Au nom de tous les miens v2
6 Je dirai l’Umschlagplatz, les wagons et les fosses
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Je dirai l’Umschlagplatz, les wagons et les fosses
Le train roulait. J’étais collé contre le bois rugueux, explorant la paroi, ce bois où tant des miens avaient posé leurs fronts, leurs lèvres, où tant des miens avaient brisé leurs ongles entre Varsovie et Treblinka. Je me suis efforcé d’attendre, de ne pas me laisser aller à l’exaltation mêlée de peur et d’angoisse qui me poussait à creuser le bois, à le défoncer avec ma tête, à planter le couteau n’importe où, à arracher avec mes dents, mes mains, ces planches qui me séparaient de l’air libre. Je me suis maîtrisé, peu à peu, retrouvant ma respiration, mes pensées, élaborant un plan. J’ai commencé à élargir une fente entre deux planches, pour voir et, brusquement, j’ai aperçu l’horizon, un espace rouge sombre que ne mutilaient ni miradors ni barbelés mais seulement les masses noires des forêts à demi estompées par la nuit qui tombait ; j’ai vu les champs labourés couverts de place en place par des traînées de brouillard grisâtre ; j’ai vu la campagne vaste, seule, sans un homme casqué, sans un cadavre, sans une colonne de prisonniers courbés. Je n’arrivais plus à détacher mes yeux de ces étendues tranquilles et silencieuses, somnolentes et paisibles, de cette terre sableuse, innocente, creusée de marais immobiles où des hommes avaient installé Treblinka.
Le train a ralenti, avançant au pas : l’angoisse à nouveau m’a saisi. Nous avons traversé une gare. Sur le quai éclairé déjà, des soldats, leurs armes, leurs sacs et leurs casques amoncelés contre les murs, mangeaient. Certains, leur gamelle à la main, étaient à demi allongés, près des voies, regardant le train et il me semblait qu’ils allaient voir mes yeux, bondir, hurler. J’ai serré le couteau : je ne retournerai jamais à Treblinka. Puis le train a repris de la vitesse, s’enfonçant dans la campagne et dans la nuit maintenant pleine. Alors je me suis mis à creuser, taillant dans les planches, enfonçant des échardes dans mes doigts, transpirant. Nous avons encore passé une gare déserte signalée à peine par deux lumières jaunes qui paraissaient clignoter. Dès que nous avons retrouvé la nuit j’ai poussé, m’arc-boutant sur les ballots de vêtements et, brutalement, dans un craquement, les planches ont cédé, l’air humide et froid me fouettant tout à coup, ma cache envahie par le bruit du train et les odeurs de la campagne. Il fallait faire vite, avant qu’une autre gare peut-être pleine de soldats ne survienne : m’agrippant aux planches, je me suis glissé hors du wagon, m’accroupissant, me tenant à la paroi, face à la nuit profonde comme le vide. Mais je n’avais aucune appréhension : ma vie, depuis des années, n’était que sauts dans le vide, paris sur l’inconnu. Et puis je venais d’un lieu où les choses seules sont fraternelles et les hommes cruels. Comment aurais-je craint de sauter dans la nuit ; la vitesse, la terre, l’obscurité, les pierres même, tout m’était plus doux que les bêtes à visage d’hommes que j’avais connues là-bas.
J’ai sauté, la tête enveloppée dans les bras, roulant du talus, aboutissant dans un fossé plein d’une eau glacée, herbeuse. Étourdi, j’écoutais le silence, la brise dans les taillis, le clapotis de l’eau. Je me suis traîné sur le bord du fossé, restant là, le visage dans la terre grasse, humide, respirant les senteurs d’herbe et d’eau, tentant d’oublier cette odeur tenace qui collait à moi, odeur de mort, odeur des fosses, odeur qui flottait sur Treblinka et imprégnait mes vêtements. Je me suis roulé dans l’herbe, frottant mon visage avec des feuilles, buvant l’eau du fossé, debout enfin, grelottant dans le seul bruit des choses, loin de ce halètement d’excavatrice qui depuis des semaines rythmait ma vie.
Toute la nuit j’ai marché traversant des champs, enfonçant mes pieds dans les marécages dont la boue collait à mes jambes, écartant les branches basses des petits pins noirs qui par bouquets denses interrompaient la plaine. De place en place les betteraves en tas me faisaient sursauter, trembler comme s’il s’agissait de l’un de ces amoncellements d’objets que nous élevions sur la place du tri à Treblinka ; mais elles n’étaient que les fruits de la terre, lourdes, rugueuses comme des blocs de pierre. Pourtant, une fois raclées, pelées, on pouvait mâcher longtemps leur chair dure et douceâtre. Au matin, au-dessus du brouillard, enveloppé dans la brume, j’ai vu se lever le soleil, gros disque rouge que j’ai fixé pour n’avoir plus peur de regarder le ciel. Alors je suis entré dans la forêt, m’allongeant sous les arbres, à la lisière, mordant à pleines dents dans les betteraves, exténué. La terre était là, sous moi, j’y collais mon ventre, mes jambes, mes mains à plat, comme pour qu’elle me donne sa force, qu’elle me rende l’équilibre, m’apprenne à connaître à nouveau la vie. Sous la mousse que je décollais par plaques je regardais les longs vers bruns, je suivais leurs reptations, j’observais le cheminement patient, inchangé, des fourmis. Je redécouvrais le temps, les choses : la journée a passé. J’ai vu, au loin, silhouettes sur l’horizon, des paysans derrière leurs chevaux, une charrette sur une route et là-bas, à l’est où le soleil s’était levé, un village.
Un jour, puis une nuit encore pour savoir avec mes yeux et avec mes sens que Treblinka avait laissé la nature vivante et toléré que des hommes continuent tranquillement leurs travaux derrière leurs chevaux. Un jour, puis une nuit encore non pas pour oublier Treblinka, ma mère, mes frères, Rivka, les fosses ouvertes, mais pour qu’à côté d’eux renaisse le monde et que je réapprenne à m’y mouvoir. Au deuxième matin, cette ivresse hagarde d’homme aux abois promis à la mort m’avait quitté. J’étais sorti pour crier aux miens ce qu’était Treblinka, sorti pour me venger, pour vivre et peut-être père survivait-il aussi, peut-être. Je me suis lavé dans l’eau glacée d’un marais, j’ai marché le long du bois : il fallait que je me réhabitue à regarder le ciel, les visages. Si je voulais ne pas trahir les morts de Treblinka il fallait que je réapprenne à vivre comme les vivants, avec eux, que j’oublie Treblinka pour ne pas l’oublier.
Il devait être vers midi le deuxième matin, le soleil avait jauni. J’ai quitté la protection de la forêt, j’ai coupé à travers champs, vers la route, vers ce chariot aux roues de bois chargé de betteraves, immobile. Le paysan était là, assis, sur le côté, un paysan au visage rouge, la casquette rejetée en arrière. Il fallait aller vers lui. Il m’avait vu mais il continuait à manger, du pain gris et du lard.
— Je cherche du travail, ai-je dit. J’ai besoin. Mes parents sont morts.
Il mâchait lentement ce pain tendre, ce lard épais. Il a secoué la tête.
— Bien, a-t-il dit. Rien sûrement.
— Je peux tout faire, j’ai besoin.
Il mangeait en secouant la tête.
— Peut-être de l’autre côté du Bug.
Là-bas, sans doute à quelques kilomètres à peine, là-bas à Treblinka, les camarades couraient vers les fosses, y jetant les enfants, là-bas Ivan et Idioten tuaient et Abramle était peut-être déjà mort. J’ai eu envie de secouer ce paysan par les épaules et lui dire d’où je venais, de lui parler de la fabrique, des convois, des dents arrachées, des enfants encore, de ma mère, de Rivka. Mais j’ai simplement dit :
— Un peut traverser le Bug ?
Il s’est levé. Il était voûté et il avait les gestes lents, et lourds des paysans. De sa voix sourde, étendant le bras, il m’a expliqué comment trouver le gué.
— Tu ne veux pas passer sur le pont, hein ?
Ses yeux avaient brillé, un instant, une complicité ironique qui n’attendait pas de réponse. Je l’ai remercié et comme je partais il m’a rappelé. Il est allé vers le bout du chariot et est revenu avec un demi-pain rond et un morceau de lard.
