Au nom de tous les miens v2
3 Le jeu de la vie et de la mort
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
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Le jeu de la vie et de la mort
Dans la forêt, avant, quand je ne savais rien, avant ma naissance, avant la guerre, mon père n’aimait pas me voir déranger les fourmis. Elles étaient énormes, rougeâtres, disciplinées : leur colonne traversait les sentiers. Je les suivais jusqu’à la fourmilière et avec une branche je touchais à peine l’un des orifices par lesquels elles s’enfonçaient. Je ne pouvais plus m’arracher à ce grouillement, à cette folie que je provoquais. Elles étaient là des milliers, se chevauchant, sortant, revenant et la fébrilité gagnait en une seconde les colonnes les plus éloignées. Mon père m’appelait en vain, il venait vers moi :
— Encore les fourmis ! disait-il.
Puis il parlait du travail, de l’ordre des choses qu’il ne fallait pas troubler. J’écoutais à peine. Je regardais.
Depuis le début d’octobre nous sommes des fourmis en folie. Dans les rues des groupes gesticulent, des hommes vont et viennent d’une porte à l’autre, des meubles s’entassent, puis on les remonte, puis ils sont jetés par les fenêtres. Là, des Polonais se disputent : un Juif vend ses tableaux aux enchères. Je rentre dans notre cour : une vieille femme, assise dans l’entrée, pleure. Elle me prend à témoin, moi qui passe, elle crie :
— Trente-sept ans, toute ma vie est ici, je dois tout laisser.
Je n’ose pas rester, je ressors. Sur des charrettes, des familles ont entassé leur literie, des valises, et elles courent résolues : des fourmis. À intervalle régulier la voiture haut-parleur annonce les limites du quartier juif, les interdictions, les délais prévus pour les déménagements : 31 octobre, puis 15 novembre. Je regarde, j’écoute. Mon père est venu plusieurs fois :
— C’est le ghetto, a-t-il dit. Ils vont nous faire très mal. Mais nous serons entre nous. Peut-être, pour quelque tempe, ce sera plus simple. Pour quelque temps seulement.
Nous savons où nous devons aller, dans un immeuble de la rue Mila, au numéro 23, l’un des appartements clandestins de mon père. Mais nous attendons la dernière limite pour être sûrs qu’il n’y aura pas de nouveaux délais, de nouvelles règles. Mais de quoi peut-on être sûr ? J’apprends, j’apprends encore, à chaque seconde, que dans ce temps, les lois, les mots, la vie, ne sont pas sûrs. Polonais, Juifs, nous sommes tous devenus des bêtes soumises au destin, au hasard. Au 31 de la rue Dzielna, j’ai vu un immense portefaix à la tête chauve jeter en riant par les fenêtres des meubles. Rue Wronia, j’ai entendu un enfant juif les yeux brillants crier :
— Je suis allemand, je suis allemand !
Sa voix aiguë me déchirait. Un vieillard essayait de le raisonner en lui caressant les cheveux mais l’enfant criait toujours. Mon père répète :
— Il ne faut pas s’affoler mais rester sur ses gardes.
Ma mère voudrait partir tout de suite, je la serre contre moi, je lui parle doucement, je lui répète comme le fait mon père d’attendre encore, de ne pas sortir. Hier, rue Ciepla, j’ai rencontré un groupe de S.S. : l’un d’eux qui paraissait les conduire secouait la tête de droite à gauche, les autres l’entouraient en riant. Je les ai suivis de très loin, glissant d’une porte à l’autre. Ils avançaient au milieu de la chaussée, devant eux la rue se vidait. Ils sont entrés dans un magasin et j’ai entendu des cris, encore des cris, toujours : deux femmes sont sorties en courant, nues, serrant leurs vêtements contre elles. Plus loin, le même jour, rue Muranowska, contre le mur, une vingtaine de Juifs, les bras levés, attendent. Je passe, je vais. Toutes les rues sont un monde en folie, on se bouscule, on marche avec peine : rue Leszno, rue Grzybowska, la foule est si dense qu’il me faut jouer des coudes pour avancer. Mon père est inquiet :
— Tu n’as rien à faire dehors, dit-il. Ils raflent. Ils tuent.
Ma mère supplie, pleure, demande à mon père d’insister.
— Il faut savoir.
C’est tout ce que je peux répondre. Je veux savoir. Je veux voir ce mur de brique qui monte, s’allonge et nous enferme. Près de la place Parysowski il ressemble au mur d’une prison et tout notre quartier (car nous n’avons même pas le droit, a ordonné le haut-parleur, de l’appeler ghetto) sera une prison, la Pawiak des Juifs de Varsovie. Je veux savoir car je ne veux pas me laisser enfermer. Je marche dans la foule et je me répète : « Ne pas se laisser prendre. » Je suis presque heureux : il fait froid. Autour de moi, les gens commencent à se recroqueviller, à trembler. Je n’ai pas froid, je me sens prêt. Je suis Laïtak, le chat des bord » de la Vistule, qui ne s’est jamais laissé emprisonner.
Vendredi 16 novembre : c’est le ghetto. Mon père nous a conduits hier à Mila 23. En passant rue Nowolipki, près de l’église, nous avons vu des prêtres qui essayaient d’obtenir des signatures sur une pétition demandant d’exclure la rue du ghetto. Chacun tente de défendre son bien, comme il peut, s’accrochant pour quelques heures au passé, à ce qui a fait sa vie. Certains ont déjà tout perdu : les Juifs de Praga ont été amenés en camions dans le ghetto. Ils n’ont plus rien : quelques valises. Et ils restent là dans les escaliers, devant les portes, se protégeant du froid. Mon père répète :
— Maintenant, tout est une question de solidarité. Nous devons leur montrer !
J’ai à peine parcouru les quatre pièces de notre appartement : je suis heureux pour ma mère et mes frères, nous retrouvons une maison, un monde à nous. Mais je ne peux pas rester. Je veux voir. Mon père nous a déjà quittés ; il travaille à organiser l’accueil des réfugiés. Il a sa tâche. Ma mère me supplie, je l’embrasse, je la serre contre moi : elle m’est si douce. Mes frères s’accrochent à moi. Je ris, je plaisante, mais rien n’y fait : pour eux, pour moi, il me faut être dans la rue, là où sont la violence et la vie et la mort des autres. Mon peuple, les miens.
