Aimé de son concierge

Eugène Chavette · Chapitre 10 sur 19

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Aimé de son concierge

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X

 

 

Trois heures se sont écoulées depuis que l’ex-droguiste est sorti de ce qu’il a appelé « son tombeau de fer » pour tomber dans les bras de sa fidèle Cydalise. Le bal se conti-nue chez les époux Rocamir, dont les invités commencent à tirer une langue altérée, car ils attendent que de vrais rafraî-chissements succèdent enfin aux boissons incendiaires que Bouchu a promenées sur son plateau et qu’il a été seul à boire.

L’attente des danseurs est vaine. Tout comme le roi Au-guste pour lequel, quand il avait bu, la Pologne entière était ivre, le carabinier, qui ne peut plus se tenir debout, s’est as-sis dans un coin de la cuisine et il refuse de faire circuler d’autres plateaux en disant :

— Zut ! elles en ont assez les poulettes… elles sont toutes pochardes comme des grives.

Sans nous inquiéter de savoir si les malheureux invités de l’homme à la trompe finiront par étancher quelque peu leur soif, nous quitterons le bal pour descendre un étage et pénétrer dans l’appartement de Mme Durieux.

À l’heure où nous nous glissons chez la propriétaire, la charmante femme et l’artiste sont assis devant une petite table dressée au coin de la cheminée. Au lieu de la vaste salle à manger, c’est dans le boudoir que Marie et Flore, avant de monter prêter leur aide au bal Rocamir, ont préparé le souper froid qui devait attendre leur maîtresse à son re-tour.

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Clovis et Mme Durieux sont seuls dans l’appartement, car les deux domestiques continuent leur service chez l’ex-droguiste. À quatre heures précises, ainsi que le lui avait prescrit Flore, quand l’artiste est venu sonner à la porte de la propriétaire, c’est elle-même qui lui a ouvert.

Descendue du bal depuis près d’une demi-heure, Mme Durieux, avant de recevoir celui qu’elle a fait inviter à souper, a eu le temps de quitter son costume. Elle a revêtu un peignoir ravissant, vrai fouillis de dentelles qui pourtant, si élégant qu’il soit, fait pousser un soupir de regret à Clovis, car il recouvre ces épaules blanches et fraîches que le jeune homme, au bal, caressait d’un regard ravi.

Nous n’insisterons pas sur le doux émoi qui s’est empa-ré de l’artiste en se trouvant à pareille heure et en telle situa-tion près de celle qui, depuis une semaine, occupe sa pen-sée. Bien qu’il attribue son aventure à un caprice de jolie femme, voire à une fantaisie de coquette qui veut s’amuser de lui, son étonnement est si profond qu’il ne s’est pas en-core dissipé au bout d’un quart d’heure que les deux sou-peurs sont réunis.

Quand nous rejoignons le couple, la conversation est commencée déjà, et c’est Mme Durieux qui répond en sou-riant :

— Eh bien, oui, monsieur Clovis, puisque vous tenez tant à le savoir, c’est à cause de M. Gravoiseau que je vous ai imposé ce silence et cette grimace pendant le quadrille.

Plein de l’idée que la propriétaire n’a agi de la sorte que pour s’éviter une scène de jalousie, l’artiste, en entendant cette réponse qu’il prend pour l’aveu d’une liaison, s’écrie d’un ton douloureusement surpris :

 

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— Comment ! c’est lui qui est votre… mais il est vieux, laid. Ah ! par exemple, je ne l’aurais jamais cru !

— Cru… quoi ?

— Que… que vous l’aimiez.

— Oh ! oh ! monsieur Clovis !

Il y a une telle intonation de reproche dans cette excla-mation de la veuve que le jeune homme reprend aussitôt avec une vivacité joyeuse :

— Ah tant mieux ! J’ai eu peur un instant que ce coquin fût aimé de vous… car je dois vous apprendre que c’est un coquin fieffé.

— Je le sais, dit tranquillement Mme Durieux, tout occu-pée à détacher l’aile d’un perdreau.

— Pas possible ! fait le graveur abasourdi par ces trois mots.

— Que voyez-vous donc d’extraordinaire à ce que je sache que M. Gravoiseau est un misérable ?

— Rien, à ce que vous le sachiez… mais que, le sachant, vous lui confiiez vos intérêts, c’est ce qui me confond.

