Aimé de son concierge

Eugène Chavette · Chapitre 13 sur 19

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Aimé de son concierge

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XIII

 

 

Dès que le lieutenant s’est éloigné, l’impatience revient à nouveau s’emparer de l’artiste. Vingt fois il sort sur le carré pour voir si Rocamir ou Bouchu ne monte pas.

Cette indifférence qu’il témoignait encore hier pour son passé a fait place à une curiosité inquiète qu’ont éveillée ce propos de Patouillard, rapporté par le portier, et le commen-cement de confidence de l’homme à la trompe. Il lui semble que, s’il parvient à connaître les antécédents de Gravoiseau, il découvrira du même coup le secret de la ruine étrange de son père et, qui sait ? peut-être aussi le mystère de ce pou-voir que le gérant exerce sur la belle propriétaire.

Clovis a peu vécu près de son père. En naissant, il a coû-té la vie à sa mère, et sa première enfance s’est écoulée près de sa grand’mère, à laquelle M. de Frontac l’avait confié.

Puis est arrivé l’âge d’entrer au collège d’où, huit ans plus tard, il est sorti pour aller suivre son cours de droit à Poitiers. C’est en cette ville qu’est venue le surprendre la nouvelle douloureuse de la mort subite de M. de Frontac.

Pourtant, si peu qu’il soit resté près de son père, Clovis, quand il interroge sa mémoire, se rappelle que le train de maison annonçait une belle et solide fortune. Il revoit en M. de Frontac, non pas un farceur, comme le dit Rocamir, mais un homme doux, bon, timide et, surtout, ayant toute spéculation en horreur. Comment s’est-il donc fait qu’un tel homme qui, peu de temps avant sa mort, avait vendu tout son bien, en ait si vite et si mystérieusement gaspillé le prix

– 254 – qu’il a été impossible, après son décès, de retrouver un sou vaillant.

À mesure qu’il fouille dans le passé, Clovis, en commen-tant le peu de mots qu’a dits M. Rocamir, arrive à se faire une conviction de ce qui, d’abord, n’existait en lui qu’au simple état de soupçon.

— Oui, pense-t-il, cette fortune n’a pas été dévorée par mon père… elle lui a été volée… Par qui et comment ?… Se-rait-ce par ces deux canailles de Gravoiseau et de Durieux qui, pour ce beau coup, se sont fait aider par l’idiot Roca-mir ? Cet imbécile, dont ils exploitaient la bêtise, a dû, sans s’en douter, leur servir d’instrument.

Tout nerveux d’impatience, Clovis crispe ses poings en s’écriant :

— Il ne revient donc pas, ce sapajou-là !!!

Puis, encore une fois, il s’élance sur l’escalier pour guet-ter, par-dessus la rampe, s’il ne verra pas, dans les profon-deurs de l’escalier, enfin pointer la trompe de l’ancien dro-guiste.

— Ah ! on monte, se dit-il.

En effet, du bas de la maison arrive le bruit d’un lourd pas qui gravit lentement les marches. L’attente du graveur est de courte durée, car bientôt, dans celui qui s’approche, il peut reconnaître le carabinier Bouchu.

Sans plus d’efforts que s’il portait un bouquet de fleurs, le brosseur maintient sur son épaule maître Patouillard, dont la tête ballotte à droite et à gauche, pendant qu’il répète d’une voix coupée de hoquets :

 

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— Je te griserai, Bouchu.

— Oui, vieux ; mais il faudra vous mettre à trente de ta force, répond le soldat avec la douceur indulgente d’un vainqueur généreux.

Quand il atteint le pallier du cinquième étage et qu’il se trouve en présence de l’artiste qui l’a attendu, le brosseur demande avec un sérieux imperturbable :

— Où faut-il déposer le paquet ?

— Entre, mon brave, répond Clovis qui le précède dans la mansarde.

Puis quand le carabinier l’a suivi :

— Là ! fait-il ; maintenant, tu peux remettre ton homme sur ses jambes.

