Aimé de son concierge

Eugène Chavette · Chapitre 2 sur 19

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Aimé de son concierge

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II

 

 

— Flore.

— Madame ?

— Quelles sont les personnes qui ont sonné pendant que j’étais au bain ?

Cette question était adressée à sa femme de chambre par Mme Durieux qui, dans un fort coquet négligé du matin, était en train de déjeuner.

Disons en passant que ladite demoiselle Flore, la sou-brette de la propriétaire, était une fille agaçante, des mieux délurées, très-coquettement attifée en son simple costume de camériste, ayant de jolis yeux qui ne trahissaient pas la pudibonderie, une bouche un peu grande, mais souriante, et un petit nez retroussé qui donnait à son minois de vingt-cinq ans ce « chiffonné » qu’on appelle vulgairement la beauté du diable.

Mlle Flore était-elle d’une vertu sévère ? Oui, certes ; si l’on s’en rapportait à son affirmation, car elle jurait ses grands dieux que son cœur n’avait pas encore parlé. Mais un observateur tant soit peu mal pensant aurait souri en remar-quant que Mlle Flore devenait introuvable dans l’appartement toutes les fois qu’une certaine petite flûte, au quatrième étage de la maison, jouait l’air de : Viens dans ma nacelle.

La soubrette aimait-elle le son de la petite flûte au point de sortir sur le palier pour mieux écouter ? Se tenait-elle vé-

– 21 – ritablement sur le carré et, attirée par ce charme qu’on prête à la musique, ne montait-elle pas un étage, puis deux et en-fin trois étages… pour entendre le musicien de plus près ? Sur ce point nous nous garderons de rien affirmer, attendu que Mlle Flore, quand elle reparaissait, après chacune de ces disparitions, donnait sur son absence des explications très-variées, mais qui, jamais, ne trahissaient son admiration pour la petite flûte et, surtout, pour l’air de : Viens dans ma nacelle.

Comme, si grand qu’il puisse être, le fanatisme pour un instrument ne suffit pas pour emplir un cœur, nous dirons que, dans celui de la femme de chambre, son dévouement pour Mme Durieux occupait une large place. Elle l’aimait sin-cèrement et, pour nous servir d’une expression burlesque, elle se serait fait hacher pour sa maîtresse.

Ceci bien posé, nous reviendrons à l’entretien de Mme Célestine Durieux avec sa soubrette.

— On a sonné trois fois, n’est-ce pas ? reprit la proprié-taire.

— Oui, madame. La première fois, c’était la repriseuse de dentelles qui rapportait votre châle. Elle a réparé l’accroc ; on ne le voit plus… et, pourtant, il était de taille ! C’était à croire que, ce soir-là, madame a voulu entraîner une maison au bout de sa dentelle.

— Bien. Après ?

— Puis est venu M. Gravoiseau qui voulait faire signer à madame un papier, une procuration, je crois. Quand je lui ai dit qu’on ne pouvait pas le recevoir, il a vilainement allongé son museau de fouine.

 

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— Flore ! fit sévèrement Célestine en entendant la ca-mériste traiter aussi cavalièrement la physionomie de M. Gravoiseau.

Mais la femme de chambre avait son franc parler avec sa maîtresse. Aussi, sans tenir compte de ce rappel à l’ordre, elle poursuivit :

— Madame en dira ce qu’elle voudra, mais je lui avoue-rai qu’il ne me revient pas du tout, son M. Gravoiseau. Des lèvres pincées, un nez crochu, des yeux qui, au lieu de vous fixer en face, regardent toujours comment vous avez les sou-liers faits, une voix doucereuse… non, ce n’est pas mon homme, voyez-vous, et j’ai idée qu’il y a une mauvaise bête sous sa perruque.

Au lieu de se fâcher à nouveau, Célestine se mit à rire.

— Eh bien, dit-elle, je t’en félicite, Flore, tu arranges bien les personnes qui me font la cour. Ignores-tu que M. Gravoiseau m’a demandé en mariage ?

— Dites plutôt qu’il a envie de votre fortune… il sent l’avare à plein nez.

