Aimé de son concierge
IX ........................................................................................... 161
IX
La veuve porte un ravissant costume Louis XV, un peu écourté, qui laisse voir son pied mignon et un bas de jambe bien modelé. La poudre, qui lui sied à ravir, rend plus étince-lants ses grands yeux noirs et, du corsage décolleté, émer-gent ses épaules blanches et fermes. La jolie femme doit raf-foler des plaisirs mondains, car, dès son entrée dans le bal, son regard qui, par hasard, rencontre celui de Clovis, s’illumine d’une vive satisfaction.
À la vue de Mme Durieux, l’artiste est tombé en extase. Il ne s’aperçoit pas qu’il reste planté au milieu des valseurs, ne s’occupant plus le moins du monde de celle qui, pour les in-vités, représente Mme Rocamir. Il est tiré de sa distraction par Félicie qui lui pince le bras en murmurant :
— Est-ce que nous allons jeter des racines en plein sa-lon ? Vrai ! j’ai les pattes qui me font mal dans les bottines de madame. Je donnerais quatre sous pour être assise. Re-conduisez-moi donc à mon fauteuil.
Comme la valse vient de finir, Clovis, qui a hâte de s’approcher de la propriétaire, s’empresse d’obéir à la de-mande de Félicie. Durant le court trajet qui la ramène à son fauteuil, la bonne reprend tout bas :
— C’est convenu ? Vous ne direz rien au magot.
— Le magot, c’est M. Rocamir, n’est-ce pas ?
— Parbleu !
– 161 –
— Soyez bien tranquille. Ce n’est pas moi qui lui ap-prendrai que sa femme a pris le large.
— Sapristi ! elle n’a pas pris le large pour ses bottines… Pour un rien, je me déchausserais ! grogne douloureusement la Cydalise de contrebande, en se laissant tomber sur son siège qu’elle vient d’atteindre.
Après avoir adressé une salutation respectueuse à la fausse maîtresse de maison, Clovis s’éloigne pour rejoindre Mme Durieux, déjà entourée de nombreux cavaliers qui im-plorent la faveur d’être inscrits sur son carnet de danse.
Si grande diligence que le graveur ait faite, il arrive pour entendre la propriétaire, après avoir consulté le carnet, dire à un solliciteur :
— Je ne puis plus vous promettre que la septième con-tredanse, et je n’ose vraiment pas imposer une telle épreuve à votre patience, monsieur Déronsois.
— S’il le faut, j’attendrai des siècles, réplique galamment M. Déronsois, gros homme costumé en Espagnol abricot.
— Diable ! je me présente un peu tard, pense l’artiste, qui n’a pas perdu un mot.
Le dépit du jeune homme se change aussitôt en déses-poir quand il entend encore la veuve répondre à un nouveau demandeur :
— Je crains déjà de ne pouvoir tenir tous mes engage-ments pris. J’aime donc mieux vous demander grâce, mon-sieur Dupicard, plutôt que de m’exposer à vous manquer de parole.
– 162 –
— Patatras ! me voilà gentil ! soupire le désolé Clovis après avoir écouté cette phrase qui, en évinçant M. Dupicard, retire tout espoir à ceux qui comptaient se pré-senter après lui.
La réponse de Mme Durieux a eu pour résultat immédiat de dissiper le groupe qui, en l’entourant, la séparait du gra-veur. L’amoureux, que le chagrin avait cloué sur place, se trouve donc tout à coup en présence de sa propriétaire.
C’est elle qui, la première, prend la parole :
— Ah ! c’est vous, monsieur Clovis ? fait-elle. Est-ce que vous vous ennuyez à ce bal ? Vous avez l’air tout triste. N’êtes-vous donc pas danseur ?
— Pardonnez-moi, madame, j’adore la danse.
— Eh bien ?
— Malheureusement, la danseuse que je voulais choisir est si recherchée que je me suis présenté trop tard pour ob-tenir une petite place sur sa liste.
— Oh c’est vraiment malheureux !
— Oui… toute ma joie s’est envolée. Aussi j’ai envie d’aller achever ma nuit au bal de l’Opéra… Au moins, là, je pourrai m’étourdir.
— Mais il ne manque pourtant pas ici d’autres dames qui remplaceraient peut-être la personne dont vous parlez, dit Mme Durieux en jouant avec son carnet sur lequel son re-gard s’est abaissé.
