Aimé de son concierge

Eugène Chavette · Chapitre 3 sur 19

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Aimé de son concierge

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III

 

 

Comme il nous faut, avant d’engager l’action, présenter tous les personnages qui doivent y participer, nous allons parcourir de bas en haut la maison de la charmante veuve.

De chaque côté de la porte cochère se trouvait une vaste boutique.

Celle de droite était occupée par une maîtresse modiste. Aidée par trois ouvrières, elle fabriquait ces petits machins, larges tout au plus comme des cautères, que les femmes se posent en haut de la tête et qui, sur la facture à payer, s’intitulent : chapeaux.

Des lettres en cuivre, appliquées sur la vitre de la porte de la boutique, apprenaient aux passants que cette modiste s’appelait Mme Abricotine. Nous accepterons ladite dame pour mariée puisqu’elle prend cette qualité sur son enseigne, mais nous ferons remarquer que, dans le quartier, personne n’avait vu ni connu M. Abricotine. Quand on interrogeait la maîtresse modiste sur cet époux invisible, son sein se soule-vait oppressé, ses yeux se baissaient ; et d’une voix dolente elle répondait :

— Ne réveillez pas mon cœur !

Cette réponse ne signifiait rien, mais les voisins en avaient conclu que M. Abricotine devait être un de ces êtres pervers qui, au lieu de se contenter d’une seule rose, veulent dépouiller tout le rosier et qu’il avait abandonné son épouse pour aller courir les douces aventures.

 

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— Il paraît que M. Abricotine était un mari qui n’avait pas pour quatre sous de conduite, se disaient les commères qui, par leurs questions indiscrètes, avaient voulu « réveiller le cœur » de la modiste.

Eh bien, là, franchement, l’époux fugitif avait eu grand tort d’aller courir la pretantaine, car Mme Abricotine, malgré ses trente-cinq ans, était encore une proie fort agréable que devaient convoiter les amateurs qui préfèrent la plantureuse cuisine aux petits plats fins.

De l’œil, du cheveu, de la dent, de magnifiques épaules, de beaux bras, une superbe peau sous laquelle coulait un sang chaud qui rendait plus méritoire la fidélité qu’elle gar-dait à son époux disparu, voilà, en abrégé, les charmes de l’abandonnée qui, sauf un peu trop d’embonpoint, valait par-faitement qu’on fît : oh ! oh ! quand on l’examinait, à travers les vitres de son magasin, trônant, majestueuse, au milieu de ses ouvrières.

Du magasin dépendait une partie de l’entre-sol où Mme Abricotine avait son logement, sorte de temple sacré où n’entrait personne, pas même les ouvrières. On supposait que ce logement devait être tout orné de souvenirs qui rap-pelaient l’ingrat époux à la délaissée, et qu’elle ne voulait pas qu’un regard profane pût se poser sur ces reliques du passé.

Le fait était que le magasin une fois fermé, la modiste se retirait en son sanctuaire et y demeurait « seule avec sa dou-leur. » Inutile d’ajouter que ce logement, auquel on montait par l’arrière-boutique, avait aussi une entrée sur l’escalier de la maison.

 

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Sévère comme elle l’était pour elle-même, Abricotine exigeait des autres une conduite irréprochable. Aussi n’aurait-elle pas pris des ouvrières externes. Elle tenait à surveiller ses employées et les voulait avoir pensionnaires.

Logées et nourries, tel était le sort des trois ouvrières, fraîches créatures d’une vingtaine d’années, qui, tous les soirs, montaient se coucher dans les mansardes du cin-quième étage. C’était ce que la maîtresse, dormant à l’entre-sol, appelait les avoir sous son œil.

Au premier abord on pourrait voir un contre-sens dans cette conduite de la maîtresse modiste ; mais nous nous hâ-terons de dire qu’avec ces demoiselles montait aussi la bonne d’Abricotine, vieille servante de cinquante ans, es-pèce de duègne qui avait mission, d’une mansarde voisine qu’elle habitait, de veiller à ce que le sommeil des jeunes filles fût de la plus parfaite innocence.

