Aimé de son concierge

Eugène Chavette · Chapitre 6 sur 19

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Aimé de son concierge

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VI

 

 

En même temps que Clovis avait retiré des mains du concierge le billet de vingt francs qu’il allait brûler, son re-gard s’était tourné vers le coucou dont le tic-tac se faisait en-tendre dans l’alcôve de la loge.

Il s’en manquait de quelques minutes que fussent écou-lées les deux heures de délai que le gérant avait accordées pour le payement du terme.

— Il faut que je remonte chez moi, dit-il, si je veux me trouver là pour recevoir la visite que m’a promise le Gravoi-seau.

— Ah ! oui, c’est vrai… allons, au revoir.

Son billet à la main, Clovis prit le chemin de sa man-sarde. Il franchit rapidement le premier étage ; mais, en pas-sant devant la porte de la propriétaire, son pas se ralentit et il devint pensif. C’est que cette porte, en lui rappelant sa vi-site à Mme Durieux, venait aussi de raviver en son souvenir les charmes de la veuve.

— Curieuse au possible, mais attrayante en diable, se dit-il en résumant ainsi son entrevue avec la jolie femme.

Tout au souvenir agréable qui l’absorbait, l’artiste avait continué son ascension. Entre le troisième et le quatrième étage, il se rangea pour laisser passer une femme qui des-cendait. Dans cette personne, bien qu’elle se tînt le nez tour-né vers la muraille, Clovis, s’il eut été moins rêveur, aurait facilement reconnu Mlle Flore qu’on accusait si injustement

– 99 – d’être à flâner au dehors quand, on le voit, elle n’avait pas quitté la maison qui, tout à l’heure, retentissait de l’air de Viens dans ma nacelle.

Le graveur atteignit son étage, ouvrit sa porte sur la-quelle il laissa la clef, vint s’asseoir devant sa table de tra-vail, le tout sans avoir conscience de ce qu’il faisait, car il ne cessait de se répéter :

— Oui, attrayante en diable !

Et, l’œil fixe, tenant toujours son billet de banque à la main, il était là depuis dix minutes, songeant toujours à sa belle propriétaire, quand il fut brusquement tiré de sa médi-tation par une voix qui disait du seuil de la porte :

— Je vous demande bien pardon de m’être permis d’entrer, mais voyant la clef sur la porte et n’ayant pas reçu de réponse aux deux coups que j’ai frappés, j’ai pensé que vous étiez tellement plongé dans le travail que vous ne m’entendiez pas.

Cet arrivant était M. Gravoiseau.

À la vue du gérant, le graveur revint aussitôt au senti-ment de la situation présente, et sa première pensée fut pour le billet de banque qu’il tenait entre ses doigts.

— Ne laissons pas ce vautour étendre la griffe sur mon billet, car je tiens à le restituer à Gringoire, se dit-il.

Donc, prestement, il fit disparaître le papier de la banque sous un des bois à graver qui encombraient sa table de travail.

Cependant M. Gravoiseau, sa quittance à la main, s’était approché et, de son ton doucereux, il avait commencé :

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— Les deux heures étant écoulées, je me présente, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous en prévenir, pour vous deman-der une dernière fois si vous êtes en mesure de payer… Vous voyez que je suis de parole.

— Et moi aussi. Je vous ai promis, il y a deux heures, que, le délai passé, je serais dans la même impossibilité d’acquitter ma dette.

M. Gravoiseau tira gravement de sa poche son porte-feuille, dans lequel il replaça la quittance, puis il salua en di-sant :

— Je n’ai plus qu’à me retirer. Le reste regarde mainte-nant l’huissier qui stimulera votre bonne volonté.

— Mais, monsieur Gravoiseau, vous supposez donc que si je ne paye pas c’est pour une tout autre raison que le manque de finances ?

— Oh ! fit sévèrement le fondé de pouvoirs, veuillez croire que je connais les artistes. Ils savent bien trouver des sommes pour godailler… Quant au terme, c’est autre chose… on se croirait ridicule en le soldant.

Il avait prononcé si dédaigneusement ces paroles stu-pides qu’un peu de colère monta au cerveau de l’artiste.

