Aimé de son concierge
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XVIII
Le personnage qui porte le nom de Maugrain est un pe-tit monsieur sec, à cheveux blancs, qui a dépassé la soixan-taine. Malgré l’âge, il est des plus ingambes et l’on voit faci-lement que la vieillesse qui commence aura fort à faire avant d’abattre ce vigoureux et alerte bonhomme. Sa figure est bonace, sa bouche souriante, mais il a des yeux qui, quand ils vous regardent, vous fouillent, comme on dit trivialement, jusqu’au fin fond du ventre.
D’un regard rapide il a, dès le seuil de la porte, examiné tous les assistants. Ce coup d’œil n’avait sans doute d’autre but que de chercher Mme Durieux, car, aussitôt il s’avance, d’un pas léger, vers la propriétaire devant laquelle il s’incline en disant de façon à être entendu par tout le monde :
— L’aimable société ici présente dût-elle m’accuser d’égoïsme en me voyant vous accaparer, j’aurai l’honneur, dans la soirée, de réclamer de vous, madame, quelques mi-nutes d’un entretien particulier… car en venant ici comme invité, je m’y présente aussi un peu en qualité d’ambassadeur.
Pendant que Mme Durieux, à cette demande d’audience, répond par un salut en guise d’acquiescement, Gravoiseau, qui s’est toujours tenu près de Clovis, lui souffle d’un ton rassuré :
— Flore vous avait dit vrai. Ce M. Maugrain vient solli-citer pour son fils la main de notre propriétaire.
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Pour ne pas exciter de jalousie, Célestine, bien que l’artiste ne le lui ait pas demandé, n’a excepté nul locataire de son invitation. Après M. Maugrain, sont arrivés Paul dit Ernest et sa frémillante Zuléma, bientôt suivis de l’imposante Abricotine, accompagnée de ses trois ouvrières. Comme une patrouille, dont la sévère modiste serait le capo-ral, ces cinq femmes rôdent autour du beau lieutenant. Cha-cune voudrait lui dire son mot ou en recueillir un regard. Soit que M. Anatole de Rochegris ait passé l’éponge sur l’ardoise de la reconnaissance, soit qu’il évite de donner prise aux re-proches de Mme Rocamir qui, de l’angle de la cheminée où elle est assise, le couve d’un œil jaloux et vigilant, il feint de ne pas remarquer l’essaim de beautés qui bourdonnent au-tour de lui et, retiré dans un coin du salon, il est tout à sa conversation avec Clovis.
— Êtes-vous certain qu’elle fera ce que vous lui avez demandé ? lui demande l’artiste à voix basse.
— Elle le fera de point en point.
— Sans rire ?
— Avec le plus grand sérieux. Le tout est d’amener son mari à nous servir involontairement de compère.
— Rien de plus facile. Je m’en charge, affirme le gra-veur, qui attire M. de Rochegris vers le groupe formé devant la cheminée par le coiffeur, l’ex-droguiste et M. Maugrain.
De son côté, ne conservant plus la moindre méfiance sur cet invité qu’il rencontre pour la première fois chez la pro-priétaire, Gravoiseau, après quelques mots échangés avec Abricotine et Zuléma, s’est rapproché de M. Maugrain le-quel, avec une politesse résignée, écoute les divagations de Rocamir qui s’est emparé de la conversation.
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L’homme à la trompe cause commerce, et probablement que M. Maugrain lui a dit avoir gagné sa fortune dans les suifs, car il secoue la tête d’un air approbateur en disant :
— Les suifs ! bonne partie, les suifs ! on fait son beurre avec les suifs… moins, pourtant qu’avec les drogues. Ah ! monsieur, si vous connaissiez les drogues ! c’est de l’or en barre.
Ainsi parlant, l’époux de Cydalise se dresse, tout fier, sur la pointe des pieds, puis se laisse retomber sur ses talons en ajoutant d’une voix solennelle :
— Voilà ce que j’appelle un commerce !
— Oui, mais vous, monsieur Rocamir, vous êtes une in-telligence d’élite, prononce sérieusement Clovis. Vous auriez réussi dans tout ce qu’il vous aurait plu de tenter. Ambas-sade, cuisine, géométrie, gants de Suède, astronomie, direc-tion des aérostats ou ferblanterie, tout aurait été un filon d’or pour vous, quelque branche qu’il vous eût convenu d’exploiter.
— Oh ! vous me flattez ! minaude le droguiste, rouge de satisfaction.
— Ne soyez pas modeste, car c’est vous calomnier vous-même, appuie le graveur. Vous ne sauriez nier l’intelligence suprême qui rayonne en votre regard magné-tique… car vous n’allez pas oser soutenir que vous ne pos-sédez pas un regard magnétique… Je m’étonne même que vous n’en ayez pas profité pour lever les derniers voiles qui cachent les secrets de la science.
