Aimé de son concierge

Eugène Chavette · Chapitre 17 sur 19

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Aimé de son concierge

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XVII

 

 

Après avoir ramené au bercail M. Rocamir qui, tout le long de la route, s’est plaint d’avoir « une barre sur l’estomac, » l’artiste a regagné sa mansarde où il s’est cou-ché ; et comme il n’a pas bu, après son repas, cette eau chaude du rince-bouche qui inquiète la digestion du dro-guiste, il dort ses huit heures d’affilée sans que son sommeil soit agité par autre chose qu’un heureux rêve dans lequel il se voit conduisant à l’autel la gracieuse Mme Durieux, qui est bien loin de faire résistance.

Le lendemain matin, quand le graveur s’éveille, il saute prestement à bas du lit et s’habille à la hâte en disant :

— Il ne s’agit pas de paresser au dodo. J’ai fièrement à me démancher aujourd’hui, si je veux pincer le Gravoiseau et son million avant qu’ils puissent me glisser entre les mains.

Il quitte sa mansarde, et bientôt il s’esquive de la mai-son sans avoir été aperçu par le concierge, en train, à cette heure matinale, de balayer sa cour.

Toute la journée s’est écoulée sans que Gringoire, aux aguets, ait vu reparaître son locataire, dont il attend la ren-trée avec impatience. Enfin, sur les neuf heures du soir, la sonnette de la porte cochère, fermée à la nuit tombante, fait entendre un appel dont le portier reconnaît aussitôt l’auteur.

— C’est la façon de sonner du jeune homme, se dit-il en tirant le cordon.

 

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C’est bien en effet l’artiste qui rentre. À son premier pas sous la voûte, il est interpellé par Gringoire qui se tient sur le seuil de la loge :

— Ah ! c’est donc vous, monsieur Clovis. Vous pouvez vous vanter de m’avoir bien inquiété aujourd’hui.

— Et pourquoi, général ?

— En ne vous voyant pas reparaître, je me suis deman-dé si vous n’étiez pas allé vous jeter à l’eau par désespoir de ce que je vous ai appris sur les chances qu’a M. Gravoiseau d’épouser la propriétaire.

— Vous voyez que votre crainte était sans fondement, car je n’ai pas l’air d’un noyé.

— Au reste, je n’ai pas été le seul à me préoccuper de votre absence.

— Qui donc a pensé aussi à moi ? est-ce M. Gravoiseau, par hasard ?

— Lui ? oh ! non… il est allé se promener dès midi et il n’est pas encore rentré… Tenez, voilà même dans son casier une lettre qui l’attend.

— Comment ? une lettre ! fait vivement Clovis dont les yeux se dirigent vers le casier avec une surprise semblant prouver qu’il croyait trouver autre chose qu’une lettre.

— Oh ! répond Gringoire, quand je dis une lettre, je me trompe, car c’est simplement un papier timbré.

— À quel propos ? demande le graveur dont cette nou-velle paraît avoir calmé l’étonnement.

 

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— Cela, je l’ignore. Il faut que ce soit d’une certaine im-portance, car l’huissier qui l’apportait, après avoir griffonné son « Parlant au concierge, ainsi déclaré », m’a demandé une enveloppe dans laquelle il a glissé le papier, et, après l’avoir soigneusement scellée de son cachet, il m’a bien re-commandé de ne pas oublier de remettre en mains propres cette lettre au gérant.

Puis, en souriant, le portier ajoute :

— Dites donc, monsieur Clovis, j’ai une envie.

— Laquelle ?

— De ne pas donner du tout le paquet au Gravoiseau… cela lui ferait peut-être avoir des désagréments à cette ca-naille-là… et ce serait pain bénit.

— Gardez-vous-en bien ! s’écrie le jeune homme d’une voix dont l’accent trahit la peur que le concierge n’exécute son idée.

— Oh ! oh ! comme vous prenez la chose au sérieux, ri-cane Gringoire.

— Et il y a de quoi, général. D’abord à cause de vous qui vous mettriez dans une vilaine passe en supprimant ce pa-pier… et puis, je vous avoue que je suis superstitieux comme un nègre… je ne sais quoi me dit que ce papier timbré peut avancer mes affaires près de Mme Durieux.

— S’il en est ainsi, soyez tranquille ; le Gravoiseau aura sa lettre.

— Bon, fait le graveur. Revenons maintenant à cette personne qui, suivant votre dire, s’est inquiétée de mon ab-sence. Si ce n’est pas le gérant, c’est donc M. Rocamir ?

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— Ah ! le pauvre homme ! il n’a guère songé à vous, je vous le jure. Je ne sais pas où il a été hier s’emplir le ventre, mais il en a rapporté une indigestion de premier choix. Toute la sainte journée, on n’a vu que son médecin dans les escaliers.

— Le malade va mieux maintenant ?

— Oui, sur les cinq heures du soir, l’indigestion ne l’a plus fait souffrir et la folie a disparu.

— Comment… la folie ?

— Oui, une folie qui consistait à vouloir que le docteur lui trifouillât dans le nez pour lui en extraire une truffe. Le médecin a fait cette réflexion : « Avec les fous, il faut dire comme eux. » Alors il a envoyé Félicie lui acheter une truffe qu’il a cachée dans la manche de son habit. Puis, après avoir eu l’air de regarder dans le fond des narines du malade, il s’est écrié : « Je la vois ! Attendez ! Avec une secousse, elle va tomber ». Là-dessus, il a administré sur le derrière de la tête de M. Rocamir une claque à lui faire sauter les yeux de leurs orbites. Mon locataire n’était pas encore revenu de son étourdissement que le docteur lui hurlait d’un ton joyeux, en montrant la truffe qui roulait sur le tapis : « La voici !!! Vous êtes sauvé !!! Dieu a béni mes efforts ! » Après quoi il a de-mandé cinq cents francs pour l’opération.

Clovis rirait du bavardage de Gringoire s’il n’était en ce moment curieux de savoir à qui son absence a donné de l’inquiétude.

— Puisque M. Rocamir, pas plus que Gravoiseau, n’a pensé à moi, qui donc vous a interrogé sur mon compte ? demande-t-il.

