Aimé de son concierge

Eugène Chavette · Chapitre 4 sur 19

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Aimé de son concierge

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IV

 

 

Nous quitterons discrètement l’appartement de M. de Rochegris, dans lequel l’imposante et sévère Abrico-tine vient d’entrer sur l’air de La mer est belle et nous achève-rons à la hâte notre visite de la maison.

Le cinquième étage est divisé en une dizaine de man-sardes dont les deux plus belles forment le logement de l’artiste graveur Clovis. Quatre autres sont occupées par les ouvrières et la bonne de la modiste. La septième est le do-micile de Patouillard, le domestique de M. Gravoiseau. La huitième est habitée par le garçon coiffeur de l’établissement Paul, dit Ernest. Quant aux deux dernières, elles ont été louées à un ouvrier fumiste et à un apprenti pâtissier, per-sonnages épisodiques de notre histoire que nous ferons sor-tir de leurs taudis si les incidents de ce récit l’exigent.

Mais, à l’exception du graveur, tout ce monde ne monte au cinquième que le soir pour se coucher, et il en décampe de bon matin. Pendant la journée, Clovis reste donc seul à son étage, et il lui serait impossible d’alléguer que c’est le tapage que font ses voisins qui l’empêche de travailler.

Maintenant que nos lecteurs connaissent la maison au grand complet, nous redescendrons quatre à quatre l’escalier pour revenir au plus vite auprès du concierge Grin-goire.

Avant d’entrer dans sa loge, disons d’abord, en quelques mots, les antécédents de celui que nous avons vu tirant, à

 

– 54 – cinquante ans, le cordon de la porte du numéro 21 de la rue du Helder.

On ne naît pas plus portier qu’on ne vient au monde homme de lettres. Ce sont les événements de la vie qui, un beau matin, vous amènent à l’une ou l’autre de ces profes-sions qui n’exigent aucun apprentissage. Nous avouerons même que, de ces deux carrières, la plus séduisante est celle du portier qui, lui, est toujours assuré de ne jamais coucher à la belle étoile.

Donc il avait été un temps où Gringoire s’était appelé Gusman et où il avait, comme on dit, chaussé le cothurne dramatique au théâtre des Batignolles.

Par malheur pour lui, il avait trop le sentiment de sa di-gnité.

— Pour un empire, répétait-il souvent, on ne me ferait pas dire une stupidité.

Ainsi par exemple, quand il avait à déclamer le vers sui-vant :

Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine,

Gringoire se redressait comme un crin en s’écriant beau d’indignation :

— Qu’est-ce que ça signifie ce : « Encore pleine ? » Ja-mais ! au grand jamais ! entendez-vous ? je ne prononcerai une pareille ineptie.

Et, aux représentations, il persistait à dire en appuyant bien :

… à ta coupe en porcelaine.

 

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— Oui, oui, « en porcelaine. » Au moins, ça offre un sens, répondait-il au régisseur quand ce dernier osait faire une observation sur cette variante.

Un autre jour, s’il avait à chanter la romance du petit mousse qui se termine par :

Tout bas je pleure et je pense

À ma mère ! hélas, si loin,

Gringoire, relevant encore l’ânerie de l’auteur, introdui-sait ce changement :

Tout bas je pleure et je pense

À ma mère. Elle a six doigts !

Et, à l’appui de cette modification, il articulait d’un ton convaincu :

— Une mère qui a six doigts, c’est triste, fort triste pour un fils, et je comprends alors que le petit mousse ait un motif pour pleurer. Autrement, c’est tout simplement idiot.

Il est dangereux d’avoir toujours raison et Gringoire en fit la triste épreuve. Il arriva que des auteurs, gens orgueil-leux, se coalisèrent contre celui qui corrigeait si sévèrement leurs fautes et, peu à peu, lui refusant des rôles, ils le relé-guèrent dans le coin des figurants.

Il comprit que c’en était fait de sa carrière théâtrale. Gé-nie méconnu, il rentra ses ailes et, renonçant aux émotions fiévreuses de la scène, il chercha un emploi et finit par trou-ver une place de concierge.