— Oh ! ses jambes ! ricane Bouchu, il ne faut pas qu’il compte beaucoup s’en servir aujourd’hui. Tenez, je vais vous l’asseoir par terre, dans le coin de votre cheminée.

— Diable ! j’ai bien peur que tu aies dépassé la mesure, avance le jeune homme en constatant à quel degré d’ivresse est chauffé Patouillard.

— Vrai, mon bourgeois, ce n’est pas ma faute… il ne tient rien, ce garçon-là… Je croyais que nous étions partis de longue haleine, mais, à son sixième litre, il a eu son char-gement complet.

Le brosseur ponctue sa phrase d’un claquement de langue après lequel il ajoute d’un ton désespéré :

— Il m’a donné soif, l’animal !

 

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— Penses-tu qu’il soit en état de me répondre ?

— Lui ! vous allez voir. Il bavardait tout à l’heure mieux qu’une commère. C’est le voyage qui l’a un peu effarouché. Les chevaux sont comme cela quand ils descendent de wa-gon… Je vais le bouchonner, ça le remettra.

L’aviné, en se trouvant assis et adossé, n’a pas tardé à se laisser surprendre par le sommeil. Déjà sa tête s’incline sur sa poitrine, quand Bouchu, qui croit ne lui faire qu’une simple caresse, lui redresse le nez d’un revers de sa main vi-goureuse en disant :

— Eh bien, on dort donc en société… ce n’est pas avoir le vin poli, mon vieux.

La douleur réveille Patouillard qui, reprenant son idée fixe, bégaye encore :

— Je te griserai, Bouchu.

— Oui, mon garçon, un autre jour.

— Non, tout de suite.

Par une lubie comique d’ivrogne, Patouillard, qui voit béant le trou de la cheminée, près duquel il est assis, s’y en-fourne jusqu’aux épaules en ajoutant :

— Retournons chez le marchand de vin.

Comme toutes les cheminées d’un dernier étage, aux-quelles l’économie habituelle des propriétaires supprime ces plaques latérales en faïence qui rétrécissent le foyer, celle du graveur est assez large pour que le pochard puisse y entrer sans peine. Il a donc déjà disparu jusqu’à la ceinture quand Bouchu parvient à l’extraire par les jambes, de la route sin-

 

– 257 – gulière qu’il veut prendre pour retourner chez le marchand de vin.

— Oh ! la ! oh ! faut pas s’emporter ainsi ! fait le bros-seur en traînant dans la chambre Patouillard qui, sur le dos, regimbe de son mieux.

Et, tout en tirant son homme, le carabinier qui possède une expérience profonde des fantaisies multiples des gens ivres, souffle sérieusement à Clovis :

— Ça, voyez-vous, c’est un caprice d’homme qui a écra-sé trop de chasselas. Il faudra le surveiller, parce que, bien sûr, il y reviendra. Au régiment, j’ai connu un soiffeur qui, chaque fois qu’il en avait sa claque, voulait absolument cou-cher dans le fourreau de son sabre.

— Et a-t-il fini par y coucher ?

— Non, parce qu’on le flanquait au bloc avant qu’il eût essayé.

Pendant ce court colloque, Patouillard, avec la ténacité d’un ivrogne, n’a cessé de répéter :

— Je veux retourner chez le marchand de vin et griser Bouchu.

Maintenant qu’il voit le domestique de Gravoiseau sorti de sa torpeur première, l’artiste a hâte de le faire parler et, comme il ne se soucie pas d’avoir un témoin de l’interrogatoire, il se tourne vers le brosseur :

— Tu peux te retirer, dit-il.

Avec cette obéissance militaire que son lieutenant lui a commandé d’avoir pour le jeune homme, le carabinier exé-

 

– 258 – cute un demi-tour et s’éloigne après avoir répété son con-seil :

— Surtout faites bien attention à la cheminée, car il y reviendra.

En apercevant partir le brosseur, Patouillard, que ses jambes ne peuvent soutenir, trébuche en voulant le suivre et crie de plus belle :

— Je veux le griser… le faire rouler sous la table… il ne sait pas boire.

