À La Grâce De Marseille

James Welch · Chapitre 3 sur 22

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À La Grâce De Marseille

Chapitre 2

 

 

Charging Elk passa sa première nuit de liberté dans une étroite ruelle derrière un magasin à faire le pain, situé à deux rues de la maison des malades. L’odeur du pain en train de cuire aiguisa sa faim, et il se rappela le temps où, à Paris, ses amis et lui entraient dans de pareils magasins pour y acheter ces petites choses moelleuses fourrées de fruits ou de chocolat. Boulangerie. L’un des mots de français qu’il connaissait. De même que charcuterie, une boutique où l’on vendait des espèces de bâtons de viande grasse. Et puis brasserie et café. Les interprètes nommaient toujours ces endroits-là.

Il avait trouvé un coin sur le trottoir où de l’air chaud soufflait au travers d’une grille de bois. Il devait se montrer prudent, car une petite porte restait ouverte en dépit du froid de décembre. À un moment, il vit une cigarette jaillir par l’entrebâillement et décrire un arc de cercle avant d’atterrir sur les pavés irréguliers dans une pluie de minuscules étincelles orange. Le temps de juger qu’il pouvait la récupérer sans danger, et elle s’était éteinte. Il faisait encore nuit, mais il devinait plus qu’il ne voyait le ciel qui commençait à s’éclaircir au-dessus de la ruelle.

En réalité, il n’était pas aussi solide qu’il l’avait imaginé. À seulement deux rues de la maison des malades, une douleur terrible lui transperçant les côtes, il avait cru qu’il allait s’évanouir s’il ne pouvait pas s’appuyer contre un mur. Et pendant qu’il se remettait, la respiration si courte qu’il craignait de mourir asphyxié, il avait repéré la ruelle à côté de la boulangerie. Alors qu’il traversait la rue, il avait vu un homme en coiffe blanche installer un plateau de petits pains dans la devanture, et il s’était demandé comment il pourrait se débrouiller pour s’en procurer un.

Il n’avait pas d’argent de l’homme blanc. Pas le moindre sou. À Paris, au cours des jours heureux passés là-bas, il avait presque toujours quelques pièces de monnaie sur lui. Buffalo Bill envoyait pratiquement la totalité de son argent à ses parents à l’Agence, mais Charging Elk touchait malgré tout une poignée de centimes une semaine sur deux. Ainsi que de l’argent papier, des billets verts, on les appelait. Ici, au contraire de l’Amérique, l’argent papier avait différentes couleurs et différentes tailles. Des francs, on disait. Charging Elk recevait cinq francs quand, avec certains de ses camarades, il partait visiter Paris durant ses heures de repos. Un jour, on les emmena voir des statues et des tableaux dans une maison longue aux planchers de bois et aux escaliers de pierre ; une autre fois, dans une maison spectacle, ils écoutèrent une femme aux gros seins chanter d’une voix forte ; et puis, par une journée ensoleillée, ils entrèrent dans une maison de prières et s’assirent dans la pénombre fraîche pendant que l’interprète, qui parlait français et un drôle d’américain, expliquait à Broncho Billy qui, lui, parlait américain et lakota, ce qui se passait. Charging Elk, de même que les autres, écouta patiemment, mais il ne retint pas grand-chose – simplement que l’église appartenait à une mère vierge. Sees Twice, un Indien des réserves qui croyait au dieu de l’homme blanc, voulut leur faire avaler qu’une vierge pouvait avoir un enfant et que, de fait, elle était la mère de leur sauveur, dont le père était beaucoup plus puissant que Wakan Tanka. Personne ne le crut, mais quand il trempa ses doigts dans l’eau sacrée et fit une croix sur sa poitrine dans les quatre directions, tous l’imitèrent. Featherman se lécha les doigts pour voir si l’eau sacrée était vraiment mni wakan. Sa plaisanterie fit rire les autres aux éclats.

Charging Elk ouvrit les yeux. Le jour se levait. Il ne savait pas s’il avait dormi ou simplement cessé de penser. Il était assis sur un morceau d’épais papier qu’il avait trouvé, et tout son corps était raide de froid. Le mur contre lequel il était adossé lui paraissait glacé et l’air chaud de la boulangerie ne suffisait plus à le réchauffer. Il sentait l’odeur du pain frais, une odeur lourde et sucrée, aussi forte que celle de l’armoise humide de rosée sous les premiers rayons du soleil. Charging Elk aimait alors sortir pisser derrière les tipis et écouter les poitrines jaunes accorder leurs chants en prévision de la journée qui s’annonçait. Il imitait à merveille leurs trilles. Il sifflait comme eux, et l’un lui répondait, bientôt suivi d’un autre. Le soleil séchait la rosée de l’armoise et, grisé par le parfum entêtant, Charging Elk remerciait Wakan Tanka de ce nouveau cadeau.

Il était encore petit à l’époque, âgé de neuf ou dix hivers, et sa tribu, bien qu’en fuite, était encore libre. Aujourd’hui, à vingt-trois ans, il était perdu dans une grande ville des hommes blancs. L’espace d’un instant, il s’apitoya sur son sort. L’odeur du pain fit gargouiller son estomac, et il songea qu’il fallait d’abord trouver à manger.

Quelques jours plus tôt, il faisait partie de la troupe de Buffalo Bill, il avait plein de sous dans son porte-monnaie tout neuf, en tout cas largement assez pour s’acheter du café, des pains au chocolat et des glaces, ainsi que parfois, en cachette, du mni sha, le vin interdit. Et puis, lorsque, en compagnie des autres, il marchait dans la rue avec ses jambières en laine, ses chemises d’apparat et sa couverture sur les épaules, ses boucles d’oreilles, ses plumes et ses bracelets de cuivre autour des bras, les Français s’arrêtaient pour regarder. Il leur arrivait même d’applaudir et de les acclamer, à l’exemple des spectateurs au cirque. Les Oglalas, quant à eux, passaient comme s’ils étaient seuls dans leur monde. Il n’y avait que Featherman pour sourire et agiter la main. Lui n’avait jamais le mal du pays. Il avait déclaré plus d’une fois que s’il trouvait une femme pour s’occuper de lui, il resterait. Son pays n’existait plus, disait-il. Les chefs américains obligeaient les ikce wicasa à planter des pommes de terre et du maïs. Est-ce que c’était une vie pour un peuple qui chassait le bison ?

Featherman était mort à présent. Il n’avait pas de femme, mais il resterait ici. Et sa nagi ne retournerait jamais au pays rejoindre le peuple des disparus. Un frisson courut le long de l’échine de Charging Elk. Il fallait qu’il se lève. Alors qu’il se préparait à bouger, il se demanda où pouvait être Featherman. À Paris, ils avaient visité un vaste champ de pierres où l’on mettait les hommes blancs dans la terre. S’il trouvait sa pierre, il pourrait célébrer une cérémonie, comme il avait vu maintes fois le wicasa wakan le faire au Bastion, afin de libérer l’esprit de son ami. Cette pensée lui remonta le moral, jusqu’au moment où il se rappela le nombre impressionnant de pierres funéraires que comptaient les champs des hommes blancs.

Charging Elk se releva et, adossé au mur, fit jouer ses épaules, puis il plia les genoux à deux ou trois reprises pour les assouplir. Le froid engourdissait la douleur de sa cage thoracique. Après son évasion, il avait envisagé d’ôter la bande qui lui comprimait la poitrine, mais il avait oublié et maintenant il ne le regrettait pas, car le tissu, aussi mince fût-il, ainsi que le manteau bien épais, ne tardèrent pas à le réchauffer un peu. Il remonta le col sous son menton et contempla la lumière jaune qui filtrait par la porte entrouverte. L’odeur de pain frais manqua le faire défaillir. Il devait absolument tenter quelque chose, sinon la faim le tenaillerait toute la journée.

Alors qu’il risquait un pas vers la porte, il entendit le claquement des sabots d’un cheval sur les pavés de la rue. Il se plaqua contre le mur et tendit l’oreille. Le bruit se rapprocha et le cheval apparut, tirant une charrette remplie d’un chargement dissimulé sous une bâche. Un homme le menait, pelotonné sur le siège, une pipe à la bouche. Charging Elk, suivant des yeux la charrette qui tournait le coin, perçut une odeur forte et désagréable. Une odeur qu’il reconnut aussitôt. Celle de la mer.