– 163 –
— Oh ! les autres dames… elles n’existent plus pour moi quand elle est là… elles peuvent s’endormir sur les chaises si elles n’espèrent qu’en moi pour les faire danser.
— S’il en est ainsi, je ne veux pas m’exposer à un refus de vous, dit lentement la jeune femme dont les yeux sont toujours fixés sur son carnet.
— Un refus ! Ah ! madame, pouvez-vous supposer pa-reille énormité !… De grâce ! dites, de quoi s’agit-il ? s’écrie Clovis avec une vivacité qui fait naître un petit sourire sur les lèvres de la propriétaire.
— En consultant ma liste, reprend la jeune femme, je me suis aperçue d’un oubli bien singulier… Figurez-vous que tous les numéros ont leur nom…
— Hélas ! fait Clovis en poussant un gros soupir plein d’éloquence.
Sans avoir l’air de comprendre, Mme Durieux continue :
— Oui… j’ai un nom inscrit à chaque numéro… sauf à un seul… et c’est précisément le numéro un. Il est probable que tous les messieurs qui m’ont fait l’honneur de m’inviter ont pensé que la première danse appartenait de droit au maître de la maison.
— À monsieur Rocamir ? s’écrie l’artiste en partant de rire, je doute qu’il puisse vous faire danser avec le costume qu’il a adopté.
— Oui, quand je suis arrivée, je l’ai aperçu dans l’antichambre, déguisé, je crois, en marmite.
– 164 –
À cette façon de comprendre le costume de l’ex-droguiste, le graveur se met à rire de plus belle, ce qui fait faire à Mme Durieux une fausse petite moue boudeuse.
— Oui, oui, dit-elle gentiment, vous riez de mon mal-heur… Ce n’est pas bien, monsieur Clovis.
— Vous appelez un malheur de ne pas pouvoir danser avec M. Rocamir en Henri IV… car c’est Henri IV, et non pas une marmite, qu’il croit représenter.
— Sans doute… un malheur. En me voyant assise à la première danse, tous mes cavaliers inscrits vont croire qu’une cause subite m’a fait renoncer à danser et, par discré-tion, aucun d’eux n’osera venir réclamer ses droits.
— Ainsi, vous pouvez disposer du premier numéro, re-prend le jeune homme tout ému.
— Oui… et je comptais vous demander de me tirer de peine… mais, malheureusement, vous venez de me le dire tout à l’heure, je n’existe pas.
— Comment ! vous n’existez pas ! Quand ai-je pu profé-rer un tel blasphème ?
— Il y a un instant, je vous le répète… Quand elle est là, disiez-vous, les autres femmes n’existent plus pour moi. Donc, je n’existe pas.
Et, en souriant, la propriétaire demande d’un ton mo-queur :
— Montrez-la-moi, monsieur Clovis ?
— Si vous voulez m’accorder cette première contre-danse… je vous parlerai d’elle.
– 165 –
— Sans me la montrer ?
— Vous la reconnaîtrez facilement.
— Je suis curieuse, ne me tentez pas.
— Cédez alors à la tentation, dit le jeune homme en pré-sentant son bras à la veuve.
Une hésitation légère se peint sur les traits de Mme Durieux qui paraît deviner une déclaration imminente. Il semble maintenant qu’après avoir amené le jeune homme à l’inviter, elle a peur d’aller plus loin.
— Voici l’orchestre qui nous appelle, ajoute Clovis.
Sans attendre un consentement positif, le graveur pose, bien doucement, sur son bras la main de Mme Durieux qui le suit sans plus résister.
Le hasard fait qu’ils ont pour vis-à-vis la majestueuse Abricotine et le maigre et chauve Paul, dit Ernest.
Si nous disons « chauve », c’est par habitude. Car le coiffeur qui, dans la vie privée, ne possède pas douze che-veux, a choisi un costume Louis XIV pour avoir l’occasion de se poser sur le crâne une immense perruque dont les tire-bouchons touffus inondent ses épaules et lui descendent jusqu’au milieu du dos.
Quant à la maîtresse modiste, elle est plantureusement superbe dans ses atours de fermière cauchoise. Sous le haut bonnet, garni de dentelles, qui la coiffe des mieux, on ne lui donnerait pas plus de vingt-cinq printemps.
– 166 –
Tout le monde est en place et attend la première note de l’orchestre quand, au milieu du silence, s’élève une voix qui demande :
— Avant de commencer à se trémousser, il y a-t-il des poulettes qui veulent un peu se gargariser le tuyau ? Voici le cantinier.
