Aimé de son concierge

Eugène Chavette · Chapitre 14 sur 19

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Aimé de son concierge

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XIV

 

 

Comme d’habitude, c’est la pimpante soubrette qui se présente au coup de sonnette donné par le graveur à la porte de la propriétaire.

— Ah ! c’est vous, monsieur Clovis. Est-ce que vous voulez parler à madame ? demande-t-elle.

— Oui, ma gentille Flore.

— Ce n’est pas possible en ce moment.

— Bah. Est-elle donc encore au bain ?

— Non. Elle est occupée… désagréablement, il est vrai… et ne peut vous recevoir.

— Désagréablement, dis-tu ?

— Dame ! un tête-à-tête avec M. Gravoiseau ne peut être un plaisir. Voici déjà plus d’une grande heure que le gé-rant s’est enfermé avec madame pour lui rendre ses comptes.

— Mais alors, s’il est ici depuis une heure, il ne va pas tarder à se retirer. Tu devrais me laisser attendre son départ dans un petit coin de l’appartement, je serai bien patient et bien sage.

Après ce souper que le jeune homme a fait avec sa maî-tresse, Flore a le droit de croire que l’artiste est au mieux dans les petits papiers de la propriétaire et elle se décide à lui accorder sa requête.

 

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— Tenez-vous à ce que le Gravoiseau vous aperçoive à sa sortie ? s’informe-t-elle d’abord.

— Pas positivement.

— Alors, comme il s’en ira par la salle à manger, je vais vous installer dans la lingerie… Allons, suivez-moi.

La camériste a déjà fait deux pas pour guider le graveur, quand il l’arrête par le bras :

— Dis-moi donc d’abord quelque chose, fait-il.

— Quoi, monsieur Clovis ?

— C’est un bien vilain merle que ce Gravoiseau. Com-ment se fait-il que ta maîtresse, non-seulement ait pris pour gérant, mais même daigne recevoir un tel personnage ?

Flore lève brusquement les épaules et répond d’une voix mécontente :

— Est-ce que j’en sais quelque chose, moi !… C’est à ne rien comprendre à la conduite de madame à son égard… Qu’on lui dise que le gérant est un coquin, quelquefois elle en convient ; le plus souvent elle a l’air de ne pas entendre… J’ignore si elle le méprise ou le redoute… à coup sûr elle ne l’aime pas… mais le fait est que, quand il se présente, huit fois sur dix il est reçu… et j’ajouterai même avec un certain empressement… comme aujourd’hui, par exemple.

— Ah ! le gérant, aujourd’hui, a été le bienvenu ?

— Sitôt annoncé, sitôt introduit… Et voici, je vous le ré-pète, une grande heure que dure la conférence.

— Conférence bien tranquille, n’est-ce pas ?

 

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Mlle Flore s’oublie imprudemment et répond :

— Je n’ai pas eu le temps d’écouter.

Puis, au plus vite, elle se reprend :

— Non, non, je veux dire que je n’ai rien entendu… car, M. Clovis, croyez-le bien, je ne sais pas ce que c’est que d’écouter aux portes… seulement, par-ci par-là, en allant et venant, sans le vouloir, il m’est arrivé d’entendre un ou deux mots quand M. Gravoiseau élève la voix.

— Vraiment, il élève la voix ?

— Pas positivement, je me trompe… mais il grogne. On dirait plutôt d’un dogue furieux qui n’ose aboyer franche-ment.

— Et Mme Durieux ?

— Oh ! elle, je ne saurais préciser si c’est par peur ou de sang-froid, mais elle parle d’un ton bas qui ne laisse arriver que le son de sa voix sans qu’on en puisse comprendre les paroles… Tandis que du gérant, au contraire, on peut saisir au vol quelques mots…

Et la soubrette se hâte d’ajouter :

— Les saisir… sans le vouloir.

Clovis prend son accent persuasif et, avec un regard quelque peu câlin, il demande :

— Ces mots saisis au vol, ma gentille Flore, saurais-tu les répéter ?

La camériste possède un cœur trop tendre pour n’être pas indulgente à la passion des autres. Le souper de sa maî-

 

– 278 – tresse avec Clovis lui a fait croire, nous le répétons, à ce qui n’est pas. Dans la demande de l’artiste, elle voit la question d’un amoureux jaloux, et comme elle serait heureuse que le jeune homme coupât l’herbe sous le pied du Gravoiseau, elle se départ en sa faveur de la discrétion qu’elle doit à sa maî-tresse. Ajoutons que cette concession est des moins larges, car elle sait peu de chose.

— Je vous répéterais ces mots, dit-elle, que vous n’en seriez pas plus avancé.

— Tu me les expliquerais.

— Oui, si je les avais compris… Mais, pour moi, je vous l’avoue, c’est la bouteille à l’encre.

— En vérité ?

— Jugez-en. Deux fois j’ai entendu le Gravoiseau qui di-sait : « Vous céderez et je vous épouserai. » Puis, sur une ré-ponse de madame que je ne pouvais saisir, il ajoutait : « Je le ferai comme je l’annonce. »… Un autre jour c’était : « Moi ou personne, car je découvrirais le pot aux roses à qui-conque se présenterait. » Voilà ce qu’il prononçait d’un ton hargneux. Y comprenez-vous quelque chose, monsieur Clo-vis ?

— Absolument rien… Et, après ces entrevues, comment était ta maîtresse ?

— Tranquille comme Baptiste, pas plus émue que si elle n’avait jamais vu le gérant.

— Tu étais au service de Mme Durieux du vivant de son mari ?

— Sans doute.

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— Est-ce que le gérant et le défunt étaient amis ?

— Deux intimes.

— Gravoiseau a-t-il montré son désir d’épouser ta maî-tresse longtemps après la mort de Durieux ?