Il faisait maintenant assez jour pour que les passants le repèrent. Retenant son souffle, tous les sens en alerte, il s’avança hardiment vers la porte. Il passa la tête à l’intérieur et vit une femme penchée au-dessus d’une table qui pétrissait de la pâte. Il se réfugia dans l’encoignure. Il avait eu le temps d’apercevoir également deux vastes fours noirs encastrés dans le mur, un évier, une autre table, trois ou quatre larges paniers. Puis il entendit une voix, une voix d’homme. La femme dit quelque chose, l’homme prononça encore quelques mots, puis ils se turent. Charging Elk jeta un nouveau coup d’œil autour de lui, puis il s’intéressa aux paniers. De fait, il y en avait trois, remplis de longs pains. Il en avait déjà mangé à Paris, quand ses amis et lui se réunissaient dans la grande tente qui servait de cantine au campement de la troupe de Buffalo Bill dans le bois de Boulogne. C’était à la fois mou et craquant, et délicieux à tremper dans le pejuta sapa du matin.

La femme était petite, âgée d’une cinquantaine d’années. Ses manches retroussées laissaient voir des bras noueux et vigoureux. Elle avait les cheveux ramenés sous une coiffe blanche et portait un tablier blanc. Elle se tenait de profil, si bien que Charging Elk se rendait compte qu’elle ne manquerait pas de le voir s’il tentait de se glisser derrière elle. Il envisagea un instant de se précipiter en courant, de la bousculer si nécessaire, et de s’emparer d’un de ces longs pains. Seulement, il se savait parfaitement incapable de courir, si bien qu’il se ferait prendre et qu’on le reconduirait à la maison des malades ou, pire, à la maison de fer où l’on enfermait les mauvaises personnes.

Au moment où il s’apprêtait à partir, il entendit l’homme appeler d’un autre endroit et la femme lui répondre sur un ton qui paraissait agacé. Charging Elk passa de nouveau la tête et vit la femme s’essuyer les mains sur son tablier, puis, les épaules voûtées, ronchonnante, se diriger vers le devant du magasin avec ses vitrines. Il ne perdit pas une seconde. Il pénétra dans la pièce, fonça vers les paniers et saisit deux longs pains qu’il cacha sous son manteau avant de ressortir aussi discrètement qu’il était entré.

Les pavés de la ruelle étaient humides et sales. Il prit dans la direction opposée à la maison des malades. Il faisait sombre le long des hauts bâtiments et il devait avancer avec prudence. Le pain était chaud contre sa poitrine. Il s’imaginait déjà entendre des cris et un bruit de course derrière lui. Il savait qu’affaibli comme il l’était, sans parler de ses côtes douloureuses qui l’empêchaient de respirer, il se ferait tout de suite rattraper.

Arrivé au bout de la ruelle, il se blottit dans l’embrasure d’une porte qui avait été murée, puis jeta un regard derrière lui. Personne. Il reprit son souffle, puis il s’accroupit. Il ne voulait pas s’asseoir, car il lui faudrait trop longtemps pour se relever.

Il glissa la main sous son manteau, brisa un morceau de pain long et le dévora goulûment. C’était bon et chaud, ce qui lui rappela le pain que faisait sa mère. Doubles Back Woman avait appris à cuire le pain dans le fourneau en fonte de la cabane. Quand son kola, Strikes Plenty, et lui venaient leur rendre visite, sa mère leur donnait du pain qu’ils mangeaient avec du beurre et du miel en buvant du pejuta sapa. Elle gardait toujours un pot de médecine noire sur le coin du feu, et elle le leur servait dans des gobelets en fer-blanc munis d’anses. Ensuite, lorsqu’il y en avait, elle préparait de la viande bouillie accompagnée de navets et de pommes de terre. Mâchant son pain, Charging Elk rêvait quand même de viande bouillie. Chez sa mère, Strikes Plenty et lui n’en avaient jamais assez.

Charging Elk, qui mangeait à présent plus calmement, plus pensivement, se remémora le jour où les recruteurs de Buffalo Bill étaient venus à Pine Ridge sélectionner les jeunes Oglalas pour partir en tournée avec le Wild West Show. Charging Elk et Strikes Plenty se trouvaient là quand Scrub, le père de Charging Elk, avait mentionné en passant que, dans trois sommeils, les jeunes gens du village devaient se réunir afin de démontrer leurs talents devant les recruteurs. Ils étaient tous très excités, parce que, avec la troupe, ils iraient dans un pays au-delà de la grande eau, le pays élu d’où venaient les hommes blancs. Là-bas, ils n’avaient jamais vu d’Indiens et ils les traiteraient comme de grands chefs. Deux ans plus tôt, quelques-uns des hommes y étaient allés, et ils avaient vu Grand-mère Angleterre et son époux. Cette Grand-mère avait de nombreux enfants dans de nombreux pays. On l’appelait une reine et son époux, un prince. Pendant le spectacle, le prince avait pris place dans la diligence que les Indiens attaquaient, et après, tous les chefs blancs avaient demandé à être à leur tour attaqués par les Indiens. C’étaient peut-être des gens importants dans leur pays, mais là, ils se conduisaient comme des enfants. L’un des Indiens, Red Shirt, avait même serré la main de ces personnes royales. C’était lui qui avait raconté aux Oglalas que la reine était la Grand-mère de tous les Indiens au nord, au-delà de la Ligne Médecine. Il disait que c’était un petit monde pour les hommes blancs.

Un peu plus tard, Charging Elk et Strikes Plenty regagnèrent les collines, mais ils ne retournèrent pas au Bastion. Ils campèrent sur la berge d’une petite rivière et parlèrent deux jours durant. Le deuxième jour, il tomba une pluie froide de printemps, et ils construisirent un abri de branches de saules qu’ils couvrirent de leurs tapis de sol en toile. Installés devant un feu, ils mangèrent la viande séchée et le pain frit que la mère de Charging Elk leur avait donnés. Ils étaient jeunes et n’avaient jamais quitté leur pays. L’idée de traverser la grande eau les effrayait. Scrub leur avait dit que, selon Red Shirt, il fallait plusieurs sommeils pour franchir cette eau à bord d’un grand bateau de feu. L’eau devenait parfois furieuse et elle ballottait le bateau comme la rivière en crue le fait d’une vulgaire brindille. À ce moment-là, tout le monde devenait malade et souhaitait mourir. Voilà ce qu’avait raconté Red Shirt.

Beaucoup de bonnes choses venaient cependant atténuer une si terrifiante perspective : les Indiens étaient bien traités, ils avaient assez à manger, ils voyaient des curiosités, ils se produisaient devant des milliers de spectateurs et ils gagnaient plus d’argent de l’homme blanc qu’ils n’en pouvaient dépenser. Les patrons en envoyaient la majeure partie à leurs parents demeurés au pays.

Néanmoins, Charging Elk hésitait. L’idée de mourir sur la grande eau l’épouvantait. À quoi bon entreprendre un tel voyage si c’était pour ne pas revenir ?

Strikes Plenty, quant à lui, était fatigué de la vie au Bastion. La viande était parfois rare. Les hivers étaient toujours rigoureux dans les Mauvaises Terres. Il commençait à se sentir coupé de sa famille au camp du Tourbillon. Lorsqu’il y retournait, il avait de plus en plus l’impression d’être un étranger, comme s’il appartenait à une autre bande, celle du Bastion. « Que vaut la vie qu’on mène ? disait-il à Charging Elk. Quel bien en tirera-t-on ? Un jour, on sera vieux et il ne nous restera plus que des souvenirs d’hivers rudes sans femmes et sans viande. Je ne veux pas de cela. »

Charging Elk était étonné d’entendre son kola tenir ce discours. Ils n’avaient jamais parlé de quitter le Bastion. Certes, Charging Elk lui-même nourrissait parfois de semblables pensées, mais quand il rendait visite à ses parents et qu’il voyait comment les siens vivaient sur la réserve, il s’empressait de les repousser. « Et si on part et qu’on revienne, quelle sera notre vie ? Qu’est-ce qu’il restera pour nous ici ? »

Strikes Plenty contempla ses mocassins qui séchaient près du petit feu. Dans le silence seulement troublé par les légers crépitements, Charging Elk s’estima sage d’avoir vu si loin dans l’avenir. Il avait pitié de son ami qui s’enthousiasmait si facilement. Strikes Plenty leva alors les yeux et déclara : « Et si on ne revenait pas ? » Il affichait un large sourire.

