Au nom de tous les miens v2

Martin Gray · Chapitre 8 sur 22

Pages du PDF

Au nom de tous les miens v2

5 Ici, il me faudrait une autre voix

5

Ici, il me faudrait une autre voix

 

Notre wagon roulait vers Treblinka et le voyage a duré toute la nuit.

Il n’y avait ni grincement d’essieu, ni halètement de locomotive, ni déroulement sourd et rythmé sur les rails d’acier, le train n’avait pour nous aucun des bruits rassurants des machines : ce train c’était un cri.

Nous étions presque cent cinquante, serrés à ne pouvoir bouger, dans la chaleur de cet été polonais qui ne finissait pas et dans la sueur de la peur. Un homme près de moi priait et par dessus mon épaule quelqu’un l’insultait et tentait de le frapper. Les hurlements allaient battre les parois, s’amplifiaient, revenaient. Parfois, dans un creux, le cri d’un enfant. Je serrais mère et Rivka aux épaules et mes frères se collaient à moi. Toute ma tendresse, toute ma force, je les faisais passer dans mes bras pour qu’ils les sentent, eux, les miens, auxquels je ne pouvais même pas parler parce que les cris auraient couvert ma voix.

Puis vint la soif : des hommes se battaient pour atteindre la lucarne grillagée ; des hommes étaient prêts à tuer pour une gorgée d’air.

Puis vinrent les odeurs, les odeurs de la peur physique. L’urine et la merde.

Puis des gens tombèrent et d’autres devinrent fous. Dans le jour qui se levait, j’ai vu les mains crispées d’une femme qui se déchirait le visage.

Tout à coup, le train s’est arrêté et les cris se sont tus. Des pas, des voix, des bruits de wagons qu’on détache et qui s’en vont. L’attente, le soleil qui s’est levé, qui chauffe les bois, les tôles. Des bruits, d’autres secousses, d’autres wagons. Nous roulons lentement puis, dans une rumeur de pas qui s’affairent, le wagon s’arrête.

Un grincement, des hurlements, la lumière qui crève les yeux, le wagon qui se déverse sous les coups et les rugissements.

C’est Treblinka.

Ici, commence un autre temps.

Ici, il me faudrait une autre voix, d’autres mots. Ici, il faudrait que chaque lettre d’un mot dise toute la beauté d’une vie, de milliers de vies qui vont disparaître. Il faudrait que je dise le regard de ma mère, et les doigts de mes frères qui s’accrochent à moi et les cheveux de Rivka que j’aperçois loin déjà dans une colonne de femmes et d’enfants qui se forme sous les coups : là-bas est ma mère et sont mes frères et Rivka. Adieu, les miens.

Ici, commence un autre temps. De Treblinka je ne sais que ce nom mais je sais que les miens vont y mourir.

Des hurlements : des S.S., des Ukrainiens le fouet à la main, la matraque haute qui tombe sur les têtes et sur les dos. Un haut-parleur d’une voix tranquille, répète :

Hommes à droite, femmes et enfants à gauche.

La tête baissée pour éviter les coups j’aperçois une petite gare, je lis dès indications banales : buffet, salle d’attente, W.-C., guichet. Tout est propre comme un décor de théâtre. Et puis au loin je découvre les barbelés couverts de branchages de pins.

Adieu les miens, je les ai déjà perdus dans la foule courbée, les cheveux gris, les cheveux blonds, les têtes aux cheveux bouclés, ma mère, Rivka, mes frères. Je sais de toute ma gorge serrée, de mon cœur qui éclate dans ma gorge, qu’ils ne reviendront pas. Que je ne peux plus les tenir à bout de bras au-dessus de la mort. Qu’elle va les prendre. Et peut-être père est-il venu lui aussi jusqu’ici.

J’avance lentement, essayant de gagner quelques secondes pour comprendre, pour ne pas subir mais choisir. Autour de nous des prisonniers, le dos rond, la tête enfouie dans les épaules, courent en tous sens, ramassant les bagages, nous pressant. L’un d’eux me bouscule, je le retiens :

— Qu’est-ce qui se passe, ici ?

Il se dégage brutalement, me pousse.

— Ça va, ça va, ne te préoccupe pas, obéis.

J’évite les coups, je suis la file. Des vieux sont dirigés vers une entrée que surmonte une croix rouge : Lazaret. Le haut-parleur continue de donner des ordres :

Déshabillez-vous, vous allez être douchés, puis vous serez évacués vers vos nouveaux lieux de travail.

Je regarde les barbelés, ces wagons qui retournent à vide, ces prisonniers anonymes et silencieux. Ici est la mort inconnue.

Prenez vos objets de valeur, vos papiers. N’oubliez pas le savon.

J’avance sur une place où des hommes sont déjà nus et c’est alors que je l’entends, ce bruit énorme et régulier, un gros moteur à éclatement sourd, dérapant parfois comme s’il faisait effort avant de se lancer ; un battement indifférent et monotone, le pouls du camp que ne couvrent pas les cris des S.S.

Le fouet à la main, en noir, les S.S. marchent parmi les hommes nus, en tirant quelques-uns par le bras qu’ils font rhabiller. J’ai toujours mes vêtements, je me glisse près d’eux, écartant des hommes qui se courbent difficilement pour enlever leurs chaussures. Je suis poussé vers eux par une force dure et déterminée qui crie en moi ; « Je veux, il faut. Va, Martin. Va, Miétek. Là est la vie. Va. »

Et l’un des S.S. d’un coup de cravache m’a touché à l’épaule, me mettant à part.

Adieu les miens. Adieu.

Pour vous, je ne peux qu’une seule chose, vivre encore. Pour vous venger et dire ce que vous étiez et comment ils vous tuèrent.

Alors j’ai commencé à courir sous les coups et les cris, suivant les autres, portant les paquets de vêtements sur la place de tri, aidant à confectionner des tas. Courir toujours, la tête baissée, emporté en avant par ces vêtements, tout ce qui restait de leur vie. D’autres wagons sont arrivés, la dernière partie de ce qui avait été notre train et la place de déshabillage où, à peine une heure avant, se pressaient des hommes nus, la place où étaient ma mère, mes frères, Rivka avant de disparaître dans une baraque, était vide, nette. Et le haut-parleur s’est remis à parler. J’ai encore couru, prenant les charges les plus lourdes, courant le plus vite possible : il fallait vivre.

À chaque pas, j’apprenais Treblinka : son sable jaune, son odeur tenace, ses cris et son pouls : ce moteur régulier qui battait à l’angle nord-est du camp, là-bas où l’on apercevait au bout d’une allée de pins noirs à peine plus hauts qu’un homme un bâtiment de brique dissimulé à moitié derrière un talus surmonté de barbelés : comme un autre camp dans le camp. Sur la place du tri j’ai mis à part les vêtements d’enfants et les chapeaux d’homme, les lunettes et les manteaux : chaque objet avait son tas, et il fallait courir d’un tas à l’autre. Les Ukrainiens, le fouet à la main, frappaient et parfois un S.S. tirait ou tuait d’un coup de crosse. Moi aussi j’avançais tête baissée.

— Attention au visage, m’avait glissé un prisonnier.

Puis la brise s’est levée, rendant plus proche le bruit du moteur : là-bas, dans cet autre camp, on raclait le sable. J’entendais distinctement les griffes de métal crissant sur le sol. Là-bas, on creusait sans fin. On nous a rassemblés sur une place, large, entre les baraques. Les S.S. passaient devant nous, les Ukrainiens se tenaient sur nos flancs comme des chiens. Et il y avait aussi des chiens, immenses, qui tiraient sur leurs laisses. Les S.S. passaient, désignant des hommes qui sortaient du rang et s’en allaient, entourés d’Ukrainiens. Puis éclataient des coups de feu. En colonnes, nous avons touché une gamelle d’eau contenant quelques pommes de terre et on nous a poussés dans une des baraques.

J’étais en vie. Mais était-ce encore la vie ? L’odeur dans la baraque était insupportable, des hommes geignaient, d’autres priaient. Je me suis accroupi auprès d’un homme qui, les yeux fixes tremblait, les poings et les mâchoires serrés. Il portait un insigne rouge : un ancien du camp donc.

— Où vont-ils ? Ai-je dit.

Il m’a regardé sans comprendre.

— Où vont-ils, les autres, ceux du train ?

— Le gaz.

— Où ?

— Au camp d’en bas, l’autre camp, au nord.

Je me suis recroquevillé contre le mur de bois. Les miens, des milliers, tout Varsovie, et j’étais en vie.

