À La Grâce De Marseille

James Welch · Chapitre 18 sur 22

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À La Grâce De Marseille

Chapitre 17

 

 

L’éditorial de Saint-Cyr, intitulé « La vie de Marseille », paraissait d’ordinaire deux fois par semaine, les mardis et les vendredis, mais depuis le début du procès, on pouvait le lire tous les jours sous des titres du genre « Une étrange justice », « Le drapeau oublié » ou « Un innocent sur le banc des accusés ? » Il vitupérait une justice qui semblait avoir été importée de Paris et qui n’avait pas grand-chose à voir avec les valeurs et les traditions marseillaises. Il parlait du drapeau tricolore piétiné, celui qui avait flotté fièrement sur la Bastille, imbibé du sang des révolutionnaires. Il accusait les hommes politiques d’avoir manqué à leur devoir qui était de protéger les citoyens, parce qu’ils avaient nommé aux postes de responsabilité des hommes médiocres dont la seule qualité était leur soumission à un système corrompu.

Où il se montrait cependant le plus caustique, c’était en dépeignant Charging Elk sous les traits d’une victime tant de la cour d’assises que des gouvernements américain et français. Il faisait remarquer que le seul Américain venu témoigner se trouvait être un obscur avocat qui se tuait à la tâche au plus profond des entrailles du consulat, qui paraissait n’avoir jamais vu la lumière du jour autour du Vieux-Port et qui affirmait ne rien savoir du cas Charging Elk, sinon que le gouvernement américain avait diligenté une enquête. Et pendant ce temps-là, le seul à être au courant de l’affaire, Franklin Bell, l’ex-vice-consul, avait été prié de faire ses valises et de regagner l’Amérique, où le tribunal était dans l’impossibilité de le joindre.

Quant au gouvernement français, il était à ce point empêtré dans sa bureaucratie moyenâgeuse que, durant quatre longues années, il avait été incapable d’aider le pauvre sauvage à regagner son pays. Le crime commis dans des circonstances dépassant l’imagination et dont il était accusé n’aurait jamais dû avoir lieu. Le sauvage, Charging Elk, aurait dû être depuis longtemps de retour en Amérique à « chevaucher gaiement sur les plaines de son bien-aimé Dakota, à chasser et à pêcher en compagnie de ses camarades, ou bien, peut-être déjà marié à quelque charmante “squaw”, occupé à élever ses “papooses” et à cultiver son champ de maïs. Qui est le véritable responsable de la mort de Breteuil, artisan de son propre funeste destin ? Et qui sera responsable de l’exécution annoncée du sauvage ? Réfléchissez, citoyens de Marseille ! Et faites entendre votre voix ! »

Charging Elk, assis sur le banc du fourgon cellulaire noir qui le ramenait à la prison de la préfecture, écoutait les bruits de la rue. Ce trajet, qu’il effectuait ainsi deux fois par jour depuis près de trois semaines, le déprimait. Il allait devoir quitter son costume pour enfiler l’uniforme gris des prisonniers avant de se retrouver de nouveau enfermé dans sa cellule éclairée par la haute fenêtre où il n’aurait droit qu’à une soupe aigre dans laquelle flottaient des espèces de filaments verts accompagnée d’un quignon de pain sec qui se désintégrait en miettes dures quand on mordait dedans.

Il savait que la fin était proche. Il le devinait aux accents des voix qui s’élevaient dans le prétoire, à la sévérité avec laquelle le juge en robe rouge reprenait sans cesse son avocat pour lui reprocher ceci ou cela. Durant une interruption de séance, celui-ci avait grimpé les quelques marches qui permettaient d’accéder au box des accusés pour demander à Charging Elk s’il avait quelque chose à dire pour sa défense. Il aurait le droit de parler, mais pas trop longtemps. La face émaciée de l’homme luisait, couverte d’une pellicule de sueur, et dans ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites brillait comme une lueur de frustration. On distinguait les os de son crâne sous sa peau, spectacle qui déconcerta l’Indien. Il avait l’impression de contempler le visage de sa propre mort. D’une voix curieusement calme, il répondit : « Oui, j’aimerais dire quelques mots aux grands hommes. » Il indiqua d’un mouvement de tête le devant de la salle.

