Aimé de son concierge

Eugène Chavette · Chapitre 5 sur 19

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Aimé de son concierge

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V

 

 

Pendant que Clovis cherchait à tâtons la chaise que lui avait indiquée la femme de chambre, Mme Durieux commen-ça d’une voix faible et dolente :

— J’ai à m’excuser, monsieur, de vous recevoir dans une pareille obscurité, mais la lumière du jour me fatiguait douloureusement. Malgré la migraine qui me tient en ce moment, j’ai voulu qu’on vous laissât entrer quand même afin de n’être pas accusée par vous de mauvaise volonté.

Puis, après un petit repos, elle ajouta :

— J’attends, monsieur, que vous m’appreniez le motif qui vous a fait demander cette entrevue.

— Elle appelle ça une entrevue ! Merci ! on y verrait mieux dans un four, se dit le graveur qui cherchait vaine-ment à apercevoir le visage de sa propriétaire.

— J’écoute, reprit Célestine.

— Mon Dieu ! madame, ce motif est le suivant : J’ai te-nu à vous faire une confession navrante.

— Une confession ?

— Aussi navrante que courte, car elle est contenue en ces cinq mots : Je suis sans le sou…

— Eh bien ?

— Cette position financière devant amener des rapports tendus entre propriétaire et locataire, j’ai pensé qu’en ma-

– 71 – riant ma franchise avec votre bon vouloir, il y aurait un moyen de sortir d’embarras.

— Lequel ?

— Celui de m’accorder un délai.

— M’occupant très-peu de ma maison, je suis fort excu-sable de vous demander qui vous êtes.

— Oh ! je représente une bien faible quittance en retard. J’occupe deux mansardes au cinquième.

— Ah ! oui… vous êtes artiste, je crois ?

— Artiste graveur, précisément.

— Et vous vous nommez ?

— Clovis.

— Clovis, tout court ?

— Clovis de Frontac… si ce renseignement peut vous être agréable, je vous le livre.

Un assez long silence de Mme Durieux suivit cette décla-ration.

— Est-ce qu’elle s’est endormie ? pensa l’artiste.

Mais la voix de Célestine reprit avec un certain trem-blement, causé sans doute par la violence de la migraine :

— Ainsi donc, vous vous trouvez dans une situation dif-ficile, monsieur de Frontac ?

— Pardon, madame… pas Frontac, s’il vous plaît… mais Clovis… Clovis tout court, comme vous disiez tout à l’heure.

 

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— Vous ne portez donc que ce nom ?

— Pour un sans le sou, je trouve que Clovis est fort suf-fisant.

Au lieu d’insister sur ce point, Mme Durieux fit faire un crochet à la conversation et demanda brusquement :

— Votre femme doit bien souffrir de cette gêne dans son ménage ?

— Pas le moins du monde.

— Ah ! fit vivement Célestine.

— Votre indisposition augmente-t-elle ? Désirez-vous, madame, que je me retire ? s’informa Clovis qui, inquiet de l’intonation que la propriétaire avait mise à son ah ! l’attribuait à la douleur.

— Non, c’est passé… c’était un élancement. Et puis, monsieur de Fron… non, Clovis, je ne dois pas vous congé-dier sans vous avoir donné une réponse.

— Le fait est qu’elle me la fait bien attendre, cette ré-ponse, se dit le jeune homme.

Ensuite à haute voix :

— Dois-je compter sur votre indulgence ?

Mme Durieux, probablement tourmentée par le mal, n’entendit pas cette question.

— Ainsi, votre femme ne se plaint pas ? reprit-elle aussi-tôt.

 

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— J’en suis encore à entendre la première plainte de ma femme : et cela, pour une excellente raison, dit gaiement le locataire.

— Quelle raison ?

— C’est que je ne suis pas marié.

— Ah ! fit encore Célestine.

Mais autant le premier Ah avait été triste, autant le se-cond parut trahir un soulagement. À nouveau, Clovis l’attribua aux caprices de la migraine.

— Il paraît que votre tête se dégage un peu ! dit-il.

— Oh ! bien peu, fit plaintivement la malade.

Pour revenir au but de sa visite, le jeune graveur com-mença sa phrase :

— Dois-je compter sur votre indul…

Il fut interrompu par la propriétaire qui, d’une voix hési-tante, reprit :

— Alors, vous n’avez pas d’enfants ?

— Naturellement.

Malgré ses souffrances, Mme Durieux laissa entendre un léger rire moqueur.

— Oh ! oh ! ce « naturellement » est superbe, dit-elle.

