Aimé de son concierge

Eugène Chavette · Chapitre 8 sur 19

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Aimé de son concierge

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VIII

 

 

Pendant les quelques jours qui précèdent le bal costumé et masqué que doit donner M. Rocamir, la maison de la rue du Helder semble offrir sa physionomie et son calme accou-tumés.

Mais, sous ce repos apparent, l’œil d’un observateur sa-gace saurait découvrir bien des détails et des changements d’allures qui échappent à un vulgaire curieux.

Plusieurs fois, par les escaliers et les couloirs, Clovis s’est rencontré avec M. Gravoiseau qui, tout en lui adressant un salut cérémonieux, lui demande bien bas :

— L’ouvrage avance-t-il ?

— Oui, mon associé.

À ce titre, qui lui prouve que le graveur n’a pas renoncé à son projet de lui faire signer un acte d’association, M. Gravoiseau a toujours pincé les lèvres de dépit, puis il s’est hâté de s’esquiver pour ne pas laisser au jeune homme le temps de s’appesantir sur le sujet.

Quant à M. de Rochegris, il flûte toujours avec la même énergie, mais l’observateur dont nous avons parlé aurait pu remarquer que, de tous les airs qui composent son répertoire musical, le lieutenant revient avec une certaine insistance sur celui de Ma farouche tigresse. Il faut croire qu’à l’approche du bal, Anatole, pour s’y préparer, éprouve le be-soin de se livrer à une musique sautillante. Nous nous en tiendrons à cette supposition, car nous ne voulons pas nous

– 135 – faire l’écho de Mlle Flore, qui, chaque fois qu’elle a entendu cet air tant répété, a crispé ses petits poings rageurs, en murmurant :

— Mme Rocamir est en hausse.

Nous nous tairons sur le compte de cette dame, mais nous dirons que son époux, l’homme du Midi, fait preuve d’une activité dévorante. On ne voit plus que lui, montant ou descendant à toutes heures. Ce sont des courses incessantes chez les divers fournisseurs qui doivent contribuer au fa-meux bal.

Mais, au milieu de tous ces soucis, M. Rocamir n’oublie pas le soin de sa gloire. Clovis l’a rencontré dans la rue, suivi d’un commissionnaire porteur d’un énorme panier. En aper-cevant l’artiste, l’époux de Cydalise lui a crié, tout radieux :

— Je l’ai !

— Quoi donc ?

— Mon Henri IV… il est dans ce panier… c’est-à-dire non… pas lui, mais l’armure. Seulement le casque est un peu trop grand !… Oui, mon chaudronnier a enfin fini par me le lâcher à bon marché.

— Alors vous refusez définitivement ce costume d’arlequin qui aurait tant flatté l’amour-propre de votre épouse ?

— Ma foi ! oui. Cydalise commencera par faire la moue, mais, je vous l’ai dit, elle m’adore… Et vous savez ? quand une femme vous adore, elle n’a plus de volonté.

 

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— Mon Dieu ! que je voudrais donc être déjà à samedi pour vous voir tout bardé de fer ! Avez-vous franchement renoncé au cheval ?

— Tout bien réfléchi, oui.

— Et vous avez raison, parce que, généralement, les in-vités se règlent sur le maître de la maison. Si vous arriviez en Henri IV à cheval, ceux de vos invités qui se déguisent en postillon se croiraient obligés de venir avec les quatre che-vaux et la diligence.

— Votre observation est fort juste.

— Elle est marquée au coin du plus simple bon sens, ajoute Clovis en quittant l’ex-droguiste qui s’éloigne, suivi du porteur de ce panier d’où s’échappe un bruit de ferraille.

Mais durant ces quelques jours qui ont précédé le bal, si l’artiste a fait rencontre de tous ceux qu’il ne cherchait pas, la seule personne avec laquelle il aurait désiré sincèrement de se trouver en présence demeure invisible. Nous voulons parler de Mme Durieux que Clovis guette inutilement au pas-sage sous la voûte, dans le vestibule ou l’escalier de la mai-son.

Pour se présenter chez la veuve, il n’a plus aucun pré-texte et s’il lui tarde d’être arrivé au samedi, jour de ce bal où viendra la propriétaire, ce n’est pas positivement pour admirer M. Rocamir en armure.

Car le jeune homme a beau faire, l’image de Mme Durieux se présente sans cesse à sa pensée.

— Est-ce elle qui m’a envoyé cet argent ? se demande-t-il vingt fois par jour, en se rappelant les quelques mots de la petite Lili.

