Aimé de son concierge

Eugène Chavette · Chapitre 7 sur 19

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Aimé de son concierge

VII .......................................................................................... 116

VII

 

 

De l’époque où il jouait les généraux de division au théâtre de Batignolles, Gringoire avait conservé un juron soldatesque et énergique qu’il n’employait que dans les oc-casions extraordinaires. C’était le cas ou jamais de s’en ser-vir, car son étonnement avait été prodigieux à la vue des trois mille francs faisant leur apparition.

— Nom d’une pétarade ! s’écria-t-il.

Pendant que Clovis feuilletait les billets et retournait l’enveloppe pour s’assurer s’il n’en tomberait pas le plus mince papier écrit, le concierge continua :

— Ah ! vous ne recevez pas souvent de lettres, vous ! mais quand il vous en arrive, cela vaut la peine de les ouvrir.

— Il est impossible que celle-ci me soit destinée. À coup sûr, il y a eu erreur, reprit le jeune homme, renonçant à trouver une seule ligne d’écriture qui le renseignât sur l’auteur de l’envoi.

— Oh ! si, c’est bien pour vous. Le commissionnaire vous a parfaitement désigné. Examinez aussi l’adresse et vous verrez qu’elle est des mieux détaillées… « Monsieur Clovis, artiste graveur, rue du Helder, 21… » c’est bien vous, n’est-ce pas ? Et il n’y a pas à se tromper en lisant, car on a pris la peine de former les lettres assez lisibles.

En effet, l’adresse de l’enveloppe était tracée en lettres carrées comme si le bienfaiteur avait eu peur que son inco-gnito fût trahi par son écriture.

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— De cette façon, il serait assez difficile de savoir si la chose vous vient d’un homme ou d’une femme, continua Gringoire.

— C’est d’une femme, dit vivement Clovis qui flairait l’enveloppe.

— Ah ! ça embaume donc ?

— Oui, ce papier est tout odorant d’un doux parfum.

— Alors cherchez, dans les dames de vos connais-sances, à laquelle ce parfum est habituel.

— Oh ! fit le jeune homme en riant, il y a longtemps que mes connaissances et leurs parfums sont oubliés.

— Comment ? pas une n’est restée dans vos souvenirs ni dans votre nez ?

— Pas une, affirma le graveur qui crut bon, sur son pas-sé, d’être moins bavard avec le concierge qu’il l’avait été avec Mme Durieux.

— Ah ! pas une… Allons, tant mieux ! s’écria Gringoire en se frottant les mains.

— Pourquoi tant mieux ?

— Parce que ce cœur libre vous permettra d’aimer la propriétaire… votre future femme.

— Bon ! voilà que vous revenez à votre marotte de me faire épouser la veuve.

— Et pourquoi pas ? Vous n’avez plus de raison mainte-nant pour ne pas aller au bal des Rocamir… puisque cet ar-gent tombé du ciel vous permet d’acheter tous les habits

 

– 117 – possibles… Ah ! N’oubliez pas de la faire valser… et ferme, car Flore prétend que sa maîtresse adore la valse. Tâchez qu’elle se dise : « Nom d’une pipe ! je ne trouverai jamais un second valseur pareil, autant vaut que je le garde pour moi ! »

— Vous croyez que Mme Durieux va s’écrier : Nom d’une pipe !

— Une femme qui aime est capable de tout, prononça gravement le portier.

— Ainsi donc, général, je puis, selon vous, me servir sans scrupule de cet argent ?

— Oui, jusqu’au dernier sou.

Après avoir ainsi donné son avis, Gringoire gagna la sor-tie en continuant :

— Il faut que je retourne à ma loge, que j’ai laissée à la garde de la cuisinière de madame.

— Ah ! oui, cette Marie, qui est la mère de Lili ?

— Elle-même. Elle rentrait précisément de sa course comme le commissionnaire à la lettre venait de s’éloigner. Alors je l’ai priée de me tenir la loge pendant que je montais ici. Je vais donc la relever de sa faction.

Le concierge ouvrait la porte pour sortir quand il se trouva en présence d’un arrivant qui se disposait à entrer.

— Est-ce ici que demeure l’artiste en tout ? demanda ce nouveau visiteur qui n’était autre que M. Rocamir.