— Oui, n’est-ce pas que cela peut sembler imprudent de ma part ?

— Mais cela ne fait pas que sembler, c’est bel et bien de la dernière imprudence.

— Oui, c’est la vérité, mais…

— Mais ? répète Clovis en voyant la jeune femme hési-ter à continuer.

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Au lieu de compléter sa phrase, Mme Durieux feint de rire et tend son verre à l’artiste en disant :

— Savez-vous, monsieur mon invité, que vous êtes bien peu prévenant pour une pauvre femme qui a dansé trois heures durant sans voir passer à sa portée une seule glace ou le moindre sirop… je meurs de soif. Par pitié, versez-moi à boire.

Loin de s’empresser d’obéir, le jeune homme détache doucement du verre la petite main qui le tient et il la garde entre les siennes. Puis, regardant la veuve dans les yeux, il lui demande d’une voix émue :

— Comment vous appelez-vous de votre petit nom ?

— Oh ! quelle curiosité ! fait Mme Durieux qui, tout en af-fectant la moquerie, se sent subitement troublée par l’acte et l’accent de l’artiste.

— Non, ce n’est pas de la curiosité… mais il me semble en vous donnant votre petit nom, que je serai plus persuasif, plus éloquent… Je croirai que depuis longtemps je vous connais, et, en supposant cette intimité, j’aurai la hardiesse de vous dire ce que le respect me rive sur les lèvres.

La propriétaire est devenue un peu pâle. Si Clovis était lui-même plus calme, il s’apercevrait du tremblement léger de la main qu’il garde prisonnière. Enfin, d’une voix qu’elle s’efforce d’affermir, la veuve répond :

— Je m’appelle Célestine.

En même temps qu’elle prononce ce prénom, la jolie femme, d’un regard furtif et anxieux, interroge le visage de l’artiste comme si elle redoutait d’y lire une émotion subite.

 

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Mais, sans que ses traits aient rien révélé, le graveur re-prend :

— Écoutez-moi donc bien, Célestine. Vous êtes belle, jeune, riche… et je me trouve chez vous à quatre heures du matin. Si j’étais sot et fat, je m’imaginerais que, vous qui êtes entourée d’admirateurs, vous vous êtes subitement amoura-chée de mon piètre individu. Heureusement que je me suis rendu justice et que j’ai attribué son véritable motif à l’étrange rendez-vous qui nous met en présence.

— Et quel est ce motif ? demande Célestine d’un ton qui, quoi qu’elle fasse pour lui commander, dénonce une curiosi-té craintive.

— D’abord je m’étais trompé, continue Clovis ; j’ai cru au caprice cruel d’une coquette qui voulait s’amuser à me tourner la tête pour me renvoyer ensuite, en riant, à ma mansarde.

— Vous ne le croyez plus ?

— Non, car, depuis que je suis là, vous écoutant et vous étudiant, ma conviction s’est faite sur la cause qui nous a ré-unis.

— Et cette cause ?

— Vous avez un service à me demander.

À cette réponse, un petit sourire, que ne voit pas Clovis, passe sur les lèvres de la jeune femme qui, plus rassurée, s’écrie vivement :

— Moi !… un service ?

 

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— Oui, un service que vous n’osez pas exiger des gens de votre monde… d’un de vos soupirants, par exemple… car ce serait créer des droits à son amour.

— Alors ce prétendu service que, selon vous, je crains de réclamer de celui que vous appelez un soupirant, vous pensez que je puis l’invoquer de vous sans scrupule ?

— Sans doute.

— Ce que vous dites là n’est pas flatteur pour vous… ni pour moi… Cela donne à supposer ou que vous me croyez incapable de vous inspirer une passion, ou que je ne vous juge pas digne de mon amour… Car, enfin, pourquoi ne craindrais-je pas aussi de vous que ce service vous créât, comme vous le dites, des droits sur mon cœur ?

— Oh ! avec moi, un artiste sans sou ni maille, cela ne tire pas à conséquence… On lui demande un service, puis on se croit quitte en le payant… M. Rocamir est bien venu m’offrir douze sous pour faire valser sa femme.

Célestine part d’un éclat de rire à cette dernière phrase, puis elle ajoute :

— Je ne serais pas même aussi généreuse que M. Rocamir, car vous m’auriez rendu un service que je n’aurais pas la hardiesse de venir ensuite vous payer.