Ce qui faisait, on le voit, que, l’heure du repos venue, Abricotine restait bravement, « seule avec sa douleur, » dans son logement du rez-de-chaussée. Il lui serait arrivé un acci-dent que son personnel n’aurait pu lui venir en aide.

C’était bien imprudent ! avouons-le.

Jadis, au lieu de trois, les ouvrières avaient été quatre, mais l’une d’elles avait quitté le magasin de modes pour passer dans l’autre boutique de la maison.

En tout bien, tout honneur, croyez-le.

Car elle avait légitimement couronné les feux du loca-taire de cette seconde boutique dont l’enseigne portait ces mots : PAUL, dit ERNEST, COIFFEUR.

 

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Depuis que Zuléma était devenue Mme Paul, dit Ernest, elle avait gardé d’excellentes relations avec son ex-patronne. Les deux boutiques voisinaient agréablement et, le di-manche, elles fusionnaient volontiers pour aller, à frais communs, faire une partie de campagne.

Paul, dit Ernest, était un grand homme tellement maigre qu’il n’avait pas de profil. Toutes les photographies qu’il avait fait tirer de son individu n’avaient pu arriver qu’à re-produire une queue de billard. Joignez à cela qu’il avait l’extrême bout du nez si rouge, oh ! mais si rouge qu’un jour, en omnibus, le conducteur lui avait crié : Eh ! là-bas, vous, au fond, éteignez donc votre cigare !

Empressons-nous d’ajouter à sa louange que c’était une noble ambition qui avait desséché le coiffeur. Il avait long-temps rêvé de s’illustrer par la découverte d’une pommade qui, tout à la fois, arrêtât la chute des cheveux et empêchât la carie des dents. Nous devons avouer qu’il n’avait pas en-core réussi en ses recherches. Elles n’avaient abouti qu’à le rendre complétement chauve, car, en homme courageux, il avait expérimenté sur lui-même les produits successifs de ses efforts laborieux et stériles.

Et non-seulement lui était chauve, mais son père, ses trois frères, une sœur, deux oncles et quatre cousins l’étaient aussi. Il avait obtenu de leur affection qu’ils prêtassent leur tête à ses essais, et il en était résulté qu’à eux douze ils n’avaient pu réunir assez de cheveux pour en faire une bague qu’ils avaient voulu offrir à Zuléma, quand elle devint Mme Paul, dit Ernest.

Le sort des chasseurs de découvertes est généralement d’arriver à mourir de faim. Le coiffeur était donc bien bas en finances quand il avait épousé Zuléma.

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Avec la jeune modiste, la fortune était entrée chez l’artiste capillaire.

Non pas que nous voulions dire qu’elle possédait des mille et des cents, oh ! non, car elle était fille d’un pauvre vi-gneron qui, du côté d’Argenteuil, cultivait une vigne dont le vin était si épouvantable qu’il fallait pour l’avaler se mettre à trois : un qui buvait pendant que les deux autres le tenaient fortement par les bras et les jambes.

On comprend donc que le produit d’une pareille vigne n’avait pu fournir une dot à Zuléma ; mais, à défaut d’argent, la mariée avait apporté deux idées lumineuses à son mari.

Combien de chercheurs, aveuglés par le but fixe qu’ils poursuivaient, ont passé, sans la voir, à côté d’une décou-verte autre que celle qu’ils visaient. Tel avait été le sort du coiffeur.

La première fois que Zuléma s’était trouvée en présence des douze membres de la famille de son époux, dont les têtes, pour la chevelure, rappelaient les œufs d’autruche, il avait bien fallu que l’inventeur malheureux lui parlât de ses tentatives inutiles à la recherche d’une pommade arrêtant la chute des cheveux.

— Est-tu bête ! avait dit Zuléma.

— Bête en quoi ?