Cela se passait la veille, et on ne lui avait toujours pas proposé de prendre la parole. Il se pencha et regarda par l’une des deux petites fenêtres percées dans les flancs du panier à salade. Au début, il guettait avec impatience le moment de cette promenade à travers les rues de Marseille. Il avait le temps d’apercevoir des lieux familiers, des hommes et des femmes sur les trottoirs, des vitrines où étaient exposés des costumes pour hommes, des robes, des ustensiles de cuisine et des équipements pour bateaux, et aussi des chiens, des fiacres, des omnibus, des chevaux de toutes sortes, depuis ceux harnachés aux élégants équipages jusqu’aux chevaux de trait qui tiraient leur lourde charge, l’encolure baissée et les yeux fermés. Maintenant, la plupart du temps, il somnolait dans l’espace confiné du véhicule cahotant.

Il lui sembla soudain distinguer vaguement des voix et, arraché à son assoupissement, il jeta un coup d’œil au-dehors. Il vit des gens qui marchaient dans la rue. Certains étaient bien habillés, mais la majorité semblait composée d’ouvriers et même d’immigrés en tricots de corps et bretelles, tandis que les femmes portaient des robes élimées et des tabliers constellés de taches. Quelques-unes avaient des ombrelles pour se protéger du soleil, mais la plupart étaient coiffées de chapeaux ou de bonnets. Il y en avait même qui allaient tête nue. Tous paraissaient crier la même chose, une espèce de mélopée furieuse dont Charging Elk ne parvenait pas à saisir les paroles. Il réprima un mouvement de surprise. Il avait déjà assisté plusieurs fois à des manifestations, et il pensa que le fourgon de police était pris au milieu d’une foule protestant contre l’augmentation des impôts, les bas salaires ou quelque nouvelle entrave à la liberté. Soudain, apercevant une pancarte brandie au-dessus des têtes, il demeura bouche bée. Il s’agenouilla sur le banc pour mieux voir, et non, il ne se trompait pas : c’était bien son nom comme Mathias lui avait montré qu’il s’écrivait, figurant après un autre mot qu’il ne connaissait pas : LIBÉREZ CHARGING ELK ! Il se précipita vers l’autre fenêtre, se cognant au passage la tête au plafond, mais il ne le remarqua même pas. Il y avait encore plus de monde de ce côté-ci de la rue, car il se trouvait à l’ombre. D’autres pancartes apparaissaient, certaines portant son nom, d’autres des mots qu’il était incapable de déchiffrer.

Un jeune homme en chemise sans col et casquette jaune se détacha de la foule et se mit à courir le long du fourgon. Il montra du doigt le visage de Charging Elk qui s’encadrait dans la petite fenêtre et cria quelque chose. Soudain, de nombreux doigts se tendirent, et son nom jaillit de toutes les gorges : Charging Elk ! Charging Elk ! Les pancartes s’agitaient, et le prisonnier se sentit saisi de vertige à la vue de cet incroyable spectacle. Les chevaux prirent soudain le galop et Charging Elk, déséquilibré, fut précipité vers le fond. Le temps de revenir à la fenêtre et il n’y avait presque plus personne dans la rue. Les pancartes aussi avaient disparu. Lorsque la voiture arriva devant l’entrée de la préfecture, il n’entendait plus qu’un léger bourdonnement sous son crâne, et il se rendit compte qu’il était sur le point de s’évanouir à cause de la chaleur. Les mots de « Libérez Charging Elk ! Libérez Charging Elk ! » scandés par la foule restaient gravés dans son esprit, et il essaya de comprendre ce que tout cela signifiait.

