Aimé de son concierge
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XV
Grâce à la vigueur de l’artiste, qui leur est venu en aide, Gringoire et le marchand de vin parviennent à triompher des efforts désespérés que tente Patouillard pour ne pas se sépa-rer de sa brouette bien-aimée. Dès qu’il a lâché prise, et bien qu’il regimbe comme un beau diable en hurlant à pleins poumons, le valet ivre est aussitôt enlevé par les bras et les jambes, puis il est prestement emporté au troisième étage.
Avec la clef que le portier a trouvée dans la poche du domestique, on pénètre dans l’appartement de M. Gravoiseau, et Patouillard est bientôt couché sur le gra-bat du petit cabinet obscur qui lui sert de chambre.
La position horizontale calme les cris et la résistance du sac à vin qui, à peine étendu sur le lit, bâille à se décrocher la mâchoire, bredouille quelques paroles inintelligibles et s’endort promptement.
— Le voilà devenu sage, dit Gringoire qui, après le dé-part du marchand de vin pressé de regagner sa boutique, est resté quelques instants près du lit avec Clovis pour surveiller tout nouveau caprice que pourrait avoir l’enivré.
— Oui, à présent, nous pouvons le quitter. Il en a pour longtemps à dormir.
— Si M. Gravoiseau tarde à rentrer, Patouillard sera dé-grisé à son retour, ajoute Gringoire en marchant vers la porte de sortie.
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C’est à regret que le graveur s’éloigne de cet apparte-ment où se trouve le papier qui lui rendrait sa fortune, mais il suit le concierge qui tire la porte après lui.
Au lieu de retourner à sa loge, Gringoire suit l’artiste qui remonte à son atelier.
— Vous étiez tout à l’heure, si je ne me trompe, chez Mme Durieux ? demande-t-il chemin faisant.
— Oui… général… et c’est moi qui vous ai lancé ce « hum ! » qui vous a prévenu que la propriétaire surveillait votre accès de curiosité au sujet de je ne sais quoi que le Pa-touillard allait vous conter sur elle.
— Croyez, monsieur Clovis, que c’était tout dans votre intérêt. Je serais si heureux de savoir quelque chose qui pût aider à votre triomphe sur le Gravoiseau.
Puis, secouant la tête de triste façon :
— Car, continue Gringoire, j’ai bien peur qu’il l’emporte, ce gérant maudit.
L’artiste, qui tient à ne rien dire, se contente de hausser les épaules en répondant d’une voix résignée :
— C’est que cela est écrit dans le livre du destin. Comme disent les Arabes : Dieu est grand et Mahomet… etc… vous savez le reste, général ?
— Et Mahomet est son trompette, achève le portier. Oui, monsieur Clovis, je le sais… Mais il est dit aussi : Aide-toi et le ciel t’aidera.
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— Comment voulez-vous que je puisse lutter contre un homme si riche… car il est énormément riche, m’avez-vous appris… il possède de nombreuses propriétés, n’est-ce pas ?
— Des propriétés ? Oh ! non… un coquin comme lui doit être toujours prêt à lever le pied à la moindre alerte… aussi garde-t-il toute sa fortune en portefeuille ou à la Banque… Le garçon de recettes qui fait la rue est un de mes pays. Il m’a affirmé un jour que Gravoiseau avait une somme colossale déposée à la Banque… au moins un million. En une heure, il peut retirer son magot et décamper.
— Bon à savoir ! pense le graveur que ce renseignement intéresse.
— Ainsi donc vous n’avez pas la plus mince espérance de réussir près de la propriétaire ? reprend Gringoire en re-venant à ses moutons.
— Jusqu’à présent, non. Elle est fort aimable, très-gracieuse avec moi, mais elle devient sourde au plus petit mot galant… Pour vous dire franchement ma pensée, je soupçonne qu’elle est folle de Gravoiseau… Il faudrait la croix et la bannière pour chasser le gérant de son cœur.
— Tâchez y, tâchez-y, répète gravement Gringoire, et, pour vous donner du cœur à cette œuvre, redites-vous sans cesse que, si Gravoiseau triomphe, je serai mis sur le pavé.
Clovis presse vigoureusement les mains de Gringoire et s’écrie tout sérieux :
— Vous me dictez mon devoir, général.