Ce vendredi 16 novembre, à tous les coins de rues stationnent des patrouilles. Des Allemands casqués, à quelques mètres des officiers polonais dans leur uniforme bleu et qu’on appelle déjà les « Bleus » et plus loin, avec leur brassard jaune et leur brassard blanc à l’étoile de David, leur ceinturon et leurs bottes, les policiers juifs du Judischer Ordnungsdienst, le service d’ordre juif. Ce sont eux que je regarde, eux qui vont assurer l’ordre dans le ghetto. Avec nous, contre nous ? Ils contrôlent les passants, surveillent les longues queues qui se sont formées devant les magasins. Partout la foule et puis brusquement de larges zones vides : ILS sont là. Je m’avance : trois vieux Juifs, les bras tendus, font des flexions. L’un d’eux chancelle et tombe dans la boue. Il reste allongé, immobile et un soldat lentement lui marche sur le corps. Plus loin, dans la rue Leszno des S.S. font sauter sur un pied, en cadence, des policiers juifs. Eux aussi, comme nous. Rue Ogrodowa, une femme embrasse le trottoir alors qu’ILS rient. Et nous sommes enfermés et nous sommes impuissants ! Le long du mur la foule est massée, silencieuse, fascinée. Les morceaux de verre, les barbelés au faîte du mur sont parfaitement visibles. Les gens regardent, repartent il faudrait sauter ce mur : avec des échelles, des planches. On pourrait aussi entrer dans l’une de ces maisons qui donnent du côté aryen et dont les portes sont murées. Mais un mur, cela se troue, cela se franchit.
J’ai suivi le mur du ghetto. Je ne voyais que ce mur, je n’entendais qu’une phrase en moi : ils ne m’enfermeront pas. Je suis arrivé à l’une des portes du ghetto : une barricade de barbelés était élevée au milieu de la rue et deux guérites étaient dressées de part et d’autre d’un étroit passage. Des Allemands sont là, bavardent, occupant le passage, casqués, armés. J’ai eu envie de m’approcher, de bondir au milieu d’eux, de courir. Mais la rue était toute droite et j’allais mourir. Il fallait passer et leur survivre. J’ai attendu, fasciné par cet étroit passage : notre liberté, la porte de la cage.
Une colonne de Juifs venant des quartiers polonais avec des sacs de toile, des valises, est arrivée devant l’entrée escortée par des gendarmes polonais. Les Allemands se sont écartés : les Juifs étaient fatigués, sales, les enfants traînaient leurs pieds, d’où venaient-ils ? Peut-être de Praga. Les hommes se découvraient devant les Allemands. L’un d’eux, un homme encore jeune, a gardé son chapeau. Ils l’ont vu : un ordre. La colonne s’est arrêtée, on l’a poussé dehors. Personne dans la colonne ne le regardait. Ils ont fait sauter son chapeau d’un coup de crosse. Un officier allemand, les bras croisés devant la guérite, observait la scène. Ils ont frappé jusqu’à ce que l’homme tombe sur la chaussée, puis ils ont appelé les policiers juifs. L’officier s’est avancé, il a donné un ordre et ses soldats se sont esclaffés. Bientôt les policiers juifs urinaient sur le blessé. Peu après la colonne s’est remise en route et les soldats ont recommencé à bavarder au milieu de la chaussée.
J’avais envie de vomir. Je me suis assis au bord du trottoir. Les gens passaient : ils nous enfermaient, ils nous battaient, ils nous tuaient, ils nous humiliaient. Stasiek Borowski, mon ami, était resté dans le wagon ; et la femme qui les mains dressées me regardait Allée Szucha, au siège de la Gestapo, qu’était-elle devenue ? Et l’enfant qu’ils avaient laissé tomber sur la chaussée, et mon camarade aux cheveux roux ? Ma vie, ma courte vie, était pleine de morts. À chaque seconde, ils avaient tué autour de moi. Je me suis levé et j’ai marché vers la rue Mila.
C’est rue Nalewki que j’ai vu le tramway. Deux voitures qui venaient de passer la porte du ghetto et arrivaient de là-bas, la Varsovie aryenne, de là-bas, les jardins Krasinski. Sur la plateforme de la première voiture il y avait un groupe de soldats allemands, ils riaient, regardant la foule, ils visitaient le ghetto comme un parc d’exposition. Sur la plate-forme de la deuxième voiture, un gendarme polonais, un Bleu, veillait à ce que personne ne monte durant la traversée du ghetto. À l’intérieur, des Polonais traversant le ghetto pour aller d’un quartier à l’autre. Au coin de la rue Nalewki et de la rue Gesia, quand la deuxième voiture est encore dans la rue Nalewki, un homme a sauté et s’est perdu dans la foule. J’ai couru derrière le tramway. Il remontait à grande vitesse la longue rue Zamenhofa, toute droite, il atteignait la rue Dzika et là, après avoir ralenti à la porte, il franchissait le mur, il passait. En courant j’ai parcouru dans l’autre sens la rue Zamenhofa, la rue Gesia, la rue Nalewki. J’ai suivi à nouveau les deux voitures. C’était bien vrai : un tramway traversait le ghetto, de porte-à-porte, de la porte Nalewki à la porte Dzika ; un Bleu interdisait aux voyageurs de descendre ou de monter durant cette traversée. Mais si l’on pouvait grimper ou sauter, on sortait ou rentrait dans le ghetto.
J’ai peu dormi cette nuit-là. Le matin déjà j’étais en faction près de la porte Nalewki. J’ai observé. J’ai laissé passer plusieurs tramways. Il était tôt. Il n’y avait pas d’Allemands sur la plate-forme avant : ce n’était pas encore l’heure de la visite de notre zoo. Ils dormaient avec les putains de Varsovie. Je me suis placé au coin de la rue Gesia. Le tramway est arrivé avec son bruit de tôles. Je n’avais même plus besoin de le voir : déjà tous ses bruits m’étaient familiers. Il allait freiner pour prendre la courbe et bientôt j’apercevais la première voiture s’engageant dans la rue Gesia.