— Pour moi j’ai assez, a-t-il dit.
J’ai pris le pain et le lard, ils emplissaient mes mains. J’ai longé le champ, vers la forêt. Là, je me suis assis, le dos contre un arbre, ce pain et ce lard posés devant moi. Merci paysan, merci homme qui m’aidait à retrouver le monde des hommes. J’ai mangé, lentement, réapprenant aussi le goût des aliments, du pain encore frais, vivant, doux comme ce lard où s’enfonçaient mes dents. Je pouvais mâcher et non plus seulement avaler vite pour éviter le coup qui tue, qui tue encore à Treblinka. Merci paysan, merci homme.
Le soir, j’ai traversé le Bug.
J’ai marché. Les forêts, les champs, leurs mottes dures dans lesquelles je butais, les routes poussiéreuses et les fossés dans lesquels je me jetais parfois pour éviter un camion allemand, j’ai appris la Pologne en parcourant sa terre, en couchant sous ses arbres, en me trempant dans ses eaux glacées. J’ai appris le visage immobile des paysans, la main qui donne le pain et celle qui se lève pour frapper, j’ai appris les villages aux maisons basses, aux toits de chaume, l’église devant laquelle les hommes se tiennent à l’écart des femmes en fichus noirs. J’ai demandé du pain, du travail. J’ai volé les pommes de terre enterrées sous la paille, pour les défendre du gel. J’ai volé des allumettes et j’ai, à la lisière de la forêt, fait du feu, plaçant les pommes de terre sous la cendre, me brûlant à leur chair fondante ; je me suis protégé du froid avec des branches, essayant de dormir et n’y réussissant pas : les miens étaient devant moi, tous les miens, tout un peuple de morts, et je passais des nuits en proie au cauchemar, recommençant sans fin à jeter ma mère, mes frères, Rivka, dans les fosses. Puis je m’allongeais près d’eux, envahi par un froid glacial qui me réveillait. Je m’enfonçais un peu plus dans la forêt, craignant les marécages. Je faisais un autre feu pour me chauffer, mais ils étaient toujours présents et il me fallait toujours recommencer à les jeter dans la fosse. Parfois, après des heures d’insomnie, je me reprochais d’être encore en vie, d’avoir refusé leur sort, alors je m’accrochais au souvenir de mon père : rue Senatorska, avant, je me pendais à son cou, il se mettait à tourner et bientôt j’avais la sensation que j’allais me détacher, être projeté loin, très loin contre les murs. Je m’agrippais à lui, serrant son cou, criant de peur et de joie. Dans les forêts, de l’autre côté du Bug, je me suis accroché à mon père. « Il faut vivre, Martin », disait-il. Et lui aussi voulait vivre. Il devait être vivant. Jour après jour je m’en suis convaincu ; il avait échappé comme moi à Treblinka pour se battre et nous venger.
J’ai marché vers ce que je croyais le nord, pour m’éloigner de Treblinka, j’ai traversé des villages. Srebrna était l’un d’eux, étiré le long de la route, avec, derrière les maisons de torchis, presque contre la forêt, les granges. Un paysan se tenait debout devant la dernière maison, appuyé à une fourche, me regardant venir. C’était le soir, je marchais depuis le matin, la poussière blanche couvrant mon visage. Il m’a appelé d’un geste :
— Tu veux du travail ? Le grain, à battre. Je te nourris et je te couche.
J’ai accepté et il m’a guidé dans la nuit déjà tombée vers la grange.
— Tu dormiras là, arrange-toi comme tu veux. Demain, je t’appellerai. Mon nom est Chmielnitzki.
J’avais perdu l’habitude de me fier aux hommes. J’ai commencé à inspecter la grange et à déclouer soigneusement les planches qui donnaient sur la forêt, les remettant en place : il me suffirait d’une poussée pour m’enfuir. Chmielnitzki avait une bonne tête mais le visage d’un homme peut mentir. À l’aube, dans le brouillard que je devinais à travers les parois de la grange, j’ai guetté Chmielnitzki qui s’affairait sur l’aire. Puis il a crié et le travail a commencé. Dur travail, parce que ma tête était libre et seules mes mains s’affairaient à nettoyer les chevaux et la vache : parce que, battant le grain, levant le fléau, je voyais Ivan la matraque dressée, j’écrasais les épis, il écrasait les têtes ; quand j’étrillais le cheval à la peau luisante et douce, je pensais à nos peaux crevées de coups, nos peaux meurtries ; quand je jetais au chien sa gamelle pleine de pommes de terre, de morceaux de lard, de croûtons de pain, je savais que sur la place d’appel des hommes se seraient tués pour une poignée de cette nourriture et que dans le ghetto des centaines d’enfants n’en avaient jamais eu autant. Le soir, à table, regardant Chmielnitzki et sa mère manger en silence, j’étais parfois saisi de nausées, je ne pouvais rien avaler, j’avais envie de leur crier : ma mère, savez-vous ce qu’ils en ont fait ? Mais je me taisais, refusant d’un mouvement de tête le pain qu’on me tendait et je priais comme eux au début et à la fin du repas.
Chmielnitzki parlait peu durant toute la semaine mais le samedi il buvait, alors pendant que sa mère égrenait un chapelet il monologuait, chantonnait et comme Chmielnitzki voulait un auditeur, je restais assis en face de lui plus longtemps que d’habitude, dans la lumière jaune de la lampe à pétrole. En général il ne me questionnait pas, se contentant de parler. Pourtant un samedi, le troisième que je passais chez lui, il avait bu plus que de coutume. Dans l’après-midi un photographe de Zambrow était passé et devant chaque ferme les paysans s’étaient rassemblés, se groupant sur l’aire, les filles aux fichus blancs près des jeunes. Chmielnitzki m’avait poussé :
— Toi aussi, Miétek.
J’avais essayé de refuser, mais Chmielnitzki insistait :
— Pour une fois qu’on a un travailleur de Varsovie ! Avec nous, Miétek !
J’avais été photographié avec les autres. Le soir il était presque ivre.
— Tu avais peur, hein Miétek, tu avais peur de la photo.
Il avait le menton appuyé sur les mains, les yeux mi-clos :
— Tu es peut-être juif ?
Sa mère fit un signe de croix.
— On n’aime pas les Juifs ici, Miétek. Ils ont tué le Christ.
Sa mère se signa encore.
Mais il n’y a plus de Juifs, patron, morts, kaputt.
Il tapa du poing, cracha sur le sol de terre battue.
— Va à Zambrow et tu les verras, plus gras que jamais. Ici, de ce côté du Bug, nous sommes du Reich allemand. Ce sont des Juifs bien gras. Ils donnent de l’or aux Allemands et c’est nous qu’on réquisitionne.
Il se servit un verre de vodka.
— Si tu es juif, Miétek, je te tue.
Je me suis mis à rire.
— Tous les Juifs sont morts, patron.
La mère de Chmielnitzki égrenait son chapelet. Lui murmura :
— Je te tue, Miétek.
Puis il posa sa tête sur la table et se mit à ronfler et à grogner.
La nuit dehors était claire, le vent du nord avait balayé le brouillard, il faisait froid. Dans la grange, au-dessous de la remise où je m’installais, les chevaux raclaient le sol. J’ai vérifié que les planches que j’avais descellées pouvaient facilement être déplacées : une nuit il me faudrait fuir car Chmielnitzki était l’un de ces braves hommes qui peuvent tuer ou dénoncer. Mais moi j’étais prêt, je savais la menace. D’autres, des milliers peut-être, à Zambrow, aveugles, croyaient sans doute au mirage de l’Est ; ils s’« arrangeaient », attendant la fin de l’ouragan barbare qui déferlait. Ils ignoraient tout de Treblinka et un jour ils seraient poussés dans les wagons. Et j’étais ici, à ne rien faire, à penser à ma simple vie.
Le dimanche matin, j’étais présent à la messe avec les autres. Chmielnitzki à nouveau silencieux, debout près de moi dans le chœur, s’agenouillait à l’élévation, baissant sa lourde nuque de paysan, homme honnête et simple qui pouvait tuer. Nous sommes restés sur la place, moi allant de groupe en groupe, isolant un paysan et le faisant parler des Juifs de l’arrondissement. Tous répétaient que les Juifs vivaient tranquilles à Zambrow et dans d’autres petites localités.