— Puisque ton produit, au lieu de conserver les che-veux, les fait tomber…

— Oh ! oui… tomber dru et vite, je t’en réponds, regarde ma famille, soupira le mari.

— Alors profite donc de ta découverte.

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— Tu appelles ça une découverte, toi ! fit le coiffeur stu-péfait.

— Sans doute. Tu as trouvé une pâte épilatoire, grand bêta !

Paul, dit Ernest, fit un bond prodigieux de surprise en criant à pleins poumons :

— Sapristi ! tu as raison !… je n’y avais pas du tout pen-sé.

— Et juge un peu quelle réclame tu obtiendras rien qu’en faisant voir ta famille, appuya la jeune épouse.

Sans Zuléma, le coiffeur serait peut-être mort avant de se douter de sa découverte.

La recette étant infaillible, les écus arrivèrent au comp-toir grâce à un prospectus lancé qui portait en tête : Plus de femme à barbe !… et grâce aussi à l’exhibition de la famille chauve, visible en exposition publique, tous les jeudis, de sept à dix heures du soir, dans le magasin éclairé à la lu-mière électrique. Le public pouvait toucher les crânes.

Combien d’inventions aussi stupides ont été ainsi lan-cées et ont réussi dans cette crédule ville de Paris, qui s’intitule la Reine du monde.

Quant à la seconde idée de Zuléma, elle était aussi simple que la première. L’exécrable vin de son père ne pou-vant pas se vendre à raison de trois sous le litre, elle pensa qu’en le livrant au consommateur au prix de trente francs il aurait plus de chances d’être acheté. Pour arriver à ce résul-tat, elle le versa dans de tout petits flacons et le lança dans le commerce sous le nom d’Eau dentifrice. Et ce produit eut

 

– 43 – du succès… on le trouva même meilleur que toutes les plus fameuses recettes connues.

De sorte que Paul, dit Ernest, à l’heure où commence notre histoire, était en voie de faire fortune. Nous n’aurons plus rien à dire sur le coiffeur quand nous aurons ajouté qu’il était gascon dans toute l’acception mauvaise qu’on prête à ce mot pour désigner un vantard, hâbleur, faux brave et menteur. Il lui était toujours arrivé mille aventures extraor-dinaires qu’il racontait avec grand renfort de parole d’honneur pour en attester la vérité.

Zuléma était une appétissante boulotte, rieuse et insou-ciante, excepté quand elle regardait l’être vraiment par trop maigre qui lui servait de mari. Alors elle murmurait triste-ment :

— J’ai épousé une ficelle !

Maintenant que voici présentés les locataires des deux boutiques, nous entrerons dans la maison pour faire con-naissance avec ceux des autres habitants qui, n’ayant pas encore paru, ne tarderont pas à entrer en scène.

Montons l’escalier :

À l’entre-sol, portes des logements des boutiquiers. À droite, Mme Abricotine. À gauche, le ménage Paul, dit Ernest.

Au premier, appartement de Mme Durieux, servie par la gentille Flore et une cuisinière dont nous parlerons plus tard.

Au second, les époux Rocamir et leur bonne, la sèche Félicie.

Au troisième, M. Gravoiseau, l’homme à perruque sur le compte duquel Mlle Flore s’est si lestement prononcée.

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Sonnons pour rendre une visite à ce fondé de pouvoirs de la belle propriétaire.

C’est un domestique mâle qui vient nous ouvrir. Patouil-lard, c’est le nom de ce laquais à mine futée, nous annonce que son maître est absent.

Bien, nous repasserons à une autre heure. Pour le mo-ment, montons encore un étage.

Nous voici au quatrième, devant la porte de M. de Rochegris, cet officier de carabiniers qui joue si intré-pidement de la petite flûte.

D’où vient sa passion exagérée pour cet instrument ?

C’est ce que nous allons expliquer.

En disant que M. de Rochegris est officier de carabi-niers, nous pensons complétement inutile d’annoncer qu’il est un gaillard superbe, haut de près de six pieds et taillé en force.

