Aimé de son concierge

Eugène Chavette · Chapitre 12 sur 19

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Aimé de son concierge

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XII

 

 

Congédié par Mme Durieux, qui, depuis le retour de Flore, a subitement éprouvé le besoin du sommeil, Clovis regagne sa mansarde, assez surpris d’une découverte qu’il a faite au dernier moment.

Quand la veuve lui a dit adieu du seuil de sa chambre à coucher, où elle allait entrer, Clovis a fouillé du regard le sanctuaire où va reposer celle qu’il aime, et, à son étonne-ment, il a aperçu, au pied du lit de la propriétaire, une élé-gante couchette sur laquelle dort la mignonne Lili.

— Quelle idée de faire coucher dans sa chambre l’enfant de sa cuisinière ! se dit-il en gravissant les étages qui le con-duisent à sa mansarde où il ne tarde pas à s’endormir du sommeil profond de l’homme heureux.

La journée est déjà bien avancée quand il se sent réveil-lé par quelqu’un qui le secoue en disant :

— Il ne faut pas tant dormir, monsieur Clovis. Vous vous épaississez le sang.

Ce conseil hygiénique est donné par Gringoire qui, au moyen de la seconde clef qu’il possède pour faire le ménage de l’artiste, vient de se glisser dans la place.

— Ah ! c’est vous, général ? fait le graveur.

— Oui, je ne me tenais pas d’impatience de savoir comment tout s’est passé, cette nuit, entre vous et la pro-priétaire ; alors je suis monté aux nouvelles. Voyons, dites,

 

– 229 – l’avez-vous fascinée ? Entrevoyez-vous déjà l’heure où vous la conduirez palpitante au pied des autels pour qu’elle y ral-lume les flambeaux de l’hymen ?

— Oh ! oh ! comme vous y allez, général. Je n’ai pu faire un si grand chemin en une seule contredanse qu’elle m’a ac-cordée… car elle est très-disputée par les danseurs, la gra-cieuse dame.

— Avez-vous au moins profité de cette unique contre-danse ?

— Nous avons parlé du prix de la viande et de la déca-dence du fromage de Géromé, répond Clovis qui juge inutile de rien avouer.

— Voilà tout ? fait le concierge penaud, sacredienne ! moi qui comptais que vous couperiez l’herbe sous le pied à M. Gravoiseau… qui rôde autour d’elle pour en faire sa proie.

— Allons donc ! ricane Clovis qui sait l’aversion inspirée par le gérant à celle qu’il convoite.

— Il n’y a pas de allons donc. Vous connaissez Patouil-lard ? Non ? Eh bien, sachez que Patouillard est le domes-tique du Gravoiseau. Hier soir, pendant le bal, quelques do-mestiques de la maison s’étaient réunis à la loge, et, comme Bouchu avait eu l’obligeance de nous apporter des rafraî-chissements, nous l’avons passé assez douce à deviser…

— Sur le compte des bourgeois ?

— Précisément. Le tour de Mme Durieux est arrivé comme celui des autres et alors Patouillard… que les rafraî-chissements avaient allumé… s’est mis à dire que son maître épouserait la propriétaire quand il le voudrait. Vous com-

– 230 – prenez combien nous avons ri de cette affirmation que Mme Durieux, qui a fait ouf ! en perdant un vieux mari, irait justement en reprendre un autre ?… Mais Patouillard a répé-té son : « Attendu qu’il tient la belle dans un lacet qu’elle n’ose pas rompre. » Vous devinez notre étonnement à cette révélation.

Nous n’insisterons pas sur l’attention avec laquelle ce cancan du portier a été écouté par Clovis, qui se rappelle la terreur que la veuve a témoignée en parlant de son gérant.

— Il faut vraiment qu’il existe quelque chose entre ce coquin et elle, se dit-il.

Puis, tout haut, il demande à Gringoire :

— Patouillard a-t-il enfin fini par vous compléter sa con-fidence ?

— Malheureusement non, répond le concierge.

— Vous n’avez donc pas insisté ?

— Oh ! que si, je vous en réponds. On est domestique ou on ne l’est pas… Si on l’est, on a vraiment trop de plaisir à apprendre du mal des maîtres pour rater une occasion d’en savoir. Aussi a-t-on tourné et retourné Patouillard pour qu’il en avouât un peu plus ; le garçon qui n’est pas trop jacasseur de son naturel, s’en est tenu à ce que les rafraîchissements lui avaient fait confesser, et il s’est contenté de dire : « Je sais ce que je sais et je le garde pour moi. » Puis il n’a plus ouvert la bouche que pour boire.