— Les Allemands les protègent, disait parfois l’un de ces paysans. Ils ont besoin de leur or.
Il me fallait partir au plus tôt, prévenir ceux de Zambrow, leur dire Treblinka. Comme chaque dimanche matin, Chmielnitzki a attelé son chariot : il allait au village voisin rendre visite à son frère. La mère avait mis sa jupe plissée noire. J’ai tenu le cheval, donné la bride à Chmielnitzki puis je les ai suivis du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent derrière la forêt. Alors, j’ai bondi dans la maison, défonçant une porte, trouvant le large coffre où Chmielnitzki plaçait ses vêtements. J’ai pris des bottes noires, une veste et dans la resserre, du lard, du pain, des pommes de terre et des allumettes, puis j’ai couru vers la forêt qui commençait derrière la grange, couru vers le nord, vers Zambrow.
J’ai marché tout le jour, puis la nuit, puis le jour. Je ne connaissais ni la faim ni la fatigue : je devais parvenir à Zambrow avant que les Allemands ne commencent la liquidation. J’avais déjà perdu trop de temps. Pour m’orienter, je suivais la route depuis les champs et la forêt. Parfois, je courais tant la hâte me gagnait : je savais comment leur parler, je raconterai Varsovie, l’Umschlagplatz puis le Lazaret, puis les fosses, l’excavatrice ; je courais : alors nous nous armerions et peut-être par surprise pourrions-nous atteindre Treblinka et délivrer les prisonniers.
Sur la route, au milieu de la forêt, j’ai aperçu un groupe d’hommes qui travaillaient, certains sifflaient, d’autres parlaient et il me semblait reconnaître des chansons juives et des mots yiddish. À plat ventre, rampant sur la terre humide, je suis arrivé près d’eux dissimulé par les fourrés. C’étaient bien des Juifs, les uns portaient la calotte noire, d’autres une étoile de David cousue sur leurs vêtements. Depuis Treblinka ils étaient les premiers Juifs que je rencontrais. Peut-être le kommando d’un camp voisin. J’ai cherché les Ukrainiens ou les Allemands qui devaient les garder, mais sur la route droite dans la forêt il n’y avait pas un soldat, seulement ces hommes qui travaillaient, comblant des ornières, creusant des fossés le long de la chaussée. J’ai reculé, fait un détour, sauté sur la route, marchant vers eux d’un pas assuré, enfonçant le talon de mes bottes dans le sol. Peu à peu ils se sont arrêtés de travailler, me regardant venir et deux ou trois se sont découverts, restant les yeux baissés. Je me suis arrêté au milieu d’eux.
— Où sont vos gardiens ?
J’ai parlé d’une voix dure, fixant un homme âgé. Il a hésité, tournant sa tête, à droite, à gauche, cherchant un soutien.
— Mais nous sommes un kommando libre, jeune homme.
Je les regardais sans comprendre : libres, des Juifs, à quelques kilomètres de Treblinka ?
— Libres ? Mais vous êtes juifs !
Certains s’étaient remis à travailler. L’homme âgé me souriait maintenant.
— Nous rentrons à Zambrow tous les soirs. Les Allemands nous font confiance.
J’avais tout tenté à Treblinka, j’avais fait partie des kommandos-bûcherons, des kommandos-camouflage, espérant déjouer un instant la surveillance des gardiens, et ces Juifs étaient là, au milieu de la forêt, ils n’avaient que quelques mètres à franchir pour se perdre parmi les arbres.
— Vous rentrez à Zambrow tous les soirs ?
J’ai répété la phrase incroyable. Puis je me suis approché de l’homme âgé : avec ses lunettes cerclées il ressemblait à un vieux médecin ou à un professeur. J’avais mon visage contre le sien et à ses yeux effrayés je savais que ma rage devait être visible.
— Je viens de Varsovie, monsieur. Là-bas, on tue tous les Juifs, je viens de Treblinka, monsieur, là-bas il y a une fabrique où on nous tue par le gaz, tous, les femmes, les enfants.
Les autres s’étaient écartés de nous et je voyais leurs dos courbés vers le sol. Ils ne voulaient pas entendre. L’homme âgé avait le visage crispé, il tremblait.
— Si vous ne vous enfuyez pas tout de suite, ils vous enverront à la fabrique, vous, vos enfants. Partez, partez !
J’allais de l’un à l’autre, j’ai saisi deux ou trois de ces hommes courbés aux épaules, les relevant, les bousculant :
— Partez, partez !
Je criais, je courais parmi eux en tous sens. Ils s’écartaient de moi et se remettaient aussitôt au travail comme si je n’existais pas, subissant mes cris, mes injures. J’avais laissé tomber mon sac rempli de nourriture, je gesticulais, puis je me suis arrêté : je voyais leurs regards furtifs cependant qu’ils s’affairaient à soulever un tronc qui avait à demi roulé sur la route. J’ai repris mon souffle :
— Écoutez-moi, je suis juif, juif, comme vous. Croyez-moi : ils nous tuent, tous, savez-vous ce qu’est Treblinka ?
Ils n’avaient même pas levé la tête.
— Croyez-moi !
Ils agissaient comme si je n’existais pas, comme si Treblinka n’était que le cauchemar d’un fou. Je me suis assis, sur le bord de la route, ne les voyant même plus. Les bourreaux s’étaient aussi rendus maîtres de nos esprits. Et pourtant mes mains avaient tenu des centaines de corps, qu’ils les regardent, qu’ils comprennent !
— Voici votre sac, jeune homme.
L’homme âgé était devant moi.
— Vous ne me croyez pas ?
Il eut un sourire :
— Ici, tout est différent. Zambrow appartient au Reich, les 192 Allemands ont besoin de nous, vous comprenez. Varsovie, Treblinka, ne sont pas des territoires annexés, là-bas, c’est la Pologne. Ici, c’est différent. Prenez votre sac, jeune homme.
Il me parlait comme à un enfant stupide. J’ai jeté mon sac par-dessus l’épaule.
— Pour aller à Zambrow ?
— Tout droit, tout droit, à 8 kilomètres.
Je ne les ai plus regardés. Mon talon s’enfonçait dans le sol, la rage et l’amertume emplissaient ma bouche : les hommes ne comprenaient-ils le malheur qu’une fois qu’il les avait écrasés ? Les témoins n’étaient-ils jamais entendus ? Les miens seraient-ils morts pour rien ? J’ai marché, le soleil couchant dans les yeux, pleurant d’impuissance : il faudrait bien qu’ils m’écoutent. Je parlerai encore, je dirai l’Umschlagplatz, les wagons et les fosses. Je dirai ma mère, mes frères et Rivka. Mais comprendraient-ils ? Les bourreaux avaient habilement, comme au temps du ghetto à Varsovie, disposé les pièges de l’espoir. Ils savaient qu’on ne peut imaginer Treblinka ; ils avaient à chacun de nous donné l’illusion d’un privilège. Et ces Juifs de la forêt imaginaient ainsi, comme beaucoup l’avaient cru à Varsovie, être utiles aux Allemands, bénéficier d’un statut particulier.
Je voyais déjà se détacher sur l’horizon les maisons de Zambrow. Je croisais des chariots, de temps à autre un camion. J’allais parler. Parce qu’il fallait que je parle, mais j’avais perdu l’illusion d’être écouté ; les Juifs de Zambrow ne prendraient pas les armes et ne marcheraient pas sur Treblinka. Et comment aurai-je pu leur demander cela alors que le monde entier nous laissait assassiner ? Mais il fallait essayer. Là-bas, l’excavatrice continuait à creuser. J’ai marché, traversant un pont de bois au-dessus d’une rivière aux eaux boueuses, suivi les premières rues, m’enfonçant dans la ville aux nombreuses maisons de torchis ou de bois pareilles à celles des villages, aux chaussées de terre battue, allant vers les rues étroites où devait se trouver le ghetto. Au bout d’une rue il y avait un écriteau, des chevalets supportant quelques lignes de barbelés, et un passage ouvert avec pour seul gardien un policier juif. Là commençait le ghetto tranquille de Zambrow. J’ai franchi la porte, sans contrôle, les magasins étaient ouverts, devant la synagogue des groupes paisibles stationnaient, de vieux Juifs palabraient. Je voyais déjà la mort accrochée à leurs épaules, la mort ricanante, surveillant leurs pas, la mort ayant posé ses mains sur leurs yeux et sur leurs oreilles. J’allais parler mais je ne me laisserais pas prendre. S’ils refusaient de m’entendre, je survivrais, je survivrais, seul s’il le fallait, et il resterait au moins un homme pour les venger.