Il est là : la plate-forme est devant moi. J’ai bondi. Le tramway continue de rouler, je suis sur la plate-forme : les Polonais ne semblent pas me voir, ils détournent la tête. Voilà déjà la rue Zamenhofa, la foule sur les trottoirs envahissant la chaussée, la foule noire et tragique. On passe devant la rue Mila : l’air est vif, j’ai envie de crier, de ne pas respecter leurs lois, d’échapper à la peur, ne pas se laisser prendre, vivre, voilà ma vie qui entre en moi avec le grésillement des perches sur les fils. Je n’ai pas quitté le ghetto, pas encore, mais je sais que je réussirai. Au bout de la rue Zamenhofa, le tramway a ralenti : on approchait de la porte Dzika. Je me suis recroquevillé sur la plate-forme. Le tramway s’est arrêté et j’ai vu la silhouette de l’Allemand : ce n’était pas un S.S. Il s’est approché de la plateforme et il m’a vu aussi. Comment oublier ce visage figé, maigre, ces sourcils broussailleux et gris ? Nous sommes restés ainsi un long moment, à nous regarder. Puis il m’a fait un clin d’œil. Et le tramway est reparti. J’étais passé hors du ghetto. J’avais rencontré un homme.
Mon brassard était dans la poche, le tramway filait vers l’ouest de Varsovie ; bien sûr, j’étais en danger de mort mais j’étais libre parce que j’avais violé leurs règlements. S’ils me tuaient ils me tueraient libre et cela changeait tout. J’ai sauté du tramway après le cimetière : les rues me paraissaient vides simplement parce qu’on ne s’y bousculait pas comme dans la fourmilière surpeuplée qu’était le ghetto avec son demi-million d’habitants, Juifs de Varsovie et de la province entassés là. « Pour y mourir de faim », disait mon père. Dans cette Varsovie aryenne, douce, aérée, les passants me paraissaient détendus, calmes, élégants : j’oubliais ces yeux que la peur et la faim rendaient fixes. Les cafés de Nowy Swiat étaient pleins ; des Allemands se promenaient avec des femmes qui riaient, presque la paix si je n’avais aperçu de temps à autre des groupes d’enfants qui mendiaient et qui s’échappaient tout à coup, sans doute des Juifs qui déjà avaient réussi comme moi à franchir le mur. Mais moi je n’étais pas là pour mendier. Je combattais la prison en m’évadant, j’étais plus fort que les bourreaux. Je faisais ce que je voulais, malgré eux, contre eux. Je venais prendre des forces ici, dans les jardins, là au bord de la Vistule. Car le ghetto c’était aussi un univers de ciment et d’asphalte, sans arbres. Nous n’avions pas droit aux jardins. Alors j’ai marché dans les jardins Krasinski et, au-delà de la rue Swientojerska, j’apercevais le mur et les soldats allemands qui montaient la garde. C’est bon de sentir sa force, ses muscles, ses idées qui vont et viennent, claires et précises : j’avais envie de courir. J’étais dehors, j’allais rentrer, ressortir, et je vivrais.
J’ai remonté la longue et droite rue Dluga. Là se trouvait une pâtisserie où nous allions avec mon père. Je l’ai reconnue à sa devanture blanche : la pâtisserie Gogolewski, et personne ne faisait la queue. J’ai acheté – au prix fort – du pain ; j’ai mordu à pleines dents. Puis j’ai acheté des gâteaux au fromage, des sernik, puis d’autres encore, semblables à ceux que nous rapportait notre père, des bayaderki. Et j’ai attendu le tramway à la station avant la place Teatralny. J’ai vu au-dessus du mur le toit de la grande synagogue Tlomackie : moi j’allais rentrer, librement et plein de forces, d’air et de pain de froment. À la dernière station avant le ghetto le Bleu a sauté sur la plate-forme de la deuxième voiture. Je suis là, près de lui. C’était un homme rond, qui m’a ignoré. Je l’ai à peine regardé mais je suis resté près de lui : j’avais encore de l’argent. C’était un pari. Il a tiré sur le cordon de cuir de la cloche : le tramway est reparti. C’était un pari. J’ai touché sa main et sans un mot je lui ai glissé les billets. Il les a froissés et empochés, sans se retourner.
À la porte Nalewki, le Bleu a fait un signe et le tramway qui avait ralenti a accéléré. J’avais gagné, j’étais à nouveau dans le ghetto et j’ai sauté au coin de la rue Gesia, au moment où la première voiture venait à peine de disparaître. J’ai remis mon brassard : autour de moi il y avait à nouveau la foule, les regards fixes ; des hommes et des femmes qui palabraient, des mendiants. Tous ceux-là, c’étaient les miens, mes frères, peut-être pas assez jeunes pour risquer leur vie peut-être pas assez forts. Mais je l’étais pour eux et j’étais avec eux. J’ai descendu la rue Gesia, serrant mon pain contre moi, mes gâteaux à la main. On me regardait.
— Combien ?
L’homme a posé la main sur mon bras. Il est âgé, son manteau et son chapeau sont élégants.
— Ne restons pas ici, venez.
Il me pousse dans une porte cochère. Je suis aux aguets, un escalier à droite par lequel je pourrai fuir me rassure.
— J’achète, dit-il. Combien ?
— Je ne vends que le pain.
— Combien ?
Je dis un chiffre qui me semble énorme.
— Ce sont des pains d’un kilo.
Il n’écoute même pas et sort déjà son portefeuille. Dehors, la foule grise et noire, dehors ce bruissement de pas et de voix comme celui d’une fourmilière.
— Je suis acheteur, dit-il. Chaque jour, si vous pouvez. Voici mon adresse.