— Mais il est déjà fort riche. M. Gravoiseau est un an-cien commerçant qui a fait une énorme fortune. C’est même cela qui m’a décidée à lui confier le soin de mes intérêts.

— À votre place, moi, j’aimerais mieux m’occuper moi-même de mes affaires.

Mme Durieux connaissait sans doute par expérience l’entêtement de Flore, car, pour ne pas rester sur la question, elle coupa net en disant :

— Et qui a sonné la troisième fois ?

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La figure de la jolie fille, à cette demande, devint subi-tement souriante.

— Oh ! fit-elle, celui-là me va mieux ! Il vous a une che-velure ébouriffée comme si elle sortait de chez la cardeuse et, avec ça, une dégaine de démanché qui va faire des ca-brioles… oh ! non, il n’est pas joli… mais il a une figure bien franche, bien gaie, on voit tout de suite qu’on a devant soi une bonne nature.

— Oh ! oh ! quelle admiration ! fit gaiement Célestine.

— Dame, je dis ce que je pense.

— Oui, mais tu oublies de citer le nom de ton protégé.

— C’est vrai. Ah ! attendez donc, je l’ai sur le bout de la langue… c’est monsieur, monsieur…

Et comme elle ne pouvait pas trouver le nom, Flore finit par s’écrier :

— Enfin c’est le grand diable du cinquième étage.

Ce renseignement était insuffisant pour Célestine qui, ayant toujours laissé à un autre, qu’il fût Gringoire ou Gra-voiseau, la gérance de sa maison, connaissait fort peu ses locataires. Le graveur, entré depuis quatre mois seulement dans l’immeuble, ne s’étant jamais rencontré avec sa pro-priétaire, lui était donc complétement inconnu.

— Et que voulait-il, ce monsieur que tu appelles le grand diable ? demanda-t-elle.

— Je n’en sais rien.

— Pourquoi ris-tu ?

 

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— Je ris de sa figure quand il m’a entendue lui annoncer que vous étiez au bain. Il doit croire que vous passez votre vie dans l’eau. Voici deux fois, à un mois de distance, qu’il demande à vous voir et deux fois que je lui dis que vous êtes dans votre baignoire.

— Sans doute qu’il venait pour une demande ou une ré-clamation. Comme c’est pour m’éviter l’ennui d’avoir à ré-pondre aux locataires que j’ai confié la gérance à M. Gravoiseau, c’est à lui que tu renverras ce réclamant s’il se représente.

Flore crut devoir plaider pour son protégé :

— Bah ! fit-elle, une fois n’est pas coutume. Recevez-le ; je suis certaine qu’il est drôle et qu’il vous amusera.

— Non. Ce que je ferais aujourd’hui pour ce monsieur, il faudrait le recommencer demain pour un autre locataire. Je suis trop heureuse de m’être débarrassée de cette corvée pour m’y exposer encore en me prêtant à une exception en faveur de ton grand diable. Ainsi donc, c’est bien convenu, tu le renverras à M. Gravoiseau.

— Bien. Je le dirai à l’artiste.

— Ah ! c’est un artiste ? fit Célestine avec une légère nuance d’intérêt dans l’accent.

— Oui, madame.

— Artiste… en quoi ?

— Il écorche des morceaux de bois avec un canif, ré-pondit Flore qui était devenue subitement distraite.

 

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Tout en répondant, elle avait prêté l’oreille au bruit d’une petite flûte dont les sons arrivaient rares et étouffés. Malheureusement pour la camériste, la salle à manger, dans laquelle elle conversait avec sa maîtresse, était située sur la rue. Le bruit des voitures et l’éloignement l’empêchaient donc de reconnaître l’air que l’instrument jouait, sur le der-rière de la maison, du côté de la cour.

Ce fut cette distraction qui ne lui permit pas de s’apercevoir que la voix de Mme Durieux n’avait plus son calme habituel quand, après avoir appris à quel genre de travail se livrait l’artiste, elle prononça vivement :

— C’est un graveur !

— Oui, madame, un graveur, répéta machinalement Flore préoccupée par le soin de découvrir un air dans les clou-clou et les clo-clo de la petite flûte qui lui arrivaient trop espacés et très-affaiblis.

