-devant du grand et beau restaurateur aux lunettes qui brillaient.
Charging Elk ne vit pas Olivier et le pâle siyoko qui, bras dessus, bras dessous, se frayaient un chemin en direction des petits salons situés derrière une tenture. Il guettait la réapparition de la fille en bleu. Une demi-heure plus tard, elle revint, l’air un peu lasse, et se laissa tomber sur un divan en poussant un profond soupir.
Pendant qu’il attendait, le salon s’était peu à peu vidé. Il ne restait plus qu’une dizaine d’hommes et quatre ou cinq femmes. Charging Elk écoutait jouer le pianiste en manches de chemise maintenues par des élastiques. Au début, il n’avait pas entendu la musique noyée par le brouhaha des conversations, d’autant qu’il n’avait guère quitté des yeux la femme aux cheveux si blonds toujours très entourée. Elle n’était partie avec aucun des hommes qui paraissaient se contenter de lui présenter la flamme de leurs briquets et de la regarder rire.
Charging Elk patienta encore quelques minutes, observant la fille en bleu du coin de l’œil, puis, après avoir constaté qu’aucun des hommes présents ne semblait s’intéresser à elle, il se décida à quitter le bar. Ignorant comment l’on procédait, il n’avait rien préparé. Il lui restait huit francs. Est-ce qu’il devait lui donner directement l’argent, et dans ce cas, quelle serait sa réaction ? Peut-être qu’elle choisissait. Peut-être qu’elle aurait peur de lui.
Il avait maintenant pleinement conscience de ses vêtements élimés, de sa peau brune, de ses longs cheveux qui tombaient librement sur ses épaules. Dans les rues sombres, il pouvait peut-être jouer les dandys, mais sous la lumière des lustres, on ne manquait pas de remarquer ses chaussures éculées et ses poignets de chemise effilochés. Il craignait que tous les regards se fixent sur lui tandis qu’il traversait la pièce, mais il était bien déterminé à aborder la fille, car il savait que la prochaine fois, on ne le laisserait sans doute plus entrer. Il soupçonnait que le petit homme replet le considérait simplement comme l’attraction de la soirée.
Il s’assit à un mètre d’elle, mais il aurait pu tout aussi bien se trouver à des kilomètres. Le divan était circulaire, de sorte que, tournant pratiquement le dos à la fille, Charging Elk faisait face à la porte et à Gérard, le solide cerbère, qui, le visage inexpressif, le surveillait d’un œil torve.
Le jeune Indien se roula une cigarette, l’alluma, puis jeta l’allumette éteinte dans un cendrier sur pied qui, impeccablement nettoyé alors que de nombreux fumeurs s’étaient succédé là tout au long de la soirée, étincelait sur le sol brillant comme du marbre. Il chercha ce qu’il pourrait dire, quelque chose de poli qui ferait cependant comprendre ce qu’il désirait. Il finit par se déplacer un peu pour être au moins en mesure de distinguer son profil. Il huma un lourd parfum de lavande et sa bouche se dessécha. Curieusement, il pensa à Strikes Plenty. Il revit le visage rond de son ami et crut entendre son rire moqueur : « Allons, tu as peur d’une femme, maintenant ? »
« Bonsoir, mademoiselle, dit-il sans oser la regarder. Vous êtes fatiguée ? »
Elle garda le silence, les yeux rivés sur le bar. Les trois hommes qui jouaient aux dés étaient partis et le pianiste buvait à présent un verre de vin, accoudé seul au bout du comptoir, sa sacoche contenant les partitions posée à ses pieds. Personne ne lui prêtait attention. Ce n’était qu’un employé en redingote lustrée aux coudes, en pantalon noir qui faisait des poches aux genoux, un homme qui ne comptait pas dans une maison fréquentée par les nantis et les riches oisifs.
Marie écoutait souvent le pianiste qui, dans un coin de la grande pièce, jouait un air après l’autre, et à qui personne ne s’intéressait au milieu du bruit, des rires et des allées et venues continuelles entre le bar et les petits salons. De temps en temps, un client réclamait néanmoins une chanson particulière, ou bien quelques joyeux fêtards se groupaient autour du piano pour brailler une ou deux chansons populaires, et au moins une fois par soir, quelqu’un se levait pour interpréter une version lugubre de La Marseillaise. Le pianiste se pliait obligeamment aux demandes, et ses accords plaqués avec force faisaient vibrer les verres sur le bar. Ensuite, les hommes ivres se mettaient à pleurer ou à s’assener de grandes claques dans le dos en signe d’amitié virile. Après quoi, le pianiste retournait à son anonymat.