— Mais puisque j’ai eu l’honneur de vous affirmer que je n’étais pas marié.

— Eh bien ? fit ironiquement la veuve.

 

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— Comment ? Eh bien ?… mais à moins de l’avoir ga-gné à une loterie, je ne devine pas comment je pourrais pos-séder un enfant.

— Votre mansarde est-elle un désert si complet qu’il ne soit visité par… une Lisette ?

On voit que l’effet de la migraine rendait la propriétaire légèrement indiscrète en ses questions.

L’artiste avait secoué la tête à cette dernière demande, et d’une voix triste :

— Une Lisette, dit-il, oh ! non. J’ai trop de mal à vivre seul de mon travail pour associer personne à ma dure exis-tence.

Célestine était décidément en veine d’indiscrétion, car elle continua :

— Vous n’avez pas dû être toujours dans une position aussi précaire… du moins je le suppose… et ce qui n’est pas aujourd’hui peut avoir été jadis.

— Sapristi ! pensa Clovis, l’obscurité m’empêche de m’assurer si la propriétaire est jolie ! mais je n’ai pas besoin de voir clair pour reconnaître qu’elle est diantrement cu-rieuse.

— Oui, poursuivit Mme Durieux, si vous fouilliez bien dans le passé… un peu éloigné… mettons à cinq ou six an-nées de distance… je suis certaine que je découvrirais deux, cinq… même dix Lisettes.

— Oh ! oh ! fit pudiquement le graveur qui, tout en s’amusant de cette curiosité de jolie femme, trouvait qu’elle poussait trop en avant sa pointe dans la vie privée des gens.

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— Pourquoi ces oh ! oh !

— À cause de la quantité.

— Est-ce trop… ou pas assez ?

— Trop ! beaucoup trop ! mettons… une.

— Oh ! une ! répéta moqueusement Célestine.

Un souvenir se réveilla sans doute dans le cœur de l’artiste qui, emporté par un élan soudain, répondit d’une voix émue :

— Eh bien, oui, une, une seule… je parle en tant que femme aimée… car les autres…

— Bien, ne parlons pas des autres. Donc vous avouez avoir bien aimé une femme.

— Oh ! oui !!! soupira Clovis.

— Et peut-être l’aimez-vous encore ?

— Ma foi ! je ne dis pas non… bien que je ne sache pas ce qu’elle est devenue.

— On la cherche.

— Je la chercherais pendant vingt ans qu’il me serait impossible de la trouver.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne saurais la reconnaître.

— Vraiment ?

— Attendu que je ne l’ai jamais vue.

 

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Mme Durieux fit encore entendre un rire ironique.

— Voilà ce que je ne pourrai jamais croire, par exemple, dit-elle.

— C’est pourtant de la plus exacte vérité.

— Mais alors c’était une passion platonique… un amour par lettres.

— Hum ! hum ! lâcha Clovis d’un ton vainqueur.

— Pas platonique ?

— Pas le moindrement platonique.

Il s’ensuivit un petit silence après lequel Célestine, non persuadée, répéta :

— Vrai ? bien vrai ? vous ne l’avez jamais vue ?

— Je vous l’affirme.

Pendant qu’il parlait, Clovis crut, dans l’ombre, où se détachait en blanc le peignoir de la propriétaire, voir Mme Durieux quitter sa position couchée pour s’asseoir sur le divan.

— Vrai ? vrai ? vous ne l’avez jamais vue ? répéta la veuve d’une voix qui accusait le vif intérêt que lui inspirait cet amour étrange.

— Je vous en donne ma parole d’honneur ! prononça gravement l’artiste.

L’accent de sincérité avec lequel avait juré Clovis empê-cha Mme Durieux d’insister davantage. Par politesse, elle eut l’air de croire à la vérité du récit, et elle reprit en riant :

 

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— Votre histoire, fausse ou vraie… et je la crois vraie puisque vous le jurez… aura eu pour moi un résultat bien agréable… elle m’a distraite à tel point que je crois en avoir oublié ma migraine… il me semble que je ne souffre plus.

— Je suis heureux, madame, d’avoir été aussi bon mé-decin.

— Monsieur Clovis, ayez donc l’obligeance de tirer ces grands rideaux pour que je m’assure si je puis, à présent, supporter la lumière du jour.

On devine avec quel empressement l’artiste, impatient de connaître sa propriétaire, obéit à cette demande.

Quand, les rideaux ouverts, il se retourna vers le divan, Mme Durieux, coquettement posée, gracieuse d’élégance, of-frait à ses regards un visage charmant dont les yeux doux clignotaient gentiment, tout éblouis par le retour soudain de la lumière.