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— Quoi ! vous supposez que je saurais magnétiser ? s’écrie Rocamir. Sur mon honneur ! je n’ai jamais pensé à essayer.
— Alors vous êtes bien coupable d’avoir ainsi laissé dormir inutile tout votre puissant fluide !… Permettez-moi ce sévère reproche. Quand la nature vous a octroyé un pareil don, ne pas l’employer, c’est plus qu’une faute, c’est un crime.
— Vrai ! j’ai été criminel sans m’en douter, confesse naïvement le grotesque.
— N’avez-vous donc jamais vu personne fermer les yeux devant votre regard ?
— Si, ma femme, par exemple… le soir, en tête-à-tête, au coin du feu… mais j’ai cru à un simple besoin de dormir.
— C’était l’influence du magnétisme… Tenez, en ce moment, il est certain que, si vous le vouliez, tant éveillée que soit Mme Rocamir, vous la plongeriez dans le sommeil magnétique avec quelques légères passes.
— Mais je ne sais pas quels sont les gestes à faire pour lancer le fluide, avance l’idiot qui a fini par se laisser con-vaincre.
— Oh ! ces gestes sont bien simples. Vous commencez, dans la direction de votre sujet, par jeter vos bras en avant comme si vous vouliez repousser un éléphant qui se serait assis sur votre estomac.
— Bien. Après ? s’informe le droguiste attentif.
— Puis vous secouez vivement les mains en homme qui aurait chaque doigt pincé par un homard.
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— Ensuite ?
— Alors, avec cette volonté mâle et énergique… que vous avez déployée dans la droguerie… vous commandez à votre sujet de dormir.
— Et il s’endort ?
— Oui, sous l’influence de l’irrésistible fluide magné-tique que vous possédez à si forte dose.
En voyant l’artiste se moquer de son homme, Gravoi-seau, à grande peine, retient son sourire jusqu’à la fin de la scène. Se faisant alors le compère de Clovis, il demande d’une voix curieuse :
— Pourquoi, monsieur Rocamir, ne tenteriez-vous pas votre première expérience devant nous ?
— Oui, oui, tentez, tentez, s’écrient en chœur la coif-feuse et les modistes.
— Dame ! je le veux bien, moi… mais sur qui ? répond le crétin.
Et, se tournant vers sa femme :
— Consens-tu, Cydalise, à me servir de sujet ?
— Si cela peut te faire plaisir, mon cher Oscar, s’empresse complaisamment de dire l’épouse.
Puis elle se pelotonne sur sa chauffeuse en ajoutant avec une gaieté moqueuse :
— Je doute que tu arrives à m’endormir, car je te pré-viens que je suis fermement résolue à résister au fluide ma-gnétique.
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M. Rocamir s’éloigne de trois pas du siège de sa femme, avance le pied droit et se campe le corps sur la jambe gauche en une attitude si cocasse que Gravoiseau, pour ne pas lui éclater de rire au nez, se retourne en se disant :
— Nous allons bien nous amuser !
Toute la société s’est aussitôt rangée en un cercle au mi-lieu duquel se trouvent le magnétiseur et sa somnambule.
— Suis-je assez bien posé ? demande l’ex-droguiste au graveur.
— Parfaitement. Beau et gracieux tout à la fois.
— Il faut que vous ayez l’obligeance de me rappeler les gestes nécessaires… Je les exécuterai au fur et à mesure.
— Soit ! dit Clovis. Attention ! Y êtes-vous ?
— Oui, répond l’imbécile tout ému.
— Une, deux, trois, repoussez l’éléphant… Très-bien !… À présent, secouez les homards… Bon !… Envoyez le fluide.
— Pfuiii ! fait Rocamir à perte d’haleine, en ouvrant des yeux démesurés.
Nous croyons inutile d’insister sur la pinte de bon sang que, durant la scène, se fait Gravoiseau qui, le dos toujours tourné, étouffe ses rires en son mouchoir. Par malheur, son hilarité cesse brusquement, car, tout à coup, il entend Ro-camir s’écrier d’une voix qui éclate du plus énorme étonne-ment :
— Tiens ! elle dort !
Et tous les invités répètent :
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— Elle dort !
En une seconde, le gérant a fait volte-face et, stupéfait, il voit Cydalise immobile et la tête renversée sur le dossier de son siège.
— On continue à faire encore poser ce dindon, pense-t-il, persuadé qu’on prolonge la plaisanterie.
Le droguiste est tout ahuri de sa réussite et, contem-plant sa femme d’un regard hébété, il répète :
— Ah ! je ne croyais pas posséder un tel fluide… C’est pourtant vrai qu’elle dort !
— Si vous en doutez, interrogez-la, propose Clovis.
— Oui, oui, interrogez-la, reprennent les modistes.
M. Rocamir se fait une conque de ses deux mains et souffle à l’oreille du graveur :
— J’ai bien envie de lui demander si ce sera un garçon ou une fille ?
— Y pensez-vous ! devant tout ce monde ! Ce sont trop des détails de vie privée.