Martin Saint-Cyr avait assisté à la manifestation avec une intense satisfaction. Bien qu’il n’y eût que peu de gendarmes et à priori aucun risque de débordements, la foule qui exprimait sa colère contre l’injustice lui rappelait ses années d’étudiant à Grenoble. À la pensée des défilés quotidiens qui menaient étudiants et ouvriers de l’université à la place Saint-André et au Palais de Justice, il éprouvait une nostalgie qui lui faisait oublier la peur et la panique qui le gagnaient lorsque les gendarmes, bâton au poing, chargeaient les manifestants. Il se souvenait combien il aspirait alors à se réfugier dans l’enceinte du Palais de Justice pendant que les autres, la tête ensanglantée, s’efforçaient de se protéger de leur mieux contre les coups, tandis que certains gisaient déjà sur le pavé. Il se disait que cette manifestation (ou plutôt, espérait-il, cette série de manifestations) n’en arriverait pas là, mais on ne pouvait jamais être sûr. Les manifestations de Grenoble avaient été pacifiques avant de dégénérer en émeutes.

Les éditoriaux de Saint-Cyr avaient fait sensation. Partout, on ne parlait que du procès, et pratiquement tout le monde estimait qu’on jugeait le Peau-Rouge pour un crime dont il n’était pas responsable, car le véritable crime, c’était plutôt l’acte infâme commis par le pervers. Quant à la fille, cette Marie machin, elle aurait dû être en prison pour le rôle qu’elle avait joué dans cette affaire. Dommage que le sauvage ne lui ait pas réglé son compte à elle aussi.

Saint-Cyr, quoique ravi par les réactions de ses concitoyens, trouvait qu’il ne se passait néanmoins pas grand-chose. Les gens en discutaient sur les marchés, dans les cafés et les restaurants, mais on avait l’impression que le scandale ne les touchait pas vraiment. Il surprenait de temps en temps un homme ou une femme qui déclaraient avec un haussement d’épaules entendu : « Mais c’est des histoires de là-bas », à savoir les quais avec tous ces étrangers, ces voyous, ces bordels et ces bars américains, comme s’il s’agissait d’un autre Marseille que celui où ils vivaient.

Trois jours avant la première manifestation, Saint-Cyr décida de s’impliquer davantage en tant que journaliste. Le moment était mûr pour organiser quelque chose qui secouerait un peu la municipalité et ses édiles. Deux ou trois mois auparavant, il avait interviewé trois étudiants de la Faculté des Sciences et des Techniques ayant orchestré des manifestations contre le Centre Universitaire afin de s’élever contre le renvoi d’un professeur pour ses opinions socialistes. Ni les protestations des étudiants ni son éditorial n’avaient fait revenir les autorités universitaires sur leur décision, mais il avait été fort impressionné par la ferveur des trois jeunes anarchistes. Il chercha donc à les retrouver. Ils avaient été exclus de l’université jusqu’à la fin de l’année, mais toujours aussi militants, ils continuaient à fréquenter le café Belfleur, rue de Crimée, où il les avait rencontrés la première fois. Ils se montrèrent plus qu’intéressés à défendre la cause du sauvage nommé Charging Elk. Ils avaient également organisé de petites manifestations pour protester contre l’exploitation des Algériens, et la persécution dont était victime « l’Américain en voie de disparition » (ainsi que Saint-Cyr qualifiait la situation du peuple indien d’Amérique) les révolta. Ils dressèrent aussitôt des plans, prévoyant de contacter les dirigeants syndicaux, les socialistes, les catholiques aux idées avancées, leurs camarades d’université et même les responsables des communautés d’immigrés qui pourraient profiter des manifestations pour exprimer leur indignation contre le traitement réservé en France aux étrangers. Et quand Saint-Cyr héla un fiacre pour retourner dans le centre, il était rempli d’espoir et se sentait très satisfait de la manière dont il s’était débrouillé pour tirer les ficelles.

Les manifestations commencèrent, de plus en plus importantes au fil des jours, jusqu’à réunir de sept à huit cents personnes qui occupaient entièrement la place Montyon à côté du Palais de Justice. Les leaders prononçaient tour à tour des discours qui n’avaient pas tous pour objet de condamner l’injustice faite à Charging Elk, mais qui tous étaient dirigés contre la même cible : les gouvernements. La plupart stigmatisaient les politiciens corrompus qui préféraient détourner la tête ou qui favorisaient l’exploitation des ouvriers et des immigrés par le grand capital.