C’est Bouchu qui a cru le moment favorable pour faire circuler de nouveaux rafraîchissements et qui, esclave de sa consigne, continue à engager les dames.
— Allons, reprend-il, ne faites pas les petites bouches… cette fois, je vous en flanque ma parole, c’est du chenu ; on peut y aller sans peur.
Ce que l’ex-brosseur appelle du chenu est tout simple-ment du genièvre. Le peu de succès obtenu par la première tournée de rhum lui a fait conclure que cette liqueur n’était pas assez rafraîchissante et il a pensé que le genièvre, pour lequel il a un fort penchant, plairait mieux au beau sexe.
Mais, si le carabinier a changé la boisson, il n’a mis au-cune différence dans sa manière de la présenter. Il continue à offrir de trinquer et persiste courageusement à vider son verre pour encourager les buveuses. Il s’ensuit qu’il y a, dans sa marche, certains brusques mouvements dont il ne s’est pas encore bien expliqué le motif. À chaque écart qui l’envoie d’un groupe sur un autre, il se retourne en disant d’une voix sévère :
— Ne poussez donc pas, mauvais pékins !
Par malheur, en même temps que l’abus des rafraîchis-sements pour dames a engourdi les jambes de Bouchu il lui a
– 167 – bien fâcheusement délié la langue. Aussi, son plateau à la main, quand il arrive devant Abricotine, il s’écrie.
— Tiens ! c’est La mer est belle ?… Ça va bien depuis l’autre jour ?… Trinquons à sa santé.
La maîtresse modiste devient rouge comme une pivoine et ses yeux, qui lancent des éclairs, tentent d’imposer silence au brosseur. Heureusement pour elle, cette discrétion, que son regard furibond serait impuissant à imposer au soldat, elle l’obtient par l’admiration qu’elle inspire subitement à Bouchu, dont les idées prennent un autre cours.
La richesse de formes d’Abricotine, mises en relief par son costume, ravive le goût du brosseur pour les beautés massives et, après quelques secondes de contemplation, il fend l’air de sa main qui ne tient pas le plateau, en s’écriant à pleine voix :
— Bon pour la cavalerie !
Ce vif mouvement du bras dérange son aplomb et ses jambes, flageolant sous lui, le portent à quelques pas plus loin.
— Ne poussez donc pas, mauvais pékins ! répète-t-il en continuant sa route sans plus penser à Abricotine qui, nous trouvons inutile de le dire, pousse un soupir de satisfaction.
Au moment où le chef d’orchestre frappe, de son archet, sur le dos de son violon les petits coups d’appel à ses musi-ciens, Mme Durieux qui, un peu émue, se tient près de Clovis, jette autour d’elle un dernier regard.
Ses yeux rencontrent M. Gravoiseau qui, arrivé depuis un instant, est appuyé, debout, dans un angle du salon.
– 168 –
Le regard de la propriétaire n’a fait qu’effleurer son gé-rant. On croirait presque qu’elle ne l’a pas vu, et pourtant elle a légèrement pâli.
C’est aussi d’une voix qui trahit une secrète émotion qu’elle dit précipitamment à l’artiste :
— Monsieur Clovis, j’ai un bien singulier service à im-plorer de vous.
Comme la musique donne aussitôt le signal du départ aux danseurs, le jeune homme, qui s’était emparé de la pe-tite main de la veuve, l’entraîne en disant avec un joyeux empressement :
— Parlez, madame ; quel service puis-je être assez heu-reux pour vous rendre ?
— Premièrement, je vous prie, en m’écoutant, de ne pas regarder du côté de la porte.
— Je vous obéis, répond Clovis, fort surpris par cette première injonction.
Tout en dansant, Mme Durieux, dont la physionomie, de souriante qu’elle était, est devenue froide et un peu dédai-gneuse, continue vivement :
— Maintenant je vous demande de me montrer votre mine la plus renfrognée.
— Oh ! madame, pouvez-vous exiger une chose aussi impossible ! s’écrie le graveur dont l’étonnement redouble.
— Vite, vite, monsieur, votre moue la plus boudeuse, ajoute la propriétaire d’un ton impatient.
— Voilà.
– 169 –
En prononçant ce mot, Clovis, qui n’y comprend rien, fronce les sourcils et avance les lèvres.
Loin de rire, la jeune femme garde son sérieux et re-prend :
— Très-bien. À présent, écoutez-moi. Je vous défends de me dire un seul mot durant tout le quadrille.