— Alors quelles questions dois-je lui poser ?
L’artiste n’a pas le temps de lui répondre, car Gravoi-seau, qui s’imagine assister à une comédie dont tous les in-cidents ont été réglés d’avance, croit la rendre encore plus plaisante en la désorganisant et s’écrie :
— Non, il ne faut pas qu’on puisse supposer une conni-vence entre M. et Mme Rocamir qui seraient convenus des
– 395 – demandes et des réponses. Les questions doivent être po-sées par une tierce personne.
Ce disant, il promène sur la société son regard qui s’arrête sur M. Maugrain.
— Tenez, ajoute-t-il, voici monsieur qui n’est pas de la maison et qu’on ne peut accuser d’être un compère… Que ce soit donc lui qui dirige l’interrogatoire que M. Rocamir transmettra ensuite à l’endormie.
Bien convaincu qu’il a embrouillé les cartes, le gérant s’installe sur un fauteuil en se disant :
— Voyons comment ces farceurs-là vont s’en tirer, maintenant que je leur ai mis un bâton dans les roues.
Tout content qu’il est de lui-même, Gravoiseau n’a pas remarqué le coup d’œil échangé entre M. de Rochegris et le graveur, quand il a proposé le nouveau venu pour interroga-teur.
— On aurait fait la leçon à ce coquin qu’il ne se serait pas mieux conduit, pense Clovis.
M. Maugrain se prête complaisamment au rôle qui lui est assigné et, s’approchant de Rocamir, il lui dit en sou-riant :
— Veuillez prier madame de bien examiner les per-sonnes de la société.
— Tu entends ? bobonne… examine, ma chérie, exa-mine, commande le mari.
— J’examine, répond la somnambule qui conserve son immobilité.
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— Bien, continue M. Maugrain. Dites-nous alors ce que vous voyez ?
Au milieu du profond silence des assistants, Mme Rocamir semble faire des efforts pénibles pour décou-vrir ce qu’on lui ordonne de chercher.
— Secouez lui encore des homards, non, je veux dire du fluide ; elle n’est pas assez lucide, souffle Clovis au dro-guiste, qui aussitôt gesticule de plus belle en faisant tou-jours : Pfuii ! pfuii !
Cydalise tressaille en recevant cette nouvelle averse de fluide et prononce d’un ton bref :
— Je vois.
— Dites-nous ce que vous voyez, répète M. Maugrain.
La somnambule hésite un peu, puis elle répond lente-ment :
— Je vois un voleur et un volé.
Ces mots font soudainement courir un frisson dans le dos de Gravoiseau, qui sent une inquiétude sourde s’emparer de lui. Il n’a pas cessé d’être convaincu qu’il as-siste à une scène préméditée, mais il la trouve bien moins plaisante que tout à l’heure.
Il se lève sans bruit du fauteuil sur lequel il se carrait et, malgré lui, son regard se tourne vers la porte, comme si la pensée prudente de fuir venait d’éclore en son esprit. Puis, se disant qu’il a peut-être tort de s’alarmer si vite, il se rap-proche du cercle, mais sans s’y mêler, afin de se garder la re-traite toujours facile.
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Il est inutile d’appuyer sur l’étonnement que la réponse de la somnambule a excité parmi les assistants. Nul n’a fait attention au gérant, sauf Mme Durieux. Prévenue qu’un vilain tour a été ménagé au sacripant, les yeux de Célestine, en en-tendant la révélation de Mme Rocamir, se sont involontaire-ment portés sur Gravoiseau. Ce rapide coup d’œil, qu’il sur-prend, augmente les craintes du mauvais drôle, qui se de-mande en frissonnant à nouveau :
— Suis-je tombé dans un traquenard ?
Au lieu de partager la surprise générale, M. Maugrain a reçu en riant l’étrange réponse de Cydalise endormie.
— Oh ! oh ! fait-il en plaisantant, un voleur et un volé ! voilà de bien gros mots. Je suis certain que, s’il vous fallait la préciser, votre accusation se réduirait à néant… Voyons, donnez-nous des détails.
— Le misérable dont il s’agit s’est emparé d’une fortune importante.
À cette seconde phrase, Gravoiseau devient vert de peur et ses jambes flageolent sous lui.
— C’est moi qu’on met sur le gril, pense-t-il en reculant de deux pas vers la porte.
Néanmoins il s’arrête pour écouter encore M. Maugrain qui demande :
— Et, jusqu’à ce jour, le voleur en question a joui de l’impunité ?
— Oui.
— Dites-nous s’il doit en être toujours ainsi ?
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Le gérant s’est encore rapproché de la sortie ; mais, avant de s’éclipser, il veut entendre ce que va répondre la somnambule.
— Pourquoi fuirais-je si nul danger ne me menace pour le moment ? se demande-t-il.