— Ah ça, se dit-il, cet animal-là m’a tout l’air de cher-cher un à-compte en giffles.

Mais il sut se contraindre et répondit d’une voix calme :

— Est-ce que vous m’avez prêté de l’argent, cher mon-sieur ?

— Je n’en prête jamais ! sachez-le pour votre gouverne.

 

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— C’est que je ne vois que votre argent avec lequel j’aurais pu godailler depuis plusieurs semaines, attendu que mon travail ne m’a pas rapporté un rouge liard. Un accident au poignet droit m’a empêché de tenir mon burin.

— Oui, oui, fit ironiquement Gravoiseau, on a mal au poignet pour le terme… mais on est guéri quand il faut ga-gner l’argent de ses plaisirs.

— Décidément je vais lui casser les reins, se dit le gra-veur auquel la moutarde repicota le nez.

Ce qui sauva le gérant d’une bonne correction fut qu’à ce moment il ajouta :

— Je sais ce que je dis… et surtout ce que j’ai vu.

— Et qu’avez-vous vu ? demanda Clovis étonné.

— J’ai vu, quand je suis entré ici, que vous étiez si bien attentionné à ce que vous faisiez que vous ne m’avez pas en-tendu frapper. En m’apercevant, vous avez promptement caché quelque chose… à coup sûr, c’était votre travail du moment… tenez, c’était le bois qui est là… Retournez-le et je vous parie que c’est une gravure en train.

Ce disant, au lieu de laisser faire l’artiste, M. Gravoiseau leva le bois sous lequel Clovis, à l’entrée du coquin, avait ca-ché le billet de Gringoire.

À la vue de ce billet qui, blanc, tout neuf et sans un pli, se montrait à lui, le gérant prit un air de triomphe et articula d’un ton moqueur :

— Ah ! vous n’avez pas le sou !… Qu’est-ce donc que cela ? Monsieur… vous voyez que votre mauvaise volonté

 

– 102 – va même jusqu’à ne pas proposer un à-compte… quand la chose vous est possible.

Puis, secouant la tête, Gravoiseau continua :

— On ne m’en conte pas à moi !… Je connais les ar-tistes à fond… tous farceurs… pour ne pas dire plus.

Et il s’empara du billet en s’écriant :

— Ce sera un à-compte à valoir.

Clovis tenait à restituer ce billet à Gringoire. S’il l’avait accepté, c’était, on le sait, pour empêcher le concierge de le brûler. Donc l’artiste, pour le reprendre à Gravoiseau, allait employer la force quand, tout à coup, une idée folle lui tra-versa l’esprit.

— Ah ! pensa-t-il, c’est ainsi que tu traites les artistes, plat drôle qui as fait quatre fois faillite ; attends, je vais te pousser une jolie balançoire pour te faire rendre mon billet.

Aussitôt, tremblant, effaré, il se jeta aux genoux du gé-rant et lui cria d’une voix épouvantée :

— Ne me perdez pas !… de grâce, rendez-moi ce billet… Je me repens, je vous le jure… ne me perdez pas, je vous en supplie… Brûlez-le, si vous ne voulez pas me le rendre.

M. Gravoiseau était resté stupéfait à cette explosion su-bite de désespoir.

— Qu’est-ce qui vous prend ? fit-il tout ahuri.

— Ne me perdez pas, répéta Clovis suppliant. Oui, je le confesse, je suis un grand coupable… mais j’étais si malheu-reux !… et vous le savez, la misère est une mauvaise conseil-lère… alors j’ai succombé à une tentation affreuse. J’avais

– 103 – jadis étudié ce genre de gravure… J’ai oublié qu’une puni-tion sévère attend ceux qui contrefont les billets… alors, la débine me poussant, j’ai pris mon burin et…

Comme s’il avait honte d’achever l’aveu de sa faute, le jeune homme s’interrompit pour crier sur le ton le plus la-mentable :

— Ne me perdez pas ! Par pitié ! rendez-moi ce billet pour que je l’anéantisse.

En entendant l’artiste, Gravoiseau avait exécuté un bond énorme, et, les yeux fixés sur le papier il répétait d’une voix vibrante de surprise :

— Il est faux, dites-vous ? Vraiment, il est faux ?