Je me suis approché d’un groupe. Un homme petit et gros, le visage gras, la peau luisante et rouge, parlait devant un auditoire respectueux : il levait la main comme pour battre la mesure, rythmer ses phrases :
— C’est la guerre, disait-il, ils ne peuvent pas nous donner tout ce dont nous avons besoin mais ils ont besoin de nous.
Il parlait, les autres approuvaient humblement, secouant gravement la tête. J’ai entendu plusieurs fois le mot patience, et je me suis souvenu des Juifs de la forêt qui disaient aussi : « Ils ont besoin de nous. »
— Treblinka, vous connaissez Treblinka ?
J’étais au milieu de leur cercle, face à l’homme important, mon sac de vagabond sur les épaules.
— À quelques dizaines de kilomètres d’ici, il y a une fabrique, des fosses… et ils arrachent les dents en or des nôtres.
J’ai parlé dans le silence, j’entendais leurs respirations, l’homme important s’est brusquement approché de moi, le visage écarlate.
— Ce que vous dites ne peut pas être vrai. C’est impossible. Les Allemands ne sont pas fous. Pourquoi nous tueraient-ils alors que nous les payons, que nous travaillons pour eux ? Leur intérêt, c’est de nous garder en vie, ici à Zambrow. C’est vous qui êtes fou, fou, vous avez perdu la raison !
Il avait crié la dernière phrase, puis il répétait :
— C’est impossible, les Allemands ne sont pas fous ! Même s’ils voulaient faire ce que vous dites, le monde ne l’accepterait pas !
J’ai tenté de parler encore.
— Ne l’écoutez pas, c’est sûrement un fou !
Il les a entraînés, et je suis resté seul les regardant partir, l’homme important sa main levée discourait et j’en voyais qui riaient en se retournant vers moi. Ils ne voulaient pas me croire parce que le gouffre fait peur, et qu’ils préféraient ne pas voir, ne pas savoir ; ils ne pouvaient pas me croire parce qu’il était impossible d’imaginer Treblinka. Un homme sain ne peut pas comprendre qu’il est promis à la mort. Eux, ces braves gens, ne concevaient pas la folie meurtrière des bourreaux. Ils parlaient intérêt, raison, utilité ; les bourreaux voulaient l’extermination.
Je suis allé de groupe en groupe, j’ai dit ma mère, mes frères, Rivka, j’ai dit le bruit des caisses la nuit dans les baraques, j’ai dit le sable jaune des fosses, les enfants étranglés, les chiens, j’ai dit l’excavatrice, le Lazaret, les vêtements sur la place du tri, Idioten, le S.S., Ivan l’Ukrainien. Parfois je sentais que mes mots auprès des Juifs réfugiés de Varsovie pesaient, j’allais convaincre, et puis l’horreur était trop grande. Je ne pouvais pas montrer les cadavres, mes mains n’étaient que des mains, qui savait qu’elles avaient soulevé des centaines de corps ? Mes mots n’étaient que des mots. Parfois quelqu’un, les yeux fixes, enveloppé par la terreur, disait :
— Mais que faut-il faire, alors ?
Je croyais avoir gagné. Je parlais des forêts proches de Zambrow, d’attaques de camions allemands, nous nous emparions des armes, nous rejoindrions cette Arma Krajowa, l’armée nationale clandestine dont m’avaient parlé des paysans. Alors les femmes partaient, les hommes secouaient la tête.
— Tous antisémites, disait-il. Nous serions entre leurs mains. Les paysans nous dénonceraient, les partisans nous tueraient. Ici, au ghetto, nous sommes entre nous.
Et l’un lançait toujours :
— Les Allemands ne sont pas si fous.
Et un autre ajoutait :
— Et puis la guerre ne durera pas toujours.
Quelqu’un clignait de l’œil :
— En Russie, il fait si froid.
Ils riaient, se frottaient les mains et s’éloignaient. J’avais une fois de plus perdu. Quel cauchemar de savoir, d’être sûr qu’on a raison et de ne pouvoir convaincre, de sentir que devant soi, les hommes pour qui l’on parle se ferment, que les mots glissent sans pénétrer en eux. Quel cauchemar cette impuissance !
J’ai dormi dans des remises, au fond des cours, mendié de la nourriture qu’on me tendait avec un sourire apitoyé : j’étais une sorte de bouffon de tragédie, le Rubinstein sévère du ghetto de Zambrow. Le matin, dès l’aube, j’étais devant la synagogue, prédicateur intarissable, accrochant les passants par leur veste pour tenter de les convaincre, mais plus les jours se succédaient et plus mes phrases perdaient tout pouvoir. Je faisais déjà partie du décor, j’étais trop jeune pour être écouté et comme la vie continuait tranquille, que les kommandos libres rentraient chaque soir de la forêt, j’étais chaque jour un peu plus un bavard ayant perdu la raison, qu’il fallait ne pas croire si l’on voulait continuer à vivre. Un soir une grande fille maigre, les cheveux noirs roulés en tresse sur la nuque, m’a rattrapé dans la rue et s’est mise à marcher près de moi.
— Je vous crois, a-t-elle dit.
Elle avait une voix aiguë et résolue :
— Je suis de Varsovie. J’ai connu le docteur Korczak. J’ai vu les enfants partir pour l’Umschlagplatz.
Elle habitait une petite chambre, presque une cave. Nous avons passé des nuits côte à côte, à parler de Varsovie. De Treblinka elle voulait tout savoir car sa famille était montée dans un wagon, à la fin du mois de juillet. Je ne lui ai pas laissé d’espoir : d’ailleurs elle n’en voulait pas. Elle ne désirait plus fuir ni combattre : simplement savoir ce qu’allait être son destin et celui des enfants dont elle s’occupait ici, à Zambrow. Nous nous tenions la main dans cette chambre glacée et sombre, moi tentant de faire passer en elle le goût de la vie, elle voulant renforcer en moi la volonté de combattre.
— Ici, Miétek, tu dois survivre, pour nous, répétait-elle. Tu vas partir et lutter. Tu nous vengeras.
Elle s’appelait Sonia, maigre, désespérée, héroïque dans son désir de connaître et de subir.
— Il faut que tu partes, Miétek, ici tu ne peux rien. Ils ne veulent pas savoir. Un jour, si tu restes, un mouchard te dénoncera aux Allemands. Et tu ne dois pas mourir, Miétek, tu sais trop de choses. Tu es notre mémoire.
Une nuit, simplement, elle m’a demandé de lui faire l’amour, parce qu’elle allait mourir et qu’elle voulait connaître cela de la vie. J’ai tenu son corps frêle et tremblant entre mes bras, il brûlait de toutes ces années qu’elle n’allait pas vivre. Puis nous avons pleuré et ri, nous donnant une petite fête, avec des pommes de terre cuites sous les braises du poêle et une gorgée de vodka. Sonia, avec ses cheveux défaits, sa peau blanche, ses yeux brillants, était belle.
Le matin, j’étais à nouveau sur la place, devant la synagogue, allant comme à l’habitude de groupe en groupe. J’ai remarqué un policier juif qui semblait chercher quelqu’un. L’intuition ? Je me suis dirigé vers lui : j’avais appris au ghetto, à Treblinka, qu’une façon de déjouer le danger c’est d’aller au-devant de lui. Le policier s’est presque heurté à moi. Il avait une photo à la main.
— Tu connais, dit-il, on le recherche ?
Il me montrait la photo. Devant une maison de village, sur l’aire, au milieu d’un groupe de paysans, j’étais là, le visage entouré d’un cercle à l’encre, moi le voleur de Chmielnitzki. J’ai pris la photo.
— Oui, oui, il est toujours là-haut, au premier étage, dans un des bureaux.
Et j’ai montré la maison attenante au siège au Judenrat. Le policier m’a arraché la photo et s’est dirigé vers le bâtiment.