 

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Gringoire s’effaça poliment pour livrer passage à son riche locataire et, après un salut affectueux de la main au graveur son protégé, il quitta la mansarde.

M. Rocamir s’avança vers le jeune homme qui s’était le-vé pour le recevoir ; mais, à moitié route, il s’arrêta net sur place, ouvrit la bouche, renversa la tête en arrière, pointa sa trompe vers le plafond et étendit les bras en croix.

— Dieu vous bénisse ! se hâta de prononcer Clovis qui devina ce qui allait arriver.

Mais le petit homme, sans avoir fait entendre sa détona-tion, reprit sa position naturelle en disant :

— Il paraît que ce n’est pas encore pour cette fois… Quand le vent saute à l’ouest, cela m’arrive toujours… l’envie m’en prend, mais je n’aboutis pas… Je n’ai pas re-gardé mon baromètre ; mais je parierais bien que, depuis une heure, il s’est mis à la pluie… Oui, c’est certain, le vent a dû sauter à l’ouest.

Puis, remontant en haut de leur montagne ses lunettes vertes, l’ex-droguiste continua :

— Voyons un peu à parler du sujet qui m’amène. Je me suis laissé dire que monsieur était artiste ?

— Et vous avez très-bien fait de vous le laisser dire.

— Artiste en tout… à ce que m’a affirmé Flore, la blanche gazelle.

— Ladite gazelle a été indulgente pour moi… Artiste en tout, c’est beaucoup dire.

— Vous êtes au moins artiste valseur ?

 

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— Ah ! oui, c’est une des branches de mon état.

— Alors, voici ce dont il s’agit. Je vais prochainement donner un bal.

— C’est une bonne idée, puisque votre fortune vous le permet.

— Ce n’est pas parce que ma fortune me le permet, mais parce que le docteur l’ordonne.

— À vous ?

— Oh ! non, pas à moi, je suis du Midi… mais à ma femme, ma pauvre femme, qui a besoin d’être dégourdie… car vous ignorez sans doute qu’elle est engourdie par le froid.

— Ah ! vraiment ? fit le graveur ne sachant pas s’il de-vait rire.

— Oui, soupira mélancoliquement l’homme du Midi, le médecin, à bout d’efforts, a fini par ordonner six grands bals, pris à domicile, pendant la saison. Il espère que le violent exercice de la valse finira pas dégeler cette nature glacée. C’est un dernier essai que veut tenter ce profond puits de science qui est notre docteur.

— Et Mme Rocamir se prête volontiers à ce dernier es-sai ?

— Euh ! euh ! pas trop. Elle a d’abord beaucoup pleuré en m’accusant de m’être entendu avec le médecin pour lui infliger cette torture ; mais, comme elle m’aime à la folie, elle a fini par céder.

— Alors elle valsera ?

 

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— Oui, je vous en réponds. Je me suis déjà assuré d’un fort valseur, M. de Rochegris, le lieutenant de l’étage en des-sous, auquel je viens de rendre visite. Ce jeune homme n’aime pas beaucoup la valse, mais, quand je lui ai eu conté mon cas, il a bien voulu se sacrifier pour moi et il m’a promis de faire tourner Cydalise toute la nuit. « Je vous la dégourdi-rai, me répétait-il, trouvez-moi seulement quelqu’un qui l’empêche de se refroidir pendant que je serai au buffet. » C’est alors que j’ai pensé à vous.

— Comme cheval de renfort ?

— Non pas comme cheval… Où voyez-vous un che-val ?… Les artistes ne peuvent jamais être un instant sé-rieux ! Je vous disais donc que j’ai pensé à vous pour faire valser Cydalise pendant que M. de Rochegris réparera ses forces au buffet… car, vous comprenez, si le ciel veut qu’elle se dégourdisse, combien un refroidissement serait terrible pour le pauvre ange. Vous serez donc là pour la reprendre aussitôt que M. de Rochegris la quittera. Oh ! il est vraiment bien aimable, ce jeune homme, de me rendre ce service !

— Eh bien, et moi donc ?

— Mais, vous, puisque vous êtes artiste, c’est votre état… Vous serez du souper, je vous le promets… mainte-nant, dites-moi le prix du cachet pour chaque valse ? de-manda naïvement Rocamir.