— Et tu ne te rappelles pas le nom de ce graveur ? de-manda Célestine, dont l’accent accusait une anxiété conte-nue.

À ce moment, deux voitures qui se croisaient dans la rue firent un tapage qui eut le double résultat d’éteindre tout à fait le bruit de la flûte et d’empêcher l’émotion de la voix de la propriétaire d’être surprise par la femme de chambre.

La pauvre Flore piétinait sur place. Les jambes lui dé-mangeaient de quitter la chambre pour aller sur le carré s’assurer de l’air que le musicien envoyait aux échos de l’escalier.

Ce fut probablement cette impatience qui lui rendit la mémoire, car, à la question de sa maîtresse, elle s’écria :

 

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— Si, si… voilà le nom qui me revient à présent, ce monsieur s’appelle Clovis.

— Clovis ! répéta brusquement la jolie Mme Durieux, dont le teint rosé pâlit quelque peu.

Jamais, à ce qu’il semblait à Flore, il n’avait dû passer autant de voitures dans la rue du Helder. C’était un épou-vantable vacarme qui assourdissait son oreille en quête d’un bruit plus harmonieux. Jamais aussi son fanatisme pour la petite flûte n’avait été autant profond, car, comme tous les fanatismes, il grandissait par les obstacles qui s’opposaient à son libre développement.

Pour être tirée de sa distraction, il fallut qu’elle se sentît vivement secouée par sa maîtresse qui lui criait d’un ton d’impatience :

— Mais, Flore, tu es donc sourde ?

— Non, madame, c’est le fracas de la rue qui… com-mença la camériste revenant à elle.

— Voici cinq minutes que je te dis de descendre chez le concierge, interrompit Célestine.

Mais elle aussi n’eut pas le temps de finir sa phrase, car, aux mots de descendre chez le concierge, la femme de chambre, qui ne demandait qu’à décamper, bondit vers la porte en criant :

— Je descends tout de suite.

Mme Durieux la rattrapa au vol.

— Est-ce que tu deviens folle ?

 

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— Non… madame m’ordonne de descendre, alors je m’empresse d’obéir.

— Oui… mais quoi faire ?… Tu pars comme une fusée sans même savoir ce que je t’envoie dire à Gringoire.

— Tiens, c’est vrai… j’écoute.

— Tu diras au concierge que si ce M. Clovis demande encore à me parler…

La soubrette, qui brûlait du désir ardent d’être sur l’escalier, crut aller plus vite en achevant la pensée de la propriétaire.

— … Qu’on le renvoie à M. Gravoiseau. Oui, madame.

Et elle s’élança encore vers la porte.

Célestine se cramponna plus vivement à son bras en s’écriant :

— Non, non… écoute-moi donc bien, étourdie… qu’il réponde à ce locataire que je suis prête à le recevoir… M’as-tu comprise ?

— Oui, madame, dit la bonne qui, trop impatiente d’être dehors pour s’étonner d’abord de cet ordre, prit sa course dès que sa maîtresse eut lâché prise.

En une seconde, elle fut sur l’escalier qui, dans les hau-teurs de sa cage, retentissait des accords mélodieux de la flûte qui jouait : Ma farouche tigresse.

Un soupir de regret sortit de la poitrine de Flore en re-connaissant cet air.

 

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— Ce n’est pas : Viens dans ma nacelle, murmura-t-elle mélancoliquement.

Puis, le sourcil froncé et l’œil pensif, la jolie fille ajouta après un court moment de réflexion :

— Il me semble que, maintenant, M. de Rochegris joue bien souvent sa farouche tigresse.

Après avoir accepté pour bonne cette parole que Flore donnait à tout le monde qu’elle était un modèle de vertu, nous ne lui ferons pas l’injure de supposer que c’était la ja-lousie qui lui faisait remarquer combien, depuis quelques jours, le flûtiste s’époumonait à souffler son air de la fa-rouche tigresse.