L’artiste est devenu pensif. Il cherche vainement quel pouvoir le misérable peut exercer sur la propriétaire, et, en se souvenant de son souper avec Célestine, il remarque que

 

– 231 – la conversation a justement changé de sujet au moment où la veuve exprimait son désir de trouver un protecteur.

— Un protecteur… qui ne fût pas amoureux d’elle ; c’était sa condition, se dit-il.

À ce souvenir, Clovis se demande avec crainte :

— Est-ce que la confidence qu’il lui faudrait faire à celui qui s’offrirait pour protecteur est de nature à détruire toutes les illusions d’un amoureux ? Diable ! diable !

Comme, involontairement, le graveur a prononcé le dernier mot à mi-voix, le concierge, qui l’a entendu, reprend en secouant la tête :

— Oui, diable ! Si Gravoiseau possède vraiment l’empire dont parle son domestique, nos projets font la culbute… Je le connais, le gérant, il me déteste. S’il triomphe, je ne lui pèserai pas lourd et il me flanquera sur le pavé, sans miséri-corde.

Et Gringoire, à l’exemple du jeune homme, devient tout songeur à la pensée de ce que lui réserve l’avenir.

Cette double méditation est interrompue par quelqu’un qui frappe à la porte et, tout aussitôt, M. Rocamir entre dans la mansarde. La visite du droguiste contraint le concierge à céder la place et il s’éloigne après avoir soufflé à l’artiste :

— En attendant, je vais rendre la vie dure au Gravoi-seau.

Dès qu’il se voit seul avec Clovis, M. Rocamir tire gra-vement sa bourse en disant :

 

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— Je suis venu pour régler mon petit compte. M’avez-vous préparé ma note ?

— Quelle note ?

— Ce que je vous dois pour avoir fait valser Cydalise. Nous avons dit douze sous. Vous aurez l’obligeance d’ajouter cette mention sur votre facture : « même prix que pour les duchesses russes ». Je veux que ma femme sache quelle place elle tient en mon estime.

L’artiste étouffe son envie de rire et il s’empare des mains de l’idiot qu’il secoue en s’écriant :

— Je n’accepterai rien, cher monsieur Rocamir. Permet-tez-moi de reconnaître par mon désintéressement tout le plaisir que m’a causé cette magnifique fête qui, j’ose le croire, doit avoir satisfait votre légitime amour-propre de maître de maison.

— C’était princier, n’est-ce pas ? dit le petit homme en se redressant tout fier.

— Oh ! bien plus que princier… la langue française ne me fournit que le mot « épatant » pour exprimer d’une ma-nière un peu convenable tout le grandiose de votre récep-tion.

— Et pourtant on ne peut contenter tout le monde et son père. Figurez-vous que, de tous les gens que j’avais invi-tés, il n’en est venu que la moitié.

— C’est ce qui arrive ordinairement.

— Oui, mais il paraît que l’autre moitié est furieuse après moi. Dans la matinée, j’ai reçu une montagne de lettres auxquelles je ne comprends rien et qui, toutes, se ré-

– 233 – sument à peu près par cette même phrase : « Puisque vous tenez tant à ce qu’on ait un parapluie, je vous avertis que je vous casserai le mien sur les reins pour votre stupide plai-santerie de faire venir le monde afin de le flanquer à la porte. » Voilà ce qu’on m’écrit. Vous expliquez-vous cela ?

— C’est peut-être un prospectus.

— Un prospectus de quoi ?

— Je l’ignore. Aujourd’hui, la réclame se fait si adroite-ment. On commence par un premier prospectus qui pique votre curiosité, puis, le lendemain, il en arrive un autre qui vous dit : Où trouve-t-on le meilleur parapluie pour casser sur les reins de quelqu’un ??? C’est telle rue, tel numéro. Et le tour est joué. Vous avez bien tort de vous préoccuper de cela, monsieur Rocamir. C’est de la publicité, rien de plus.

— J’avoue que j’attribuais la chose à des invités mécon-tents.

— Et vous avez eu tort. Mais, à part ce détail, je suis certain que vous avez éprouvé toute la satisfaction désirable de votre souper.

— Ah ! à propos du souper, on ne m’a récité aucun de ces vers dont vous m’aviez parlé ?