— Oui, il l’a laissée d’abord un peu souffler. Il faut dire aussi que madame n’était pas alors bien abordable pour lui, car dès que son deuil le lui a permis, elle s’est lancée dans une série de fêtes, de bals, de concerts, etc., bref, un tas de plaisirs qui n’en finissaient plus.

— Elle se rattrapait du temps perdu près d’un vieillard goutteux. À son âge on aime à s’amuser.

— Oui, mais s’amusait-elle ? voilà la question. Moi, j’en ai douté.

— Pourquoi ?

— Parce que, toutes les fois, elle rentrait maussade, en-nuyée, même triste. Puis, à la première occasion, elle repar-tait de plus belle.

— Pour revenir encore maussade ?

— Oui. C’est au point que j’en étais arrivée à me de-mander si elle ne cherchait pas le merle blanc et à croire qu’elle se désolait de ne pouvoir le trouver… Mais tout cela n’est pas le plus drôle.

— Quoi donc alors ?

— C’est que son envie de plaisirs s’est calmée tout à coup. Tenez, vous souvenez-vous du jour où vous êtes venu pour la première fois ?

 

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— Oui. Elle avait la migraine.

— Eh bien, la veille elle avait été au bal et, le soir même, elle devait encore se rendre à une autre fête. Quand je lui ai proposé de s’habiller, elle m’a répondu : Non, c’est fini, j’ai assez de tous ces plaisirs qui me fatiguent, je ne veux plus en entendre parler.

— Et pourtant elle a été hier au bal Rocamir.

— Oh ! celui-là, il ne faut pas le lui reprocher : c’était uniquement pour ne pas désobliger son locataire… Non, je crois qu’elle est bien définitivement rangée. Elle ne passe plus son temps qu’à s’occuper de sa filleule, la petite Lili, qu’elle embrasse toute la sainte journée.

— Alors le Gravoiseau, maintenant qu’elle est tranquille, se montre plus empressé à vouloir l’épouser ?

— Oui, et ce qui est singulier, c’est que madame qui, ja-dis, le fuyait ainsi que peste, le reçoit à présent, comme je vous le disais, à peu près huit fois sur les dix qu’il se pré-sente.

— Pourtant ces scènes, dont tu as entendu quelques mots, doivent fort ennuyer la propriétaire.

— Ma foi, non. Je ne l’ai jamais vue aussi gaie que de-puis qu’elle ne s’amuse plus.

— D’où tu conclus, Flore ?

La camériste se met à rire en regardant dans les yeux le jeune homme qui a soupé avec sa maîtresse, puis elle ré-pond d’une voix moqueuse :

— Êtes-vous godiche de demander cela.

 

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— Godiche en quoi ?

— En ne vous doutant pas un peu de ce qui fait que ma-dame est maintenant aussi gaie.

— Sérieusement, je ne m’en doute pas.

— Bien vrai ?

— Tout ce qu’il y a de plus vrai. Apprends-le-moi, ma petite Flore.

— Je ne sais pas trop comment vous dire cela. Vous de-vriez l’avoir deviné… À moins que vous ne vous amusiez, en ce moment, à me faire poser.

— Parole d’honneur ! non. Parle, je t’écoute.

La femme de chambre examine encore en riant le visage de l’artiste pour bien s’assurer qu’il est de bonne foi, et elle reprend en appuyant sur les mots :

— Je vous ai dit que j’avais longtemps supposé que ma-dame cherchait un merle blanc.

— Oui. Après.

— Eh bien, je crois qu’elle l’a trouvé.

Puis, coupant la parole au graveur qui veut parler, elle s’empresse d’ajouter :

— Pendant que nous sommes à bavarder, le Gravoiseau peut sortir de chez madame. Comme vous m’avez dit que vous ne tenez pas à ce qu’il vous voie en partant ; si vous désirez éviter sa rencontre, il est temps que je vous conduise à la lingerie où vous attendrez que madame puisse vous re-

 

– 282 – cevoir. Dès qu’elle sera libre, je la préviendrai de votre pré-sence.

— Mène-moi donc à la lingerie.

— Surtout n’y faites pas grand bruit. La lingerie est à cô-té du petit boudoir dans lequel ma maîtresse cause avec Gravoiseau et il est inutile que le gérant sache que vous êtes là.

— Bon, je ne bougerai pas.

À l’extrémité d’un couloir de dégagement, Flore intro-duit le jeune homme dans une pièce assez vaste, entourée d’armoires, puis elle referme doucement la porte après lui avoir, du doigt sur les lèvres, bien recommandé le silence.

Sur cette injonction de la femme de chambre, Clovis se place sans bruit sur le premier siège qu’il rencontre et s’y tient immobile. Il n’est pas longtemps à reconnaître que le conseil de ne pas remuer donné par Flore a été dicté par l’expérience.

— C’est dans cette pièce qu’elle vient écouter… par ha-sard… ce qui se dit chez sa maîtresse, pense-t-il aussitôt en constatant qu’une mince porte de communication permet aux paroles prononcées dans le boudoir d’arriver à peu près intelligibles dans la lingerie, pourvu que celui qui parle ne baisse pas trop la voix.

Se gardant donc bien que le moindre mouvement puisse trahir sa présence, le jeune homme tend l’oreille à la conver-sation de la propriétaire et de son gérant. Il est malheureu-sement arrivé bien tard pour se mettre aux écoutes : car il est à peine ainsi posté à l’affût qu’un bruit de fauteuils re-

 

– 283 – mués, en annonçant que les deux causeurs se lèvent, lui ap-prend que l’entrevue touche à son terme.

Le déplacement a sans doute amené Gravoiseau fort près de la porte, car sa parole parvient distincte à Clovis.

— Je vous donne huit jours, dit le gérant.

— Dans huit jours comme aujourd’hui, ma réponse sera la même : je refuse, réplique d’un ton sec Mme Durieux.

— D’ici là, vous réfléchirez à ce qui vous attend.

— C’est tout réfléchi.

— Ainsi vous acceptez la misère à laquelle vous condui-ra votre entêtement ?