La jeune fille ne voulait pas regagner sa chambre, sauf pour y dormir. Elle n’avait que dix-neuf ans, et elle était là depuis trois ans déjà. Elle ne pouvait ni ne désirait tenir le compte des hommes à qui elle avait offert son corps. Elle espérait seulement oublier un jour cette période de sa vie à laquelle, devenue une vieille grand-mère, elle repenserait peut-être comme à une espèce de jardin secret. Mais elle n’avait aucune perspective d’avenir et c’était toujours mieux que de faire des ménages ou de travailler comme ouvrière dans l’une des grandes usines de textile, ou pis, de s’occuper de quelque riche vieille dame qui la maltraiterait. En raison de sa situation présente, elle n’avait aucune chance de pouvoir se marier ou même de devenir la maîtresse d’un homme riche. De plus, elle n’était pas assez jolie – au contraire d’Aimée et d’Héloïse que, à les entendre, les hommes ne demandaient qu’à couvrir de beaux vêtements et de bijoux, et même qu’à installer dans leurs luxueux appartements, tout cela à condition qu’elles leur réservent leurs faveurs. Marie ne savait pas si elle devait les croire – pourquoi rester pensionnaire d’une maison close quand on pouvait vivre comme une reine ? – mais elle était sûre d’une chose : personne ne lui ferait jamais de telles propositions.
Elle avait remarqué un peu plus tôt l’homme de haute stature à la peau brune qui se tenait au bar. Tout à l’heure, elle était montée avec ce jeune idiot qui prétendait être le fils du plus riche tanneur de Marseille. Qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire ? Elle avait probablement couché une fois ou, deux avec le père en question. En outre, cet imbécile ne lui avait même pas laissé un petit billet en plus sur la commode, ainsi qu’il était d’usage. Elle avait eu sa revanche, cependant. Elle l’avait fait jouir rien qu’en le guidant en elle trop sensuellement, une petite caresse par-ci, une petite caresse par-là, et l’affaire avait été terminée sans qu’elle ait eu besoin de se démener.
La jeune fille était fatiguée, mais elle avait peur d’Olivier, lequel avait renvoyé plus d’une fille dans la rue pour avoir manifesté un manque d’enthousiasme trop évident. Il se montrait plein de déférence à l’égard de ses clients, mais impitoyable à l’égard des filles. Certaines avaient suggéré qu’il n’aimait pas les femmes, même sur le plan des simples relations. Tout le monde savait qu’il était homosexuel et qu’il couchait souvent avec l’un ou l’autre des jeunes garçons. Et alors ? Nombre de tenanciers de maisons closes avaient des tendances similaires.
Elle jeta un coup d’œil en direction de la porte. Gérard aidait un homme à enfiler son manteau. Elle le vit glisser d’une main un billet de un franc dans sa poche, tandis que de l’autre, il époussetait le col du client. Il était là pour accueillir les gens, pour maintenir l’ordre si nécessaire, et aussi pour surveiller les filles. Un mot de sa part, et Marie se retrouverait à faire le trottoir.
« Vous aimeriez venir avec moi, monsieur ? »
La chambre était beaucoup plus petite que Charging Elk ne l’aurait imaginé. Étant donné les dimensions du salon, il aurait pensé que les chambres seraient plus spacieuses, mais il y avait tout juste la place pour un lit étroit, une commode, une petite armoire et un lavabo. En outre, la pièce était dépourvue de fenêtres, et la seule lumière provenait d’une petite lampe posée sur la commode, munie d’un abat-jour en perles. Elle diffusait cependant une chaude lumière aux nuances roses dans laquelle baignait le couvre-lit rouge. À l’exception de cette lampe et du dessus-de-lit, la chambre lui rappelait sa cellule de pierre dans la maison de fer, sinon que celle-ci, au moins, comportait une fenêtre, même si elle ne permettait que de distinguer les jambes des passants.
Il avait déjà donné six francs à la fille, presque l’équivalent d’une semaine de loyer, qu’elle avait aussitôt remis à quelqu’un qui attendait devant la porte. La transaction avait rendu le jeune Indien circonspect, mais il avait été rassuré en entendant ensuite le bruit des pas décroître dans le couloir faiblement éclairé.
La fille se débarrassa de sa robe bleue qu’elle suspendit à une patère derrière la porte. Elle dit quelque chose au sujet des vêtements de Charging Elk, désignant un portemanteau au pied du lit. Une cape blanche était déjà accrochée à l’une des branches incurvées. Hormis une petite statue de la sainte femme et une croix nue sur le mur au-dessus du lit, c’était le seul élément personnel. Charging Elk se demanda si elle habitait vraiment cette chambre.