— Je le sais… et, si vous me promettez d’être discret, je vous en apprendrai le pourquoi.

— Dites.

— Au dernier moment, quelqu’un a fait remarquer qu’il serait bien plus galant, au lieu de les réciter, de vous chanter ces vers, et la surprise a été ajournée à votre prochain bal,

 

– 234 – pour qu’un compositeur de talent… Verdi, s’il faut vous le nommer… ait le temps d’en faire la musique.

— Bien, alors j’attendrai.

— Mais surtout, bouche close sur ma confidence.

— On m’arracherait la langue que je ne dirais rien.

— Malgré la suppression des compliments, j’espère que votre souper a été joyeux… et, surtout, bien servi. Vous aviez, pour cela, ce Bouchu qui m’a paru fort intelligent.

Au nom du brosseur, l’homme à la trompe prendre un air mécontent et répond :

— Euh ! euh ! ce garçon-là, je vous avouerai que, main-tenant, je l’ai dans le nez.

— C’est donc ça que je vous le trouvais un peu enflé… Ah ! vous avez Bouchu dans le nez ?… Pour combien de temps ?

— Non, non. Je parle au figuré.

— Vous avez le droit de parler autrement, monsieur Ro-camir, soit dit sans basse flagornerie… Et en quoi Bouchu a-t-il démérité ? Est-ce parce qu’il a trop prodigué les sirops et les glaces ?

— Prodigué les glaces ! fait l’ex-droguiste. En êtes-vous certain ?

— Parbleu ! si je n’ai pas assisté à votre souper, c’est que j’étais malade de l’abus exagéré des glaces… Je crois même que c’est aussi la raison qui vous a privé de la pré-sence de Mme Durieux à votre table… Nous avions perpé-

 

– 235 – tuellement sous le nez le plateau à glaces de cet actif Bou-chu.

— Comment se fait-il donc que de nombreux invités, à leur départ, se sont plaint à moi de n’avoir pas aperçu un seul verre de sirop ?

— Ceux-là feront bien, à vos autres bals, de venir avec un caniche, car ils sont complétement aveugles. Si c’est cela que vous avez à reprocher au brave garçon, je transpire d’émotion en vous le disant, monsieur Rocamir, mais vous avez tort… ce qu’il y a de mieux en tort… tout soie.

— Oh ! ce n’est pas cela. Savez-vous ce qu’il s’est ima-giné, ce militaire ?

— Non.

— De me défendre d’embrasser ma femme sans une permission écrite de son lieutenant. Comme, entre deux portes, je dérobais un baiser à Cydalise, il est arrivé sur moi en homme fou…

— Saoul, vous voulez dire ?

— Non, il eût été ivre que je l’eusse châtié… tandis que j’ai eu pitié de sa folie… et il fallait vraiment qu’il fût fou pour m’empêcher d’embrasser ma femme qu’il appelait Mme Farouche tigresse… C’est de la démence cela, convenez-en ?

— Ça m’en a tout l’air… Et, comme de juste, vous n’avez pas tenu compte de sa défense ?

— Naturellement… J’ai encore embrassé Cydalise qui frissonnait éperdue devant l’insolence du mécréant… alors il a levé la main sur elle… j’ai paré le coup adroitement avec

– 236 – ma joue… Dix fois, il a renouvelé son geste et, dix fois, il m’a trouvé à la parade.

— Toujours avec votre joue ?

— Toujours.

— Êtes-vous bien certain que c’était à votre épouse qu’il en voulait ?

Rocamir se redresse à cette question.

— À qui donc alors ?… Pas à moi ? je présume… il n’eût osé !!! Bref, je vous le répète, j’ai eu pitié de cet insensé. Je me suis contenté, tout à l’heure, en montant ici, d’entrer chez le lieutenant, M. de Rochegris, pour lui conseiller de faire enfermer son homme.

— Et que vous a dit M. de Rochegris ?

— Que son excès de zèle avait donné à Bouchu un transport au cerveau. Il prétend que le brosseur a été saisi par la chaleur du bal, et que, n’ayant pas osé se rafraîchir à son plateau, il a été affolé par le sang qui lui a monté à la tête.

— Je le crois, fait Clovis sérieux.

— Néanmoins le lieutenant est au désespoir de ce qui est arrivé, et, pendant que je venais chez vous, il s’est em-pressé de descendre chez moi pour présenter à ma femme ses excuses sur la conduite du brosseur.