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Pourquoi la propriétaire, qui s’était montrée si parfaite-ment indifférente à sa demande d’un délai, s’était-elle écriée : « Oh ! le pauvre garçon ! » quand il avait été parti et cela tout en fondant en larmes ? Bien qu’il se répète qu’il pouvait s’agir d’un autre « garçon », il revient toujours à se dire que c’était de lui qu’il devait être question.

— Je reconnais que, si je l’avais émue, elle a rudement caché son jeu en ma présence et qu’il m’eût été impossible de deviner que je l’avais aussi vivement intéressée par…

Et, après avoir cherché dans son souvenir, Clovis, tout embarrassé, est obligé de se demander :

— Hum ! hum ! par quoi ai-je pu l’intéresser ? J’ai beau me persuader que j’ai été intéressant… Soit ! je le veux bien… mais en quoi ? Un locataire qui est dans l’impossibilité de payer son terme peut inspirer un certain intérêt, mais cet intérêt ne va pas jusqu’à faire fondre en larmes le propriétaire impayé. S’il en était ainsi, l’existence des propriétaires ne serait qu’une longue souffrance… longue ? non… car s’ils tournaient en eau chaque fois qu’on ne leur paye pas un terme, leur vie serait courte… Et M. de Buffon, dans son histoire naturelle, cite des proprié-taires qui ont vécu très-vieux.

Ce point éclairci, Clovis cherche par quel autre détail de l’entretien il a pu toucher aussi vivement Mme Durieux.

— Je lui ai raconté l’histoire de mes amours avec une femme invisible… Cela, je crois n’a rien qui puisse arracher des larmes… D’après les nombreuses et fort indiscrètes questions que la jolie veuve m’a adressées, il est évident que, comme si je lui eusse conté Peau-d’Âne, elle y trouvait

 

– 138 – un plaisir extrême. Donc ce n’est pas mon récit qui l’a im-pressionnée à ce point de la transformer en fontaine.

Et, tout désespéré, l’artiste s’écrie :

— Mais alors, si je ne sais pas trouver par quel point j’ai pu l’attendrir, c’est que je ne suis pas le « pauvre garçon » sur lequel Mme Durieux s’apitoyait.

Puis, tristement, il murmure :

— Donc, elle a un pauvre garçon dans son existence… et ce n’est pas moi.

Alors la jalousie lui fait ajouter :

— Il n’est pas à plaindre, ce pauvre garçon !

Une heure après s’être ainsi bien convaincu que la révé-lation de Lili ne le regarde pas, l’espérance rentre dans le cœur du jeune homme qui recommence son monologue pour arriver encore à la même désolante conclusion.

— Enfin, je la verrai donc ce soir ! s’écrie-t-il le samedi matin en s’éveillant.

Il était à peine habillé qu’un coup frappé à la porte lui annonçait une visite matinale.

Le visiteur est M. Rocamir.

L’ex-droguiste entre d’un pas grave. Il baisse tristement la tête et sa trompe se balance mélancoliquement dans le vide.

— Vous ne savez pas ce qui m’arrive ? prononce-t-il d’une voix lamentable.

 

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— Est-ce que Mme Durieux ne vient pas à votre bal de-mande Clovis, dont le cœur se met à battre de peur.

— Si, si, elle vient.

— Alors quel motif cause votre tristesse ? reprend l’artiste rassuré.

— Vous connaissez ma domestique Félicie ?

— Oui, une grande sèche… Eh bien ?

— Eh bien, elle n’a plus de jambes !

— Que me dites-vous-là ! Un accident ? Elle s’est fait écraser ? Quoi enfin ?

— C’est-à-dire non, je me suis mal expliqué… Elle a en-core des jambes sans en avoir. Figurez-vous qu’elle ne les sent plus.

— Vraiment ? fait le graveur qui flaire encore une cocas-serie.

— Oui… elle a voulu se lever ce matin. Pas moyen !… elle ne sentait plus ses jambes. En ne la voyant pas arriver, ma femme a été la trouver dans sa chambre. Pâle et émue, Cydalise est bientôt revenue pour me dire : notre bonne ne sent plus ses jambes.

— Du moment que Mme Rocamir le certifie, c’est que le cas est sérieux.

— Oui, ma femme m’a expliqué que c’est la suite d’un excès de fatigue. Après vingt-quatre heures de repos, en gardant le lit, Cydalise m’affirme que les jambes reviendront à notre servante.

 

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— Alors il faut la laisser reposer.

— Sans doute… mais avouez que les jambes de ma bonne ont bien mal choisi leur moment pour s’en aller ? Juste le jour de mon bal !

— C’est vrai.

— J’ai été conter mon malheur à Mme Durieux qui a bien voulu me promettre de me prêter ses deux domestiques. Pa-reille promesse m’a aussi été faite par ce très aimable M. de Rochegris qui met à ma disposition son ancien bros-seur.