— Ensuite, non… et cela pour une excellente raison, appuie Clovis auquel une idée a surgi tout à coup dans l’esprit.

— Quelle excellente raison ?

— Vous n’auriez pas à payer ensuite parce que vous avez l’habitude de le faire avant.

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Le calme que Mme Durieux avait retrouvé semble se troubler à nouveau et c’est d’un accent bref qu’elle répond :

— Je ne vous comprends pas.

— Si vous voulez m’accorder la permission de me lever de table et de faire trois pas, je saurai me faire comprendre.

— Faites même six pas.

L’artiste se lève et se dirige vers un petit meuble sur le-quel est posé le buvard de la veuve. Il ouvre le carton et, d’une des poches, il tire une enveloppe qu’il approche de ses narines. Puis, l’enveloppe à la main, il revient à Mme Durieux qui, muette et un peu tremblante, l’a suivi des yeux.

— Ne le niez pas, madame, reprend le graveur, c’est vous qui m’avez envoyé trois mille francs… le parfum de ce papier vous dénonce… il est le même que celui de l’enveloppe que j’ai gardée chez moi.

Nous ne prétendrons pas que c’est pour cacher son émotion que la veuve joue l’impatience, mais c’est d’un ton brusque qu’elle s’écrie :

— Trois mille francs ! Que me contez-vous ?… Pour-quoi, à quel titre vous aurais-je adressé une aussi forte somme ?

Le jeune homme s’est doucement agenouillé aux pieds de la propriétaire dont il reprend les mains et, la regardant en face, il lui sourit en disant :

— Vous ne savez pas mentir, Célestine… votre émotion, vos yeux qui n’osent se tourner vers moi, jusqu’à votre fausse colère, tout vous dément… Allons, dites oui… un bon mouvement de franchise.

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Et de sa voix la plus caressante, il ajoute :

— Si vous saviez combien votre oui me rendrait heu-reux !

— Heureux ? répète Célestine dont le regard évite tou-jours de rencontrer celui de l’artiste.

— Oui, il me semble que, venant de vous, cette somme ne serait pas une aumône.

— Une aumône ! oh ! le vilain mot ! Voulez-vous bien ne pas dire une pareille chose ! s’écrie la jeune femme désolée et oubliant qu’elle se trahit.

— Ah ! vous avouez donc ! fait Clovis.

Puis vivement :

— Non, non, je vous en supplie, Célestine, ne vous dé-mentez pas… De vous j’accepte ce service sans rougir.

Tout en pressant les deux mignonnes mains qu’on ne pense pas à lui retirer, il continue :

— Oui, j’accepte, mais à la condition que vous me per-mettrez de vous témoigner ma reconnaissance… en vous débarrassant de Gravoiseau.

Au nom de son gérant, Mme Durieux tressaille et, subi-tement effarée, elle balbutie :

— Non, monsieur Clovis, je vous le défends !

— Mais quel rôle joue donc ce mauvais drôle dans votre existence pour que vous ne puissiez pas vous en séparer ?

La veuve hésite d’abord à répondre, puis d’une voix qui frissonne, elle murmure :

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— Il me fait peur !

Après avoir laissé à Mme Durieux le temps de se re-mettre de son émotion, Clovis reprend :

— Peut-être M. Gravoiseau vous fait-il tant peur, parce que vous n’avez personne pour vous protéger.

— C’est bien possible, dit timidement la veuve.

Puis, après un petit soupir, elle ajoute en hésitant :

— Oui, mais où trouver ce protecteur ?

— Oh ! vous devez avoir le choix dans la foule de vos soupirants.

Pour toute réponse Célestine secoue la tête.

— Non, faites-vous ? continue l’artiste ; voudriez-vous me donner à croire que les adorateurs ne se pressent pas au-tour de vous ?

Un léger sourire vient éclore sur les lèvres de la jolie femme, qui semble avoir oublié sa frayeur, car c’est presque gaiement qu’elle répond :

— Oui, les adorateurs ne font pas faute… mais rappelez-vous donc ce que vous me disiez tout à l’heure, monsieur Clovis : Que je m’adresse à l’un d’eux et, aussitôt, il s’imaginera que je le préfère et qu’il triomphe de ses ri-vaux… Les hommes ne font rien pour rien… et celui-là se croira vite autorisé… même encouragé à me demander, à son profit, le sacrifice de ma liberté… Or, je n’ai nul désir d’encourager quelqu’un… attendu que je n’aime aucun de ceux qui me font la cour.