C’est dans une angoisse affreuse qu’il attend les paroles de Mme Rocamir. Celle-ci, après un court silence, articule d’une voix claire :
— Avant une heure, cet homme sera dans les mains de la justice.
Gravoiseau ne tient pas à en écouter plus long, et, la ter-reur l’empêchant de réfléchir que sa disparition doit l’accuser, il s’esquive du salon.
À peine la porte s’est-elle refermée sur le fugitif qu’un bruyant éclat de rire est poussé par M. de Rochegris.
— Le tour est fait ! s’écrie-t-il.
À cette exclamation la somnambule ouvre subitement les yeux et se redresse sur son siège en disant :
— Ouf ! il était temps ! je commençais à gagner un torti-colis.
Si ceux des invités, qui n’étaient pas dans la confidence, avaient d’abord été vivement impressionnés par la séance de magnétisme, ils le sont encore plus par ce brusque change-ment de scène.
— Ce n’était donc pas sérieux ? se demandent-ils en se regardant tout ahuris.
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Mais le plus étonné de tous est sans contredit l’ex-droguiste qui s’élance vers sa femme en criant :
— Comment ! tu ne dormais pas ? Mais alors, qu’as-tu donc fait de mon fluide ?
De son côté, Mme Durieux, que Clovis avait refusé d’instruire à l’avance, interroge l’artiste sur ce qui vient de se passer.
— Dans quel but a-t-on joué cette comédie ?
— C’est M. Maugrain qui l’a voulu ainsi.
— Et quel est ce M. Maugrain que vous m’avez deman-dé de recevoir ?
— Un vieux et fort habile agent de police qu’on a mis à ma disposition.
— Pourquoi donc alors a-t-il laissé fuir Gravoiseau ?
— Oh ! soyez tranquille… il ne s’envolera pas bien loin. Attendez la suite, ce n’est pas fini… Gringoire a fermé sa porte cochère et tous les domestiques veillent sur l’escalier avec la consigne de ne pas laisser filer notre homme.
Comme l’artiste achève son explication, la porte du sa-lon se rouvre. On voit apparaître le brosseur Bouchu, tenant au collet Gravoiseau qu’il pousse devant lui en annonçant :
— Je vous ramène votre lapin.
Bien qu’il tremble de tous ses membres, le gérant tente de payer d’audace et grince d’un ton furieux :
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— Voudra-t-on bien m’expliquer le motif du mauvais traitement dont je viens d’être victime de la part de ce gou-jat ?
M. Maugrain, toujours riant, salue Gravoiseau, devant lequel il est venu se placer, et répond d’une voix gogue-narde :
— Mais, sans doute, cher monsieur ; on vous expliquera tout ce qui pourra vous être agréable de savoir… seulement, il vous faut, avant, nous dire pourquoi, quand on a parlé ici d’un voleur qui devait être arrêté, vous avez jugé bon de vous enfuir.
— Je me sentais un peu souffrant et je suis parti, à l’anglaise, pour m’aller mettre au lit.
— De quoi ? Quand je vous ai pigé au vol par un aileron, vous descendiez l’escalier, interrompt Bouchu, qui a sur le cœur l’épithète de goujat que lui a octroyée son prisonnier.
Sans persister davantage dans son dire, Gravoiseau re-double d’effronterie et gronde d’un ton menaçant :
— Je me plaindrai à la police de la brutalité de ce butor.
Nouveau salut de M. Maugrain qui reprend :
— Vous ne pouvez pas mieux vous adresser qu’à moi pour faire votre plainte… J’appartiens au service de la sûre-té.
— Vous ! bégaye le gérant dont toute l’impudence tombe aussitôt à plat.
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— Moi-même, oui, cher monsieur, et permettez-moi de me féliciter d’avoir fait votre connaissance, car je vous cher-chais pour implorer de vous un renseignement.
Un renseignement ? répète Gravoiseau étranglé par l’épouvante.
— Oui, à propos de certaine lettre que je vais avoir l’honneur de vous montrer.
Et, de son portefeuille, l’agent tire la fameuse contre-lettre qu’il montre à l’escroc en lui demandant :
— Connaissez-vous ce papier ?
Le gérant, à court d’audace, n’ose nier et fait de la tête un signe affirmatif.