— Alors vous allez tout tenter pour arriver au but ?
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— Oui, car j’aurais trop peur de revoir dans mes rêves ce pavé sur lequel le gérant vous aurait mis.
— Ouf ! fait Gringoire joyeux, vous me mettez du baume dans le cœur… Je vais redescendre à ma loge un peu plus content.
— Oui, redescendez, général, et comptez avant peu sur une nouvelle portion de baume.
— Le ciel vous entende ! dit pieusement le portier qui part, au grand contentement de l’artiste désireux d’être seul.
Mais une minute ne s’est pas écoulée que Gringoire re-paraît en demandant :
— Savez-vous ce qui est arrivé ?
— Non, dites.
— Patouillard a repris sa volée.
— Vous n’aviez donc pas fermé à clef ?
— Non. Je lui avais laissé sa clef sur une table près de son lit, et, en nous retirant, j’avais simplement tiré la porte de l’appartement après moi… Mon gaillard a filé, sans même se donner la peine d’en faire autant… C’est au passage sur le carré, en voyant la porte béante, que j’ai eu le soupçon de sa fuite… Le lit est vide… venez voir, je n’ai pas encore fermé la porte pour que vous puissiez constater la fuite de notre homme.
— C’est inutile, je vous crois.
— J’imagine qu’il est incapable de courir bien fort et bien loin.
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— Ivre comme l’est ce garçon, un malheur a pu lui arri-ver sur les marches que la cire rend dangereuses.
— D’autant mieux que l’escalier est fort sombre, car je suis en retard pour allumer mon gaz.
— Vous allez probablement retrouver Patouillard étendu sur les marches… peut-être sera-t-il grièvement blessé ?
— Bah ! bah ! fait Gringoire, on dit qu’il y a un dieu pour les pochards. Je vais le rencontrer, en descendant, couché sain et sauf sur un carré où il ronflera comme un bienheu-reux.
— Je le souhaite. Partez tout de suite à sa recherche.
— Le plus important pour moi est d’abord, en repassant, de refermer la porte du gérant, chez lequel tout le monde pourrait entrer en ce moment… il crierait comme un écor-ché sur mon manque de surveillance si, par malheur, il ve-nait à disparaître quelque chose de chez lui.
Ces derniers mots ont été à peine prononcés par le con-cierge, qu’ils font naître une pensée en l’esprit du graveur.
— L’ivrogne aurait-il exécuté son projet de voler la lettre ? se demande-t-il.
En songeant que, si Patouillard a réalisé son dessein, il doit être porteur du précieux papier, Clovis se dit qu’il sera facile de le reprendre à l’ivrogne.
Il saisit Gringoire par le bras et l’entraîne vivement sur le carré en s’écriant d’une voix empressée :
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— Il faut nous assurer promptement qu’un accident n’est pas arrivé à ce malheureux. Je tremble qu’il n’ait fait quelque chute grave.
Il s’élance sur l’escalier, devançant le concierge qui le laisse filer en se contentant de dire :
— Oui, prenez l’avance pendant que je vais refermer la porte du gérant et allumer le gaz.
Clovis arrive promptement en bas des cinq étages sans avoir rencontré Patouillard sur sa route.
— Il aura eu l’heureuse chance de descendre sans en-combre et il sera retourné boire, pense-t-il.
L’artiste irait bien s’assurer de la présence du domes-tique chez le marchand de vin, mais il tient à ce que rien ne l’accuse plus tard s’il parvient à s’emparer de la lettre.
— Je vais y envoyer Gringoire, se dit-il.
Le concierge, qui a opéré plus lentement sa descente, apparaît enfin dans le vestibule.
— Là, fait-il, porte fermée et gaz allumé, j’ai fini… Eh bien, monsieur Clovis, vous n’avez pas trouvé votre homme… Quand je vous disais qu’il existe un dieu pour les pochards.
— Je crains fort que, par reconnaissance, Patouillard soit retourné fêter le dieu en question.
— Il en est bien capable… Je ris de la figure qu’aura dû faire le mastroquet en le voyant reparaître. C’est un client qui a le vin mauvais et il va falloir encore le jeter dehors avant peu.