— Vraiment ?

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Dans cette exclamation du graveur, il y a une intonation joyeuse que la propriétaire n’a sans doute pas remarquée, car elle poursuit immédiatement :

— Vous comprenez donc, monsieur Clovis, que, bien loyalement, je ne puis solliciter aide et protection d’aucun de mes adorateurs… ce serait donner des espérances que je n’aurais pas l’intention de réaliser.

Puis, après un court silence :

— Non, continue-t-elle, ce qu’il me faut trouver, c’est un ami… bien désintéressé… pas amoureux de moi qui ne vienne point à mon secours avec l’arrière-pensée de vouloir m’engager par ce service rendu… vous me comprenez, n’est-ce pas ?

— Hélas ! soupire l’artiste.

— Pourquoi cet hélas ?

— Parce que votre protecteur me semble difficile à trouver dans les conditions que vous citez… il y en a une, surtout, qui est bien sévère.

— Laquelle ?

— Celle de n’être pas amoureux de vous… Je parie que vous ne rencontrerez personne.

— Oh ! oh ! fait en riant Célestine, je crois que je n’aurais pas à aller bien loin pour découvrir celui accepterait la condition sans aucune opposition… Tenez, vous, par exemple.

— Moi ! s’écrie Clovis surpris.

— Sans doute.

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— Et qui vous fait donc croire que je ne puisse être ou devenir amoureux de vous ?

— Mais parce que vous en aimez une autre.

— Moi ! répète l’artiste avec une énergie qui est tout un démenti de cet amour qu’on lui prête.

Au lieu de comprendre l’éloquence de cet unique mot, la veuve continue tranquillement :

— Oui, vous en aimez une autre… celle dont vous m’avez parlé au bal… celle qui fait, quand elle est là, me di-siez-vous, que les autres femmes n’existent plus pour vous.

Toujours aux genoux de la veuve, Clovis s’approche un peu plus près d’elle et, avec un accent tout plein de ten-dresse timide, il demande :

— N’avez-vous donc pas compris de qui je voulais par-ler ?

Il paraît que Mme Durieux est à cent lieues de deviner la vérité, car, à cette question, elle s’écrie d’une voix curieuse :

— Ah ! vous l’avez donc retrouvée !

— Retrouvée !… qui ? fait le graveur en ouvrant des yeux étonnés.

— Votre inconnue.

— Quelle inconnue ?

— Celle dont, l’autre jour, vous m’avez conté l’histoire… celle que vous désespériez de revoir… Vous voyez bien qu’il n’y a que les montagnes qui ne se rencon-trent pas.

 

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La propriétaire semble avoir complétement oublié Gra-voiseau et l’effroi qu’il lui inspire. Clovis, qui voudrait rame-ner la conversation à son point de départ, n’a pas le temps de placer un mot, car la jolie femme se pelotonne coquette-ment sur son fauteuil en disant :

— Voyons, allez-vous rasseoir et apprenez-moi com-ment vous êtes parvenu à découvrir votre mystérieuse belle… Je n’ai pas la moindre envie de dormir, et je me fais une fête de passer le reste de la nuit à vous écouter… Parlez, monsieur l’amoureux.

— Amoureux ! amoureux ! répète l’artiste en secouant la tête ironiquement.

— Quoi ? ne l’êtes-vous pas ?

— Oh ! si, si… amoureux comme un fou… mais pas d’elle.

Malgré l’ordre de retourner à son siège, Clovis, restant toujours agenouillé, se rapproche encore de la veuve et, bien bas, murmure tendrement :

— C’est vous que j’aime, Célestine. Refusez-vous donc impitoyablement de me comprendre ?

À cette voix qui vibre de passion sincère, Mme Durieux pâlit et se redresse frémissante. Est-ce d’indignation contre la hardiesse du graveur ? Il faut le croire, car elle se dégage brusquement du bras que le jeune homme avait passé autour de sa taille et elle se lève en disant d’une voix brève et agi-tée :

— Bonsoir, monsieur Clovis.

 

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— Quoi ? il faut partir ! geint tristement l’artiste à ce renvoi inattendu.

— Il me semble qu’il est grandement l’heure de se mettre au lit.