Mais Clovis le contient jusqu’à ce que la porte se soit re-fermée derrière Bouchu, et alors il lui dit d’un ton sec :

— Allons, restez tranquille, vous exécuterez ce projet une autre fois… en une meilleure occasion… tenez, par exemple, le jour du mariage de Mme Durieux.

Le pochard vient de lui-même au-devant du désir de l’artiste, car il répond aussitôt :

— Oui, de son mariage… avec mon ignoble bourgeois, M. Gravoiseau.

— Avec lui… ou avec un autre… la propriétaire n’est pas à court de prétendants.

À cette réponse, Patouillard éclate d’un rire hébété et il secoue le doigt devant son nez en faisant :

— Tu, tu, turlututu…

— Elle est donc folle de votre maître ?

— Ah ! non… elle ne peut pas le souffrir… mais elle y arrivera tout de même, la bichette.

 

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— Parce que ?

— Parce que ma canaille de maître saura bien l’y con-traindre.

Après un nouveau rire :

— À moins, ajoute l’ivrogne, que Mme Durieux n’aime mieux aller chanter dans les cours… Et comme elle tient pas mal à ses aises, il y a gros à parier qu’elle se décidera pour le conjungo avec mon filou de patron.

— Un refus lui coûterait-il sa fortune ?

— Parfaitement. Du jour au lendemain, elle se trouverait sans un rouge liard.

Clovis comprend qu’il touche au lien mystérieux qui at-tache la propriétaire à Gravoiseau et, du ton le plus indiffé-rent qu’il peut trouver, il reprend :

— Il est, pour elle, un moyen bien simple d’éviter cette ruine. Elle n’a qu’à lui retirer des mains le soin de ses inté-rêts qu’elle lui a confié.

— Oh ! oh ! confié, ricane Patouillard, êtes-vous bien sûr qu’elle le lui ait confié ? Oui, comme on confie une côtelette à un bouledogue qui la tient dans ses crocs… parce qu’on serait mordu si on tentait de la lui reprendre.

— Alors Mme Durieux agit par crainte ?

— Comme vous le dites… et on craindrait à moins, je vous le certifie.

Puis, après un petit silence, le grisé secoue lentement la tête et ajoute :

 

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— Le Gravoiseau a dans les mains un papier bien dan-gereux pour la propriétaire… En vingt-quatre heures, la belle princesse serait sur la paille.

— Vrai ! s’écrie le graveur qui n’a pu maîtriser sa sur-prise à cette révélation.

Mais son émotion passe inaperçue de Patouillard qui, au même moment et avec cette divagation d’esprit des gens ivres, change brusquement la conversation pour en revenir à l’idée qui s’est logée en son cerveau.

— Je veux retourner chez le marchand de vin, répète-t-il avec entêtement.

Avant que Clovis l’ait ramené à son sujet, la porte de la mansarde s’ouvre avec fracas et quelqu’un entre comme une bombe dans la chambre.

C’est M. Rocamir qui arrive, à demi fou de joie, et qui, sans voir le buveur accroupi par terre, s’élance vers le gra-veur, les bras étendus, en avançant son énorme nez et en hurlant à pleine voix :

— Embrassez-moi, mon cher, embrassez-moi !

L’offre est loin de séduire Clovis, qui, tout en manœu-vrant pour que le droguiste tourne le dos à Patouillard ré-pond tristement :

— Vous me voyez désolé, monsieur Rocamir, mais j’ai juré, en embrassant la profession de graveur, que je n’embrasserais plus rien après.

— Tant pis ! tant pis ! car vous auriez tenu dans vos bras un mortel bien heureux.

 

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Pendant que le grotesque lui parle, Clovis, par-dessus son épaule, cherche des yeux son ivrogne, et constate qu’il a disparu.

— Ah ça ! se dit-il, est-ce qu’il est vraiment parti par la cheminée ?