— Voilà Félicie grandement remplacée.

— Heu ! heu ! fit tristement M. Rocamir.

— Qu’y a-t-il donc ?

— Félicie est maigre et sèche, mais, sachez-le, c’est un taureau… un véritable taureau.

— Pour l’intelligence ?

— Non, pour la force. Elle vous enlèverait à bras tendu.

— Est-ce que vous comptiez qu’elle exécuterait des tours en plein bal ?

— Non, mais j’avais décidé qu’elle ferait circuler les pla-teaux. Elle a une poigne comme n’en possèdent pas les bonnes de Mme Durieux qui, du reste, ont leur place désignée au vestiaire et au buffet.

— Mais il me semble qu’en fait de poigne vous ne pou-vez pas mieux trouver que celle de l’ex-carabinier Bouchu, le brosseur du lieutenant.

 

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— Oui, mais quand j’ai parlé tout à l’heure à ce garçon de l’emploi que je lui destinais, il m’a répondu avec fran-chise : « Si ce n’est pas plus difficile que de panser des che-vaux, j’en arriverai à bout. » Je vous avoue que cela ne m’a donné qu’une médiocre confiance en sa façon de présenter gracieusement une glace aux dames.

— Il est à craindre qu’il ne procède un peu trop à la bonne franquette.

Après avoir légèrement hésité, l’ex-droguiste continue d’un ton câlin :

— Alors je me suis dit que vous qui êtes artiste et tout…

— Je saurais porter les plateaux ? interrompt Clovis comprimant une envie de rire.

— Moyennant salaire bien entendu… car je ne suis pas de ceux qui exploitent les artistes.

Le graveur prend un air désolé et gémit plaintivement !

— Vous me fendez l’âme !

— Telle n’était pas mon intention.

— Je le sais, mais je n’en ai pas moins l’âme fendue. Imaginez-vous que mon plus ardent désir, le rêve de toute ma vie est d’arriver à porter un plateau dans les salons… car cela me rappellerait délicieusement mon pays et mon en-fance, attendu que je suis né sur un plateau des Pyrénées… Malheureusement, regardez mon poignet, vous verrez que je me le suis luxé à tel point qu’il me faut renoncer à satisfaire cette ambition que votre bonté indulgente me mettait à même de réaliser… aussi, je vous le répète, monsieur Roca-mir, vous me fendez l’âme.

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Le graveur a ponctué sa phrase d’un soupir si désespéré que l’époux de Cydalise est attendri.

— Écoutez, dit-il. Après ce bal, je dois en donner encore cinq autres. Guérissez-vous donc promptement et je vous jure… vous m’entendez bien ? je vous jure que, Félicie eût-elle retrouvé ses jambes, vous seul, tout seul, porterez mes plateaux à mes prochains bals.

Sur ce, convaincu qu’il a fait un homme heureux, M. Rocamir quitte la mansarde de Clovis qui, après son dé-part, se demande fort intrigué :

— Pourquoi donc Félicie choisit-elle précisément le jour du bal pour ne plus sentir ses jambes ?

Après le départ du porteur de trompe, les heures s’écoulent lentement pour l’artiste, qui attend avec impa-tience l’heureux moment où il se trouvera en présence de sa belle propriétaire. Ainsi qu’une âme en peine, il ne fait que vaguer par les escaliers tout bruyants de la foule des fournis-seurs et ouvriers qui disposent l’appartement de l’ex-droguiste pour la fête du soir.

Dix fois le jeune homme est entré dans la loge de Grin-goire qui n’a pas manqué, à chaque visite, de lui répéter ce conseil :

— Surtout n’oubliez pas de fasciner la propriétaire par votre esprit, vos grâces et la souplesse de vos jarrets à la valse.

Sachant qu’il lui faut aller à l’économie, Clovis n’a nul-lement pensé à faire les frais d’un déguisement : il s’est commandé un habillement complet, qu’un tailleur a promis

 

– 143 – de lui livrer à l’heure dite. Par-dessus son habit, le jeune homme jettera un manteau vénitien.

Le tailleur tient parole et, au moment voulu, il apporte les effets que l’artiste s’empresse d’endosser. C’est quand il est habillé de pied en cap que le jeune homme reconnaît qu’il s’est trop hâté.

— On ne doit pas même avoir fini d’allumer les bougies, se dit-il, en se promenant tout nerveux de long en large dans sa mansarde.

Enfin les premiers accords de l’orchestre montent jusqu’à son logis et lui apprennent que le bal est commencé.

— En route ! s’écrie-t-il joyeusement.

Et il descend les étages avec un doux battement de cœur, que fait naître la pensée qu’il va revoir la gracieuse veuve.