— Mais vous venez de dire à l’instant que vous n’éprouviez nulle envie de sommeil.

— C’est possible… mais tout à l’heure, vous ne m’aviez pas fait encore apercevoir de mon imprudence à vous avoir reçu chez moi… Tout à l’heure, je me croyais avec un ami… rien qu’un ami… à présent, je vois qu’il est des illusions dangereuses à se faire… Aussi je vous répète : Bonsoir, monsieur Clovis.

Malgré ce second congé, le ton de Mme Durieux s’est ra-douci à tel point que l’artiste se hasarde à dire d’un air sup-pliant :

— Ne me renvoyez pas encore, je jure que je ne souffle-rai plus un mot de mon amour.

— Et bien vous ferez, continue Célestine avec un accent de reproche qui n’a pourtant rien de trop alarmant pour Clo-vis, oui, bien vous ferez, car vous devriez rougir de votre conduite… Doit-on parler d’amour à une femme quand on en aime une autre ?

— Oh ! oh ! oh ! lâche comiquement le jeune homme, agacé par la persistance de la propriétaire à lui supposer cette autre passion.

— Pourquoi ces oh ! oh ! reprend Mme Durieux dont la voix sévère jure grandement avec ses yeux qui pétillent de gaieté.

 

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— C’est un oh de douleur… parce que je me mords la langue pour tenir mon serment de ne plus vous parler de mon amour… Sans cela je vous dirais que je n’adore que vous… mais, comme j’ai juré, je tiens à rester muet.

Sans paraître avoir remarqué cette infraction au traité que Clovis vient de commettre tout en vantant sa soumis-sion, la propriétaire s’écrie avec impatience :

— Mais pourquoi ne l’aimeriez-vous pas, votre incon-nue ?… Ne fût-ce que par reconnaissance… car, d’après ce que vous m’avez conté, elle s’est… elle vous… enfin, elle a eu confiance en vous, cette pauvre jeune fille.

— Oh !… je n’ai pu vous préciser que c’était une jeune fille, appuie Clovis.

Mme Durieux se reprend vivement.

— C’est vrai, car vous m’avez affirmé ne l’avoir jamais vue.

— Et je vous l’affirme encore… De sorte qu’il se peut fort bien que ma bonne fortune ait eu ses quarante… ou cin-quante ans sonnés. Je vous avouerai même que si je n’ai pas été trop acharné à la découvrir, c’est beaucoup par crainte de me trouver en présence d’une personne respectable.

En entendant cette fin de phrase, la veuve a un sourire que surprend l’artiste.

— Je vous semble bien ridicule, n’est-ce pas ? demande-t-il.

— Pas le moins du monde. Je ris de la peine que vous vous donnez, depuis un quart d’heure, pour me prouver que vous n’aimez pas votre inconnue.

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— Mais c’est la vérité.

— Je n’en crois rien, dit Célestine en secouant la tête.

— Vous changeriez d’avis, j’en suis certain, si vous con-naissiez mon histoire.

Puis, brusquement, le graveur, en homme qui se décide tout à coup, ajoute en s’écriant :

— Pourquoi pas ?

— Que voulez-vous dire ?

— Comme je tiens à vous prouver que je n’aime que…

— Monsieur Clovis, vous allez manquer à votre ser-ment ; prenez garde au bonsoir ! interrompt Célestine en le menaçant du doigt.

— Je me tais sur ce point.

— Bien. Parlez sur tout autre sujet. Je vous octroie la plus complète liberté.

— Voulez-vous que je vous conte mon aventure ?

Une sorte d’hésitation moqueuse apparaît sur les traits de Mme Durieux, qui finit par dire :

— Je vous écoute.

Elle se renverse sur son fauteuil, position qui, en la met-tant en dehors du cercle de la lumière que renvoie l’abat-jour de la lampe, ne permet pas au jeune homme de bien voir son visage.

Sans avoir relevé ce détail, l’artiste commence son ré-cit :

 

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— Il y a quelques années, mon père, alors riche proprié-taire du Midi, m’envoya étudier mon droit à Poitiers. En ar-rivant dans cette ville, mon premier soin fut de retrouver un de mes camarades d’enfance, fils du plus intime ami de mon père, qui, mon aîné d’un an, m’avait précédé à Poitiers.