Des hommes pleuraient dans l’obscurité totale. Puis il y eut un bruit de caisse renversée et un râle. Quelqu’un se mit à prier. Certains, cette nuit-là, choisirent de mourir. Je me suis tassé sur moi-même pour éviter de laisser ma vie s’enfuir, d’elle-même, de courir vers cette paix lâche de la mort. Puisqu’ils prenaient notre vie, c’est qu’elle était un trésor, puisque les miens étaient morts j’étais dépositaire de leurs vies. Ils m’avaient légué leur passé, ce qu’ils auraient pu devenir et ce qu’ils avaient vécu de joies et de peines. Par moi seul vivait la rue Senatorska, par moi seul vivait la cachette du ghetto, par moi seul vivait le regard de Zofia ou de Rivka. Par moi seul et peut-être père avait-il réussi, peut-être dans la campagne luttait-il ou peut-être avait-il regagné Varsovie. Et par moi vivrait la vengeance. J’ai décidé de vivre. J’ai décidé de m’enfuir. Au nom de tous les miens.

Au matin, quatre corps étaient pendus aux poutres de la baraque. Nous nous sommes rassemblés sur la place d’appel et Lalka, – la poupée – le S.S., nous a parlé : nous n’étions rien, moins que les chiens, nous valions moins que la terre où l’on nous jetait, nous étions une vermine. Et lui était de la race des rois.

Ce n’était que mon premier matin à Treblinka et déjà le passé se perdait, déjà le temps du ghetto se confondait avec « avant », avant la guerre, avant ma naissance. C’est dans cette deuxième journée que j’ai appris la vie et la mort à Treblinka. J’ai vu sortir des rangs ceux que les coups avaient atteint au visage, les klepssudra, et que les marques désignaient à la mort. Ils allaient au Lazaret. J’ai vu tuer des prisonniers à coups de pelle. J’ai vu des chiens bondir sur les détenus ; j’ai su pourquoi il faut marcher le visage baissé, pourquoi il faut toujours courir, faire mieux, plus vite, car les S.S. ou les Ukrainiens pour nous stimuler abattaient quelques-uns d’entre nous. Nous n’étions pas rares. Les wagons arrivaient par rame de 20 : 3 grappes de 20 et cela faisait un train. Et d’autres semblables à Rivka, à mes frères, à ma mère, d’autres qui étaient ma mère, mes frères, mes proches, ma famille, mon peuple, étaient poussés sur le quai, séparés, hommes à droite, femmes et enfants à gauche, déshabillés et nous les aidions.

— Qu’est-ce qui se passe ici ? demandaient-ils.

— Rien, ça va, ça va, disions-nous.

J’ai rassemblé des paires de chaussures ; j’ai pris entre mes bras des vêtements qui sentaient la sueur, j’ai couru. Et j’ai appris à fouiller dans les poches d’un geste rapide, à trouver les biscuits, le sucre, à porter à ma bouche et à avaler sans mâcher ces morceaux de vie. Un mouvement des lèvres ou des mâchoires et c’était la mort, le Lazaret, une balle dans la nuque. Ou la mort sous les coups de crosse ou de fouet. J’ai suivi l’allée, la belle allée bordée de pins noirs qui conduisait à l’Himmelstrasse, le chemin du ciel, pour ramasser les objets que certains avaient laissé tomber, pour que cette allée soit belle, accueillante, paisible. J’ai visité les wagons, nettoyé de leurs déjections les parois et les planchers. Et le soir sur la place d’appel j’ai vu sortir des rangs les nouveaux klepssudra qu’on conduisait au Lazaret, j’ai vu désigner au hasard des hommes au visage indemne qu’un regard poussait à la mort. Dans nos rangs la mort à chaque seconde faisait sa moisson. Ralentir pendant le travail : mort. Porter un paquet trop léger : mort. Mâcher un morceau de nourriture : mort. Ils voulaient nous terroriser : il fallait que nous sentions leur puissance peser sur nous comme celle de dieux incompréhensibles. Ils étaient notre destin.

Je me suis retrouvé vivant dans la baraque, épuisé, essoufflé, la tête vide, ayant à peine réussi à penser qu’il me fallait fuir tant j’avais été contraint de rester aux aguets pour sauver ma vie. J’avais vu les hauts barbelés, et au-delà un fossé rempli encore de barbelés et une autre barrière de barbelés et un chemin de ronde et un espace plat de plusieurs mètres fermé lui aussi par des barbelés. Des miradors, tous les deux cents mètres, surveillaient ce mur de fer infranchissable. Par là la fuite était impossible.

Il restait la fuite par la mort. Cette nuit là encore, dans la baraque, des hommes se sont pendus. Quand j’ai entendu pour la troisième fois un homme tirer la caisse qui allait lui servir à mourir, j’ai bondi, le prenant aux épaules, le secouant ? :

— Mais c’est notre mort qu’ils veulent.

Je criai d’une voix sourde :

— Si nous mourons tous, nous, comment ferons-nous ?

— Faire quoi ? Crever de leurs mains ?

Et il m’a poussé. Je suis allé m’allonger, écoutant cet insupportable bruit de caisse qui se renverse et le choc du corps qui se tend et ce râle. Puis c’était le silence. Se suicider était une révolte, mais celle des vaincus. Il faut vivre, Miétek. Vivre pour crier, dire, se venger. Pour que les tiens revivent par toi.

Et le matin ce fut l’appel, à nouveau. Le discours de Lalka « Vous êtes moins que les chiens et moins que la terre, vous êtes la vermine. » Et nous courbions la tête. Ils nous avaient arraché, les nôtres, ils nous forçaient à les pousser sur le quai, à leur enlever les vêtements, parfois nous croisions un regard pareil à celui de notre mère et nous détournions les yeux : n’étions-nous pas vraiment une vermine, comme le disait Lalka ?

Et j’ai recommencé à courir la tête rentrée dans les épaules : si nous acceptions de mourir, Lalka avait raison. Donc Martin, tu vas vivre. J’ai couru et le temps s’est effacé. Combien de jours, combien de trains ? Tous ces visages, hommes, femmes, enfants, leurs gestes de noyés, le biscuit avalé et qui arrache la gorge mais remplit l’estomac. Les tas de vêtements. Et, chaque soir, ces quelques heures où je me répétais : « Il faut fuir. » Ces luttes dans la nuit pour empêcher les suicides et puis au matin un homme que j’avais empêché de mourir qui partait, entre deux Ukrainiens, pour le Lazaret. Et dans la nuit aussi ce klepssudra que j’essayais de maquiller avec du sable mêlé de salive pour qu’au matin les coups n’apparaissent pas et qu’on tuait parce qu’il avait reçu de nouveaux coups.

Le temps de la vie à Treblinka n’existait plus : ils avaient créé un autre temps. Sans horloge, rythmé par l’arrivée des trains, leurs hurlements, les appels et le halètement du moteur qui travaillait là-bas, au camp d’en bas. Je ne savais même plus comment au cours d’une journée change le ciel : mes yeux ne voyaient que le sable jaune et leurs bottes qui passaient près de moi. Furtivement, en courant, et à l’appel alors que rôdait la mort, je repérais les baraques, la disposition des lieux : ce camp d’en bas, avec ces deux entrées, l’une, au bout de l’Himmelstrasse par où disparaissaient les nôtres, et l’autre, une entrée officielle qu’empruntaient les Ukrainiens et les S.S. Et la nuit venait, la vague de désespoir qui montait avec la faim et l’épuisement, leurs visages qui surgissaient, mère dont j’avais aperçu dans la colonne les cheveux gris, mes frères. Et je n’avais rien pu pour eux, pour toi, Rivka. Et la vague m’entraînait et il fallait lutter contre elle, contre ceux qui allaient, entraînés par son courant, vers la mort volontaire.

Je me battais contre cette vague noire qui emporte la raison et je n’avais qu’un moyen, répéter ces mots : vivre, vivre au nom de tous les miens, vivre pour me venger et pour dire au monde Treblinka c’est la mort. Il y avait encore à Varsovie des gens qui croyaient partir vers l’Est et ils prenaient, comme des dizaines de milliers d’autres l’avaient fait, l’Himmelstrasse, le chemin du ciel. Vivre, fuir, crier la vérité, les venger. Ces mots répétés, élevés comme un barrage, ces mots posés l’un sur l’autre, pierres contre la peur, le désespoir, le renoncement. Et chaque jour la fatigue, les discours de Lalka, la toute-puissance des bourreaux, chaque jour la faim, chaque jour l’arrivée des trains, ces enfants entrevus, ces vêtements comme la peau de leur vie qu’on entassait, tous ces objets encore chauds, ouvraient une brèche dans ce barrage. Et il fallait le reconstruire, pierre après pierre, mot après mot, vivre, fuir, les venger, crier la vérité.

Mais à Treblinka on ne vit pas longtemps. Je le savais. Même si je réussissais à maintenir contre l’horreur ma résolution il y avait le hasard, leur choix, mon destin, un coup sur le visage, la balle d’un S.S., pour l’exemple, qui pouvaient m’emporter. Il fallait faire vite. J’ai chaque jour essayé d’explorer le camp. J’ai fait partie des kommandos-bleus, qui accueillaient les nôtres quand la porte des wagons glissait et qu’ils découvraient la petite gare, ce décor de gare peint sur des planches mais qui, pour quelques minutes – et cela suffisait – semblait vrai avec ses inscriptions : buffet, salle d’attente. Une gare à plat : à Treblinka, la vie n’était qu’une illusion, comme cette gare. J’ai fait partie des kommandos-rouges qui portaient les vêtements sur la place du tri, qui aidaient les hommes à se déshabiller.