— Archi-faux, répondait Clovis.

Et le gérant tournait, retournait, examinait sous tous les sens le billet en redisant :

— Quoi, il est faux !

Pendant qu’il témoignait ainsi son étonnement im-mense, le graveur continuait ses aveux d’un ton contrit :

— Vous comprenez maintenant, monsieur Gravoiseau, pourquoi j’ai caché si brusquement ce papier quand votre entrée subite m’a surpris… Rendez-le-moi… c’est mon pre-mier… ce sera mon dernier ; je vous le jure !… oui j’en fais le serment.

— Bien vrai ? dit M. Gravoiseau d’une voix sévère tout en fourrant le billet dans son gousset.

— Je vous en donne ma parole.

 

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— J’ai pitié de vous, malheureux ! Votre repentir vous sauve. Je vous retire ce billet pour que vous ne succombiez pas à la tentation de le faire passer.

Ce disant, Gravoiseau lança un louis sur la table.

— Tenez, reprit-il, en voici la valeur… Que cet argent vous serve à rentrer dans le sentier de la vertu en reprenant un travail honnête… et, pour que la misère ne vous pousse plus dans l’abîme… pour que la nécessité de votre position ne vous incite plus à un emploi coupable de votre talent, je vous accorde un délai de deux mois pour payer votre terme en retard.

Cela débité, M. Gravoiseau, solennel, sévère, majes-tueux, sortit de la mansarde.

Dès que le gérant eut disparu, Clovis s’empara du louis jeté sur la table et balbutia dans les spasmes de son fou rire :

— Billet ou louis d’or, qu’importe ! Au moins je pourrais rendre la somme à Gringoire. Sans ma blague, les vingt francs filaient pour la propriétaire… Ah ! il en a gobé une belle, le Gravoiseau !… et il m’a accordé du temps ! Ma foi ! je ne me serais pas attendu à cela de lui.

Vingt minutes après, l’artiste riait encore quand sa porte se rouvrit.

C’était M. Gravoiseau qui revenait.

Pour comprendre ce retour, il faut savoir ce qu’avait fait le gérant après avoir quitté la mansarde.

Doucement, il avait descendu l’escalier en examinant encore le billet qu’il avait retiré de sa poche.

 

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— Faux ! c’est prodigieux ! se disait-il.

Puis il avait gagné le boulevard et il était entré chez le premier changeur rencontré. En passant son papier par le guichet, il avait demandé :

— Est-ce que ce billet est bon ?

À quoi le changeur, après un simple coup d’œil sur la valeur, avait répondu en rendant la monnaie :

— Si vous avez des billets faux de genre-là pour cent mille francs, vous pouvez me les apporter sans crainte.

M. Gravoiseau était sorti de la boutique, et, tout rêveur, il avait regagné la maison en murmurant :

— Il a un joli talent !

Alors il avait remonté les cinq étages et était rentré chez le graveur qui, en le voyant, reprit son sérieux et s’écria :

— Revenez-vous sur votre pardon, miséricordieux mon-sieur Gravoiseau ?

Au lieu de répondre à cette exclamation, le gérant fixa l’artiste en secouant la tête d’un air à la fois triste et digne.

— Quand je pense, dit-il, que vous risquiez les travaux forcés pour un misérable billet de vingt francs !… Certes je ne vous aurais pas excusé, mais, peut-être, je vous aurais compris s’il s’était agi d’un billet de mille francs… Pourquoi, puisque vous faites tant que de braver le danger, ne vous y exposiez-vous pas au moins pour mille francs ?… Avec un peu de chance, vous pouviez espérer de vous enrichir.

— Ma raison est bien simple.

 

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— Dites-la-moi.

— Parce que, malgré ma misère, un billet de vingt francs était un modèle facile à me procurer… tandis que pour imi-ter un billet de mille, il m’en fallait un véritable… et, dame ! ce modèle-là était au-dessus de mes moyens.

M. Gravoiseau regarda Clovis en silence. Puis il retira de sa poche son portefeuille dans lequel il prit un billet de mille francs qu’il posa sur la table en disant :

— Tenez, voici un modèle ; mettez-vous au travail… et nous partagerons.