Dans son existence d’artiste, Clovis s’était déjà heurté plusieurs fois à cette prodigieuse stupidité de certaines gens qui se figurent que les artistes sont bêtes à tout exécuter, moyennant salaire. Pour ces imbéciles, la classe des artistes vient juste après celle des domestiques.

 

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Au lieu de se froisser de l’idiote question de l’ex-droguiste, le jeune homme répondit avec son air le plus sé-rieux :

— Vous dire le prix du cachet, là, tout de suite, sans avoir vu l’ouvrage, c’est difficile… Est-elle grande, votre épouse ?

— Superbe femme !

— Grosse ? de 80 à 120 kilos ?

— Majestueuse.

— Majestueuse… D’ordinaire, les majestueuses se tien-nent entre 80 et 105 kilos… Hum ! c’est lourd à tirer !… A-t-elle des grappes de cheveux flottants qui graissent l’habit ?

— Elle se coiffe à la vierge.

— Ah ! alors c’est moins cher… Je vous déduirai les frais de dégraissage… Cause-t-elle en valsant ? Je vous de-mande cela parce que les frais de conversation se payent à part.

— Cydalise ne parle qu’aux personnes qui lui ont été présentées.

— Bon, j’y suis… C’est une valse muette qu’il vous faut… No 2 de seconde série.

Après avoir feint de réfléchir, en fermant les yeux, le jeune homme prononça gravement :

— M. Rocamir, je ne puis, la main sur la conscience, vous prendre moins de soixante centimes par valse.

— Soixante centimes !

 

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— C’est mon prix pour les princesses russes dans les sa-lons du duc de Cellarius et du marquis de Bullier.

— Mais, chez moi, vous avez le souper.

— Je l’ai aussi pour les princesses russes… et, de plus, dans la soirée, j’ai droit, pour me rafraîchir, à deux bouteilles de cidre… ou à une livre de pruneaux. Je veux bien ne pas les exiger de vous, parce que je tiens à avoir votre clientèle.

— Va pour soixante centimes ! Cydalise vaut bien une princesse russe ! s’écria l’époux prodigue.

M. Rocamir avait à peine donné son acquiescement qu’il reprit subitement sa pantomime d’homme que le nez cha-touille.

— Dieu vous bénisse ! répéta Clovis en faisant un saut de côté.

Mais après avoir vainement attendu la crise, l’ex-droguiste abaissa encore sa trompe et murmura :

— Décidément, le vent a sauté à l’ouest.

Rassuré contre le danger d’une explosion, le graveur re-noua l’entretien en demandant :

— Serait-il bien indiscret de vous poser une petite ques-tion ?

— Posez.

— Au lieu de payer les frais énormes d’un artiste pour relayer M. de Rochegris, pourquoi ne faites-vous pas valser vous-même votre femme ?

 

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— Pour deux raisons. La première, c’est que je ne sais pas du tout valser.

— Cette première raison vous dispense de me dire la se-conde.

— Au contraire, car c’est la seconde qui est la plus im-portante… C’est que j’en serais empêché par mon costume.

— Votre costume ! Ah ça, votre bal sera donc costumé ?

— Costumé et masqué, oui, monsieur. Vous comprenez bien que Cydalise, nature pudibonde et chaste, n’aurait ja-mais consenti à s’abandonner dans les bras d’un valseur, si le costume et le masque ne devaient pas cacher la rougeur de son front et les roses de sa pudeur effarée. Elle avait d’abord consenti à un bal paré, puis sa vertu s’est révoltée, et ce n’est que sous le masque le plus impénétrable qu’elle s’est résignée à entreprendre la cure de son dégourdisse-ment par six bals successifs… Donc, je serai aussi en cos-tume.

— En Prince Charmant, n’est-ce pas ?

— Non, j’ai mieux. Je ne vous cacherai pas que je suis même en bisbille à ce sujet avec mon épouse. Me sachant beau de formes, Cydalise serait heureuse de me voir en arle-quin… idée de femme, fière de moi, qui voudrait me montrer dans mes avantages à toutes ses amies.

— Et pourquoi ne pas accorder cette satisfaction au légi-time orgueil de Mme Rocamir ?

— C’est que j’ai une envie féroce d’un costume histo-rique… car j’ai le nez des Bourbons, je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu ?

 

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— Aperçu à ce point que, quand vous êtes entré tout l’heure, j’ai cru que c’était Henri IV, le vert-galant, qui venait me voir. J’ai même regardé si la belle Gabrielle ne vous sui-vait pas.