— Vous deviez être beau de sang-froid pendant que Bouchu tentait vainement de gifler votre dame.

— Oui… mais, ce sang-froid, je commençais à le perdre… et j’allais peut-être pulvériser le drôle, si

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M. Gravoiseau ne s’était élancé de table pour venir l’arracher à ma fureur.

— M. Gravoiseau assistait donc au souper ? demande vivement Clovis, rappelé à la situation, que les stupidités de l’ex-droguiste lui avaient fait oublier.

— Sans doute, répond Rocamir, M. Gravoiseau est trop de mes vieilles connaissances pour ignorer tout le plaisir qu’il me cause quand il daigne s’asseoir à ma table… Oh ! oui, nous sommes de bien vieilles connaissances, je vous l’affirme… ce n’est pas d’hier que date notre première ren-contre.

En entendant l’époux de Cydalise, le cœur bat à Clovis qui se demande tout ému :

— Est-ce que ma bonne étoile permettrait que ce crétin-là me soit utile à quelque chose ?

Il n’a pas le temps d’interroger l’ex-droguiste sur le pas-sé du gérant, car M. Rocamir, qui est en veine de souvenirs, ajoute aussitôt :

— J’ai pareillement beaucoup connu Durieux, le défunt époux de notre gracieuse propriétaire. C’est même le désir de renouer avec lui d’anciennes relations qui m’a poussé à venir demeurer en cette maison. J’ai donc fait un heureux coup double en me retrouvant aussi avec Gravoiseau.

— Est-ce que ces deux messieurs étaient vraiment fort liés ensemble ?

— Pylade et Pollux… c’est-à-dire, non, je me trompe… Oreste et Castor n’étaient pas plus intimes.

— Alors vous faisiez un trio de joyeux drilles…

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M. Rocamir hausse les épaules, et, d’un ton dédai-gneux :

— Entre nous, dit-il, Gravoiseau était un bien petit drille. Oui, Durieux était un drille… pas sur la fin, pourtant, car la goutte et les rhumatismes l’avaient fort éteint… c’est même ce qui lui a donné l’idée de prendre femme. Quant à moi…

— Oh ! vous, monsieur Rocamir, vous deviez être ce qu’on appelle un archi-drille.

L’idiot relève fièrement sa trompe, et, avec un sourire plein de fatuité, il répond :

— Eh ! eh ! j’avoue que je tenais carrément ma partie, et que je ne laissais pas faire mon ouvrage aux autres. Je ne sais pas si vous avez remarqué que je suis bâti en fer… aussi j’ai enfoncé Durieux dans le sixième dessous ; il n’était pas de force à lutter contre moi.

— Et puis, il faut ajouter que vous aviez sur lui l’avantage d’être du Midi.

— Mais Babylas en était aussi.

— Qui appelez-vous Babylas ?

— C’était le petit nom de Durieux. Oui, nous étions compatriotes… tous les deux de Carcassonne.

— De Carcassonne ! s’écrie brusquement Clovis.

— Tiens ! est-ce que vous êtes aussi de cette ville ? de-mande le droguiste surpris.

— Non, mais j’ai eu un ami qui, je crois m’en souvenir, était de votre pays.

 

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— Son nom ?

— Gornier, prononce l’artiste, qui s’est remis de son étonnement.

L’époux de Cydalise dresse sa trompe vers le plafond, et, en homme qui interroge sa mémoire, il répète :

— Gornier, Gornier… attendez donc… oui, ce nom-là ne m’est pas inconnu… Gornier… Êtes-vous bien sûr que ce soit Gornier ?… ne serait-ce pas plutôt Bourniteuf… ou Du-crochet ?

Sans doute que Clovis, en citant le nom de Gornier, a voulu pousser l’ex-droguiste vers un but déterminé, car il ajoute avec une hésitation que ne remarque pas le pantin :

— Non, c’est bien Gornier… Je lui ai souvent entendu dire que son père possédait, aux portes de Carcassonne, un domaine qui touchait à celui d’un nommé monsieur… mon-sieur… Ah ! voici que ce nom m’échappe… je l’ai sur le bout de la langue… Il finit en ac.

— En ac ?… Chamberli, peut-être ?

— Ah ! je le tiens !… M. de Frontac.