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— Oui, et il se fera ensuite arrêter et conduire au poste. Vous devriez lui éviter cela, Gringoire, je suis sûr que de-main il vous en serait reconnaissant.
— Je ne demande pas mieux.
— Allez chez le marchand de vin et tâchez de ramener Patouillard par la douceur… Vous parlez si bien quand vous voulez… une pierre ne vous résisterait pas.
— J’y vais, prononce le portier, décidé par l’éloge de son éloquence.
Pendant son absence, Clovis se promène impatient sous la voûte de la maison, en se traçant un plan à suivre.
— Si le domestique a soustrait la lettre au Gravoiseau, je la lui déroberai à mon tour, se dit-il. Le tout est de la subtili-ser adroitement sans être vu de personne. Quant à Patouil-lard, il est à espérer que le vin lui aura si bien noyé la mé-moire que, peut-être, il ne se souviendra même pas, demain, d’avoir volé son maître.
Au beau milieu de ses réflexions, le jeune homme s’arrête tout à coup en pensant qu’il échafaude son projet sur une hypothèse qui peut fort bien ne pas s’être réalisée.
— Rien ne me dit que Patouillard ait filouté le gérant, pense-t-il. Je me suis fourré cette idée en tête un peu trop vite.
À cette première déconvenue en succède immédiate-ment une seconde, car Gringoire reparaît en criant :
— Pas plus de Patouillard que sur ma main. Le mastro-quet ne l’a pas revu. À cette heure, il est sans doute à vaguer
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— Au petit bonheur ! Nous avons fait ce que nous avons pu pour lui éviter ce désagrément, répond Clovis en cachant tout le crève-cœur que lui cause cette disparition du valet ivre.
Malgré l’offre que lui fait Gringoire d’entrer dans la loge pour y tailler ce qu’il appelle une bavette, le graveur reprend le chemin de son atelier en murmurant :
— J’accompagnerai demain le concierge quand il ira ré-clamer son homme chez le commissaire. Alors je m’inspirerai des circonstances.
En arrivant à son cinquième étage, Clovis aperçoit quelqu’un qui est en train de frapper à sa porte. Rien qu’à sa taille, il reconnaît M. de Rochegris, le lieutenant, qui se re-tourne au bruit des pas de l’artiste et lui dit en le reconnais-sant :
— Vous arrivez à propos. J’allais partir en voyant que vous n’étiez pas chez vous.
— Vous avez donc quelque chose à me dire ?
— Oui… et même de très-pressé.
— Veuillez me permettre alors de vous faire entrer chez moi.
Le lieutenant arrête la main de Clovis qui approchait la clef de la serrure et répond :
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— Non, c’est, au contraire, dans mon logis que je vou-drais vous parler. Mon intention première, en venant ici, était de vous prier de descendre.
— Est-ce indispensable ?
— Tout ce qu’il y a de plus indispensable… attendu que j’ai à vous parler à propos de ce qui, en ce moment, se trouve sur la table de ma salle à manger.
— Je vous suis.
— Je vous promets que vous ne vous en repentirez pas, ajoute en riant M. de Rochegris qui précède l’artiste.
Au premier coup de sonnette de son lieutenant, la porte est ouverte par Bouchu, frais comme l’œil, solide sur jambes et pas plus ému que si, de toute la journée, il n’avait avalé que de l’orgeat.
— Quand je vous affirmais que le vin n’avait pas prise sur lui, voyez ? dit M. de Rochegris à Clovis en lui montrant son brosseur.
— Ça, c’est vrai ; il n’y a que les liqueurs qui me réussis-sent un peu, ajoute Bouchu d’un ton dolent, comme s’il était vraiment honteux de ne pas être gris.
— Conduis-nous à la salle à manger, ordonne le lieute-nant.
Clovis suit le soldat, et sa surprise est grande, en arri-vant dans la pièce désignée, de voir sur la table maître Pa-touillard étendu tout de son long et dormant à poings fer-més.
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— Voilà ce que Bouchu a ramassé dans l’escalier. Est-ce vous qui l’avez perdu ? demande sans rire M. de Rochegris en montrant l’endormi.
— Perdu, non ; mais j’avoue que je suis enchanté que vous l’ayez trouvé, répond joyeusement le graveur.
