Aimé de son concierge

Eugène Chavette · Chapitre 11 sur 19

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Aimé de son concierge

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XI

 

 

Le lendemain, qui était un dimanche, le premier que je vis entrer dans mon logis, où j’étais revenu vers les trois heures du matin, fut mon camarade Gornier. Il était d’une gaieté folle, et ses premiers mots furent ceux-ci :

— Je quitte mon ami le charcutier.

— Il a donc véritablement été te réclamer au poste ? demandai-je.

— Parbleu ! Aussitôt reçu le petit mot que je lui ai en-voyé du violon de la gendarmerie, où j’avais été coffré pour tapage nocturne et état d’ivresse, le digne homme a pris ses jambes à son cou pour venir me tirer de peine en répondant de moi.

— Il va tout conter à sa femme.

— Inutile, mon cher, car, d’après ce qu’il m’a dit, il pa-raît que c’est sa femme qui, la première, a reçu et ouvert ma lettre. Le charcutier m’a annoncé que, s’il était accouru aussi vite, c’était parce que son épouse avait activé son zèle.

— Tu prétendais pourtant qu’elle serait fort surprise en apprenant ton alibi nocturne.

— Oui, mais tu avoueras que ce n’est pas son mari qu’elle pouvait choisir pour lui faire part de cet étonnement. Elle a dû, au contraire, rentrer son ébahissement en pré-sence de son seigneur et maître.

Gornier, après un éclat de rire, s’écria :

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— Je voudrais bien entendre déjà sonner l’heure des vêpres.

— Pourquoi ?

— Pour me trouver avec elle et voir l’étrange figure qu’elle va me faire. Tous les dimanches, aux vêpres, qu’elle entend du coin le plus obscur de l’église, je vais me placer près d’elle et, sans nous regarder, tout en ayant l’air de chanter, nous causons. Saperlotte ! va-t-elle m’en dire… ou, plutôt m’en chanter de drôles !!! Il faudra bien qu’elle ac-cepte ma démission… c’est tout ce que je désire.

Tout à coup, changeant de sujet, Gornier me demanda d’une voix curieuse :

— Ah ça, et toi ?… Conte-moi donc la chose.

Clovis vient à peine de prononcer ces mots que Mme Durieux se redresse sur son fauteuil et, tout en restant dans l’ombre, s’écrie avec une vivacité singulière :

— Comment ? monsieur Clovis, vous avez eu l’indélicatesse de conter à ce mauvais sujet ce qui… enfin, de lui parler de la malheureuse charcutière ! C’était déjà as-sez vilain d’avoir accepté ce rôle, sans encore en faire des gorges chaudes avec votre ami.

— Eh bien, reprend l’artiste, vous vous trompez, ma-dame. J’évitai précisément avec Gornier, tout en lui répon-dant, d’entrer dans le détail… d’autant mieux que ce détail m’avait prodigieusement étonné chez une femme mariée depuis plusieurs années.

— Ah ! fait la propriétaire qui, particularité bizarre, n’insiste pas pour avoir l’explication de la dernière et mysté-rieuse phrase du jeune homme.

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— Oui, reprend le graveur, j’étais encore tellement sous le coup de l’étonnement causé par ce détail que, me gardant bien d’éveiller l’attention de Gornier, je lui demandai négli-gemment :

— Et tu dis qu’elle est ta maîtresse depuis une année ?

— Ni plus ni moins, me répondit-il du ton le plus natu-rel.

Mon camarade était un garçon vigoureux, jeune, d’une santé de fer ; il avait fait ses preuves sur la question et n’était pas homme à se vanter d’avoir gagné des batailles quand il n’avait pas été au feu. Aussi sa réponse redoubla ma stupé-faction en songeant à ce qu’il m’avait laissé à glaner derrière lui.

 

Tout en contant son aventure, Clovis se demande pour-quoi la jolie veuve ne cherche pas à soulever les gazes dont il voile son récit, mais, soit qu’elle comprenne, soit qu’elle rougisse de demander une explication, Mme Durieux écoute dans le plus profond silence.