 

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— Parbleu ! c’est la bonne de la propriétaire, qui n’a fait que monter à votre atelier et qui, vingt fois, est venue s’informer à la loge si je ne vous avais pas vu.

— De la part de sa maîtresse ?

— Probablement. Il n’y a pas dix minutes, Flore était encore ici.

L’artiste profite de ce dernier détail pour rompre l’entretien, et il s’éloigne de la loge en disant :

— Je ne dois pas faire attendre plus longtemps Mme Durieux, et je monte chez elle pour apprendre ce qu’elle peut me vouloir.

Il a déjà fait quelques pas quand il revient pour appuyer sur cette recommandation :

— Surtout, général, n’oubliez pas de donner son papier timbré à Gravoiseau.

— Vous auriez trois oreilles que je vous dirais de dormir tranquille dessus… Je vais monter la lettre à son domestique Patouillard pour qu’il la lui remette à sa rentrée.

— Non, non, insiste vivement Clovis, pas à cet ivrogne. Il ne faut point que cette lettre s’égare. Mettez-la en mains propres. Je tiens positivement à ce que Gravoiseau la re-çoive de vous.

— Bien. C’est convenu.

Sur cette assurance, le jeune homme s’élance vers l’escalier et, quatre à quatre, il escalade les marches qui le séparent de la porte de la veuve.

 

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— Ah ! voici notre oiseau envolé qui est revenu, s’écrie Flore arrivée à son coup de sonnette.

— Mme Durieux peut-elle me recevoir ?

— Oui. Vous la trouverez au boudoir faisant répéter ses prières à Lili qu’on va coucher… Il est inutile de vous mon-trer le chemin, vous le connaissez.

La fin de la phrase n’a pas été entendue par Clovis qui, dès les premiers mots, s’est dirigé vers la pièce où il sait ren-contrer Célestine. Il n’a pas besoin de frapper, car la porte qui sépare le boudoir de la salle à manger est ouverte. L’épais tapis, en étouffant le bruit de ses pas, a permis au jeune homme d’arriver sans être entendu jusqu’au seuil du boudoir. Au lieu d’entrer, il s’arrête tout ému à la porte pour contempler le tableau gracieux qui s’offre à son regard.

Vêtue de sa longue et blanche chemise de nuit, la petite fille, les mains jointes et agenouillée sur le divan, récite d’une voix douce la prière que lui dit lentement Mme Durieux :

— Mon Dieu, je vous donne mon cœur ; prenez-le, s’il vous plaît, et conservez la santé à maman, à papa…

Lili a bien fidèlement redit chaque mot que lui a soufflé Célestine, mais elle s’arrête au dernier sans le prononcer.

— À papa, répète la propriétaire.

L’enfant relève sa charmante tête et, tout naïvement, elle répond :

— Pourquoi pour papa, puisqu’il ne vient jamais em-brasser sa Lili ?

 

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— Parce qu’il est en voyage, bien loin, bien loin… mais, si sa petite fille prie le bon Dieu pour lui, il arrivera bientôt.

Pendant cette réponse de la veuve, le regard de l’enfant, qui s’est involontairement tourné vers la porte, entrevoit va-guement Clovis immobile dans l’ombre de la salle à manger. Aussitôt elle le montre du doigt en demandant un peu ef-frayée :

— Est-ce que c’est papa qui écoute là ?

— Où donc ? fait Mme Durieux, qui, se tournant vers le point désigné, aperçoit alors le graveur.

Ainsi découvert, le jeune homme franchit le seuil du boudoir et se présente en pleine lumière.

— Est-ce que c’est lui papa ? redemande Lili.

La propriétaire hésite, rougit un peu, puis finit par ré-pondre :

— Non, mais il vient pour t’embrasser de sa part.

Et, comme elle l’a déjà fait à leur première entrevue, la veuve soulève Lili dans ses bras et approche sa tête blonde des lèvres de l’artiste qui, sur ce visage rose, dépose un bai-ser beaucoup plus franc que ne l’était l’autre, quand il croyait embrasser la fille de la cuisinière.

— Monsieur Clovis, veuillez m’attendre, je reviens, commande Célestine qui, emportant Lili dans ses bras, se di-rige vers sa chambre à coucher.

Dix minutes après, elle reparaît seule.

— Là, fait-elle, maintenant que ma mignonne est en-dormie, causons un peu, monsieur mon frère.

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Et, souriante, en le menaçant du doigt :

— Frère bien peu empressé, ajoute-t-elle, car, après avoir promis monts et merveilles pour ma défense, il reste trois jours sans donner de ses nouvelles et disparaît si com-plétement qu’on va frapper à sa porte par trois fois dans la même journée sans le trouver chez lui… Est-ce donc là ce beau zèle sur lequel je devais compter ?

— Charmante sœur, vous accusez un innocent.

— Voulez-vous me faire croire que vous vous êtes occu-pé de me protéger contre Gravoiseau ?

— Je n’ai fait que cela !

— Alors, contez-moi vos hauts faits.

— D’abord, j’ai donné une indigestion monstre à ce bon M. Rocamir.

— Voyons, pas de plaisanterie, monsieur Clovis, pro-nonce, avec une légère impatience, la propriétaire qui ne peut prendre au sérieux l’étrange exploit dont se vante le graveur.

— Je vous jure que je ne plaisante pas. Je ne vous affir-merai pas positivement que, pour vous protéger, il était né-cessaire que M. Rocamir eût une indigestion, mais elle a été la suite de mon plan d’attaque contre Gravoiseau.

— Vous êtes déjà entré en campagne ?

— Dès demain nous serons débarrassés du gérant si vous daignez faire ce que je vais vous demander.

— Est-ce bien difficile ?

 

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— Nullement. Il s’agit, demain soir, d’offrir une tasse de thé à quelques invités… une petite soirée intime… vous prendrez le prétexte de rendre aux époux Rocamir la poli-tesse que vous leur devez pour le bal.

— Et j’inviterai M. Gravoiseau ?

— Naturellement… ainsi que M. Anatole de Rochegris, le lieutenant.

— Et puis encore ?

— Et moi… qui vous demande la permission d’amener un compagnon.

— Un de vos amis, sans doute ?