Ce militaire, qui porte le petit nom d’Anatole, est à la fois un bel homme et un beau garçon. Il possède une paire d’yeux noirs qui doivent, quand ils se font doux, avoir une éloquence très-persuasive et appeler agréablement sur lui l’attention du beau sexe. Joignez à cela un joli pied, une main fine et une moustache troussée de la plus galante fa-çon.

Le lieutenant compte ses vingt-six ans. Il est brave, bon soldat, joyeux compagnon, excellent ami, fort bien élevé et, de plus, il jouit d’une fortune assez rondelette. Aussi large-ment doté sous tous les rapports, M. de Rochegris semble être appelé à faire rapidement son chemin. Malheureuse-ment pour lui, il est à craindre que son avancement soit en-

– 45 – travé par sa propre faute, car il est atteint de ce que nous appellerons une infirmité… attendu que nous n’avons pas le courage de nommer cela un défaut.

Il aime les femmes jusqu’à la plus complète exagéra-tion !!!

La nature, en lui octroyant une sensibilité extrême de cœur, a omis de lui accorder la fidélité. De cet oubli malheu-reux, il résulte que rien n’arrête le pauvre Anatole sur la pente des amours qu’il descend avec une rapidité que ne peuvent ralentir toutes les jupes auxquelles il se raccroche dans sa chute.

On comprend qu’un homme ainsi entraîné n’a pas le temps ni la réflexion de se demander si telle ou telle jupe ne contient pas en ses plis des aventures bruyantes. Il est donc arrivé, dans la ville où son régiment tient garnison, que le galant officier a récolté cinq duels, qu’il a soulevé une tem-pête de cris poussés, soit par des maris trompés, soit par des femmes abandonnées et que, s’il n’avait quitté la place, trois procès fort scandaleux allaient jeter le nom d’Anatole de Rochegris à tous les échos de la ville.

Furieux de ces duels, assourdi par les plaintes, inquiété par les futurs procès, le colonel du régiment avait cru, pour ramener le calme dans les ménages de la ville, devoir faire disparaître celui qui était un brandon de discorde et il avait imposé un congé forcé à son trop séducteur officier.

S’il est des infirmités qui se guérissent ou s’atténuent par le changement d’air, celle dont souffrait Anatole n’est pas du nombre. Son affection de cœur trop sensible empira donc à Paris où, vingt fois plus nombreuses que dans une petite ville de province, les tentations l’empêchaient de

 

– 46 – suivre un traitement sévère. C’était un gourmand que, pour le punir, on avait enfermé dans la chambre aux confitures.

Bien qu’on n’eût pas prononcé contre lui cette peine disciplinaire qui met un officier en retrait d’emploi, M. de Rochegris avait compris que cette punition l’attendait s’il faisait, à nouveau, parler trop bruyamment de lui. Son appétit du beau sexe n’avait pas diminué, mais il contenta sa voracité d’une façon moins ostensible.

Le hasard avait merveilleusement servi ses projets de réforme apparente en le conduisant dans la maison de la rue du Helder où, après en avoir acheté en bloc le mobilier, il s’était installé dans l’appartement d’un caissier qui, à propos d’un trou dans sa caisse, était allé précipitamment prendre les eaux en Belgique.

Quand, tout à l’heure, nous parlions d’un gourmand en-fermé dans la chambre aux confitures, nous ne pouvions pas mieux dire. La propriété de Mme Durieux était un véritable endroit à friandises pour le glouton lieutenant. Il n’était pas entré depuis trois jours dans l’immeuble qu’il avait déjà fait l’inventaire de ce que le personnel féminin de la maison of-frait de ressources à l’apaisement de son cœur sensible.

Aussi, en comptant sur ses doigts, avait-il murmuré avec une certaine satisfaction :

— Six, sept, huit… toutes jolies… Espérons que cette charmante provision me suffira.