Force est donc à l’artiste, tout dépité de ne pas mieux éveiller la curiosité féminine, de continuer son histoire.

— Je n’étais pas au bout de ma surprise, car, tout intri-gué par mon souvenir, quand vint la nuit suivante, bien que je me fusse juré de ne pas renouveler mon expédition, un désir ardent me saisit d’aller feuilleter encore le livre que j’avais l’intime conviction d’avoir été le premier à lire. Ma clef en poche, je repris donc la route suivie la veille.

Sortant tout à coup de son mutisme, Mme Durieux inter-rompt le jeune homme par un léger rire moqueur.

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— De quoi riez-vous ? demande Clovis.

— De votre hardiesse. Maintenant que la charcutière s’était expliquée à vêpres avec votre camarade, vous deviez être certain qu’il ne vous serait pas fait la même réception.

— Erreur, madame : car, je ne sais plus quelle cause avait empêché la dame de se rendre à l’église, et Gornier n’avait pu avoir avec elle son entrevue hebdomadaire.

— Mais la nuit passée à la gendarmerie par ce mauvais sujet devait suffire, comme vous l’avez dit, pour exciter la méfiance de cette personne.

— Veuillez attendre la fin.

— Continuez, dit tranquillement la veuve.

Tout conteur a son amour-propre. Outre qu’il est privé de lire sur son visage les impressions de la propriétaire, Clo-vis est un peu dérouté par le calme qu’elle montre en écou-tant son aventure.

— Je n’ai pas l’air de l’intéresser fort, pense-t-il.

Puis il reprend à haute voix :

— Je revins de ma deuxième expédition encore plus stupéfait que la veille. Mon ébahissement était celui d’un homme qui, bien que sachant combien vite l’expérience ar-rive en certains cas, ne pouvait comprendre que vingt-quatre heures eussent suffi pour amener de si remarquables progrès chez ma conquête. Un conscrit devenu colonel en un seul jour ne m’aurait pas plus étonné.

 

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Mais si fort ébaubi que je fusse, Gornier ne l’était pas moins que moi. Durant la semaine qui s’écoula, il arrivait chaque jour en mon logis pour s’écrier :

— C’est drôle ! je n’y comprends rien.

— Explique-toi.

— Du moment qu’elle sait que j’ai couché au poste, le reste devrait lui sembler louche, n’est-ce pas ?

— Sans doute.

— Eh bien, cela ne paraît nullement l’avoir préoccupée et je continue à recevoir mes cinq lettres par jour.

— Que tu continues à brûler ?

— Non, parce que, m’attendant à lire enfin des bordées d’invectives, j’ai ouvert celle qui est venue la première après l’aventure… puis j’ai lu successivement toutes les autres.

— Et elles contiennent des reproches furieux, des de-mandes d’explications ?

— Pas du tout. Je suis toujours son fier lion, son bel ange, et l’adoration continue comme par le passé.

— Et sur ta nuit au poste ?

— Pas le moindre mot. J’en suis arrivé à supposer qu’elle me croit un puissant magicien qui peut se métamor-phoser en hanneton pour s’envoler à travers les barreaux d’une prison et aller où l’amour l’appelle.

— Si dimanche prochain, elle vient aux vêpres, tu sauras enfin à quoi t’en tenir.

— J’y compte bien.

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Le dimanche arriva et, à l’heure voulue, je me rendis à l’église. Caché derrière un pilier, j’observai Gornier et sa maîtresse qui, sans se regarder, avaient l’air de chanter leurs vêpres. La charcutière montrait une mine des plus radieuses, tandis que sur le visage de mon camarade je vis plusieurs fois se produire les marques d’un ahurissement profond.

Au sortir de l’église, Gornier vint me rejoindre sur la promenade.

— Je comprends de moins en moins, me dit-il tout pe-naud.

— Est-ce qu’elle ne se doute de rien ?

— De rien absolument… ou elle dissimule fort habile-ment… Je suis plus que jamais son fier lion.

Tout à coup, en homme que surprend une idée sou-daine, il me regarda en face en s’écriant :

— À moins que tu ne te sois complétement joué de moi, exécrable farceur !