— Laissez-lui le plaisir de vous apprendre lui-même, au bon moment, ce qu’il est.

— Accordé.

— Maintenant, ma bien obéissante sœur, je n’ai plus qu’à vous souhaiter le bonsoir, dit Clovis en marchant vers la porte.

— Quoi ! vous partez sans me donner aucune explica-tion ! s’écrie Célestine curieuse.

— J’ai cette cruauté. Comme c’est une surprise que je vous ménage, je tiens à ce qu’elle soit complète.

Célestine fait une moue de désappointement si gentille que Clovis, craignant de laisser fléchir sa discrétion, s’enfuit en répétant :

— À demain.

 

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Rentré chez lui, l’artiste se met au lit, et, en ramenant la couverture sur son nez, il murmure joyeusement :

— Je suis certain d’avance que demain matin, au point du jour, la première visite que je recevrai sera celle de maître Gravoiseau.

Le jeune homme a prédit juste. Le jour est à peine levé que plusieurs coups sont frappés à la porte d’une main si discrète qu’il semble que celui qui heurte ait peur d’appeler l’attention des voisins de mansarde.

— Voici mon coquin, se dit Clovis qui, attendant l’ennemi, est déjà depuis longtemps sur pied.

C’est bien, en effet, M. Gravoiseau, mais il n’a plus rien de son air froid et insolent. Son teint est blafard, ses yeux, rouges et fiévreux, attestent qu’il n’a pas dormi, et ses lèvres ont un frémissement qui prouve que tout le système nerveux de l’individu est violemment surexcité.

Il a bien raison de ne pas être dans son état normal, le pauvre Gravoiseau, car, la veille, avant de se coucher, il a éprouvé une émotion fort désagréable qui lui a procuré une nuit blanche. À sa rentrée au logis, il a reçu du concierge cette lettre que nous connaissons et la lecture du papier tim-bré qu’elle contenait lui a fait exécuter quelques bonds d’une surprise aussi profonde que pénible.

En ce style laconique et clair que possèdent les huis-siers, celui qui s’adressait, au gérant lui a signifié qu’à la re-quête d’un sieur de Frontac fils, opposition avait été faite à la Banque de France pour qu’il ne fût pas compté un sou, à lui Gravoiseau, du million qu’il avait déposé dans la caisse de cet établissement. À l’appui de son opposition, le requé-rant annonçait l’intention de poursuivre devant les tribunaux

– 363 – le recouvrement d’une somme de neuf cent mille francs qu’il affirmait lui avoir été volée par le déjà nommé Gravoiseau, en se faisant fort de prouver son dire par dépositions de té-moins et par preuve écrite.

On comprend que, si courte qu’elle était, cette lecture n’en avait pas moins été prodigieusement amère pour le gé-rant qui se trouvait victime de son excès de précautions. S’être dit que, pour le cas où il faudrait tout à coup décam-per, il était bon d’avoir un petit million tout réalisé, qu’on pût emporter aussitôt… et apprendre par prose d’huissier que c’est justement sur ce million qu’on a mis arrêt, cela peut se ranger dans la première classe des désillusions poi-gnantes.

Mais comme l’espoir survit toujours dans le cœur de l’homme le plus désespéré, Gravoiseau, après avoir été d’abord étourdi par le coup de massue imprévu et terrible que lui portait un ennemi dont il croyait n’avoir jamais à en-tendre parler, Gravoiseau, disons-nous, n’avait pas tardé se rassurer en disant :

— Pour que ce fils de Frontac pût faire main basse sur mon dépôt à la Banque, il faudrait d’abord qu’il eût la contre-lettre qui prouve ses droits.

Et il s’était dirigé vers son bureau en ricanant d’un ton satisfait :

— Aussi, par prudence, je vais brûler cette unique preuve avant qu’une perquisition vienne la cueillir chez moi.

Son bureau ouvert, il avait étendu la main vers le tiroir au fond duquel, derrière d’autres paperasses, il était bien sûr de trouver la lettre, soigneusement enveloppée dans un gros papier bleu.

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Le papier bleu y était bien encore, mais quand il eût été déplié, il n’offrit qu’un fragment de journal déchiré aux yeux du gérant.

Vous voyez d’ici la tête de Gravoiseau. Sa stupéfaction ne l’empêcha pas pourtant de se dire que les fées et les gé-nies ne sont plus de notre temps et que, pour qu’une lettre se métamorphosât en journal, il fallait qu’un simple, mais habile mortel eût introduit ses doigts dans le tiroir.

Il examina, palpa, remua, souleva son bureau par tous les angles et sur toutes les faces jusqu’à ce qu’il eût décou-vert que l’humidité du mur, contre lequel il s’appuyait depuis des années, avait si bien décollé le fond du meuble, que les panneaux pouvaient se déplacer assez facilement pour qu’une main se glissât dans la place.

Dans la pensée du gérant, Patouillard n’ayant aucun in-térêt à ce larcin, il ne songea donc qu’à l’accuser de s’être laissé corrompre par celui qui avait exécuté la substitution.

— Ce doit être Mme Durieux qui m’a volé, se dit-il. En ce cas, je n’ai pas fort à trembler, car elle n’a agi que pour se soustraire à l’obligation de m’épouser… Elle sera la première à anéantir cette preuve quand elle saura que, tout aussi bien que moi, elle est menacée d’une restitution.

Mais comme Gravoiseau tenait à ne se coucher qu’avec une certitude complète du fait, il alla réveiller Patouillard qui, dans sa chambre, ronflait comme un poële de corps de garde.

— Dis-moi, demanda le maître, te rappelles-tu quel jour Mme Durieux est venue, pendant mon absence, pour me par-ler ?

 

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— Elle n’a jamais mis le pied ici, répondit le domestique avec toute la mauvaise humeur d’un homme troublé dans son premier sommeil.

— Comment ! tu ne te souviens pas de m’avoir dit l’avoir fait entrer dans mon cabinet pour attendre mon re-tour, et qu’elle en était sortie, perdant patience, au bout d’une demi-heure ? insista le gérant, qui plaidait le faux pour savoir le vrai.