Quelques minutes plus tard, j’étais sorti du ghetto, quelques minutes encore et j’avais quitté Zambrow. J’ai retrouvé la route couverte de poussière, les forêts.
Adieu Juifs de Zambrow, adieu Sonia l’héroïque. Pour vous, pour toi aussi il me fallait vivre. Pour vous, j’avais fait l’impossible, prenant dans ce ghetto des risques fous, revenant chaque matin dans la souricière devant la synagogue. Je vous avais tout dit : je n’avais plus à vous offrir que ma liberté. À quoi cela eût-il servi ? Moi, pour les miens, pour vous, pour toi Sonia, j’ai décidé de me battre.
Après deux jours de marche je me suis fait embaucher par un paysan du village de Zaremby et l’homme s’appelait Zaremba. Massif, la peau laiteuse, les cheveux blonds, Zaremba était un doux : je ne l’ai jamais vu boire. Le soir, après les repas, devant sa mère et sa sœur attentives, il lisait à haute voix des livres que lui donnait le prêtre, romans historiques ou vies de saints. Marie, sa sœur, pleurait parfois et la mère regardait ses enfants avec ravissement. Moi, il m’arrivait d’oublier que je n’étais qu’un Juif traqué, cherchant un moyen de combattre. Pour Zaremba, je venais de Varsovie : je n’avais pas l’accent yiddish des Juifs et dès le premier matin il m’avait conduit au prêtre, un jeune homme maigre et vif. Quelques jours après, c’est moi qui allais chercher à l’église les livres pour Zaremba, ou apporter des œufs. Le prêtre me faisait parler de Varsovie, et je n’avais aucun mal à m’inventer une vie semblable à celle de Mokotow-la-Tombe ou de Wacek-le-Paysan. Puis j’évoquais le ghetto, un Juif que j’avais bien connu et qui faisait de la contrebande jusqu’à ce que les Allemands le prennent, lui et sa famille, et les conduisent à Treblinka, un camp où, semblait-il, on exterminait les Juifs.
— Les Allemands ont déchaîné le mal, répétait le prêtre.
Un jour, il m’a tendu un feuillet imprimé, un tract de l’Arma Krajowa.
— C’est l’armée nationale polonaise, me dit-il. Veux-tu nous aider ?
Je pris le tract. Enfin, j’allais me battre.
— Mais ne parle pas trop de ton ami juif.
Le prêtre souriait :
— Les gens de l’A.K. ne les aiment guère.
Avait-il deviné ? Je n’ai rien dit, et j’ai commencé, la nuit, à courir d’une ferme à l’autre, distribuant ces feuillets qui sentaient l’encre fraîche. Devant l’église, le dimanche, le groupe des Akowcy (les membres de l’A.K.) se réunissait ouvertement. Presque la totalité du village soutenait l’A.K. et les Allemands ne venaient pas souvent jusque-là. On commentait les communiqués du gouvernement polonais en exil à Londres, les succès des armées alliées. Jamais on ne parlait de la persécution contre les Juifs. Ils n’existaient pas. Je me taisais pour l’instant : l’essentiel était de me battre aussi. Chaque dimanche, je répétais ma question :
— Et les armes ?
— Ce n’est pas le moment, Miétek, elles viendront.
Zaremba, le soir, essayait de me faire patienter. Marie me souriait, mais je pensais à Rivka que j’avais laissée sur le quai à Treblinka, à Sonia que j’avais laissée à Zambrow. Et Zaremba lisait.
À la fin d’une des premières journées au ciel bas et gris où nous avions cru que la neige allait tomber, Zaremba m’a lancé :
— Demain matin, à 4 heures, tu attelleras le cheval au grand chariot. Je vais à Zambrow.
Il n’a rien dit de plus, mais il paraissait soucieux. Le matin, j’étais là, dans le brouillard glacé mouillant les mains et le visage comme une pluie fine, tenant une lanterne à pétrole.
— Je vais avec vous, patron, si vous voulez.
— Toi, tu ne bouges pas d’ici.
Il a sauté sur le chariot, je l’ai accompagné jusque sur la route. C’était un grand remue-ménage. Les chariots de tout le village s’agglutinaient, les paysans s’interpellaient : le maire leur avait donné l’ordre de se rendre tous à Zambrow avec leurs chariots.
— C’est sans doute pour les Juifs, on va les transporter, expliquaient-ils.
Certains maudissaient le maire, d’autres, les Allemands, la plupart, les Juifs.
Je me suis noyé dans le travail toute la journée, brossant l’étable, rangeant le foin, j’ai travaillé pour ne pas penser à Sonia et à ceux de Zambrow. Zaremba est rentré longtemps après que la nuit fut tombée. Il m’a tendu les brides du cheval sans me dire un mot, sans même me jeter un regard. Quand je suis revenu dans la cuisine, sa mère et Marie, debout, immobiles, silencieuses, pétrifiées, l’observaient : Zaremba buvait, à même la bouteille de vodka. Je me suis jeté sur lui, lui arrachant la bouteille des mains. Il ne s’est même pas défendu.
— Tu as raison, pourquoi boire, Miétek ?
— C’étaient les Juifs du ghetto ?
Il a approuvé d’un signe de tête, puis il s’est mis à parler lentement, comme à son habitude. De temps à autre, du revers de la main il essuyait ses larmes, souvent il répétait :
— Que voulais-tu que je fasse, Miétek ? Je ne pouvais rien, seulement obéir.
Il avait vu les S.S. et les gardes cerner le ghetto en interdisant à leurs habitants d’en sortir ; il avait entendu les coups de feu ; il avait vu des femmes sauter par les fenêtres ; des vieillards allongés sur le sol les bras tendus tués l’un après l’autre d’une balle dans la nuque ; des enfants fauchés d’une rafale de mitraillette, des filles entraînées dans les cours par les Allemands. Adieu Juifs de Zambrow, adieu Sonia l’héroïque. Puis les Allemands, à coups de crosse, avaient fait grimper les Juifs dans les chariots des paysans et le convoi s’était dirigé vers des anciennes casernes des environs de Zambrow. Zaremba avait encore entendu des cris, des coups de feu, avant de repartir vers le village. Je fixais ses lèvres comme s’il avait pu me dire que certains s’étaient enfuis, qu’un miracle au dernier instant s’était produit, que Sonia vivait. Mais non, Zaremba répétait :
— Que voulais-tu que je fasse, Miétek ? Je ne pouvais rien, je les ai laissé tuer les enfants. Tu entends, les enfants, des vieilles, ma mère.
Nous sommes restés silencieux. Sa mère priait, Marie s’était agenouillée devant le crucifix, je me suis levé et j’ai posé la main sur l’épaule de Zaremba, Zaremba qui avait plus de deux fois mon âge mais qui découvrait seulement aujourd’hui la barbarie.
— C’est comme ça, patron, vous ne pouviez rien. Il faut dormir maintenant.
Et je suis sorti pour rejoindre la grange où je couchais. J’avais été comme Zaremba, impuissant ; j’avais laissé faire. Toute la nuit je me suis torturé, m’accusant de n’avoir pas su convaincre, pas su lutter, incapable même de sauver Sonia, toute la nuit je me suis mordu les poings pour ne pas hurler de désespoir, revivant les heures du ghetto, Pawiak, Zofia, Rivka, l’Umschlagplatz. Les bourreaux ne m’avaient pas tué mais ils avaient laissé en moi les germes de la mort. Contre cela aussi je devais me défendre.
Le matin, le maire est venu. Rond, les mains grasses, le visage couvert de taches de rousseur ; commerçant, prêteur, il volait sur le poids du grain ; mouchard, il prenait sa part sur les réquisitions exigées par les Allemands. Il est entré dans la grange où nous travaillions Zaremba et moi. Il m’a regardé et je connais le langage des yeux. Cet homme était mon ennemi.
— Zaremba, il faut aller à Zambrow, toi et ton valet. Les Allemands te donneront une Kennkarte. Ils échangent les anciens papiers. Ils contrôlent. Il y a partout des Juifs qui se cachent.