J’ai porté les sacs remplis de cheveux de femmes qui venaient de la baraque où les femmes après s’être dévêtues étaient en quelques coups de ciseaux presque tondues. Puis elles partaient par l’allée bordée de pins noirs, l’Himmelstrasse. J’ai fait des tas : tous les objets étaient triés, classés. Pauvres Juifs qui venaient de Varsovie ou du bout de l’Europe avec de la vaisselle, un stylo, des photos d’enfants. Mère, j’ai porté, entassé, tant de vêtements pareils aux tiens, frères j’ai vu tant de photos qui vous ressemblaient ! Et chaque objet était un malheur, une vie avec ses labyrinthes de joies et d’espoirs. Une vie morte. Et elle n’existerait encore que par les vivants qui la vengeraient et diraient ce qu’elle était.

Allons, Martin, allons, Miétek, vis.

J’ai fait partie des kommandos-bûcherons, espérant dans la forêt m’enfuir, mais nous étions bien gardés. J’ai fait partie des kommandos-camouflages qui posaient les branches de pins sur les barbelés pour que le camp n’existe pas, qu’il soit à peine dans la forêt une clairière où se perdaient des centaines de milliers de vies, qu’il ne soit que ce moteur qui grattait le sable jaune. J’ai balayé l’Himmelstrasse, les baraques, le quai, avec le kommando-voirie. Et j’ai échappé au Lazaret.

Puis, un jour, qui peut dire combien de jours après mon arrivée, combien d’heures ? Le temps de la vie à Treblinka n’existait plus. Puis, un jour, j’ai été affecté au chargement : les wagons vides étaient le long du quai et courbés nous portions les paquets de vêtements à l’intérieur. Nous emplissions les wagons, entassant les paquets jusqu’au toit. Je courais sous les cris, surveillé par les Ukrainiens, les kapos, les S.S. Je sautais dans le wagon, je poussais les paquets, et je repartais jusqu’aux baraques chercher d’autres paquets, tentant de savoir où étaient les S.S., l’Ukrainien, pour estimer si je pouvais courir un peu moins vite, reprendre souffle, obsédé par la fatigue et la faim. Et tout à coup, en retournant vers le quai, j’ai vu pour la première fois le train pour ce qu’il était : un train. Un train qui allait quitter Treblinka chargé de vêtements. Alors j’ai couru plus vite : et mon plan s’élaborait. Monter dans un wagon, ménager une cachette entre des paquets, s’y laisser enfouir, puis partir avec le train. J’ai couru, sauté dans un wagon, mais le chargement arrivait à son terme. J’ai tenté encore, partout des paquets formaient un mur qui touchait les parois. Déjà les S.S. s’approchaient, vérifiant le chargement, claquant eux-mêmes les portes quand il n’y avait plus d’espace entre les paquets et le bois. Et j’ai dû quitter le quai, j’avais pensé trop tard, je m’étais laissé prendre à leur engrenage de peur, de terreur et de fatigue. J’avais laissé passer la chance, la première chance, celle qu’il faut saisir. Père, je n’avais pas été digne de toi. Toi, cette chance, tu l’aurais prise. Et ce soir-là, dans mon désespoir, j’ai commencé à penser que père s’était échappé, qu’il combattait, qu’il s’était caché dans ce train qui sort de Treblinka.

Le chargement des paquets fut désormais ma seule pensée. Je n’avais même plus besoin de me répéter : il faut vivre, il faut fuir. Je savais comment et ma pensée, toujours, précisait les détails de mon plan. Je voyais comment élever les paquets dans un angle du wagon, une vraie muraille dissimulant au plus loin de la porte cette cachette, comment en soutenir les parois et laisser s’amonceler les paquets. J’étais prêt. Mais les jours suivants il n’y eut pas de train. Puis je fus affecté au kommando-voirie : je balayais. Je vis le train se remplir sans pouvoir participer à son chargement. J’étais prêt mais j’avais manqué la première chance.

La vague noire, le soir, m’a emporté. J’ai revu les miens, j’ai revécu rue Senatorska, j’ai passé les sacs de blé et Mokotow-la-Tombe riait. J’ai bu la vodka brûlante que me versait Yadia. J’ai tenu la main de Zofia, j’ai ri avec elle. La vague noire m’a emporté et j’ai aussi retrouvé le bourreau de la Gestapo qui était venu à Pawiak dans ma cellule et que j’avais vaincu. Alors, tout cela pour rien ?

Au matin j’ai approché Kievé. Il faisait partie des truands du ghetto, porteur, voleur, jadis masse de chair et de muscles, aujourd’hui amaigri mais encore fort, plus résistant que la plupart. Quand il ouvrait la bouche, on voyait ses gencives et quelques racines noires. Un coup de crosse, au tout début du ghetto. Nous n’avions eu ni le temps ni la force de nous parler. Avant l’appel je me suis glissé jusqu’à son coin. Je l’ai secoué. Il s’est dressé d’un bond comme si j’étais la mort. Quand il m’a reconnu il a grogné.

— Tu connais le kapo, Kieve. Il faut que nous soyons au kommando de chargement.

Le kapo était un Juif allemand qui nous donnait des coups mais qui pouvait savoir si c’était pour nous protéger de coups plus sauvages ou pour simplement sauver sa vie ? Et puis, il fallait qu’il nous frappe ou bien qu’il meure. Kieve me regardait. On perdait aussi l’habitude de parler à Treblinka. Un mot pouvait conduire au Lazaret.

— Kieve, si nous chargeons, il y a le train et à deux…

Il me saisit par les épaules.

— Miétek, tu crois ?

Rapidement, j’exposais mon plan. Il secouait la tête, se lissant les gencives avec ses gros doigts à demi écrasés.

— Mais il faut être au kommando de chargement.

— Je parle au kapo.

Ce fut un long jour. Deux convois arrivèrent. Des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants. Leurs cris, leurs vêtements, leurs cheveux. Tenir, Martin, tenir encore. J’ai couru. Et le soir ce fut l’appel. Un long appel, trois klepssudra, puis beaucoup trop pour que je les compte conduits au Lazaret. Enfin la baraque. J’ai bondi vers Kieve.

— J’ai parlé, dit-il.

Je l’interrogeai, inquiet déjà d’avoir dû confier ma vie à Kievé, au kapo, rongé par un pressentiment.

— Il n’a pas répondu. Il a écouté.

Cela ne signifiait rien, peut-être simplement la prudence qu’à Treblinka chacun devait observer. La nuit a passé : j’ai mal dormi. Le bruit du moteur venant du camp d’en bas ne s’est pas arrêté et j’apercevais les lueurs des projecteurs là-bas, au nord-est, derrière ces barbelés dont personne ne revenait.

Le matin, sur la place d’appel, il y eut d’autres klepssudra sortis des rangs. Puis Lalka fit son discours : nous étions la boue du monde. Il appela des kapos et ils coururent vers lui, battant leurs casquettes d’un coup sec sur leurs cuisses droites, au garde-à-vous. Puis ils passèrent parmi nous. Et le kapo allemand de Kieve me fit sortir des rangs avec Kieve. Des Ukrainiens nous entourèrent avec quelques autres prisonniers mais nous n’allions pas vers le Lazaret : nous prîmes l’Himmelstrasse, l’allée bordée de fleurs et de sapins noirs qui conduisait à ce bâtiment de brique. À chaque pas nous le distinguions mieux : il ressemblait un peu à une synagogue, massif, austère, une porte étroite surmontée d’une étoile de David. Je marchais : je n’avais pas saisi la première chance, j’avais livré ma vie à d’autres, j’avais perdu. Le kapo, pour éviter un jour d’avoir à payer notre fuite, nous faisait prendre l’Himmelstrasse.

Au fur et à mesure que nous avancions, le bruit de moteur devenait énorme et on distinguait les crissements du métal dans le sable, comme des cris. Les Ukrainiens nous abandonnèrent à d’autres Ukrainiens à l’entrée du camp d’en bas. Nous franchîmes les barbelés, nous fûmes face à ce grand bâtiment de brique qui ne comportait qu’une porte étroite. À droite, la baraque du Lazaret. Nous avons contourné le bâtiment de brique. Et j’ai vu cette grande excavatrice qui enfonçait son bras d’acier dans le sable jaune, et le bruit du moteur avec ses dérapages éclatait près de moi. Les Ukrainiens se sont mis à hurler, des prisonniers couraient portant des brancards. Les Ukrainiens ont levé leurs fouets, leurs matraques, et je me suis mis à courir aussi vers ces brancards qu’ils nous désignaient. Des brancards de toile grossière. Kieve a pris l’autre bout et nous avons couru vers les larges portes ouvertes sur les côtés du bâtiment de brique. Des portes de bois, faisant presque trois mètres le large.

Et nous avons vu.

Ici, il me faudrait une autre voix, d’autres mots.