Mais notre impartialité d’écrivain nous force pourtant à dire que la soubrette, après cette réflexion, se pencha un peu sur la rampe et que le nez braqué vers le quatrième étage, elle sembla guetter si, à travers les barreaux de la spirale de l’escalier, ne passerait pas quelque indice révélateur.

Il faut croire que cet indice guetté devait être un bout de robe ou un coin de jupon, car une légère pointe d’étoffe blanche ayant fait une courte apparition entre deux bar-reaux, Mlle Flore se redressa brusquement, l’œil en feu, les lèvres blanches, et à travers ses dents serrées siffla ce mot :

— Gredin !!!

À ce moment la petite flûte cessa brusquement son air. Ce silence subit avait sans doute une éloquence que comprit la camériste, car elle ajouta :

— Il s’est arrêté pour venir lui ouvrir.

 

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Bien que très-faible, le claquement d’une porte refermée avec précaution arriva aussitôt à l’oreille de l’écouteuse.

— Elle est entrée ! gronda-t-elle.

Cette certitude de la visite que recevait le musicien exerça un effet désastreux et prompt sur le charmant carac-tère de Flore. Elle tout à l’heure si gaie avec sa maîtresse fut prise d’un accès soudain de rage et ce fut avec beaucoup de peine que de sa gorge serrée sortirent ces mots :

— Quelle est-elle ?… Est-ce la grande carcasse de Féli-cie, la bonne de M. Rocamir ?… Oh ! le monstre d’homme ! Moi qui ai cru à son : Viens dans ma nacelle… Je me venge-rai !

Comme la soubrette furibonde, en prononçant ces der-niers mots, avait tendu vers le quatrième étage ses poings crispés, sa taille, ainsi restée sans défense, se sentit prise entre deux mains qui se nouèrent autour d’elle en même temps qu’une voix, qui avait la prétention d’être tendre, mais qui dénotait un fort rhume de cerveau, prononça ces mots :

— À qui donc en as-tu, fleur de beauté, bouton de jeu-nesse ?

— Ah ! c’est vous, monsieur Rocamir, fit la camériste en cherchant à dégager sa taille prisonnière.

— Oui, c’est moi, tigresse de vertu ! Moi, ton esclave malheureux ! moi qui n’attends qu’un mot de toi pour te faire une existence ruisselante de splendeurs inouïes. Dis-le, ce mot, et demain, ce soir même, j’entasse trois cents francs de meubles dans une belle chambre à un quatrième étage du faubourg Saint-Martin.

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Celui qui parlait ainsi était un petit homme qui arrivait à peine à l’épaule de Flore. Son nez, presque aussi gros que sa tête, atteignait, comme longueur, les proportions d’une trompe d’éléphant en bas âge. Sur ce formidable morceau était à cheval une énorme paire de lunettes vertes dont chaque verre avait la dimension d’une soucoupe.

Le possesseur de ce nez phénoménal pouvait avoir une quarantaine d’années. Il habitait l’appartement du second, où il était venu s’installer en quittant un commerce de dro-gueries qui lui avait donné une fort respectable fortune.

On ne peut pas dire que M. Rocamir était fat de son nez, car il semblait en ignorer la longueur exceptionnelle à en ju-ger par la rage qu’il avait de vouloir toujours parler à l’oreille des gens. Cette manie le rendait d’une fréquentation désa-gréable. Pour arriver à l’oreille du monde, il vous poussait sa trompe sur le visage et, comme elle ne rentrait pas en elle-même ainsi qu’une lorgnette, il vous ébranlait la tête par ses vains efforts pour approcher ses lèvres de votre conduit au-ditif.

D’un bout de l’année à l’autre, M. Rocamir était enrhu-mé du cerveau, car le plus petit vent s’engouffrait dans ses vastes narines, béantes comme deux soupières.

Et, pourtant, avec un si petit corps et un si gros nez, M. Rocamir avait les passions ardentes d’un géant et d’un camus. À travers ses lunettes vertes, l’appétissante Flore lui avait donné dans l’œil, et, toutes les fois qu’il rencontrait la belle fille, il tentait l’assaut de sa vertu en cherchant à l’éblouir par l’offre de ce magnifique mobilier… de trois cents francs.