Rocamir, à ce nom, lève les bras en s’écriant :

— Frontac ?… Parbleu ! oui, je connais Frontac, ou plu-tôt, je l’ai connu… car je crois qu’il est mort il y a quelques années… et même mort ruiné à plate couture, lui qui avait possédé une si belle fortune… je la vois encore d’ici sa pro-priété, une fort jolie terre, ma foi, qui valait un beau denier, je vous en réponds.

 

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À la suite de tous ces détails, que Clovis a écoutés en pâlissant un peu, M. Rocamir reprend :

— Ah ! vous avez connu Frontac… ce farceur de Fron-tac ?… un veuf, autant qu’il m’en souvient… veuf avec un fils qui doit à cette heure, s’il n’est pas mort, tirer ferme le diable par la queue, car ce n’est pas avec ce que lui a laissé son père qu’il peut acheter une demi-douzaine de faux-cols… Et comment diable avez-vous rencontré ce comte de Frontac… car il était comte…

— Je ne l’ai jamais connu. Si je vous cite son nom, c’est pour l’avoir entendu souvent répéter par Gornier, dont le père était intime ami du comte.

— Gornier ? Décidément je ne me rappelle pas le plus petit Gornier… à moins que ce ne soit Ducrochet ou Bourni-teuf… je suis certain que vous prononcez mal… Quant à Frontac, c’est autre chose.

Avec un air qui a la prétention d’être malin, le droguiste secoue légèrement sa trompe en murmurant :

— Oui, je l’ai connu… et Durieux aussi… et Gravoiseau pareillement.

— Ah ! vos deux amis ont eu jadis des relations avec le comte de Frontac ?

— Et même des relations très-suivies. On peut leur par-ler de ce farceur-là.

À ce mot, qui revient pour la seconde fois, le graveur crispe ses poings comme si les doigts lui démangeaient de corriger le crétin ; mais il se contient et demande d’une voix calme :

 

– 241 –

— Vraiment, ce comte de Frontac était aussi farceur que vous le prétendez.

— Par farceur… j’entends dire qu’il aimait fort le cotil-lon.

— Il était donc de vos fêtes ?

— De celles où je me trouvais, non… car, à vous confes-ser le vrai, je ne le connaissais que de vue… Vous savez ? quand nous nous rencontrions, un coup de chapeau et rien de plus… mais j’en ai beaucoup entendu parler par Durieux et Gravoiseau qui le fréquentaient.

— En vérité ?

— Oui, et je regrette que le personnage ne vous inté-resse pas…

— Pourquoi donc ?

— Parce que je vous conterais quelque chose qui me re-vient en mémoire.

— Mais quand ce ne serait que pour le seul plaisir de vous entendre conter, monsieur Rocamir, je serais heureux de vous écouter.

— Le fait est qu’on m’a toujours dit que j’avais la parole séduisante et le style fleuri, prononce modestement l’époux de Cydalise.

— Je suis avide de le constater.

M. Rocamir consent à s’exécuter, et après avoir affermi ses vastes lunettes sur le monstre qu’elles enfourchent, il commence :

 

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— Il y a de cela quelques années, six ou sept, je ne sais pas au juste, tout ce que je puis affirmer c’est que Durieux ne s’était pas encore marié, Gravoiseau vint un matin me trou-ver.

— À Carcassonne ?

— Non, ici, à Paris même.

— Et vous étiez marié, vous ?

— Pas encore, pour le malheur de Cydalise : car voici seulement quatre ans écoulés depuis qu’au pied des autels la douce et timide colombe m’a juré cette fidélité et cet amour sur lesquels je n’appuierai pas, car il n’est pas dans ma na-ture de me vanter.

Clovis sait, par expérience, que l’époux, une fois mis sur le chapitre de sa femme, va se lancer à fond de train. Il s’empresse de l’arrêter dès le début et le ramène à la ques-tion en reprenant :

— Donc Gravoiseau vint vous trouver un matin ?

— Ah oui ! c’est vrai… je n’y étais plus. Il arrivait pour me dire qu’il y avait le soir noces et festins chez un restaura-teur en vogue, et me demander si je voulais être de ce régal, qui nous était offert par Durieux.

— Deviez-vous être nombreux ?

— Non, rien qu’entre nous.

— Vous quatre, alors ?

— Pourquoi quatre ? Où voyez-vous ce quatrième que vous joignez à notre trio ?

 

– 243 –

— M. de Frontac, je suppose, puisque votre récit le con-cerne.