Les corps étaient nus, enchevêtrés comme des lianes, les corps étaient jaunes et du sang avait coulé de leur nez sur leur visage. Et c’étaient ma mère, mes frères, Rivka, mon peuple. Nous avons imité les autres, saisi à pleines mains les corps, couru. Nous nous sommes arrêtés devant les prisonniers qui munis de tenailles exploraient la bouche des cadavres et arrachaient les dents en or, et nous avons couru jusqu’à la fosse creusée dans le sable jaune. Au fond, debout sur les morts, des prisonniers rangeaient les corps, ceux de ma mère, de mes frères, de Rivka. Et nous avons jeté notre premier corps. Puis d’autres, toujours courant, chargeant parfois trois corps d’enfants au travers du brancard. Et les Ukrainiens faisaient descendre dans la fosse ceux qui ne couraient pas assez vite, ceux qui ne chargeaient qu’un corps léger. Et j’ai jeté cent fois ma mère, mes frères, Rivka, mon peuple, au fond de la fosse et plus loin, à quelques dizaines de mètres, l’excavatrice creusait avec son ronflement de bête.

J’étais devenu l’un des Totenjuden, un Juif de la mort, et j’ai su que le ghetto, l’Umschlagplatz, le wagon qui nous avait conduit à Treblinka, le camp d’en haut d’où je venais, n’étaient rien. Ici était le fond. Le fond de la vie, le fond de l’homme. Car les bourreaux avaient visages d’hommes, ils étaient semblables à ces corps que je jetais, ils étaient pareils à moi. Et ils avaient inventé cette fabrique à tuer, ces chambres à gaz, ces nouvelles chambres si bien conçues, avec leurs pommeaux de douche par où s’échappait le gaz, ces parois carrelées de blanc, ces petites portes d’entrée puis leur sol en pente qui descendait vers la grande porte que nous ouvrions et contre laquelle s’étaient enchevêtrés les corps. Nos corps. Car nous étions Juifs de la mort, morts aussi. Jamais, à l’exception de nos gardes, nous ne voyions un vivant. Parfois, au loin, j’apercevais dans le camp d’en haut une silhouette d’homme nu qui courait chargé de vêtements. Je faisais désormais partie de ce royaume de la mort : le monde des parias. Quand on livrait notre nourriture le conducteur du chariot ne venait pas jusqu’à nous. Il abandonnait le chariot à l’entrée et l’un des nôtres allait le chercher.

Nous ne vivions qu’avec des morts et des tueurs. Et pourtant je voulais vivre. Dans la baraque elle aussi entourée de fils de fer barbelés, prison dans un camp entouré d’un camp, les suicides se succédaient et chaque soir j’essayais de les empêcher. Car j’avais vu les fosses, les corps entassés et je savais que nous étions devenus des témoins. Ma voix serait forte de ces milliers de voix étouffées par le gaz et le sable jaune ; ma vengeance serait celle de ces corps que les prisonniers rangeaient au fond des fosses, côte à côte. Après deux ou trois couches de corps, l’excavatrice poussait le sable. Ma vie serait la vie des miens : ces milliers de corps que nous empoignions d’un geste brusque et que nous jetions sur les brancards.

Beaucoup parmi les prisonniers semblaient vivre sans savoir ce qu’ils faisaient, comme si leurs gestes n’avaient plus de signification. Ils étaient des masques d’hommes accomplissant sous les coups et dans la peur des actes commandés. D’autres, pareils à moi, vivaient comme on résiste. Et le soir je luttais contre les suicides parce qu’il fallait que nous devenions un bloc formé d’hommes se connaissant, capables un jour d’être un poing qui tuerait avant d’être écrasé. Mais les suicides ont continué et la mort saccageait notre groupe.

Un jour, quand ? Au camp d’en bas, au bord des fosses, le temps réel n’existait pas, et même le temps rythmé du camp d’en haut n’avait plus de sens. Un jour, quand nous avons enlevé les cales des grandes portes des chambres à gaz, que les portes se sont ouvertes et que nous avons vu les corps jaunes, mouillés, quand nous avons commencé à les tirer vers nous, Kieve a poussé un cri douloureux, enragé, et il a laissé tomber le brancard puis il a saisi un corps le secouant comme pour s’assurer qu’il ne contenait plus de vie et il a couru vers un Ukrainien qui a tiré. Kieve est allé dans la fosse. Je n’ai même pas regardé le visage de ce corps. Et nous étions ainsi, tous, fuyant les visages des morts, refusant de les affronter, refusant de savoir si nous avions connu, croisé, l’un de ces visages.

Ivan, l’immense Ukrainien à la tête minuscule, comme réduite, nous surveillait. Il tuait pour rien. Alors, je chargeais les corps les plus lourds, deux parfois, pour prévenir son coup sur le visage qui ferait de moi, un klepssudra, pour prévenir son ordre : « Descends ! » C’était la fosse et il forçait même les prisonniers condamnés à se coucher sur les cadavres encore chauds que nous venions de jeter.

Il fallait courir, toujours, et nous soufflions à peine, la faim au ventre. Je choisissais les « dentistes » qui travaillaient vite, inspectant parfois en moins d’une minute la bouche du cadavre, cet homme ou cette femme qui une demi-heure avant était un être de vie, la tête pleine de souvenirs, la mémoire chargée de toutes les richesses des vies passées. Le doigt glissait dans la bouche et la tenaille arrachait. Il fallait choisir un bon dentiste car rester immobile avec un corps à bout de bras quand on est aux limites de l’épuisement est une épreuve insupportable. Et l’homme fatigué doit mourir.

Alors, je courais, rythmant ma respiration, serrant les dents : vivre, Martin, vivre, les tuer. Ces mots m’emplissaient les yeux, la bouche, la tête. Ils étaient ma drogue et ma nourriture. Et le soir quand j’entendais quelqu’un prononcer le mot fatidique : « Enlevez », qui signifiait qu’un homme allait enlever la caisse sous les pieds de l’un de ses compagnons pour l’aider à mourir je tentais de bondir. Parfois, j’ai renoncé, gardant mes forces pour sauver ma vie puisque moi je voulais vivre. Parfois l’horreur nous aidait. Quand ils ont mis les nouvelles chambres à gaz en route, nous avons attendu longtemps, appuyés à nos brancards, reprenant souffle, pendant qu’ils n’arrivaient pas à tuer avec ce matériel qu’ils expérimentaient pour la première fois. Ainsi nous avons gagné un peu de repos. Parfois, je rencontrais la complicité folle d’un dentiste qui prenait le risque de me laisser passer après un semblant d’arrêt. Il jouait sa vie. L’un d’eux, un jeune homme maigre avec de longues mains blanches, était d’une dextérité exceptionnelle. Il opérait presque sans regarder, au toucher. Il m’a fait signe de passer avec ces trois corps d’enfants qui avaient à peine cinq ou six ans. Le S.S., celui que nous appelions « Idioten » parce qu’il nous abreuvait de ce mot, s’est approché :

— Pourquoi ? A-t-il demandé.

— Ils avaient à peine cinq ans, sûrement pas de dents en or.

J’écoutais, immobilisé par un Ukrainien qui avait suivi son maître S.S.

— C’est une bonne excuse, a dit Idioten.

D’un geste, il a montré la fosse au jeune homme aux longues mains blanches dont le corps est tombé presque en même temps que celui des trois enfants.

Ici, il me faudrait une autre voix, d’autres mots.

Parmi les corps chauds nous avons trouvé des enfants encore vivants. Seulement des enfants, contre le corps de leurs mères, puis nous les avons étranglés de nos mains, avant de les jeter dans la fosse : et nous risquions notre vie à faire cela car nous perdions du temps. Or les bourreaux voulaient que tout se passe vite. Ils nous pressaient tant que brusquement le silence s’établissait, nous avions terminé notre tâche, attendant quelques minutes la vague suivante. Nous l’entendions arriver, nous écoutions les cris fous, les aboiements des chiens. Et nous trouvions parfois des hommes mutilés, le bas-ventre en sang. Les chiens dressés par les hommes à pousser les vivants vers la mort.

Il me faudrait une autre voix, d’autres mots pour dire la honte qui me submergeait parfois, par saccades, comme une nausée de vivre encore et puis la rage qui me reprenait de vivre, vivre, pour dire ce que nous avions vu, ce qu’ils avaient fait, ce qu’ils nous avaient contraints à faire. Et plus ils étaient sauvages et plus s’ancrait ma certitude qu’ils seraient vaincus, qu’il n’était pas possible que ce royaume de mort devienne le royaume des hommes. Leur peste cesserait un jour. Et il faudrait être là, témoin et juge, au nom de ces enfants étranglés. Au nom de tous les miens. Je courais, souffrant quand les corps étaient lourds et à leur poids nous savions que ces morts anonymes venaient de pays où la famine n’avait pas sévi, des pays où les Juifs avaient dû être surpris en pleine ignorance et en pleine paix.