On chantait des chansons, et surtout des chansons provençales qui parlaient de bravoure, de loyauté et d’indépendance. Au moins deux fois par jour, une Marseillaise éclatait, venant célébrer l’esprit de la Révolution. Le grand poète Frédéric Mistral en personne prononça un discours à la gloire du peuple provençal, insistant sur la nécessité de continuer à parler la langue d’oc afin d’assurer la pérennité de la culture provençale. Il ne dit pas un mot du sort de Charging Elk et des immigrés. En réalité, pendant que la foule écoutait avec patience, le petit poète aux cheveux blancs, l’un des pères fondateurs du félibrige, paraissait curieusement déplacé. Quoi qu’il en soit, Saint-Cyr en fit le héros de son éditorial du lendemain et fustigea « un gouvernement français centralisateur et dépersonnalisé qui a plusieurs fois tenté de réduire le poète au silence… lequel, sans se laisser intimider, continue courageusement à chanter l’âme du peuple devant ces hommes politiques, ces pantins qui s’efforcent par tous les moyens de tuer la langue provençale et le plus grand poète français contemporain ».

Saint-Cyr n’était pas entièrement satisfait de son papier. Il aurait désiré associer le poète et l’Indien, mais c’était presque impossible. Mistral n’avait rien d’un activiste. Il ne semblait pas s’intéresser autrement à la cause que le journaliste défendait et ne cherchait en aucune manière à soulever la foule. Mais la foule était là, et c’était bien cela qui importait. Grâce à quelques habiles traits de plume, Saint-Cyr était néanmoins parvenu à donner l’impression que le poète aussi, à l’image de tous les Marseillais, considérait comme inique le procès qui se déroulait au Palais de Justice.

Les choses ne se présentaient pas sous les meilleurs auspices pour Charging Elk et son avocat. À la suite de la première manifestation, le président de la cour d’assises avait ordonné qu’on fermât les fenêtres et qu’on tirât les tentures. Les sons n’étaient pas complètement étouffés – aux accents de la Marseillaise, par exemple, les spectateurs faillirent plus d’une fois se lever d’un bloc –, mais on n’entendait plus, en général, qu’un bruit de fond confus d’où émergeaient de temps en temps quelques cris et applaudissements.

Naturellement, tous les gens présents dans la salle savaient ce qui se passait. À l’exception des jurés, tout le monde lisait les quotidiens. Et quand le président levait la séance, le public se ruait dehors pour rejoindre les manifestants qui attendaient le panier à salade devant ramener l’accusé à la préfecture. Dès qu’il apparaissait, ils vociféraient aussi fort que les autres. Les jurés eux-mêmes étaient tenus au courant par l’huissier qui leur faisait promettre de ne rien dire.

En réalité, les manifestations semblaient avant tout irriter les magistrats et les inciter à en terminer au plus vite avec le procès. On autorisa Charging Elk à s’exprimer, mais il n’en profita guère, surtout à cause de son mauvais français. L’avocat l’avait supplié de reconnaître sa culpabilité tout en expliquant qu’il avait agi sur une impulsion en réaction à l’acte horrible que l’on commettait sur sa personne. Et surtout, il l’avait exhorté à demander l’indulgence de la cour.

L’accusé commença donc ainsi : « Je suis Charging Elk, fils de Scrub et de Doubles Back Woman, petit-fils de Scabby Bull et de Goodkill. Je suis de la tribu lakota. Je viens d’Amérique avec Buffalo Bill et mes amis lakotas. Mais ils sont partis maintenant et je suis seul. Pendant quatre ans, j’ai vécu parmi vous, mais vous ne me connaissez pas et je ne vous connais pas. Même les oiseaux blancs qui volent au milieu de vos bateaux de feu, je ne les connais pas. Les poissons que vous péchez dans la grande eau, je ne les aime pas. Même la viande de vos animaux ne remplit pas l’estomac de celui qui a goûté la chair du bison. Je ne sais rien de cette salle pleine de lois ou de cet homme (il désigna le procureur) qui vous disent que Charging Elk est un homme mauvais. Je vois ceux-là sur les longs bancs qui l’écoutent avec de grandes oreilles et je sais qu’ils sont de son côté. Pourtant, je n’ai fait que ce que tout homme de mon peuple aurait fait à un siyoko…»