— Charles-Quint s’est bien mis horloger ! se dit-il le jour où il se décida à déchausser le cothurne pour prendre le cor-don.

 

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Sur ses antécédents dramatiques, le portier gardait un profond silence. Il fallait, suivant son expression, que quelqu’un lui allât à l’âme pour qu’il parlât de ces jours loin-tains où, comme il le disait modestement, il faisait bondir la salle d’enthousiasme.

De tous les locataires de la maison, un seul lui était allé à l’âme et celui-là était le graveur Clovis auquel, en une heure d’expansion, Gringoire avait confié le secret de ses anciens succès.

— Élégant, noble et distingué comme vous l’êtes, vous deviez marcher de triomphes en triomphes ! s’était écrié le graveur, le jour où le portier avait lâché sa confidence.

— Sans les auteurs, je serais aujourd’hui au Théâtre-français.

— Je vous crois facilement… car je ne sais si je vous es-time à votre juste valeur, mais vous deviez être un fondu de Talma, Frédérick Lemaître, Bressant et Mlle Rachel. Distinc-tion, talent, élégance et grâce. Vous deviez supérieurement porter la poudre, le jabot et l’épée.

— Si vous m’aviez vu en général !

— Ah ! le rôle militaire était dans vos cordes ?

— Dame ! vous pouvez en juger par mon avancement rapide. J’ai débuté aux Batignolles par un rôle de sergent, six mois après je jouais un colonel et, à la fin de l’année, j’étais général de brigade.

— C’était vivement faire son chemin.

— Et un jour que je demandais au directeur un acompte sur deux mois d’appointements en retard, il m’a répondu :

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« À défaut d’argent je veux vous donner un témoignage de ma satisfaction. À dater d’aujourd’hui vous passerez général de division. »

— Vous seriez peut-être arrivé maréchal.

— Oui, sans les auteurs… Ah ! si vous aviez vu comme je portais bien l’uniforme.

— Je continue à vous croire sans peine. Vous deviez être superbe.

C’était depuis cette confidence, qui l’avait fort amusé, que Clovis appelait Gringoire : mon général.

À cette flatterie burlesque, joignez l’habitude prise par le graveur, chaque fois qu’il passait devant la loge, d’adresser quelques paroles amicales au concierge, que les autres loca-taires traitaient de haut en bas depuis qu’il avait perdu sa puissance, et il sera facile de comprendre que l’artiste avait fini par pénétrer tout au fin fond de l’âme du bonhomme.

Aussi, pour faire cesser, ainsi qu’il le disait, cette vie de polichinelle que menait la propriétaire, quand Gringoire avait cherché à qui il la marierait, le nom de l’artiste n’avait pas tardé de lui venir à la pensée.

À présent que vous voici revenus à notre point de dé-part, nous allons reprendre notre histoire au moment où la gentille Flore, après avoir ouvert la porte au graveur qui dé-sirait parler à Mme Durieux, lui avait répondu que sa maî-tresse était au bain.

— Ah ça ! ce n’est pas une propriétaire, c’est une si-rène ! s’était écrié gaiment le jeune homme quand il s’était retrouvé devant la porte fermée.

 

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Puis il avait ajouté :

— Allons conter cette réponse à Gringoire qui m’a de-mandé de venir lui répéter ce que m’aura dit la propriétaire.

En voyant arriver l’artiste, ce fut donc avec une curiosité empressée que le concierge demanda :

— Hein ! elle est jolie, n’est-ce pas ?

La réussite du projet qu’il avait formé dépendant de la première entrevue de son protégé avec la propriétaire, il te-nait à savoir l’effet produit.

— Jolie, non, mais je la trouve drôle, répondit le jeune homme.

— Ah ! elle vous a dit des drôleries ?

— Elle qui ?

— Mme Durieux.

— Mais je ne l’ai pas vue.

— Alors que trouvez-vous donc drôle ?