Le jeune homme sait que si le foyer de la cheminée est large, son tuyau, qui va toujours en se rétrécissant, ne per-mettra pas au pochard de s’avancer bien loin dans la route inusitée qu’il a prise pour retourner chez le marchand de vin. Curieux de poursuivre l’interrogatoire de l’ivrogne quand il redescendra, et sachant qu’il ne faut pas courir deux lièvres à la fois, il veut d’abord se débarrasser de M. Rocamir qui, maintenant, arrive si mal à propos après s’être tant fait at-tendre.

Mais le nabot n’est pas de ceux qui s’aperçoivent qu’ils gênent, et quand il tient son homme, il devient un solide crampon. Joignez à cela que, pour le quart d’heure, il étouffe de joie et qu’il éprouve le besoin irrésistible de faire savoir à tout l’univers son immense satisfaction. Au besoin il racon-terait son bonheur à la fontaine de l’atelier, et, à plus forte raison, il veut l’apprendre au graveur, qu’il saisit par un coin de sa vareuse en s’écriant :

— Croyez-vous aux pythonisses, aux devineresses, aux tireuses de cartes ?… Ne me dites pas non, car je vous aver-tis que, moi, j’y ai pleine confiance.

— Confiance que je partage, monsieur Rocamir. J’ai vu des gens prédire l’avenir avec une infaillibilité incroyable. Tenez, sans aller bien loin, j’ai connu un homme qui vous di-sait, six mois à l’avance, que la Toussaint tomberait le 1er novembre… et ça n’a jamais raté.

 

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— Eh bien, mon cher, apprenez que je sors de chez une tireuse de cartes.

Tout en parlant, le droguiste recule de trois pas comme pour mieux s’offrir à l’admiration, puis il se redresse fière-ment, et avec un sourire vainqueur, il ajoute :

— Devinez ce qu’elle m’a prédit ?

— Une couronne ?

— Oui, la couronne de la paternité. Elle m’a positi-vement affirmé, ainsi qu’à Cydalise, que je ne serais pas le dernier de ma race… Hein ! quelle science !

— Oh ! oh ! fait Clovis en secouant la tête, je crois que vous taillez la part trop belle à votre tireuse de cartes, car il ne faut pas être grand devin pour prédire un tel avenir quand on voit arriver, l’amour dans les yeux, une jeune et jolie femme, telle que l’est Mme Rocamir, et un homme superbe, élégant, plein de race, beau à l’impossible, ainsi que vous le représentez… toujours soit dit sans basse flagornerie.

— Pas du tout, voilà où je vous arrête… Parbleu ! oui, il eût été trop facile de prédire en nous sachant mari et femme… Mais je suis un finaud, moi, et je me méfie… Aussi j’avais fait la leçon à Cydalise : « Il faut mettre dedans la ti-reuse de cartes : tu lui diras que je suis simplement ton frot-teur. » Hein ! n’est-ce pas que c’était assez ingénieux ?

— Le fait est que la devineresse a dû être grandement déroutée.

L’homme à la trompe se rapproche du jeune homme et d’un ton sérieux :

 

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— Vous ne me croirez pas, mon cher, dit-il ; eh bien, malgré cette ruse adroite, la pythonisse m’a positivement re-connu dans ses cartes. En annonçant que la race des Roca-mir se perpétuerait, elle a dit à Cydalise que le père était un très beau garçon.

— C’est bien vous.

— Qu’elle le voyait avec une cuirasse et un casque… une allusion à mon costume du bal, n’est-il pas vrai ?

— C’est certain… et ensuite ?

— Il n’y a pas eu d’ensuite, parce que j’ai été pris d’un éternument qui a fait envoler toutes les cartes étalées sur la table… ce qui a dérangé les combinaisons du sort. La pytho-nisse voulait recommencer une nouvelle séance à quarante francs, mais cela me suffisait pleinement, je me suis tenu à la première épreuve.

Dans le transport de sa joie frénétique, l’avorton s’accroche à l’artiste en hurlant :

— Un fils ! j’aurai un fils !… je l’appellerai Mathurin et il entrera plus tard à l’École polytechnique !