— Farceur… en quoi ?

— Quand je t’ai laissé devant la petite porte, tu me jures que tu n’as pas décampé derrière mon dos.

— Non, j’ai monté l’escalier.

— Vrai ? vrai ?

— Je te l’affirme.

— Et quand es-tu redescendu ?

— Trois heures après.

 

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— Que tu n’as point passées sur l’escalier sans oser en-trer, n’est-ce pas ?

— Nullement.

— Tu en es bien sûr ?

— Tout ce qu’il y a de plus sûr.

Gornier qui, pendant cet interrogatoire, ne m’avait pas quitté du regard, lut dans mes yeux que j’étais sincère. Cette certitude lui fit pousser un soupir énorme et il prononça d’un ton désappointé :

— Je renonce à deviner ; je donne ma langue au chat.

— Mais enfin, que t’a-t-elle dit ?

— Sais-tu comment elle appelle cette station que j’ai faite au poste pendant que tu te servais de la clef pour ton compte ?

— Non. Dis.

— Elle l’appelle une preuve délicate d’amour et de fidé-lité de ma part. « On n’est pas plus gentilhomme ! » m’a-t-elle répété vingt fois.

J’avais dans l’esprit un soupçon qui, peut-être, nous au-rait mis sur la trace, si j’en avais fait part à Gornier, mais un sentiment de discrétion m’arrêta et je n’ouvris pas la bouche.

Le soir même, mon camarade, qui m’avait quitté pen-dant quelques heures, entra comme une trombe dans ma chambre en me criant :

 

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— Je veux en avoir le cœur net ! Dis donc, tiens-tu bien à ma… à notre clef ?

— Est-ce que tu veux la reprendre ?

— Je viens de recevoir une lettre par laquelle on m’apprend que le charcutier doit partir à minuit pour un pe-tit voyage de quarante-huit heures. C’est la première ab-sence nocturne de cet époux farouche. Il ne sera donc pas de l’autre côté de la cloison pour nous empêcher de causer et j’en profiterai pour avoir une explication avec celle dont je suis le fier lion.

Je tendis la clef à mon camarade, qui s’en empara et partit sur cette promesse :

— Demain matin, je t’apporterai des nouvelles.

Effectivement, je dormais encore quand, le lendemain, je fus éveillé par Gornier, qui, tout en me secouant, criait d’une voix moqueuse :

— Eh ! eh ! ouvre donc les yeux, maître cachotier !

— Cachotier ! répétai-je.

— Oui, oui… j’en ai appris de belles sur ton compte !… Saperlotte ! tu n’es pas bavard, toi… quand il t’arrive quelque chose d’un peu cocasse, tu n’uses pas tes lèvres à le conter aux amis.

— Que veux-tu dire ?

— Je dis que j’ai fait causer ma Dulcinée… et que j’enrage.

— À quel propos ?

 

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— Oh ! ne prends donc pas ton air innocent… je sais ce qu’en vaut l’aune, mon gaillard.

Avec un désespoir comique, il se mit à trépigner tout en ajoutant :

— Je n’ai vraiment pas de chance ! Aller donner ma démission précisément à l’heure de cette bonne aubaine, dont tu as profité !

Il s’arrêta pour pouffer de rire, puis il vint me regarder sous le nez et me demanda :

— Tu dois avoir eu, conviens-en, une bien piètre idée de moi, qui t’avais dit être le fier lion de la charcutière depuis un an ?

Avec la mobilité d’esprit de sa nature méridionale, Gor-nier, toujours riant, passa subitement à une autre idée et s’écria :

— Ah ! je comprends que la déesse de la charcuterie ait pris ma station au poste pour une preuve d’amour et de fidé-lité. Elle a interprété cela en devise de chevalerie. « À vous ne puis être ce soir, à nulle autre ne serai » Et elle s’est ima-ginée que j’avais, exprès pour qu’elle en eût la preuve, don-né ma fidélité à garder aux gendarmes.