Dès le second pas qu’il fait dans l’antichambre de Ro-camir, le graveur sent une main se poser lourdement sur son épaule en même temps qu’une voix lui dit :

— Eh ! pas si vite ! Donnez votre paletot avant d’entrer.

C’est le brosseur de M. de Rochegris, le carabinier Bou-chu, auquel on a confié le soin du vestiaire.

— Vous voyez bien que je n’ai pas de paletot, fait re-marquer Clovis qui pour descendre trois étages, a cru parfai-tement inutile de mettre un pardessus.

Cette réponse faite, l’artiste veut continuer sa marche vers les salons, mais il est retenu par la vigoureuse poigne de Bouchu, qui reprend :

 

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— Oh ! là, oh ! ne piaffons pas ! Il faut d’abord me don-ner votre paletot… ou votre parapluie.

— Mais je n’ai ni l’un ni l’autre.

— Ta ! ta ! pas de réplique. Je ne connais que ma con-signe. On m’a mis là avec l’ordre de prendre le paletot ou le parapluie de tous ceux qui se présenteront… Donc il me faut votre paletot ou vous n’entrerez pas.

— Je n’en ai pas, vous dis-je.

— Ou votre parapluie.

— Mais je ne puis vous donner un parapluie quand je n’en possède pas !

— Alors, allez en chercher un.

Et Bouchu, véritable hercule, va prendre l’artiste par les deux épaules pour le pousser dehors, quand un bruit de fer-raille se fait entendre.

C’est M. Rocamir qui, attiré par les éclats de voix du ca-rabinier, accourt aussi vite que le lui permet le poids de l’armure sous laquelle il fléchit.

Clovis voudrait bien rester dans l’antichambre pour voir comment le brosseur va recevoir la première dame qui se présentera, mais il est entraîné par l’ex-droguiste qui le con-duit dans une pièce que les invités, encore peu nombreux, n’ont pas envahie.

Faite pour un homme deux fois plus grand que lui, la cuirasse de M. Rocamir lui descend jusqu’aux genoux, ce qui l’a exempté de mettre les cuissards de l’armure. Ses petites jambes disparaissent dans d’énormes bottes jaunes, et, au

 

– 145 – fond de son énorme casque, dont la visière est levée, appa-raît sa maigre tête à lunettes vertes. Son nez, dont l’extrémité repose sur le coupant de la mentonnière du casque, ressemble assez à un chien qui regarde par la por-tière d’un fiacre.

M. Rocamir est radieux. Aussitôt qu’il a attiré Clovis dans la pièce déserte, il se hâte d’en fermer la porte, puis il vient se poser devant le jeune homme en demandant :

— Voyons, parlez franchement, ne me flattez pas. N’est-ce pas que je ressemble étonnamment à Henri IV ?

— Ah ! sire, à qui le dites-vous ! s’écrie l’artiste en jouant l’admiration. On croirait que cette armure a été faite pour vous.

— Le casque est un peu trop grand, je dois en convenir.

— Non, n’en convenez pas, au contraire. Vous auriez l’air d’ignorer que, jadis, on faisait toujours les casques trop grands… d’abord parce que cela n’usait pas les cheveux… et, ensuite, parce qu’il fallait de la place pour serrer son mouchoir. Ainsi bardé de fer, un guerrier n’aurait su où mettre ailleurs son mouchoir.

— C’est pourtant vrai ! Je n’y avais pas pensé !

Tout en couvant l’ex-droguiste d’un regard enthousias-mé, Clovis recule de deux pas comme pour mieux contem-pler son homme :

— J’aime à croire, dit-il, qu’en vous voyant si superbe sous l’armure, Mme Rocamir n’a pu regretter un seul instant que vous n’ayez pas endossé le costume d’Arlequin.

 

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Au fond de son casque, l’homme du Midi remue la tête et, après un petit rire ironique, il répond d’une voix mo-queuse :

— Vous connaissez les femmes, n’est-ce pas ?

— Non, je ne les connais pas.

— Tant pis ! car vous sauriez qu’elles soutiennent qu’il fait nuit en plein midi quand elles ont mis dans leur tête qu’il ne doit pas faire jour.

— Est-ce que votre épouse hésiterait à vous trouver ma-jestueusement beau sous le casque ?

— Je suis convaincu qu’elle retient son admiration, mais comme elle est butée dans le désir de me voir en Arlequin, elle aimera mieux rester muette durant tout le bal plutôt que d’avouer qu’elle me trouve bien.

— Que dites-vous ? Elle va rester muette ?