Patouillard était certain de n’avoir pas prononcé un mot de tout ce qu’inventait son maître. Il se tourna furieux dans la ruelle de son lit en grommelant :

— Quand on a trop bien dîné, on se couche… on ne vient pas réveiller le pauvre monde pour lui conter des ca-lembredaines.

Après avoir essayé de la ruse, Gravoiseau tenta de la corruption.

— Avoue la vérité, dit-il, et je te donnerai le double de ce que tu as reçu de la propriétaire pour la laisser entrer dans mon cabinet… et l’aider.

— L’aider à quoi ? demanda le domestique d’une voix surprise, mais sans changer de position.

— Sans doute. Si tu ne lui avais pas prêté aide, elle n’aurait pas eu seule la force de déplacer mon massif bu-reau.

Ces paroles firent aussitôt comprendre à Patouillard de quoi il était question. Il avait si peu souvenance des hauts faits accomplis par lui dans son ivresse qu’il crut sincère-ment que Mme Durieux avait exécuté ce même projet qu’il avait conçu.

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— Tiens, tiens, se dit-il, c’est la propriétaire qui a fait le coup auquel je pense depuis longtemps !… Ah, ça, quand donc a-t-elle pu chiper la lettre ?… Parbleu ! ce doit être le jour où j’étais si poivre… Elle possède sans doute une double clef de tous les appartements de ses locataires.

— Parle, je te donnerai le double de ce que tu as reçu, répéta le gérant.

Mais le domestique s’intéressait à la jolie femme et il n’était pas homme à prendre parti pour son maître, qu’il dé-testait. Il ne songea donc qu’à inventer un mensonge qui protégeât celle qu’il croyait avoir vraiment joué Gravoiseau.

— Oh ! oh ! fit-il en riant, ce double que vous me pro-mettez ne vous ruinera pas, car je n’ai rien reçu de Mme Durieux, pour cette bonne raison que, je vous le répète, elle n’a pas mis les pieds chez vous.

— Mais, pourtant, quelqu’un a pénétré dans mon cabi-net, gronda le gérant.

Désireux de faire prendre une fausse piste au question-neur, Patouillard eut l’air de se rappeler :

— Attendez donc… oui, quelqu’un, mais pas la proprié-taire… Je me souviens à présent d’un monsieur qui, avant-hier, a demandé à attendre votre retour.

— Un jeune homme, n’est-ce pas ? s’écria vivement Gravoiseau qui prit peur.

— Oui, bourgeois, un jeune homme, affirma le domes-tique, disant comme son maître.

— D’une trentaine d’années ?

 

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— Précisément… dans ces âges-là… trois mois de plus ou de moins, appuya le valet en suivant la voie qu’on lui of-frait.

Et pendant qu’il était en train de mentir, Patouillard ajouta :

— Je me rappelle même qu’en partant, il a dit comme cela sur le carré : « Enfin, je l’ai ! » Je ne sais pas trop de quoi il parlait.

Fort joyeux d’avoir trompé celui qu’il exécrait, le do-mestique disparut sous ses couvertures en grognant, après un énorme bâillement :

— Bonsoir, bourgeois. La nuit est faite pour dormir, et je tiens à continuer mon somme… Vous pouvez rester là jusqu’au jour, si vous éprouvez le moindre bonheur à m’entendre ronfler, mais je vous préviens que je ne vous ré-pondrai plus.

Quand Gravoiseau rentra dans son cabinet, il tremblait de rage. Il avait renoncé à cette espérance que la lettre pou-vait se trouver entre les mains de Mme Durieux qui, comme lui, avait intérêt à la détruire. Sans même se demander comment son ennemi avait pu savoir l’existence de cette pièce et à quel endroit précis il lui fallait la venir prendre, le gérant ne voyait uniquement que ce fait qu’il allait avoir bientôt à rembourser l’argent volé.

Et il écumait de colère à la pensée de ce grappin mis sur le million rondelet déposé à la Banque. Il n’y aurait pas à dire mon bel ami et à prétendre qu’on n’avait pas le sou pour payer, il lui faudrait bel et bien rendre gorge.

 

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— Avec les intérêts, tout y passera, pensait-il. Ce Fron-tac maudit n’aura même pas besoin de me donner mainle-vée, car rien ne me restera après remboursement.

Puis il se répétait que, s’il avait pu se douter de la chose vingt-quatre heures à l’avance, il serait maintenant de l’autre côté de la frontière avec son petit million qu’il aurait retiré de la Banque.

— Alors, se disait-il, mon ennemi aurait eu beau aller promener sa lettre devant les juges, je l’aurais payé en mon-naie de singe.

Cette dernière expression, paraît-il, fit soudainement naître une idée dans le cerveau du coquin, car il se redressa en marmottant :

— Eh ! eh ! de la monnaie de singe… est-ce qu’il n’est pas possible de solder le Frontac en pareille monnaie ?

Puis, après avoir un peu réfléchi :

— Cet artiste du cinquième possède un bien joli talent, murmura-t-il.

Alors, détaillant son idée, Gravoiseau arriva enfin à se persuader que, s’il pouvait rembourser en billets faux, il ob-tiendrait de son ennemi mainlevée de cette opposition qui garantissait le payement, et que, bien avant qu’on eût dé-couvert la vérité, il aurait eu le temps de fuir et de se cacher au loin avec son million dégagé.

Pour encourager son espérance, le gérant revenait tou-jours à cette même phrase :

— L’artiste du cinquième possède un bien joli talent.

 

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Aussi le gredin, qui n’avait nulle envie de dormir, trou-va-t-il les heures bien lentes à s’écouler, en attendant que l’arrivée du jour lui permît de monter à la mansarde de Clo-vis.

Ceci expliqué, nous reviendrons à ce moment où Gra-voiseau vient de faire son entrée chez l’artiste. Comme nous l’avons vu, le jeune homme, qui s’attendait à cette visite, s’est levé dès l’aube et il a tout préparé pour recevoir son homme et le faire tomber dans le panneau.

À son premier pas dans l’atelier, le regard du gérant est pour la table de travail. En la voyant nette de tous ses outils, il fait une légère grimace.

— Eh ! bonjour, monsieur Gravoiseau… comme vous voilà levé de bon matin ! s’écrie le graveur.