Il me tend les billets, un morceau de papier et glisse les deux pains sous son manteau. Je le vois s’éloigner, grand, son chapeau dominant la foule, bientôt masqué par le tramway qui passe avec son Bleu et des soldats allemands sur les plates-formes. Je suis rentré sous la porte cochère pour échapper à la foule, rassembler les morceaux de cette journée, ma grande journée, ma glorieuse expérience. Je me suis assis sur la première marche de l’escalier par lequel j’avais songé à fuir. Mais l’homme, ce vieux monsieur riche et digne, n’en voulais qu’à mon pain. Je regarde ma main : elle est pleine de ses zlotys, mes zlotys. J’ai parié sur le tramway, parié sur l’Allemand, parié sur le Bleu, parié avec ma vie, et j’ai gagné ; voici mon gain. Je ris : ils sont bien là ces billets, Mouès comme on les appelle. Et je sens la main potelée de ce gendarme polonais qui tout à l’heure a accepté l’argent d’un gamin juif traqué qui avait réussi à quitter le ghetto et qui rentrait de son plein gré, mon argent. J’ai parié avec ma vie et ces zlotys ne sont rien, rien que la plus faible partie de mon gain : j’ai gagné le clin d’œil complice d’un soldat allemand et j’ai gagné ma liberté.
Avant, mon père – c’était notre jeu – me tendait souvent son cigare ; j’aspirais avec force, la fumée m’enveloppait et il riait parce que j’étais contraint de m’asseoir sur le tapis bleu. Ma tête tournait et maintenant aussi ma tête tourne. La joie, la peur, la confiance, tout se mêle. Il me faut prendre l’une après l’autre, mes pensées, calmement.
J’ai parié et j’ai gagné de savoir qu’il est possible de trouver, ne fut-ce qu’une fois, un homme sous l’uniforme des bourreaux, qu’il est possible d’acheter un autre homme qui vous hait. J’ai gagné de savoir que l’homme est comme cette glaise des bords de la Vistule qu’il m’arrivait de modeler à ma guise.
Longtemps, je suis resté immobile, assis sur cette marche. Dehors la foule se faisait plus grise et moins dense. Bientôt ce serait l’heure du couvre-feu. Mais j’avais le temps : je n’étais pas semblable aux autres qui se pressaient dans cette rue, moi j’avais franchi le mur, j’avais vaincu les bourreaux. Ces hommes et ces femmes, mes frères, avec leurs brassards blancs au bas de leurs manches étaient, s’ils ne se révoltaient pas, des animaux marqués, promis à la mort. C’étaient mes frères et pourtant je me sentais différent, j’avais envie de leur crier : « faites comme moi, tout est possible ». Mais le pouvaient-ils ? J’étais jeune et c’était ma chance. Je marchais et j’élaborais des plans, je calculais le nombre de pains que j’allais pouvoir acheter demain, combien j’allais les vendre, j’organisais, j’imaginais. Mes idées venaient, l’une après l’autre. Il ne fallait rien abandonner au hasard, penser aux zlotys pour le Bleu, trouver un moyen pour ne pas laisser sa vie entre les mains d’un Allemand : ils sont rarement compréhensifs. À chaque pas, mon plan se développait : c’était cela ma liberté, la preuve que j’étais plus fort qu’eux, les bourreaux, les gardiens, les tueurs. Et j’allais vivre.
Au coin de la rue Wolynska et de la rue Zamenhofa, au milieu de quelques valises, une famille de Juifs était assise sur le bord du trottoir. Peut-être des Juifs de Praga abandonnés là par un camion et n’ayant plus rien. Une petite fille avec des tresses regardait fixement devant elle : j’ai traversé la rue, j’ai posé deux gâteaux sur ses genoux. Ce n’était rien mais puisque j’avais décidé de vivre, d’être libre, il fallait un peu, aussi, aider à vivre. Car vivre pour soi seul, à quoi bon ?
Mon père m’attendait devant la porte. Un homme était près de lui.
— Tu rentres tard, dit-il. Trop tard.
Il ne me regardait pas, comme s’il avait peur de savoir tout de suite.
— Voici le docteur Celmajster, continua-t-il, notre voisin du second. Nous organisons un Comité de maison, pour ceux qui n’ont rien.
Je l’écoutais à peine. Lui aussi, comme moi, il voulait survivre, se battre, aider. Je devais lui expliquer. Entre nous il ne devait y avoir que la clarté.
— Père, je suis allé de l’autre côté.
Ils me dévisagèrent en silence. J’ai montré le paquet de gâteaux.
— Pâtisserie Gogolewski, rue Dluga, a dit le docteur Celmajster.
Mon père, le visage crispé, m’écoutait. J’ai tout raconté et le soldat et le Bleu et le pain. Il se taisait.
— Tu disais qu’ils voulaient nous affamer, nous tuer en nous étranglant.
Je répétais, je haussais le ton, car je devinais sa colère.
— Et tu crois, toi, seul, un gamin de quinze ans.
C’était la première fois que je le défiais, qu’il me peinait si fort.
— Je ne me laisserai pas étrangler, père. J’aurai du pain. Nous n’allons pas nous laisser mourir de faim ?
Je m’avançais vers eux.
— Nous n’allons pas laisser toute cette foule mourir !
Celmajster a murmuré :
— Tu peux être pris.
— Mieux vaut cela.
Ils se sont tus. La rue Mila s’était vidée : nous sommes montés en silence.
— Il faut lui faire confiance, a dit le docteur en rentrant chez lui.
Restés seuls dans l’escalier, mon père a commencé à parler. J’étais deux marches au-dessus de lui et il levait la tête : j’en étais heureux et gêné. À chacun de ses mots, de ses mises en garde, j’avais envie de prendre son visage dans mes mains et de murmurer : « Père, tu peux me faire confiance. » Il me semblait que j’allais tous les sauver, lui, tous les miens et le ghetto tout entier.
— Tu sais qu’ils tuent, dit-il, qu’ils veulent tous nous exterminer, par la faim, par le travail. Alors, je t’en prie, Martin, comprends.
Il m’expliqua encore : pour les vaincre, il fallait durer, combattre, ne pas céder, mais savoir tricher s’il le fallait. J’écoutais. C’étaient mes plans, mes projets.
— Mais pour survivre, père, il faut manger d’abord. Et je m’en charge.
Il se mit à rire.
— Tu ne manques pas d’audace, dit-il.
Et il me poussa vers le haut.
— Avance, dit-il, contrebandier.