Un léger rire moqueur vient retentir à l’oreille de l’écouteur, puis aussitôt la voix de la propriétaire prononce railleusement ces mots :

— Ne dites donc pas de bêtises, mon cher.

— Mais ma menace est sérieuse.

— Non, elle n’est que stupide.

— Vous croyez ?

— Sans doute : car ce coup dont vous voulez m’atteindre vous retomberait sur le dos. Le jour où vous ten-terez de me ruiner, il vous faudra aussi rendre gorge… et vous n’êtes pas homme à faire des restitutions. Vous voyez donc que j’ai raison de dire que votre menace est stupide, puisque votre propre intérêt vous défend de la mettre à exé-cution.

 

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— Erreur ! chère dame : car, moi, je n’ai pas de maison qu’on puisse me confisquer… Ma fortune est réalisée en va-leurs facilement transportables… J’ai un million à la banque et, en vingt minutes, il m’est facile de le reprendre… Vous voyez que nos deux positions sont fort différentes.

Après une courte pause, Gravoiseau reprend avec l’accent d’une rage sourde :

— Donc, vous refusez de m’épouser ?

— Je ne refuse pas.

— Oui ; mais vous posez une condition qui équivaut pleinement à un refus. Vous ne me croyez pas assez bête pour me laisser désarmer sans être certain que vous ne pourrez plus m’échapper. Je vous l’ai dit et je vous le répète encore : je vous rendrai la lettre après notre mariage.

— Je la veux tout de suite, insiste Mme Durieux d’un ton résolu.

— Oui da ! fait le gérant. Pour la déchirer, n’est-ce pas ? Après quoi, n’ayant plus rien à craindre, vous me manque-riez de parole… et, avec votre fortune sauvée, vous en épou-seriez un autre à mon nez et à ma barbe.

Probablement que la veuve ne tient pas à discuter plus longtemps sur les intentions que lui prête Gravoiseau, car elle rompt net l’entretien par un brusque congé :

— Adieu, dit-elle sèchement.

Mais ce renvoi ne fait que rendre le coquin plus tenace et surtout plus furieux. Au lieu de quitter la place, il continue avec une intonation hargneuse :

 

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— Ni moi ni d’autre, vous savez ? Si vous comptez épouser un de vos soupirants, je vous préviens que je saurai bien vite éteindre la belle flamme de ce préféré.

Cette nouvelle menace paraît ne pas émouvoir Célestine et c’est d’un ton méprisant qu’elle réplique aussitôt :

— Oh ! vous pouvez vous éviter la peine de me détailler ce que vous ferez : car je vous crois capable de tout… excep-té d’un bon sentiment ou d’une honnête action.

— Oui, oui, ricane Gravoiseau, nous verrons la mine que feront successivement tous les épouseurs quand je leur con-seillerai de vous demander si la petite Lili est vraiment la fille de votre cuisinière… et si votre titre de marraine est bien celui auquel vous avez seulement droit.

À ces mots qu’il entend, l’artiste amoureux sent un pin-cement douloureux le mordre au cœur, et, tout désespéré par sa découverte, il murmure tristement :

— Fiez-vous donc aux femmes !

Mais il lui est si pénible de renoncer à ses illusions qu’il espère encore que Mme Durieux va s’indigner contre les pa-roles calomnieuses du gérant. Son espérance est déçue : car la propriétaire, loin de protester, répond d’une voix rési-gnée :

— Soit ! abusez de mon secret.

— Vous serez bien forcée de m’épouser quand personne ne voudra de vous, appuie Gravoiseau.

— Oh ! oh ! fait la veuve, dont le timbre a repris son ac-cent railleur, vous oubliez que, pour n’en être pas réduite à vous accepter, il me restera toujours deux ressources.

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— Lesquelles ?

— La première, de renoncer complétement à me rema-rier.

— Et la seconde ?

— D’épouser le seul homme que votre dénonciation ne puisse détourner de moi.

— Bah ! et quel est cet homme ?

— Vous ne le devinez pas ?

— Nullement… j’ai beau chercher… je vous serais même fort obligé de m’indiquer le naïf en question.

Après un court silence, pendant lequel Clovis a tendu une oreille inquiète, il entend Mme Durieux dire lentement :

— C’est le père de Lili.

À cette réponse, Gravoiseau part d’un bruyant éclat de rire :

— Et où le retrouverez-vous ? demande-t-il. Même en admettant que le hasard vous mette tous deux en pré-sence… et qu’il ne soit pas encore marié, pensez-vous qu’il ira croire aux calembredaines étranges que vous lui débite-rez ?… Non, non, ma chère dame, il faut renoncer à cette ressource-là.

— Alors il me restera toujours celle de rester veuve plu-tôt que de vous épouser.

— Dans huit jours, terme que je vous accorde pour ré-fléchir, vous aurez changé d’avis.

— C’est possible, si certain miracle s’opère.

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— Quel miracle, s’il vous plaît ?

— Celui que, dans huit jours, vous ne soyez plus un mi-sérable coquin, monsieur Gravoiseau.

Puis, avant que le gérant, qui s’est redressé furieux sous l’insulte, puisse rien dire, la propriétaire s’écrie :

— Mais sortez donc, monsieur ! ne comprenez-vous pas tout le dégoût que m’inspire votre présence ?

Sans doute que Gravoiseau, auquel la fureur a coupé la parole, refuse d’obéir à cet ordre, car immédiatement la veuve ajoute :

— Puisque vous demeurez quand même, trouvez bon que je vous cède la place.

Et, la porte de communication s’ouvrant tout à coup, Clovis voit Mme Durieux apparaître brusquement dans la lin-gerie et pousser le verrou qui doit la mettre à l’abri d’une poursuite.

À la vue de l’artiste, en présence duquel elle se trouve subitement, la belle propriétaire pâlit et porte vivement la main à ses lèvres pour étouffer un cri de surprise qui donne-rait l’éveil au gérant.