Après quoi, en lui tendant un autre papier plié :

— De plus, ajouta-t-il, pour vous donner du cœur à l’ouvrage, je vous offre votre quittance du terme.

— Oh ! la complète canaille ! pensa l’artiste, tellement abasourdi par la surprise qu’il n’osait regarder en face celui qui lui proposait une infamie pareille.

M. Gravoiseau crut à de l’hésitation et, pour la vaincre, il continua :

— Oui, nous partagerons… car ce sera moi qui me chargerai de mettre vos… nos billets en circulation.

Tout en écoutant la voix doucereuse du gérant, Clovis n’avait pas relevé la tête. Il pensait à la charmante proprié-taire qui avait remis ses intérêts à ce misérable.

— Il est d’un fort joli numéro, son homme de confiance ! se disait-il.

Le Gravoiseau, en ne recevant pas de réponse, revint encore à l’assaut.

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— Oui, fit-il, je les passerai. Vous voyez que je m’exposerai autant que vous.

Le graveur avait sans doute pris une résolution, car, fixant enfin les yeux sur le coquin, il secoua la tête d’un air de doute, en disant :

— Vous vous exposerez autant que moi, prétendez-vous. Permettez-moi de n’être pas de votre avis… car notre situation n’est pas la même.

— En quoi ?

— Dame ! que nous nous fassions pincer, supposons-le… Alors vous nierez comme un beau diable et vous serez d’autant mieux cru que vous avez soixante mille livres de rente, ce qui prouvera que vous n’aviez nul besoin d’émettre de faux billets… Vous prétendrez les avoir vous-même reçus par erreur, de bonne foi…, etc.

— Alors, tout ira bien pour nous.

— Pour nous, non… Pour vous, vous tout seul, oui… car, moi, ma débine me fera condamner. S’il est une situa-tion dans laquelle un homme puisse songer à battre fausse monnaie, c’est bien la mienne… Alors on me tombera sur le dos ! Vous voyez ça d’ici, n’est-ce pas ?

M. Gravoiseau remua doucement la tête et répondit de sa voix insinuante :

— Il faudrait pourtant être logique, jeune homme. Du moment que vous admettez qu’on croira, grâce à mes soixante mille livres de rente, que ce billet est arrivé en mes mains par erreur, voulez-vous me dire quel danger vous pouvez courir, vous qui vous trouverez derrière moi ?

 

– 108 –

— Euh ! euh ! fit Clovis d’un ton peu convaincu. Oui, ce serait tout plein gentil si la chose devait marcher telle que vous le dites.

— Pourquoi ne marcherait-elle pas ainsi ?

— Euh ! euh ! répéta le jeune homme, rien ne m’assure que, pris le billet en main, vous ne vous troublerez pas, que vous ne perdrez pas la tête… Alors, pour peu qu’on insiste, vous déclarerez l’avoir reçu d’un graveur… Rien que mon état fera aussitôt dresser le nez à la justice, qui m’arrivera sur les reins… J’aurai beau dire que vous étiez mon com-plice, on vous croira quand vous crierez à la calomnie du haut de vos soixante mille livres de rente… et j’avalerai tout seul le vilain morceau.

— Pouvez-vous me croire capable de vous dénoncer ? prononça Gravoiseau en homme bien douloureusement froissé.

— Oh ! non, grands dieux ! non, je ne vous en crois pas capable. Mais vous le savez, on n’est pas maître de son pre-mier mouvement… Comme je vous l’ai dit, il se peut que vous vous troubliez en vous voyant pris… C’est contre ce trouble que je voudrais être prémuni en ayant ce qu’on ap-pelle la garde à carreau.

Le gérant haussa les épaules en disant avec un sourire malin :

— Je vois que vous ne me connaissez pas. S’il en était autrement, vous n’auriez pas cette crainte puérile de me voir me troubler.

— Oui, c’est possible, mais en affaires… car c’est une af-faire que vous me proposez… on n’est jamais trop circons-

 

– 109 – pect. Aussi je vous avoue que je ne serais parfaitement tran-quille que si j’avais un papier de vous.