— Oh ! fait l’artiste, cherchant à se révolter contre un tel ordre.
— Pas un seul mot ! appuie la propriétaire. Et si quelqu’un vous demande de quoi traitaient les quelques phrases que nous venons d’échanger, vous répondrez que je me suis étonnée de vous voir vous mettre en frais de bal quand vous dites n’avoir pas de quoi payer votre terme.
— Ah ! à propos du terme, il faut que je vous conte ce qui m’est…, commence Clovis, qui oublie ce qu’on vient de lui commander.
— Chut ! chut ! répète la veuve. Je vous ai ordonné de ne pas parler, l’avez-vous déjà oublié ? Soyez donc obéis-sant… et sachez que la soumission trouve toujours sa ré-compense.
Bien que le visage de Mme Durieux, tout en parlant, garde l’expression maussade d’une femme dépitée de danser avec un cavalier qui lui déplaît, il y a dans sa voix une cer-taine intonation qui remue doucement le cœur de l’artiste.
La première figure de la contredanse va s’achever quand la propriétaire fait tout à coup :
— Ah ! j’oubliais !
– 170 –
— Quoi encore ?
— Tout à l’heure, vous avez parlé d’aller vous étourdir au bal de l’Opéra parce que vous ne pouviez pas danser avec la personne de votre choix… Je vous défends de quitter cette maison. Ceci dit, vous n’avez plus qu’à continuer votre moue et à vous taire.
En effet, revenus en place, le jeune homme et la veuve, pendant que le quadrille transversal répète la figure, restent muets et immobiles à côté l’un de l’autre.
Mais si la langue de Clovis ne peut marcher, sa pensée va grand train.
— Drôle d’idée ! se dit-il. Garder le silence, faire la gri-mace et ne pas regarder du côté de la porte, elle appelle cela lui rendre un service… Pourquoi ? Est-ce que, près de cette porte, se trouve quelqu’un dont elle a peur que mon amabili-té éveille la jalousie ?… Mais oui, j’ai deviné juste… ce doit être celui pour lequel, l’autre jour, elle a lâché un « pauvre garçon » que j’ai eu la bêtise de prendre pour moi… Sapris-ti ! je suis curieux de le connaître, ce trop fortuné mortel.
Malgré la défense, l’artiste jette un rapide coup d’œil du côté interdit. Pas une seconde, l’idée lui arrive qu’il peut s’agir de M. Gravoiseau, qu’il vient d’apercevoir, et il se dit :
— Le pauvre garçon doit se trouver dans ce groupe de jeunes gens, derrière lequel se tient cette canaille de gérant.
Durant les repos qui espacent la contredanse silencieuse qui lui a été imposée, Clovis continue ses réflexions à côté de Mme Durieux, qui, de l’air le plus ennuyé du monde, joue de l’éventail sans regarder son danseur.
– 171 –
— Oui, pense-t-il, je dois lui rendre un service, puisqu’elle a parlé d’une récompense… Quel genre de ré-compense peut-elle me réserver ?… Euh ! euh ! j’ai bien peur qu’elle ne songe pas du tout à la seule que je voudrais rece-voir.
Puis, tout désespéré, l’artiste se dit encore :
— Là, vrai, je n’ai pas de chance ! Après avoir, pendant cinq jours, ardemment attendu l’heure où je la retrouverais, voilà qu’elle me coud la bouche !
Mais ce qui intrigue le plus le graveur, c’est la défense formelle qui lui a été faite de se rendre au bal de l’Opéra.
— Quel intérêt peut-elle avoir à me détourner de ce bal ?… Parbleu ! j’y suis !… Elle compte, avec son pauvre garçon, aller y finir la nuit… une fugue dans le genre de celle de Mme Rocamir avec son lieutenant… et elle craint de m’y rencontrer.
Cette supposition fait que Clovis n’a pas besoin de feindre la moue. La sienne est arrivée à être des plus sin-cères au moment où la contredanse s’achève. Raide comme un pieu, il reconduit à sa place Mme Durieux qui, après une salutation fort sèche, se laisse tomber sur son fauteuil avec la satisfaction marquée d’une personne qui se voit enfin dé-barrassée d’une corvée désagréable. Sans même adresser un remerciement à son danseur, elle se hâte d’entamer la con-versation avec une dame voisine :
— Son pauvre garçon aura le caractère fièrement jaloux s’il trouve noise à lui chercher pour la coquetterie qu’elle a dépensée avec moi, se dit l’artiste en s’éloignant.