Mon père a trouvé le mot juste. Contrebandier, je le suis devenu, jour après jour. Grimper et sauter du tramway, enfouir mon brassard sous ma chemise, le glisser à temps à mon bras, connaître les gendarmes « joueurs », ceux sur lesquels on peut parier parce qu’ils se laissent acheter, trouver la marchandise, la revendre, calculer les bénéfices et les frais : maintenant, telle est ma vie.
Je pars dès la fin du couvre-feu dans la nuit encore glaciale.
Je guette le tramway : quel est le Bleu de service ce matin ? Parfois il me faut attendre, parfois je prends un risque, parfois je joue à coup sûr. Mais je joue. Je passe plusieurs fois par jour le mur dans les deux sens : je joue ma vie plusieurs fois par jour. Mais je vis, libre. À chaque voyage, mes plans se perfectionnent, de nouvelles idées surgissent. Quand on est en danger de mort l’esprit travaille vite. Maintenant j’ai des contacts, des liaisons, des habitudes, des fournisseurs attitrés dans la Varsovie aryenne. De faux papiers aussi : un titre de transport qui m’a déjà sauvé une fois. Il certifie que j’habite côté aryen et que je suis un jeune Polonais de bonne race. Il fait froid mais le col de ma chemise est ouvert : on aperçoit une mince chaîne en or et une petite médaille de la Vierge Marie. Le soir, j’apprends la messe en latin et les principales prières : ma vie peut tenir à ces quelques mots que je répète.
Mes bénéfices sont énormes car le ghetto a faim, car le ghetto a froid. Quelques jours avant Noël, la température est descendue à moins 15. J’ai vu, rue Karmelicka, des groupes d’enfants serrés les uns contre les autres, en haillons, tendant leurs mains et le ghetto tout entier est parcouru par des orphelins faméliques. Ils attendent devant des centres de distribution de soupe gratuite. Je donne ce que je peux. Déjà, une petite fille, aux jambes maigres, rougies par le froid, a pris l’habitude de me guetter le soir au coin de la rue Mila : elle ne bouge pas, elle me regarde seulement. Puis elle a disparu.
« Sangsues, buvant notre sang », dit la chanson du ghetto. Et je la répète dans ma gorge, les dents serrées. Car ils veulent nous exterminer. Par la faim, le froid, le travail, par la cruauté.
À la porte de la rue Leszno, une rue que je n’aime pas, une rue dangereuse où les rafles sont fréquentes, j’ai vu hier un groupe de travailleurs juifs qui rentraient. Ils sont employés du côté aryen. Des gardes allemands ont bondi sur eux, comme des loups, distribuant les coups de crosse, les injures, faisant tomber à genoux ces hommes fatigués aux visages maigres. Puis ils les ont fouillés et des morceaux de pain, des pommes de terre, un petit sac de farine se sont accumulés sur la chaussée. Les gardes ont forcé les travailleurs à jeter ces marchandises ? » De l’autre côté du mur. Certains essayaient d’arracher une bouchée de pain : ils ont été roués de coups.
Ils veulent notre mort. Parfois j’ai honte de manger à ma faim, honte de vendre, honte de regarder ces enfants squelettiques qui s’agrippent aux passants, ces mendiants qui vont mourir, cette femme au visage fardé qui essaie de sourire en tendant la main. Honte de ne pas pouvoir empêcher cela. Parfois je voudrais être, moi aussi, couché sur le trottoir crevant de faim et de froid.
Mais cela ne dure pas. Ils veulent notre mort à tous : moi, ils ne m’auront pas et quelques autres avec moi. Père m’a parlé de l’orphelinat du docteur Janusz Korszak : ces centaines d’enfants échappant grâce à lui à la faim. J’apporte quand je le peux de l’argent et du blé. Ma mère organise avec Mme Celmajster des distributions de vivres. Je donne. Mais je ne me mens pas : ce que je donne n’est presque rien. Notre ghetto est un enfer de misère, un être malade avec 500 000 plaies qui hurlent leur faim, leur froid, leur désespoir. Nous sommes tous comme des fourmis affolées qui tentons de survivre, de sortir. Et EUX, les gardes polonais, les Allemands, les soldats de la mort, ils nous regardent pourrir et mourir derrière les murs où ils nous ont enfermés. Et quand nous voulons sortir, passer entre les grilles de leur prison, ils nous tuent.
Rue Leszno, l’autre jour, j’ai entendu des cris. J’ai vu de loin un homme ramper dans les ruines de la poste : ils le piquaient jusqu’au sang avec une baïonnette. On m’a expliqué : l’homme avait été surpris alors qu’il sortait d’une cave. Sans doute avait-il trouvé un passage sous le mur. Il revenait avec du pain, maintenant il allait mourir. Ils tuent, ils frappent : les femmes qui s’échappent avec un morceau de pain, les enfants qui réussissent à mendier du côté aryen quelques sous. Parfois les soldats ferment les yeux, parfois ils distribuent de la marchandise saisie, parfois ils s’excusent du regard, ils ne fouillent pas, ils laissent passer les enfants.
Mais qu’importent ces quelques exceptions ! Ces clins d’œil d’homme à homme ne changent rien. Ils veulent notre mort. Et moi, à ma façon, je lutte pour empêcher qu’ils réussissent. Et si le ghetto vit, jour après jour, c’est parce que je ne suis pas le seul à passer le mur : les contrebandiers sont partout. Des Polonais entrent au ghetto, vendent leurs marchandises et repartent payés en dollars « durs » (en or) ou « mous » (dollars papier). Rue Kozla, on communique par un grenier avec le côté aryen. Même pour des bourreaux, il n’est pas facile de surveiller 500 000 personnes, de les tuer d’un seul coup. Et puis ce sont des bourreaux avides : ils ont installé des Shops, des fabriques, et ils nous font travailler comme des esclaves : nous fabriquons des uniformes, des casquettes, des ceinturons pour la grande armée des bourreaux.