— La réponse que m’a faite la bonne : Madame est en-core au bain… Est-ce que, depuis qu’elle est veuve, cette dame passe son existence dans l’eau pour noyer sa douleur ?

— Ah ! ouiche ! il y a beau jour que le souvenir de M. Durieux est oublié. Songez-y donc… cinquante ans de plus que sa femme… Ce n’est pas l’amour qu’elle a gardé pour le défunt qui l’empêchera de se remarier… et elle trou-vera des amateurs avec sa figure et ses trente mille livres de rente.

 

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De même que la première fois, ce renseignement sur la fortune de la veuve laissa fort indifférent le jeune homme qui, tout à son idée, reprit :

— Avec ça, je ne sais pas à quoi m’en tenir à propos de mon terme en retard… Si la propriétaire est invisible, il va falloir m’adresser à M. Gravoiseau.

— Euh ! euh ! mauvaise affaire pour vous, fit le portier en secouant la tête.

— Il me refusera, n’est-ce pas ?

— À coup sûr. C’est un pince-sans-rire qui ne badine pas avec les rentrées d’argent, il a gardé cette manie-là du temps où il était dans le commerce.

— Et que faisait-il jadis ?

— Il faisait faillite.

— Ce n’est pas positivement un commerce.

— Pardonnez-moi, c’était le sien, puisqu’il s’y est enri-chi. Il est vrai qu’au premier abord on aurait pu croire qu’il était dans les nouveautés ; mais ce n’était qu’un prétexte pour exercer son véritable état…

— De faire faillite ?

Outre qu’il était mauvaise langue, le concierge exécrait l’homme qui, captant la confiance de la propriétaire, lui avait retiré le recouvrement des loyers et autres détails de gérance dont il avait été si longtemps chargé. Aussi ce fut avec une satisfaction haineuse qu’il reprit en appuyant :

— Écoutez plutôt… Il achetait tout ce qu’il pouvait trouver de marchandises ; seulement il oubliait de les payer.

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Puis il les vendait à cinquante pour cent de perte. À ce prix-là, il trouvait à tout écouler. Ses cinquante pour cent encais-sés, il faisait faillite et il donnait vingt pour cent à ses créan-ciers… il lui en restait donc trente en poche… Quatre fail-lites à un million chacune lui ont rapporté un quadruple bé-néfice de trois cent mille francs… Douze cent mille francs… soixante mille livres de rente… alors il s’est retiré des af-faires.

— Eh ! eh ! fit Clovis, il voyait le commerce d’un peu haut, votre M. Gravoiseau.

Gringoire allait ajouter quelque nouvelle méchanceté sur le compte de son ennemi, quand il se retint tout à coup pour dire vivement :

— Chut ! le voici qui arrive.

En effet l’ex-commerçant posait la main sur le bouton du vasistas de la loge.

Il passa la tête par l’ouverture et exhiba son visage aux yeux de l’artiste qui, jusqu’à ce jour, ne l’avait encore que très-succinctement regardé.

En comparant la figure de M. Gravoiseau à un vilain museau de fouine, Flore avait été dans le vrai. L’astuce, l’avidité, l’hypocrisie se peignaient sur cette face dont le re-gard faux ne regardait jamais en face. Grand, sec et raide, l’ancien marchand de nouveautés était toujours vêtu de noir et cravaté de blanc. Son ton était faible, lent et doucereux.

— Une binette de vilain coco… il pue le coquin, ce cher Gravoiseau, pensa l’artiste après avoir étudié cette tête en-cadrée dans le vasistas.

 

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De sa voix mielleuse et traînante, le représentant de la propriétaire demanda :

— Pas de lettres pour moi, Gringoire ?

— J’ai monté à Patouillard, votre domestique, celles qui sont arrivées pendant votre absence.

Sur cette réponse reçue, M. Gravoiseau, refermant le va-sistas, se dirigea vers l’escalier.

— Eh bien ! fit Gringoire à l’artiste, pas vrai qu’il a le bec d’un mauvais oiseau ?