– 172 –
Un quart d’heure s’est écoulé depuis que Clovis a quitté sa propriétaire, quand un bras se glisse sous le sien. C’est M. Rocamir qui vient de reparaître dans le salon.
— Et bien, souffle-t-il, j’espère que vous avez fait danser ma femme ?… Hein ! quelle valseuse ! une vraie sylphide.
Bien qu’il se sente les pieds encore endoloris par les trois écrasements successifs de Félicie, le graveur, qui re-prend sa gaieté, répond avec l’accent d’une admiration pro-digieuse :
— Ah ! mon cher, une sylphide, ce n’est pas assez dire… j’ai cru que je valsais avec un flocon de neige. Comment Mme Rocamir a-t-elle pu arriver à acquérir une pareille légè-reté ? À coup sûr, elle a dû s’exercer sur du fromage mou… avouez-le-moi.
Au lieu de donner le renseignement qu’on lui demande, l’ex-droguiste, un peu inquiet sur les suites de son absence, reprend aussitôt :
— Vous a-t-elle enfin parlé ? S’est-elle aperçue que j’avais quitté le salon.
— Si elle m’a parlé ? Oh ! oui, je vous en réponds !… c’était même un flux, une inondation, un déluge de paroles… bien excusable du reste… car elle m’a fait des confidences que j’hésite à vous répéter… elles vous rendraient trop fier.
— Oh ! il y a longtemps que je la sais folle de moi, pro-nonce tout modestement M. Rocamir du fond de son casque.
— Oui, folle est le vrai mot… Elle ne vit que pour vous, la malheureuse ! et il y aurait pitié de votre part à ne pas ain-si abuser de vos avantages.
– 173 –
— Alors pourquoi boude-t-elle ?
— Hélas ! elle ne boude pas, l’infortunée ; elle souffre. La jalousie la torture… « Le monstre est trop beau en Hen-ri IV ! Pour un rien, je crèverais les yeux à toutes les femmes !… » Telles ont été ses paroles textuelles.
Saisissant les deux mains de l’époux saugrenu, Clovis les presse en continuant d’une voix émue :
— Au nom du ciel, ne la soumettez pas une seconde fois à une pareille épreuve ! Vivez chez vous en Henri IV, mais ne vous laissez pas voir par d’autres femmes… Vous tuez votre épouse à ce jeu cruel !
L’ex-droguiste se laisse prendre à cette comédie, et il répond d’un ton fat :
— Vous ne me croirez pas, mais je voudrais être laid. Vous connaissez les femmes, n’est-ce pas ?
— Non, je vous l’ai déjà dit.
— Tant pis ! car vous sauriez que la jalousie d’une épouse est une bien affreuse torture… pour son mari. Il ne peut s’éloigner sans qu’on s’inquiète de lui… Soyez franc ; n’est-il pas vrai que, pendant mon absence, ma femme vous a demandé cent fois où j’étais ?
— Non. Elle n’a pu s’apercevoir de votre disparition.
— Pourquoi ?
— Ses larmes l’aveuglaient.
— Comment, sous les longs voiles qui la couvrent, avez-vous pu voir que Cydalise pleurait ? demande, avec étonne-ment l’homme à la trompe.
– 174 –
— Ses pleurs coulaient à flots.
Et, montrant du doigt une place du parquet où Bouchu, dans ses évolutions d’homme aviné, avait laissé tomber un verre de genièvre, Clovis ajoute :
— Tenez, nous causions à cet endroit que vous voyez encore humide de ses larmes… Ah ! vous pouvez vous ab-senter toute la nuit, les yeux noyés de votre épouse l’empêcheront de constater cette absence.
— Vraiment ! fait Rocamir. Alors je vais retourner près de Flore… Ma présence n’est pas indispensable ici, car j’ai si bien tout réglé à l’avance que cela doit marcher comme sur des roulettes. J’espère que Bouchu fait circuler les rafraîchis-sements à profusion.
— On ne voit que lui avec son plateau… Oh ! les dames se régalent avec un empressement qui ne laisse pas aux glaces le temps de fondre.
— Bon, je puis m’esquiver sans scrupule… Flore doit être revenue à son poste.
— Elle l’avait donc quitté ?
— Oui, quand je vous ai rejoint, elle venait d’être récla-mée par Mme Durieux qui l’attendait dans le petit parloir pour lui donner un ordre.