Pas une parole n’est échangée entre eux : car, au même moment, le poing furieux de Gravoiseau ébranle la porte fermée en même temps que sa voix crie ces mots :

— Ah ! je t’inspire du dégoût ! Soit ! Avant peu, je me vengerai !... Entends-tu, ma belle, toi qui fais des enfants avant le mariage ?

 

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Et le bruit de ses pas, ainsi que le fracas des portes qu’il referme violemment derrière lui, annoncent au jeunes gens qu’il vient enfin de s’éloigner.

Si Mme Durieux, dans le premier instant, a pu croire que le graveur n’avait rien entendu de la conversation, il lui est impossible de persister dans son erreur maintenant que, comme elle, il a écouté les dernières paroles qui ont retenti derrière la porte.

Tremblante, honteuse devant Clovis qui sait son secret, elle a caché son visage dans ses mains, dont les doigts lais-sent filtrer de grosses larmes.

Si navrante qu’ait été pour lui la découverte du passé de celle qu’il aimait, l’artiste ne peut oublier que la gracieuse femme, qui se courbe humiliée sous son regard, l’a secouru dans sa misère, qu’elle a fait appel à son amitié, rien qu’à son amitié, car elle n’a pas encouragé cet amour qu’il lui avait voué.

— Pourquoi ne l’aimerais-je pas en frère ? se demande-t-il.

Mais cette compensation, qu’il offre à ses espérances envolées, semble bien froide à Clovis. Malgré lui, il sent se ranimer au fond de son cœur un tout autre sentiment que ce-lui de l’affection fraternelle. Et puis, il faut en convenir, elle est bien touchante, cette pauvre propriétaire qui pleure si-lencieusement ! Ces larmes ont une éloquence fort persua-sive pour convaincre celui qui est le premier à inventer une foule d’excuses en sa faveur.

Il arrive donc que, bientôt, la jeune femme sent qu’on lui écarte doucement les mains, dont elle s’est voilé le visage, pendant qu’une voix émue murmure à son oreille :

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— Célestine, ne suis-je pas là pour vous protéger ?

Le regard timide que lève la veuve rencontre deux yeux si tendres qu’elle baisse aussitôt la vue en balbutiant :

— Vous ne me méprisez donc pas tout à fait, monsieur Clovis ?

— Je n’ai pas cru un seul mot des calomnies de ce drôle, s’écrie l’artiste qui, à l’aide de ce biais généreux, espère évi-ter à la propriétaire l’embarras d’une explication.

Mais Mme Durieux ne veut pas profiter du faux fuyant qui lui est offert, et elle répond d’une voix tremblante :

— Il faut croire… car cet homme a dit l’exacte vérité.

La franchise de cet aveu est pénible au graveur qui, malgré tout, ne demande qu’à douter encore.

— Saperlotte ! pense-t-il, elle tient à me convaincre quand même.

Il n’en a pas fini avec la confession de la veuve qui, sans lever les yeux, continue :

— Oui, j’ai été mère avant mon mariage avec M. Durieux… et, comme l’a dit ce misérable, le père de mon enfant n’a fait aucune démarche pour me retrouver.

— Ah ça ! ah ça… elle ne m’épargnera donc aucun dé-tail, la malheureuse ! se demande Clovis qui ne veut pas être persuadé.

Aussi, pour prévenir de nouvelles confidences, il se hâte de reprendre :

 

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— Plus tard, vous me confierez tout. Le plus pressé, à cette heure, est de vous défendre contre la canaille qui vous menace.

Il est dit que, bien qu’il s’y refuse, le jeune homme boira le calice jusqu’à la lie. Il vient à peine de réclamer ce rôle de protecteur que Mme Durieux secoue tristement la tête et re-prend :

— Vous voyez bien, monsieur Clovis, que j’avais raison de prétendre que je ne pouvais invoquer la protection de quelqu’un qui m’aimât… car il me fallait lui faire cet aveu, auquel ne saurait résister une passion sincère.

— Sacredienne ! elle est tout de même bien gentille en me disant cela ! pense Clovis, qui dévore des yeux la pro-priétaire dont le regard reste toujours baissé.

— Tandis que je puis m’adresser à vous, poursuit timi-dement la veuve… à vous qui serez un frère pour moi… car, vous me jurez que vous ne m’aimez point, n’est-ce pas, monsieur Clovis ?

— Hum ! hum ! fait l’artiste d’un tel ton que Célestine lève enfin sur lui ses yeux étonnés, qui semblent demander une explication.

Pour toute réponse, le graveur se prend les cheveux à poigne-main et il s’écrie d’un ton désespéré :

— Quel malheur que vous soyez riche !!!

— Pourquoi ?

— Parce que, maintenant que vous m’avez tout avoué, j’aurais l’air de courir après vos écus… Sans cela, je me mo-

 

– 291 – querais pas mal de votre défense de vous aimer pour avoir le droit de vous protéger.

— Comment ! si je n’étais pas riche, vous m’aimeriez ? demande la veuve d’un ton qui trahit une secrète joie.

— Oui, comme un fou.

— Vous m’aimeriez… quand même ?

— Quand même, oui, Célestine, quand même… archi-quand même.

Et, pour mieux appuyer son dire, le jeune homme pose ses lèvres sur la joue encore un peu pâle de Mme Durieux.

Sous ce baiser que l’artiste, en vrai gourmand, fait traî-ner un peu, la jolie femme frémit légèrement ; et comme, en même temps qu’il a effleuré son visage Clovis lui a passé le bras autour de la taille, elle ne cherche à se soustraire à la caresse qu’en couchant sa joue sur son épaule qu’elle relève en se disant d’une voix qui accentue fort doucement son re-proche :

— Oh ! monsieur Clovis !

— C’est le baiser d’un frère… Ne m’avez-vous pas de-mandé d’être un frère… Donc je suis un frère.