— Comment se peut-il que Mme Durieux ait confiance en lui ?

— Il l’aura embarlificotée avec ses manières de chat et sa voix à la guimauve. Et puis, elle, qui ne pense qu’à s’amuser, aura trouvé commode d’être débarrassée des sou-cis de la gérance.

— Ah ! elle s’amuse ?

— Oui. Cette nuit encore, elle est rentrée du bal à deux heures du matin. Elle la mène bonne, je vous en réponds. Ce ne sera point faute de voir le monde si elle ne décroche pas un second mari.

Le concierge n’était décidément pas heureux quand il mettait sur le tapis la question du mariage de la propriétaire, car, cette fois encore, il avait à peine entamé son thème qu’il fut interrompu par le bruit du vasistas qui se rouvrit vive-ment pour laisser passer ces mots :

— Dites-moi, Gringoire…

 

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C’était M. Gravoiseau qui, après avoir monté quelques marches, était revenu sur ses pas en homme qui veut réparer un oubli.

Et il continua sa phrase :

— Je n’ai pas pensé tout à l’heure à vous demander si l’artiste, M. Clovis, est chez lui… Je ne tiens point à grimper inutilement aux mansardes.

— Vous n’aurez pas à monter si haut, car voici M. Clovis lui-même, dit le portier en montrant du doigt le jeune homme.

— Ah ! très-bien, fit Gravoiseau qui, poussant la porte, entra dans la loge.

Après un salut au graveur, il reprit :

— Chargé des intérêts de Mme Durieux, je comptais me présenter chez vous pour…

— Oui, je sais… pour le terme en retard, interrompit Clovis. J’avais précisément chargé Gringoire de vous prier de ne pas vous user le jarret à monter jusqu’à chez moi. Afin de vous éviter cette fatigue, je lui ai confié pour vous le transmettre…

— L’argent ? fit Gravoiseau empressé.

— Non, pas tout à fait… je lui ai confié seulement non vif regret de ne pouvoir payer. J’ai la certitude de me libérer si un peu de temps m’est accordé.

— Comment donc ! avec plaisir ! Voulez-vous deux heures ? proposa l’ex-négociant avec un faux sourire.

 

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— Accepté les deux mois, dit Clovis qui crut naïvement que son homme s’était trompé.

— Non, non, permettez, j’ai dit heures et non pas mois. Je serais personnellement votre créancier que je vous ac-corderais tout le temps qui vous serait nécessaire. Malheu-reusement je suis chargé d’intérêts qui ne sont pas les miens, ce qui m’oblige à une scrupuleuse exécution de mon man-dat. Vous me comprenez ?

Tout ceci avait été débité d’un petit ton hypocritement désolé. M. Gravoiseau avait l’air d’être au désespoir de refu-ser : il avait presque des larmes dans les yeux, sa physiono-mie était navrée… mais en somme, il n’accordait rien.

— Je suis lié par mon mandat, ajouta-t-il en soupirant.

Maintenant qu’il connaissait le fondé de pouvoirs, Clo-vis ne pouvait être dupe de cette comédie. Il lui saisit la main qu’il secoua affectueusement :

— Ne vous abîmez pas le tempérament, âme sensible s’écria-t-il. J’avais prévu l’horrible martyre que vous cause-rait la douleur de me refuser et, pour vous l’éviter, j’ai pris une résolution.

— Laquelle ?

— Celle d’aller tout droit demander à la propriétaire ce délai que vous ne pouvez me donner.

— Ah ! fit Gravoiseau en se redressant. Et vous avez été reçu par Mme Durieux ?

— Oui, mais, malheureusement, elle prenait un bain. Notez que ce « malheureusement » s’applique à moi. Loin de ma pensée de reprocher une telle occupation à cette dame.

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Aussi j’attends qu’elle soit sortie de sa baignoire pour tenter encore l’aventure.

M. Gravoiseau secoua la tête et d’un ton qui, de douce-reux qu’il était, avait tourné à l’aigre :

— Elle ne vous recevra pas, dit-il.