Seulement, Strikes Plenty ne figura pas parmi ceux que les patrons du spectacle de Buffalo Bill choisirent pour accompagner la troupe dans le pays au-delà de la grande eau. Charging Elk et son ami se regardèrent, incrédules. Tous deux avaient démontré qu’ils étaient d’excellents cavaliers, sans doute les meilleurs. Depuis dix ans, ils passaient pratiquement toutes leurs journées à cheval, alors que les Indiens de la réserve ne montaient que pour le plaisir ou le travail. Ils possédaient les chevaux les plus rapides, montaient à cru, tandis que les autres utilisaient des selles en peau de mouton et en cuir. Bien qu’ayant vécu de viande et de navets, et parfois de rien, ils étaient l’un comme l’autre forts et musclés.

Les Indiens venus assister aux épreuves sur le terrain où se déroulaient d’habitude les pow-wows les acclamèrent. Les deux amis avaient à cheval un côté téméraire, comme si les patrons blancs n’avaient pas réussi à les dompter, jusqu’à leurs chemises et leurs jambières en peau de daim, sales et en lambeaux, qui évoquaient un mode de vie à l’ancienne. Les autres cavaliers, eux, portaient leurs plus beaux vêtements, peaux de daim ornées de franges et de perles, jambières de feutre bleu, chemises de calicot, et certains, même, des longues coiffes. Ils avaient peint leurs visages ainsi que leurs chevaux, et ils se tenaient sur leurs selles, affectant un air sauvage. À cette vue, Charging Elk et Strikes Plenty avaient échangé un large sourire.

À la fin, après qu’on eut appelé les vingt-cinq noms parmi lesquels n’apparaissait pas celui de Strikes Plenty, Charging Elk décida de ne pas partir. Il convaincrait son ami de retourner avec lui au Bastion. Malgré tous les inconvénients, ce serait toujours mieux que de vivre parmi les gens de la réserve.

Ils quittèrent Pine Ridge et chevauchèrent pendant deux heures en silence. Strikes Plenty restait quelques pas en arrière, et Charging Elk jetait de temps en temps un coup d’œil par-dessus son épaule pour s’assurer qu’il était toujours là. La vue de son kola tassé sur son cheval, tête baissée, l’attristait. Enfin, il entendit le cheval de son ami se mettre au trot et venir à sa hauteur.

« J’ai réfléchi, mon frère, dit Strikes Plenty, affichant son sourire habituel. Tu dois retourner et aller dire au revoir à ta mère et à ton père. Tu vas rester longtemps absent et il faudra qu’ils se souviennent bien de toi. »

Charging Elk, muet d’étonnement, contempla le visage souriant de son ami.

« Quand tu seras sur la grande eau en route vers le pays d’où vient le soleil, tu leur manqueras, reprit celui-ci.

— Je ne pars pas. Je vais au Bastion. »

Strikes Plenty le considéra un moment. Son sourire avait disparu, remplacé par une expression où se lisaient à la fois la détermination et la résignation. « Non. Tu dois suivre Buffalo Bill. Tu as été choisi et si tu renonces, tu deviendras bientôt mélancolique, assailli de doutes. Dans un sommeil, sept sommeils ou deux lunes, tu regretteras de tout ton cœur de ne pas être parti. Tu seras au Bastion, mais tes pensées seront dans le pays lointain. Et moi, je ne me plairai plus en ta compagnie.

— Mes pensées seront ici », répliqua Charging Elk. Il était furieux que son ami s’imaginât si bien le connaître. Il talonna violemment son cheval alezan qui frémit et bondit en avant, puis adopta un trot facile qu’il était capable de maintenir des heures durant. Nombreuses étaient les fois où Grand Coureur l’avait ainsi conduit au Bastion à travers les Mauvaises Terres.

Strikes Plenty le rattrapa et agrippa les rênes de cuir brut tressé au niveau de l’encolure du cheval qui tourna la tête. Les deux cavaliers s’arrêtèrent et se mesurèrent du regard. Pour la première fois, l’atmosphère entre eux était chargée d’électricité. Charging Elk s’apprêtait à dire quelque chose qu’il risquait de regretter quand Strikes Plenty leva la main pour le faire taire.

Ils étaient seuls sur la plaine, entourés par les vallons et les collines ondoyantes. Il n’y avait ni arbres, ni cabanes, ni animaux, sinon un faucon solitaire qui décrivait des cercles vers le nord, minuscule tache noire qui attira un instant le regard de Charging Elk avant de se perdre dans l’immensité du ciel bleu.

« Je ne retourne pas au Bastion, déclara Strikes Plenty d’une voix douce mais sur un ton décidé. J’y réfléchis depuis un moment. Je n’ai plus rien à faire là-bas. Au début, c’était amusant, c’était bien de se sentir libre, de prendre du bon temps, mais l’hiver dernier, pendant la lune-des-neiges-aveuglantes, j’ai été chasser et j’ai aperçu sur une crête au loin un ancien qui chassait lui aussi. Il portait des vêtements en fourrure de coyote et une coiffe de loup sur la tête, et il chevauchait un suka wakan décharné. Alors, je me suis vu, devenu comme lui. Mon frère Charging Elk se mariera, me suis-je dit alors, et pendant qu’il sera au chaud dans son tipi avec ses enfants, moi, je serai dehors, seul, comme d’autres pareils à moi, mourant de froid et de faim en hiver, errant à l’aventure en été. » Strikes Plenty se tut et contempla le soleil couchant, les yeux étrécis pour se protéger de son éclat, les lèvres serrées comme s’il avait dit tout ce qu’il avait à dire et qu’il attendît une réponse.

Or, Charging Elk ne savait quoi répondre. Il se sentait soudain en proie à l’incertitude. Strikes Plenty avait raison, non pas au sujet de cette histoire de mariage et de temps perdu au Bastion, mais sur le fait que les deux dernières années n’avaient pas été particulièrement drôles. Les deux kolas avaient eu de plus en plus de mal à se remplir l’estomac de viande et à survivre aux hivers rigoureux. S’ils retournaient là-bas, ils perdraient contact avec leurs parents un nouvel hiver, et Charging Elk n’y tenait pas.

« Si je pars avec Buffalo Bill, qu’est-ce que tu feras ? »

Le sourire revint éclairer le visage de Strikes Plenty. « Me trouver une femme, me fixer. Il y a plein de femmes au camp du Tourbillon.

— Mais après, qu’est-ce que tu feras ? Planter des pommes de terre ? »

Strikes Plenty éclata de rire. « Qui sait ? Peut-être que je demanderai à ma femme d’en planter. On dit que le wasichu le fait faire à sa femme. Et quand il va en ville, il plante autre chose. »

Le cheval de Charging Elk piaffait d’impatience. Il essayait de brouter, martelait le sol de ses sabots, s’ébrouait. Grand Coureur voulait retrouver le Bastion. Il y avait des juments là-bas.

« C’est ce que tu as de mieux à faire, reprit Strikes Plenty. Tu connaîtras le pays d’où viennent ces hommes blancs. Tu verras de grandes choses, tu gagneras de l’argent, tu t’amuseras. Moi, je mangerai des pommes de terre et j’engraisserai, et à ton retour, peut-être que j’aurai une winyan et une tripotée d’enfants.

— Tu me manqueras trop. Je penserai trop aux bons moments que nous avons vécus ensemble, mon ami, mon frère.

— Ce temps-là est révolu, Charging Elk. Nous devons suivre la direction que prend notre regard et voir ce qui est devant nous. Aujourd’hui, nos chemins se séparent et nous sommes tristes. Quand tu reviendras, les choses auront changé. Mais nous, nous n’aurons pas changé. Nous sommes frères depuis de nombreuses années, nous sommes sortis ensemble de l’enfance et nous sommes toujours jeunes. Beaucoup de choses nous attendent, mais nous resterons toujours frères. » Strikes Plenty approcha son cheval et serra un instant son ami dans ses bras. « Quand nous serons tous deux de vieux tunkashilas, nous rirons en repensant à ce moment. »

Charging Elk, blotti dans son encoignure de porte, se rappela ce qu’il avait éprouvé en regardant son ami s’éloigner sur son cheval en direction du camp du Tourbillon par cette journée de printemps. C’était la fin de neuf hivers de fraternité, et il avait ressenti un immense vide, comme si Strikes Plenty emportait une moitié de lui-même.