Il commençait à comprendre comment tout cela fonctionnait, ce qui l’emplit d’un mélange de peur, d’excitation et de désir. Il n’avait plus été avec une femme depuis la folle du Bastion plus de quatre ans auparavant, sans compter que c’était la seule qu’il eût connue. Il éprouva un sentiment de honte à la pensée que les deux femmes avec lesquelles il aurait couché avaient exigé un paiement en échange de leurs faveurs. Néanmoins, le désir l’emporta et il se hâta d’enlever ses vêtements qu’il suspendit au portemanteau.
Lorsqu’il se retourna, la fille le regarda ou, plutôt, regarda son sexe. Appuyée contre le lavabo, elle ne laissa rien paraître de ses sentiments. « Viens ici », dit-elle, enfilant un gant de toilette qu’elle plongea dans l’eau de la cuvette.
En deux enjambées, Charging Elk fut près d’elle, mais durant la fraction de seconde que cela prit, une centaine d’émotions différentes l’assaillirent, parmi lesquelles l’angoisse et l’émerveillement. Pendant qu’elle savonnait le gant, il avait presque le visage enfoui dans sa chevelure. Il huma de nouveau un parfum de lavande qui l’amena au bord de l’évanouissement. Il se pencha davantage pour respirer l’odeur de ses cheveux, comme s’il voulait s’en imprégner à jamais, puis il sentit le contact froid du gant sur son sexe. Il eut d’abord la même impression que lorsqu’il se jetait nu dans une rivière des Paha Sapa. Le souffle coupé, il voulut se reculer, mais la caresse de la main à l’intérieur du gant, le glissement du savon, les effluves de lavande lui firent tant d’effet qu’il dut se concentrer sur la statue de la femme sainte pour ne pas connaître un accident embarrassant. Afin d’occuper son esprit, il pensa ensuite au cheval qu’il avait dessiné pour Chloé, puis à son propre cheval, Grand Coureur, et aux serpents venimeux des Mauvaises Terres. Il n’osait pas baisser les yeux de crainte de ne plus pouvoir se contrôler au spectacle de ce qu’on lui faisait.
Finalement, la fille, après l’avoir séché à l’aide d’une mince serviette, lui demanda de se coucher sur le lit. Il commença par s’asseoir au bord, et fut aussitôt pris de nausées, comme s’il avait bu trop de mni wakan. La fille le poussa doucement jusqu’à ce que, à moitié malade, la tête lui tournant, il se retrouve allongé sur le dur matelas, la tête coincée contre le mur et les pieds dépassant de plusieurs centimètres. La fille se mit sur lui à califourchon et lui, malgré son état, il regretta qu’elle n’eût pas ôté son caraco. Il aurait voulu voir ses seins, les caresser peut-être. Mais dès qu’il sentit la petite main saisir son sexe pour le guider en elle, il oublia tout. Les cuisses lisses de la fille effleuraient ses hanches, et il se les imagina, blanches comme la crème que faisait Madeleine pour ses gâteaux. Il était à peine revenu de son étonnement d’avoir évoqué pareille image que ses pensées se mettaient à tourbillonner comme les créatures vertes qui chantent après une bonne pluie. Quatre années durant, il avait agi pratiquement sans réfléchir, et maintenant son esprit bouillonnait tandis que son sexe s’enfonçait dans les profondeurs chaudes et douces de la fille.
Il la regarda. Elle aussi le regardait, et il se plongea dans ses grands yeux marron. Elle, c’était la première fois qu’elle le regardait vraiment. Quelques instants plus tard, elle ferma les paupières et commença à onduler des hanches, d’abord lentement, puis plus vite, puis de nouveau lentement, tout en poussant de petits gémissements tels que Charging Elk n’en avait jamais entendu. Il se cambra et sentit sa semence lui échapper pour gicler en elle qui lâcha un cri soudain, dressée sur lui, avant de s’abattre contre sa poitrine. Il retomba sur le lit et ferma les yeux pour se protéger de l’éclat de la lampe.
Marie Colet, assise à la longue table de la cuisine, écoutait d’une oreille distraite les autres filles parler des hommes avec qui elles étaient montées la veille. Il était à peine plus de midi et, comme d’habitude, elle dormait encore à moitié.
« Regardez mes bras. Et là…» La fille en face d’elle, Aimée, se leva et écarta les pans de sa robe de chambre. « Voilà », reprit-elle, désignant un bleu à l’intérieur de sa cuisse parfaite, une lueur de triomphe dans les yeux.
« Tu devrais le dire à Olivier, ou à Gérard. Ces beaux messieurs ne peuvent pas nous maltraiter comme ça.
— Bah, autant aller raconter à un singe que tu n’aimes pas ses puces. Ça ne servirait à rien.