Il s’interrompit brusquement et se passa la main sur le visage. Il n’y avait pas réfléchi avant, et il venait de s’apercevoir qu’il ne possédait pas les mots français permettant d’expliquer le mal. Il ne pouvait le faire que dans sa langue. Soudain muet, l’esprit confus, il éprouvait un sentiment d’impuissance tel qu’il n’en avait plus connu depuis assez longtemps. Lentement, cependant, ses pensées se mirent à tourbillonner puis à s’assembler dans sa tête, pareilles à un oiseau qui construit son nid à l’aide de toutes sortes de petites choses dont les hommes ne se servent pas et qu’il ramasse par terre ainsi que dans les arbres. Après quoi, en lakota, il entreprit d’expliquer le mal, de dire comment les siyokos se trouvaient parmi eux en ce moment même, comment les esprits erraient dans l’attente de la moindre occasion de faire le mal et comment celui qui portait des lunettes, ce Breteuil comme on l’appelait, avait eu le malheur d’être réceptif au mal. Et ce soir-là dans la chambre de Marie, avec le siyoko en lui, l’homme s’était plié aux volontés de l’esprit malfaisant. Aussi Charging Elk avait-il été obligé de le tuer afin de se débarrasser du mal.

L’Indien, tout en parlant, n’avait pas quitté des yeux les magistrats, mais au silence qui régnait dans la salle, il savait que tous écoutaient. Jusqu’aux bruits de fond provenant du dehors qui semblaient avoir cessé. À plusieurs reprises au cours des quatre années écoulées, Wakan Tanka l’avait rendu invisible aux regards des gens de ce pays, mais à présent, il désirait qu’ils le voient, qu’ils l’entendent. D’une certaine manière, le Grand Mystère avait ouvert leurs oreilles à ses paroles. Il remercia alors Wakan Tanka de lui avoir soufflé les mots nécessaires pour atteindre le cœur de ces hommes, lui qui leur avait ouvert le sien.

Lorsqu’il eut fini, il resta debout et, agrippant la balustrade du box des accusés, il promena son regard sur les occupants de la salle : les membres du jury, le procureur et ses assistants, son avocat, les tables des journalistes et le public au balcon. Tous avaient les yeux rivés sur lui, y compris les reporters qui n’avaient rien écrit durant son discours. Il examina plus attentivement le balcon. Marie n’était pas là, mais il s’y attendait. Par contre, il aperçut René, tout près de lui. Il aurait presque pu tendre le bras pour lui serrer la main.

Le marchand de poisson affichait un petit sourire triste, mais Charging Elk le voyait comme il l’avait vu la première fois dans le bureau du commissaire de police – les cheveux noirs calamistrés coiffés en arrière, déjà dégarnis sur le dessus, les dents du bas qui manquaient, les yeux pleins de bonté –, et il se sentit infiniment désolé d’avoir apporté la honte sur la maison d’une famille qui l’avait recueilli alors que la mort le guettait. Il voulait le remercier, ainsi que Madeleine. Mais elle n’était pas là. Il savait qu’elle ne s’intéressait guère à ce qui se passait en dehors de son foyer, et le procès qui durait depuis de trop nombreux sommeils avait fini par provoquer jusqu’à son propre ennui. Il était cependant déçu à l’idée qu’il ne la reverrait plus.

Le président du tribunal s’éclaircit la voix, et toutes les têtes se tournèrent vers lui. « J’espère que les jurés auront compris mieux que moi la déclaration de l’accusé », dit-il, et tout le prétoire éclata de rire.

Le lendemain, il pleuvait. La tramontane qui avait forci durant la nuit amena du nord-ouest un cortège ininterrompu de nuages gris. Une pluie fine et pénétrante tomba toute la journée, qui rafraîchit les pavés et les bâtiments de pierres et de briques et qui fit monter une fraîche odeur de mouillé donnant à la ville comme un air de jeunesse. Les rues se remplirent soudain de monde. Certains avaient des parapluies, d’autres pas, mais ces derniers ne semblaient pas se soucier d’être trempés. Les gens marchaient d’un pas plus décidé, plus allègre. Ils entraient dans les boutiques et en ressortaient avec des paniers débordant de fromages, de poissons et autres denrées auxquelles se mêlaient peut-être une paire de bas ou bien des bougies de couleur. Quelques hommes flânaient aux coins des rues. Ils fumaient et riaient. La fin du mois d’août approchait, et c’était la première pluie de l’été.