Depuis Treblinka, je n’avais plus aucune pièce d’identité. J’ai senti l’étau se refermer sur moi. Zaremba s’est rendu à Zambrow, dès le lendemain, m’invitant à me présenter le jour suivant à la Kommandantur ; j’ai éludé, remis d’un jour à l’autre. J’avais du mal à bâtir un plan, peut-être fallait-il jouer d’audace, demander une Kennkarte, peut-être fallait-il attendre. Je n’arrivais pas à me décider, épuisé par des nuits traversées de cauchemars. Le maire était déjà venu plusieurs fois :
— Et la Kennkarte, c’est quand ?
J’ai compris que je ne pouvais plus attendre : il me fallait fuir ou essayer d’obtenir ce document. Quand Zaremba s’est rendu à Zambrow pour livrer aux Allemands le blé qu’il leur devait, je suis allé avec lui. Nous avons déchargé les sacs devant l’entrepôt qui était sur la grande place, loin de ce qui avait été le ghetto. Nous les avons traînés à l’intérieur ; une fois le travail fini, j’irai à la Kommandantur. Zaremba est rentré dans l’entrepôt, je l’attendais près du chariot et tout à coup j’ai vu le maire qui me désignait à deux gendarmes allemands. Trop tard. J’avais hésité, j’avais oublié la leçon de mon père et celle de Treblinka, j’avais laissé les autres décider pour moi. J’avais des excuses, mais je savais qu’au tribunal des hommes les excuses ne comptent pas. Je ne pouvais pas m’enfuir, la place était déserte, les gendarmes armés de fusils. Le maire est resté en arrière, les bras croisés, les regardant s’avancer et moi je fixais ses petits yeux de criminel paisible. J’ai vu son sourire, son expression satisfaite et je suis redevenu moi : mourir serait trop te satisfaire, mouchard. Je vivrai. Je ne laisserai plus échapper la chance.
— Donne tes papiers.
L’un des gendarmes s’était avancé, il parlait un excellent polonais. J’ai commencé à expliquer calmement que j’étais de Varsovie, mon père malade avait conservé mes papiers.
— À la Kommandantur.
À nouveau, j’étais entre leurs mains mais les hésitations qui depuis des jours me tenaillaient avaient disparu. Maintenant, je savais ce qu’il me fallait faire : lutter pour vivre, m’enfuir.
À la Kommandantur, on m’a poussé dans un bureau et j’ai retrouvé leurs visages d’hommes qui avaient l’arrogance de la force et de l’impunité, leurs cris, leurs yeux toujours pareils à ceux de l’officier qui avait tué mon camarade aux cheveux roux pour un hareng, des yeux blancs.
— Ta casquette, Juif.
Je restais immobile : un Polonais ne comprend pas l’allemand. L’officier, un homme maigre, les cheveux noirs tirés en arrière, fit tomber ma casquette d’un coup de règle. Je la ramassai et la posai sur son bureau. Il la poussa rageusement par terre, se mit à hurler. Ils avaient tous la même voix. Je me mis à parler en polonais, m’excusant. Il lança la règle sur son bureau, maudit les Juifs, la Pologne et appela un interprète. Un officier vieillissant entra.
— D’où viens-tu, Juif ?
— Mais je ne suis pas juif.
Je racontais mon histoire, parlant vite, mêlant des détails, je n’avais plus de papiers, mon père, ma mère à Varsovie, moi ici, pour pouvoir travailler et manger. L’interprète avait une voix humaine et cependant qu’il traduisait je le regardais : il se laissait aller à appuyer mes phrases d’un geste de la main, tentant lui aussi de convaincre. De temps à autre, il me lançait un regard d’encouragement. L’officier assis à son bureau jouait avec la règle, hésitant, à demi convaincu.
— Alors, tu veux une Kennkarte ?
Je sentais que j’avais gagné.
— Je veux ce qu’il faut pour pouvoir travailler.
On a frappé à la porte, un civil a passé la tête.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ?
— C’est pour le vol de cette nuit.
L’homme est entré, un Polonais, au dos courbé des esclaves. Il travaillait à la Kommandantur : ils ont parlé, lui et l’officier, de sacs de blé disparus. J’étais dans un coin, sentant que la situation changeait. Le Polonais s’est tourné vers moi et l’officier brusquement m’a redécouvert.
— À ton avis, juif ou polonais ?
L’homme hésita :
— Juif, il m’a fait un clin d’œil.
J’ai nié, je n’avais rien fait, mais déjà l’officier était sur moi, me frappant. Je payais pour les voleurs de blé.
— Vérifie, a dit l’officier.
L’homme s’approcha. Je le fixais : il pouvait me sauver ou me perdre, il était maître de ma vie et des souvenirs de tous les miens que je gardais en moi. Il était maître de ce qui restait par moi de milliers de vies. Mais lui aussi avait les yeux blancs des bêtes à visage d’homme. Je ne pouvais que le laisser faire.
— Circoncis, Juif, je vous l’avais dit. Je ne me trompe jamais.
Le Polonais riait.
— Donnez-lui une bonne leçon, ajouta-t-il en partant.
J’ai encore tenté de protester, d’expliquer que j’avais été malade, opéré quand j’étais enfant, mais ils ne m’écoutaient plus, je parlais pour ne pas désespérer. L’interprète traduisait, je sentais l’anxiété de sa voix. L’officier l’a arrêté :
— Nous allons lui rendre la mémoire.
Des soldats sont entrés et j’ai été jeté au centre d’un cercle de poings, de pieds, de coups. L’officier m’interrogeait pour le plaisir de frapper. Il m’a fait allonger sur un banc et à chacun de mes cris il augmentait la force de ses coups de fouet. Puis il m’a redressé, me tirant par les cheveux.
— Juif, tu vas donner les noms des partisans que tu connais. Tu vas nous dire où sont cachés les Juifs.
J’ai secoué la tête ; il m’a secoué aussi en tenant mes cheveux à pleine main.
— Têtu, Juif.
Les coups ont recommencé. Quand j’ai repris conscience, j’étais allongé sur la terre d’une cellule, le visage et le dos en sang, le corps meurtri. J’ai tenté de me lever mais j’en étais incapable, alors je suis resté immobile, pensant aux miens, revoyant toute ma vie. Avais-je échappé à Treblinka pour finir ici à Zambrow ? Des bruits de bottes et de voix, peut-être après des heures de somnolence et de cauchemars.
— Relève-toi.
L’officier est là, dans l’embrasure de la porte. Je fais un effort, je retombe, je pense aux fosses de Treblinka. Je me mords les joues. Je suis debout, appuyé au mur. Derrière l’officier, j’aperçois deux soldats et l’officier-interprète. Ils parlent entre eux. J’entends l’interprète qui insiste :
— Si vous le tuez ici, il faudra l’enterrer. Le plus simple serait de le conduire là-bas.
Il entre dans ma cellule, tire mes bras dans le dos, attache mes poignets avec des menottes et m’enlève les bottes.
— Il ne se sauvera pas, j’en réponds.
L’officier hésite, puis s’en va. Cet interprète, cet homme sous l’uniforme allemand m’a sauvé la vie. Il me pousse dehors et les deux soldats m’encadrent : il fait nuit, la neige est tombée, je marche avec peine penché en avant, trébuchant à chaque pas, nous nous dirigeons vers la campagne. L’interprète est derrière moi, je me retourne :
— Un chrétien, un homme, peut-il me laisser mourir ?
— Je ne peux plus rien.
Il parle vite. Les yeux baissés, la voix serrée, ému, inquiet sans doute des soupçons des deux soldats qui ne comprendraient pas qu’un officier engage une conversation avec un Juif :
On voulait t’abattre. Tu vas au camp.
Mes pieds nus dans la neige brûlaient et à chaque pas je devais concentrer mon énergie, ma volonté, sur un seul but : sortir ce pied, puis l’autre de la neige, ne pas céder à la tentation de m’allonger, il fallait marcher jusqu’au camp car les soldats ne m’y traîneraient pas. Je voulais parler aussi. J’ai pris sur mon souffle, jusqu’à en avoir le cœur gonflé à éclater, l’estomac douloureux :
— Écoute, officier, tu ressembles à un homme, écoute-moi, tu m’as sauvé la vie, écoute-moi.
J’entendais le bruit de ses bottes dans la neige, m’écoutait-il ?
— Il faut que tu saches, que tu connaisses Treblinka.