Le soir, nous rentrions écrasés de fatigue, sentant la mort. Certains souriaient doucement comme des fous, d’autres s’insultaient et parfois se battaient, certains se pendaient. Je ne pouvais m’endormir, guettant cet « Enlevez » sinistre, guettant les S.S. Car ils venaient la nuit dans notre baraque, accompagnés de leurs Ukrainiens, choisir de nouvelles victimes qu’ils prenaient près de la porte, et qu’ils tuaient au-dessus des fosses. Mais le soir quelques prisonniers n’avaient même plus la force de se traîner vers le milieu ou le fond de la baraque. Ils se proposaient à la mort.

J’ai chaque soir eu la force d’avancer jusqu’aux lits du fond. Et pourtant la maladie m’a saisi.

Toute la nuit j’avais lutté contre les cauchemars ; réveillé en sursaut, croyant entendre les « Enlevez » et le bruit des caisses qu’on tire, me voyant couché dans la fosse entre ma mère et mon père. Au matin j’ai vomi, de la salive rougeâtre, j’avais froid, mes jambes tremblaient, mes yeux se voilaient, comme s’ils avaient été recouverts d’une poussière jaune, couleur du sable de Treblinka. J’avais du mal à bouger les bras, à tenir debout. Et pourtant, j’étais présent à l’appel et j’ai couru avec les autres, mes pas résonnant dans ma tête, leurs cris entrant dans mes oreilles comme des aiguilles rougies. J’ai pris le brancard et la ronde a commencé. Les nouvelles chambres à gaz donnaient à plein, les convois se succédaient, les corps s’entassaient. J’ai fait mon travail de Juif de la mort, mordant mes joues, les muscles de mes bras tremblant comme des ressorts tendus et chaque fois que je m’arrêtais devant un dentiste je craignais de m’effondrer à ses pieds. Je n’ouvrais pas la bouche parce que j’aurais crié ; je courais, je jetais, j’entraînais même mon compagnon dans un rythme rapide : je sentais, au regard des Ukrainiens, qu’ils m’observaient. Si je lâchais, j’étais mort. Et je voulais vivre. Alors pour déjouer la méfiance d’Ivan, de ses yeux de renard cruel, je chargeais les corps les plus lourds. « Ce sont des sacs, Martin, va Miétek, dure, survit. » Un coup de reins et je soulevais le brancard, courant vers le dentiste. Courir c’est la vie.

J’ai tenu presque jusqu’au bout et nous avons eu une longue journée, avec des chambres pleines, des corps lourds. C’était mon dernier voyage, les chambres étaient vides.

— Vite.

J’ai imploré le dentiste d’un regard, j’ai soufflé ce mot. Il a soulevé les lèvres d’un doigt et je suis passé.

— Halt !

Idioten était près de moi, sa cravache à la main. Il a appelé le dentiste. Une dent en or brillait sur le côté. De lui-même l’homme est descendu dans la fosse et comme l’excavatrice travaillait près de nous je n’ai même pas entendu le coup de feu. Idioten a levé sa cravache et m’en a frappé. J’ai tenu, vibrant de tout mon corps, puis nous avons fait basculer le cadavre. Je savais que je ne résisterais pas un jour de plus. La fièvre me serrait dans sa poigne brûlante et peut-être étais-je déjà condamné, le visage marqué par Idioten, devenu l’un de ces klepssudra qu’on faisait sortir des rangs au moment de l’appel. Mais ils m’ont ignoré et j’ai pu me traîner sur le sol de la baraque, vers le fond, rampant avec mes coudes, les jambes comme mortes. Alors un homme est venu vers moi et m’a tiré hors de l’allée centrale. J’ai montré mon visage.

— Klepssudra ?

Il faisait presque nuit noire. Il s’est baissé passant ses doigts sur mes joues.

— Tu n’as rien, dit-il.

Parfois certains mentaient pour éviter les suicides dans la nuit.

— Je ne me tuerai pas, ai-je dit.

— Tu n’as rien, je te jure.

Je restais allongé, secoué de soubresauts, la fièvre, la nausée.

— Malade ?

J’ai tenté de vomir.

— Il faut tenir, a-t-il dit. D’où es-tu ?

C’était la vague noire des souvenirs qui montait. Il avait l’accent des voyous du ghetto. Je me suis mis à parler, comme on délire. La contrebande, le mur cent fois passé, les sacs de blé qui sentaient bon, Frankenstein, le café Sztuka.

— Abram est ici, a-t-il dit.

Abram, Abramle, comme on l’appelait. Souvent avec Dziobak-la-Vérole et Mokotow-la-Tombe, avec Pila-la-Scie et Zamek-le-Sage, avec Pavel, le Pavel d’avant cette nuit d’août, nous étions rentrés comme un torrent dans son restaurant. Et Abramle préparait la table d’un geste large, riant déjà à ce que nous allions abandonner chez lui, blaguant, se moquant de Pavel. Il avait été l’un de mes clients fidèles.

— À la cuisine.

— Qui es-tu ?

— Moishe. Tu connaissais Trisk-le-Chariot ?

Yankle-l’Aveugle, Chaïm-le-Singe, Trisk ; je les avais vus descendre la rue Zamenhofa, sourd à mes conseils. Et moi je les avais rejoints, un peu plus tard, ici à Treblinka.

— Je suis de sa famille, continua-t-il. Je vais t’aider.

Ainsi, au royaume de la mort un homme est venu vers moi.

Un homme que les lois appelaient voleur a prononcé ce son étrange ; « t’aider », ce son qui voulait dire prendre un risque de plus, là, dans ce royaume où chacun se prolongeait par miracle.

Moishe avait noué des amitiés avec les kapos, il mangeait un peu plus grâce à Abramle et le tueur Idioten, qui sait pourquoi, le protégeait. Dans le camp de Treblinka si l’on voulait durer il fallait avoir ces relations avec ceux – les kapos – qui n’étaient pas à chaque seconde écrasés sous les coups, le travail, le hasard et la faim.

Le matin, à l’appel, la fièvre me tenait toujours mais j’avais à nouveau l’espoir. Pourtant quand les Ukrainiens et les S.S. sont passés dans les rangs j’ai tourné mon visage, peut-être Moishe m’avait-il menti, peut-être étais-je klepssudra ? Mais ils m’ont regardé sans me désigner : la mort a frappé, à côté de moi.

Ce jour-là, j’ai évité les chambres à gais, et les fosses, j’ai fait partie des kommando-voirie, j’ai jardiné, j’ai tourné la manivelle du puits et le prisonnier qui s’y attelait avec moi m’a aidé aussi, en poussant seul alors que je ne faisais que m’appuyer sur la barre d’acier, au bord de ce puits profond d’où montait une fraîcheur humide. J’étais entré dans la caste des privilégiés du camp d’en bas. Mais, comme tous les prisonniers, à l’appel, le soir, nous pouvions être désignés pour la mort. Le lendemain, j’ai encore échappé aux chambres à gaz. Un kapo m’a conduit jusqu’aux cuisines. Là, vivait Abramle, gouailleur, toujours vif.

Il n’a même pas paru surpris de me retrouver.

— Miétek, tous nous venons ici, a-t-il dit. La dernière table pour Miétek !

Il me montrait un coin à l’abri des regards.

— Mange vite, a-t-il dit, soudain grave.

J’ai avalé des pommes de terre, chaudes encore, la faim plus forte que la fièvre. Ainsi j’ai pu me reposer un peu, gagnant quelques jours, sauvé par d’autres qui restaient des hommes. Et, appuyé à la manivelle, entraîné par mon camarade qui ne disait pas un mot, j’étais convaincu que les hommes l’emporteraient un jour sur les bêtes noires qui nous tuaient aujourd’hui.

Sur qu’il fallait vivre.

Mais la mort nous guettait : Abramle, Moishe, moi, nous restions des Juifs de la mort, soumis aux lubies de nos maîtres et aux besoins de la fabrique. Nous étions en sursis. Chaque fois qu’un convoi important arrivait on nous poussait tous vers les fosses, vers les portes de bois des chambres à gaz et nous reprenions les brancards de toile, nous courions dans le martèlement de l’excavatrice qui creusait le sable jaune pour d’autres fosses. J’ai tenu. Suivant Moishe, alors que la fièvre s’accrochait encore à moi, j’ai soulevé, porté des corps légers, guidé, protégé, entraîné par Moishe. Idioten laissait faire, tolérant cet avantage qui pour moi signifiait la vie. Peu à peu j’ai chassé la fièvre, la repoussant lentement parce que j’étais décidé à vivre, réussissant grâce à Abramle à obtenir quelques pommes de terre de plus, à échapper à la régularité mortelle des fosses et de la fabrique.

Un soir, Moishe n’est pas rentré à la baraque : Ivan l’avait abattu, près des cuisines, parce qu’il ne courait pas assez vite. Cette nuit-là, j’ai su que mon tour allait venir si je ne m’enfuyais pas : on ne pouvait survivre dans le camp d’en bas. Le lendemain, aux fosses, Idioten m’a donné un premier avertissement. Mon brancard n’était pas assez chargé, mais au lieu de tuer comme il le faisait généralement Idioten m’a fait mettre au garde-à-vous devant lui.