Peut-être les manifestants avaient-ils eux aussi décidé de profiter de la fraîcheur apportée par la pluie, car les abords du Palais de Justice étaient étonnamment calmes. À peine une cinquantaine de personnes tournaient en rond sur la place Montyon, et encore paraissaient-elles hésitantes, indécises. Le seul orateur à prendre la parole fut un vieil homme en imperméable et sandales qui mit la petite foule en garde contre les péchés et la colère de Dieu. Il était difficile de savoir s’il faisait référence aux péchés dont on s’entretenait à l’intérieur du tribunal ou à ceux, plus véniels, que l’on commettait quotidiennement. Puis, après avoir demandé une cigarette à la cantonade, il s’éloigna en grommelant. Quant aux manifestants, seuls, par deux ou par petits groupes, ils commencèrent à se disperser. Ils ne semblaient pas très motivés aujourd’hui. Et pourquoi l’auraient-ils été ? Après tout, Marseille renaissait sous la pluie.

Les jurés ne délibérèrent que deux heures, et quand ils regagnèrent leurs bancs, ils avaient la même expression que lors de l’ouverture du procès – fermée, sombre – mais peut-être un peu plus tendue. La principale différence, c’était que, après avoir siégé durant d’interminables journées, chacun possédait maintenant un visage – et sans doute une famille, une amoureuse ou encore une mère âgée, bref une vie que tous étaient impatients de retrouver. Plusieurs avaient porté le même costume noir tout au long du procès, et ils devaient avoir hâte de le quitter. Pour certains, leur désignation avait entraîné de fâcheuses conséquences financières. Tout cela avait peut-être contribué à leur empressement – à moins qu’ils n’aient conclu qu’il n’y avait guère matière à discussion et que le verdict allait de soi.

« Accusé, levez-vous. » C’était un ordre, et Charging Elk s’exécuta, déployant sa haute taille, puis il croisa les mains devant lui. Il était accoutumé à entendre de petits bruits autour de lui, un raclement de chaise, un chuchotement, une toux ou un froissement de papier, mais il régnait à présent un silence absolu.

« Le jury est-il parvenu à une décision ? »

Le président du jury se leva, et Charging Elk constata avec surprise que c’était le plus jeune des hommes. Mince et frêle, il lui rappela Mathias. D’une voix pourtant forte et claire, il annonça : « Nous déclarons l’accusé coupable de meurtre, monsieur le Président. »

Au tohu-bohu qui éclata au balcon, Charging Elk tourna la tête. Des sifflets retentirent au milieu des gémissements et du murmure des conversations. Le président de la cour abattit alors son marteau de bois.

« Silence ! ou je fais évacuer la salle ! » ordonna-t-il. Il attendit que cesse le brouhaha, puis il ajouta : « Je vous rappelle que vous êtes dans l’enceinte d’un tribunal ! »

Il fixa du regard le public du balcon pendant une bonne minute, jusqu’à ce que l’on n’entende plus un bruit sinon le grincement des crayons des journalistes. Satisfait, il s’adressa alors aux jurés pour les remercier de leur patience et de leur jugement. Ensuite, il conféra un instant à voix basse avec les deux autres magistrats avant de reprendre la parole : « Après délibération, la cour déclare que le meurtre a été commis en réponse à une provocation et sans préméditation. Bien que le crime ne se justifie en aucun cas dans une société civilisée, nous estimons que cela constitue des circonstances atténuantes.