Puis, en menaçant de sa trompe le visage de Clovis qu’il serre entre ses bras, il répète :

— Embrassez-moi ! Embrassez-moi !

Mais, tout à coup, il lâche prise et recule tout inquiet en demandant :

— Est-ce que je vous ai fait mal ? Pourquoi gémissez-vous ?

 

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Un gémissement vient, en effet, de retentir, mais il n’a pas été poussé par le graveur ; il est le fait de Patouillard pris dans la cheminée. En trouvant le passage trop étroit, l’ivrogne a voulu forcer et il est, à présent, si bien engagé dans le conduit, qu’il ne peut plus monter ni descendre. Trop ivre pour savoir se tirer d’embarras, il geint dans le tuyau qui, faisant porte-voix, amène dans la chambre le son de sa plainte considérablement grossi.

Un second gémissement ne tarde pas à frapper l’oreille de Rocamir qui, s’imaginant encore que Clovis en est l’auteur, balbutie avec effroi :

— Pourquoi mugissez-vous ?

Le graveur, qui souhaite de voir décamper le droguiste, profite du moyen de le congédier qui lui est offert et il ré-pond à l’idiot :

— Quand vous êtes arrivé, monsieur Rocamir, j’allais descendre pour déjeuner. À vous écouter, on oublie tout, même la faim… et ce que vous entendez est la plainte de mon estomac qui crie famine.

— Oh ! quel appétit vous devez avoir ! reprend naïve-ment le bobèche ; j’ai cru qu’un tigre rugissait. Quelquefois, quand Cydalise s’oublie trop chez ses fournisseurs et qu’elle me fait attendre, pour dîner, jusqu’à des dix et onze heures, j’ai aussi l’estomac qui crie… mais jamais avec une pareille force.

Et M. Rocamir, suivi par Clovis, marche vers la porte en continuant :

 

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— Allons, je vous laisse aller déjeuner. Si je suis monté, c’était pour vous tenir la promesse que je vous avais faite de vous continuer l’histoire de Gravoiseau et de M. de Frontac.

— Je vous en remercie, cher monsieur, mais vous con-naissez le proverbe : « Ventre affamé n’a pas d’oreilles » et, en ce moment, j’ai si faim, si faim que je n’entendrais pas un mot de votre récit.

Quand le jeune homme, après avoir reconduit Rocamir, est rentré dans sa mansarde, un grand remue-ménage s’opère dans la cheminée. C’est l’ivrogne qui tente encore de se dégager du tuyau dans lequel il est pris ; mais, veule et maladroit comme les gens avinés, ses efforts sont trop mous pour amener sa délivrance.

— Attends, je vais te donner du nerf, maître soiffeur, se dit le jeune homme.

À pleine voix, il crie à l’ouverture de la cheminée :

— Ah ! voici Bouchu qui arrive avec des bouteilles pleines.

La pensée qu’il va boire encore rend aussitôt les forces et l’adresse à Patouillard. Il y laisse un peu de la peau de son nez, mais il parvient à s’arracher du tuyau par une secousse énergique et, au milieu d’un nuage de suie, il dégringole dans la chambre et roule sur le parquet. Dès qu’il est parve-nu, tant bien que mal, à se redresser sur son séant, il pro-mène autour de lui un regard abruti et finit par grogner :

— Où donc est Bouchu… avec ses bouteilles ?

Quand il est à jeun, le domestique est humble, plat et obséquieux devant Gravoiseau ; mais, en vertu de ce dicton : « Dans le vin la vérité », sa haine envers son maître

– 266 – s’épanche un peu trop facilement sous l’influence de liba-tions copieuses. Pour le faire parler sur le compte du gérant, Clovis n’a besoin que de l’irriter contre ce dernier. Il s’empresse donc de répondre à la question du pochard :

— Bouchu était là, mais M. Gravoiseau vient de le ren-voyer en prétendant que vous aviez déjà trop bu.

— De quoi se mêle-t-il ? gronde Patouillard, dont l’ivresse accepte ce conte.

— C’est précisément ce que lui a dit Mme Durieux, ajoute l’artiste.