Ce sont des bourreaux avides. Comme ils ne peuvent pas nous égorger en un jour ils tolèrent que quelques-uns d’entre nous organisent notre vie. Au 13 de la rue Leszno, avec l’autorisation de la Gestapo, Ganzweich et Sternfeld ont monté une police économique, entreprise de pillage, de contrebande, mafia qu’ILS surveillent. Mais « les 13 », ainsi qu’on les appelle, nous aident aussi à vivre : ils donnent aux pauvres. Ils volent et ils font l’aumône. Ainsi sont encore Kohn et Heller, les deux marchands, contrebandiers officiels et tolérés du ghetto : leurs guimbardes tirées par des chevaux sont nos « tramways », puants, sales, mais utiles ; les voitures circulent lentement parmi les rikshas, ces vélos taxis qui foncent dans la foule : des hommes gras et élégants tirés par des hommes faméliques au milieu d’une foule triste et affamée.
Oui, ils peuvent filmer cette scène, ils le font si souvent, oui tout est extrême dans le ghetto, la richesse et la misère. Je sais ; il y a des boîtes de nuit et des enfants qui meurent de faim devant la porte. Oui, la corruption côtoie le dévouement. Je vends mes marchandises à des prix exorbitants, je mange de gâteaux de la pâtisserie Gogolewski et je fais la charité. Injuste, cela ? Je vis comme je peux dans l’enfer qu’ILS ont créé. Je me défends et tous nous essayons de nous défendre.
C’est vrai, je suis devenu égoïste, c’est vrai je peux voir un mourant et passer près de lui sans m’arrêter. Parce que j’ai compris que pour le venger il me faut vivre, à tout prix. Et vivre il faut que j’apprenne à ne pas m’arrêter, que je sache le regarder mourir.
Mon égoïsme c’est ce qu’ils m’ont laissé comme arme, je m’en suis saisi, contre eux. Au nom de tous les miens.
Et chaque jour, je me bats mieux. Je saute sur la plate-forme avec un sac, le gendarme polonais, le Bleu de service, est d’accord ; parfois, à mon intention, le tramway ralentit au coin de la rue Gesia. Je cours vers les boutiques, les appartements où l’on m’attend. Quelques mots, quelques gestes : le sac est vide, j’ai mes zlotys, je cours encore vers la rue Nalewki pour un nouveau voyage, les billets préparés pour le Bleu.
« Mouès, mouès, la meilleure chose du monde. » Je siffle la chanson. Mouès, c’est l’argent. J’achète les bourreaux : ces hommes qu’il me faut payer cher ne valent rien. Moi je ne trahirais jamais les miens pour des billets sales et froissés. Je rentre joyeux rue Mila, exalté et fatigué, j’apporte des sucreries, une orange parfois. Père ne dit plus rien, mais je sens sa peur pour moi et son admiration. L’autre jour, j’ai passé de l’argent pour lui : des sommes qu’on lui devait du côté aryen. Il m’a remercié mais sait-il la joie qu’il m’a donnée ? Je suis un homme, je combats, je vis. Plusieurs fois par jour je triomphe des bourreaux et de leurs lois. Mais je ne suffis plus à ma tâche. À Mila 23, j’ai abordé Pavel, le fils du voisin.
— Pavel, comprends-moi, les vaincre. Faire ce qu’ils défendent.
Je lui explique, dans notre cour, ce que je fais. Il a le type de l’intellectuel juif : des lunettes, les cheveux bouclés, et il a fait partie du Hachomer Hatsaïr, cette organisation sioniste qui veut l’amélioration de l’homme. Il secoue la tête. Il hésite. Je le rassure.
— Tu ne passeras pas le mur, tu ne pourrais pas. Tu es trop juif.
Il rit. Il hésite toujours.
— Vendre, dit-il avec une pointe de mépris.
— Vivre.
Je lui explique encore, longuement.
— Alors ?
Finalement, il accepte. Je ris à l’intérieur de moi : je commence à connaître les hommes, j’en vois tant. Je sais comment il faut leur parler : leur âge et même leur uniforme ne m’impressionnent plus. Il suffit de trouver le point sur lequel il faut appuyer : et ils font ce que j’attends d’eux. Il suffit de réfléchir plus vite qu’eux, de décider avant eux, pour eux.
Pavel et moi, maintenant, nous sommes une équipe. Je n’ai plus à sauter du tramway : je jette mon sac et il m’en tend un vide avec l’argent à l’intérieur le temps pour moi de passer du côté aryen, d’acheter de nouvelles marchandises, et Pavel est là, avec son sac vide et l’argent. Le soir, nous comptons nos gains. Nous faisons un tas à part, c’est toujours notre premier tas. Celui des autres. Pavel se charge de donner à ceux qui ont besoin : l’orphelinat de Korczak ou les mendiants, ou les Soupes populaires qui commencent à ouvrir dans le ghetto. Chaque billet est pour moi une victoire.
Pavel trouve que je prends trop de risques : il suffirait de faire un ou deux voyages par jour. Pourquoi « tourner » si vite, pourquoi ne pas choisir un ou deux gendarmes polonais dont on est sûr qu’ils acceptent d’être complices, qu’ils sont des joueurs, des graieks réguliers et se contenter de « jouer » avec eux ? Pavel ne comprend pas mon désir, mon enthousiasme.
Dans sa chambre, le soir, il tente de me raisonner. Nous fumons lentement, je l’écoute à peine, fatigué et heureux, impatient du nouveau matin qui va se lever. Puis quand rentre Pola, la sœur de Pavel, je commence mes discours. Je fais le coq, et, je fume comme un important personnage. Pola, durant des heures, n’a pas parlé. Elle me regardait. Ce soir, elle parle :
— Pour Martin, dit-elle, c’est une passion.
Elle m’a compris. Pavel hausse les épaules.
— Ce n’est pas moi qui passe, dit-il. Tu veux survivre et tu joues trop.
Les billets sont encore sur la table. Je prends le tas des autres.
— Il y en a plus qu’hier, Pavel.
— Et demain il n’y aura plus rien si tu perds.
Je suis descendu dans la cour avec Pola : c’est notre retraite entre des murs. Le froid claque et c’est une nuit d’encre.
— Pavel a peur pour toi. Il se sent coupable parce qu’il ne passe pas avec toi. Une rafale de coups de feu. Le froid glacial. Nous sommes rentrés et nous sommes montés dans l’obscurité jusque sous les toits : mon père avait commencé à aménager avec moi une cache. « On ne sait jamais, disait-il. Ils ne nous laisseront pas tranquilles, même ici, au ghetto. » Nous sommes restés un long moment allongés l’un près de l’autre sans rien dire, presque immobiles. Puis nous sommes redescendus.