— Cette pièce nous a été remise par M. de Frontac fils, continue l’agent. Le peu qu’il nous avait dit à ce sujet a don-né à M. le préfet de police le désir d’en savoir plus long et il a fait faire une enquête. Il est bien vrai que M. de Frontac père, pris à soixante ans d’une passion amoureuse à laquelle il se sentait incapable de résister, a voulu protéger contre sa propre faiblesse l’avenir de son fils et qu’il a fait à un sieur Cochonet, par l’entremise de deux personnages dont il igno-rait l’improbité, la vente fictive de ses biens. Or, M. de Frontac étant mort d’apoplexie avant que son mariage fût conclu, n’avait pas eu le temps d’avertir son fils, étudiant à Poitiers, des dispositions prises dans son intérêt… Qu’en est-il résulté ? Les deux escrocs ont alors résolu de s’emparer d’une contre-lettre délivrée par le sieur Cochonet, le faux acquéreur. Cette contre-lettre avait été déposée entre les mains d’un honnête homme du nom de Mortier qui, à cette époque, se sentant bien malade, s’inquiétait doulou-reusement du sort de sa fille qu’il allait laisser sans fortune
– 402 – ni protecteur. Un de nos deux coquins se dévoua, c’est-à-dire, qu’il fit tant que M. Mortier, qui se voyait mourir et avait hâte de donner un défenseur à son enfant, eut l’imprudence, malgré la résistance de la jeune fille, d’en faire son gendre. Quand, peu de temps après, Mortier mourut, il ignorait encore le trépas subit de M. de Frontac père. Le tour était fait, car, dans les papiers de son beau-père défunt, le fripon trouva la contre-lettre et la porta à son complice. Les deux voleurs avaient gardé la procuration que leur avait si-gnée le sieur Cochonet quand ils avaient traité, pour lui, de la fausse acquisition des biens à laquelle il avait consenti à prêter son nom. À l’aide de cette procuration, les deux misé-rables vendirent toutes les propriétés inscrites au nom de Cochonet auquel ils firent croire que M. de Frontac père, ayant épousé véritablement sa drôlesse, s’était fait dépouil-ler par elle, après avoir repris la contre-lettre au dépositaire de cette fortune, qu’il avait voulu conserver à son fils. Ce fils se serait donc trouvé à jamais dépouillé si, par bonheur, un des gredins n’avait eu la bêtise, dans le but de faire chanter son complice, de garder cette contre-lettre qu’une heureuse chance a ramenée dans les mains de M. de Frontac fils qui, tout aussitôt, est venu l’apporter à M. le préfet de police.
Durant ce long récit de l’agent, le pauvre Rocamir a éprouvé un petit soubresaut nerveux toutes les fois que le nom de Cochonet a été prononcé.
Quant à Gravoiseau, il a peu à peu retrouvé son aplomb et, dès que l’agent de police a fini de parler, il se redresse d’un air superbe en s’écriant sur un ton indigné :
— Oserait-on me croire capable d’avoir voulu garder ce qui ne m’appartient pas ? Mon intention… et mon plus sin-cère espoir… ont toujours été qu’un jour j’aurais la joie de
– 403 – remettre cette fortune à son légitime propriétaire… Malheu-reusement, cet héritier avait disparu et, toutes mes re-cherches pour le découvrir étant demeurées stériles, j’ai dû ajourner la restitution d’un bien que, fidèle dépositaire, j’ai conservé intact.
Puis après un sourire haineux à l’adresse de Mme Durieux, il poursuit en se reprenant :
— … Que j’ai conservé intact… mais seulement pour la part qui m’a été confiée… car une autre portion de cette for-tune est en des mains qui, peut-être, ne s’ouvriront pas aussi facilement que les miennes pour rendre un dépôt sacré.
Le désir qui anime le gérant de faire partager sa situa-tion par la propriétaire semble n’avoir pas été compris par le policier qui réplique d’un ton sec :
— Ne nous noyons pas dans les détails, je vous prie… il n’est, ici, question que de vous. Ne vous occupez donc que de ce qui vous regarde.
Et interrompant d’un geste brusque Gravoiseau qui veut insister :
— Assez, ordonne-t-il. Répondez seulement à mes ques-tions. Ainsi donc, vous reconnaissez avoir en dépôt la for-tune de M. de Frontac ?
— Oui, monsieur, avoue franchement Gravoiseau.
— À combien l’estimez-vous ?
Bien loin d’hésiter, le voleur répond carrément :
— À un million, capital et intérêts cumulés.
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— Alors, à titre de remboursement, vous abandonnez à M. de Frontac la somme déposée par vous à la Banque et sur laquelle il a mis opposition.
— À quoi bon ? fait dédaigneusement le drôle. Je re-grette que ce jeune homme ne m’ait fait connaître son exis-tence que par ministère d’huissier. Il serait venu directement à moi, qu’il n’aurait pas eu besoin d’une opposition pour lui garantir le payement… car, permettez-moi de le dire, ma fortune ne consiste pas en cet unique million.
— Vos ressources vous permettent donc de payer sans avoir recours à la somme déposée à la Banque ?
Après un petit coup d’œil d’intelligence adressé à Clovis pour lui faire comprendre qu’il compte sur son talent de faussaire, Gravoiseau réplique en pesant sur chaque mot :
— Que demain soir, après-demain matin au plus tard, M. de Frontac se présente avec la mainlevée de l’opposition et, séance tenante, je lui compterai son million. Pour peu qu’il soit pressé, vous voyez qu’il sera payé beaucoup plus tôt que s’il lui fallait attendre tous les délais des diverses et nombreuses formalités judiciaires exigées par la Banque avant de lâcher prise.