Et le graveur, ne pouvant plus se fixer sur la joue, conti-nue à promener ses lèvres prétendues fraternelles sur le front charmant et la chevelure de la veuve, qui, nous devons le constater, ne fait pas une résistance bien énergique… sans doute parce qu’elle sait que le bras qui lui tient la taille pri-sonnière paralyserait tous les efforts qu’elle tenterait pour échapper à un frère aussi expressif.

 

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Tout a une fin, même le plus agréable baiser. Il arrive donc que Clovis, pris un peu tard de la crainte d’être indis-cret, cesse d’embrasser Célestine pour lui demander :

— Voulez-vous que nous parlions à présent du sire de Gravoiseau ?

Ce disant, toujours par la taille et en la regardant genti-ment dans les yeux, il ramène à petits pas la veuve au bou-doir et la fait asseoir sur le divan, puis il s’agenouille à ses pieds :

— Là, dit-il, causons maintenant de frère à sœur.

Mme Durieux devrait lui faire observer qu’un frère ne se met pas aux genoux de sa sœur ; mais la jolie propriétaire est devenue douce et soumise. Est-ce la honte de savoir son secret connu qui la rend si docile ? est-ce la peur qu’elle a du gérant qui la fait si obéissante à la volonté de celui qui doit la protéger ? est-ce toute autre cause ? Nous ne saurions rien affirmer ; mais le fait est que, près du jeune homme, elle se tient tant émue qu’elle ne s’aperçoit pas que ses deux mains sont prises dans celles de Clovis, qui les presse amoureuse-ment.

— Nous disons donc, chère et belle petite sœur chérie, que notre coquin possède un acte, une lettre, enfin un papier quelconque qui, demain, peut vous réduire à la misère, dé-bute l’artiste.

— Ah ! vous avez donc tout entendu ? demande en tremblant Célestine, qui avait espéré que le jeune homme ne connaissait que la dernière scène, celle de l’adieu menaçant de Gravoiseau.

 

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Clovis pourrait lui apprendre qu’il savait, avant d’avoir écouté, l’existence de ce papier compromettant, et que, par le peu qu’en ont dit Patouillard et Rocamir, il soupçonne cet écrit d’avoir trait à la fortune volée à son père ; mais il se garde bien d’en souffler mot à la propriétaire, pour lui laisser tout le mérite de la franchise. Aussi répond-il à la question de Célestine :

— Non, je n’ai pas tout entendu. Je suis arrivé comme le gérant promettait de vous rendre la lettre après le mariage… et que vous exigiez qu’elle vous fût remise avant…

— Oh ! il ne faut pas croire cela ! interrompt vivement la propriétaire.

— Croire quoi ?

— Que j’épouserais Gravoiseau s’il me restituait le pa-pier avant le mariage.

— Et je ne le crois pas, soyez-en certaine, ravissante sœur bien-aimée. Il est bien évident que vous voulez anéan-tir cet acte qui vous ruine, après quoi vous enverrez se ma-rier ailleurs ce sacripant qui aura eu l’imprudence de vous rendre son arme.

— Non, fait Mme Durieux en secouant la tête, non, n’est pas pour l’anéantir que je tiens à posséder cet écrit.

— Pourquoi donc alors ?

— Pour le rendre à celui qu’il a dépouillé… ou plutôt à son fils.

À ces mots, le cœur palpite à Clovis, qui, plein de re-connaissance pour cette gracieuse et honnête créature, de-mande d’une voix qu’il s’efforce de rendre calme :

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— Vous le connaissez donc, ce fils ?

— Son nom n’est-il pas dans l’acte que je veux conqué-rir ?

— Et il s’appelle ?

— Oh ! oh ! vous êtes trop curieux, monsieur mon frère, dit Célestine avec un petit sourire. Je vous apprendrai ce nom quand nous serons parvenus à rendre sa fortune à celui qui le porte.

— Ainsi vous m’associez à votre bonne action ?

— Puisque vous êtes mon frère.

— Alors laissez-moi vous dire quelque chose à l’oreille.

— Ne pouvez-vous le dire tout haut ?

— Non, non, il faut que cela soit murmuré… Allons, ma charmante sœur, obéissez à votre frère, approchez votre tête tout de suite.

Mme Durieux se penche curieusement vers le jeune homme agenouillé, qui, dès qu’il voit à sa portée le visage de la veuve, pose un sonore baiser sur la joue, puis il ajoute sé-rieusement :

— Ouf ! cela va mieux… Figurez-vous que j’étouffais de reconnaissance pour votre idée de m’associer à cet acte de probité.

Sous le baiser, Célestine s’est redressée rouge comme une pivoine, en répétant effarouchée :

— Oh ! monsieur Clovis !

 

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— Ouvrez le code, vous y lirez qu’un frère doit… c’est un devoir, entendez-vous ?… doit embrasser sa sœur. Main-tenant, revenons à ce jeune homme. Vous l’avez donc re-trouvé ?

— Oui, après l’avoir assez cherché, grands dieux !… et j’ajouterai même en vraie folle. Figurez-vous que je m’étais imaginé qu’il devait fréquenter le monde où l’appelait son nom. Aussi j’espérais le rencontrer dans une de ces réunions de société que je suivais sans relâche…

Et Mme Durieux s’arrête pour pousser un gros soupir.

— Oh ! oui, continue-t-elle, je puis l’avouer aujourd’hui, je me suis grandement ennuyée à ces fêtes qui me sont in-supportables… Et dire que j’aurais pu m’éviter cet ennui de courir à tous ces plaisirs que je n’aime pas en me faisant cette simple réflexion que, puisqu’il était dépouillé, la misère empêchait ce jeune homme d’aller dans toutes ces réunions où je le cherchais.

— Enfin, vous avez fini par le découvrir : c’est le princi-pal… Que comptez-vous faire ?

— Je lui aurais déjà rendu toute ma fortune personnelle, si je n’avais tenu à accomplir la restitution entière : car ce que je possède n’est que le tiers de ce qu’on lui a volé… Le reste est dans les mains de Gravoiseau.