J’ai parlé, coupant les mots, les phrases quand le souffle me manquait. J’entendais le bruit de ses bottes. J’ai vu des lumières, des barbelés autour d’un grand bâtiment qui ressemblait à une caserne : le camp de Zambrow. Une sentinelle s’est avancée.
— Encore un, a lancé l’un des soldats qui m’avait accompagné.
— Vous auriez pu vous le garder.
L’interprète s’est approché de moi. Il a défait mes menottes et a pris brusquement mes mains dans les siennes.
— Évade-toi, évade-toi, a-t-il murmuré.
La sentinelle s’est mise à hurler.
— Juif, cours, il fait froid. Tu veux que je te réchauffe ?
J’ai couru, les soldats riaient de mes mouvements maladroits mais je ne suis pas tombé : des hommes partout survivaient, certains cachés sous l’uniforme des bourreaux. Pour eux aussi il fallait résister à la tentation de la mort, et continuer à se battre.
En criant, en riant, la sentinelle m’a dirigé vers une baraque dans la cour. Un coup de crosse contre la porte :
— Herr Doktor Menkès, un client pour vous, un de vos petits frères.
Le docteur m’a fait entrer. C’était un de ces prisonniers privilégiés que les Allemands tolèrent un certain temps parce qu’ils rendent de menus services. Gros, soigné, le docteur Menkès était censé surveiller médicalement le camp de Zambrow.
— Tu as été gâté.
Je m’étais déshabillé avec peine et il passait lentement une pommade sur mon dos ; je tremblais de douleur, de froid, de fatigue.
— D’où viens-tu ?
Sa main était douce, j’ai parlé : Varsovie, Treblinka, Treblinka encore.
— Lève-toi. Habille-toi.
Sa voix avait changé, agressive.
— Si tu dis un mot de cette propagande dans le camp, tu entends, je te ferai taire.
Il m’a poussé dehors, me répétant de me taire, me chassant comme si j’avais été porteur d’une maladie contagieuse. Puis, alors que j’étais déjà dans la nuit, il m’a rappelé, m’a tendu une vieille paire de pantoufles :
— C’est tout ce que j’ai.
Sa voix était redevenue normale, presque douce.
— Tu verras, a-t-il ajouté, ici ce n’est pas comme tu crois. Tu vas te taire et ne pas nous créer d’ennuis. C’est nous tous qui subirions leur colère. Et moi, crois-moi, je t’empêcherai de faire tout ce mal.
La neige s’était durcie, mes pieds gonflés rentraient à peine dans les pantoufles, j’étais écrasé par la fatigue, mon corps n’était plus qu’une plaie douloureuse. Comment, pourquoi, discuter encore ? Menkès m’a conduit jusqu’à une baraque :
— N’oublie pas, a-t-il dit.
Je n’oublierai pas, jamais, l’aveuglement de la plupart, la lâcheté de quelques-uns, l’habileté des bourreaux qui jouaient de la peur, de l’envie de vivre, de la bonté, de l’égoïsme. Je n’oublierai pas cette longue salle sombre où des hommes se battaient pour dormir loin de l’entrée où je me tenais, debout, les devinant qui se donnaient silencieusement des coups pour s’éloigner d’un mètre de la porte. Personne n’a eu besoin de m’expliquer : ici, comme à Treblinka, les Allemands devaient venir chaque nuit lever un impôt en vie humaine. Malheur à qui se trouvait à leur portée. Au camp de Zambrow, le commandant Bloch faisait lui-même sa tournée, avec son énorme berger au poil hérissé dès qu’il voyait un prisonnier. Il entrait comme un dieu invincible et cruel et dans le silence immobile du peuple de la baraque il désignait l’un des prisonniers en le touchant de son pied :
— As-tu froid, Juif ? As-tu chaud ?
Qu’importait la réponse. Le prisonnier savait que c’en était fini de sa vie : il allait sortir pour se « réchauffer » ou se refroidir » un peu. Il ne revenait jamais. Le matin pourtant, sur la place d’appel alors que nous grelottions dans la neige coupante que le vent projetait sur nos visages, le commandant Bloch, son chien marchant près de lui, son chien qu’il allait lancer sur un détenu, répétait :
— Juifs du camp de Zambrow, vous ne craignez rien. Je tiens à vous, Juifs. Je dois vous garder en vie, en bonne santé. Nous allons vous échanger contre des Allemands demeurant aux États-Unis. Mais attention, Juifs. Il me faut de l’obéissance, une obéissance totale.
Et ces hommes et ces femmes qui avaient vu chaque nuit entrer le commandant Bloch, qui avaient entendu claquer les coups de feu, qui voyaient un prisonnier tenter, les mains protégeant son visage, roulé en boule sur le sol, d’échapper à la rage du chien du commandant Bloch, croyaient encore à ces discours. J’ai compris qu’il est des hommes, peut-être la plupart des hommes, pour qui il n’est pire tourment que la vérité.
Le premier soir, je n’avais pas la force de lutter et je me suis laissé tomber près de la porte de la baraque, je ne pouvais faire un pas de plus. J’ai joué avec la mort : qu’elle me prenne. Depuis le matin je l’avais trop côtoyée, trop esquivée, je ne la craignais plus. J’ai dormi, éveillé seulement par les pas des prisonniers qui le matin se rendaient à l’appel : Bloch, cette nuit-là, n’avait pas ouvert la porte de notre baraque. La nuit suivante, il est entré et a désigné deux prisonniers, mais j’étais déjà parmi ceux du fond, décidé à survivre au camp de Zambrow.
Ce n’était qu’un camp de passage pour les juifs de Zambrow, de Lomza, de Sniadow, de Czyzew : on les faisait patienter jusqu’à ce que leur heure vienne, jusqu’à ce que là-bas à Treblinka, leur fosse soit prête. J’ai retrouvé quelques habitants du ghetto de Zambrow : l’homme important qui parlait toujours en levant la main devant la synagogue était là, battant toujours la mesure avec assurance, ayant à peine maigri. Un soir, je me suis glissé près du lit, il somnolait, et les yeux clos, les joues rondes, son visage ressemblait à celui d’un gros enfant rose. Je l’ai secoué. D’un geste instinctif, il s’est protégé du bras, comme un gamin pris en faute. Je voulais lui parler encore de Treblinka, lui rappeler ses erreurs : n’avais-je pas eu raison en ce qui concernait le ghetto de Zambrow ?
— Qu’est-ce qu’a y a ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien, rien, vous occupez trop de place.
Il a protesté, puis s’est un peu déplacé et j’ai passé la nuit près de lui, les yeux ouverts : la vérité, il n’était pas capable de l’utiliser. Elle allait l’écraser, peut-être lui faire perdre sa dignité d’homme. Qu’il la découvre seul : je n’avais pas à me servir de la vérité pour le vaincre, lui, homme qui se débrouillait comme il pouvait pour demeurer ce qu’il était. J’ai cherché dans le camp ceux à qui il m’était possible de parler. Ils étaient peu nombreux, la plupart avaient décidé de rester ici avec leur famille. Quand j’avais achevé de leur décrire Treblinka, beaucoup secouaient la tête :
— Il est trop tard, disaient-ils. Nos enfants sont avec nous. Veux-tu que nous les abandonnions ?
Je recommençais ma quête, prêchant prudemment l’évasion, la révolte ; j’observais les rondes des sentinelles, je comptais les rangées de fil de fer barbelé. La fuite était possible, facile même. La nuit il faisait si froid que les soldats, au sommet des miradors, restaient dans leur guérite. Je les avais vus, le col de leur capote relevé, monter l’échelle de bois puis s’engouffrer dans la petite cabane qui les protégeait du vent glacial. J’avais remarqué aussi qu’à l’entrée du camp on laissait pénétrer sans contrôle les Juifs qui se présentaient. Et chaque jour il en arrivait qui cherchaient leur famille, qui ne pouvaient plus supporter d’être des bêtes traquées ou qui espéraient encore en l’humanité des bourreaux. J’ai forgé un plan fou, plein de défi et auquel je donnais les apparences de la raison : j’allais m’enfuir, trouver du pain chez les paysans rentrer au camp, vendre du pain et m’enfuir à nouveau, riche capable d’acheter des vêtements, des papiers, d’échapper ainsi à tous les contrôles, peut-être de réussir à regagner Varsovie, retrouver mon père, des partisans.