— Pourquoi, s’il vous plaît ?

— Parce qu’elle s’est imposé la règle de ne recevoir au-cun locataire depuis qu’elle s’en est remise à moi du soin de gérer sa maison.

— Bah ! une fois n’est pas coutume.

— Non, vous dis-je. Consentir à votre demande serait, de la part de Mme Durieux, un procédé blessant pour moi, une sorte d’injure faite à la confiance qu’elle doit avoir en mon zèle à tenir ses intérêts. À coup sûr, elle vous fera ré-pondre de vous adresser à moi qui la représente.

— Ce n’est pas agréable, ce que vous me dites-là, s’écria le graveur en riant au nez de l’ex-négociant en faillites.

M. Gravoiseau feignit de n’avoir pas compris et conti-nua :

— Aussi, monsieur Clovis, je vous engage à ne pas compter sur un autre délai que celui de deux heures que je vous ai accordé pour trouver l’argent. Passé ce terme, j’aurai l’honneur de me présenter chez vous et, faute de paiement, l’huissier aura mission de poursuivre le recouvrement.

Puis, après un salut d’adieu, M. Gravoiseau, en se reti-rant, ajouta :

 

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— Oui, monsieur, la propriétaire, je vous le répète, s’est fait une loi de ne recevoir aucun locataire.

En achevant cette phrase, le gérant de la maison allait franchir le seuil de la loge, quand il fut bousculé par Flore qui accourait, riant comme une folle.

Pour un moment, la jalousie se taisait au cœur de la soubrette, encore en proie à l’hilarité causée par la décou-verte, faite dans l’escalier, que l’air de : Ma farouche tigresse avait un charme particulier pour Mme Rocamir.

En apercevant Clovis, elle modéra un peu son rire pour s’écrier :

— Tiens ! c’est vous, monsieur ?… Je vous rencontre à propos !… Je descendais justement pour dire à Gringoire de vous prévenir que madame vous recevra quand il vous plaira de vous présenter.

— Hein ! fit subitement M. Gravoiseau d’un ton surpris.

— Maintenant que ma commission est faite, je file, car madame doit s’impatienter, ajouta Flore.

Et elle partit en courant sans entendre le gérant qui la rappelait.

Cette annonce que la propriétaire recevrait l’artiste pa-rut avoir vivement froissé M. Gravoiseau, qui se retourna vers Clovis en disant :

— Il en sera comme je vous l’ai prédit, on vous renverra à moi. Aussi, pour vous éviter cette contrariété, je monte chez Mme Durieux à laquelle je transmettrai votre demande d’un délai. En vous apprenant ce qu’elle m’aura répondu, je vous éviterai ainsi une visite inutile.

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Sur ces paroles, il quitta la loge et, montant à la hâte au premier, il sonna à la porte de la veuve.

Flore, qui était venue ouvrir, lui barra le passage pour l’empêcher d’entrer.

— Madame, pendant mon absence, a été prise d’une migraine soudaine, dit-elle, il lui est impossible de recevoir. Elle va essayer de dormir un peu.

— Pourtant, tout à l’heure, vous avez annoncé à ce jeune homme qu’il serait admis.

— Oui, mais la consigne est changée ; je le renverrai à demain… ma maîtresse est vraiment trop souffrante.

Comme Flore avait refermé la porte. M. Gravoiseau ga-gna son appartement, au troisième étage, en murmurant :

— J’aurai le temps de la voir avant qu’elle reçoive cet artiste.

Quand le gérant avait été sorti de la loge, le portier avait dit à Clovis :

— Il veut vous empêcher de vous rendre chez la pro-priétaire. Il faut y aller quand même.

— Parbleu ! et tout de suite encore ! s’écria le jeune homme.

Puis, après un petit temps de réflexion :

— Dites donc, général ? fit-il.

— Quoi ?

— Vraiment, est-elle jolie, la propriétaire ?

 

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— Très-jolie.