— Je m’en doutais… aussi me suis-je empressé de mon-ter à votre atelier pour vous donner avis de ma trouvaille que je venais de faire apporter ici.
Bien que Clovis soit persuadé que M. de Rochegris, en agissant de la sorte, sait pertinemment qu’il lui rend un ser-vice, il voudrait apprendre par quels incidents le lieutenant est arrivé à deviner l’intérêt sérieux qui le faisait courir après Patouillard.
Sans doute que M. de Rochegris a lu dans les yeux de Clovis ce désir d’explication, car il demande en souriant :
— Avez-vous des jours où la petite flûte ne vous réussit pas ?
— Je ne saurais vous le dire, car je n’en joue pas, ré-pond le graveur étonné de la question.
— Donc, poursuit le lieutenant, aujourd’hui la petite flûte ne me réussissait nullement. J’avais beau moduler mes airs préférés… l’inspiration ne venait pas.
— Était-ce bien l’inspiration qui ne venait pas ?
— Mettons que ce soit elle.
— Bien, c’est convenu.
— Après mon air de Farouche tigresse j’allais guetter par-dessus la rampe, si l’inspiration montait l’escalier.
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— Et elle ne montait pas ?
— Je l’avais bien vue arriver jusqu’au deuxième étage… Alors elle avait poussé un petit cri, puis elle avait redescen-du précipitamment… Sans perdre courage, j’embouche mon instrument.
— Et vous rejouez le même air ?
— Non, j’en exécute un autre… celui de Viens dans ma nacelle.
— Ah ! vraiment… Et cette fois l’inspiration est arrivée à bon port ?
— Nullement. J’avais repris mon poste d’observation sur la rampe… Je la voyais grimper, quand, au même point de l’escalier, pareil cri et même retraite. Tout aussitôt je passe à mon troisième air Fille du désert puis au quatrième La mer est belle…
— Et pour eux, la scène se répète ?
— Comme vous le dites… Enfin, je finis par soupçonner que, sur la route, devait se trouver un obstacle qui empê-chait l’inspiration d’arriver jusqu’à moi… Alors j’envoyai Bouchu en éclaireur et, deux minutes après, il m’apporta le machin que vous voyez étendu sur cette table… C’était lui qui, vautré en plein escalier, avait effrayé l’inspiration.
— Est-ce qu’il dormait déjà quand votre brosseur l’a monté ici ?
— Non, pas encore… il bredouillait je ne sais quoi de fort inintelligible pour moi… mais que vous auriez peut-être compris… du moins je l’ai cru… et cela m’a donné l’idée de vous prévenir.
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— Malheureusement un peu tard, puisqu’il a remplacé les paroles par un ronflement.
— Oui, mais j’ai une excellente mémoire.
— De sorte que vous vous souvenez de ce qu’il a dit ?
— Mot pour mot.
— Seriez-vous assez aimable pour me le répéter ?
— Sans doute. Quand Bouchu l’a remonté, l’ivrogne, qui s’était réveillé, grommelait, à demi idiot, qu’il voulait aller chez la propriétaire, et plusieurs fois il a répété : « Car je l’ai, son papier… Je l’ai chipé au Gravoiseau… Que la belle m’en donne un bon prix, je le lui lâche aussitôt. »
Et, en galant homme, M. de Rochegris se hâte d’ajouter :
— Vous serez peut-être plus habile à comprendre cette phrase qui, je vous l’ai avoué, est complétement inintelli-gible pour moi.
On devine quel a été le trouble de Clovis aux paroles du lieutenant. L’émotion qui l’étrangle lui permet tout au plus de balbutier :
— Ah ! il a dit cela ?
— Dit et redit, oui, monsieur Clovis… et, avant de s’endormir sur cette table, il a encore prononcé les mêmes mots… en y joignant un geste.
— Un geste ! lequel ?
— Il appuyait sa main sur le côté droit de son gilet en bégayant : « Je l’ai là, mon papier. » Puis il s’est mis à ron-fler.
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— Et il y est encore, cet écrit ? demande Clovis tout pâle.