— Tiens, elle était donc ici ?

— Oui, par hasard. Elle vous a défendu contre M. Gravoiseau, qui vous traitait d’ivrogne, continue le jeune homme en réveillant ainsi la rancune du domestique.

— Ivrogne, moi ? fait Patouillard furieux. J’aime encore mieux être ivrogne que voleur… comme lui, je vous autorise à le lui dire.

Puis, changeant d’idée, il continue d’une voix qui s’attendrit :

— Ah ! elle m’a défendu, la propriétaire ?

— Très-chaleureusement. À tout le mal que disait de vous M. Gravoiseau, elle répondait que vous étiez un garçon honnête, rangé, travailleur… Ah ! elle vous a en grande es-time.

— C’est tout de même une bonne petite femme… je lui revaudrai cela, je vous le promets.

 

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— Oui, il faudra la remercier à la première occasion, car c’est le seul moyen que vous ayez, je suppose, de lui prouver votre reconnaissance.

Patouillard sourit niaisement à cette phrase et répond d’un ton gouailleur :

— Et vous supposez mal, mon cadet.

— Bah ! vous possédez un autre moyen de remercier la propriétaire de tout le bien qu’elle a dit de vous ?

— Certainement… et ça lui ferait joliment plaisir à la mignonne.

— Vous voulez peut-être lui offrir votre main ?

— Ah ! non, par exemple !… Jamais Patouillard ne s’empêtrera d’une femme ! Vous pouvez en prévenir la pro-priétaire, si elle me vise pour le mariage.

Puis, après un petit silence, il continue :

— Seulement, sans qu’il soit besoin de lui donner ma main, j’aurai une autre façon de lui montrer qu’elle n’a pas affaire à un ingrat.

En se frappant la poitrine :

— Car, moi, que vous voyez ici, ajoute-t-il, je sais où elle est.

— Elle… qui ?

— La lettre.

— Ah ! oui, cette lettre que vous appeliez un mauvais papier contre Mme Durieux. Cette lettre avec laquelle, disiez-vous, M. Gravoiseau peut la réduire à la mendicité.

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— Vous y êtes, c’est cela même… Je vous garantis que la veuve ne pousserait pas des cris de fureur si je lui mettais cette lettre dans les doigts.

— Oh ! croyez-vous ? fait Clovis d’un ton qu’il affecte de rendre bien dédaigneux pour mieux confesser son homme.

— Comment, si je crois ? Vous êtes bon, vous ! Est-ce que vous vous figurez qu’on n’est pas toujours content de n’avoir point à rendre une fortune… Je sais bien que ce n’est pas elle qui l’a volée, la bichette… mais le cœur lui saigne-rait fièrement de la restituer.

— Ah ! cette fortune a été volée ?

— Oui, par défunt Durieux et la parfaite canaille qui me sert de bourgeois… Ils ont même assez ri du bon tour qu’ils avaient joué.

— Celui qu’ils avaient dépouillé n’a donc jamais porté plainte ?

— Oh ! lui, quand ils ont fait le coup, il tettait les salades par la racine.

— Il était enterré, voulez-vous dire ?

— Et même mort, ajoute gravement Patouillard.

Déjà mis en éveil par le commencement de la confi-dence de M. Rocamir, l’artiste cède à une inspiration et, maî-trisant son émotion, il reprend de sa voix la plus calme :

— C’est vrai, M. de Frontac était mort.

— Tiens ! vous savez son nom ! s’écrie naïvement Pa-touillard.

 

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— Vous venez de me le dire.

— C’est bien possible, fait le crédule ivrogne.

— Et puis, je l’avais déjà appris par M. Rocamir, ajoute le graveur, curieux de tâter le domestique sur le rôle qu’a pu jouer jadis l’époux de Cydalise.

Au nom de l’ex-droguiste, Patouillard part d’un lourd éclat de rire et bégaye moqueusement :

— Le Rocamir ?… quelle huître !!!… et même quelle douzaine d’huîtres !… Comme les autres se sont joués de lui… On n’est pas plus bête !