— Sacrebleu ! oui, elle est crânement jolie ! pensa le graveur à cette vue.

— Là ! dit-elle, maintenant que je ne souffre plus, par-lons sérieusement de ce qui vous a amené ici… Vous dites donc ne pas pouvoir payer votre terme en retard ?

— Hélas ! non.

— Ni donner un à-compte ?

— Pas davantage.

La propriétaire secoua la tête en prononçant d’un ton un peu sec :

 

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— Savez-vous que, s’il en est ainsi pour votre premier terme dans la maison, j’ai quelque raison de m’inquiéter pour ceux qui suivront.

— J’espère que la cause qui m’a empêché de gagner l’argent de mon terme ne se reproduira pas.

— L’ouvrage vous a-t-il manqué ?

— Aucunement, madame, mais je me suis luxé le poi-gnet, ce qui, pendant des semaines, m’a rendu tout travail impossible.

— Vous avez fait une chute ?

— Non. J’ai attrapé cela en corrigeant un malotru.

L’heure de la curiosité était passée pour Mme Durieux, au lieu de demander des détails sur cette aventure de malo-tru, elle se mit à réfléchir et, en fin de compte, après quelques secondes de silence, elle reprit :

— Il faudrait vous adresser à M. Gravoiseau auquel j’ai confié le soin de mes intérêts.

— J’ai vu ce monsieur qui a repoussé ma demande, car il m’a accordé un délai dérisoire de deux heures.

— Vous comprenez que je ne puis aller contre la déci-sion d’une personne qui a toute ma confiance. Ce que M. Gravoiseau fait, doit, pour moi, être toujours bien fait. Il ne me reste donc, monsieur Clovis, qu’à souhaiter que vous puissiez vous entendre avec mon représentant.

Tout en prononçant ces mots d’une voix assez sèche, Célestine se levait pour faire comprendre à son locataire que l’audience était terminée.

 

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— Diable ! pensa Clovis, maintenant que j’ai fini de l’amuser, elle ne se met pas des gants jusqu’aux coudes pour me congédier.

En conséquence, il se leva aussi et salua la propriétaire en disant :

— Alors je vois, madame, que je n’ai plus qu’à attendre bien tranquillement l’arrivée de l’huissier.

— Mais pourquoi refusez-vous de vous entendre avec M. Gravoiseau ?

— Parce que c’est tout entendu. Ce monsieur m’ayant accordé deux heures pour rassembler tous mes capitaux… et mes capitaux se montant à la somme de cinquante-deux… c’est-à-dire, non… de quarante-sept sous, car j’ai prodigué cinq sous pour ma barbe… il est à croire que votre gérant, qui compte sur des flots d’or, n’acceptera pas le mo-deste et premier versement à valoir sur ma dette que me permet ma situation financière.

— Êtes-vous donc vraiment sans ressources ?

— Même plus pauvre que Job, car lui pouvait se per-mettre d’aller tout nu, économie qui n’est plus réalisable de nos jours… Oui, madame, sans ressources. Le seul oncle, ou plutôt la seule tante d’Amérique qui m’aurait tiré de peine était le Mont-de-Piété. Hélas ! nos rapports sont rompus, car le lien qui nous unissait a disparu… je n’ai même, plus la montre qui me mettait en relations suivies avec cette chère parente… Je l’ai perdue ou elle m’a été volée dans cette ren-contre nocturne avec un goujat dont je vous ai parlé tout à l’heure.

 

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Il est à supposer que cette affaire de goujat n’intéressait nullement Mme Durieux, car, cette fois encore, elle n’y prêta aucune attention et, comme si elle avait hâte d’être débar-rassée de son visiteur, elle fit un nouveau salut au jeune homme en disant :

— Je ne puis que vous répéter qu’il faut vous adresser à mon gérant.

Devant ce congé formel, le graveur ouvrit la porte et, tout en exécutant sa révérence d’adieu, il se retirait à recu-lons, quand la jolie femme s’écria vivement ! d’une voix ef-frayée :

— Prenez garde ! monsieur… là, derrière vous !

À cette exclamation, Clovis se retourna brusquement et aperçut une ravissante petite fille, un joli chérubin de cinq ans environ qui, cherchant à entrer dans le boudoir, aurait été renversé si le jeune homme avait fait un pas en arrière.

— Viens, ma gentille, dit affectueusement la propriétaire à l’enfant qui se glissa prestement par le passage que lui avait livré le graveur.