— Ainsi vous pouvez solder le million sans toucher à votre dépôt ? insiste M. Maugrain.
— Je vous répète que M. de Frontac n’a qu’à se présen-ter après-demain.
Le gérant constate promptement que le Capitole est vraiment près de la roche Tarpéienne. Il n’a pas plus tôt lâ-ché sa phrase avec une assurance impudente que Clovis, qui se tenait à quelques pas, s’avance vers lui en disant :
– 405 –
— Ma foi ! monsieur Gravoiseau, si cela ne vous est pas trop désagréable, nous n’attendrons point à après-demain pour terminer notre affaire… Devant témoins, vous avez re-connu la contre-lettre, avoué être détenteur de la fortune et manifesté le vif et sincère désir de la restituer… Donc, au-tant vaut mieux terminer tout de suite.
Bouche béante, œil hagard, figure contractée, le gérant est resté stupéfait à cette interruption. Son effarement de-vient presque de la folie quand l’artiste continue en lui sou-riant :
— Dans les excellents rapports que nous avons eus en-semble, j’ai toujours oublié de vous apprendre que je m’appelle de Frontac.
— Vous ! prononce, d’une voix rauque, le chenapan qui voit s’évanouir toutes ses espérances.
— Donc, poursuit le graveur, il faut régler notre compte sur l’heure, car je vous dois un aveu pénible qui va bien vous affliger. Rien n’est moins sérieux que ce talent de faussaire dont vous avez eu l’indulgente bonté de me féliciter… Les billets que vous avez présentés au changeur étaient parfai-tement vrais… vous voyez qu’il ne faut plus compter sur moi pour cette somme qui devait vous faciliter si gentiment la restitution.
De Frontac s’arrête pour sortir de sa poche l’acte d’association, puis il reprend :
— Si pénible qu’il vous soit de renoncer à l’espoir que vous aviez fondé sur mon burin, vous aurez la consolation de vous dire que vous avez protégé l’art et tenté de le pous-ser dans une voie nouvelle. Vous avez été mon Mécène, je le proclame bien haut, et, pour que M. Maugrain n’ignore pas
– 406 – l’essor que vous vouliez donner à mon talent, je lui remets cet acte qui lui prouvera vos louables intentions à mon égard, intentions, du reste, dont j’ai déjà touché quelques mots au préfet de police.
Et Clovis passe à Maugrain l’acte pour lequel Gravoi-seau s’est tant fait tirer l’oreille avant de consentir à le si-gner.
Toutes ces surprises, qui se succèdent comme autant de coups de massue, ont rendu maître Gravoiseau à peu près idiot. Pour le tirer de sa torpeur, il faut la voix impérieuse du policier qui lui dit en le secouant par le bras :
— Vous devez avoir sur vous le carnet que vous a déli-vré la Banque en recevant votre dépôt… signez devant moi, à l’ordre de M. de Frontac, un chèque du million sur lequel il a déjà mis opposition.
Incapable de résistance, Gravoiseau obéit à cet ordre et signe d’une main tremblante le bon qui lui est demandé. Sans doute que l’agent de police a reçu des ordres, car, dès que le gérant a remis à l’artiste la valeur qui représente son héritage, il se contente d’ajouter d’un ton sec :
— Maintenant, allez-vous faire pendre ailleurs.
Stupide, haletant, muet, s’appuyant à la muraille, car il chancelle, le misérable gagne la porte et disparaît.
Une minute ne s’est pas écoulée depuis son départ, et les assistants ne se sont pas encore remis de leur émoi, que Bouchu arrive en se tenant les côtes de rire.
— Savez-vous la bonne farce que Gravoiseau a faite en sortant d’ici… à la porte… sur le paillasson ? demande-t-il.
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— Non, dis ? répond le lieutenant.
— Il vient de crever d’apoplexie !
En effet, la rage de se voir vaincu et ruiné a déterminé une congestion foudroyante qui a tué le bandit. Les invités de Mme Durieux, les femmes surtout, sont loin de prendre aussi gaiement que Bouchu la nouvelle qu’il apporte. Si cou-pable qu’était le gérant, le trépas subit de cet homme que, tout à l’heure encore, elles avaient sous les yeux, éveille la compassion des dames. Toutes se hâtent de sortir avec l’espoir que de prompts secours peuvent encore sauver le gérant.
— Drôle de thé ! murmure M. de Rochegris en suivant l’émigration féminine.
Derrière lui vient aussi M. Rocamir qui, d’une voix sup-pliante, répète à son épouse :
— Retiens-toi, Cydalise, retiens-toi… ne te laisse pas al-ler à trop d’émotion… dans ton état, c’est dangereux.
M. Maugrain a retenu d’un geste de main Mme Durieux qui se préparait à imiter ses invités.
— Bah ! fait-il en haussant les épaules, bon débarras. Cet homme était indigne de pitié. Le ciel lui a infligé un châ-timent mérité dont je me réjouis… car j’enrageais d’avoir été contraint de le laisser partir.