« Avant de rendre notre verdict, je tiens à faire remarquer que l’homme à présent déclaré coupable de meurtre n’appartient pas à une race humaine civilisée. Il est évident qu’il ne possède pas les croyances et les principes qui régissent une société organisée et respectueuse des lois. Du charabia dont il nous a gratifiés hier et qui passe pour un langage parmi les gens de son peuple, de même que de son comportement ayant conduit au crime, nous pouvons déduire, ainsi que le procureur général l’a exposé avec son talent habituel, qu’il lui est tout simplement impossible de se conformer ne serait-ce qu’aux règles les plus élémentaires de notre code de conduite et que, en conséquence, il représentera toujours une menace pour la société. » Le président du tribunal s’interrompit et ôta ses lunettes. Ses yeux clairs se posèrent sur l’accusé. « La cour condamne donc le prévenu à la détention en un lieu de haute sécurité où il pourra à loisir réfléchir jusqu’à la fin de ses jours à la nature abominable de son crime. » Il rechaussa ses lunettes et ramassa sa serviette. « La séance est levée. »

Saint-Cyr demeura assis pendant que Charging Elk laissait patiemment les deux gendarmes lui passer des menottes aux poignets et des fers aux pieds. La lourde chaîne heurta le sol avec un bruit qui avait quelque chose de définitif. Le journaliste en eut froid dans le dos. Voilà comment cela se termine, songea-t-il. Voilà la réalité – un claquement métallique qui résonne dans le calme soudain d’une salle sinistre lambrissée de bois sombre. Le prétoire lui-même semblait tout à coup sépulcral et désert cependant que sortaient les derniers spectateurs.

L’éditorialiste ne parvenait pas à analyser ses sentiments, ce qui ne manquait pas de l’étonner. Il s’apprêtait à se précipiter dehors en compagnie des autres journalistes pour préparer son papier qui devait paraître le lendemain dans La Gazette, mais les jambes soudain flageolantes, il s’était senti incapable de penser, vidé de ses émotions. Il aurait pourtant dû jubiler, non ? Grâce à ses articles, l’affaire, de simple scandale, avait été transformée en une cause célèbre – tout le monde sur les marchés, dans les cafés, sur les quais du Vieux-Port et jusque dans les salons de la haute bourgeoisie ne parlait plus que de cela. Il avait réussi à ameuter l’opinion et, surtout, Charging Elk avait échappé à la guillotine, ce qui constituait un petit miracle en soi, et peut-être même un grand miracle en l’espèce. Saint-Cyr, en dépit de son expérience d’échotier, puis d’éditorialiste, n’avait auparavant assisté qu’à un seul procès, celui d’une femme âgée accusée d’avoir empoisonné son mari, mais il habitait Marseille depuis suffisamment longtemps pour savoir qu’une affaire comme celle-ci se concluait presque toujours par une condamnation à la peine capitale. Les crimes étaient terribles dans la ville portuaire, mais les châtiments l’étaient davantage encore. Cette fois pourtant, la cour avait fait preuve de clémence, en partie, peut-être, en raison de ses éditoriaux et des manifestations qu’ils avaient engendrées. Il aurait donc dû être heureux d’avoir sauvé Charging Elk de la guillotine. Alors, qu’est-ce qui le tracassait ainsi ?

Au bruit des chaînes qui raclaient le plancher, il leva la tête et vit les gendarmes emmener Charging Elk. Sans réfléchir, il cria : « Adieu, mon ami ! Bonne chance ! » Après que le grand Indien eut hésité un instant avant de se tourner vers lui, il comprit d’où venait cette impression de malaise qu’il éprouvait. C’étaient les yeux. Ces mêmes yeux dans lesquels il avait plongé son regard lors de sa première rencontre avec Charging Elk dans la prison de la préfecture quatre ans plus tôt. Ils étaient déjà morts.

Saint-Cyr resta assis jusqu’à ce qu’il n’entende plus rien. Il se sentait aussi vide et futile que les petits triomphes qu’il s’imaginait avoir remportés. Il avait trahi Charging Elk. Le tribunal avait trahi Charging Elk. Le journaliste poussa un soupir qui évoquait davantage une plainte, puis il prit son crayon et écrivit : « Je crains que la cour n’ait pas rendu service au pauvre sauvage en le condamnant à la prison à perpétuité plutôt qu’à l’échafaud. J’ai vu ses yeux alors qu’on l’emmenait menotté, les fers aux pieds, et j’ai vu un mort vivant. Puisse son Dieu nous pardonner à tous. »

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