Mme Durieux prit la petite fille et la souleva dans ses bras à la hauteur de ses lèvres qui se posèrent sur ce frais vi-sage.

— Vous avez là, madame, une bien charmante enfant, dit Clovis, qui s’était arrêté dans sa retraite pour assister à ce tendre baiser.

— Hélas ! le ciel m’a refusé le bonheur d’être mère. C’est la fille de ma cuisinière… veuve comme moi. Je ne suis que sa marraine, répondit un peu tristement la propriétaire.

 

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Puis, comme son regard était revenu tout affectueux sur la créature mignonne qui lui faisait un collier de ses bras po-telés, elle s’écria :

— Oh ! oh ! mademoiselle Lili a ses yeux bien rouges… elle a dû pleurer. Est-ce que, par hasard, elle n’a pas été sage ?

— C’est maman qui a voulu encore que je mange de la panade, balbutia Mlle Lili avec une grimace de dégoût.

— Mais la panade fait grandir les petites demoiselles qui ne sont pas des Sainte-Difficile.

— Bien vrai, marraine ? demanda l’enfant, dont les mains roses caressaient le visage de Célestine.

— Ce serait moi qui lui tapoterais ainsi les joues que, c’est certain, elle y trouverait à redire, pensa Clovis dont le regard avait passé de l’enfant à la gracieuse propriétaire.

— Oui, reprit la jeune femme, quand on mange sa pa-nade, on devient grande… grande… Tiens, demande à mon-sieur.

— Même plus grande encore ! affirma le graveur avec empressement.

— Alors, marraine, laisse-moi aller bien vite manger ma soupe, dit la petite fille en cherchant à se dégager des bras qui la retenaient.

— Très-bien, Lili, il faut être toujours ainsi obéissante, approuva la veuve.

Puis, sans remettre l’enfant à terre, elle s’approcha du graveur en ajoutant :

 

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— Aussi pour ta récompense, monsieur va t’embrasser… cela lui portera bonheur.

Et, avant que Clovis, qui ne s’attendait guère à être pris pour distributeur de récompense, pût prononcer un mot, il eut à portée de ses lèvres la jeune tête de Lili que la proprié-taire offrait à son baiser.

Sa bouche quittait à peine la joue de l’enfant que l’artiste vit Mme Durieux se reculer et, sans quitter Lili, lui faire un salut compassé en disant d’une voix grave :

— Je souhaite, monsieur Clovis, que vous vous enten-diez bien avec mon gérant.

Le jeune homme comprit qu’il fallait enfin quitter la place et, s’inclinant, il sortit du boudoir après avoir répété :

— Je vais attendre bien tranquillement l’arrivée de l’huissier.

Sur sa route, il rencontra la sémillante Flore qui le guet-tait au passage.

— Eh bien ? êtes-vous satisfait ? demanda curieusement la soubrette.

— Parfaitement. Je pars avec cette bonne promesse de la propriétaire que, dès que j’aurai tout payé jusqu’au der-nier sou, elle m’accordera du temps pour le reste de la somme.

— Pas possible ! fit la camériste étonnée, qui avait cru que le graveur gagnerait sa cause.

 

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— Ce n’est pas positivement tel que je vous le conte, mais on peut dire que c’est tout comme, puisque votre maî-tresse me renvoie à M. Gravoiseau.

— Un bien vilain homme ! appuya Flore.

— C’est, parait-il, ce que tout le monde affirme… à l’exception de Mme Durieux.

La femme de chambre secoua la tête d’un air de doute en disant :

— Je n’en jurerais pas.

— Jurer quoi ?

— Que Madame ignore que le Gravoiseau est un franc coquin.

— Allons donc ! S’il en était ainsi, est-ce qu’elle lui con-fierait le soin de sa fortune ?

— Aussi c’est cela qui me déroute, car, bien que ma-dame ne m’en ait jamais soufflé mot, j’ai une doutance qu’elle sait à quoi s’en tenir sur le compte de son gérant.

Ce dialogue, qui avait lieu dans l’antichambre, fut subi-tement interrompu par une effroyable détonation qui se fit entendre, de l’autre côté de la porte, sur le carré.

— Ah ! voici M. Rocamir qui éternue ! s’écria Flore en riant.

Au même moment, la sonnette d’entrée tinta. Ce fut en effet, l’ex-droguiste qui se présenta quand la femme de chambre eut ouvert la porte. Il allait sans doute débuter par quelque phrase grivoise à l’adresse de la soubrette, mais, en

 

– 84 – apercevant l’artiste, il s’arrêta, la main en pigeon vole et la trompe en l’air.