Et, dès le lendemain, le malade commença ce qu’il nommait sa cure à domicile.

Comment l’amoureux carabinier s’y prit-il ? Nous ne nous attarderons pas à le raconter. On n’est pas bel homme

 

– 47 – pour n’exciter seulement que l’admiration des bâtons de chaise. Remarquer Anatole, c’était faire preuve de bon goût, et le lieutenant était trop poli pour se fâcher de cette appré-ciation de sa personne que faisait le beau sexe.

Bref, il arriva, en très peu de temps, que de douces bre-bis accoururent émues au premier appel de leur berger jouant de la flûte.

Chacune eut son air qui l’attirait du point de la maison où elle résidait. Disons aussi que chacune crut être l’unique fervente du pèlerinage que lui faisait faire le son de la flûte et que, à part l’air qui la convoquait, les autres airs n’avaient d’autre but que d’entourer celui qui lui remuait doucement le cœur dès sa première note.

Seule, la jalouse Flore avait fini par se douter que ce ré-pertoire d’airs variés pouvait bien être toute une série d’invitations à la valse qui comportait plusieurs danseuses.

Ceci posé, on peut se faire une idée de la vigueur que M. de Rochegris avait déployée en administrant son coup de pied au bas du dos de Gringoire quand il était venu lui en-joindre d’avoir à cesser de jouer de la flûte. Le malencon-treux concierge ignorait combien cet exercice musical était hygiénique pour son locataire.

En arrivant à Paris, Anatole avait amené avec lui son ancien brosseur, un grand diable de carabinier qui, ayant fini son congé, n’avait pas demandé mieux que de s’attacher au service du lieutenant.

Habitué de longue date aux faits et gestes de M. de Rochegris, l’ancien soldat trouvait tout simple l’appétit extraordinaire de beau sexe qui tourmentait si fort son maître.

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— Il mange à sa faim, se disait-il.

Seulement Bouchu – ainsi s’appelait le garçon – se sou-ciait fort peu de savoir les noms et qualités des visiteuses qui se succédaient, et quand il en parlait, car il avait droit de cri-tique, il ne les désignait que par l’air qui les faisait accourir.

Suivant que l’une lui plaisait ou lui était antipathique, Bouchu guidait les fantaisies musicales du lieutenant et, bien souvent, il arrivait que telle ou telle, qui était au goût du brosseur, obtenait d’Anatole un tour de faveur.

— Si je jouais « Fille du ciel… » qu’en dis-tu ? demandait le lieutenant.

— Euh ! euh ! Fille du ciel est bien langoureuse. Vous avez un peu de champagne dans la tête, il vous faut du gai, du pétillant… À votre place, je soufflerais : Viens dans ma nacelle, conseillait Bouchu dont la soubrette Flore était la préférée.

Un dialogue de ce genre avait suivi le départ de Mme Rocamir, qui, prévenue par le formidable éternuement de son mari dans l’escalier, venait de s’enfuir pour rejoindre l’homme du Midi qu’elle ne pouvait pas comprendre.

Après avoir résisté durant quinze jours aux charmes de la petite flûte, Mme Rocamir avait débuté sur l’air de la fa-rouche tigresse. Aussi Anatole tenait-il à avoir l’avis de Bou-chu sur la nouvelle engagée que comptait sa troupe.

Quand il coupait l’air de sa main tout en prononçant un sonore : « Bon pour la cavalerie, » c’était une preuve que la recrue plaisait au brosseur. Mais quand il tordait sa mous-tache en disant : « Bon pour l’infanterie, » M. de Rochegris

 

– 49 – savait que la nouvelle conquête n’avait pas obtenu la sanc-tion de Bouchu.

— Qu’en dis-tu ? demanda donc Anatole après la re-traite de Mme Rocamir.

— Bon pour l’infanterie, articula sèchement le brosseur.

— Ah bah ! Est-ce que tu ne la trouves pas jolie ?

— Si… mais trop pincée en manières… À son âge elle joue l’enfant de six ans qui entre chez le dentiste, je n’aime pas cette comédie-là.