Deux jours plus tard, monté sur Grand Coureur, il suivait la procession de cavaliers et de chariots vers la route de fer dans la ville de Gordon au Nebraska. Ses parents l’accompagnaient dans un chariot, et lorsque les jeunes gens prirent leurs ballots de vêtements et de matériel divers, Charging Elk tendit à son père les rênes de son cheval, disant : « Il est à toi. »

En échange, Scrub prit un paquet, le déballa et brandit un plastron en os. Charging Elk le reconnut aussitôt. Son père le portait quand les Oglalas chevauchaient librement sur les plaines. Il le portait à l’occasion des cérémonies. Il le portait quand il avait combattu les soldats sur l’Herbe Grasse. Et il le portait aussi lors de la reddition des Oglalas à Fort Robinson…

Charging Elk mangea une dernière bouchée de pain. Il se souvenait comment il avait gardé son ballot sur ses genoux durant son premier voyage en train à travers l’Amérique. Muni de sa médecine-blaireau et de la protection de son père, il se sentait prêt pour l’inconnu. Il avait néanmoins été un peu troublé par l’expression qu’il avait surprise dans les yeux de sa mère pendant qu’elle regardait s’ébranler le cheval de fer et son cortège de grands wagons en bois. Il avait déjà vu cette expression au cours de son enfance, douze hivers auparavant, quand les Oglalas étaient venus se rendre à Fort Robinson. Mais ce jour-là, la musique du chant de paix lui donna de la force, et même lorsque le train émit son sifflement lugubre et prit de la vitesse, elle chanta un chant d’au revoir en compagnie des autres mères, des pères, des frères et des sœurs ainsi que des anciens rassemblés sur le quai. Charging Elk était le seul enfant qui lui restait. Il pria Wakan Tanka pour qu’il lui permette de revenir chez lui honorer sa mère jusqu’au dernier jour de sa vie.

Plus tard, pendant le trajet entre Omaha et l’immense ville de New York, Rocky Bear, le chef qui avait déjà franchi la grande eau, s’approcha de Charging Elk qui, le plastron de son père sur les genoux, regardait défiler par la fenêtre le paysage nouveau pour lui.

« Ton kola, Strikes Plenty, lui dit Rocky Bear, il aurait dû être avec nous. Il est costaud, et il sait monter à cheval. À côté de vous, ces garçons de la réserve ont paru plutôt minables. Vous avez grandi au Bastion selon les anciennes coutumes. » Le chef promena son regard sur les jeunes Oglalas assis dans le wagon sur des banquettes en bois. « Ces garçons feront l’affaire, mais ce ne sont pas les meilleurs.

— Pourquoi les patrons blancs n’ont pas choisi Strikes Plenty ? demanda Charging Elk. C’est lui qui voulait voir le pays au-delà de la grande eau. »

Rocky Bear se pencha et lui souffla à l’oreille : « Pour eux, il n’était pas assez indien. »

Charging Elk écarquilla les yeux.

« Ces patrons se figurent savoir à quoi un Indien doit ressembler, expliqua le chef. Il faut qu’il soit grand et mince, qu’il porte de beaux vêtements, qu’il regarde toujours au loin et qu’il se conduise comme s’il avait la tête dans les nuages. Ton ami ne correspondait pas à cette image. »

Charging Elk aperçut par la fenêtre une vaste maison blanche entourée d’arbres. Un troupeau de vaches noires et blanches paissait dans un champ voisin. C’était la première fois qu’il voyait ce genre de vaches.

Strikes Plenty n’était ni grand ni mince, mais petit et large, le visage aussi rond que hanepi wi quand elle est pleine dans le ciel nocturne. Charging Elk aimait son ami précisément parce qu’il ne se conduisait pas comme s’il avait la tête dans les nuages. Il souriait en permanence, même quand ils étaient pris dans le blizzard ou qu’ils chevauchaient deux sommeils durant sans rien manger. Il avait envie de demander à Rocky Bear de dire à ses patrons blancs que Strikes Plenty était plus indien que tous ceux réunis sur cette route de fer, qu’il avait vécu selon la voie des anciens Lakotas jusqu’à ces deux derniers sommeils, avant qu’il parte pour le camp du Tourbillon. Il préféra néanmoins s’en abstenir. À cet instant, il enviait presque Strikes Plenty et sa nouvelle existence telle qu’il l’envisageait. Au Bastion, l’idée d’avoir un jour une femme, de vivre dans la paix et le confort, avait paru inconcevable. Charging Elk caressa le paquet posé sur ses genoux et observa les vaches noires et blanches. L’une d’elles tentait de grimper sur une autre, alors que toutes deux avaient les pis gonflés de lait.

Il faisait jour à présent et, bien que rassasié par le pain qu’il avait mangé et quelque peu réconforté par les images qu’il venait d’évoquer, Charging Elk se sentait de plus en plus exposé. Il n’avait pas établi de plan d’action, sinon celui de s’éloigner le plus possible de la maison des malades. Il hésitait cependant à quitter son abri. Il ne connaissait pas cette ville, ce pays. Il était maintenant sûr que personne ici ne parlait lakota, mais s’il réussissait à retrouver les gens qu’il fallait, l’homme au costume marron et l’homme au costume noir, ils l’aideraient à rejoindre Buffalo Bill. Hormis ses côtes, il se portait à merveille et ils ne manqueraient pas de s’en rendre compte.

Charging Elk coupa en quatre morceaux ce qui lui restait du pain long et les fourra dans les poches de son manteau, puis il sortit de sa cachette et s’avança dans la rue.

La grande ville dégageait une odeur de mer, de sel et d’hiver, et aussi de fumée et de nourriture – marrons qui grillaient sur des braseros aux coins des rues, pommes frites dorées qu’on servait dans les brasseries et pâtisseries au miel qu’on dégustait dans les salons de thé. La rue que longeait Charging Elk était bruyante, encombrée de chariots, d’équipages et d’omnibus, tous tirés par des chevaux ou des bœufs, ainsi que de charrettes à bras poussées par des hommes en pantalons et vestes bleus. Les trottoirs étaient noirs de monde. Les hommes portaient de grands paniers sur les épaules et les femmes de plus petits sur la tête. Les gens semblaient déboucher de toute part. Ils apparaissaient, marchaient quelques mètres, puis disparaissaient, sitôt remplacés par d’autres. Certains donnaient l’impression d’avoir un but, tandis que d’autres flânaient ou bien s’arrêtaient pour regarder les vitrines des magasins. Il y avait les riches : les hommes en costumes foncés, pardessus et hauts-de-forme, les femmes en robes à tournure noires, mantes et chapeaux à plumes et à voilettes noires qui leur dissimulaient en partie le visage. Ceux-là étaient munis de parapluies ou d’ombrelles afin de se protéger de la pluie ou du soleil. Et il y avait les pauvres, vêtus de vestes de drap grossier et coiffés de casquettes pour les hommes, et de robes toutes simples avec des châles et des bonnets pour les femmes. Les mères traînaient les enfants par la main, ou bien les pères les portaient dans leurs bras.

Charging Elk aperçut des gens stationnés devant une large vitrine qui discutaient en montrant du doigt des groupes de petites silhouettes. Il y avait plein d’animaux : des bœufs, des moutons et des cochons. Le jeune Indien se rappela alors la famille qui élevait des cochons le long du chemin menant à Wounded Knee. Il s’en souvenait surtout parce qu’il n’avait jamais senti une odeur aussi forte et âcre. Elle l’avait accompagné pendant des miles et des miles.

Dans la vitrine, on distinguait également des figurines d’hommes, de femmes et d’enfants habillés de vêtements que Charging Elk voyait pour la première fois. Certains des personnages avaient la peau claire, d’autres la peau foncée. La tête de l’un de ces derniers était ceinte d’une étoffe. Le regard mauvais, il avait un bandeau noir sur un œil et un couteau entre les dents. Les autres semblaient soit tristes, soit heureux, soit simplement impassibles.