 

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Il faut reconnaître que le droguiste retiré avait mal choi-si son moment pour renouveler ses propositions. À l’heure où Flore se croyait trahie par un aussi bel homme que l’était M. de Rochegris, ce lieutenant de carabiniers qui jouait de la flûte, il était certain que la chétive et grotesque personne de M. Rocamir ne pouvait lui paraître une compensation suffi-sante.

Ce fut donc d’un ton sec que la soubrette, faisant retom-ber sa mauvaise humeur sur le soupirant comique, répondit à sa déclaration :

— Ah ! vous savez ? Monsieur Rocamir, vous m’ennuyez avec votre faubourg Saint-Martin… J’ai refusé beaucoup mieux pour rester sage… Ainsi, laissez-moi tranquille.

Cette résistance aviva la passion du droguiste et fit sor-tir sa générosité des bornes de la modération. La pensée lui vint de faire la folie d’ajouter une pendule au mobilier pro-mis.

— Écoute ce que je te donnerai en plus, dit-il.

Et, suivant sa manie, il s’avança, la trompe en avant, pour lui murmurer sa confidence à l’oreille.

— Retirez donc ça ! fit la jeune fille en donnant une forte poussée au bloc qui lui arrivait dans la figure.

— Tu ne veux pas m’écouter ?

— Si, mais à distance… Pour m’exprimer votre flamme, il n’est pas nécessaire de m’éborgner avec votre infirmité.

M. Rocamir promena sur toute sa personne un regard surpris, puis d’une voix étonnée :

 

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— Où me vois-tu une infirmité ? demanda-t-il.

— Là… au milieu du visage… votre nez.

— Qu’a-t-il donc de singulier ?… oui, je le sais, je l’ai un peu fort… comme Louis XIV. Feuillette l’histoire, tu retrou-veras son pareil sur la figure de tous les Bourbons.

Car nous avons oublié de dire que l’ex-droguiste avait la conviction intime qu’il possédait le profil bourbonnien.

— Oui, reprit-il j’ai tellement le nez des Bourbons que dans la rue chacun se retourne pour me regarder.

— Je n’ai pas de conseil à vous donner, mais, moi, si j’avais un nez comme le vôtre, je ne sortirais pas sans l’avoir enveloppé dans un journal. J’aurais l’air de porter un paquet entre mes dents, mais, à coup sûr, j’attirerais moins l’attention.

Et sur cette plaisanterie, Flore chercha à écarter son amoureux en disant :

— Laissez-moi passer monsieur Rocamir. J’ai une com-mission très-pressée à faire pour madame.

— Ainsi tu me repousses ? gémit plaintivement le dro-guiste.

— Carrément.

— Mais tu sais que je t’aime à la folie.

— Alors, si ça vous tient si fort, adoptez-moi. Justement vous n’avez pas d’enfant… ça vous complétera une famille.

— Tu feins de ne pas comprendre le genre de mon amour, impitoyable bergère !

 

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Il est à supposer que si, au lieu de M. Rocamir, la camé-riste avait eu affaire à un beau garçon de vingt-cinq ans, elle aurait pris plaisir à se laisser conter fleurette ; mais, avec ce poursuivant burlesque, la vertu lui était trop facile pour qu’elle se privât d’en faire ostentation. Elle prit donc sa phy-sionomie la plus sérieuse et d’une voix sévère :

— Non, monsieur Rocamir, je ne veux pas vous com-prendre, dit-elle. Je trouve honteux de la part d’un homme marié de chercher à détourner une honnête fille… c’est de la débauche, de la vraie débauche… surtout quand, comme vous, on a le bonheur de posséder une jolie femme.

— Ah ! si tu connaissais ma femme ! fit le droguiste en secouant la tête.

— Vous allez peut-être soutenir que Mme Rocamir n’est pas belle ?

— Non. Elle est belle, très-belle, je l’avoue ; mais…

— Mais quoi ? Est-ce qu’elle ne vous aime pas ?

— Au contraire, elle m’adore. Elle passe ses journées à me dire qu’elle ne trouve personne plus beau que moi au monde, et elle se fâche tout rouge quand ma modestie a l’air de douter…

— Vous voyez bien que vous êtes inexcusable de vou-loir tromper une épouse qui vous chérit à un tel point.