— Il a donc été complice involontaire dans ce vol d’une fortune fait par les deux coquins ?

Mais, incapable de suivre longtemps la même idée, l’homme ivre, au lieu de répondre à cette demande, revient à son point de départ en reprenant :

— Ah ! non, je vous le garantis, la propriétaire ne dirait pas que ça brûle, si je lui mettais dans les mains le papier en question.

— Ainsi Mme Durieux n’ignore pas que la fortune qu’elle détient a jadis été volée à un nommé de Frontac, insiste Clovis péniblement remué, car il se souvient qu’à cette pre-mière entrevue où elle souffrait de la migraine, la jolie veuve, quand il lui a appris que ce nom de Frontac est le sien, n’a témoigné aucun trouble ni étonnement.

Mais l’artiste s’est tellement épris de Célestine qu’il plaide lui-même la défense de celle que tout semble accuser.

 

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— Elle est innocente, se dit-il, je ne dois pas ajouter foi aux propos d’un soulard. Elle jouit de cette fortune sans se douter de la manière coupable dont elle a été acquise par son défunt époux.

Pourtant, quoi qu’il fasse pour se persuader que la jeune femme n’est pas coupable, le graveur est bien obligé de re-connaître que la crainte inspirée par Gravoiseau à la proprié-taire est sérieusement réelle et que, en conséquence, elle est motivée par une cause quelconque.

Il voudrait presser Patouillard de cent questions, mais sous l’ivresse qui le domine, le valet ne saurait subir un in-terrogatoire suivi. Mieux vaut donc pour Clovis le laisser al-ler au cours de ses divagations et guetter au passage les in-discrétions qu’il ne peut manquer de commettre.

Du reste, le domestique n’a pas besoin qu’on le ques-tionne, car il se parle à lui-même et c’est à mi-voix que le graveur l’entend se dire :

— Oui, je la vois d’ici, cette lettre… à gauche, là, dans le tiroir à secret du bureau de mon bourgeois. Rien de plus fa-cile que de mettre la patte dessus.

Puis, il se met à ricaner, en ajoutant :

— Tiens, au fait, c’est une idée… si je subtilisais le pa-pier, je ferais chanter le Gravoiseau ou la veuve d’un bon prix… Je mettrais cette lettre aux enchères, et le plus géné-reux des deux aurait le griffonnage… Il faudra que je creuse cette idée bien à fond, c’est peut-être le pain de mes vieux jours… alors je…

Patouillard n’achève pas, car peu à peu sa voix s’est empâtée et ses dernières paroles se sont changées en un

 

– 271 – bredouillement inintelligible. C’est que la surexcitation pre-mière a fait place à une torpeur lourde et somnolente. En même temps qu’il a cessé de parler, sa tête s’est doucement inclinée sur sa poitrine et bientôt un ronflement sonore an-nonce que le domestique est parti pour le pays des songes.

Tout entier aux dernières paroles qu’il vient d’entendre, Clovis est resté les yeux fixés sur le misérable qui dort à ses pieds, avachi sur le plancher.

— Il serait habile, pense-t-il, de pincer ce maître drôle au moment où il aurait volé la lettre à son maître et de la lui prendre avant qu’il ait pu exercer chantage.

Mais, en attendant que cet espoir se réalise, Clovis comprend qu’il faut s’occuper du présent, c’est-à-dire se dé-barrasser du ronfleur étendu au beau milieu de la chambre.

— Je vais le traîner par les jambes sur le carré où il con-tinuera son somme, se dit-il.

Déjà l’artiste se baisse pour mettre son projet à exécu-tion, quand, après trois vigoureux coups de poing frappés sur la porte, le gigantesque Bouchu fait tout à coup son ap-parition dans la mansarde.

— Bourgeois, mon lieutenant m’envoie m’informer si vous n’avez plus besoin de moi.

— Ah ! tu arrives fort à propos pour porter ce gaillard dehors… sur le carré… où tu voudras.

— Sans vous commander, bourgeois, je vais le reporter chez le marchand de vin.