Clovis n’avait pas plus tôt lâché cette immense bourde que M. Rocamir battait joyeusement des mains et s’écriait radieux :

— Henri IV… Vous avez bien prononcé Henri IV… Je ne vous l’ai pas fait dire… Ah ! vous ne pouvez vous imagi-ner comme vous me rendez heureux !

À cette prétention cocasse de ressembler au roi vert-galant manifestée par l’ex-droguiste, le graveur crut devoir appuyer sur la corde.

— Serait-il quelqu’un qui osât nier votre ressemblance parfaite avec ce souverain ! s’écria-t-il en prenant l’air d’un homme scandalisé qu’on eût hardiesse pareille.

— Oui, ma femme.

— Mais elle est donc aveugle ! Rien que votre nez saute aux yeux ! C’est même à dire que de vous et de Henri IV, c’est encore vous le plus ressemblant, continua l’artiste qui, grave comme un Suisse, s’amusait au possible.

— Aussi veut-elle m’empêcher de me costumer en roi Henri.

— Fâcheux entêtement, car la fraise, le pourpoint et les chausses vous iraient à merveille.

— Non, non, fit-il vivement ; je ne veux pas de pour-point, de fraise ni de chausses.

 

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— Bah ! c’est donc un Henri IV à la nage ! Ah ! gail-lard !… Mais, excusez mon ignorance, je ne me fais pas bien une idée de ce costume, dans un salon.

— Non, pas à la nage. Je veux représenter le roi Henri faisant son entrée dans Paris.

— À cheval, alors ?… comme dans le tableau ?

— Oui, comme dans le tableau, mais sans le cheval.

— Et vous avez raison, monsieur Rocamir. Aujourd’hui les appartements sont vraiment si petits qu’un cheval en-combre tout de suite un salon.

— Oui, le roi, avec le casque en tête et l’armure au dos, poursuivit l’époux de Cydalise.

— Diable ! ce sera un costume un peu lourd, permettez-moi de vous le faire remarquer.

— Oui, j’en conviens. Aussi est-ce là cette seconde rai-son, dont je vous parlais, qui m’empêcherait de faire valser ma femme.

— Et vous comptez trouver une armure à votre taille ?

— Je suis en marché avec mon chaudronnier qui en possède une superbe. Le casque est un peu trop grand, mais j’y serai plus à l’aise… Vous verrez que je produirai mon ef-fet dans le bal.

— Mais je n’en doute pas… et même un bien autre effet que si vous endossiez le vulgaire costume d’arlequin que Mme Rocamir veut vous voir porter.

 

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— Oui, elle commencera d’abord par me bouder de ce que je ne me serai pas travesti en arlequin… mais je saurai vite la calmer, car elle m’adore et j’en fais ce que je veux.

— Voulez-vous que je sois franc avec vous, monsieur Rocamir ? dit vivement Clovis.

— Soyez-le, jeune homme.

— Eh bien ! à la pensée que je vous verrai sous l’armure, je vais piétiner d’impatience en attendant votre bal.

— Alors vous ne piétinerez pas longtemps, car il est fixé à samedi prochain.

— Tiens, c’est précisément le jour du premier bal mas-qué de l’Opéra, pensa le graveur en accompagnant jusqu’à la porte son visiteur qui se retirait.

Arrivé sur le seuil, l’époux de Cydalise se retourna :

— Ainsi, c’est convenu, soixante centimes la valse ? demanda-t-il.

— Vous avez ma parole… mais si elle ne vous suffit pas et que vous désiriez que nous allions par-devant notaire, je suis à votre disposition.

— Oh ! non, je me…

M. Rocamir ne put achever. Il n’eut bien juste que le temps d’étendre les bras en croix et de soulever sa trompe, puis son formidable éternuement éclata comme un coup de canon dans la mansarde.

— Il paraît que le vent n’est plus à l’ouest, dit Clovis im-perturbable.

 

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— Non. Il aura sauté au nord, signe de temps froid et sec.

— Tant mieux ! Les duchesses et les marquises pour-ront, sans se crotter, venir à pied à votre bal, ajouta le gra-veur en faisant le salut d’adieu à l’ex-droguiste.

— Ah ! j’oubliais ! s’écria celui-ci à son deuxième pas sur le carré.