— Ne te laisse pas prendre, Martin.
Ce ne sont pas les soldats qui m’ont pris. Quand j’ai sauté du tramway, comme d’habitude après le cimetière, je me croyais en sûreté. La porte avait été franchie sans ennui. Je marchais vite, fixant déjà le prix que j’allais proposer à mon vendeur de blé. J’ai entendu leur course trop tard. Ils étaient quatre, avec de sales têtes de voyou : l’un, le visage marqué par la petite vérole, a un sourire stupide.
— Oh ! Le beau chat, dit-il. Miaou, miaou.
Ils me tiennent par les bras, ils me poussent dans une cour.
— Un bédouin bien gras, qui n’a pas souffert.
Celui qui vient de parler sent la vodka. Il me souffle son haleine dans le visage. Chat, bédouin, je connais ces mots, ils veulent dire Juif, Juif passé en fraude et que les voyous traquent et dépouillent.
— Donne, Juif.
Ils m’entourent, me bousculent. J’essaie de bondir, ils me poussent, me couchent sur le sol, s’assoient sur moi et me fouillent. Ils trouvent les zlotys. L’un qui doit mesurer deux mètres siffle en comptant les billets.
— Un beau chat, répète-t-il.
Ils m’enlèvent les chaussures : l’un d’eux les essaye. Ils me giflent, me fouillent encore et s’en vont.
— À la prochaine, dit celui qui sent la vodka.
Il pleut. Je suis assis dans cette cour déserte, sans chaussures, dépouillé, je pleure de rage et de colère, d’humiliation. Les bourreaux ne suffisent pas. Il faut aussi qu’il y ait des chacals à l’affût. Et ce sont eux qui m’infligent ma première défaite. J’ai réussi à convaincre mes vendeurs de me prêter de l’argent pour rentrer : il m’en fallait pour payer le Bleu. Et j’ai recommencé, prudent, sur mes gardes, sautant plus loin, tentant de leur échapper. Mais ces Schmaltzowniki ne m’avaient pas oublié. Ils s’engraissaient de notre malheur. Une fois j’ai couru, réussissant à les fuir, mais je prenais d’autres risques : je pouvais me faire arrêter. La partie était inégale, à tout coup j’étais perdant. À trois reprises encore en quelques jours, ils m’ont dépouillé. Je ne pouvais ni crier ni me défendre car il ne fallait pas que mon visage porte la marque de coups : un homme battu est un homme suspect. Quand ils me coinçaient après une course, ils riaient entre eux.
— Encore toi.
J’étais une bonne prise et je ne me débattais même plus. Ils me fouillaient des pieds à la tête, me donnaient des bourrades.
— Un bédouin têtu.
Moi aussi je commençais à connaître l’homme à la petite vérole et le rouquin qu’ils appelaient Rudy. J’ai essayé de leur parler, mais ils comptaient leur argent, partageaient en se disputant et m’ignoraient.
— Reviens vite nous voir, disaient-ils.
Un soir, c’est moi qui les ai suivis, pour savoir. Ils marchaient en balançant les épaules, se bousculant, écartant les passants. Je les ai vus courir après un jeune Juif qui gesticulait et qu’ils ont frappé et laissé à demi évanoui dans un couloir. Mais je n’avais pas le temps de m’occuper de lui. Ils sont finalement rentrés dans un café-restaurant au bout de la rue Dluga et ils se sont mis à boire. Je regardais fasciné ces hommes : ils riaient entre eux, ils buvaient. C’était mon argent qui était là sur leur table, c’était ma vie qui filait dans leur verre et la vie d’autres hommes qui à moins de 500 mètres mouraient de faim. Et j’aurais pu, avec cet argent, pour quelques-uns d’entre eux, reculer la mort pour quelques jours.
Et ces brutes buvaient. Je ne pouvais pas m’arracher à ce trottoir d’où je les voyais, prenant bouteille après bouteille, mais il m’a fallu organiser ma rentrée, trouver de l’argent, risquer ma vie, pour rien. Expliquer à mon père, à Pavel, à Pola. Pavel répétait :
— Les salauds, les porcs. Quels lâches !
Je l’écoutais : il me semblait entendre ma voix. Je me disais cela depuis des heures.
— À quoi cela avance ? Ils sont comme ça, ai-je lancé.
J’ai commencé à leur expliquer et c’est à moi que j’expliquais ce qu’ils étaient, pourquoi il fallait compter avec eux.
— Ils sont un autre mur. Il faut le franchir comme le premier. Et c’est sûrement moins difficile.
Toute la journée du lendemain, j’ai marché dans le ghetto. Cela faisait longtemps que je n’allais plus au hasard de ses rues surpeuplées. Des enfants fouillent dans les poubelles, une femme son bébé mort dans les bras mendie au coin de la rue Nowolipki et de la rue Smocza ; un couple élégant, l’homme superbe, les bras croisés, la femme maquillée, chante au milieu de la chaussée. Là on vend des livres par paniers entiers, ici un homme est allongé sans connaissance : sans doute le froid et la faim. Tout va mal : la mort est partout, une mort rongeante, rampante. Au bout de la rue Stawki, on construit des baraques, on aménage des voies, des quais pour rassembler, embarquer les gens qu’on rafle. Parfois les soldats se répandent dans une rue et raflent sans raison, sans même un prétexte. Ils raflent parce que tel est leur bon plaisir et qu’ils sont la force et le droit. Ma mère a peur : elle ne sort presque plus. Quelques centaines de mètres et tout change ; au 12 de la rue Rymarska, le cabaret Melody Palace annonce :
Diana Blumenfeld interprétera les chansons du ghetto.
Un attroupement s’est formé devant la porte, je m’approche : Rubinstein le bouffon est là, grinçant, gesticulant, se tortillant, il hurle :
— Nous sommes tous égaux. Couche-toi sur le côté, laisse une place pour le voisin.