— C’est vrai, avoue Clovis, aussi m’étonnais-je de cette clémence dont je cherchais le motif.
— Et l’avez-vous trouvé ?
— Non. Veuillez me l’expliquer.
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— Ce motif est bien simple. Si juste que soit votre cause, il y a pourtant un vol dans votre affaire… celui de la contre-lettre. Vous me répondrez qu’elle a été prise par Patouillard. Mais n’êtes-vous pas un peu son complice, vous qui avez exploité l’ivresse de ce garçon pour arriver à soustraire la pièce ?
L’agent s’interrompt pour se tourner vers Mme Durieux à laquelle il adresse un sourire avant de continuer :
— À cette première raison, j’en ajouterai une autre. J’aurais arrêté Gravoiseau, qu’il eût fallu, un jour ou l’autre, le faire passer en jugement. Or, il n’avait pas été seul à vous dépouiller, il avait un complice… mort, à la vérité… mais dont le nom est porté aujourd’hui par une personne qui eût été mêlée au procès… et je ne crois pas être grand devin, monsieur de Frontac, en disant que vous auriez été désolé de voir cette personne comparaître aux débats…
— Oh ! oui, j’eusse été au désespoir, s’écrie vivement l’artiste dont le regard, étincelant d’amour, s’arrête sur Cé-lestine.
— Donc, poursuit le policier, le mieux et le plus adroit était d’amener notre gredin à s’avouer volontairement vo-leur… ce qu’il a fait en s’échappant du salon à la sourdine… Puis, se voyant pris, à jouer l’honnête homme prêt à resti-tuer… comédie dont il nous a donné la représentation en comptant sur les faux billets pour rembourser… Et enfin à le pincer dans son propre piège en le forçant à payer avec de vraies et solides valeurs. Ceci obtenu, j’avais ordre de lui rendre la clef des champs… Mais ceux que la police lâche ainsi ne courent généralement pas bien loin… À la plus pe-tite occasion, elle prend sa belle et, tôt ou tard, il faut tou-
– 409 – jours que les débiteurs lui payent leur dette… À moins qu’ils n’imitent Gravoiseau qui, par sa mort, fait faillite à la justice.
Après un respectueux salut à la propriétaire. M. Maugrain marche vers la porte en prenant congé par ces mots :
— À présent que je ne vous suis plus utile, je me retire. Madame me paraît encore si émue que je vais prendre la li-berté d’annoncer à tous ses invités, que j’entends d’ici péro-rer, au dehors, sur l’événement, qu’elle demande à rester seule.
Tout en prêtant à Célestine ce désir de rester seule, l’agent s’éloigne en la laissant avec Clovis.
En se trouvant ainsi en tête-à-tête, les amoureux se re-gardent en silence ; puis l’artiste, bien doucement, s’agenouille aux pieds de la veuve, et de sa voix la plus tendre :
— Célestine, demande-t-il, refusez-vous de partager avec moi cette fortune que le ciel vient de me rendre ?
La rougeur au front et le sein palpitant, Mme Durieux semble hésiter, puis, d’un ton bien bas, elle balbutie en tremblant :
— Ainsi, monsieur de Frontac, vous me proposez d’être votre femme… malgré Lili ?
Cette question, qui rappelle une faute dans la vie de celle qu’il adore, devrait refroidir le jeune homme, mais il est si sincèrement épris qu’il répond aussitôt :
— Lili ? nous serons deux à la chérir.
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Puis, en couvrant de baisers les deux jolies mains qu’on lui a laissé prendre :
— Qu’il soit convenu que nous ne parlerons jamais du passé, ajoute-t-il.
À ces mots, Mme Durieux fait de la tête un gracieux signe négatif et, avec un petit sourire, elle prononce :
— Au contraire.
— Au contraire ? répète l’artiste étonné.
— Oui, il le faut… car, de ce passé, j’ai gardé quelques… souvenirs que je dois, avant de vous accepter pour mari, rendre à celui de qui je les tiens.
Malgré sa profonde passion, un peu de jalousie vient mordre au cœur le pauvre Clovis, qui se remet brusquement sur pied :
— Il vit donc encore ! s’écrie-t-il.
Sans paraître s’apercevoir du ton douloureux de cette demande, Célestine réplique en riant :
— Vous ai-je jamais dit qu’il fût mort ?
À l’immense surprise du graveur, elle ajoute :
— Oui, il vit encore… heureusement pour moi !
— Et peut-être l’aimez-vous toujours ? prononce Clovis d’une voix brisée par le désespoir.
— Et je l’aime toujours, répète la veuve qui, tout en par-lant, a ouvert un petit meuble placé dans un angle de la chambre :
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Ensuite, d’un ton gaiement moqueur :
— Venez donc voir mes souvenirs, monsieur de Frontac, dit-elle.
Pâle et triste, Clovis obéit et s’approche du meuble.