— Oui, il s’est agi de M. de Frontac, mais il n’était pas des nôtres. Gravoiseau termina son invitation par la phrase ordinaire : « Nous avons besoin de ta vieille expérience. »

— Vous étiez donc leur conseiller ?

— Ils ne faisaient jamais rien sans me demander mon avis. Oui, j’étais leur oracle. Je ne sais si vous vous en êtes aperçu ; mais je vois juste, rien ne m’échappe, et, pour cer-taines choses, j’ai un nez… oh ! mais un nez !

— N’insistez pas, monsieur Rocamir, j’ai mon opinion faite sur votre nez.

— La croyance de Durieux était qu’on ne peut parler bien sérieusement qu’à table. Donc, toutes les fois qu’il se trouvait en face d’une question grave à résoudre, vite il m’invitait à dîner pour faire appel à mes lumières. Tenez, vous voyez ma main, n’est-ce pas ? Cent fois, oui, sans exa-gération, cent fois Gravoiseau et Durieux me l’ont pressée avec admiration, en s’écriant : Tu es notre boussole !!!

D’après ce qu’il sait du gérant et les renseignements qu’il a recueillis sur le défunt Durieux, l’artiste devine que le stupide droguiste a dû être perpétuellement leur dupe. Au lieu de s’amuser encore de sa bêtise, il a hâte de le voir en-trer plus avant dans son récit et il le reconduit à ses moutons en disant :

— Donc, ce soir-là, ils voulaient consulter leur boussole.

— Parfaitement. Nous étions à peine installés dans le cabinet du restaurant que Durieux débuta par cet exorde : « J’ai besoin d’un conseil sérieux, comme ceux que tu me

– 244 – prodigues, à propos d’une affaire qui nous arrive avec de Frontac. »

À ce moment M. Rocamir s’arrête brusquement, darde sa trompe en avant, dresse l’oreille et, après un court si-lence, demande :

— N’avez-vous pas entendu la voix de Cydalise ?

— Non, monsieur Rocamir, affirme l’artiste curieux de savoir la fin de l’histoire.

Mais le nabot ne songe plus à continuer. Il est tout à son idée et ajoute :

— Il m’a semblé entendre sa voix éplorée jeter mon nom aux échos de l’escalier.

— Je vous jure qu’il n’en est rien.

— C’est que, voyez-vous, dès qu’elle est une heure sans me voir, Cydalise perd la tête et elle ne recouvre la raison qu’en sentant ma bouche se presser sur son front.

Avant que le graveur songe à le retenir, Rocamir marche vers la porte en s’écriant :

— Laissez-moi aller calmer un peu ses angoisses conju-gales… le temps de lui rafraîchir le front de mes lèvres, et je remonte. Au nom de la galanterie française, excusez-moi.

Près de sortir de la mansarde, il se retourne sur le seuil, pousse un soupir et lâche cette phrase :

— Quel ennui d’être ainsi adoré ! Vrai, je vous le dis en toute franchise, il est des heures où je voudrais être laid et grêlé.

 

– 245 –

Resté seul, Clovis se promène, avec une impatience nerveuse, dans sa mansarde en attendant le retour du dro-guiste, et vingt fois il murmure :

— Que va-t-il donc m’apprendre sur mon père ? Saurai-je enfin le vrai mot de sa ruine ?

Enfin, on frappe à la porte, et, au lieu de répondre d’entrer, l’artiste court précipitamment ouvrir à celui qu’il croit être M. Rocamir.

En place du petit homme, il se trouve en présence du superbe lieutenant, M. de Rochegris, qui s’incline en disant d’une voix joyeuse :

— Monsieur Clovis, je suis monté pour vous adresser mes remerciements.

— En quoi puis-je les avoir mérités ? demande le gra-veur surpris.

— Par votre conduite de cette nuit… Félicie nous a tout conté. Vous avez bien voulu l’aider à soutenir son difficile personnage. Aussi, par reconnaissance, je viens me mettre à votre disposition pour le cas où vous auriez, à votre tour, be-soin de mes services.

Ensuite, tendant la main au graveur, le lieutenant finit par ces mots :

— Il faut bien s’aider entre gens amoureux.

Contre cette qualification d’amoureux, Clovis, en garçon discret, croit devoir protester. Il craint, s’il ne relève le mot, que son silence puisse sembler un aveu qui, dans le cas où ce serait d’elle que parle M. de Rochegris, compromette Mme Durieux. Aussi prend-il un air étonné pour répondre :

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— Entre amoureux, dites-vous ? Et de qui donc, sans m’en douter, puis-je être épris ?