L’ex-droguiste s’échappe pendant que Clovis, dont ces dernières paroles ont rappelé l’attention sur la propriétaire, cherche des yeux si la belle veuve est revenue de sa confé-rence avec Flore. Il l’aperçoit, qui cause gaiement avec son danseur d’un nouveau quadrille.
– 175 –
— Il paraît, murmure-t-il, qu’avec ce cavalier-là, elle ne craint pas d’irriter la jalousie du mystérieux pauvre garçon… Hum ! hum ! j’ai l’idée que ce cavalier et le pauvre garçon peuvent bien être la même personne… Il faut que je les sur-veille.
Clovis n’a pas le temps de poursuivre bien loin son es-pionnage jaloux, car M. Gravoiseau se présente devant lui en disant :
— Je vois, monsieur Clovis, que vous n’êtes pas un dan-seur intrépide. Depuis mon arrivée, il me semble ne vous avoir encore reconnu que dans un seul quadrille… avec Mme Durieux, je crois ?
— C’est la vérité.
— J’ai même constaté que vous ne trouviez pas un plai-sir extrême à faire danser cette dame… Sauf quelques pa-roles échangées au début, vous avez été avec elle d’un mu-tisme bien peu galant.
Pour faire face au graveur, M. Gravoiseau a tourné le dos à la contredanse. Il ne peut donc voir Mme Durieux qui, au contraire, s’offre bien en vue à Clovis.
Depuis que son gérant a abordé le jeune homme, la pro-priétaire, tout à l’heure si gaie, est devenue sérieuse. Quand l’artiste tourne les yeux vers elle, son regard rencontre celui de la jolie femme qui s’attache tout inquiet sur les deux cau-seurs.
Cette anxiété, dont il ne comprend pas le motif, suffit pour rappeler au graveur ce que lui a prescrit Mme Durieux. En conséquence, secouant la tête d’un air mécontent, il ré-pond à M. Gravoiseau :
– 176 –
— Si je n’ai pas poursuivi mon dialogue avec la proprié-taire, c’est que les premières paroles, que vous avez préci-sément remarquées, m’ont retiré l’envie d’en dire plus long. Croiriez-vous que cette dame a débuté avec moi en trouvant fort singulier que je fisse des frais pour venir au bal quand je ne peux pas payer mon terme ? Avouez que c’était satisfaire bien mal à propos une envie de m’être désagréable.
Cela dit, le graveur a reporté instinctivement les yeux sur la jolie femme et, tout étonné du fait, il retrouve le regard de la propriétaire toujours fixé sur lui avec la même an-xieuse expression. C’est à croire qu’elle a peur de ce qui se dit entre l’artiste et Gravoiseau.
Curieux de savoir ce qui, derrière son dos, excite l’attention du graveur, le gérant fait un demi-tour sur lui-même pour examiner les quadrilles. Avant qu’il ait achevé le mouvement, Mme Durieux, comme si elle redoutait d’être surprise en flagrant délit de surveillance, tourne vivement la tête vers son cavalier. Quand la vue de Gravoiseau s’arrête sur elle, il l’aperçoit caquetant avec son danseur.
À ce brusque manège qui ne lui a pas échappé, un soup-çon vient à l’esprit de l’artiste, mais il s’empresse le repous-ser.
— Non, se dit-il, il n’est pas possible que cette canaille de gérant soit celui dont elle redoute d’éveiller la jalousie.
Le jeune homme achève à peine sa réflexion qu’une épouvantable détonation se fait entendre du côté de l’antichambre.
À ce fracas effrayant, l’orchestre suspend ses accords et les danseurs s’arrêtent. On se regarde avec une stupeur qui
– 177 – se change en épouvante quand un assistant, effrayé, a l’imprudence de s’écrier :
— C’est une explosion de gaz… il doit y avoir un com-mencement d’incendie.
À ces mots, la foule, prise de panique, se précipite vers la porte pour s’enfuir. Heureusement que la vérité sur la cause de cette détonation a été devinée par Clovis qui s’élance sur le seuil du salon et arrête les premiers fuyards en annonçant à pleine voix :
— Mesdames et messieurs, ne craignez rien… il n’y a ni explosion ni incendie… c’est simplement M. Rocamir qui vient d’éternuer.
Si rassurante que soit cette explication, elle ne parvient pas à calmer complétement les craintes, car, au milieu du si-lence qui suit les paroles de l’artiste, des gémissements étouffés arrivent de l’antichambre.