— Vous n’aviez pas besoin de sonner pour vous annon-cer ; l’explosion de votre boîte infernale suffisait grande-ment, lui dit Flore.

En présence d’un étranger, M. Rocamir crut de sa digni-té de ne pas répondre à cette plaisanterie. Il se contenta de demander :

— Ta maîtresse est-elle visible, accorte jouvencelle ? Est-il possible de lui présenter une humble requête, almée fascinante ?

Quand M. Rocamir voyait le visiteur qu’elle recondui-sait, Flore ne pouvait lui soutenir que la propriétaire ne re-cevait pas. Si grotesque qu’il fût, l’homme au nez était à mé-nager, car il représentait le plus gros loyer de la maison.

— Je vais vous annoncer, dit-elle.

— Je t’en aurai une éternelle reconnaissance, vierge sé-duisante !

Forcée de précéder l’ex-droguiste, la soubrette fit un sa-lut d’adieu au graveur en disant :

— Au revoir, monsieur Clovis. Si madame change d’avis, je monterai au plus vite chez vous pour vous en pré-venir.

Et elle referma la porte derrière le jeune homme qui s’éloignait.

 

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— Est-ce que ce monsieur fait partie des locataires de la maison ? demanda l’homme au nez en suivant la femme de chambre.

— Oui, c’est l’artiste du cinquième.

— Artiste en quoi ?

— En tout, répondit simplement Flore.

— Bon à noter, pensa M. Rocamir.

Cependant Clovis avait descendu l’escalier pour aller conter sa déconvenue au concierge qui s’impatientait de cette longue absence.

— Ah ! cette fois vous l’avez vue ! n’est-ce pas qu’elle est jolie ! s’écria Gringoire au premier pas que le jeune homme fit dans la loge.

— Très-jolie.

— Et vous avez réussi ?

— Réussi à la distraire, oui… et à tel point que j’ai dissi-pé une migraine horrible dont elle souffrait.

— Oh ! oh ! alors, par reconnaissance, elle vous a accor-dé ce que vous lui demandiez ?

— Non, par reconnaissance elle m’a fait embrasser la fille de sa cuisinière. Voilà tout ce que j’ai obtenu de cette charmante femme.

Le compte rendu que lui faisait le graveur de son entre-vue avec la propriétaire était loin de satisfaire Gringoire, qui avait fondé de douces espérances sur cette première mise en présence de ceux qu’il voulait marier.

 

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— Vilain début ! pensa-t-il.

Puis, après avoir réfléchi :

— Elle vous a fait embrasser Lili ?

— Une ravissante petite fille, du reste.

— Et qui ne ressemble guère à sa mère, je vous en ré-ponds, appuya en riant le portier.

— Ah ! la cuisinière est laide ?

— Affreuse… et notez qu’elle a eu cet enfant sur le tard… à quarante ans.

— Lili tient alors de son père qui était peut-être beau garçon.

— Là-dessus, je ne saurais vous renseigner, car je n’ai pas connu l’époux de Marie… il paraît qu’il est mort quand sa femme était en pleine grossesse… Et tout cela date d’avant le mariage de Mme Durieux… car la petite avait déjà quatre mois.

— Marie n’est donc pas entrée au service de la proprié-taire depuis le mariage de sa maîtresse ?

— Oh ! non… Elle servait chez les parents de Mme Durieux quand celle-ci était demoiselle. Si elle ne l’a pas vue naître, elle a dû au moins la connaître bien jeune.

— Alors je comprends pourquoi la propriétaire est mar-raine de l’enfant… Quel est le parrain ? Est-ce que c’était dé-funt M. Durieux ?

— Lui ! oh ! non ! Quand il ne pouvait pas souffrir les en-fants dans sa maison, ce n’était pas pour les adorer dans son

 

– 87 – ménage. Aussi, lorsque madame a imploré M. Durieux pour qu’il permît à la cuisinière d’avoir sa fille près d’elle, il est entré dans une colère bleue et s’est écrié : « Si la gamine entre ici, je la flanque dans le pot-au-feu de sa mère ! » Ah ! il ne badinait pas avec sa tranquillité, le défunt… Ce n’est pas de son vivant que M. Rocamir aurait pu se permettre ces éternuements qui ébranlent la maison !

— Alors Lili n’est entrée chez sa marraine que quand celle-ci a été veuve ?

— Huit jours après l’enterrement du mari.

Puis revenant à ses moutons, Gringoire arrêta ses ren-seignements pour demander :

— Comme ça, madame ne vous a rien accordé ?