Le lieutenant le regarde en souriant et demande d’un ton tout amicalement moqueur :

— Est-il bien nécessaire que je précise ? Qu’il vous suf-fise de savoir, monsieur Clovis, que cette après-midi, par ha-sard… j’ai rencontré Mlle Flore avec laquelle j’ai causé de mille détails.

L’artiste comprend que la soubrette, qui adore l’air de Viens dans ma nacelle, n’a pas de secret pour le beau lieute-nant et qu’elle a dû l’initier à tous les faits et gestes de sa maîtresse. Il n’essaye donc plus de nier, mais il ne fait qu’une demi-concession en reprenant :

— Admettons que je sois amoureux.

— Alors je vous renouvelle ma proposition d’user de moi si je puis vous être utile. J’aime à payer mes dettes, et je reconnais avec plaisir que je suis votre débiteur de deux ser-vices. Pour cette nuit d’abord où vous avez aidé Félicie à soutenir son rôle, et, ensuite, pour le jour où vous avez bien voulu, si complaisamment, laisser filer mon timide bottier.

Anatole de Rochegris a débité cela d’un ton si bon en-fant que le graveur se laisse séduire par cette offre d’alliance qui lui est faite. Il tend donc la main à son visiteur en s’écriant :

— Accepté, lieutenant !

— Voyons. En quoi m’est-il possible de vous être agréable ? insiste Anatole après avoir pressé la main qu’on lui présente.

 

– 247 –

— Vous tenez à m’être bien… bien… oh ! mais bien agréable, n’est-ce pas ? demande Clovis en hésitant un peu.

— Je vous le répète, usez et abusez de moi.

— Eh bien, pour premier service, je vous prie de ne pas vous fâcher de ce que je vais réclamer de votre complai-sance.

— Accordé ? Que me faut-il faire ?

— Vous en aller.

Au lieu de prendre la chose en mal, M. de Rochegris se met encore à sourire et, sans tarder, il gagne la porte en di-sant d’une voix gaie :

— Eh ! eh ! il paraît qu’on l’attend… Je me hâte de lui céder la place.

Mais Clovis, qui ne veut laisser planer aucun soupçon sur la propriétaire, arrête le lieutenant en sa retraite et ré-plique :

— Vous vous trompez de sexe, monsieur de Rochegris ; car c’est d’un homme que j’attends l’arrivée… ou plutôt le retour… M. Rocamir était en train de me faire un récit, fort intéressant pour moi, quand, pour répondre à un appel ima-ginaire de sa dame, il m’a quitté en me promettant de re-monter au plus vite.

M. de Rochegris, qui avait déjà posé la main sur la clef pour sortir, ne continue pas son mouvement et il se retourne vers le graveur :

— Alors, dit-il, si c’est le Rocamir que vous attendez, il est inutile que je parte, vu qu’il ne reviendra pas avant

 

– 248 – quelques heures. Sa femme l’a retenu pour se faire conduire chez une célèbre tireuse de cartes… Elle tient à savoir si le ciel, en sa sévérité, a destiné le nom des Rocamir à s’éteindre ici-bas. Vous comprenez avec quel empressement l’époux, qui n’a au monde que l’ambition de voir se conti-nuer sa race, a souri à la fantaisie de sa femme. Espérons que la tireuse de cartes leur sera propice.

Et le lieutenant s’éloigne de la porte pour s’avancer dans la mansarde en ajoutant :

— Donc, demandez-moi autre chose que le service inu-tile de céder la place à M. Rocamir.

— Ma foi ! lieutenant, je vous prie de me garder votre bonne volonté jusqu’à l’occasion qui me permettra d’y faire appel. Pour le quart d’heure, je ne vois nullement à quoi je pourrais employer votre aimable reconnaissance.

Mais, tout à coup, une idée passe dans l’esprit de l’artiste qui se ravise :

— Ah ! si, si… j’ai quelque chose à vous demander.

— Parlez.

— Pouvez-vous me prêter Bouchu ?

— Avec plaisir.

— Il est joli buveur, n’est-ce pas ?

— Vous avez pu en juger cette nuit… trente verres de rhum et vingt-huit de genièvre, voilà son compte, à ce que m’a dit Flore… et tout juste assez gris pour gifler seulement notre M. Rocamir au lieu de l’assommer.