— Si tu cries, Juif, je te tue.

Et il s’est mis à me frapper sur le corps, évitant mon visage peut-être en souvenir de Moishe. Je n’ai pas crié, j’ai eu la vie sauve mais j’ai dû descendre dans la fosse, debout sur les cadavres, les rangeant comme s’il s’était agi de morceaux de bois, les piétinant comme s’ils n’avaient pas été, une demi-heure avant, des existences vibrantes de peur et d’espoir.

Régulièrement dans la fosse des prisonniers devenaient fous, d’autres appelaient la mort. Et elle surgissait par la main d’Ivan ou d’autres Ukrainiens. Je suis remonté, les mains humides et tachées de sang. Il ne me restait plus beaucoup de temps, j’arrivais au bout de ma vie. Les bourreaux m’avaient déjà remarqué, j’étais un trop vieux prisonnier : j’allais commettre la faute par laquelle je me désignerais à la mort.

Je me suis assis dans la baraque : j’avais lutté pour survivre mais ce n’était pas assez. La règle du jeu voulait que je sois perdant. J’avais laissé passer la première chance en ne bondissant pas dans le train chargé de vêtements. Maintenant, j’étais au terme du voyage : peut-être quelques jours encore, peut-être seulement quelques heures. S’enfuir ou mourir. Tout ce que j’avais fait, tous les miens, toute mon énergie, ma colère, ma vengeance, tout cela pouvait n’être plus rien si j’échouais. Si j’acceptais de mourir les bourreaux remporteraient la dernière manche et il n’aurait servi à rien que j’accumule toutes ces victoires, contre eux, à Pawiak, au ghetto. Rien, des centaines de milliers d’hommes seraient morts pour rien. C’est de Treblinka qu’il me fallait sortir, là était la seule victoire qui compterait, celle qui ferait de moi le témoin, le vengeur, l’homme par qui les miens, tous les miens, revivraient.

J’ai répété ces phrases, ces jugements pour m’exalter, pour me donner la force. Il me fallait agir seul : Moishe était mort, Abramle incertain, d’autres pouvaient craindre les représailles. Je devais compter sur moi seul. Toute la nuit, méthodiquement, j’ai bâti des plans. Franchir les barbelés était impossible, sortir par l’Himmelstrasse hors de question. La fabrique était surveillée, personne ne pouvait franchir la porte du chemin du ciel. Restait l’issue de l’ouest, celle qu’empruntaient les S.S. et les Ukrainiens. Mais elle était trop éloignée de nos baraques pour que je puisse y parvenir et puis elle devait être gardée. Pourtant c’était la seule voie pour fuir le camp d’en bas, rentrer au camp d’en haut, et là, tenter à nouveau l’aventure du train. Il n’y avait pas d’autres moyens, pas d’autres plans possibles. Celui-ci était fou, mais je vivais dans un monde fou. Il fallait réussir ou mourir. Mais réussir était mon devoir.

Me laisseraient-ils le temps ? Le destin en déciderait. J’ai commencé à guetter, réussissant par Abramle à rester à la cuisine. J’ai pensé à tuer un S.S. ou un Ukrainien, à revêtir leur uniforme et à franchir la porte. Ce n’était qu’un rêve impossible. J’ai attendu ; chaque heure passée à vivre était un atout que je conservais, et puis d’avoir un but précis me donnait une force nouvelle. On m’a remis à la fosse : j’ai travaillé comme une machine, courant, piétinant d’impatience devant le dentiste, il ne fallait pas mourir, il fallait tenir.

J’ai duré, combien d’heures ou de jours ? Je ne sais plus : le temps des hommes n’existait pas à Treblinka. J’ai duré jusqu’à cet instant où j’ai vu un camion chargé de S.S. passer la porte officielle, se diriger vers notre groupe de baraques. Les S.S. chantaient. Ils sont entrés là où s’accumulait l’or que les dentistes arrachaient des bouches et que les Ukrainiens volaient souvent. J’ai questionné Abramle qui par les kapos savait.

— Les S.S. viennent se servir en or, pour eux. Les Juifs, tu le sais Miétek, sont riches.

Et il s’est mis à rire.

J’ai observé le camion. Personne ne le surveillait. Je l’ai vu repartir, avec les S.S. qui sautaient à bord en se donnant de grandes tapes dans le dos et il a franchi la porte ouest sans même ralentir. Il s’est perdu derrière les baraques du camp d’en haut. Là où était la chance.

Le soir, j’ai élaboré mon plan. J’ai guetté : cette nuit-là, comme toutes les nuits des hommes se sont pendus. Plusieurs fois j’ai entendu le mot « Enlevez », plusieurs fois la caisse a grincé sur le sol. Quand il n’y eut plus qu’un silence précaire, le silence crevé par les cris de ceux qui avaient des cauchemars, je me suis glissé jusqu’aux pendus, j’ai approché la caisse et doucement je les ai pris contre moi, mes camarades morts qui allaient m’aider. À Treblinka, on se pendait avec sa ceinture et j’avais besoin de ces ceintures. Je les ai pris dans mes bras et je les ai détachés, mes camarades, enlevant leurs ceintures. Puis j’ai confectionné deux fortes sangles, attachant plusieurs ceintures ensemble, je les ai enroulées autour de moi comme autrefois, dans le ghetto, au temps de l’évacuation, j’avais enroulé une corde pour m’enfuir de l’hôpital et de l’Umschlagplatz. Le matin personne ne s’est étonné de trouver les corps des camarades étendus sur le sol. Qu’était-ce que ces trois morts au milieu de l’allée pour nous qui en saisissions des centaines à pleine main ?

Ce jour-là, je suis retourné aux fosses la peur sur moi : Martin, il ne faut pas mourir aujourd’hui. J’ai tenu, couru, posé deux, trois corps sur mon brancard, épuisé mon camarade qui s’essoufflait à l’autre bout. Couru pour vivre. Les jours suivants.

— Combien de jours ? – je suis resté une pelle à la main à proximité de la cuisine, craignant seulement les appels, le regard d’un Ukrainien ivre, la malchance qui tue.

Enfin, alors que le soleil avait déjà disparu derrière les arbres qui fermaient l’horizon de Treblinka, le camion des S.S. est revenu, soulevant de la poussière jaune. Il a freiné brusquement devant la baraque et les S.S. ont sauté à terre. J’étais à peine une silhouette et ils pensaient à l’or.

J’ai posé ma pelle contre la baraque, j’ai regardé autour de moi. J’allais réussir.

Toute ma vie, toutes ces vies mortes, tous les miens, ils étaient là à me protéger, tous avaient besoin de moi. Je ne pouvais que réussir, puisque je le devais. Je me suis jeté sous le camion. J’ai cherché des barres, des aspérités, j’y ai glissé les ceintures, les passant sous moi, les tendant, m’accrochant avec mes ongles à l’acier, collant mon visage contre le métal, plaqué de toute ma volonté, de toute ma vie. Ce camion était ma chair, ma mère protectrice et j’étais entre ses roues comme dans un ventre dont seule la mort pourrait m’arracher. Mais jamais la fatigue. Et pourtant j’ai cru lâcher. Mes muscles tremblaient, les ceintures me sciaient le cou, les jambes, que mon corps mal nourri était lourd ! J’ai attendu, un temps long comme une agonie. J’ai entendu leurs rires, le bruit de leurs bottes sur l’acier, sur le bois. Le moteur a éclaté brusquement près de moi, le camion se mettant à vibrer, s’ébranlant enfin. Quelques mètres à peine et j’ai cru que j’avais hurlé tant la brûlure le long de mon pied était forte, je touchais un tuyau d’échappement ; je me suis déplacé, ne faisant plus qu’un avec cette machine vibrante, cette mère qui m’emportait, me secouait et m’enveloppait de poussière.

Je tenais : merci mes camarades pendus, merci Moishe et toi, inconnu qui poussait sur la manivelle du puits, merci Abramle pour ces pommes de terre chaudes qui aujourd’hui étaient la force de mes poignets et de mes doigts. Merci mon peuple. Merci, corps de la fosse, enfants étranglés par mes mains pour vous éviter de mourir étouffés sous les cadavres mouillés, merci de me donner cette confiance, ce camion qui roule, roule. Je tremble sous toi, machine, mais je m’accroche à toi et rien ne me fera lâcher. Va, Martin, va Miétek.