— Oui, elle boude. De colère, elle ne voulait pas d’abord paraître au bal… Au lieu de céder à ce caprice de femme fantasque, moi, j’ai parlé en maître… et j’ai exigé qu’elle as-sistât à la soirée… Alors est arrivée une scène de pleurs, de grincements de dents et elle s’est écriée : « Ah ! c’est comme ça, tyran ! Eh bien, je serai au bal… mais, en victime rési-gnée… je protesterai par mon silence… Je n’ouvrirai pas la bouche de toute la nuit. » Alors, je lui ai fait une bonne farce… Vous connaissez les femmes, n’est-ce pas ?

— Je vous répète que je ne les connais pas.

— Tant pis ! car vous sauriez que, dans des cas pareils, il est inutile de les raisonner. On perd son temps et sa

 

– 147 – peine… Moi, j’ai joué au fin. En la voyant bien résolue à ne pas parler, savez-vous ce que j’ai imaginé pour la punir ?

— Vous lui avez arraché la langue ?

— Oh ! non… mais j’ai annoncé à tous les invités que le médecin lui avait défendu de prononcer un mot tant qu’elle serait en traitement… Vous voyez cela d’ici ? Elle, qui croyait me faire bisquer, ne s’attendait guère à ce que je prendrais cette revanche. Aussi elle enrage… Ah ! je vous réponds qu’elle est furieuse !

— Alors, vous espérez que l’esprit de contradiction lui déliera la langue.

— Pas du tout… Oh ! je la connais trop bien… Par entê-tement, elle ne desserrera pas les dents… Mais, un autre jour, cela lui fera regarder à deux fois avant d’avoir de telles fantaisies.

Et M. Rocamir, avec un grand cliquetis de ferraille, se redresse en ajoutant :

— Quand il le faut, je sais faire voir que je suis le maître.

— Vous êtes ce que les poètes appellent une main de fer sous un gant de velours.

— Précisément. Mais, monsieur, si je n’avais pas usé d’autorité, savez-vous qu’elle parlait de me laisser mes invi-tés sur les bras et d’aller s’enfermer dans sa chambre… comme Félicie.

— Ah ! oui, à propos de votre bonne, est-ce qu’elle n’a pas encore retrouvé ses jambes ?

 

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— Hélas ! non. Toute la journée, cette pauvre fille est restée au lit… Au moment du bal, elle a vainement essayé de se lever pour faire son service… Je l’ai vue si faible que je lui ai ordonné de reprendre le lit et de s’enfermer dans sa chambre.

— Pourquoi s’enfermer ?

— Parce qu’il pourrait arriver que des invités, s’égarant dans l’appartement, entrassent par mégarde dans sa chambre.

— Et Mme Rocamir voulait aussi s’enfermer dans sa chambre ?

— Oui… mais pas de ça ! J’ai parlé en souverain et cette heure elle assiste au bal dans son costume.

— Quel costume ?

— Elle est déguisée en Énigme. Tout en noir, avec de grands voiles noirs qui tombent et qui lui entourent si bien la tête qu’on ne saurait la deviner.

— Joli costume ! fait Clovis qui flaire un mystère dans cette aventure contée par le mari.

— Joli costume, si vous voulez, mais un peu triste… Et puis, je trouve qu’il ne va pas bien à Cydalise… il la maigrit trop.

— Je me plais à espérer que tous ses voiles ne l’empêchent pas de suivre son traitement et qu’elle valse avec M. de Rochegris.

À cette question, l’ex-droguiste fait encore entendre un fracas de ferraille en s’écriant :

 

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— Ah ! j’ai oublié de vous le dire… M. de Rochegris ne vient pas à ma soirée.

— C’est aujourd’hui le premier bal masqué à l’Opéra et il lui a peut-être donné la préférence ?

— Le pauvre jeune homme n’y pense guère, allez ! Figu-rez-vous qu’au moment où il s’habillait pour venir ici, crac ! il a été pris d’une attaque de goutte dans les deux genoux… il s’est fait excuser par son brosseur qu’il m’envoyait en le mettant à ma disposition.

— J’ai vu que vous avez confié le vestiaire à ce brave soldat… tâche dont il s’acquitte supérieurement, dit Clovis avec un sérieux superbe.

— Oui… il est très intelligent, ce garçon… il comprend vite et bien. Aussi, je suis revenu de ma prévention à son su-jet et je vais le mettre au service des plateaux dès qu’il aura été remplacé au vestiaire par Flore.

— Ah ! Flore n’est pas encore venue ?

— Non. La cuisinière de la propriétaire est déjà arrivée et elle s’occupe à tout préparer pour le buffet… mais Flore ne pourra monter que quand elle aura achevé d’habiller sa maîtresse.

— Mme Durieux n’est donc pas ici ?

— À moins qu’elle ne soit entrée depuis que nous sommes à causer.