Pour rassurer pleinement l’assistance, il ne faut pas moins que l’apparition de Mlle Flore, qu’on voit entrer dans le salon en riant aux larmes.
La joyeuse soubrette cherche un instant des yeux quelqu’un dans les groupes, puis, apercevant Félicie qui se tient toujours raide sous son costume d’Énigme, elle se pré-cipite vers la fausse maîtresse de la maison et, autant que lui permet son rire, elle bégaye :
— Un serrurier ! madame Rocamir, il faut envoyer bien vite chercher un serrurier.
Clovis comprend que, si elle parle, Félicie va compro-mettre sa maîtresse absente. Il s’interpose vivement entre les deux bonnes en demandant tout empressé :
– 178 –
— Qu’est-il donc arrivé ?
Flore, autour de laquelle la foule se presse curieuse-ment, finit par modérer sa gaieté et peut enfin répondre :
— Apprenez que M. Rocamir a été pris d’un formidable éternuement…
— Nous n’avons plus à l’apprendre… ce n’est, ici, un secret pour personne, interrompt l’artiste.
— Oui, mais un éternuement qui lui a secoué la tête d’une telle force que, du coup, la visière de son casque s’est refermée.
— Après ?
— Or, cette ferraille est si bien rouillée dans tous ses joints que, malgré tous mes efforts, je n’ai pu parvenir à re-lever la visière… M. Rocamir est là-dedans qui geint et se désespère… il n’y a même pas moyen de lui retirer le casque dont il a forcé les agrafes en le mettant.
Malgré le respect dû au maître de la maison, sa cocasse infortune ramène dans la foule une gaieté dont Clovis se hâte de profiter pour sauver la situation compromise de Mme Rocamir, car on pourrait s’étonner de voir celle qu’on prend pour la dame de céans rester aussi froide devant l’aventure de son mari.
Le fait est que, sous ses voiles, la pauvre Félicie, qui ne sait que faire, est en train de murmurer :
— Je ne peux pourtant pas leur montrer mon nez… ma bourgeoise serait flambée.
– 179 –
C’est donc avec un véritable empressement qu’elle s’accroche au bras de Clovis quand il vient lui dire :
— Permettez, madame, que je vous suive près de votre époux, pour voir si je ne serai pas plus heureux que Flore à le délivrer de sa prison.
Et il entraîne Félicie qui murmure :
— Je vais en profiter pour aller mettre des savates… J’en ai assez des bottines de madame.
Avant de sortir, Clovis rencontre sur son passage le coif-feur Paul, dit Ernest.
— Puis-je vous être utile en quelque chose ? demande le mari de Zuléma.
— Oui, de la part de madame, allez dire à l’orchestre de reprendre la contredanse, répond le graveur.
Dans un couloir de dégagement, où les invités ne pénè-trent pas, le jeune homme souffle à Félicie :
— Filez où vous voudrez… vous finiriez par commettre une bévue qui éventerait la ruse… ne remettez plus les pieds dans le bal.
— Je sais bien dans quoi je vais les mettre, mes pieds ; soyez tranquille…
Puis elle regagne sa chambre en grognant :
— Je suis sûre que j’ai attrapé des cors pour le restant de mes jours.
Elle vient à peine de disparaître que Clovis, derrière lui, entend une voix qui demande :
– 180 –
— Où va-t-elle donc, madame Rocamir ?… Si elle cherche son mari, elle le trouvera dans le petit parloir où je l’ai enfermé.
C’est Flore qui vient de rejoindre le jeune homme qu’elle suivait à quelques pas.
— Elle va voir si, dans sa boîte à bijoux, elle n’a pas des tenailles… pour le casque, répond l’artiste sans arrêter sa marche vers l’antichambre.
Mais Flore lui prend le bras et l’empêche de sortir du couloir en lui disant vite et bas :
— Je ne trouverai pas un meilleur endroit pour remplir la commission que ma maîtresse m’a donnée pour vous.
— Hein ! fait le graveur qui devient immobile.
— Madame m’a chargée de vous dire que, comme vous avez été bien obéissant, vous aviez droit à une récompense.
— C’est vrai… elle me l’a promise.
— En conséquence, vous allez conter à M. Gravoiseau que vous vous ennuyez au bal et que vous montez chez vous pour vous coucher… Puis vous décamperez.
— Bon. Après… J’espère que la récompense ne consiste pas à m’envoyer coucher ?
— Attendez donc. Dans votre chambre, vous prendrez patience comme vous l’entendrez… jusqu’à quatre heures précises.