— Le Gravoiseau avait prédit juste. Elle m’a renvoyé à lui.

— Et vous ne pouvez pas solder ?

— Pas plus que de me mordre le front.

— Il y aurait un moyen de ne pas payer vos termes, dit Gringoire d’un ton grave.

— Ce serait d’avoir une maison à moi… je connais cette vieille plaisanterie.

— Je ne vois pas ce qu’il y a de si plaisant à avoir une maison à soi… Ah ! oui, je sais ce que vous allez me ré-pondre… qu’il faut posséder des capitaux, n’est-ce pas ?… Mais moi, par mon procédé, j’écarte les capitaux qui ne sont pas nécessaires. Voulez-vous savoir ce moyen ?

— J’avoue que je suis curieux de le connaître.

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— Il est bien simple.

— Dites, j’écoute.

— Épousez la propriétaire.

À cette proposition, le jeune homme partit d’un éclat de rire.

— Il paraît que, chez vous, c’est une idée fixe de voir Mme Durieux convoler en secondes noces, s’écria-t-il.

— Oui… et avec vous… Dites que vous y consentez et je me fais fort de réussir, prononça Gringoire d’un ton réso-lu.

Malgré le rire qui le secouait, Clovis put arriver pourtant à bégayer :

— Vous seriez fièrement embarrassé si je vous prenais au mot.

— Prenez-moi… prenez-moi, répéta le portier avec le plus sérieux aplomb.

— Mais, réfléchissez donc un peu, mon brave Gringoire, que, pour décider la propriétaire à se remarier, il faut que le prétendant soit ou riche ou beau garçon. Peut-être même qu’il réunisse ces deux avantages.

— Eh bien ?

— Dame ! je ne peux pas précisément dire que je roule sur l’or et les diamants.

— Non… mais vous êtes joli garçon.

 

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— Euh ! euh ! fit modestement Clovis, je ne suis pas po-sitivement laid à faire peur… mais de là à être beau, il y a une large marge.

— Si, si, croyez-moi, vous êtes beau garçon, insista Gringoire.

— Alors avouez que mon genre de beauté n’est pas du goût de la propriétaire, puisque, malgré le physique agréable que vous m’attribuez, je n’ai pu assez attendrir cette dame pour obtenir d’elle la mince faveur d’un tout petit délai à propos de mon terme.

Le concierge coupa court aux observations du graveur, en demandant d’un ton impatient :

— Bref, trouvez-vous Mme Durieux jolie ?

— Charmante.

— Et l’épouseriez-vous ?

— Parbleu !

— C’est bien décidé, n’est-ce pas ?

— Oui, fit l’artiste qui, s’amusant de l’air important que se donnait Gringoire, répondait sans attacher rien de sérieux à ses paroles.

— Alors, continua le portier, puisque vous me promettez de l’épouser, je vais m’occuper d’amener la propriétaire à vous accorder sa main.

Clovis retint une nouvelle envie de rire et, affectant une surprise respectueuse, il s’écria :

— Êtes-vous donc un puissant magicien !

 

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— Non, je suis simplement un concierge et c’est assez, répondit Gringoire en clignant des yeux avec un petit air ma-lin.

Pendant ce dialogue, l’air de Viens dans ma nacelle avait commencé au quatrième étage. La petite flûte du galant mili-taire jouait avec une verve endiablée, et l’écho de l’escalier répétait ses notes par toute la maison.

— Oh ! que celui-là m’agace avec son tuyau ! grinça ra-geusement Gringoire. Depuis ce matin, il n’a cessé sa mu-sique.

— Le fait est que ce musicien possède un souffle remar-quable et un répertoire bien varié, ajouta Clovis.

— J’aime à croire que vous ne le tolérerez pas long-temps ici quand vous serez propriétaire de la maison.

Le pipelet avait prononcé cette phrase avec une assu-rance si comique que, cette fois, le graveur ne put comman-der à son rire.

— Oh ! quand je serai propriétaire ! s’écria-t-il, voici un quand qui pourra bien n’arriver jamais.

— Plus tôt que vous ne croyez.

— Alors faites, mon cher, que ce soit avant six se-maines, car c’est à peu près le temps que l’huissier va mettre à me dépouiller de mon mobilier… et je ne serais pas fâché d’être marié avant l’époque où je me trouverai sur le pavé.

— Est-ce que vous habiterez le premier étage avec votre femme ? demanda le portier dont, on le sait, le but était, en mariant la propriétaire, de l’éloigner son immeuble.