Clovis, impatient de voir si la propriétaire se trouve dans les salons, va se lever quand il entend, pour la ving-tième fois, retentir dans l’antichambre la voix de Bouchu qui beugle :

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— Allez en chercher un !

Du moment que le brosseur est encore au vestiaire, c’est une preuve que Flore ne l’a pas remplacé et que, par consé-quent, Mme Durieux n’a pas achevé sa toilette.

Mais la phrase de Bouchu, si souvent répétée, a aussi été entendue par l’homme à la trompe qui finit par deman-der à l’artiste :

— Qu’est-ce qu’il envoie toujours chercher à tous les in-vités qui arrivent ?

Clovis met son doigt sur ses lèvres :

— Chut ! fait-il, ne me forcez pas à être indiscret.

— Quoi donc ?

— Puisque vous exigez que je parle, je veux que vous me juriez de ne pas avoir l’air de vous douter qu’on vous ménage une surprise.

— Une surprise… à moi ?

— Apprenez que M. Paul, dit Ernest, est poète. Il a eu l’heureuse idée de tourner une centaine de compliments… de deux vers chacun… Vous voyez que ce n’est pas long à apprendre… que tout invité devra vous réciter, au souper, sur votre étonnante ressemblance avec Henri IV.

— Vrai ?

— Oui. Alors Bouchu demande à chaque arrivant s’il a pris son compliment avant de monter et, tous ceux qui l’ont oublié, il les envoie en chercher un à la loge du concierge, où les compliments sont déposés.

 

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— C’est donc une ovation qu’on me prépare ?

— Vous avez dit le mot, mais, vous savez, bouche close, ne vous doutez de rien, évitez surtout d’avoir l’air de surveil-ler Bouchu.

— Soyez tranquille… je vais faire celui qui n’a pas la plus petite doutance de la chose.

Tout ravi de ce secret dévoilé, l’ex-droguiste passe son bras sous celui de Clovis en disant :

— Maintenant, allons faire un tour dans le bal.

À leur entrée dans les salons, Rocamir laisse échapper un mouvement de surprise.

— Qu’avez-vous donc ? demande l’artiste.

Avant de répondre, l’époux de Cydalise promène son regard à droite et à gauche, puis d’une voix étonnée :

— Je n’y comprends rien, dit-il. Pendant que nous étions à causer, vous avez entendu comme moi tout ce bruit d’arrivants qui se faisait dans l’antichambre…

— Oui… eh bien ?

— Eh bien, il me semble que mon bal n’est pas plus peuplé qu’il y a une heure.

Clovis devine que la manière dont Bouchu reçoit les in-vités qui se présentent sans parapluie n’a pas dû contribuer à épaissir la foule, et il se prépare à conter encore au dro-guiste quelque bourde énorme ; mais, comme il ouvre la bouche, il est empêché de parler par le brosseur lui-même, qui se présente devant Rocamir demandant :

 

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— Qu’est-ce que vous allez faire de moi, maintenant mon bourgeois ? Voilà Mlle Flore qui vient d’arriver pour me relever de faction au vestiaire.

Cette nouvelle remue doucement le cœur de l’artiste car la présence de Flore annonce l’apparition prochaine de Mme Durieux. Quant à l’homme à la trompe, il se trémousse dans son armure en apprenant qu’il va retrouver au vestiaire la soubrette pour laquelle, suivant son expression, « il nour-rit une coupable flamme ». Dans son empressement à re-joindre Flore, il donne vivement ses ordres à Bouchu :

— Mon ami, commande-t-il, tu vas te rendre à la cui-sine, où tu trouveras des plateaux de rafraîchissements, que tu viendras offrir aux dames en les engageant à boire.

— Ah ! il faudra les engager ?

— Oui, de ta plus séduisante manière.

— Bon ! bon ! j’y suis. La consigne est de les engager… C’est entendu, on les engagera… et en douceur.

Et le carabinier, satisfait de ses nouvelles fonctions, s’éloigne en murmurant :

— Si elles ne se rincent pas le bec, il n’y aura pas vrai-ment de ma faute.

Dès que Bouchu est parti, M. Rocamir se pend au bras de Clovis pour l’attirer à lui.

— Baissez-vous donc, souffle-t-il : j’ai quelque chose à vous demander.

 

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— J’écoute, dit l’artiste qui se présente à l’entrée du large casque dans lequel l’époux de Cydalise apparaît comme au fond d’un cabriolet.

— Nous sommes entre hommes, n’est-ce pas ? com-mence l’ex-droguiste.

— Je le crois.

— Je veux dire qu’il est des services qu’on se rend entre hommes… Voici celui que je sollicite de vous… Dans la co-lère de ma femme, il y a beaucoup de jalousie… Elle voit que mon costume m’avantage trop.