Au centre, légèrement à l’écart, se tenait un groupe un peu plus important. Trois barbus vêtus de manière différente se trouvaient parmi eux, l’un debout, les deux autres agenouillés. L’un d’eux portait également une étoffe autour de la tête. Charging Elk savait de quoi il s’agissait. Pendant le spectacle qu’ils avaient donné à Paris, au pied de l’arbre de fer appelé Tour Eiffel, il avait eu l’occasion de croiser des hommes ainsi coiffés de ces espèces de hauts chapeaux. Ils venaient de très loin à l’est où ils chevauchaient ces mêmes animaux au long cou et à la grosse bosse qu’il avait vus dans un enclos à la foire. Ils lui avaient paru très laids, soufflant un air brûlant, mais lorsqu’il avait caressé les naseaux de l’une de ces bêtes, il avait eu la surprise de constater qu’ils étaient doux et agréables au toucher.

Red Shirt lui avait raconté que les Français avaient bâti la Tour Eiffel pour honorer leurs cinq générations de liberté après qu’ils se furent débarrassés des rois cruels. Tous les édifices, les fontaines et les jardins environnants avaient été construits dans le même but. Il avait ajouté que les hommes blancs d’Amérique célébraient une cérémonie similaire, car de nombreuses années auparavant, ils avaient eux aussi vaincu un roi cruel. Featherman s’était interrogé à haute voix, se demandant si tous les rois étaient cruels, mais Red Shirt n’avait pu lui répondre. Il savait seulement que Grand-mère Angleterre était gentille. Peut-être que seuls les rois femmes étaient bons pour leur peuple.

À ce souvenir, Charging Elk esquissa un sourire – il commençait à préférer ses souvenirs à sa vie. Examinant de nouveau la vitrine, il y repéra des hommes noirs au torse nu et aux grosses lèvres rouges. Il avait aperçu des hommes noirs à Paris et à New York, mais il ne lui semblait pas qu’ils aient eu les lèvres rouges. Il y avait aussi les moutons et le petit cheval aux grandes oreilles, pareil à ceux qu’il avait vus pour la première fois dans les campements des chercheurs d’or des Paha Sapa et, plus tard, dans le spectacle du Wild West Show. Ils faisaient partie d’un numéro comique.

Il reporta son attention sur les personnages au centre de la vitrine. Les animaux et les hommes regardaient tous un trio composé d’un homme, d’une femme et d’un nouveau-né. L’homme, assis sur un rocher et vêtu d’une cape marron, tendait les mains, comme pour demander quelque chose aux autres. La femme, habillée d’une longue robe bleue et d’une étoffe blanche qui lui couvrait la tête, contemplait le bébé, l’ombre d’un sourire aux lèvres. L’enfant nu était couché dans une boîte en bois remplie de paille. Il avait les cheveux blonds comme la paille et la peau rose vif. Ses bras et ses jambes dépassaient, et son visage paraissait inexpressif.

Charging Elk repartit en mangeant l’un des quatre morceaux de pain qui lui restaient. Une odeur de nourriture flottait partout dans l’air, et son estomac ne cessait de gronder. Le pain l’avait calé, mais il lui fallait davantage, un bâton de viande en provenance de la charcuterie, du pejuta sapa et peut-être l’un de ces pains au chocolat si délicieusement feuilletés.

Il s’engagea dans une rue étroite bordée de tables installées dehors. Il y avait foule et les trottoirs étaient si encombrés qu’on ne pouvait avancer qu’en marchant au milieu de la chaussée. Charging Elk, après les jours passés dans la maison des malades, se sentait bien au contact de tous ces hommes en bonne santé. Il remarqua que sur toutes les tables se trouvaient ces figurines d’animaux et d’êtres humains, dont certaines semblaient étonnamment vivantes. Le personnage d’un policier en tunique bleue et casquette attira son attention. Il s’arrêta pour l’examiner, alors qu’en ce moment il faisait tout son possible pour éviter les vrais. À côté de lui, une enfant s’empara d’un de ces bébés roses aux cheveux blonds. Celui-là aussi avait les jambes en l’air, comme pour donner des coups de pied. La fillette, âgée peut-être de quatre hivers, leva des yeux remplis d’espoir sur sa mère, mais cette dernière lui adressa quelques mots en agitant le doigt. La petite fille reposa alors le personnage sur la table, puis elle regarda Charging Elk et sa bouche s’arrondit. Elle l’étudia un instant, puis détourna la tête et enfouit son visage dans le manteau de sa mère.

Charging Elk, se souvenant brusquement à quel point il tranchait parmi tous ces gens, sentit la nervosité le gagner. Bien que toujours coiffé de son chapeau, il avait laissé ses cheveux retomber sur ses épaules. Il mesurait au moins quatre paumes de plus que le plus grand des promeneurs et ses poignets dépassaient des manches trop courtes de son manteau. Baissant les yeux, il constata qu’au-dessus de ses chaussons, on voyait ses chevilles nues dont la peau était beaucoup plus foncée que celle de la fillette. Elle avait les cheveux et les yeux noirs, mais son visage était de la couleur des baies de la symphorine. De fait, Charging Elk était même très brun pour un Oglala. Pendant sa jeunesse, ses camarades n’avaient cessé de le plaisanter au sujet de la couleur de sa peau, et il en avait été malheureux et même honteux, jusqu’à ce que sa mère, Doubles Back Woman, lui dise que cela signifiait qu’il était le plus pur des ikce wicasa. Elle avait ajouté que sa peau brune était un don de Wakan Tanka.

Cependant qu’il se faufilait au milieu de la cohue, il remarqua qu’on commençait à lui jeter des coups d’œil soupçonneux. On le détaillait de la tête aux pieds. Une vieille femme, toute courbée et appuyée sur une canne, l’examina un instant, puis dit quelque chose aux gens autour d’elle qui se tournèrent alors vers lui. Il songea combien les réactions étaient différentes quand, en compagnie de ses amis, il marchait dans les rues de Paris. Ils portaient leurs beaux vêtements, et on les considérait avec crainte et admiration. Quoique désireux d’échapper au plus vite à ces regards curieux et parfois même hostiles, il marcha délibérément la tête haute, dominant la foule de toute sa taille.

Il déboucha enfin sur la rue, laquelle était certes étroite, mais bien moins que la ruelle. Il s’adossa à un mur et inspira profondément. On l’avait bousculé à plusieurs reprises et ses côtes lui faisaient mal. D’autre part, le manque de vraie viande lui nouait l’estomac. Il se sentait plus malheureux qu’il ne l’avait jamais été, et il n’entrevoyait aucune lueur d’espoir. Il aurait voulu sortir de son corps et, laissant derrière lui cette enveloppe inutile, s’envoler vers le pays de son peuple. Il deviendrait sa nagi et rejoindrait les autres Oglalas dans le monde réel au-delà de celui-ci. La poitrine douloureuse, les yeux fermés afin de se couper du monde qui l’entourait, il appela la mort de tous ses vœux sans se soucier de ce que deviendrait son âme.

Quand il rouvrit les paupières, il était toujours là, et son regard se posa sur un sapin dans la large devanture d’un magasin situé sur le trottoir d’en face. L’arbre était décoré de rubans rouges, de bâtonnets blancs qui se dressaient parmi les aiguilles, ainsi que de petits personnages et de boules étin-celantes accrochées aux extrémités des branches.

Charging Elk réprima un cri en réalisant soudain qu’on était encore à la lune-des-arbres-qui-éclatent. Hanepi wi, soleil de nuit, brillait déjà le soir où la troupe de Buffalo Bill, venant de Paris par la route de fer, était arrivée dans cette ville. Il se rappela alors qu’elle s’appelait Marseille et se trouvait au bord de cette même grande eau qu’ils avaient traversée après leur départ d’Amérique. Le bateau de feu avait accosté quelque part dans une ville au nord de Paris. Marseille, quant à elle, était au sud, dans une autre partie du pays, mais toujours au bord de la même eau. Du moins était-ce ce que Red Shirt leur avait dit. S’ils le voulaient, ils pourraient très bien prendre d’ici un bateau de feu pour regagner l’Amérique. Cette pensée lui remonta un peu le moral. Il se demanda si, en lui infligeant de telles souffrances, Wakan Tanka ne cherchait pas à le mettre à l’épreuve. Au Bastion, pendant qu’ils le préparaient à son quatrième jour de jeûne, les hommes-médecine lui avaient dit que le Grand Mystère agissait parfois ainsi. Bird Tail, le plus âgé et le plus puissant d’entre eux, avait ajouté, alors qu’ils se purifiaient dans l’inipi fumant, qu’il verrait beaucoup de choses au milieu de ses souffrances, beaucoup de choses effrayantes, mais qu’il lui faudrait garder les yeux ouverts afin de ne pas manquer la vraie vision. Il la reconnaîtrait. Bird Tail ne se trompait pas. Quand, un soir, le blaireau lui apparut, Charging Elk tendit la main et le blaireau y déposa son pouvoir. Ils parlèrent toute la nuit. Le blaireau chanta pour lui, fuma avec lui, et lorsque Charging Elk se réveilla, il était parti, lui laissant son pouvoir.