— Et maintenant, il va falloir que je m’achète une nouvelle robe parce qu’il a déchiré la seule de bien qui me restait. Un juge, en plus, vous vous rendez compte ?
— Passe-moi le beurre, Chantal. Et ne mange pas tous les croissants. Tu es déjà assez grosse comme ça. »
Marie, l’air absent, remua son café crème qui était maintenant froid. Elle était plus fatiguée que de coutume et craignait de couver quelque chose. Elle se prenait presque à espérer que c’était le cas, car ainsi elle n’aurait pas à travailler ce soir. De toute façon, cela n’en valait guère la peine. Les dimanches soir étaient toujours très calmes. Les bons bourgeois dînaient en famille et se préparaient pour la semaine à venir. Seuls se présentaient les timides ou ceux qui préféraient tenir leur identité secrète. De plus, ils allaient la plupart du temps avec les garçons. Tant mieux, d’ailleurs. Leur manière furtive d’entrer et de sortir la rendait mal à l’aise.
Elle repensa au grand homme brun aux vêtements élimés. Elle n’arrivait toujours pas à croire que Gérard l’ait laissé entrer, et plus étonnant encore, qu’il l’ait choisie elle et qu’elle ait accepté de monter avec lui. D’un autre côté, elle y était obligée, n’ignorant pas qu’elle risquait de sérieux ennuis si elle se mettait à refuser des clients.
La jeune fille ne se souvenait pas avoir eu réellement peur d’un homme, et pourtant, quand il s’était tourné vers elle, nu et la verge dressée, elle avait eu peur. Il paraissait si grand, si tendu de désir. Naturellement, elle avait dissimulé ses sentiments – une nécessité dans cette profession. Devant ce corps massif à la peau très brune, elle avait éprouvé une brusque inquiétude. Elle s’était doutée qu’il n’avait pas beaucoup l’expérience des femmes, ce qui avait contribué à l’effrayer. Elle n’aidait jamais les hommes, sauf quand ils étaient trop soûls et qu’elle devait les réveiller. En général, elle parvenait à les stimuler, et elle tenait ensuite à garder la maîtrise de la situation en se plaçant au-dessus. Hier soir, cet immense corps presque noir l’avait emplie d’appréhension. Un an auparavant, une fille avait été trouvée morte et, selon la rumeur, son dernier client avait été un géant levantin. Marie n’y avait pas cru, car Gérard ne les laissait jamais entrer, mais maintenant, elle n’était plus aussi sûre. L’homme d’hier soir n’était certainement pas un bourgeois.
Seulement, il avait réussi quelque chose que peu avant lui avaient réussi : la faire jouir. Elle eut un petit sourire penaud.
« À quoi tu penses, Marie ?
— À quoi je pense ?
— Oui, je connais ce sourire. Tu nous caches quelque chose. » Aimée la guettait à la manière d’un chat qui guette une souris.
« Tu as trouvé un protecteur ? demanda Laurence, la plus jeune des filles qui était à peine plus âgée que Marie lorsque celle-ci avait débuté dans le métier.
— Bien sûr que non. Ne sois pas stupide, ma petite. » Pendant que les filles recommençaient à exprimer leurs
doléances, Marie s’efforça de comprendre ce qui avait bien pu l’exciter chez cet homme au point de l’amener à l’orgasme. En réalité, il n’avait pas fait grand-chose, sinon demeurer allongé comme une statue, le sexe en érection, pendant qu’elle accomplissait tout le travail. En deux ans et demi, elle avait couché avec des centaines d’hommes, et jamais elle n’avait succombé au plaisir. Elle s’y refusait, car ainsi, elle pouvait se sentir presque virginale – comme si elle faisait simplement son métier à l’exemple d’une fille de cuisine qui récurerait les sols ou d’une ouvrière qui coudrait des robes ou des chemises. Machinalement, elle continua à remuer son café au lait froid, regardant la mince pellicule de crème tourbillonner puis disparaître dans le liquide couleur caramel. À la réflexion, cela ne pouvait venir que de la peur qu’elle avait éprouvée, une peur qui, à un certain moment, et sans qu’elle sache pourquoi, s’était métamorphosée en une jouissance telle qu’elle n’en avait jamais connue.
De toute façon, elle avait la conviction qu’elle ne reverrait jamais cet homme dont la présence ici restait un mystère, et c’était tant mieux. Pourtant, à cet instant même, dans cette cuisine brillamment éclairée, tandis qu’elle écoutait distraitement ses amies bavarder et se plaindre, elle sentit une agréable chaleur l’envahir qui lui colora les joues et lui picota les bras. Elle eut alors l’intuition qu’elle n’aurait rien à craindre de cet étranger de haute stature au cas improbable où il reviendrait un jour dans cette maison.
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