— Vous avantage ? oh ! vous êtes modeste. Je trouve que c’est à peine s’il vous rend justice, ce costume.

— Bref, Cydalise a peur que je ne fasse quelque con-quête… et je suis certain que sous ses longs voiles noirs elle ne me quitte pas des yeux… Tenez, la voyez-vous, là-bas, comme elle me surveille ?

— Mais elle nous tourne le dos.

— Pure malice ! Elle m’épie dans la glace de la chemi-née. Vous connaissez les femmes, n’est-ce pas ?

— Non, pas du tout, je vous le répète.

— Tant pis ! vous sauriez qu’elles ne sont jamais plus at-tentives que quand elles ont l’air de ne rien voir.

— Concluez, monsieur Rocamir.

— Je vous demande donc de distraire un peu l’attention de Cydalise pour que je puisse m’éclipser du salon.

 

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— Oh ! oh ! vous sentez le Faublas ! fait Clovis d’un air pudibond.

— Dame ! je suis du Midi, répond le droguiste, qui, en voulant se donner un petit dandinement de fatuité, n’arrive qu’à faire résonner sa ferraille.

— Allons, soit ! je consens à vous aider à tromper cette pauvre Mme Rocamir.

— Tenez, voici justement l’orchestre qui comment la valse… Ma femme en est folle… elle valserait en omnibus.

— Elle n’a pourtant pas ce soir un costume bien favo-rable pour la valse.

— N’est-ce pas que le costume d’Énigme ne lui va pas ? Avais-je raison quand je vous disais qu’il la maigrissait ? Pa-role d’honneur ! si je n’avais pas vu Cydalise s’habiller de-vant moi, je croirais que ce n’est pas elle.

— Vraiment ! fait Clovis dont le regard s’est attaché sur le long paquet de voiles noirs, constellés de points d’interrogation en argent, qui représente l’épouse.

— Faites-la valser, reprend le mari, et valser ferme… c’est dans le traitement… vous savez que le bal est donné pour la dégourdir ?

— Je veux bien, mais, si elle ne parle pas, elle ne va pas accepter mon invitation.

— Bah ! bah ! depuis deux heures qu’elle n’a soufflé mot, la langue doit lui démanger… Et puis, comme c’est pour me faire endêver quand je suis là, elle va jaboter dès qu’elle ne me verra plus à ses côtés.

 

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Clovis comprend qu’il doit à celui qui l’a invité la poli-tesse de faire danser sa femme : il s’exécute donc, après s’être bien assuré des yeux que sa propriétaire n’est pas en-core arrivée.

— Allons, filez, séducteur ! dit-il à Rocamir. Ah ! vous ne ressemblez pas seulement de figure à Henri IV ; vous en avez aussi la complexion amoureuse.

— Dame ! mon cher, mettez-vous à ma place ?… Certes, je n’accuse pas Cydalise. Il y aurait cruauté de ma part à lui reprocher un malheur de naissance… mais, enfin, moi, je suis du Midi.

Sur cette phrase, l’homme à la trompe, après avoir poussé l’artiste vers sa femme, se glisse derrière un groupe pour gagner l’antichambre où il sait rencontrer Flore.

Depuis que la camériste de la propriétaire remplit au vestiaire les fonctions que le brosseur Bouchu exécutait d’une façon si singulière, les invités qui se sont présentés ont pu pénétrer dans le bal, et les salons ont fini, à peu près, par se garnir.

La sévère Mme Abricotine est présente avec ses trois demoiselles de boutique. Le quatuor de modistes valse avec une ardeur que nous dirions sans pareille, si la pétulante perruquière Zuléma n’était pas là qui tourne frénétiquement. Mme Paul, dit Ernest, est arrivée sans son mari, qui est retenu par le dernier coup de peigne à donner à la coiffure de la re-tardataire Mme Durieux.

Disons vite que Zuléma, Abricotine et les trois jeunes modistes ne sont pourtant pas si bien distraites par la valse qu’elles ne fassent point attention aux nouveaux arrivants.

 

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À chaque personne qui se présente à l’entrée des salons, leurs cinq regards se dirigent vers le tard venu ; et, si ces cinq dames disaient tout haut ce qu’elles pensent à la vue du survenant, on serait fort étonné de les entendre toutes pro-noncer cette même phrase :

— Ce n’est pas encore Anatole !!!

Il faut supposer que le lieutenant a oublié de faire passer une circulaire annonçant qu’il a été surpris par cette attaque de goutte aux deux genoux que M. Rocamir est seul à con-naître.