Je l’aime bien. Je l’ai vu courir vers les soldats, les défier, se moquer d’eux, et les faire rire, jouer sa vie. Lui aussi il combat, à sa manière.
J’avais oublié cette horreur des rues et la misère. Dans mon tramway, avec mes graieks, glissant les zlotys aux « joueurs », leur laissant un instant ma vie entre leurs mains, j’étais moins malheureux qu’ici. Il me fallait sortir à nouveau, franchir le mur des voyous, des Schmaltzowniki avides et simples. J’ai marché, mal dormi. Ils volaient pour boire, eh bien, on allait leur donner à boire !
Je suis sorti du ghetto le lendemain matin avec le premier tramway. Il neigeait par gros flocons et la ville, au-delà du mur paraissait vide, assoupie encore. J’avais très peu d’argent sur moi, des zlotys pliés dans mes chaussures : la paire la plus mauvaise, et par les semelles trouées le froid humide glaçait mes pieds. Rue Wronia, j’ai acheté deux bouteilles de vodka puis je suis allé me poster en face du café-restaurant de la nue Dluga, leur repaire. La neige tombait toujours : dans la longue rue Dluga le vent s’engouffrait, soulevant la neige. Je n’avais trouvé qu’une encoignure de porte pour me protéger et je recevais souvent en plein visage une rafale de flocons : je maudissais ces brutes, je crachais, je rêvais de lancer une grenade dans ce maudit café, je rêvais de purger Varsovie de ses chacals. Puis je me calmais. C’était un autre mur et à quoi servait de jurer : il était là, il ne disparaîtrait pas à coup d’imprécations, il fallait attendre.
J’ai d’abord vu arriver Rudy le rouquin, le col relevé, puis deux autres sont entrés en se donnant de grandes tapes sur l’épaule. Plus tard le plus âgé, celui dont le visage était marqué par la petite vérole, est arrivé avec une fille enveloppée dans un gros manteau de fourrure. J’ai attendu malgré mon impatience, me disant qu’il fallait savoir attendre, pensant à Laïtak qui pouvait rester de longues minutes devant le morceau de viande que je lui lançais avant de s’en saisir, mais alors d’un seul coup. Je devais les laisser boire, les cueillir alors que l’alcool les avait déjà adoucis. Et puis la chance me servait : avec cette neige ils n’avaient pas chassé le « bédouin » et leurs poches devaient être vides, leur soif énorme.
Pour traverser la rue, j’ai couru. La porte, et d’un seul coup une odeur de choux, de fumée grise et la chaleur humide comme dans un bain de vapeur. Quelqu’un a crié :
— La porte !
J’avais oublié. Je transpirais. Je les ai aperçus à leur table, contre le mur, à demi couchés, une bouteille au milieu d’eux. La fille que j’avais vue entrer était là, raide, ses cheveux blonds formant une longue tresse. J’ai pensé en la regardant « je vais réussir. Ils ne m’avaient pas remarqué. Je me suis assis au bout de leur table et j’ai posé les deux bouteilles de vodka, deux grosses bouteilles encapuchonnées de rouge, devant moi.
— Je suis Martin, ai-je dit. Parfois on m’appelle Miétek.
Ils me regardaient, ils regardaient les bouteilles. La fille les interrogeait du regard.
— C’est un bédouin, a dit Rudy.
Je suis Martin.
J’ai ouvert la première bouteille et ils ont avancé leurs verres. Alors j’ai commencé à parler :
— Aujourd’hui, je n’ai rien, même pas de bonnes chaussures. Je suis venu pour discuter affaires.
L’homme à la petite vérole riait silencieusement. Il me tendit son verre.
— Sacré bédouin têtu. On le frappe et il est là, pour affaires. Tous pareils, les bédouins.
— Qui es-tu ?
— Stefan, Stefan Dziobak. Dziobak-la-Vérole.
Et il recommença à rire en silence. Peu à peu ils donnèrent leurs noms. Il y avait Miétek Skover dit Miétek-le-Géant : un visage d’enfant, rond et blanc, presque sans barbe et deux mètres de haut et des yeux petits, brillants, des yeux perçants et vicieux. Le dernier, le plus silencieux, s’appelait Mokotow, du nom d’une prison de Varsovie et la fille blonde était sa sœur, Marie. Je parlais, j’expliquais, ils buvaient. Je ne disais rien du ghetto et des morts de faim, à quoi bon ? Je parlais vodka, rétributions journalières, gueuletons, assurance de gains, petits risques.
— Je veux une association, ai-je dit. Et nous serons tous gagnants.
Ils se taisaient. Ils buvaient.
— Tu n’es qu’un Juif, a dit Dziobak-la-Vérole. Et un Juif c’est un Juif.
Marie a murmuré, mais ils l’ont tous entendue, comme moi :
— Les zlotys sont des zlotys. Et si les bédouins sont plus malins que vous…
— Explique-nous.
Mokotow avait une voix grave et c’est lui qui buvait le moins.
J’ai ouvert la deuxième bouteille, la joie lentement montait en moi, la joie de la victoire : j’allais franchir ce nouveau mur. Je n’étais rien, qu’un jeune Juif traqué et ces hommes du milieu ces chacals, ces voyous étaient là à m’écouter. Peut-être parce que je ne leur en voulais même plus de m’avoir dépouillé, peut-être parce qu’ils sentaient que je cherchais une véritable association, franche et durable. J’ai demandé si je pouvais leur faire confiance : Dziobak-la-Vérole a recommencé à rire. Il a désigné Mokotow.
— On l’appelle Mokotow-la-Tombe. Et puis, mon petit Bédouin…
Il a sorti un couteau à cran d’arrêt qu’il a posé sur la table.
— Si on t’aimait pas un petit peu, tu crois qu’on t’aurait pas déjà coupé la langue ? Ou ta petite queue ?
Ils se mirent tous à rire.
— Mais elle est déjà coupée, sa petite queue, a dit Miétek-le-Géant.
Ils donnèrent des coups sur la table de joie, et je riais avec eux. Marie seule restait raide, ne participant pas à cette espèce de débordement qui nous saisissait.
— Il y a déjà Miétek-le-Géant, dit Dziobak, tu seras Miétek-le-Coupé.