Nous avons roulé sur le sable bosselé dans ce bruit de moteur et ce goût de poussière. Enfin, le camion s’est arrêté. Autour il y avait des cris, les rugissements de l’appel. J’ai entendu leurs bottes sur le plancher. Ils ont dû sauter à terre. Mais je devais attendre : j’étais parcouru par les éclairs de crampes qui tendaient mes muscles, je pouvais à peine déplier les doigts et sans les deux ceintures qui me tenaient à la hauteur du cou et des mollets je serais sans doute tombé sur le sol. Mais j’ai tenu. Autour du camion on parlait, on passait, puis brutalement la nuit est venue et le silence s’est établi sur le camp de Treblinka. J’ai encore attendu. J’apercevais les lueurs des projecteurs qui balayaient les barbelés ; de temps à autre la porte d’une baraque claquait et des voix s’interpellaient en allemand. J’ai détendu l’une des sangles et j’ai glissé vers le sol. Oh ! le bonheur de toucher la terre, d’appuyer mon dos sur ce sable qui a enseveli tous les miens et qui m’accueille fraternel. J’ai embrassé cette terre de tout mon corps, avec ma nuque meurtrie et mes bras crispés. Mais il me fallait être prudent. Alors, je me suis à nouveau agrippé au camion, ne touchant la terre qu’au moment où j’allais crier sous l’insupportable douleur des muscles. J’étais ainsi sur le dos, quand, au bord du camion, j’ai entendu un bruit, il était trop tard pour m’accrocher, j’ai saisi la petite bouteille de cyanure que m’avait donnée Moishe, prêt à la porter à ma bouche. Je ne me suis même pas tourné, attendant la lueur d’une torche, un coup de feu, un hurlement. Puis j’ai senti contre moi un corps qui s’allongeait : l’un de ces bergers allemands au poil fauve était là, me reniflant, pacifique, j’ai commencé à le caresser et il m’a léché les mains. Il est parti, revenu, innocent dans cette nuit douce alors que, dans le couloir étroit de la fabrique, là où s’ouvraient de part et d’autre les cinq portes donnant sur les chambres à gaz, d’autres de sa race, dressés à tuer, se jetaient, bêtes sauvages, sur le bas-ventre des hommes. Mais qui était la bête, de l’homme ou du chien ? Des chiens comme des hommes on pouvait faire n’importe quoi. Il n’y avait ni homme, ni chien, ni race maudite, seulement des hommes qui étaient devenus des bourreaux, d’autres qui les avaient dressés, peut-être des sociétés qui fabriquaient plus que, d’autres des bourreaux.

Le chien est reparti : j’ai eu peur un instant qu’il n’aille chercher son maître, puis à nouveau accroché au camion je me suis calmé. Maintenant, il me fallait attendre. Si le camion démarrait, je me collerais à lui, sinon je saisirais le moment, la première chance.

La fraîcheur est venue avec le matin ; un brouillard bas courait sur le sol comme un signe favorable. Il y eut un tir de mitrailleuse, venu d’un mirador, vers le camp d’en bas ; le moteur de l’excavatrice, là-bas où étaient restés Abramle et mes camarades de la baraque. Seul sans doute Abramle remarquerait mon absence, un instant à peine, quant aux bourreaux nous n’avions ni numéro, ni matricule, ni visage, nous étions des morts qui travaillions, des choses qui parfois criaient, qui se teintaient de rose quand une balle les abattait. Nous n’étions rien. J’entendais le moteur de l’excavatrice qui dérapait : c’était quand la pelle s’enfonçait dans la première couche de sable, la plus dure ; on creusait une nouvelle fosse et mes camarades allaient se rassembler, les klepssudra s’avançant eux-mêmes hors des rangs, les autres courant, le brancard chargé.

J’étais sorti du camp d’en bas, ce bout de l’Himmelstrasse dont personne ne revenait et que, disaient mes camarades, personne n’avait réussi à quitter sinon pour le ciel. J’étais sorti et il fallait que je m’échappe aussi du camp d’en haut, c’était mon devoir, mon serment, et d’être là, d’entendre l’excavatrice, d’imaginer la fosse et mes camarades debout sur les morts, d’être là, loin d’eux et toujours parmi eux me donnait une force invincible. Je réussirais. Au nom de tous les miens.

Le brouillard s’était encore épaissi. La voix de Lalka, toujours la même voix qui annonçait notre fin, notre inexistence, venait jusqu’à moi : c’était l’heure de l’appel. J’ai attendu, enroulant les sangles autour de mon corps. Bientôt j’allais risquer de tout perdre. Des voix qui parlaient en yiddish près du camion : j’ai rampé jusqu’aux roues. J’ai aperçu un groupe de prisonniers, à une vingtaine de mètres. Je me suis dressé, restant debout près du camion, repérant l’Ukrainien qui les gardait. J’ai marché jusqu’à eux dans ce brouillard qui me sauvait, j’avais les jambes raides, les bras lourds. J’ai buté dans une brouette, dissimulée par le brouillard. Je l’ai saisie. Personne ne pourrait me l’arracher. Un prisonnier s’est retourné. Il me regardait de ses yeux fiévreux, surpris.

— D’où viens-tu, toi ?

J’ai fait un signe de tête.

— Plus tard.

Il a hésité, a haussé les épaules. À Treblinka rares étaient ceux qui se souciaient d’autrui. Je suis resté avec ce groupe, un kommando-voirie, un petit moment puis, à l’appel, j’ai glissé loin d’eux. Il fallait me perdre dans la foule des prisonniers. Ma chance était la barbarie des bourreaux, leurs exécutions régulières, les hommes qu’ils sortaient tous les soirs des rangs pour les conduire au Lazaret et qu’il fallait bien remplacer. Au camp d’en haut comme au camp d’en bas, il n’y avait ni nom, ni numéro matricule, ni visage. J’ai touché ma soupe, comme les autres. J’avais réussi, je n’étais plus au fond du gouffre.

J’ai recommencé à vivre au camp d’en haut. Vivre, malgré l’horreur, car j’avais connu les fosses et la fabrique, vivre car j’étais sorti du dernier cercle, là où les vivants ne vont jamais, vivre car j’avais l’espoir. Le dos courbé, le visage tourné vers le sol alors que je courais, je me répétais qu’ici même, comme à Pawiak, comme à la Gestapo Allée Szucha, je les avais vaincus, eux les seigneurs et les rois de la mort. Sans arme autre que la volonté : là était la preuve que j’étais l’homme, leur maître. Ils tuaient, ils frappaient, ils hurlaient, mais ils n’étaient que des pantins démoniaques. Parle, Lalka, dis que je suis la boue, la vermine, parle de ta voix satisfaite de poupée noire, je suis l’homme et je vais vaincre, glisser entre tes doigts.

Je n’avais qu’un but : me faire affecter au kommando de chargement des wagons. Mais il me fallait avancer avec prudence, seul ; tenter de découvrir les rouages du camp, repérer les kapos, les goldjuden, ces « Juifs de l’or » qui formaient l’aristocratie du camp. Il me fallait éviter la mort, travailler vite, cacher mon visage, devenir gris, invisible. Il me fallait garder des forces : j’ai, malgré les risques, fouillé d’un geste rapide les vêtements que nous portions jusqu’à la place du tri, avalé les biscuits, le sucre sans remuer les mâchoires. J’ai travaillé accroupi à détacher les étiquettes des vêtements, pour qu’ils deviennent anonymes ; j’ai pris des risques, dissimulé un couteau acéré trouvé dans une veste de cuir. Car il me faudrait sortir du wagon. J’ai à nouveau connu tous les kommandos, j’ai porté des sacs de cheveux qu’on avait séparés par teintes, j’ai porté des brassées de chaussures. Puis j’ai dû servir au Lazaret. Là, j’ai retrouvé la mort vivante. La baraque était à l’est du camp, après la place du tri. Une énorme croix rouge la surmontait. Je suis entré dans la salle d’attente, propre, accueillante avec ses fauteuils confortables. De là, on passait dans la « salle de consultation ». Un prisonnier revêtu d’une blouse blanche y entraînait les arrivants. Mais cette salle de consultation avait une sortie béante, dissimulée par un rideau, et derrière se tenait un Ukrainien armé, debout près de la fosse. J’ai reçu le corps des vieillards, morts encore tremblants, le corps des enfants et des infirmes. C’était à nouveau la fosse mais j’ai pu y échapper, me perdre dans d’autres kommandos. J’ai retrouvé l’arrivée des trains, l’insupportable regard affolé des mères et des enfants. Elles me prenaient par le bras :

— Qu’est-ce qui se passe ? Où sommes-nous ?

— Ça va, ça va.

Que dire ? Que faire ? J’ai croisé des visages qu’il me semblait connaître et quand c’était des hommes vigoureux qui avaient une chance à la sélection, je murmurais :

— Ne te déshabille pas.

Ainsi je risquais ma vie. Nous ne devions pas dire un mot aux arrivants, nous ne devions pas les voir. Près de moi un prisonnier du kommando-bleu a été appelé, une voix de femme déchirante, faite de joie et de terreur :

— Schloïme, Schloïme, c’est moi !

Je savais qu’il ne bougeait pas, qu’il s’affairait pour ne pas entendre, j’ai entendu son pas qui s’éloignait et la voix qui criait :

— Schloïme, Schloïme, c’est moi !

Puis des bottes se sont approchées, elles ont suivi Schloïme dont je n’avais même pas vu le visage, et il y a eu un coup de feu. Comment pouvait-on faire confiance à un prisonnier qui avait vu arriver sa mère ou sa sœur ?