— Mais je puis en dire autant de vous, que je trouve dé-jà sur pied… et prêt à vous envoler pour quelque joyeuse partie.

— Une joyeuse partie ? pourquoi supposez-vous cela ?

— Dame ! mon cher artiste, autant que j’en puis juger par votre établi, vos dispositions ne me paraissent pas être celles d’un homme qui se prépare à manier le burin.

— C’est parce que vous ne voyez rien sur ma table que vous pensez ainsi ?

— Sans doute.

Le graveur regarde Gravoiseau en riant, puis baisse le ton pour lui demander :

 

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— Croyez-vous donc qu’il soit bien prudent de laisser exposé à la vue de tous venants le travail que m’a demandé quelqu’un de votre connaissance ?

À ces mots, un éclair de joie brille dans les yeux du gé-rant, qui reprend d’une voix qu’il tâche de rendre calme :

— Avance-t-il ce travail ?

— Mieux que cela, monsieur Gravoiseau, il est fini… et, si vous le désirez, je puis vous soumettre une première épreuve de la chose… vous me direz si j’ai eu le bonheur de réussir.

Tout en parlant, le jeune homme a fait jouer le tiroir de sa table et il en a tiré un des trois billets de banque tout neufs qui lui ont été offerts par Mme Durieux.

— Examinez, dit-il en le tendant à Gravoiseau.

La plus vive satisfaction se peint sur le visage du gérant, qui tourne, retourne, palpe le papier en tous sens et, malgré lui, laisse échapper ce mot :

— Prodigieux !

Mais, tout à coup, son enthousiasme s’éteint et il pose la valeur sur la table en prononçant d’une voix sèche :

— Vous vous moquez de moi.

— En quoi, s’il vous plaît ?

— En ce que ce billet que vous me donnez pour faux est parfaitement bon… tout ce qu’il y a de plus véritable… bref, en ce qu’il émane vraiment de la Banque.

 

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Cette réponse fait ouvrir de grands yeux surpris au gra-veur qui s’écrie :

— Ah ça, monsieur Gravoiseau, voulez-vous me dire où, moi qui ne sais pas même comment payer mon terme, j’aurais pu aller pêcher un véritable billet de mille francs ?

— Oh ! oh ! ricane le gérant, pour quelques sous il vous a été facile de vous procurer ce billet neuf que vous me pré-sentez.

— Je vous avoue, cher monsieur, que je vous serai très-reconnaissant si vous voulez bien m’indiquer l’adresse de la boutique où l’on vend de vrais billets de mille pour le prix d’une course en omnibus… Je veux immédiatement profiter de cette bonne occasion pour remonter mes finances.

— Vous affectez de ne pas me comprendre, appuie le gérant qui secoue la tête d’un air goguenard.

— Non, vrai, je n’affecte pas… je comprends si peu que je boirais vos paroles si vous consentiez à me donner la moindre explication.

— Oh ! elle est bien claire, cette explication… votre ma-lice est cousue de fil blanc. En deux mots, la voici : Je vous avais confié, pour vous servir de modèle, un billet de mille francs, très-fripé, fort malpropre. Le premier changeur venu, pour quelques sous, vous l’a changé contre celui-ci tout neuf, que vous tentez de me faire passer pour une valeur fausse.

Gravoiseau vient à peine d’achever sa phrase que Clovis se frappe le front en s’écriant :

 

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— Sacrebleu ! oui, je suis dans mon tort… je vous de-mande bien pardon pour mon oubli… je ne songeais plus que j’ai une restitution à vous faire.

Et le jeune homme, ouvrant encore son tiroir, y prend le vieux billet du gérant et le lui offre en ajoutant :

— Voici le modèle que vous avez eu l’obligeance de me confier.

Gravoiseau est resté stupéfait. Bouche archi-béante et les yeux écarquillés, il contemple les deux billets étalés de-vant lui. Ignorant le généreux envoi de la propriétaire, il suppose le graveur toujours dans la misère. Pour s’expliquer la présence du second billet, maintenant qu’il voit le modèle prêté, il en arrive enfin à se persuader du véritable talent de faussaire du graveur et, ivre d’une joie subite, il s’empare du billet neuf en bégayant d’une voix qui tremble d’émotion :

— Quoi ! vraiment ! il est faux ?… vous me jurez qu’il est faux !

— Dame ! monsieur Gravoiseau, s’il vous est bien agréable que je vous dise qu’il n’est pas faux, je conviendrai avec vous qu’il est véritable… il n’y a que la foi qui sauve.

— Mais c’est que, voyez-vous, c’est à s’y tromper… et pourtant, je m’y connais… Je vous en prie, avouez la véri-té… Il est bien faux, n’est-ce pas ?… Vous ne vous jouez point de moi ?

En même temps qu’il adresse ces questions, le gérant a recommencé l’examen du billet. Il le compare attentivement au modèle qu’il tient de l’autre main et, enfin convaincu, il regarde Clovis avec admiration et s’écrie :

— Vous avez un bien beau talent !!!

– 373 –

— Oh ! vous me flattez, monsieur Gravoiseau, fait mo-destement le graveur.

— Je dis ce que je pense… J’avoue que, si vous ne m’aviez pas prévenu, j’aurais donné, sans la moindre hésita-tion, la valeur en bons écus de ce papier à qui me l’eût pré-senté.

— Je regrette vivement que vous ne soyez plus dans les mêmes dispositions… j’aurais tenté de vous en passer pour un million, répond Clovis en riant.

À l’énonciation de cette somme qui lui rappelle ce dépôt à la Banque qu’il veut soustraire aux réclamations de son ennemi, le gérant tressaute de satisfaction et bégaye :

— Bien sérieusement, vous est-il donc possible d’en faire pour un million ?

— Sans doute. Vous connaissez le proverbe : il n’y a que le premier pas qui coûte… Maintenant que la planche est gravée, nous pouvons en tirer des exemplaires pour un mil-lion.

— Combien de temps vous faudrait-il ?

— Mettons quatre ou cinq heures.

— Et vous travailleriez ici ? demande Gravoiseau dont le regard parcourt l’atelier pour y découvrir la presse et l’outillage nécessaires.

— Oh ! ne cherchez pas, vous ne trouverez rien ici, an-nonce le graveur qui devine sa pensée.