J’avais laissé passer ce flux de paroles, jugeant inutile de tenter de l’arrêter. Ce fut quand mon camarade reprit ha-leine que je pus enfin placer cette question :

— Veux-tu t’expliquer plus clairement ?

— L’explication la plus claire est de te dire ce que disait cette lettre que, le jour où je t’ai remis la clef, j’ai brûlé de-vant toi.

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— Pourtant tu ne l’as pas lue.

— Oui… mais, cette nuit, j’ai appris ce qu’elle contenait.

— Et que contenait-elle ? demandai-je.

Gornier secoua ironiquement la tête et me répondit en traînant une voix goguenarde :

— Tu ne te doutes pas un peu de ce que cette lettre brû-lée m’annonçait ?

— Dis toujours.

— En me gardant bien d’avouer à la fée des jambon-neaux que je n’avais pas lu son épître, j’ai su adroitement m’en faire répéter par elle la teneur. En somme, la lettre m’avertissait de m’abstenir, la nuit suivante, de mon pèleri-nage habituel… pour cause d’hospitalité subite accordée à une demoiselle.

— Une demoiselle ! m’écriai-je en prenant mon air le plus ébahi.

Mon exclamation et ma mine de commande amenèrent un malin sourire sur les lèvres de mon camarade, qui répé-ta :

— Oui, une demoiselle… Est-ce que tu vas le nier, gros ingrat !

J’appelai à moi tout mon aplomb et… par discrétion et reconnaissance… je répliquai d’un timbre assuré :

— Ta maîtresse t’a trompé. J’ignore quel motif lui a fait te donner campo ce soir-là, mais je t’affirme que c’est elle qui occupait la chambre ouvrant sur l’escalier.

 

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Ma réponse ne put convaincre Gornier qui insista en pe-sant sur ses mots :

— Non, non, c’était une demoiselle ; la charcutière me l’a positivement dit… et elle a même ajouté : une demoiselle de cinquante-sept ans !

 

Clovis vient à peine d’énoncer ce chiffre d’années, que Mme Durieux s’écrie subitement avec une certaine indigna-tion :

— Oh ! quel mensonge !!!

Puis, se reprenant tout aussitôt, elle poursuit avec un accent de compassion pour le malheur de l’artiste :

— Car ce devait être un mensonge, n’est-ce pas ?… Je n’ai pu retenir un mouvement de pitié en l’entendant… Vrai ! j’ai eu peur pour vous… Voyons, rassurez-moi un peu sur votre compte.

Au lieu de donner le démenti qu’on lui demande, le gra-veur hésite en se grattant le nez et finit par avouer piteuse-ment :

— Ma foi ! je n’en sais trop rien.

Toujours cachée dans l’ombre, la charmante veuve tambourine nerveusement des doigts sur les bras de son fau-teuil et c’est d’un petit ton sec qu’elle reprend :

— Cinquante-sept ans !… Pourquoi pas cent ans ? Je m’étonne que votre ami n’ait pas songé à vous parler d’une centenaire.

 

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— Oh ! comme vous me dites cela ! fait l’artiste surpris de l’intonation.

L’accent de la propriétaire s’adoucit immédiatement et, d’une voix peinée, elle ajoute :

— C’est vrai, j’ai tort, j’aurais dû cacher mon méconten-tement de vous voir si… si…

— Si bête ?

— Non… mais si mauvais juge. Il est bien évident que votre camarade, en vous annonçant un pareil âge, vous ten-dait un piège.

— Vous devinez juste. Dès qu’il eut lâché ce chiffre d’années, je fis un bond de colère en criant de toutes mes forces :

— Que le diable vous emporte, toi et ta clef maudite !

— Ah ! tu avoues donc enfin, énorme sournois ! bégaya Gornier qui se tordait de joie de m’avoir fait tomber dans le traquenard.

Ces mots, en me prouvant qu’il avait plaidé le faux pour savoir le vrai, calmèrent mes angoisses et me rendirent l’espoir.

— Mon bon petit Gornier, fis-je de ma voix câline, puisque tu sais ce qui en est, donne-moi des renseignements. Elle est jeune, n’est-ce pas ? Qui est-elle ? Puis-je la revoir ? Quel est son nom ?