— Sans doute… à moins que cet homme n’ait menti… Vous comprenez que je ne me serais pas indiscrètement permis de toucher ou de lire un papier qui concerne cette charmante Mme Durieux… Pour prendre une pareille liberté, il faut être de ses amis sérieux… J’ai donc cherché, parmi eux, quel est celui que je chargerais de lui reporter cette aventure, car ce récit, fait par moi, mettrait peut-être cette aimable personne dans l’embarras.
Touché profondément de la délicate conduite de l’officier, qui a respecté ce qu’il croit être le secret d’une femme, Clovis lui tend la main en s’écriant d’une voix qui vibre de reconnaissance :
— Merci, monsieur de Rochegris !
Le lieutenant serre avec une étreinte cordiale la main qui lui est offerte, et, en riant, répète sa phrase :
— Ne faut-il pas s’aider entre amoureux.
Puis aussitôt :
— Vous savez, ajoute-t-il, qu’il a été convenu que nous ne nous gênerions pas l’un pour l’autre.
— Oui.
— Eh bien, je vous demande la permission de vous quit-ter un instant pour donner un ordre à Bouchu.
Et, sans attendre une réponse, M. de Rochegris sort de la salle à manger pour aller rejoindre son brosseur qui, dès le
– 321 – début de la scène, était retourné se mettre de planton dans l’antichambre.
Clovis devine que cette retraite de l’officier n’a d’autre but que de lui permettre de retirer la lettre du gilet de Pa-touillard. En une seconde, il s’est emparé du précieux papier et l’enfouit aussitôt dans la poche de sa vareuse, puis il at-tend le retour de M. de Rochegris qui, pour annoncer sa ren-trée, prend le soin de crier bien fort avant d’apparaître :
— Ne t’éloigne pas, Bouchu, nous allons peut-être avoir besoin de toi.
C’est en riant qu’il se présente aux yeux de l’artiste.
— Devinez ce qui me fait rire ? demande-t-il à Clovis qui s’est troublé en pensant que cette gaieté a trait au larcin qu’il a commis.
— Je ne saurais, répond-il.
— Je ris, parce que je viens de reconnaître que je ne suis qu’un simple vantard.
— En quoi ?
— En ce que je m’étais fait fort de vous répéter mot pour mot ce qu’avait dit notre ivrogne.
— Avez-vous-donc oublié quelque chose ?
— Oui… et, sans doute, ce qui est le plus important… Je me rappelle l’avoir entendu ajouter que le Gravoiseau se-rait bien cinq ou six jours avant de s’apercevoir que la lettre n’est plus en son pouvoir.
Puis, cela dit, le lieutenant change brusquement de sujet et s’écrie en montrant le dormeur :
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— Que ferons-nous de ce sac à vin ?
— Le plus court serait de le descendre sur son lit, pro-pose Clovis.
— Chez Gravoiseau ?… Oui, mais comment pénétrer dans le logis ?
— Ce valet doit être porteur d’une double clef.
L’artiste après avoir fouillé Patouillard, montre la clef à M. de Rochegris.
— Bouchu ! crie le lieutenant.
Puis, quand cet appel a fait accourir le brosseur :
— Mon garçon, continue-t-il, tu as une grande expé-rience de gens ivres, n’est-ce pas ?
— Sans me vanter, oui.
— Penses-tu que, demain, celui-ci pourra, heure par heure, raconter sa journée ?
— Lui ! Ah ! non, par exemple… ce lui serait plus facile de se rappeler la semaine qui a précédé sa naissance… Son-gez-y donc, mon lieutenant, il est humecté jusqu’à l’âme.
— Bien. Alors il sera inutile que tu lui apprennes ses ca-ravanes d’aujourd’hui… Vous avez été boire ensemble et vous êtes revenus ensemble… voilà ta consigne s’il t’interroge… Pas un mot de plus.
— Oui, mon lieutenant.
— Ceci convenu, tu vas maintenant charger ce pochard sur tes épaules et aller le jeter sur son lit… Tiens, voici la clef.
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Le carabinier soulève Patouillard, qu’il campe sur son épaule, et il s’éloigne en ricanant :
— Ah ! pitié !… voilà un garçon qui se dit plein… plein de quoi ?… il ne pèse rien. C’est à croire qu’il ne s’est pas rempli le cornet.