Gornier – c’était son nom – comptait donc déjà une an-née de droit, quand je me présentai pour m’installer dans l’hôtel où il avait élu domicile depuis douze mois. C’était un garçon que la rage du travail tourmentait si peu qu’il n’avait pas encore ouvert son code. Le souci des examens à passer était loin de l’empêcher de dormir et, à tous ceux qui l’exhortaient au travail, il répondait invariablement :

— La vie est courte, ne l’attristons pas par les ennuis de l’étude.

Dès le troisième jour de notre réunion, comme je reve-nais du cours, Gornier me demanda d’un ton fort étonné :

— Est-ce que tu vas te détruire la santé en allant ainsi à l’école ? Ne prends pas de mauvaises habitudes… arrête-toi quand il en est encore temps et ne te laisse pas abrutir par le travail.

— À quoi veux-tu donc que j’emploie mes journées ?

— À t’amuser, parbleu ! Le café, le théâtre, les divers plaisirs te réclament.

— Tout cela ne me séduit guère.

— Et les femmes ?

— Euh ! euh ! fis-je. On attend quelquefois bien long-temps l’heure du berger, et j’ai trop peu de patience pour faire la cour.

– 201 –

— Diable ! il faut peut-être te les apporter sur un plat d’argent à domicile, ricana-t-il en s’éloignant.

Mais le lendemain il reparut.

— Mon cher, dit-il, j’ai ce que tu désires.

— Quoi donc ?

— Une conquête sur un plat d’argent… pas de longue attente, pas de cour à faire… au mieux de tes goûts… tu n’auras qu’à cueillir.

— Quelle bonne folie me contes-tu là ! répliquai-je en éclatant de rire à cette annonce singulière.

Mais Gornier garda tout son sérieux et il insista en répé-tant :

— Tu n’auras qu’à cueillir, je te l’affirme.

Alors mettant la main à sa poche, il en tira une petite clef qu’il me montra.

— Tiens, ajouta-t-il, voici la clef du paradis dans lequel je veux t’envoyer. Dis un oui et elle est à toi.

En me faisant passer et repasser l’objet sous le nez pour mieux me tenter, il appuya la séduction de ces paroles :

— Brune, aimable, potelée, vingt-six ou vingt-sept ans et pas d’éloquence à dépenser… Laisse-toi donc persuader, grand bêta et, bien vite, dis ton oui.

Si étrange que fût la proposition, Gornier me la faisait avec un tel aplomb qu’il me fut impossible de la prendre plus longtemps pour une plaisanterie.

 

– 202 –

— Ah ça, fis-je naïvement, où donc m’a-t-elle déjà vu cette brune aimable et potelée ?

— Elle n’a même jamais aperçu le bout de ton oreille et ne se doute pas le moins du monde que tu existes.

Cette réponse mit le comble à mon étonnement et, dans ma simplicité, je m’écriai :

— Et, ne me connaissant pas, tu dis qu’elle m’aime ?

— Ah ! non, entendons-nous, je ne dis pas du tout qu’elle t’aime.

— Eh bien, alors ? repris-je en écarquillant mes yeux ahuris.

— Alors quoi ?

— Comment se fait-il que, ne m’ayant jamais vu et ne m’aimant pas, elle m’envoie cette clef ?

Mon ami secoua la tête en souriant et me répondit tout tranquille :

— Elle ne t’envoie pas cette clef… c’est moi qui te la propose… Tu as bien tort d’aller ainsi chercher midi à qua-torze heures.

Je crus à une mystification. L’impatience me gagnant, je repoussai brusquement la clef que Gornier balançait toujours à la hauteur de mon visage et je lui dis sèchement :

— Va porter ailleurs tes facéties.

Au lieu de se fâcher, mon ami ramassa la clef que mon geste avait envoyée à l’autre bout de la chambre et il la re-mit dans sa poche en reprenant d’une voix calme :

 

– 203 –

— Mettons que je n’ai rien dit. Je tenais à t’être agréable ; tu n’acceptes pas ma proposition, alors n’en par-lons plus.

J’avais été si raide envers mon camarade que, pour ré-parer mon tort, je renouai l’entretien en débutant d’un ton radouci :

— Voyons, Gornier, il n’est pas vrai que tu parles sé-rieusement.

— Au contraire, je suis tout ce qu’il y a de plus sérieux.

— Et tu prétends qu’avec cette clef…

— Tu n’auras qu’à cueillir, appuya-t-il.