Mais lui, dont l’hilarité s’était calmée pendant toutes ces questions, agitait le doigt en signe de refus.

 

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— Nix ! nix ! répliquait-il, je ne te dirai rien, mon bon-homme, cela t’apprendra, une autre fois, à ne plus faire des cachoteries aux camarades.

Durant toute la journée, je le conjurai de m’apprendre la vérité ; mais plus il me voyait ardent à connaître ce qu’était mon inconnue, plus il s’amusait à m’inventer des fables qui me faisaient alternativement passer de la joie à la rage. Tan-tôt il prenait un air solennel pour me dire tristement :

— Puisque tu le veux, apprends donc tout, pauvre infor-tuné ! C’était une vieille négresse borgne qui était venue à Poitiers pour se faire poser un œil de verre !

Après m’avoir bien tourmenté avec cette affirmation, il feignait de s’attendrir.

— Allons, sois heureux, reprenait-il ; oui, elle est jeune, jolie, de bonne famille. C’est une jeune fille qui a fait un coup de tête. Il paraît qu’on veut la marier à un vieillard tout con-fit de rhumatismes, mais riche… Alors, pour se soustraire à cette union, elle a eu l’imprudence de s’enfuir de chez ses parents.

— Sais-tu son nom ?

Au lieu de me répondre, Gornier poursuivait :

— La pauvre enfant est cousine de la charcutière, et l’idée lui est venue de se réfugier chez sa parente. Elle a dé-barqué ici, brisée de fatigue, désespérée, tellement en proie à une surexcitation nerveuse, que la charcutière a dû lui pré-parer une décoction de pavots pour qu’elle dormît.

— Ah ! c’est donc ça ! me dis-je en apprenant ce détail qui amoindrissait mon triomphe.

 

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— Tu devines le reste. Le maître charcutier, qui n’est pas romanesque pour quatre sous, s’est hâté d’envoyer un télégramme à la famille qui réside à Paris et, trente-six heures après qu’elle était arrivée, la fugitive a été obligée de reprendre le chemin du toit paternel sous la surveillance d’une gouvernante qui était venue la chercher.

— Son nom ? son nom ? répétais-je avec une fébrile im-patience.

Alors, en me voyant croire à cette fable, Gornier partait d’un éclat de rire qui me prouvait que je venais d’être dupe d’une mystification.

Puis, à mes nouvelles prières pour lui arracher la vérité, il secouait mélancoliquement la tête et me répondait d’une voix lugubre :

— N’insiste pas malheureux… il est des voiles qu’il ne faut jamais soulever. Mieux vaut ignorer ce qu’ils cachent !

Et comme je persistais :

— Tu l’exiges, imprudent ! s’écriait-il. Sache donc que c’était la grand’tante… comprends-tu ? la grand’tante du charcutier, une vénérable demoiselle qui venait chez son ne-veu passer en paix ses derniers jours… Elle a une paralysie de la langue et ne sait pas écrire, de sorte que la charcutière, comprenant à ses gestes qu’elle avait eu le sommeil inquiété a cru bien faire, le lendemain, en lui saupoudrant son lit de poudre à punaises… C’était un peu tard, en admettant que ce soit efficace pour le cas en question… ce que, du reste, je n’ai lu dans aucun livre.

 

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Bref, je ne saurais vous répéter les cent calembredaines que Gornier, toujours discret, inventa pour me rendre mal-heureux.

 

Un petit ricanement de la propriétaire arrête l’artiste à ce point de son récit :

— Oh ! Oh ! fait-elle, malheureux, dites-vous ? Parce que vous le vouliez bien. Faute de mieux, il fallait vous créer une illusion en choisissant, dans toutes ces fables de votre ami, celle qui vous séduisait davantage et en l’acceptant pour vraie.

— C’est ce que j’ai fait.

— Et quelle histoire avez-vous choisie ?

— Celle de la jeune fille qui fuyait pour se soustraire à son mariage avec un vieux podagre.

— Tiens ! tiens ! répète la veuve d’un ton qui indique qu’elle approuve ce choix.