— Schloïme, Schloïme ! criait la voix.

J’ai nettoyé les wagons, les débarrassant de leurs morts de soif : des enfants, des vieillards. J’ai vu, sur chaque wagon, marqué à la craie d’une écriture ferme le nombre de personnes qu’il contenait : 120, 160, 145. Là-bas, à l’Umschlagplatz un S.S. pointilleux, peut-être le petit S.S. à la cravache, continuait sa besogne méthodique. À chaque convoi l’angoisse me saisissait : il me semblait qu’ils allaient à nouveau descendre, ma mère, mes frères, Rivka, qu’à nouveau j’allais devoir les laisser partir, mourir. Et maintenant je savais, je revenais de là-bas, où l’excavatrice creuse, où les chiens hurlent dans le couloir, où les enfants parfois ne sont pas encore morts quand s’ouvrent les larges portes de bois. Je savais, j’avais vu. Et à chaque convoi c’étaient ma mère, mon père, Rivka, mes frères, mon peuple, que l’on précipitait sur le quai. Et j’étais impuissant. Parfois des hommes et des femmes criaient :

— Nous ne sommes pas juifs !

Comme des animaux affolés, perdus, ils couraient vers les Ukrainiens ou les S.S., hurlant de terreur :

— Polonais, pas juif, pas juif. Catholique ! Je hais les Juifs !

Ils mouraient plus vite d’un coup de feu ou bien ils subissaient le destin commun. Ici, à Treblinka, ce n’était pas les Juifs que l’on tuait, ce n’était pas une race particulière que l’on exterminait : les bourreaux voulaient détruire l’homme et ils avaient décidé de commencer par ceux des hommes qu’on appelait juifs, mais tous les hommes étaient condamnés. Ne resteraient vivants que les bourreaux et leurs chiens. À Treblinka, c’est l’homme qu’on supprimait. Mais, pour mieux dissimuler cette gigantesque entreprise, les bourreaux avaient essayé de cacher l’homme sous ce nom de Juif.

Alors, les Polonais qui bondissaient sur le quai, criant : « Pas juif, pas juif, catholique » mouraient. Qu’importait pour les bourreaux ? Ces Polonais ne pouvaient être que des hommes donc ils devaient les exterminer. J’écoutais les cris affolés de ces hommes qui s’étaient peut-être fait prendre à proximité du mur, ou dont le visage ressemblait à ceux des Juifs. Ils allaient mourir sans comprendre que leur foi ou leur race ne les auraient pas protégés longtemps : ils auraient un jour ou l’autre dû choisir entre le destin d’une bête ou la vie d’un homme.

Juif ou pas juif, j’ai découvert à Treblinka qu’il n’y a que l’homme.

Cela aussi il me faudrait le dire, dehors. Mais le temps passait et à Treblinka les prisonniers mouraient vite. J’essayais de rester toujours dans les kommandos qui travaillaient près du quai : il y avait l’horreur des convois mais aussi l’espoir du chargement. Un jour, des Ukrainiens m’ont poussé vers la place de déshabillage : là opérait une partie du kommando-rouge. Il fallait aider les enfants, les vieux, à se déshabiller. Ils avaient les gestes empruntés et lents ; ils étaient brisés, désemparés, exténués par le voyage. Et ils posaient des questions avec la voix et les yeux. Je savais. Seul sans doute parmi les prisonniers du kommando-rouge et peut-être parmi tous les prisonniers du camp d’en haut j’avais vu : et voir change tout. Je savais par tout mon être, par mes yeux et mes mains, je savais leur destin. Et il me fallait presser mes frères et ma mère, répéter :

— Ça va, ça va.

Et je voyais déjà leurs corps mouillés et jaunes allongés dans la fosse. Et j’étais impuissant.

Plusieurs fois je suis retourné au « déshabillage », et j’ai su que je ne tiendrais plus longtemps, que j’allais bondir vers un Ukrainien ou un S.S. et tenter de le tuer. J’arrivais à nouveau au terme d’un voyage, à l’un de ces paris où il n’y a le choix qu’entre la mort et la vie. Il fallait jouer.

L’un des kapos était un Juif de Varsovie. L’un de ces voyous qui le long du mur, contrôlaient les méta et forçaient les contrebandiers à payer, pour passer les sacs. J’avais déjà échangé quelques mots avec lui.

— Tu es Miétek, m’avait-il dit.

Puis il y avait eu un long silence.

— Ton blé ne leur a servi à rien.

Ce n’était qu’une intonation dans sa voix, mais elle était fraternelle et désespérée. Il fallait jouer. Nous étions assis, épaule contre épaule, au fond de la baraque.

— Je viens de là-bas.

Silence, à nouveau. Il ne posait pas de questions et c’était bon signe.

— Tu entends ?

Cette nuit-là l’excavatrice raclait le sol, il y avait eu dans la journée deux convois comme si les hommes renaissaient toujours plus nombreux dans quelque coin de Varsovie ou de la Pologne, ou plus loin encore.

— Elle creuse, des fosses.

J’ai commencé à raconter, et cela a duré une bonne partie de la nuit. J’ai parlé d’Abramle et de Moishe qu’il avait dû connaître, dans les rues du ghetto, au temps de la vie. Silence encore, puis :

— Miétek, ne raconte jamais.

Il a saisi mon genou d’une main dure :

— Ne raconte jamais. Ils ont des mouchards.

J’avais gagné, découvert un homme.

— Il faut que je sois au chargement des wagons, au premier chargement.

Nous sommes restés côte à côte, jusqu’à l’appel.

— Ne raconte jamais, m’a-t-il répété.

Un matin, un jour, d’autres, combien ? Le temps des hommes et de la vie n’existait pas à Treblinka. Je ne l’avais plus vu, j’étais passé d’un kommando à l’autre. Puis à l’appel, comme nous nous dispersions, il m’a bousculé, me donnant un coup sur le dos, un autre, hurlant :

— Allez, marche, cours.

Il m’a poussé vers le kommando-chargement me dirigeant vers un autre kapo.

Nous sommes partis, le kapo nous injuriant, vers le quai. Le train était là, ses wagons ouverts, vides, les paquets prêts à être chargés.

Merci, camarade, merci, homme.

Le plan que j’avais mis sur pied il y a si longtemps, avant le camp d’en bas était présent dans mes mains, dans ma tête. J’ai chargé dans un coin du wagon, accumulant les ballots, ni trop ni trop peu, ce qu’il fallait pour n’être rien, qu’une fourmi dans la colonne, active, anonyme. Puis j’ai abandonné le coin et sa cavité, remplissant l’autre partie du wagon et les prisonniers derrière moi entassaient les paquets que je poussais. J’ai sauté, grimpé, entassé encore. Le kapo criait, les Ukrainiens et les S.S. marchaient sur le quai, et les prisonniers, le dos courbé, grouillaient, courant, sautant, chargeant. Peut-être ne suis-je resté seul dans le wagon qu’une minute mais elle a suffi. J’ai plongé dans ma cavité et j’ai tiré le paquet qui m’emprisonnait, tendu les bras pour soutenir l’amoncellement, bloqué d’autres ballots avec le dos et la tête. J’ai senti le choc sourd d’autres paquets qu’on accumulait, qui me serraient contre la paroi du wagon, dans cet angle de liberté. Puis il y a eu le silence, ma main droite tenant crispée une bouteille de poison, la gauche serrant un couteau. L’attente, les bruits de voix, un coup de feu. Un S.S. ou un Ukrainien qui devait abattre un prisonnier, pour l’exemple. Au fond de ma cache, je n’entendais même plus l’excavatrice, comme si déjà j’avais quitté l’enfer.

Ces grincements, ces claquements qui se rapprochaient c’étaient les portes que les S.S. fermaient. Il y eut un trou de silence, des cris, peut-être un wagon qui n’était pas suffisamment chargé, enfin, à nouveau, les grincements, les claquements. Mon wagon. Puis d’autres encore. Et l’attente, le train qui s’est ébranlé, puis arrêté. Combien de temps ? L’attente.

L’attente. Aussi longue que toutes les vies détruites et couchées dans les fosses, comme si chacune d’entre elles s’ajoutait à l’autre ; aussi longue qu’un appel quand j’avais peur d’être un klepssudra, aussi longue que cette course des chambres à gaz vers les fosses alors que m’écrasait la fièvre ; aussi longue que la torture au siège de la Gestapo ; aussi longue, aussi insupportable que ce moment où ils avaient crié : « hommes à droite », « femmes et enfants à gauche », et où ma mère, mes frères, Rivka, s’étaient séparés de moi. Aussi longue que tout mon séjour à Treblinka.

Enfin mon wagon a commencé à rouler, lentement d’abord, puis un air vif s’est glissé entre les planches de la paroi. Le train avait pris de la vitesse.

Il y avait les grincements d’essieu, le halètement de la locomotive, le déroulement sourd et rythmé sur les rails d’acier. Ce train avait pour moi tous les bruits rassurants des machines.

Ce train, c’était un cri : celui de ma vie.

OceanofPDF.com