Et le brosseur fait encore claquer sa langue sur son pa-lais en répétant sa phrase :

– 272 –

— Il m’a mis en soif, ce fainéant-là.

Après le service que vient de lui rendre le soldat, Clovis comprend qu’il doit lui accorder la récompense de le laisser aller boire à sa soif.

— Allons, fait-il en riant, suis tes inspirations, mon brave.

— Oh ! voyez-vous, bourgeois, ce que j’en dis, c’est pour vous… uniquement pour vous.

— Ah ! vraiment, c’est pour moi que tu tiens à reporter Patouillard chez le marchand de vin ?

— Dame ! j’aime à croire que ce n’est pas absolument pour le plaisir de contempler un homme bien trempé que vous m’avez fait humecter le larbin… Vous teniez aussi à sa petite causette, n’est-ce pas ?… Or, comme je pense que ce ne devait pas être pour lui demander le prix de l’avoine, il se peut fort bien qu’il vous soit agréable, demain, que Patouil-lard ne se doute pas qu’il a bavardé devant vous.

— Et quand cela serait ?

— Alors il est prudent que le larbin se réveille chez le marchand de vin qu’il croira n’avoir pas quitté… et, pour qu’il en soit persuadé, je vais lui faire encore entonner une respectable cargaison de petit bleu.

— Ah ça, Bouchu, sais-tu que ton plan est superbe ! s’écrie Clovis.

— Oh ! je ne me donne pas les gants de la chose. C’est mon lieutenant qui m’a chargé de vous soumettre cette idée.

 

– 273 –

— Et il a eu raison… j’abandonne Patouillard à ta sage direction. Arrose-lui donc si bien la mémoire qu’il ne se rap-pelle plus du tout sa station dans mon atelier.

— Soyez tranquille, je vais ce qu’on appelle le « charger pour les colonies ». Un homme, dans cet état-là, vous arrive aux colonies après vingt ou trente jours de mer, tout aussi chaud qu’à l’heure de son embarquement.

— Mais tu vas le tuer !

— Laissez faire, j’ai de l’expérience. Au régiment, c’est moi qui formais les conscrits.

Alors, se courbant vers l’endormi, le vigoureux gars sou-lève son homme et le charge sur son épaule. Ce brusque mouvement réveille à demi Patouillard qui se débat en gro-gnant d’une voix hargneuse :

— Je veux griser Bouchu.

— Pas de nerfs, vieux. Sois donc gentil. Nous retournons nous mouiller un peu la bouche, répond le carabinier sur un ton d’indulgence qui trahit en lui un grand fond de tendresse pour les pochards.

Et il emporte son fardeau, en disant à Clovis :

— Dans une heure, je ne conseillerais à personne de lui confier des dentelles ou de la porcelaine fine.

En se retrouvant seul, l’artiste repasse en sa mémoire tous les renseignements incomplets qu’il a tirés de Rocamir et du valet. Si vagues qu’ils soient, il en reste toujours ce fait bien patent que Mme Durieux sait qu’elle jouit d’une fortune volée et qu’elle n’ignore pas le nom de celui qu’on en a dé-pouillé.

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— Pourquoi n’a-t-elle rien dit quand, à notre première entrevue, je lui ai appris que je me nommais de Frontac ? se répète-t-il.

Il se souvient de l’anxiété qu’il a lue sur le visage de Cé-lestine, alors qu’elle dansait au bal avec un autre, quand elle le regardait causant avec M. Gravoiseau.

— A-t-elle peur que je me fasse connaître à cet homme avant qu’elle ait pu arracher la lettre qui doit lui assurer cette fortune qu’elle détient ? pense-t-il.

Mais, si mal qu’il cherche à interpréter les faits et les gestes de la veuve, il y a dans le cœur de Clovis, nous l’avons dit, un doux sentiment qui plaide la parfaite inno-cence de Mme Durieux.

Enfin, le jeune homme ne peut résister à l’incertitude qui le torture et, quittant son atelier, il s’élance dans l’escalier en murmurant :

— Je veux la revoir !

 

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