— Tenez, continue la propriétaire, voici une montre qui est à lui… Je l’ai trouvée prise dans mon mantelet de den-telles certain soir qu’il m’avait défendue contre un manant qui m’insultait dans la rue.
À la tristesse de l’artiste a succédé une joie soudaine et indicible.
— Ma montre ! s’écrie-t-il en apercevant le bijou.
— Oui… votre nom est gravé à l’intérieur du boîtier.
— C’est vrai. Un jour, au gué d’une rivière grossie par des orages, j’ai sauvé un cabriolet qui se noyait… Par hasard se trouvaient dedans un dentiste et sa fille qui ont profité de l’occasion. Le dentiste reconnaissant m’a contraint d’accepter cette montre… à laquelle était joint un bon pour cinquante dents à arracher gratis… à moi et à mes amis, bien entendu.
Célestine a écouté en riant cette explication. Elle tend la montre à Clovis en reprenant :
— C’est votre nom, gravé sur le boîtier, qui m’a fait sa-voir que ce M. de Frontac, que je cherchais partout, habitait sous mon toit… car, avant de m’enfuir en vous laissant aux prises avec celui qui m’insultait, j’avais eu le temps de vous reconnaître pour un locataire emménagé depuis le terme dans ma maison, que je laissais gérer par Gravoiseau… Sans
– 412 – cette montre, je n’aurais jamais pu parvenir à vous trouver sous cet unique nom de baptême que vous portiez.
— Ainsi, déjà vous me cherchiez pour me rendre ma for-tune volée ? demande le graveur attendri.
— Oh ! pour vous rendre votre fortune… et puis autre chose encore, réplique Mme Durieux tout en fouillant dans son meuble.
— Quoi donc ?
— Ce carnet plein de vos cartes de visite.
— Oui, ce carnet m’a appartenu, je le reconnais… mais comment est-il dans vos mains ? insiste l’artiste surpris, car ce portefeuille est celui que, jadis, il avait perdu dans la chambre de certaine charcutière.
Célestine le regarde dans les yeux et, toute rougissante de pudeur, elle lui demande bien bas :
— Avez-vous oublié, Clovis, en quel endroit vous l’avez égaré ?
À ces mots, un souvenir bien doux se dresse en la mé-moire du jeune homme, qui, éperdu de bonheur, s’écrie d’une voix ardente :
— Toi !!! c’était toi !!!
— Oui, moi… qui m’étais sauvée de la maison pater-nelle pour me soustraire à l’odieux mariage dont j’étais me-nacée… Moi qui n’ai passé qu’une seule nuit chez ma cou-sine de Poitiers, car, le lendemain, je fus ramenée à Paris.
Puis, après cet aveu, comme Clovis va encore s’exclamer, Mme Durieux lui applique une main sur les
– 413 – lèvres, et, de l’autre, lui montrant la porte de sa chambre à coucher :
— Chut ! fait-elle, ne réveille pas notre fille.
Trois semaines après, Clovis de Frontac épousait Céles-tine. De tous les nombreux assistants à la messe de mariage, nul n’était plus fier que le concierge Gringoire qui disait à chacun :
— Sans mon amitié, il végéterait encore dans son gre-nier… il me doit sa position.
Et en lui-même il pensait :
— Je vais donc être le souverain maître dans la maison, comme du vivant de défunt Durieux.
Malheureusement, il répéta trop que son protégé lui de-vait tout. Le propos vint aux oreilles de Clovis qui, un beau matin, entra dans la loge au moment où le portier ruminait un code draconien qui, imposé aux locataires, lui permettrait enfin de se coucher à dix heures.
— Mon cher Gringoire, lui annonça le jeune homme, vous avez été pour moi un ami sincère… Or, attendu que je juge indigne de moi qu’un de mes amis vive dans une loge, je vous fais six cents francs de rente que vous irez manger où bon vous plaira… excepté dans ma maison.
Après ce congé, comme Frontac sortait de la loge, il se heurta contre M. Rocamir qui entrait pour s’informer s’il avait des lettres.
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— Savez-vous d’où je reviens ? demanda l’ancien dro-guiste. J’arrive de l’embarcadère où j’ai mis en wagon M. de Rochegris qui a reçu l’ordre de rejoindre son régi-ment… Mais il m’a bien juré d’accourir pour être le parrain de mon fils… il est la complaisance même, ce cher lieute-nant.
N’oublions pas de dire aussi, qu’un jour que les deux nouveaux mariés passaient devant la boutique de leur loca-taire Abricotine, Mme de Frontac, qui se savait assez sûre de l’amour de son mari pour ne pas craindre d’évoquer le pas-sé, demanda à Clovis :
— Est-ce que, malgré ses cheveux teints en rouge, tu ne l’as pas reconnue ?
— Non. Qui donc est-elle ?
— C’est ma parente, Mme Galichois, la charcutière de Poitiers.
FIN.
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