— Songe donc que c’est la première fois qu’elle quitte le bras de son mari.

— Ouiche ! la première fois !… en commençant par le bas de la liste, appuya ironiquement le sceptique soldat.

— Tu es sévère.

— Possible, mais je déteste les trop sucrées. On ne va pas chez le meunier sans s’attendre à ce qu’il vous offrira de la farine. Elle fait trop son conscrit, votre farouche tigresse.

— Peut-être que la seconde fois…

— Soit ! mais il ne faudra pas trop abuser de cet air-là, interrompit sévèrement Bouchu.

— Donc, tu la condamnes ?

— Pas positivement… mais, entre nous, ce n’était pas la peine, pendant quinze jours, de ronger votre os de côtelette.

Car telle était la manière dont Bouchu dépeignait l’action de jouer de la flûte.

 

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Ainsi que son brosseur, Anatole n’avait-il pas bien ap-précié Mme Rocamir ? On serait tenté de le croire, car, comme si des années avaient passé sur le souvenir de cette conquête qui n’avait pourtant qu’une heure de date, le lieu-tenant demanda :

— Veux-tu que je te joue un autre air ?

— Déjà !!! fit Bouchu.

— Puisque tu n’aimes pas : Ma farouche tigresse.

— Je lui préfère Viens dans ma nacelle. Est-ce celui-là qui vous tente ?

— Non, un autre.

Le brosseur savait juste où il fallait s’arrêter dans son opposition aux caprices de son lieutenant.

— Va pour un autre air, dit-il. Allons, rongez votre os de côtelette.

Anatole emboucha son instrument.

— Tiens ! fit Bouchu étonné.

— Quoi donc ? demanda Anatole, s’arrêtant à cette ex-clamation arrachée par les premières notes.

— Mais je ne le connais pas !

— Non, car c’est un air nouveau.

— Et vous l’appelez ?

— La mer est belle.

— Diable ! Et vous croyez que ce nouvel air est d’un ef-fet heureux ?

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— Tu vas voir.

— Alors rongez votre os, dit Bouchu impatient de con-naître le résultat de cet air qu’il allait entendre pour la pre-mière fois.

Et, tout en écoutant, il se demandait :

— Est-ce que c’est la propriétaire qu’il est parvenu à at-tendrir ?

M. de Rochegris avait joué bien lentement son air. Quand il l’eut achevé, il posa sa flûte en disant :

— Là, maintenant attendons.

— Êtes-vous bien sûr que la personne en question n’a pas du coton dans les oreilles ? reprit moqueusement le brosseur après quelques minutes d’attente.

Le dernier mot de sa plaisanterie était à peine prononcé que la sonnette de la porte d’entrée tintait d’un son bien dis-cret.

— Va ouvrir, commanda le lieutenant.

L’antichambre était fort sombre. Quand Bouchu eut ou-vert la porte à celle qui sonnait, il sentit dans l’obscurité une main tremblante se poser sur son bras en même temps qu’une voix émue disait :

— Faut-il vous aimer, Anatole, pour être aussi impru-dente !… En plein jour !… Heureusement que mes ouvrières me croient dans mon logement « enfermée seule avec ma douleur. »

— Adressez-vous au lieutenant, la porte en face ; moi je n’en tiens pas, dit tranquillement Bouchu en guidant la ver-

– 52 – tueuse modiste, Mme Abricotine, vers le salon où l’attendait M. de Rochegris.

Dans cette pièce bien éclairée, le brosseur put voir la vi-siteuse qu’il venait d’introduire. Aussi quand Anatole, en al-lant à la rencontre d’Abricotine, interrogea du regard le sol-dat pour savoir son avis sur l’arrivante, Bouchu, derrière la modiste, coupa l’air de sa main, et ses lèvres qui s’agitèrent muettes parurent prononcer ces mots d’éloge :

— Bon pour la cavalerie !

 

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