Donc, à travers la foule un peu plus serrée et au milieu des couples de valseurs, Clovis s’avance lentement vers Mme Rocamir assise, muette et immobile, à l’autre extrémité du salon.

L’artiste est à moitié route quand derrière lui se fait en-tendre une voix qui dit :

— Allons, ma petite mère, humectez-vous le cornet.

C’est Bouchu faisant circuler le plateau de rafraîchisse-ments.

Quand nous disons « rafraîchissements » ce n’est pas tout à fait le vrai mot, car le brosseur n’a uniquement sur son plateau que des verres de rhum. Sous prétexte que l’odeur des sirops d’orgeat ou de groseilles lui donne des étourdis-sements, il a supprimé ces boissons pour les remplacer par le rhum qui, à son dire, est le nec plus ultra des breuvages rafraîchissants.

Et à toute dame qu’il rencontre sur son passage, il avance son plateau en répétant :

 

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— Allons, ma petite mère, humectez-vous le cornet.

Chaque dame faisant une moue d’étonnement à la phrase et à la liqueur, Bouchu, qui a reçu la consigne d’être engageant, se hâte de reprendre avec un sourire aimable :

— Goûtez-y donc… cela vous flanquera du cœur au ventre.

Cette gracieuseté n’obtenant pas de succès, le carabi-nier, toujours esclave de la consigne, croit être de plus en plus engageant en prenant lui-même un verre, qu’il soulève du plateau.

— Voyons, dit-il, trinquons, puisque vous n’aimez pas à boire seule.

Après avoir inutilement attendu qu’on choque son verre tendu, il le porte à ses lèvres en ajoutant :

— Du moment que vous n’avez pas soif, il n’y a pas d’affront pour moi.

Puis, ayant reposé sur le plateau son verre vide, il s’éloigne après cette dernière recommandation :

— Vous savez ? la petite mère… il ne faudra pas at-tendre que vous ayez la pépie… Dès que le goulot vous grat-tera, vous me crierez : Eh ! Bouchu ! apporte par ici, mon vieux !

Et il passe à une autre dame.

Comme le brosseur a seulement reçu la consigne d’engager les dames et qu’on ne lui a pas parlé des hommes, il applique une forte tape sur toute main masculine qui s’allonge vers son plateau.

 

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— Pas pour votre bec ! Descendez dans la cour, il y a une pompe, dit-il.

Or, à vouloir engager le beau sexe en lui offrant de trin-quer, il s’ensuit que, peu à peu, le carabinier a vidé tout seul les verres du plateau.

— Le brosseur va être bien intéressant dans une heure, pense Clovis, qui, s’étant arrêté pour observer Bouchu, re-prend sa route vers Mme Rocamir.

Il s’incline respectueusement devant la maîtresse de la maison et fait son invitation.

D’un signe de tête qui agite ses voiles épais et longs, la muette Mme Rocamir refuse.

— Monsieur votre mari m’a autorisé à insister, madame, en m’affirmant que vous adoriez la valse, dit Clovis.

L’Énigme répète son signe de refus.

— M. Rocamir soutient que vous valseriez en omnibus, malgré ce costume qui, prétend-il, vous maigrit beaucoup, ajoute l’artiste en insistant.

Cette fin de phrase paraît impressionner l’épouse de l’ex-droguiste. Après un peu d’hésitation, elle se lève et s’appuie sur le bras qui lui est offert.

Au troisième tour, Mme Rocamir, cette grande valseuse, a déjà écrasé cinq fois les pieds du graveur.

— Diable ! elle ne valse pas mieux que je ne mange du cirage, se dit le jeune homme.

Au sixième tour, elle trébuche, et, sans Clovis, qui la rat-trape au vol, elle s’étalait sur le parquet.

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De cette mésaventure résulte un élan d’impatience ra-geuse qui rend Mme Rocamir imprudente, car, de dessous les voiles, l’artiste entend sortir ces mots :

— Ah ! zut ! j’en ai assez de tourner comme un bâton à chocolat : d’abord ça me donne la colique, et puis j’ai les pattes en compote dans ces satanées bottines !!!

Si étranges que soient ces paroles, elles étonnent moins le graveur que la voix qu’il vient de reconnaître.

— Ah ça ! souffle-t-il à sa valseuse, que le diable m’emporte si vous n’êtes pas Félicie !

— Chut ! lui murmure la bonne, oui, mon artiste, c’est moi… mais n’allez pas en lâcher un seul mot à mon imbécile de bourgeois qui me croit couchée… Je remplace madame pendant son absence.

— Où donc est-elle ?

— Au bal de l’Opéra.

— Seule ?

— Non : avec le lieutenant.

Comme Félicie achève sa confidence, Mme Durieux fait son entrée dans le salon.

 

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