— Quoi donc ?

— Soixante centimes… tout compris, n’est-ce pas ?… Vous vous fournissez de gants ?

— Bien entendu.

Et, avec une nouvelle salutation, l’artiste congédia l’homme à la trompe, en lui disant avec son plus aimable sourire :

— Sans adieu, monsieur Rocamir. Au plaisir prochain de vous voir en Henri IV.

— Je suis certain que j’aurai un véritable succès, répon-dit le nabot déjà descendu de quelques marches.

La conversation saugrenue de M. Rocamir avait eu le don de faire oublier au jeune homme ce qui avait précédé cette visite. Le souvenir lui en revint quand, retourné à sa table de travail, son regard rencontra l’enveloppe qui avait contenu le mystérieux envoi.

— D’où me vient cet argent ? se demanda-t-il, devenu subitement rêveur.

 

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Il eut beau interroger sa mémoire, les amis, dans sa vie de travail et de misère, étaient rares et pas un d’eux ne se trouvait en position de rendre un service aussi important.

— Est-ce une épave du passé ? se dit-il.

Cette supposition qu’il faisait devait être bien folle, car il sourit en murmurant :

— Oh ! non. Les griffes qui m’ont dépouillé ne sont pas de celles qui se rouvrent jamais pour restituer.

La patience n’était pas le fort de Clovis qui, bientôt las de ses recherches stériles, s’écria :

— Baste ! d’où qu’il vienne, cet argent m’est arrivé à propos. Puisque c’est bien à moi qu’il a été envoyé, profi-tons-en sagement.

Il prit dans le tiroir un des trois billets de mille francs qu’il avait placés à côté de l’argent de Gravoiseau et le glissa dans sa poche en disant :

— Moi qui reproche aux autres de ne pas restituer, il faut que je commence d’abord par faire une restitution. Bien que cette canaille de gérant m’ait remis la quittance de mon loyer, je n’entends pas en faire tort à la propriétaire… Je vais descendre pour la solder. Ce me sera une occasion pour lui faire connaître de quel acabit est le drôle qui lui vole sa confiance.

Et le jeune homme sortit aussitôt pour aller payer Mme Durieux.

À moitié route il s’immobilisa en plein escalier et, po-sant la main sur son cœur, il murmura :

 

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— Tic-tac, tic-tac ; il n’y a pas à dire, le cœur me bat. Eh ! eh ! ami Clovis, est-ce que le désir de revoir ta jolie pro-priétaire n’entre pas pour un peu… dis donc le vrai mot, grand lâche… n’entre pas pour beaucoup… oui, pour beau-coup, dans ton empressement à payer ce terme arriéré ?

L’artiste, à cette question qu’il se posait, se fit sans doute une réponse affirmative et cette réponse lui déplut, car il secoua la tête en grommelant :

— Veux-tu me dire, mon garçon, quel motif tu peux avoir de songer à cette veuve ? Elle est charmante, c’est la vérité… mais elle s’est moquée de toi quand, après t’avoir fait causer pendant une heure, elle t’a refusé net ce que tu lui demandais… Te rappelles-tu le ton de cette impitoyable femme lorsqu’elle t’a renvoyé à son Gravoiseau ?… Ne te souviens-tu donc plus de son idée moqueuse, au lieu de t’accorder du temps, de te faire embrasser la fille de sa cui-sinière en prétendant que cela te porterait bonh…

Clovis s’arrêta stupéfait au milieu de sa phrase, puis, brusquement, il reprit son monologue :

— Mais oui, mille fois oui, elle a eu raison. Ce baiser m’a porté bonheur… car deux heures après j’ai reçu la lettre qui me tire de la misère. Je ne…

Cette fois ce ne fut pas de lui-même que l’artiste s’interrompit. Tout à ses réflexions, il était resté toujours planté au milieu de l’étage. Il fut arraché à ses pensées par une voix qui criait au-dessus de sa tête :

— Monsieur ! Monsieur !

— Hein ! fit le graveur en levant les yeux.

 

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C’était M. Anatole de Rochegris qui, penché sur la rampe, l’appelait d’en haut.

— Monsieur, commença le lieutenant, seriez-vous assez aimable pour permettre à mon bottier de descendre ?

— Mais l’escalier est assez large pour passer deux, ré-pondit l’artiste en souriant à cette demande.