— Et s’il se dessaisissait de papier, il serait obligé de rendre gorge ?

— Jugez-en. C’est une contre-lettre qui déclare qu’une aliénation de biens, faite par le père du jeune homme, n’est que fictive… Il serait trop long de vous conter l’histoire en détail. Qu’il vous suffise de savoir que Gravoiseau et mon

 

– 296 – défunt époux ont gardé un patrimoine qui devait revenir à son héritier naturel.

— Et comment Gravoiseau détient-il ce papier ?

— Il l’a volé à celui qui en était le dépositaire… Ce n’est qu’après la mort de mon mari que j’ai connu, par Gravoi-seau, l’origine de cette fortune que me laissait le défunt… Vous comprenez quel a été mon effroi.

— Comment donc se fait-il que le gérant ait été assez bête pour ne pas détruire cet acte, qui peut l’obliger à resti-tution s’il sortait de ses mains ?

— Ah ! voici le pourquoi. Il s’en est servi d’abord pour extorquer peu à peu à mon mari une grande partie de sa part… car ils avaient commencé par se partager également le produit de leur vol… Gravoiseau, en dehors du bien déro-bé, avait déjà de la fortune : ce qui lui permettait de faire chanter mon mari en le menaçant de rendre la lettre à l’héritier frustré. Avec ce qui lui serait resté de rentes après cette restitution, Gravoiseau aurait encore été dans l’aisance, tandis que Durieux se serait trouvé dans la misère. Par crainte, mon mari, quand il est mort, avait donc déjà, somme par somme, lâché à son complice une grande partie de ce qui lui était échu en partage.

— Par qui avez-vous appris ces détails ?

— Par Gravoiseau lui-même, qui a pris soin de m’en ins-truire, quand, après le trépas de mon mari, il a voulu mettre la main sur ce qui restait en me forçant à l’épouser.

— Et, pour vous y contraindre, son procédé n’a pas va-rié ?

 

– 297 –

— Non. Toujours sa contre-lettre en main, il me menace de la remettre à l’héritier en me répétant : « Ma restitution faite, j’aurai encore de quoi vivre, tandis que vous serez sur la paille : donc il est de votre intérêt de m’épouser. » Voilà vingt fois qu’il me répète le même refrain pour m’effrayer.

Mme Durieux à ce dernier mot, s’arrête pour sourire, puis elle reprend :

— Vous comprenez que, si je suis effrayée, ce n’est point par la crainte que Gravoiseau arrive vraiment à une restitution… oh non, ce n’est pas cela qui me fait peur.

— Que redoutez-vous donc ?

— Je tremble que le coquin ne renonce à son idée de vouloir accaparer mon bien et qu’il ne brûle cette lettre, qui, du moment qu’elle lui est inutile contre moi, ne peut servir qu’à le compromettre.

— Alors le jeune homme serait définitivement bien rui-né ?

— Non, car il lui resterait encore ce que je possède… mais ce serait une bien faible partie de ce qui lui appartient.

Il y a dans les paroles de la veuve un tel accent d’honnêteté et un regret si sincère de ne pouvoir faire plus pour cet héritier, que Clovis, le cœur gonflé de satisfaction amoureuse, s’écrie aussitôt :

— Petite sœur, baissez-vous. J’ai encore deux mots à vous conter à l’oreille.

— Ah ! non, non, monsieur Clovis, je les connais vos confidences, vous ne m’y reprendrez pas une seconde fois.

 

– 298 –

— Puisque je vous affirme que c’est dans le code.

— Alors nous enfreindrons la loi, répond la propriétaire en faisant un geste de refus au jeune homme qui avance les lèvres.

Tout à coup, les yeux de l’artiste s’écarquillent en se fixant sur une épaule de Célestine.

— Tiens, une araignée ! dit-il.

Une subite frayeur de dégoût s’empare de la veuve, qui se courbe vivement vers le graveur en criant d’une voix effa-rée :

— Chassez ! chassez cette horrible bête ! je vous en con-jure ! monsieur Clovis.

L’amoureux profite de la ruse qui lui a amené sous les lèvres le front de Célestine et il y plante un baiser ardent.

— Ah ! c’est indigne ! s’écrie l’embrassée qui se relève avec un air furieux qui n’a pourtant rien de fort redoutable.

— Bénies soient les araignées ! elles ont du bon, pro-nonce le coupable non repentant.

Puis à son tour, il tend la joue en disant :

— Vous pouvez le reprendre. Le code autorise aussi les sœurs à embrasser les frères, et même l’article 52 ajoute : le plus souvent possible.

— Merci, je ne profiterai pas de l’article 52, réplique Cé-lestine dont le sourire prouve que sa bouderie n’a pas été de longue durée.

 

– 299 –

— Savez-vous une chose, petite sœur ? reprend l’artiste en regardant la veuve dans les yeux.

— Parlez.

— C’est que je voudrais bien être à la place de votre jeune homme volé.

— Parce que vous deviendriez riche ?

— Non. Car, en vous voyant vous dépouiller pour moi, je vous prierais de reprendre votre fortune… Seulement j’y mettrais une condition.

— Laquelle.

— Celle de m’accepter par-dessus le marché.

— Ah ! vous feriez cela, vous ? balbutie la propriétaire en baissant les yeux.

— Comme je vous le dis.

— Malgré le passé ? prononce timidement Célestine.

— Oui, malgré le passé, appuie le graveur… et même à cause du passé, car il est impossible qu’une aussi excellente créature que vous ait été volontairement coupable… Il doit y avoir eu dans votre vie un malheur que ne saurait vous re-procher un brave garçon bien dévoué, bien sincère… disons le mot, bien amoureux… comme j’en connais un qui n’est pas loin d’ici.

Et, en attirant à lui sa propriétaire qui tremble d’émotion, l’artiste lui murmure tendrement :

— Contez-le-moi donc, ce terrible passé, ma bien-aimée Célestine.