— Oui, mais… répéta le mari adoré.

— Quoi donc, enfin ?

 

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— Mais ma femme est née un 31 décembre et il faut croire que ce jour-là, par mégarde, on avait laissé une fe-nêtre ouverte… elle aura été gelée en naissant.

— Ah ! ah !

— Oui, tandis que, moi, je suis du Midi… de ce Midi où le sang de l’homme est une lave brûlante… où son cœur est un volcan et sa tête une fournaise. De sorte que quand je ré-pète à ma femme que je suis du Midi, elle, qui a été gelée en naissant, ne peut me comprendre. Bref, je vivrais avec une statue que mon ménage serait peut-être un peu plus animé.

— Vraiment !

— Comme je te le dis. Tu ne saurais t’imaginer les dé-sespoirs navrants de Mme Rocamir. C’est un combat perpé-tuel entre son cœur qui m’adore et sa tête calme. Alors elle se jette à mon cou en s’écriant : Ô toi le plus beau des hommes, que ne puis-je te comprendre !… Mais c’est plus fort qu’elle, elle ne me comprend pas du tout. Tous les ans, elle va aux eaux pour cette infirmité de naissance.

— Elle y va… avec vous ?

— Non, parce que nous voulons essayer si l’angoisse de la séparation ne peut pas aider au traitement.

— Je vous plains ! fit Flore qui retenait son envie de rire.

— Tu me plains, mais tu ne m’aimes pas, dit mélancoli-quement l’ex-droguiste revenant à ses moutons.

Les confidences cocasses de M. Rocamir avaient distrait la soubrette de sa jalousie. L’infortune conjugale de l’homme du Midi vint lui rappeler que, elle aussi, avait à se plaindre de son amour méconnu, et elle songea à cette Félicie, la

– 35 – bonne du ménage Rocamir, qu’elle accusait d’avoir fait ou-blier au flûteur l’air de Viens dans ma nacelle. Aussi saisit-elle avec empressement l’occasion de se venger de sa rivale en apprenant ses frasques à son maître.

— Non, je ne vous aime pas, dit-elle, mais puisque vous êtes si malheureux, pourquoi ne contez-vous pas vos peines à Félicie ?

L’ex-droguiste tressauta indigné.

— Y penses-tu ? s’écria-t-il. Oses-tu bien, buisson de charmes, te faire l’injure de mettre sur la même ligne que toi cette créature sèche et maigre comme une latte !

— Tant mieux ! le bois sec s’enflamme facilement… Fé-licie n’est pas née avec la fenêtre ouverte, elle… et la preuve, c’est que…

Mais à rester trop longtemps sur le carré, l’humidité de l’escalier avait fini par s’amasser dans les vastes narines de M. Rocamir. Avant que Flore pût lui achever la dénoncia-tion, il étendit les bras en avant, rejeta sa tête en arrière, dressa sa trompe en l’air et fit entendre un éternuement for-midable.

En deux sauts, Flore s’était mise hors de portée, dix marches plus bas.

— Reviens ! ange de beauté ! gémit l’enrhumé en la voyant s’éloigner.

Il n’en put dire plus long, car le fracas de son éternue-ment avait été entendu. Presque aussitôt une porte s’ouvrit vivement au second étage et une voix s’écria :

— Ah ! voici monsieur qui rentre !

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Flore n’eut pas besoin de voir la personne qui avait par-lé. À la voix seule elle venait de reconnaître Félicie, cette Fé-licie qu’elle accusait injustement d’être, en ce moment, en-fermée au quatrième étage.

Cette découverte en amena immédiatement une autre dans l’esprit de Flore qui, malgré sa jalousie, ne put revenir un immense éclat de rire.

Et, tout en continuant sa descente pour gagner la loge de Gringoire, elle bégaya gaiement :

— Tiens ! tiens ! il paraît que c’est la belle Mme Rocamir elle-même, cette prétendue gelée, qui aime l’air de : Ma fa-rouche tigresse.

 

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