— Pourquoi ?

 

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— Parce que la plus simple prudence me dicte de ne pas opérer dans cette maison. J’ai loué dans la banlieue un petit trou bien écarté, sans voisinage indiscret,… où je vous con-duirai, monsieur Gravoiseau, s’il vous plaît de me voir à l’œuvre.

Si le coquin a gardé un dernier soupçon, il le sent s’évanouir à cette proposition.

— J’accepte, dit-il vivement.

— Bien… nous irons un de ces jours.

Cette réponse sonne mal aux oreilles du gérant, qui est pressé d’agir : car il a hâte d’arrêter les poursuites en rem-boursant au plus vite avec ces billets faux qui lui permet-tront de sauver son magot.

— Un de ces jours, reprend-il, pourquoi pas demain… ce soir même ?

— Oh ! oh ! fait Clovis en riant, vous me paraissez vou-loir vendre la peau de l’ours avant d’en avoir mis la graisse en pommade.

— Que voulez-vous dire ?

— Que nous devrions d’abord, avant de nous éreinter… et surtout de nous exposer… à en fabriquer pour un million, nous assurer que nous ne travaillons pas pour le roi de Prusse.

— Je ne comprends pas.

— N’êtes-vous pas d’avis de ne commencer la chose qu’avec la certitude complète qu’elle réussira ?

 

– 375 –

Tout en montrant le billet neuf que Gravoiseau a gardé en main, le jeune homme continue :

— Si grands et si sincères que soient les éloges accordés par vous à mon talent, ma modestie ne me permettra de croire à votre admiration que quand elle aura obtenu la sanction… d’un changeur.

Cette proposition ne fait que doubler la confiance du gredin, qui répond avec empressement :

— Bien, j’y suis et je vous approuve. D’après la première épreuve, nous jugerons de nos chances de succès.

— Si, par hasard, mon billet clochait par quelques dé-tails, le changeur vous éclairerait involontairement sur mes oublis… et cela sans péril pour nous, car on ne saurait soup-çonner le riche M. Gravoiseau de mettre sciemment de fausses valeurs en circulation.

— Oui, comme je le disais l’autre jour, on croira que je l’ai reçu par erreur.

— Vous jouissez d’une réputation si intacte, cher mon-sieur, ajoute Clovis avec un salut respectueux.

— Attendez-moi, je serai de retour dans dix minutes, dit le gérant qui se dirige d’un pas pressé vers la sortie de l’atelier.

— Pour que le jugement du changeur nous guide mieux, ne craignez pas de témoigner encore quelque méfiance de-vant lui sur l’origine de votre billet.

— Comptez-y, je saurai m’y prendre adroitement.

 

– 376 –

Clovis l’a suivi des yeux et, quand il est disparu, il mur-mure en riant :

— En sortant de chez le changeur, ce misérable va me revenir avec le bec encore mieux enfariné… Je le tiens.

Le gérant n’a pas encore fait plus de trois pas sur le car-ré que l’artiste entend ces mots prononcés au dehors :

— Tiens, c’est vous, monsieur Gravoiseau. Je viens de remettre à votre domestique une invitation que vous adresse Mme Durieux.

— Pour ?

— Pour venir prendre le thé chez elle ce soir avec quelques autres locataires.

— J’irai, répond l’invité en continuant de descendre l’escalier.

Presque aussitôt, la camériste, une lettre à la main, fait son entrée dans l’atelier.

— Comment va ta maîtresse ce matin ? demande le gra-veur.

— Ah ! ne m’en parlez pas, un vrai paquet de nerfs. Pour un méchant thé qu’elle offre, elle est dans tous ses états… On croirait que de ses tasses d’eau chaude va dépendre son sort, tant elle est inquiète et pâle.

— Pâle ? on n’en dirait pas autant de toi, car tu as de superbes couleurs.

— Je me suis essoufflée en grimpant chez vous pour ap-porter plus vite votre invitation, avoue Mlle Flore, qui trouve inutile de dire qu’elle a dû, avant d’arriver chez l’artiste, en-

– 377 – trer chez M. Anatole de Rochegris afin de lui remettre une invitation pareille.

La soubrette aurait bien envie de bavarder, mais le jeune homme, qui attend le retour de Gravoiseau, veut éviter qu’elle se rencontre à nouveau avec lui. Il s’empresse donc de le congédier en répétant :

— À ce soir, Flore, à ce soir.

— Oui-dà ! fait-elle, vous étiez plus causeur quand vous n’aviez pas encore vos grandes entrées chez madame… Alors vous ne vous avisiez pas de me dire : Allons, ouste ! montre-moi les talons.

Sur ce, la camériste s’éloigne en lançant au plafond de la mansarde cette exclamation :

— Ô les hommes ! les hommes ! il faudrait en faire un bien gros tas pour qu’il vaille seulement vingt sous !

Flore est partie depuis cinq minutes quand reparaît Gra-voiseau radieux. Avant toute explication, il s’écrie encore :

— Ah ! vous avez un joli talent !

— Eh bien ? interroge Clovis.

— Le changeur m’a ri au nez quand je lui ai dit que je me méfiais du billet.

— Et il vous l’a pris contre espèces ?

— Voyez plutôt, répond le gérant qui tire de sa poche un rouleau de pièces d’or.

— C’est pourtant vrai ! prononce mélancoliquement Clovis.

 

– 378 –

Dans son enthousiasme, Gravoiseau n’a pas remarqué la triste intonation de cette phrase, et il reprend d’une voix avide :

— Nous pouvons hardiment fabriquer notre million… cette épreuve est concluante… il faut donc nous mettre promptement à l’œuvre.

— Euh ! euh ! fait l’artiste en secouant la tête.

— Hein ! qu’avez-vous ? demande le gérant, dont le vi-sage, qui rayonnait de joie, s’est subitement assombri.

— J’ai… j’ai… que je me suis aperçu combien la soli-tude est sage conseillère… Après votre départ, en me trou-vant seul, j’ai réfléchi…

— Et ?

— Et j’ai fini par me dire qu’il serait plus sain pour moi de m’abstenir de cette concurrence à la Banque de France… Aussi, malgré tous les éloges que vous avez bien voulu ac-corder à mon talent, j’ai décidé de ne pas lui donner un tel essor… Nous en resterons là.