Le jeune Indien éprouva soudain un mélange d’appréhension et d’espoir. Si cela faisait partie du plan de Wakan Tanka, il devrait s’y soumettre jusqu’au bout, demeurer vigilant et prendre les bonnes décisions. Et surtout, il lui faudrait prier pour qu’on lui montre la voie. Il n’avait plus son collier de griffes de blaireau, mais il avait toujours son chant de mort. S’il l’entonnait au moment voulu, sa nagi trouverait le chemin du pays. Mais aurait-il encore son pouvoir de ce côté-ci de la grande eau ? Tôt ou tard, il finirait bien par le savoir.

Il s’écarta-du mur et traversa la rue. Sentant la chaleur sur sa tête et ses épaules, il leva les yeux et vit le soleil briller au-dessus de lui. C’était peut-être le signe que le Grand Mystère l’observait. Il contempla un long moment wi et, offrant son visage à ses rayons, il eut l’impression d’être à la fois puissant et tout petit. Et aussi, pour la première fois depuis longtemps, pleinement vivant. Il ne souhaiterait plus jamais mourir, à moins que Wakan Tanka ne le prît au mot.

Charging Elk étudia un instant l’arbre décoré dans la vitrine de l’autre côté de la rue dont le trottoir baignait de nouveau dans l’ombre. Il connaissait cet arbre. Il en avait vu dans la maison de réunion à Pine Ridge en rendant visite à ses parents, et également dans une ville de mineurs dans les Paha Sapa. Strikes Plenty et lui s’étaient glissés vers une grande maison à manger et ils l’avaient aperçu par la fenêtre. À Pine Ridge, il se dressait dans un coin de la maison de réunion, et les enfants oglalas lui chantaient de douces chansons.

C’était la saison des jours les plus sacrés de l’homme blanc, et ils adoraient cet arbre comme s’il s’agissait du soleil. La nuit, les bâtonnets blancs étaient allumés. L’arbre s’animait et étincelait. Charging Elk arriva à la conclusion que les petites figurines dans la ruelle avaient un rapport avec les jours sacrés. Il se rappelait la femme en bleu et le nouveau-né aux cheveux blonds qui agitait les jambes, ainsi que les hommes aux hautes coiffes. Il se doutait qu’ils possédaient de grands pouvoirs, mais il ne comprenait pas très bien la relation avec la saison des sapins sacrés, et en particulier avec le policier et l’homme noir au bandeau sur l’œil.

Charging Elk connut encore cinq sommeils de liberté. Bien que sans un sou, il réussit à se nourrir grâce à ce qu’il parvenait à chaparder ou à récupérer dans les poubelles derrière les restaurants. Il tomba parfois sur des marchés et se promena entre les étals, respirant la bonne odeur des produits qu’on y vendait : le pain noir tout frais, la viande rouge et luisante, les piles d’oranges et de noix, les jarres d’olives, les fromages de toutes les couleurs, de toutes les tailles et de toutes les formes. Il avait déjà visité des marchés à Paris où les autres Indiens et lui avaient à plusieurs reprises acheté des espèces de noix allongées avec une coque verte. En revanche, il n’aimait pas les fromages. Certains étaient trop secs, d’autres sentaient trop fort ou bien collaient sur la langue, et tous lui donnaient la diarrhée. Les Indiens de la réserve, par contre, habitués aux aliments de l’homme blanc, mangeaient de ces fromages et pétaient toute la nuit, à leur plus grande joie.

Le premier jour, malgré la curiosité dont il était l’objet, Charging Elk réussit à voler un petit sac contenant quatre pommes. Le soir, il trouva derrière un restaurant quelques os d’oiseau auxquels était encore attaché un peu de viande pâle. Après cela, il ne récolta pas grand-chose, pelures d’oranges, feuilles de choux, quignons de pain dur, quelques pommes frites molles dans un papier sur lequel figuraient en tout petit des mots de l’homme blanc. Craignant les regards qu’il suscitait, il décida de ne plus tenter de faucher quoi que ce soit dans les marchés. Et, pour la même raison, il évita les rues trop larges.

Les jambes de plus en plus faibles, il devait s’arrêter souvent pour se reposer. Les journées étaient chaudes et ensoleillées, mais les nuits froides. L’épais manteau ne suffisait pas à l’empêcher de trembler chaque fois qu’il se réfugiait dans un coin pour essayer de dormir, aussi dormit-il très peu, et les rares fois où il y parvenait, il rêvait des festins que, enfant, il faisait sur les plaines. Les Oglalas mangeaient de la vraie viande à l’époque. Il y avait encore des bisons aux alentours des Tongue et Powder Rivers, le long du Missouri et de la Milk River, et les hommes rentraient au campement avec les chevaux de bât chargés de viande et de peaux. Charging Elk rêvait de bosses de bison, de graisse de panse et de côtelettes, de cervelles et d’os à moelle. Et au moment où il s’apprêtait à dévorer, au moment où sa mère lui tendait un bol de soupe de baies sauvages, il se réveillait blotti sur des marches dans une ruelle ou sous un buisson dans un parc planté d’arbres nus. Il se remettait alors en route et, levant les yeux, il identifiait au travers des ténèbres un grand nombre de ceux qui appartenaient au peuple des étoiles, mais ils n’étaient pas à leur place dans le ciel.

Le quatrième jour, il arriva devant un boulevard qu’il reconnut sur-le-champ, et son cœur bondit dans sa poitrine. Il n’en croyait pas sa chance. L’espace d’un instant, il oublia sa faiblesse et son mal du pays. À bord d’un omnibus, il avait emprunté ce même boulevard la seule fois où ils avaient visité la ville, et il savait que l’endroit où la troupe avait établi son campement se trouvait deux ou trois miles plus haut.

Il tourna la tête de l’autre côté. Il se rappelait que l’omnibus avait bifurqué en direction d’un autre boulevard qu’il distinguait au loin. Au coin, on voyait les flèches d’un édifice sacré. Ce boulevard le conduirait jusqu’à la grande eau où attendaient les bateaux de feu.

Charging Elk décida de se diriger d’abord vers l’endroit où s’était dressé le chapiteau. Ses côtes ne lui faisaient plus trop mal et, malgré son estomac noué, il sentait ses forces lui revenir petit à petit. En outre, il caressait le fol espoir de trouver encore quelqu’un sur place. Peut-être que l’Américain au costume marron habitait là. Ou peut-être que les garçons de piste seraient occupés à démonter les tentes et les enclos des animaux. Charging Elk voulut accélérer le pas, mais la tête se mit à lui tourner. Il se surprit à s’imaginer qu’il n’allait pas tarder à entendre les cris et les acclamations du public. Il se voyait déjà entrer en piste et se lancer à la poursuite des bisons. Le spectacle ne manquait jamais d’électriser la foule, mais ce n’était pas un numéro réellement dangereux, car les bêtes, peu nombreuses, étaient jeunes, âgées tout au plus d’un an ou deux. Les choses eussent été bien différentes avec des bisons adultes qui, dans un espace aussi restreint, auraient vite eu raison d’un cavalier désarmé et de son cheval grâce à leur puissance et leur rapidité. Les spectateurs eux-mêmes n’auraient pas été en sécurité. À Paris, un jeune mâle avait réussi à défoncer la barrière et à encorner deux personnes avant d’être abattu.