 

– 300 –

À cette demande, la veuve remue lentement la tête et répond à mi-voix :

— Plus tard, monsieur Clovis, plus tard.

Le graveur comprend alors qu’il est des confidences qu’on ne doit pas provoquer et qu’il faut attendre de la seule bonne volonté de celui qui les fait. Il n’insiste donc pas et reprend vite :

— Oui, plus tard, vous avez raison. Nous devons avant tout nous occuper de votre jeune homme ruiné.

Mme Durieux relève ses yeux, que l’embarras lui avait fait baisser et les fixe sur le graveur en disant :

— Le jour où je serai parvenue à faire rentrer la fortune entière dans les mains du fils dépossédé, je vous promets de vous apprendre le passé.

— Alors hâtons-nous de le remettre en possession, ce jeune inconnu… inconnu pour moi, veux-je dire… car vous me refusez toujours son nom, n’est-ce pas ? insiste en sou-riant Clovis qui sait parfaitement qu’il s’agit de lui-même.

La veuve répète son signe de tête :

— Non, non, fait-elle, vous ne le saurez pas… vous êtes vraiment trop curieux… je demande qu’on me serve sans être toujours à questionner… Voulez-vous accepter cette condition ?

— Oui, oui, madame la mystérieuse, on l’accepte, ré-pond gaiement l’artiste qui, tout à coup, prend un air étonné que remarque Célestine.

— Qu’avez-vous donc ? demanda-t-elle.

 

– 301 –

— Je fais une réflexion. Ne se peut-il pas que, comme vous, Gravoiseau ait aussi découvert votre inconnu… qu’il se soit rencontré avec lui ?

— Oh ! vous me rappelez une fière peur que j’ai eue dernièrement.

— Notre coquin s’est donc trouvé en présence de sa vic-time ?

— Précisément… Par bonheur il ne s’est pas douté quel était celui avec lequel il causait… Leur entretien a été fort court, mais il m’a semblé durer un siècle… Je tremblais de frayeur que le jeune homme ne prononçât, par hasard, quelque mot qui le fit reconnaître par Gravoiseau.

Et Mme Durieux, après un soupir de satisfaction ajoute en riant :

— J’en ai été quitte pour la peur.

Ces mots suffisent à Clovis pour lui donner l’explication de cette anxiété qu’il a lue sur le visage de la veuve quand, au bal de Rocamir, il conversait avec Gravoiseau pendant qu’elle dansait à dix pas d’eux.

Mme Durieux reprend :

— Songez donc que la fatalité pouvait faire que le jeune homme citât un fait, un souvenir, un pays, que sais-je ? qui éclairât ce misérable… Tenez, je tremble encore à la pensée qu’il aurait pu apprendre son vrai nom à M. Gravoiseau.

— Ah ! il cache donc son nom ? demande Clovis en évi-tant que rien dans sa voix puisse trahir qu’il sait la vérité.

 

– 302 –

Malgré cette précaution, la veuve se trouble un peu en reconnaissant qu’elle a dit une phrase de trop. Pour réparer son imprudence, elle a recours à la hardiesse et répond bra-vement :

— Oui… absolument comme vous, monsieur de Fron-tac… il ne porte que son nom de baptême.

— Ah ! vraiment ? Je suis heureux d’avoir avec lui ce point de ressemblance. Est-ce qu’il est aussi de mon âge ? demande l’artiste qui s’amuse du trouble de Célestine.

Pendant qu’elle est en train de mentir, la propriétaire croit devoir forcer la dose.

— De votre âge ? réplique-t-elle, oh ! non, il est bien votre aîné de cinq ou six ans… De plus, il a les cheveux rouges… et il boîte légèrement… Je crois qu’il est employé dans un ministère.

— Va, va, enfonce-toi, ma jolie menteuse ; on le connaît ton jeune homme, se dit joyeusement le graveur.

Puis, à haute voix et en haussant les épaules :

— Baste ! fait-il, quand bien même Gravoiseau aurait découvert sa victime, il n’aurait pu rien en résulter.

— Rien en résulter ! s’écrie vivement Mme Durieux ef-frayée. Comment, monsieur Clovis, vous ne voyez pas ce qui serait arrivé ?… Mais M. Gravoiseau aurait aussitôt brûlé ce papier qui le compromet et dont je veux m’emparer.

— S’il avait voulu l’anéantir, il y a déjà longtemps que cet écrit n’existerait plus… La bêtise du gérant est de l’avoir gardé, et il persistera dans cette stupidité.

 

– 303 –

— Oui, il l’a conservé, mais uniquement pour en mena-cer mon mari… et moi ensuite. Il en serait autrement s’il se savait si près de sa victime, qu’il croit bien loin, disparue, morte peut-être. Alors la peur le prendrait et, renonçant à me dépouiller, il ne songerait qu’à conserver ce qu’il a vo-lé… alors il détruirait la lettre.

Dans sa crainte de voir anéanti ce papier, qui, pourtant, doit la ruiner, Mme Durieux ajoute d’un ton décidé :

— Je veux avoir cette lettre… et je l’aurai… Dussé-je épouser M. Gravoiseau qui m’a promis de me la remettre après le mariage.

— Sapristi ! sapristi ! je vous défends bien d’employer ce moyen-là ! Je vous l’interdis formellement ! entendez-vous, Célestine ? s’écrie brusquement l’artiste tout effrayé de cette résolution.

Puis, le cœur débordant de reconnaissance pour la ra-vissante femme qui, au prix de son bonheur, voudrait l’enrichir, Clovis cherche à l’attirer à lui en lui disant :

— Il y a mille autres moyens. Tenez, je viens d’en trou-ver un… que je vais vous dire à l’oreille.

Mais Mme Durieux, déjà deux fois prise, se cambre en ar-rière et résiste en répondant d’une voix railleuse :

— Non, non, monsieur Clovis, rien à l’oreille… et je vous avertis que je n’ai plus peur des araignées.