— Hein ! un papier ! fit M. Gravoiseau en se redressant à cette proposition.

— Oui, quelques lignes signées de vous… un petit bout d’acte d’association bien compromettant pour vous… Rien ne serait meilleur pour vous donner le sang-froid voulu au moment du danger.

Chez le gérant, la prudence égalait la coquinerie. Il était de ces drôles émérites que la justice incarcère vingt fois et qu’elle est toujours réduite à relâcher faute de preuves suffi-santes. Il connaissait trop le vieux dicton, qu’avec deux lignes de son écriture on peut faire pendre l’homme le plus innocent, pour consentir à signer un acte tel que le deman-dait Clovis.

— Je n’écris pas de pareilles conventions, dit-il d’un ton sec.

L’artiste feignit de ne pas comprendre que le refus était positif et, tenant à toute force à empaumer son homme, il reprit :

— Oh ! je ne vous demande pas d’écrire tout de suite ; je ne suis pas aussi exigeant… Je veux d’abord que vous jugiez de l’ouvrage… Vous ne vous déciderez que quand je vous présenterai mon premier billet imité… Alors, en appréciant le travail, vous serez mieux à même de juger si vous devez vous engager.

M. Gravoiseau, à ces paroles du jeune homme, pensa que le graveur, quand son œuvre serait terminée, serait pris de la tentation d’en tirer profit au plus vite et qu’il viendrait

 

– 110 – de lui-même implorer son aide pour l’émission des faux bil-lets.

— Alors ce garçon sera moins défiant et le besoin de faire argent de son travail le mettra en mon pouvoir sans conditions, se dit-il.

Puis, à haute voix, il répondit :

— Vous avez deviné juste. Si j’hésite à m’engager main-tenant, c’est que je ne sais si vous parviendrez à mener votre entreprise à bien.

— Rien de plus juste, approuva Clovis. Remettons la si-gnature de notre acte de société au jour où je vous présente-rai mon premier billet faux.

Malgré son pouvoir sur lui-même, le gérant ne put éteindre le ton de vive curiosité que trahissait sa voix quand il demanda :

— Et quand croyez-vous avoir terminé ?

La gravure d’un billet de banque exige de longs mois ; mais l’ignorance complète de M. Gravoiseau sur ce sujet était telle que Clovis put se permettre de répondre avec aplomb :

— Pas avant quinze jours.

— Si tard ! dit vivement le gredin.

— Et quand je parle de quinze jours, continua le gra-veur, il faut supposer que je ne m’occuperai uniquement que de cette besogne… ce qui n’est pas possible, vous devez le comprendre.

— Pourquoi ?

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— Parce que, durant ces quinze jours, l’estomac aura des exigences auxquelles il faudra satisfaire. Il me sera donc indispensable d’exécuter, en même temps, d’autres travaux qui m’aident à manger jusqu’au bienheureux jour où vous me rapporterez ma part de monnaie du premier billet échangé.

Gravoiseau parut se consulter, puis, après avoir poussé un soupir de résignation, il sortit encore son portefeuille dont il tira deux billets de cent francs qu’il tendit à l’artiste en disant :

— Tenez, voici pour manger, vous n’aurez qu’à pour-suivre uniquement notre travail. Je puis donc compter qu’il sera terminé à l’époque convenue ?

— Oui, dans une quinzaine.

— Et vous me permettrez, de temps à autre, de monter pour voir si l’ouvrage avance ?

— Ah ! pour ça, non… je veux que vous en ayez la sur-prise entière… et puis, voyez-vous, votre présence me cau-serait des distractions et mon burin irait de travers… il suffi-rait d’un seul trait mal en place pour éveiller l’attention des connaisseurs… et alors enfoncée la spéculation !

— Oui je comprends. Je renonce donc à vous rendre vi-site.

— Et bien vous faites… Une quinzaine est vite passée… Vous verrez que vous serez enchanté de la chose… Dès de-main je vais m’y mettre.

Pour stimuler le zèle de l’artiste, M. Gravoiseau, qui se retirait, ajouta :

 

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— Inutile de vous dire que si vous êtes exact au jour dit, je vous abandonne, à titre de gratification, le vrai billet de mille francs que je viens de vous prêter pour vous servir de modèle.