Ce revirement dans les dispositions du jeune homme est un vrai coup de massue pour Gravoiseau qui, tout le long de la route, en revenant de chez le changeur, n’avait cessé de se répéter :

— Je vais donc sauver mon magot !

La douleur de Perrette, devant les débris de son pot au lait qui lui avait inspiré de si ambitieuses espérances, ne sau-rait être comparée au désespoir du filou en voyant le graveur se refuser à poursuivre l’entreprise.

 

– 379 –

— En rester là ! balbutie-t-il, suffoqué par l’émotion. Pourquoi renoncer quand nous touchons au succès ?

— Peuh ! peuh ! fait dédaigneusement l’artiste, au suc-cès dans le genre de celui que recueillent ceux qui font des tours de trapèze… un beau jour, ils finissent par se casser les reins.

— Que pouvez-vous craindre, puisque je me charge d’écouler les billets… Qu’une catastrophe survienne, elle ne pourra jamais atteindre que moi… vous ne courrez aucuns risques.

— Oui, vous m’avez déjà dit cela l’autre jour.

— Je vous le répète encore.

— Mais, moi, j’ai ajouté aussi quelque chose.

— Quoi donc ?

— Que si, par malheur, vous perdiez la tête en vous voyant pris, il pouvait vous arriver… bien involontairement, j’en suis certain… de donner l’adresse et le nom du fabri-cant.

— Mais puisque, grâce à la notoriété de ma fortune, on croira que j’ai reçu la chose par erreur.

— Oui, pour un billet de mille francs, l’excuse est pos-sible ; mais pensez-vous qu’elle se puisse admettre pour un million ?… car ce n’est ni plus ni moins qu’un million que vous demandez pour commencer la danse.

— Pour la commencer et la finir.

 

– 380 –

— Ah ! nous nous en tiendrons alors à un seul mil-lion ?… Cinq cent mille francs pour chacun de nous, appuie le graveur.

Gravoiseau, dans ses projets d’avenir, n’a jamais fait en-trer la pensée de partager avec son complice, car il compte s’enfuir aussitôt qu’il aura fait l’affaire pour lui seul. Néan-moins, à la question du jeune homme, il secoue affirmative-ment la tête.

— Sans doute, répond-il, chacun sa moitié… vingt-cinq mille livres de rente pour l’un et l’autre de nous… Est-ce que cela ne vous tente pas de devenir ainsi riche du jour au len-demain ?

— Eh ! eh ! je ne dis pas non, prononce Clovis en sou-riant ; mais, songez-y donc, mon cher monsieur, un million ne s’écoule pas aussi facilement qu’une douzaine de pommes.

— Je crois qu’il vaut mieux tenter hardiment un bon et unique coup. Pour mille billets comme pour un seul, le dan-ger est le même… et, au moins, on ne le court qu’une fois… Si je vous demande un million, c’est parce que s’offre à moi une excellente occasion de le placer.

— En vérité ? contez-moi donc cela.

— Je vous l’expliquerai… plus tard… à l’heure du par-tage.

— Alors, demain ou après-demain ?

— Oh ! vous m’accorderez bien un plus long délai pour arriver à bon port.

 

– 381 –

— C’est que, tout à l’heure, vous me promettiez que je serais riche du jour au lendemain. Or, comme je puis demain matin vous livrer les billets, j’espérais encaisser après-demain.

— C’est parfaitement possible, mais il se peut aussi qu’il survienne un retard… oh ! très court retard pourtant qui n’excéderait pas quelques jours. Pour faire la mesure large, mettons une semaine, mais pas plus, par exemple. Ce sera même tout le bout du monde, dit Gravoiseau qui veut se ménager le temps de dégager son dépôt de la Banque et de filer à l’étranger avant que son complice puisse exiger des comptes.

— Donc, dans une semaine au plus tard, j’aurai des rentes ? reprend l’artiste qui semble s’être laissé tenter.

— Oui. Aussi j’espère que l’assurance d’un pareil avenir va triompher de votre hésitation.

— Non, je n’hésite plus.

— Ah ! enfin ! s’écrie le gérant dont l’œil étincelle de la joie de se voir sauvé.

Mais le contentement de l’escroc se trouve soudaine-ment refroidi par cette phrase du graveur :

— Il ne nous reste donc plus maintenant qu’à signer notre petit acte.

— Hein ! quel acte ? fait le gérant dont le visage se con-tracte en une laide grimace.

— Parbleu ! notre acte d’association.

— Vous n’avez donc pas confiance en moi ?

 

– 382 –

— Si… une confiance exagérée, mais en affaires, dit-t-on, il n’existe pas de parents et, à plus forte raison, d’amis… car vous me permettrez dorénavant de vous compter au nombre de mes meilleurs amis… je tiens à votre amitié au moins autant qu’à notre acte d’association.

— À quoi bon ces signatures échangées ? Entre gens d’honneur, la parole suffit, articule fièrement l’effronté co-quin.

— Je ne dis pas non ; mais, de ma part, c’est une supers-tition… Je suis persuadé que cet acte me fera travailler de meilleur courage et sans crainte.

Puis, d’un ton bien décidé, Clovis ajoute :

— Au fait, monsieur Gravoiseau, j’aime mieux vous le dire tout de suite : c’est à prendre ou à laisser.

Ensuite, tout amicalement :

— Oh ! continue-t-il, je ne veux pas vous mettre le cou-teau sur la gorge, prenez votre temps… Tenez, je dois avoir le plaisir de vous retrouver ce soir chez Mme Durieux qui nous offre le thé ; vous me donnerez votre réponse. Si c’est oui, en sortant de chez la propriétaire, nous irons immédia-tement nous mettre à l’ouvrage, car j’aurai besoin que vous me prêtiez un peu la main pour manœuvrer la presse… D’ici à ce soir, vous avez donc amplement le loisir de prendre une détermination.