On était en milieu d’après-midi et Charging Elk, maudissant sa malchance, remarqua cependant quelque chose de curieux : le boulevard était pratiquement désert et tous les magasins, jusqu’aux cafés, aux brasseries et aux bureaux de tabac, étaient fermés. Seules de rares voitures à cheval circulaient sur la chaussée. La veille, il avait dû se réfugier dans les petites rues pour éviter la cohue. Ce matin, tout était encore ouvert, et les gens, installés aux terrasses des cafés, prenaient le soleil. Il pensa un instant se trouver dans une rue morte : peut-être avait-on décrété pour une raison quelconque qu’il s’agissait d’une mauvaise médecine, mais lorsqu’il arriva à un carrefour, il constata que les autres rues étaient également vides.

Il poursuivit son chemin, à la fois content qu’il n’y eût personne pour le dévisager et inquiet à l’idée d’être seul. Peut-être qu’il était interdit de se promener à cette heure. Peut-être qu’il s’était passé quelque chose dans la grande ville. Pourtant, il apercevait des gens par-ci, par-là : un commerçant qui fermait boutique, une femme qui poussait un landau, deux jeunes gens qui tournaient un coin avant de disparaître.

Après s’être arrêté à deux ou trois reprises pour se reposer, Charging Elk se retrouva devant la place circulaire où les chariots, les carrioles et les équipages entamaient leur ronde avant d’emprunter l’une des nombreuses rues qui partaient de là. Le Rond-Point du Prado. L’interprète leur avait fait répéter ce nom avant qu’ils n’aillent visiter la ville. S’ils se perdaient, c’était ce qu’ils devaient dire à un gendarme ou un conducteur d’omnibus.

Hormis une voiture de louage, le Rond-Point du Prado était lui aussi désert. Charging Elk prêta l’oreille dans l’espoir d’entendre les voix fortes et les cris de la foule, mais il n’entendit que le claquement des sabots du cheval sur les pavés. Il traversa, fit le tour de la grande statue qui crachait de l’eau, puis s’engagea dans une large avenue qui longeait un vaste parc. Il parvint bientôt à hauteur de la pelouse où la troupe s’était installée.

Il n’y avait plus rien. Ni tentes, ni bonimenteurs, ni même les cendres d’un feu à l’endroit où s’était tenu le village indien. Il se dirigea vers le cercle de terre tassée marquant l’emplacement où l’on avait dressé le chapiteau. Le sol avait été soigneusement ratissé, de sorte qu’on ne voyait plus la moindre empreinte de sabot, le moindre signe que des Indiens, des cow-boys, des soldats, des vaqueros, une diligence, des bisons et des chevaux s’étaient produits là.

Charging Elk, ne désirant pas détruire le parfait ordonnancement des sillons du râteau, demeura au bord du cercle et porta son regard sur les allées du parc. Il ne vit pas une âme parmi les arbres et les petites collines verdoyantes. Tout était désert.

Il se tourna vers le Rond-Point. Des lumières jaunes s’allumaient aux fenêtres des bâtiments au-dessus des devantures. Le jour tombait, et Charging Elk ressentit une brusque appréhension à la perspective de passer une nouvelle nuit dans la grande ville, d’autant que tout le monde semblait avoir disparu. Alors qu’il allait s’abandonner au désespoir, comme si souvent au cours de ces derniers sommeils, il se souvint de la gare. Encore un espoir insensé, mais l’espoir insensé paraissait l’habiter tout aussi fréquemment que le désespoir. Il se rendit alors compte qu’il était fatigué d’éprouver ainsi à répétition l’un et l’autre de ces sentiments contradictoires. Son moral ne cessait de connaître des hauts et des bas cependant qu’il déambulait dans les rues.

Cette fois, il se sentit néanmoins obligé de tenter sa chance, aussi mince fût-elle. Traversant la rue en direction de la gare, il s’aperçut que ses chaussons étaient humides de rosée. Il faillit éclater de rire. Non content d’infliger la faim et la faiblesse à son misérable enfant, Wakan Tanka voulait en plus qu’il ait les pieds glacés ! Charging Elk leva les yeux au ciel pour implorer le Grand Mystère, mais il ne vit que des nuages lourds de pluie. Et là, en bordure du parc, il entonna cependant un chant de pitié et pria de tout son cœur Wakan Tanka de le guider jusque chez lui, jusqu’à son peuple et son pays. Il demanda aussi un peu à manger. Puis il repartit.

Il ne parvenait pas à croire qu’il lui soit arrivé tant de choses en si peu de sommeils. Il n’y avait pas si longtemps, il parcourait cette même rue, vêtu de ses plus beaux habits – pantalons en laine à rayures noires et blanches, chemise en satinette noire sous le plastron en os de son père, boucles d’oreilles et bracelets en cuivre aux bras et, dans les cheveux, deux plumes d’aigle accrochées à un médaillon orné de perles. Il avait autour du cou son collier de griffes de blaireau et, dans la poche, la carte sacrée que lui avait donnée la femme française, tandis qu’il avait peint sur son visage ses propres signes-médecine et noué trois plumes dans la crinière de son cheval, juste derrière les oreilles. Il savait qu’il ne manquait pas d’allure ainsi.

Charging Elk était l’un des soixante-dix Indiens – la plupart étant des Lakotas, parmi lesquels on comptait une majorité d’Oglalas – qui participaient à la parade entre la route de fer et le parc près du Rond-Point. Plus nombreux encore étaient les cow-boys, les soldats et les vaqueros suivis par les chariots des orignaux, des cerfs et des bisons. Il y avait même une fanfare à cheval, le Cowboy Band, qui faisait tant de bruit que Charging Elk devait tenir bien serrées les rênes de son cheval pour qu’il ne se dérobe pas sur les pavés. Il ne pouvait s’empêcher d’éprouver une immense fierté à l’idée de figurer dans un tel spectacle. La foule massée sur les trottoirs les applaudissait.

Naturellement, Buffalo Bill, monté sur son grand cheval blanc, chevauchait en tête de la procession. Il agitait son chapeau et saluait d’abord un côté de la rue, puis l’autre. Annie Oakley, que Buffalo Bill avait surnommée « La petite qui fait mouche », venait ensuite avec son mari et les grands patrons. Ils précédaient les cow-boys, certains équipés de leurs jambières de laine, les soldats en uniformes bleus impeccables et les vaqueros coiffés de leurs larges chapeaux. En dernier venaient les Indiens, conduits par Red Shirt et Rocky Bear que les patrons avaient désignés comme chefs. Après l’expérience de Paris, Charging Elk savait qu’en dehors de Buffalo Bill, les spectateurs voulaient surtout voir les Indiens, les Peaux-Rouges comme ils les appelaient. Sur leur passage, les gens poussaient des cris et montraient du doigt leurs visages peints. Des femmes leur jetaient parfois des fleurs, mais les Indiens, impassibles, continuaient leur chemin comme si de rien n’était.

Charging Elk se rappelait bien ce jour qui lui avait paru l’un des plus longs de sa vie. Après avoir donné un spectacle dans une grande ville quelque part au sud de Paris, ils avaient voyagé toute la nuit le long de la route de fer. Les garçons de piste avaient démonté le chapiteau, les gradins et les tentes, emballé la nourriture et tout le matériel de la grande tente à manger, coupé les générateurs et rangé les rampes d’éclairage ainsi que les immenses rouleaux de toile qui servaient de décor et sur lesquels étaient peints des paysages de montagnes, de plaines, de rivières, de villages et de forts. Ensuite, ils s’étaient occupés des stands et autres baraques, puis avaient transporté le tout dans des chariots jusqu’à la gare où attendait le train spécial composé de trente-huit wagons qui devait mener hommes, animaux et équipement à leur prochaine destination.

Certains des Indiens qui étaient déjà venus de ce côté-ci de la grande eau se plaignirent parce que, au contraire des Blancs de la troupe, ils voyageaient en troisième classe où les banquettes étaient plus dures et les wagons plus bruyants. Charging Elk remarqua que Rocky Bear et Red Shirt n’étaient pas parmi eux. Ici, les grands patrons traitaient les deux chefs avec des égards pour la bonne raison que les Français les aimaient davantage que les Américains et les considéraient comme de nobles personnages. Par contre, les patrons n’hésitaient pas à reléguer les autres Indiens dans le dernier wagon, juste avant ceux des animaux et du matériel. Featherman lui-même, l’iktome qui plaisantait tout le temps, grommela tandis qu’il s’efforçait de s’étendre sur une banquette inconfortable.