Dès que Bouchu a disparu, M. de Rochegris fait un salut amical à Clovis :
— Je ne vous retiens plus, voisin… vous savez que nous ne nous gênons pas entre nous… et, comme voici mon heure de flûte, je veux voir si maintenant l’inspiration m’arrivera.
L’artiste reçoit en riant ce congé et, après une chaleu-reuse et reconnaissante poignée de main, il quitte le lieute-nant. Il est à peine sur le carré que la flûte de M. de Rochegris a déjà commencé l’air de : Fille du désert.
Si grand que soit son désir de lire le papier dont il s’est emparé, Clovis, au lieu de monter chez lui, descend l’escalier.
— Par prudence, se dit-il, allons faire aussi la leçon à Gringoire.
Quelques marches le séparent encore du vestibule, quand il est croisé par une femme qui file prestement en tournant la tête vers le mur. Malgré cette précaution, il n’en reconnaît pas moins Zuléma.
— Pauvre Paul, dit Ernest ! pense le graveur à cette preuve que, dans le répertoire du lieutenant, l’air de du Fille du désert possède un charme particulier pour la gentille coif-feuse.
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Dès qu’il voit entrer le jeune homme dans sa loge , Gringoire secoue négativement la tête.
— Patouillard n’est pas encore rentré, dit-il, il la dansera de sa place, car M. Gravoiseau ne va pas tarder à revenir.
— Je vous apporte une bonne nouvelle, général. C’est Bouchu qui avait trouvé notre pochard dans l’escalier, et il l’a fait rentrer au bercail où il dort depuis deux heures.
— Tant mieux ! alors il conservera sa place.
— Oui… lui !!! fait gravement Clovis.
— Quoi ?… est-ce qu’un autre est menacé de perdre la sienne ? demande le portier effrayé.
— Ne savez-vous pas qui ?
— Non… parlez… qui donc ?
— Vous, mon pauvre général. J’ai bien peur que Mme Durieux ait mal pris cet interrogatoire que vous faisiez subir à Patouillard dans sa brouette… alors qu’il était ques-tion d’elle… et que la propriétaire écoutait à la fenêtre.
— Mais il n’a rien dit.
— Oui, mais il allait dire… et comme demain, quand il sera dégrisé, il se peut qu’il parle, Mme Durieux, au plus petit propos qui lui reviendra aux oreilles, croira que c’est vous qui l’avez colporté et vous remerciera carrément… Le mieux pour vous serait que, demain, Patouillard ne se souvînt de rien… ce qui est très-possible, surtout si vous vous abstenez de lui rappeler des détails.
— Je m’abstiendrai, je vous le jure !
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— Ce serait même très-facile de lui soutenir qu’il est parti pour boire avec Bouchu et que c’est le brosseur qui l’a ramené au lit… sans ajouter un mot sur ses exploits inter-médiaires.
— Je le ferai, monsieur Clovis.
— Bon. De mon côté, j’affirmerai à Mme Durieux que, par votre adroite conduite, le valet, ignorant avoir parlé d’elle, n’a plus ouvert la bouche sur son compte… Au lieu d’un renvoi, cela peut vous valoir une gratification… ce qui n’est pas la même chose.
— Je donne la préférence à la gratification.
— Tout dépend de vous, général.
Sa leçon faite, Clovis regagne son atelier.
Le lendemain, quand il redescend à la loge, l’artiste y trouve Patouillard buvant du thé. Le concierge, après avoir attiré le graveur sous la voûte, lui souffle à l’oreille :
— Il s’en est bien tiré. M. Gravoiseau, qui est rentré fort tard du théâtre… d’une première représentation finie à deux heures du matin… a trouvé tout naturel qu’il fût couché… Patouillard n’a fait qu’un somme et il n’a plus qu’un peu mal aux cheveux… ça passera avec du thé.
— Et se souvient-il d’hier ?
— De rien, absolument de rien… sa brouette, sa prome-nade dans l’escalier, et tout le reste, il ne s’en rappelle pas le moins du monde.
— Bien. Je parlerai à la propriétaire pour votre gratifica-tion. Comptez sur moi, général, dit l’artiste en s’éloignant.
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Il paraît que, durant la nuit, Clovis a lu le papier dérobé, car, à son premier pas dans la rue, il murmure :
— Avant de rien dire à Célestine, il me faut d’abord en finir avec Gravoiseau.
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