— Alors vous pouvez d’avance lui dire adieu, dit Clovis qui accompagnait le gérant jusqu’à la porte.

Quand il se retrouva seul, le graveur, qui aurait dû rire des énormes proportions qu’avait pris sa plaisanterie pre-mière, resta tout ébahi de la scélératesse hypocrite du Gra-voiseau et, malgré lui, sa pensée se reporta sur Mme Durieux.

— Elle m’a refusé un délai, se dit-il, mais, malgré ça, elle est bien gentille, cette veuve… On doit toujours prendre par-ti pour une jolie femme. Je ne puis donc laisser plus long-temps cette créature séduisante exposée à un vilain tour du misérable qui a capté sa confiance… il faut que je la pré-vienne.

Clovis s’arrêta pour se gratter le nez, genre d’occupation qui trahissait chez lui un sérieux embarras d’imagination.

— Oui, la prévenir, reprit-il, mais je manque de preuves à l’appui. Quel malheur que je n’aie pu faire signer au drôle cet acte d’association. Je l’aurais mis sous les yeux de l’aimable veuve.

Ce disant, le graveur s’occupait à remettre dans le tiroir de sa table les douze cents francs en billets que lui avait lais-sés le gérant.

— Bah ! fit-il, d’ici à quinze jours, j’aurai trouvé quelque bonne blague qui fera tomber le Gravoiseau dans un traque-nard dont il ne saura se tirer.

 

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Avant de repousser le tiroir dans lequel il venait de pla-cer les billets, Clovis jeta un dernier regard sur la somme en murmurant :

— N’empêche que, malgré ces douze cents francs en ma possession, je me retrouve toujours, comme avant, avec mes quarante-sept sous.

Au moment où il refermait le tiroir, un souvenir lui re-vint à l’esprit qui amena encore un éclat de rire :

— Et la propriétaire qui m’a dit que cela me porterait bonheur d’embrasser la fille de sa cuisinière ! Grand merci pour ce bonheur annoncé s’il consiste en la proposition que vient de me faire le vilain sire de Gravoiseau.

Le jeune homme achevait cette réflexion, quand la porte de la mansarde s’ouvrit, et le digne concierge Gringoire ap-parut.

Une main derrière le dos, comme s’il voulait cacher quelque chose, il s’approcha du graveur.

Clovis crut deviner la question qu’il allait lui adresser et la prévint en s’écriant :

— Vous et moi, général, nous nous étions trompés sur le compte du gérant. Nous le faisions plus mauvais diable qu’il est véritablement. Soit que mes prières l’aient attendri, soit qu’il fut bien disposé aujourd’hui, il m’a accordé un délai.

— Ah ! oui… un délai… tiens, c’est vrai. Ma foi ! j’avoue que je n’y pensais plus, dit Gringoire en homme distrait par une autre idée.

— Ce n’est donc pas pour savoir le résultat de l’entrevue que vous êtes monté ?

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Toujours sa main derrière le dos, le portier, au lieu de répondre à la question, demanda :

— Est ce que vous n’attendiez rien aujourd’hui ?

Puis, avant que le jeune homme, qu’il interrogeait eût parlé, il montra sa main, qui tenait une lettre, et ajouta :

— Voici ce qu’on vient d’apporter pour vous.

— Pour moi ? fit Clovis.

— Oui, pour vous, bien pour vous. Le nom, l’état, l’adresse, tout est écrit sur l’enveloppe. Et le commission-naire a dit que c’était très-pressé.

— Un commissionnaire ? De la part de qui venait cet auverpin ?

— C’est ce que je n’ai pas eu le temps de lui demander, car, sa lettre aussitôt posée sur ma table, il a filé comme un lapin blanc. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il n’est pas du quartier.

— Qui peut m’écrire ?

— Le meilleur moyen de le savoir est d’ouvrir la lettre.

Clovis déchira l’enveloppe et quand ses doigts en eurent tiré le contenu, il poussa un cri de surprise.

L’enveloppe renfermait trois beaux billets de mille francs tout neufs.

Pas un mot d’écrit n’était joint à la somme.

 

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