La troupe arriva à Marseille peu avant le lever du jour, et on déchargea les wagons pour tout transporter dans le parc. Charging Elk fut surpris de voir tant de monde assister à leur installation à une heure aussi matinale.

Il était maintenant bien rodé. La troupe avait donné des représentations dans la ville américaine de New York et également durant près de sept lunes, à Paris. Il était habitué à la curiosité des habitants des grandes cités – tant à New York qu’à Paris, les gens se promenaient parmi les tipis du village indien et regardaient les femmes cuisiner, coudre ou réparer les ouvrages de perles. Ils s’arrêtaient pour observer les Indiens accroupis qui jouaient aux dominos ou aux cartes. Certains allaient même jusqu’à entrer dans les tipis familiaux, comme si la mère préparant le dîner ou l’enfant dormant dans son berceau faisaient partie du spectacle. Rocky Bear affirmait que Buffalo Bill et les autres patrons approuvaient ce sans-gêne parce que cela rendait les spectateurs impatients de voir les Indiens en piste.

Vers le milieu de la matinée, on se prépara pour la parade. C’était une journée grise et froide, et Charging Elk, à l’exemple des autres Indiens, portait sa couverture sur ses épaules. Il était fatigué, il avait sommeil, et la perspective d’avoir à se produire le soir était loin de le réjouir.

Néanmoins, lorsque les membres du Cowboy Band montés sur leurs chevaux blancs entamèrent la chanson qu’ils appelaient « La fille que j’ai laissée derrière moi », une chanson qu’il avait déjà entendue des centaines de fois, puis que le cortège s’ébranla, Charging Elk plia sa couverture et la drapa sur les épaules de son cheval. Quand les Indiens s’engagèrent à leur tour dans la rue et que la foule, le souffle coupé, se mit à applaudir, il ressentit le frisson d’excitation familier qui ne lui permettait plus de chevaucher avec autant de calme qu’il l’aurait désiré. Sachant cependant que les Français voulaient voir des Indiens imperturbables et empreints de dignité, il réussit à se maîtriser. De leur côté, les jeunes Indiens souhaitaient qu’on les considère comme des wicasa yatapika, des hommes dont tous chantaient les louanges, des hommes qui manifestaient courage, sagesse et générosité, comme les chefs d’autrefois.

Charging Elk, défilant ainsi, en selle sur son cheval pie, ne pouvait s’empêcher de songer qu’il avait beaucoup de chance. Au lieu de passer un nouvel hiver au Bastion dans le froid et la solitude, ou de devenir un Indien soumis des réserves qui plantait des pommes de terre et tendait la main pour mendier les aides du gouvernement, il portait ses plus beaux habits et se préparait à électriser les foules en leur présentant les coutumes de son peuple. Bien entendu, il n’ignorait pas qu’il s’agissait de simples numéros et que certains parmi les anciens désapprouvaient que les jeunes participent ainsi à cette imposture élaborée par les hommes blancs, mais il ne se sentait plus coupable de chanter des chants de scalp, ni de danser la danse du scalp ou de la guerre. Il était fier de montrer les traditions de son peuple à ces Français qui appréciaient les Indiens et semblaient éprouver pour eux une sympathie sincère. Red Shirt lui avait raconté un jour, alors qu’ils étaient assis autour d’un feu après le spectacle du soir, que les gens de ce côté-ci de la grande eau appelaient les Indiens « un peuple en voie de disparition », parce qu’ils croyaient que les Indiens vaincus allaient en effet bientôt disparaître, ce qui les rendait très tristes, et c’était pour cette raison qu’ils tenaient à voir les Indiens avant qu’ils ne s’évanouissent en fumée – au contraire des vrais Américains qui ne seraient que trop heureux de contribuer à leur disparition.

Ainsi, Charging Elk avait fait une entrée triomphale dans cette ville où il avait été accueilli avec chaleur. Maintenant, en revanche, on le considérait d’un œil soupçonneux, et même hostile, à l’instar des Américains.

Il chassa ces sombres pensées et, cependant qu’il se hâtait en direction de la gare du Prado, il avait l’esprit vide. Pourtant, il entretenait encore une lueur d’espoir.

Après avoir traversé le parc désert et l’endroit où la parade s’était formée, il sentit la lueur vaciller, puis s’éteindre. La gare était plongée dans le noir. Seule une petite lumière jaune brillait à une fenêtre.

C’était une gare de marchandises, bordée d’une succession de longs bâtiments de briques, chacun équipé d’un large quai de chargement. Il y avait de nombreux aiguillages et plusieurs convois attendaient dans l’obscurité.

Charging Elk longea un quai et s’approcha en silence de la fenêtre qui se découpait dans les ténèbres. À l’intérieur d’une petite pièce éclairée par un unique fil jaune suspendu au plafond, un homme en uniforme foncé assis à une table coupait un morceau de fromage pour le glisser dans un pain long. Deux petites pommes étaient posées sur un coin, à côté d’un sapin miniature décoré d’une espèce de cordon rouge étincelant. L’extrémité des branches était toute blanche, comme s’il venait de neiger dans la petite pièce.

Le jeune Indien regarda l’homme manger et envisagea un instant de frapper au carreau. Mais pour dire ou faire quoi ? De surcroît, à en juger par son uniforme, l’homme devait être une sorte de soldat. Peut-être s’imaginerait-il avoir à faire à un voleur ou à un ennemi et essayerait-il de le tuer. D’un autre côté, il saurait peut-être ce qu’était devenu le train de Buffalo Bill.

Charging Elk s’apprêtait à lever la main pour cogner à la fenêtre, mais à la pensée de l’inutilité de son geste et du danger éventuel qu’il courait, il se ravisa et se dirigea sur la pointe des pieds vers l’extrémité du quai. Il scruta les ténèbres dans lesquelles s’enfonçait la route de fer. Il se sentait plutôt résigné que déçu, car il n’avait jamais réellement cru trouver ici le train de Buffalo Bill. De fait, il se félicitait presque de ne l’avoir pas cru.

Il allait sauter du quai quand il entendit un bruit derrière lui. Jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, il vit se détacher dans l’obscurité le rectangle jaune d’une porte ouverte. L’homme en uniforme se tenait sur le seuil et, une lanterne à la main, il regardait le ciel. Charging Elk se mit à quatre pattes et se laissa glisser à bas du quai. Le mâchefer crissa légèrement sous ses semelles. Il s’accroupit et, quelques secondes plus tard, dressa la tête. La porte s’était refermée et il ne distingua plus que la fenêtre éclairée. Soudain, il aperçut un cercle de lumière qui dansait sur le quai. La silhouette de l’homme en uniforme se dessinait dans le noir.

Charging Elk attendit qu’elle se fût éloignée à l’autre bout. Après quoi, il ne perdit pas une seconde. Il bondit sur le quai et se précipita vers la pièce. Il tourna le bouton et la porte s’ouvrit. Il se faufila à l’intérieur, tira le battant derrière lui, puis s’avança aussitôt vers la table où il restait la moitié du pain long, un morceau de fromage enveloppé dans un épais papier et l’une des deux pommes. Il fourra le tout dans les poches de son manteau, puis ouvrit le tiroir de la table dont il étudia le contenu. Il était plein de petits objets parmi lesquels il ne reconnut qu’un bâton à écrire et une poinçonneuse semblable à celles qu’utilisaient les vendeurs de tickets de la troupe. Il s’apprêtait à repousser le tiroir lorsqu’il remarqua tout au fond une petite boîte métallique. Il en força le couvercle et retint une exclamation. Trois pièces d’argent et une poignée de centimes luisaient à la lumière du fil jaune. Il s’empressa de les empocher, puis il remit la boîte à sa place, referma le tiroir et se tourna pour partir. Son regard s’arrêta alors sur un parapluie et une écharpe de laine suspendue à un crochet. Il enroula l’écharpe autour de son cou et saisit le parapluie comme pour s’en faire une arme. Il ouvrit la porte, examina le quai, mais ne vit aucun signe de la lanterne.

Pendant qu’il s’éloignait en hâte de la gare de marchandises, il leva à son tour les yeux vers le ciel et adressa une prière silencieuse à Wakan Tanka pour le remercier de l’avoir ainsi aidé à mettre la main sur tant de choses précieuses. Il mangea la pomme, puis pensa au pain au chocolat et au tabac qu’il pourrait s’acheter le matin venu.

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