 

– 91 –

Si de la part de Gringoire, la conversation était sérieuse, il n’en était pas de même pour Clovis qui n’y voyait qu’une lubie du bonhomme. Aussi, faisant poser le concierge, il ré-pondit :

— Si j’habiterai ici ? qu’en dites-vous, Gringoire ?

— L’appartement est un peu petit pour deux.

— Est-ce qu’il s’est rétréci depuis la mort de

M. Durieux ?

— Non, mais le défunt était impotent et il ne quittait point son fauteuil. Il ne lui fallait donc pas grande place. Tandis que vous…

— Oh ! moi, je suis plus remuant, je l’avoue. Donc, mon brave général, vous pensez que l’appartement sera un peu petit pour deux quand j’y serai entré en qualité de mari ?

— Oui. Vous ferez bien d’en choisir un autre plus vaste ailleurs que dans la maison, dans le voisinage… Vous me permettez de vous donner ce conseil ?

— Vous permettre ! mais, au contraire, je vous supplie de me donner… que dis-je, de me prodiguer, de m’entasser les conseils. Ne regardez pas à me réveiller la nuit pour me glisser un conseil… Ah ! tenez, général, voulez-vous que je sois franc avec vous ?

— Soyez-le.

— Eh bien, j’aime mieux renoncer à épouser la proprié-taire, si vous ne me promettez pas ici, tout de suite, de tou-jours m’accabler de vos conseils… C’est si bon de n’avoir qu’à se laisser vivre sans s’occuper de rien autre que de

 

– 92 – suivre des bons conseils… Il faut me le jurer, général… Ju-rez-le-moi… sans cela, rien de fait.

Le portier prit son air solennel et sa voix grave :

— Monsieur Clovis, je jure de tenir toujours mes con-seils à votre disposition.

— À ma disposition n’est pas assez fort… il faudra me les imposer… qu’ils soient des ordres.

Gringoire jubilait agréablement. Il se voyait, dans un avenir très prochain, redevenu premier ministre sous un roi de paille qui n’entendrait que par lui. Il replacerait sous le joug tous ces locataires qui se permettaient de rentrer après dix heures. Oh ! alors, comme il dormirait ses pleines nuits !!!

— Je serai le maître, pensait-il.

Aussi, avec un petit frisson de joie que lui donnait l’espoir de retrouver sa puissance, il se carrait majestueuse-ment en son fauteuil, sous le regard de Clovis qui se disait :

— Quel bon toqué !

La scène fut interrompue par l’entrée dans la loge d’une femme en tablier blanc, qui demanda :

— Gringoire, avez-vous vu passer Flore ?

— Non, je ne l’ai pas aperçue.

— Elle doit pourtant être sortie, car voici au moins vingt bonnes minutes qu’elle est absente.

— Elle est sans doute dans la maison ?

— Chez qui serait-elle ?

 

– 93 –

— Peut-être chez les Rocamir où elle taille une bavette avec leur bonne Félicie.

— Oh ! elle ne peut pas la souffrir !… Non, elle aura plu-tôt décampé sans que vous l’ayez vue filer.

— C’est possible.

— Quand elle rentrera, recommandez-lui de remonter bien vite, car notre maîtresse est seule dans l’appartement.

— Est-ce que vous sortez aussi ?

— Oui, je vais faire une commission pressée pour ma-dame… aussi je pars au galop.

La femme au tablier, joignant l’action à la parole, sortait de la loge quand, sur le seuil, elle s’arrêta pour s’écrier :

— Ah ! à propos des Rocamir, vous ne savez pas la nou-velle ?

— Non, dites.

— Ils vont donner un bal.

— Un bal… de nuit !!! fit Gringoire en serrant les poings à la pensée qu’il lui faudrait veiller cette nuit-là.

— Sans doute, de nuit. M. Rocamir est venu tout à l’heure en demander la permission à madame.

— Et elle l’a accordée ?

— Immédiatement. Seulement elle a dit que, cette fête devant empêcher toute la maison de dormir, M. Rocamir fe-rait bien d’inviter les locataires… et M. Rocamir a trouvé l’observation fort juste.

 

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Cette conversation s’était continuée sans que la femme au tablier, qui montrait le dos à Clovis, se fût aperçue de la présence du jeune homme assis dans un coin obscur de la loge.

Aux dernières paroles qu’elle venait de prononcer, Grin-goire se tourna vers l’artiste en disant :

— Vous entendez ? on vous invitera au bal, monsieur Clovis.