— Et alors ?
– 181 –
— Vous descendrez chez madame, qui vous invite à souper en tête-à-tête.
— Pas possible ! s’écrie Clovis, qui n’ose se fier à ce qu’il entend.
— Si vous n’y croyez pas, ne venez pas : c’est votre af-faire, reprend Flore en poussant l’artiste pour le faire partir du couloir.
En débouchant dans l’antichambre, la soubrette entraîne le jeune homme vers le petit parloir où redoublent les gémis-sements de l’ex-droguiste.
— Maintenant, ajoute-t-elle, allons délivrer le singe à trompe.
Aveuglé par la visière, dont les trous à demi bouchés ne lui permettent pas de voir, M. Rocamir, semblable à un han-neton, va d’une muraille à l’autre en se heurtant à tout.
Clovis s’approche et, prenant le bras du magot pour le faire rester en place, il cogne du doigt sur le casque en de-mandant :
— Est-ce que vous êtes toujours là-dedans, monsieur Rocamir ?
Au son de cette voix qu’il reconnaît, le droguiste pousse un cri de joie, puis d’un ton suppliant :
— Ah ! cher ami, dit-il, vous qui êtes artiste en tout, vous devez savoir ouvrir un casque… Faites-moi sortir.
— Vous y tenez donc sérieusement ?… À votre place, je resterais ainsi… Vous seriez l’homme au masque de fer du
– 182 – dix-neuvième siècle. Ce serait à la fois historique et original. Restez donc, monsieur Rocamir, croyez-moi, restez donc.
— Je mourrais de faim.
— Pas du tout… On vous nourrirait avec un chalumeau par un des trous de la visière… votre épouse serait heureuse et fière de vous donner cette preuve de dévouement.
— Est-ce que Cydalise connaît mon accident ?
— Quand on le lui a appris, elle s’est évanouie en s’écriant : Ciel ! je ne le reverrai plus !
— Mais j’ai demandé un serrurier.
— Je le sais… pour briser votre casque à coups de mar-teau, n’est-ce pas ?… c’est une bonne idée !
— Non, non, pas de coups de marteau ! hurle l’ex-droguiste désespéré.
— Pourquoi pas ? En frappant à tour de bras, je suis cer-tain qu’un serrurier vigoureux arriverait, en une centaine de coups, à faire voler le casque en éclats.
— Oui, mais je suis dedans.
— Tiens, c’est vrai… j’oubliais ce détail.
Tout en parlant, Clovis manie le casque et semble s’épuiser en vains efforts pour faire sortir les crochets de leurs gaines rouillées. En y mettant un peu de force, il lui se-rait facile de délivrer le bonhomme, mais il veut s’amuser de ses angoisses.
— Ouf ! fait-il, j’y renonce. Il faut en prendre votre parti, monsieur Rocamir.
– 183 –
— Il doit pourtant y avoir un moyen de me faire sortir de ce casque ? gémit le prisonnier.
— Oui, j’en connais un… mais vous hésiterez à l’employer.
— Non, parlez, parlez.
— J’ai entendu dire qu’en faisant cuire les homards, on les retire très facilement de leur carapace.
— Me faire cuire ! répète l’idiot d’une voix brisée par la terreur.
L’artiste juge le moment venu de le rendre enfin à la li-berté et il s’écrie :
— Ah ! il y a un secret ! attendez ! je crois l’avoir devi-né… Je vais peut-être vous arracher la tête, mais qui ne risque rien n’a rien.
Alors, pesant sur les agrafes qui finissent par céder, Clo-vis ouvre enfin la sorte de cravate de fer qui enserrait le cou du nabot.
En même temps que l’homme à la trompe sort de sa coque, une voix prononce doucement ces mots :
— Tu vois, beau capricieux, que tu aurais mieux fait de te mettre en Arlequin.
C’est Mme Rocamir qui, revenue de l’Opéra et rentrée chez elle par l’escalier de service, a promptement endossé le costume d’Énigme que lui a rendu Félicie en lui contant ce qui s’est passé. Voiles relevés, elle arrive pour assister à la délivrance de son mari.
– 184 –
À la vue de sa femme, le cher époux prend un air atten-dri, et d’un ton grave :
— Cydalise, dit-il, dans ce tombeau de fer où j’étais des-cendu tout vivant, mon plus atroce tourment était de penser que tu ne pourrais plus contempler mon visage… Tu en se-rais morte, pauvre âme aimante !
– 185 –