Puis, me souriant, il continua :

— Avoue, mon cher, que tu es un joli maniaque qui ne sait pas précisément ce qu’il veut. Hier, c’était blanc. Au-jourd’hui, c’est noir. Ne m’as-tu pas avoué que, en fait de conquêtes, tu détestes faire un siège et donner l’assaut… Bon ! me dis-je, il n’aime qu’à entrer dans les places qui se sont rendues. Croyant que je vais te causer un plaisir énorme, j’accours donc pour t’offrir la clef d’une ville prise et tu me reçois comme un éléphant qui danse chez un vi-trier… Puisque tu as changé d’avis je n’insiste plus. Causons de la pluie et du beau temps si cela te plaît mieux.

En me disant qu’il ne voulait pas insister, Gornier avait trouvé le meilleur moyen d’irriter ma curiosité.

— Mais enfin, dis-je, si tu voulais au moins te donner la peine de m’expliquer un peu ta proposition mystérieuse.

 

– 204 –

— Mystérieuse ! où vois-tu donc un mystère ? Rien, au contraire, n’est plus simple, plus clair… Tiens, écoute-moi bien. Supposons que tu lâches ce oui que je te demande.

— Bien, supposons.

— Alors je te donne la clef… cette clef que voici.

Ce disant, il avait retiré de sa poche la clef qu’il me re-mit sous le nez en continuant :

— Puis ce soir, passé minuit, je viens te chercher et nous partons à travers la ville endormie… Jusqu’à présent, tu vois que ce n’est pas bien mystérieux ?

— Non. Poursuis.

— Je te mène devant une petite porte dans la serrure de laquelle tu introduis la clef. Il n’y a encore rien de mysté-rieux à ce qu’une porte s’ouvre et je te souhaite le bonsoir.

Comme Gornier s’était arrêté, je m’écriai d’une voix avidement curieuse :

— Et le reste ?

— Le reste est toujours aussi simple. Rien de plus ordi-naire que de monter un escalier de vingt marches qu’on trouve derrière la porte. Quoi de plus naturel aussi que de rencontrer, au haut de cet escalier, une seconde porte qu’on ouvre encore, avec la même clef… mais bien doucement, et que l’on referme plus doucement encore.

Une seconde fois, mon camarade se tut comme s’il n’avait plus rien à m’apprendre.

— La suite ? dis-je impatient.

 

– 205 –

— Dame ! la suite se devine. Après la seconde porte, tu te trouveras dans une alcôve où tu te diras : « Je vais rendre un fameux service à mon ami Gornier. » Comprends-tu ?

Je tressautai à cette conclusion qui m’expliquait tout et je partis de rire.

Mon camarade, en voyant que j’avais deviné le service qu’il me demandait, prit un air désespéré et ajouta d’une voix qu’il s’efforça de rendre triste :

— Que veux-tu ? mon cher… au fond, j’en suis navré… mais je ne suis pas né avec la bosse de la fidélité. Je crois même que j’ai un creux profond à l’endroit du crâne où cette bosse devrait trouver sa place.

— Tu ferais mieux de rompre franchement.

— Oh ! tu ne la connais pas ! Ce seraient des larmes, des poursuites, des lettres à n’en plus finir… Aussi comme je sais qu’on n’accepterait pas ma démission, je veux mettre mon monde dans l’impossibilité de la refuser… en imposant mon successeur.

— Oh ! en imposant ! dis-je. Je doute qu’on se le laisse imposer. On poussera les hauts cris en me voyant apparaître à ta place.

Gornier remua la tête.

— Non, fit-il, on ne criera pas en te voyant apparaître, attendu que tu arriveras dans la plus profonde obscurité et qu’on se gardera bien d’allumer même une simple allumette.

— Oui, mais à la voix.

 

– 206 –

— À la voix encore moins… car la consigne habituelle est : Silence complet.

— Pas possible !

— Tu comprendras mieux l’impérieuse nécessité du si-lence quand je t’aurai appris que, de l’autre côté de la cloi-son… cloison très-légère… repose un vigoureux charcutier, mari fort brutal, et fort jaloux, et qui a le sommeil si léger qu’il s’interromprait au plus léger chuchotement.

Je n’eus pas besoin de réfléchir longtemps, après tous ces détails fournis, pour répondre :

— Elle ne vaut rien ta façon d’imposer un successeur.