Il est écrit que Célestine ne pourra pas se soustraire à son sort, car, au beau milieu de sa résistance, des pas et des éclats de rire, qui se font entendre dans la salle à manger, annoncent que quelqu’un s’approche du boudoir. D’un seul bond Clovis quitte sa position aux genoux de la veuve et

– 304 – celle-ci se redresse sur le canapé. Mais, dans ce double mouvement, Clovis a trouvé le temps d’effleurer d’un baiser la joue de la veuve qui n’était plus sur la défensive et, à son tour, il prononce vite d’une voix moqueuse :

— Ne me le rendez pas, ne me le rendez pas… celui qui arrive vous surprendrait.

Ne serait-elle pas déjà interloquée par cette brusque at-taque que Mme Durieux n’aurait pas le loisir de se fâcher, car Flore entre aussitôt dans le boudoir, se tenant les côtes de rire et s’écriant :

— Madame, venez donc voir, par une fenêtre, ce qui se passe dans la cour.

— Qu’est-ce ?

— C’est le marchand de vin de la rue Taitbout qui ra-mène Patouillard dans une brouette… Ah ! quand il s’y met, le domestique de M. Gravoiseau va bien… le marchand de vin le rapporte parce que, dans son ivresse, il voulait se cou-cher sur le comptoir.

— S’il le voit en pareil état, son maître va le congédier, avance Mme Durieux.

— Pour le moment, M. Gravoiseau est sorti. Patouillard aura peut-être le temps de faire un bon somme avant sa ren-trée.

— Ah ! le gérant n’est pas chez lui ? demande Clovis qui, depuis la nouvelle apportée par Flore, cherche quel parti on peut tirer de la circonstance.

 

– 305 –

— On va profiter de cette absence pour monter Patouil-lard dans l’appartement et l’étendre sur son lit, répond la soubrette.

— Le domestique couche donc dans l’appartement ?

— Sans doute.

— Si le gérant n’est pas là, comment pourra-t-on entrer chez lui ?

— Patouillard, pour son service, possède la double clef de la porte. C’est la première chose que le portier a cherchée dans les poches de l’ivrogne étendu sur la brouette. Venez donc le voir enlever, madame, vous rirez.

La propriétaire se soucie peu du spectacle, mais elle suit le graveur qui, à la proposition de Flore, s’est dirigé vers la porte en disant :

— Oui, allons voir l’enlèvement de ce brave garçon.

Par une fenêtre de la salle à manger qui s’éclaire sur la cour, Mme Durieux et l’artiste peuvent assister à ce qui se passe en bas.

Après avoir aussi consciencieusement humecté son su-jet, il paraît que le carabinier Bouchu a jugé bon de l’abandonner à la garde du dieu des pochards. Il n’est donc pas là pour aider dans leur tâche le concierge et le marchand de vin qui, dans ce moment, auraient grand besoin de sa poigne vigoureuse. Il faut reconnaître que Patouillard, quand il a bu, est l’homme des fantaisies. À cette heure, il en a une dont toute l’éloquence de Gringoire ne peut le détourner.

 

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De leur fenêtre qu’ils ont ouverte, les écouteurs enten-dent le concierge qui cherche à le convaincre par la dou-ceur :

— Laisse-toi donc faire, dit-il, nous allons te monter sur ton lit et te coucher.

À quoi Patouillard répond :

— Oui, mais je veux coucher avec la brouette, moi… je l’aime, la brouette.

Et des pieds et des mains, il se cramponne au véhicule en grondant :

— Il n’y a pas de loi qui défende de coucher avec une brouette.

Après la persuasion, Gringoire et le marchand de vin es-sayent de la violence. Tous leurs efforts sont impuissants à lui faire lâcher prise, et il faut que le portier revienne à n’employer que la seule force du raisonnement avec Patouil-lard qui répète :

— Y a-t-il une loi, oui ou non ?

— Non, avoue franchement Gringoire.

— Alors j’ai le droit de dormir avec une brouette et je dormirai.

— Ce que je t’en dis, c’est par rapport à ton bourgeois, M. Gravoiseau. La brouette peut lui donner à douter, quand je lui aurai affirmé que tu as eu un coup de sang.

— Je me fiche de mon bourgeois ! grogne le pochard dont la haine pour son patron se réveille.

 

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— On peut se ficher de son patron et tenir à sa place, fait remarquer le concierge. Tu t’exposes à perdre la tienne.

Loin de décider Patouillard, cette observation ne contri-bue qu’à l’exaspérer sur le compte de son maître.

— Elle est jolie la place ! hurle-t-il. J’en ai assez de ser-vir un escroc, une canaille, un crasseux !

— Chut ! chut ! fait prudemment Gringoire qui, tout en étant de l’avis qu’il faut dire du mal des maîtres, trouve qu’il est inutile de le crier en pleine cour.

— Oui, une mauvaise drogue, reprend le domestique, je n’en donnerais pas un radis creux de mon bourgeois… aussi, je lui ménage un chien de ma chienne, vous verrez cela.

— Bah ! fait le portier cédant à la curiosité.

— Oui, à propos de la propriétaire.

Gringoire ne demande pas mieux que de s’instruire, mais un vigoureux « hum ! hum ! », parti d’en haut, lui ayant fait lever la tête, il aperçoit Mme Durieux à la fenêtre et sa bouche, qu’il ouvrait pour interroger, reste béante de la dé-sagréable surprise de voir qu’il n’est pas seul à écouter.

Le « hum » a été poussé par Clovis. En entendant qu’il va être question d’elle, Mme Durieux a un peu pâli et son re-gard s’est tourné vers le graveur comme pour lui demander d’arrêter à temps les divagations de Patouillard.

Clovis a compris ce coup d’œil suppliant et, après son « hum ! » il s’éloigne à la hâte en disant :

— Je vais leur prêter main-forte pour enlever cet ivrogne.

 

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