M. Gravoiseau n’a pas besoin de réfléchir. Pendant que le graveur a parlé, il s’est dit que le traité qu’on lui demande ne peut le compromettre que quand il se sera enfui dans quelque cachette lointaine, alors que l’émission des faux bil-lets lui aura déjà mis la justice aux trousses. Tout en son-

 

– 383 – geant que ce papier n’augmentera en rien la gravité de sa si-tuation, le gérant s’est aussi dit qu’en le refusant à l’artiste, il n’obtiendra pas ces billets faux à l’aide desquels il espère sauver le million d’excellent aloi qu’il veut retirer de la Banque.

Il se décide donc à en passer par les exigences du gra-veur et, haussant les épaules moqueusement, il dit en riant :

— Allons, maître superstitieux, donnez votre acte, on va vous le signer, puisqu’il n’est que ce moyen de calmer votre méfiance.

— Oh ! quel vilain mot ! Je n’ai pas de méfiance, pas même une ombre de méfiance… mais j’aime ce qu’on ap-pelle la régularité en affaires.

— Ne chicanons pas sur le mot. Vous demandez ma si-gnature… Je suis tout disposé à vous la donner, déclare Gravoiseau avec impatience.

— Non, fait Clovis d’un ton désolé.

— Vous ne voulez plus que je signe ?

— Si, mais pas à présent… car vous me boudez, je le vois bien, et je ne veux pas avoir à me faire le reproche d’avoir exercé une pression quelconque sur vous. Je pré-tends obtenir cette signature de votre seule bonne volonté… Je vous le répète, prenez votre temps, réfléchissez.

— C’est tout réfléchi.

— Non, non, il y a de la colère dans votre voix en me di-sant cela… Il faut vous calmer… Je serais désolé qu’il exis-tât la plus mince rancune dans nos relations. Je n’entends pas vous influencer en rien. Aussi je refuse votre signature

– 384 – pour le moment… Il n’y a pas péril en la demeure, remet-tons la chose à plus tard.

— À plus tard ! répète, avec une certaine peur, le gérant, qui sait n’avoir pas de temps à perdre.

— Oui, à plus tard… à ce soir, si vous le voulez. Vous vous serez calmé et vous agirez alors de votre libre arbitre… Tenez, je vais vous faire une proposition.

— Laquelle ?

— Moi, je n’entends rien aux affaires. Rédigez notre acte d’association vous-même, à votre guise et, ce soir, si vous vous décidez volontairement, apportez-le-moi tout signé chez Mme Durieux… sous enveloppe, bien entendu… et ce sera, entre nous, comme si tous les notaires y avaient passé.

— Et vous vous mettrez aussitôt à l’ouvrage ?

— Cette nuit même. En sortant de chez Mme Durieux, nous irons immédiatement nous en occuper… Demain, à cette heure-ci, notre petit million sera tiré.

Un éclair de joie, à cette promesse, brille dans les yeux de Gravoiseau, qui se dirige vers la porte en disant :

— À ce soir, chez Mme Durieux.

Puis il s’arrête et se retourne :

— Devons-nous être nombreux à ce thé que nous offre la propriétaire ? demande-t-il.

— Les Rocamir, M. de Rochegris, vous, moi… et un étranger, je crois.

— Un étranger ? répète le coquin méfiant.

 

– 385 –

— Oui. J’ai fait causer Flore quand elle m’a apporté l’invitation. Il paraît, suivant elle, que cet étranger est un vieillard… Il y a un mariage sous roche.

— Quoi ? elle épouserait encore un vieux ?

— Oh ! non. Ce vieillard… je vous répète toujours les propos de Flore… vient demander la main de notre proprié-taire pour son fils… un des danseurs les plus assidus de Mme Durieux à tous les bals où ils se sont rencontrés.

— Grand bien leur fasse ! prononce en riant Gravoiseau qui, maintenant que tous ses anciens plans sont bouleversés, a renoncé forcément à épouser la veuve.

Après le départ du gérant, Clovis ne tarde pas à quitter sa mansarde. Toute la journée, il demeure absent et ne rentre à la maison qu’à l’heure fixée par la propriétaire à ses invités.

Pourtant ce n’est qu’après une conversation avec le concierge Gringoire, auquel il donne de mystérieuses ins-tructions, que l’artiste se présente chez Mme Durieux.

— Oh ! vous n’arrivez pas le premier, lui annonce Flore, vous avez été précédé par M. Rocamir qui, depuis dix mi-nutes déjà, est seul dans le salon ; car madame est encore à sa toilette.

Effectivement, le jeune homme trouve l’ex-droguiste qui, campé au milieu du salon, est en train de se faire des mines dans la glace.

— N’aurons-nous pas le plaisir de voir Mme Rocamir ? demande-t-il.

 

– 386 –

— Ah ! ne m’en parlez pas. Les femmes n’en finissent jamais de s’habiller. En voyant que Cydalise lambinait trop, j’ai eu peur d’être en retard et je l’ai devancée pour l’excuser auprès de Mme Durieux. Justement, notre gracieuse proprié-taire était aussi encore à sa toilette.

Puis, brusquement, il s’écrie :

— Ah ! vous savez, on me l’a retirée !

— Quoi donc ?

— Ma truffe. Oui, le docteur m’en a dégagé la cervelle… Cela m’a coûté cinq cents francs, mais je ne les regrette pas. Le talent ne saurait trop se payer.

Le récit de l’homme à la trompe est interrompu par Mme Durieux qui apparaît dans une ravissante toilette. Elle est pâle, tremblante et souffle à Clovis d’une voix inquiète :

— Vous voyez que j’ai fait ce que vous m’avez deman-dé… sans vouloir rien m’apprendre.

— Oui, ma charmante sœur.

Célestine désirerait fort connaître le projet du graveur, mais, avant qu’elle ait pu questionner, Mme Rocamir fait son entrée au bras de M. de Rochegris, qui s’empresse de dire au droguiste :

— Nous nous sommes rencontrés sur l’escalier.

Cinq minutes après, Gravoiseau arrive à son tour. Après avoir salué à la ronde, il s’approche de Clovis et lui glisse adroitement une lettre dans la main en murmurant :

— Voici notre acte.

 

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Les doigts du jeune homme ont à peine saisi le papier que la porte du salon s’ouvre pour un nouvel arrivant précé-dé par Flore qui annonce à haute voix :

— Monsieur Maugrain.

 

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