 

– 249 –

— Oui, M. Rocamir m’a conté cette prouesse de votre fidèle soldat.

— Est-ce comme gifleur ou comme licheur que vous dé-sirez employer Bouchu ?

— Son talent de buveur m’a séduit.

— Bien. Et quand faut-il que je le mette à votre disposi-tion ?

— Le plus tôt serait le meilleur.

— Attendez, fait M. de Rochegris.

Le lieutenant va sur le carré, se penche sur la rampe, siffle les premières notes de Fanfan la tulipe, puis rentre dans l’atelier en disant :

— Il va monter.

Avant que le brosseur ait fait son apparition une crainte s’empare de Clovis qui demande :

— Me répondez-vous que Bouchu, un peu trempé hier, soit bien sec aujourd’hui ?

— Sec comme de l’amadou. C’est un vrai sable que ce garçon-là !… Au lieu des liqueurs qui l’émeuvent légèrement au soixantième petit verre, mettez-le simplement au vin et vous m’en donnerez des nouvelles. Bouchu, pour ce qu’il est capable de boire en vin, n’est pas un homme, c’est une foule.

Comme le lieutenant achève son éloge, le gigantesque brosseur se montre sur le pas de la porte et, de la main, il fait le salut militaire.

— Présent ! dit-il.

 

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— Approche-toi et regarde bien monsieur, commande Anatole en désignant Clovis au soldat.

— C’est fait, répond Bouchu, après avoir examiné l’artiste de la tête aux pieds.

— Bien, reprend le chef. Maintenant, pour quoi que ce soit qu’il t’ordonne, tu obéiras à monsieur jusqu’à ce qu’il te rende ta liberté.

En recevant cet ordre, Bouchu caresse aussitôt ses grosses moustaches de sa langue gourmande, et il demande avec un fort visible empressement :

— Est-ce que le bourgeois veut aussi me faire porter des plateaux ? Ce n’est pas un métier qui me dégoûte.

— Connais-tu Patouillard ? lui dit Clovis.

— Le larbin de ce vieux du troisième étage qui porte une perruque ?

— Précisément.

— Sans doute que je le connais.

— Te charges-tu de le griser ?

Le soldat, à cette question, hausse dédaigneusement les épaules et d’une voix méprisante :

— Je n’aurai pas besoin de me déchausser pour une corvée pareille… En voilà un effort d’infirme que vous ré-clamez de moi ! Griser Patouillard, la belle poussée ! Il tient pas seulement dix litres !!!

— Oui, mais je veux que tu me le grises à fond.

— On vous le servira ivre-mort.

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— Ah ! non, non, fait vivement Clovis, garde-toi bien de me le mettre dans cet état. Il me le faut, au contraire, bavar-dant comme une pie.

— Compris. Vous voulez le confesser.

— C’est cela même.

— Je vois ce que vous désirez… Plus que chaud, mais pas brûlant… ce qu’on appelle la culotte sans les bretelles, quoi… Eh bien, on vous le mettra au point, votre Patouillard.

— Et quand tu y seras parvenu, tu viendras me chercher pour me conduire à l’endroit où vous aurez bu.

— Ce ne sera pas la peine de vous déranger. Si vous y tenez, je vous l’apporterai ici.

— J’accepte.

— Convenu alors. C’est tout ce que vous avez à me commander ?

— Pour le moment, oui.

Bouchu fait le salut militaire, pivote sur ses talons et, raide comme un pieu, il se dirige vers la porte en pronon-çant :

— Dans deux heures, je vous monte le paquet en ques-tion.

M. de Rochegris a écouté sans mot dire. Dès que le porte s’est refermée sur son brosseur, le lieutenant, loin de demander une explication sur l’ordre qui a été donné à Bou-chu, prend congé de l’artiste.

 

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— Là, je vous quitte, dit-il. Si vous avez encore besoin de moi, vous n’avez qu’un étage à descendre, ne l’oubliez pas.

— Croyez, monsieur de Rochegris, que si je réussis à ti-rer de ce Patouillard ce que j’ai un intérêt sérieux à con-naître, vous m’aurez rendu, par l’entremise de Bouchu, un service qui vous vaudra ma reconnaissance.

— Bah ! bah ! ne faut-il pas se rendre utile à ses voisins, dit le joyeux officier, en quittant à son tour l’atelier.

 

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