À ce nom, la causeuse se retourna brusquement et ses yeux s’attachèrent surpris sur le graveur qui, de son côté, examina celle qui le regardait. C’était une femme ayant lar-gement dépassé la quarantaine, lourde, épaisse, commune, mais dont le visage respirait la franchise et la bonté.

Elle fut sur le point de parler, mais les mots expirèrent sur ses lèvres et, sans avoir rien dit à l’artiste, elle revint à Gringoire en s’écriant d’une voix qui trahissait une émotion fort peu en rapport avec ses paroles :

— Je pars pour ma commission. Guettez bien Flore pour la renvoyer tout de suite à madame qui est seule… En pas-sant devant le coiffeur, je vais regarder si elle n’est pas dans la boutique.

Et elle s’éloigna en courant, après avoir jeté un dernier et furtif regard sur le jeune homme.

— C’est la cuisinière de Mme Durieux, n’est-ce pas ? de-manda Clovis au portier quand ils se retrouvèrent seuls.

— En personne… Marie… celle qui est la mère de la pe-tite Lili.

— Vraiment ! fit le graveur.

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— Hein ! ça vous étonne qu’un laideron pareil possède une aussi jolie petite fille… et pourtant, c’est comme je vous l’ai dit, ricana Gringoire.

Puis, changeant subitement son sujet de conversation, il s’écria joyeux :

— En voilà tout de même une heureuse chance qui vous arrive, convenez-en ?

— Quelle chance ?

— Cette invitation au bal des Rocamir qui vous attend… Vous vous rencontrerez avec la propriétaire et vous pourrez alors déployer votre amabilité, votre jarret, vos grâces et autres moyens de séduction.

Clovis secoua la tête en riant :

— Oh ! fit-il, si j’attrape une entorse, ce ne sera pas en dansant au bal de M. Rocamir.

— Vous n’êtes donc pas danseur ?

— Au contraire. Je danserais sur la tête et je suis de force à valser pendant trois jours sans m’arrêter.

— Eh bien, alors ?

— Je veux dire que je n’irai pas à ce bal.

— Pourquoi ?

— Parce que je n’ai pas d’habit.

— On en loue un.

— En admettant que, ce jour-là, je possède encore bien intacts les quarante-sept sous qui constituent ma fortune, il

 

– 96 – est à croire que, pour ce prix, je ne trouverais à louer que l’habit de Cadet Roussel.

— Saperlotte ! jura Gringoire en se grattant la tête, vous perdez là une jolie occasion de fasciner la propriétaire.

— Je l’avoue.

Après un silence pendant lequel les doigts de Gringoire se promenèrent de l’extrémité de son nez au sommet de son crâne où flottait une mèche superbe, le portier prononça ti-midement :

— Si vous me promettiez de ne pas vous fâcher, je vous ferais une petite proposition.

— Faites, général.

— J’ai là, tout neuf, pas plié, un joli billet de vingt francs… s’il pouvait vous être agréable ? vous me compre-nez ?

— Parfaitement… vous m’offrez de me prêter vingt francs.

— Oui, monsieur Clovis, pour louer un habit… Vous me rendrez la somme quand vous serez propriétaire.

— Décidément, c’est une monomanie chez vous, géné-ral, dit l’artiste en riant. Non, je n’accepte pas… gardez votre argent.

Gringoire avait pris le carnet sur lequel il notait ses dé-penses, et il en avait tiré le billet, placé entre les feuilles.

— Tenez, reprit-il, tout neuf, pas une tache, frais comme l’œil, je l’avais mis dans mon livre pour ne pas le plier, on di-rait qu’il vient de sortir de dessous la presse il y a dix mi-

– 97 – nutes… Allons, monsieur Clovis, prenez-le… Je suis persua-dé qu’il vous portera bonheur.

— Non, gardez votre argent, répéta le graveur.

Et, pour donner un motif à ce refus, il ajouta :

— Je ne veux pas vous en priver… Vous n’en avez déjà pas trop.

Ces mots inspirèrent une idée au concierge qui tenait absolument à obliger son protégé.

— Ah ! vous ne voulez pas m’en priver ! s’écria-t-il, eh bien, je vous jure que, si vous ne l’acceptez pas, je vais le brûler devant vous. Comme cela vous m’en aurez privé… et sans aucun profit pour vous.

En parlant, Gringoire avait enflammé une allumette et l’approchait du papier de la banque.

— Voyons, acceptez-vous ? demanda-t-il.

— Allons, donnez, dit vivement l’artiste pour l’empêcher de commettre sa bêtise.

Et il prit le billet avec l’intention de le rendre le lende-main au concierge en lui faisant croire qu’il avait trouvé des fonds.

 

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