— Alors, il faut être coquet. Avant de monter, je vais d’abord me faire raser.

Sur ce, le graveur, filant le long de la voûte, tourna à gauche dans la rue et fit son entrée dans la boutique de Paul, dit Ernest.

Le maître coiffeur se trouvant, à cette heure, occupé dans son laboratoire à la préparation de sa fameuse pâte épi-latoire, Clovis se mit entre les mains du garçon qui le soir était son voisin de mansarde.

Mme Paul, cette intelligente Zuléma, se tenait au comp-toir, brodant des bretelles pour son mari dont elle voulait cé-lébrer le jour de naissance.

Elle tirait l’aiguille avec une ardeur qui prouvait tout le plaisir qu’elle éprouvait – vu celui auquel il était destiné – à travailler à ce cadeau.

Tout à coup, Clovis la vit s’arrêter en son occupation, l’aiguille en l’air et l’oreille tendue. Elle semblait guetter un bruit.

Le garçon coiffeur devina sans doute sa pensée, car il s’arrêta de savonner les joues du graveur pour dire à sa pa-tronne :

— Ne craignez rien, madame, ce n’est pas le bourgeois qui revient. Ne cachez pas votre ouvrage, vous pouvez con-tinuer vos bretelles.

— Merci, Timoléon, prononça Zuléma qui reprit sa bro-derie.

 

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Dame ! vous comprenez ? Elle voulait faire une surprise à Paul dit Ernest et elle ne tenait pas à ce qu’il eût le moindre soupçon que des bretelles se préparaient pour l’heureux jour de sa naissance.

Bientôt, Zuléma, une seconde fois, releva la tête et, une seconde fois encore, le garçon crut devoir la tranquilliser.

— Non, non, madame, dit-il, ce n’est pas le bourgeois… vous croyiez l’entendre siffler. Pas du tout, c’est le son de la flûte du musicien du quatrième… Ah ! il a de rudes pou-mons, le militaire… A-t-il flûté aujourd’hui un tas d’airs !… malheureusement nous sommes trop éloignés pour bien les distinguer. Moi qui les sais presque tous, j’ai souvent de la peine à les reconnaître… Tenez, en ce moment, je ne saurais dire ce qu’il joue.

— N’est-ce pas Fille du désert ? demanda Zuléma d’un ton de voix un peu ému.

— Ça, non. C’est La mer est belle, dit Clovis dont le bar-bier venait de lâcher le nez, ce qui lui permettait enfin de parler.

— Ah ! fit Mme Paul en se remettant à son travail.

— Oui, c’est La mer est belle… et c’est parfaitement exé-cuté, je dois le reconnaître, continua l’artiste.

— Est-ce que vous savez aussi jouer de la flûte, mon-sieur Clovis ? demanda la femme du coiffeur.

— Mais oui, madame, j’en pince aussi fort agréable-ment, avoua le graveur en payant au comptoir le prix de sa barbe.

 

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Rasé de frais, quand le jeune homme repassa devant la loge, Gringoire lui cria :

— Bonne chance !

En cinq secondes, il fut arrivé au premier étage. À son coup de sonnette, Flore ouvrit aussitôt. Malgré ce n’elle avait dit à M. Gravoiseau, la soubrette s’écria en reconnais-sant le jeune homme :

— Entrez, je vais vous annoncer… Madame consent à vous écouter malgré une épouvantable migraine qui la tor-ture à tel point que la lumière du jour lui fait mal.

Et, après avoir guidé l’artiste par l’appartement, elle le poussa dans un boudoir en lui soufflant à l’oreille :

— Vous trouverez une chaise, tout de suite en entrant, à gauche.

La recommandation n’était pas inutile, car la malade ayant fait tirer les rideaux des fenêtres, le boudoir était tel-lement sombre que c’est à peine si Clovis pouvait distinguer le peignoir blanc de Mme Durieux qui était étendue sur un di-van.

— C’était bien la peine de me faire faire la barbe ! pensa l’artiste en s’avançant à petits pas dans les ténèbres.

 

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