— Ah ! c’est que je vais vous dire… Mon bottier est très-timide… il a peur d’être vu… et, de plus, il est très-pressé de rentrer chez lui où il craint qu’on s’aperçoive de son ab-sence. Comme voilà près d’un quart d’heure que vous êtes de planton à rêvasser dans l’escalier, j’ai pris la liberté de vous demander ou de monter à l’étage au-dessus ou de con-tinuer votre descente… pour que mon bottier puisse partir.

— Compris ! fit Clovis en riant, je descends sans me re-tourner… Dites à votre bottier qu’elle peut filer sans crainte.

— À charge de revanche, répliqua gaiement M. de Rochegris, qui rentra chez lui.

Clovis était presque arrivé à la porte de Mme Durieux, quand un froufrou de jupes, qui se fit entendre dans les hau-teurs de l’escalier, lui annonça que le bottier du lieutenant commençait sa descente.

Pour n’être pas rejoint par la personne qui arrivait à sa suite, l’artiste se hâta de tirer la sonnette de la propriétaire.

Ce fut Flore qui vint lui ouvrir, et le graveur, dès qu’il eut pénétré dans l’antichambre, s’empressa de refermer la porte pour que le regard de la soubrette n’eût pas le temps d’apercevoir le bottier qui allait passer sur le carré.

 

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Le fait est que Mlle Flore eût été fort intriguée de savoir ce qu’avait été faire dans le haut de la maison la sémillante Zuléma, femme de Paul, dit Ernest. Car notre véracité d’historien nous contraint à avouer que le prétendu bottier du lieutenant était cette fidèle perruquière qui brodait avec tant d’amour des bretelles pour la fête de son mari, tout en se demandant parfois si l’air de Filles du désert n’était pas celui que la petite flûte jetait aux échos de la maison.

La précipitation avec laquelle était entré l’artiste avait échappé à Mlle Flore, qui demanda :

— Est-ce que vous voulez encore tenter l’assaut pour obtenir votre délai ?

— Non, je reviens pour payer.

Pendant ces quelques mots échangés, la jeune Lili, ve-nant de l’intérieur de l’appartement, s’était glissée dans l’antichambre. En apercevant le graveur, elle vint à lui, fai-sant la moue et, sa menotte levée :

— Va-t’en, vilain méchant ! dit-elle de sa petite voix triste.

— Moi, un méchant ! fit Clovis étonné, qui se baissa pour prendre l’enfant dans ses bras.

Mais Lili s’échappa pour se réfugier derrière Flore et, hors de portée, elle reprit :

— Oui, méchant, toi, car, tantôt, tu as fait pleurer mar-raine.

— Pleurer marraine ? répéta le jeune homme dont l’étonnement redoublait.

 

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— Oui, quand tu as été parti, elle a dit comme ça : « Oh ! le pauvre garçon ! » et elle avait des grosses larmes, tout plein grosses, dans les yeux… Oui, tu es un vilain méchant.

En soubrette curieuse, Flore, aussi surprise que le gra-veur, avait laissé parler l’enfant. Ce fut quand Lili n’eut plus rien à révéler qu’elle songea à s’écrier d’un ton sévère :

— Oh ! que c’est laid de rapporter ainsi ce que fait et dit marraine.

La scène fut interrompue par Marie, la cuisinière, qui, apparaissant à l’entrée du couloir de la cuisine dit vivement à la femme de chambre :

— Voici trois fois que madame vous sonne.

— Je répondais à monsieur qui demande à voir Mme Durieux.

— Allez voir ce qu’elle désire.

— Bien, j’y vais, fit Flore.

— Par la même occasion, dit Clovis, prévenez votre maîtresse que je désire lui payer ma dette.

En même temps que la camériste s’éloignait, la cuisi-nière, qui avait pris l’enfant par la main, l’entraînait en di-sant :

— Viens, Lili, j’ai un beau gâteau pour toi.

Flore reparut bientôt, rapportant cette réponse au jeune homme resté seul :

— Madame m’a dit de vous répéter que vous devez payer à M. Gravoiseau qui est chargé de ses intérêts.

 

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— Est-ce qu’elle n’est pas visible ?

— Non, elle s’habille, répondit la soubrette en ouvrant la porte à l’artiste pour lui montrer qu’il fallait quitter la place.

 

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