— Oui, reprend Clovis, ce fut à cette illusion que je m’attachai. Vingt fois j’y revins en conjurant Gornier de me faire connaître ce qui en était. À la fin de la journée, il me vit tant désespéré qu’il se laissa attendrir.

— Écoute, fit-il en riant, il est juste que tu sois puni de ne m’avoir pas soufflé mot de ton aventure et je t’applique la peine du talion… jusqu’à demain. C’est donc demain, et je jure de te dire la vérité, que tu apprendras le nom, l’âge, la position de ton héroïne.

 

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— Avoue-le-moi tout de suite, c’est la jeune fille n’est-ce pas ?

— Demain, demain, répondit-il en s’enfuyant.

Au fond, je crois que Gornier, tout en sachant quelle était la personne, manquait sur elle des détails précis qu’il promettait de me donner le lendemain pour m’aider à me la faire retrouver. Il comptait sans doute, pour compléter ses renseignements, sur cette seconde nuit que l’absence du charcutier en voyage permettait d’être moins muette que celles du passé.

Cette fois, il semble qu’un peu de crainte fait trembler la voix de la propriétaire quand elle interrompt l’artiste pour lui demander :

— Et, le lendemain, votre camarade vous apprit enfin la vérité ?

— Hélas ! non, madame. Au grand hélas ! non… car mon pauvre ami en fut bien terriblement empêché. Le voyage du charcutier n’était qu’une ruse de mari jaloux qui avait des soupçons. Il revint au milieu de la nuit et, fort comme un taureau, il étrangla Gornier.

Ce disant, Clovis s’arrête pour pousser un gros soupir, puis il ajoute lentement :

— C’est affreux à avouer, mais je crois que j’ai été la cause involontaire de la mort de mon ami.

— Comment cela ?

— En tuant Gornier, le mari doit avoir cru que c’était moi qu’il mettait à mort.

 

– 226 –

— Comment cela ?

— J’ai oublié de vous conter un détail. Après la pre-mière nuit, je m’étais aperçu, à mon retour au logis, que, dans l’obscurité de cette chambre où je m’étais furtivement introduit, j’avais perdu mon portefeuille qui avait glissé de ma poche. Il fut sans doute trouvé par l’époux dont la jalou-sie, s’éveillant à cette preuve, rumina une vengeance qui tomba sur Gornier.

Cette révélation paraît peu intéresser la veuve qui coupe la parole au graveur pour demander curieusement :

— Quel fut le sort de la femme ?

— Sa rage s’étant passée sur son complice, le mari lui fit grâce : il se contenta de la chasser de sa maison.

— Par elle, vous pouviez pourtant être bien renseigné ?

— Oui, mais n’osant affronter le scandale qu’elle avait causé, elle quitta immédiatement Poitiers. Moi-même, huit jours après, je dus partir à la hâte en recevant la nouvelle de la mort subite de mon père.

— De sorte que vous n’avez jamais rien appris ?

— Non. C’est ce qui, avant de commencer mon histoire, m’a fait vous dire que je n’étais pas certain que ma mysté-rieuse conquête ne comptât point la cinquantaine… au bas mot !

Et, tout désolé de son incertitude, Clovis s’écrie naïve-ment :

— Il m’est bien dur de renoncer à cette agréable idée que ce devait être la jeune fugitive.

 

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— Ah ! je vous y prends, monsieur le menteur, fait vi-vement Mme Durieux. Vous voyez que vous l’aimez encore… vous qui prétendez n’adorer que moi.

Le jeune homme n’a pas le temps de réparer sa bévue. Comme il va parler, de petits coups sont frappés à la porte du boudoir et la tête de Mlle Flore apparaît aussitôt :

— Je viens prévenir madame que Marie et moi nous sommes revenues de chez M. Rocamir, annonce la sou-brette.

— Quelle heure est-il donc ?

— Bientôt six heures.

— Et le bal est terminé ?

— Oui, madame, et il a même fini d’une façon bien ori-ginale… Bouchu a administré une pluie de giffles à M. Rocamir.

 

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