— Pourquoi ?

— Puisque l’obscurité et mon silence empêcheront de me reconnaître, ce sera absolument comme si tu étais venu en personne.

— Oui, mais j’ai un plan.

— Dis-le.

— Aussitôt que je t’aurai vu entrer dans la maison, je m’en irai tranquillement lancer des pierres dans les carreaux de la caserne de gendarmerie.

— Mais on t’arrêtera !

— Précisément. Et le lendemain je me ferai réclamer par l’époux charcutier qui, naturellement, est un de mes amis.

Et Gornier, avec un comique sérieux, continua en pesant sur ces mots :

 

– 207 –

— Je ne sais pas si tu te fais bien une idée de la surprise qui s’emparera de la dame quand son mari lui apprendra mon alibi, constaté par la gendarmerie, pendant cette même nuit que tu… il lui faudra bien accepter les faits accomplis… et me rendre ma liberté.

— Pour prendre la mienne.

— Oh ! toi, tu feras bien de n’y pas mettre d’entêtement et de te contenter d’une fête sans lendemain… C’est même le conseil que je te donne si tu veux t’éviter d’avoir affaire à une Mme de Sévigné égarée dans la charcuterie.

— Ah ! elle t’écrit beaucoup ?

— Cinq fois par jour… depuis un an ! Je ne sais si c’est le voisinage des hures qui lui fait penser à moi, mais sa cor-respondance déborde de passion délirante. À la longue j’ai fini par prendre en horreur sa prose… d’autant mieux qu’elle se répétait fort, la pauvrette… Quand une femme, durant six mois, vous a perpétuellement appelé mon ange, mon dieu, mon fier lion, mon bibi, on en arrive à souhaiter qu’elle vous traite enfin de vil chenapan… Bref, le dégoût m’a pris d’être toujours un fier lion, et je n’ai plus ouvert ses lettres… Son grand tort est de m’adorer sans le plus petit intermède de bouderie.

— Mais puisque, dans vos rencontres, le peu d’épaisseur de la cloison l’empêche de te parler, il faut bien qu’elle ait recours à la plume.

— Oui, mais elle m’envoie trop son âme et son cœur sous enveloppe. Aussi, je te le répète, voilà près d’un se-mestre que je n’ouvre plus ses lettres. De toutes celles que j’ai reçues, j’ai fait ce que je vais faire devant toi de cette dernière épître arrivée depuis une heure.

– 208 –

Et Gornier, tirant de sa poche une lettre non décachetée, la lança dans ma cheminée où le feu l’anéantit. Nous la re-gardâmes brûler sans nous douter de quelle importance était cette missive que mon camarade n’avait pas voulu lire.

 

Pendant que Clovis fait son récit à Mme Durieux, la pro-priétaire, qui s’était éloignée de la lampe, est restée immo-bile et muette dans l’ombre qui cache son visage au jeune homme.

— Est-ce que vous dormez ! demande l’artiste.

— Nullement, répond Célestine.

— C’est que vous ne m’interrompez pas.

— Je m’en garde bien… et pour cause… je vous laisse vous couper de plus en plus.

— En quoi donc est-ce que je me suis coupé dans mon histoire ?

— Mais il me semble que, pour un homme qui préten-dait n’avoir jamais connu la dame de ses mystérieuses amours, vous m’avez tout l’air de savoir parfaitement à qui vous avez eu affaire.

— Attendez la fin.

— Ah ! la fin ne concerne-t-elle donc pas la sensible charcutière ?

— Vous allez voir… Rien ne serait arrivé si nous avions lu cette lettre que mon camarade avait si malencontreuse-ment brûlée.

 

– 209 –

— Bien. Continuez, commande Mme Durieux du fond de l’obscurité qui la défend contre les regards de Clovis.

L’artiste poursuit :

— Si coupable que fût la substitution qu’on me deman-dait, je me laissai tenter et j’acceptai la clef. Le soir même, quand la ville dormait, Gornier me conduisit devant la porte que nous ouvrîmes. Il me poussa sur les premières marches de l’escalier, puis il me souffla :

— Maintenant, bonne nuit !… Moi, je vais aller casser les carreaux de la gendarmerie.

Et il s’éloigna après avoir refermé la porte de la rue pendant que je gravissais doucement l’escalier.

 

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