Durant des jours j’ai fureté dans tout le camp pour découvrir une cisaille : en vain. Finalement, dans la baraque du docteur Monkès j’ai pris une paire de gros ciseaux et le soir même je me suis dissimulé au pied d’un mirador. Là, les projecteurs ne parvenaient pas à se rejoindre laissant une zone d’ombre en principe surveillée par les soldats. Mais ils se réchauffaient j’ai attendu » immobile, les pieds nus dans mes pantoufles, tentant de les protéger en les tenant dans mes mains, ne claquant même plus des dents. J’ai entendu aboyer devant une baraque le chien du commandant Bloch qui devait faire sa tournée, lever l’impôt de vies. Puis ce fut le silence. J’ai raclé la terre glacée, coupé des barbelés, déchiré mes vêtements, ma peau, rampé, écouté le silence, transpiré malgré le froid : enfin ce furent les arbres. J’étais libre. J’ai marché, trouvé un village. Le matin se levait : un ciel bas, lourd de neige, mais heureusement le vent était tombé. J’ai frappé à toutes les portes, je demandais du pain. Les paysans, les femmes me regardaient silencieusement et je n’avais que ce mot à dire :
— Pain, du pain.
Ils me regardaient, mes mains rouges, ma veste lacérée, mes pantoufles crevées, et ils me tendaient ces boules grises, dures. Une paysanne tout emmitouflée de châles m’a donné un bol de lait chaud et un sac. Nous ne parlions pas ; mon corps rougi, bleui par les coups et le froid, mes vêtements, tout criait le Juif. Mais ils m’ont donné ce pain. Merci, paysans de Pologne. Le soir, j’ai dormi dans une étable, près des animaux, prenant le matin un peu de lait tiède de la vache puis mon sac rempli de pain je suis parti vers le camp. Le lendemain, me répétais-je, je serais à nouveau dehors, et avec les deutsche marks je me composerais une nouvelle identité une autre silhouette. Je ne sentais même plus le froid. Fier, sûr de moi comme au temps du ghetto quand je passais à nouveau le mur pour rentrer chez moi, je défiais les bourreaux. Les sentinelles dans leurs baraques ont à peine entrouvert la porte :
— Je suis juif, mes parents sont ici. Je veux entrer.
Un geste, comme à un animal qui se dirige vers l’abattoir de lui-même. J’ai retrouvé ma baraque et toute la journée j’ai vendu le pain. Comme dans tous les camps des trafics s’étaient organisés et j’ai cédé les plus grands partis de mon sac à des commerçants qui allaient se charger de la revendre au détail. Le soir, j’avais l’argent. J’ai dormi calmement : il me fallait reprendre force avant mon dernier jour de camp et ma nouvelle évasion. Mais qui peut être sûr du lendemain ? J’avais, une fois encore, laissé glisser ma chance. Le matin à l’appel, le commandant Bloch est passé longuement dans nos rangs, puis il s’est immobilisé devant nous. Il portait un long manteau de cuir noir au col de fourrure, de belles bottes, il frappait ses mains gantées l’une dans l’autre et nous étions là, à crever de froid, immobiles.
— Juifs, je suis peiné. Juifs, certains d’entre vous ont trahi ma confiance. Il y a eu des évasions. Du matériel allemand a été volé, détruit. Il faut payer, Juifs.
Il repassa parmi nous, choisit une dizaine d’hommes : j’aperçus parmi eux l’homme important de Zambrow, le dos voûté, la silhouette affaissée. Que lui aurait servi de savoir quelques jours plus tôt la vérité ? Le commandant Bloch fit aligner les otages.
— Juifs, ceux-là vont mourir, par votre faute. Ils auraient pu finir la guerre en Amérique, mais ils vont mourir.
Les soldats étaient déjà là, une quinzaine d’hommes casqués, serrés dans leurs grosses capotes, massifs comme des animaux meurtriers. La neige tombait, fine, légère. Le commandant Bloch prenait son temps, ajoutant des phrases. Il disposait de nos vies, il jouait.
— Allons, Juifs, allez rejoindre votre Dieu.
Il fit tourner les otages. Je ne regardais que l’homme important de Zambrow, j’aperçus son visage étonné, rouge, sa main levée, je crus qu’il allait parler mais des soldats déjà les alignaient brutalement, le temps des mots s’achevait et commençait le temps des fusils. Bientôt il n’y eut plus qu’une dizaine de corps sur la neige et le chien du commandant Bloch qui aboyait. Mais nous n’en avions pas fini encore avec le commandant. Il fit sortir des rangs les pères de famille, ceux qui avaient leurs enfants dans le camp.
— Juifs, vous aimez vos enfants. Les animaux aussi aiment leurs petits. Leurs vies sont entre vos mains. Chaque nuit vous monterez la garde, un Juif tous les vingt mètres. Vous et vos enfants paieront pour les fuyards. J’ai dit, Juifs.
Le soir même le nouveau système était en place : infranchissable. J’ai essayé de parler aux gardiens juifs, j’ai expliqué que nous allions tous mourir, qu’il fallait tenter quelque chose tous ensemble, que notre sort était lié comme les doigts de cette main, regardez-la, frères, j’ai avec elle étranglé des enfants juifs agonisants pour leur éviter de mourir sous le sable jaune de Treblinka, m’entendez-vous frères, il faut essayer de fuir tous ensemble, maintenant. Vous ne sauverez pas vos enfants en acceptant la loi des bourreaux. Mais ils ne m’entendaient pas, secouant la tête, fuyant mon regard. Et comment leur en vouloir ?
J’ai envisagé de passer malgré eux, mais j’ai compris qu’ils m’en empêcheraient parce que, à leurs yeux, j’étais un jeune fou, un inconscient, un coupable, un lâche qui les livrait eux et les leurs à la vengeance implacable du commandant Bloch. Et pourtant, c’est pour eux aussi que je voulais fuir, pour les miens, pour tous ceux des fosses de Treblinka, pour mon père peut-être vivant, et aussi pour combattre et aussi pour ma vie, mais comment expliquer cela en quelques mots, quand les bourreaux sont là, qu’il faut se dissimuler pour parler, que la peur rend aveugle ?
J’ai essayé d’autres voies, pensé à me jeter sur une sentinelle souvent seule devant l’entrée. J’ai guetté toute une journée ce soldat que j’avais décidé de tuer mais alors que j’étais prêt à bondir, un autre est venu et ils sont restés tous deux côte à côte. Le lendemain aussi il y a eu en permanence deux sentinelles : mon plan à nouveau s’effondrait et les journées passaient. Là-bas, à Treblinka, l’excavatrice devait déjà creuser notre fosse, ma fosse. Il fallait fuir, fuir. J’ai soudoyé un Polonais qui avec son chariot livrait des pommes de terre à la cuisine, j’ai pris sa place sur le chariot, mais à la façon dont les soldats m’ont regardé à la sortie j’ai compris que j’avais échoué : avec mon accoutrement en lambeaux, mes pantoufles, je ne pouvais être qu’un Juif.
— Qu’est-ce que tu fous là ?
J’ai inventé rapidement une explication : le Polonais m’avait demandé de conduire son chariot jusqu’à la porte. Je suis descendu, recevant quelques coups de pied.
— File, Juif, et vite, file.
Encore un jour perdu, un jour qui me rapprochait de Treblinka. Le matin, j’étais prêt à tenter n’importe quoi, l’acte le plus fou, bondir sur les deux soldats à l’entrée, les poignarder, courir, peut-être en tirant sur moi me manqueraient-ils ? L’appel a été interminable, le commandant Bloch passant parmi nous, lâchant son chien sur un prisonnier qui ne se tenait pas au garde-à-vous ; puis un officier a demandé des ouvriers, peintres, menuisiers, charpentiers. J’ai levé la main sans hésiter : là était peut-être la chance.
On nous a fait mettre en rang et : en avant ! Nous passons la première porte, nous franchissons les barbelés, voici la route libre devant nous. Mais deux soldats nous encadrent, les champs sont nus, s’enfuir serait un suicide. Après un tournant, j’ai aperçu d’autres bâtiments, entourés de barbelés et d’une palissade de bois : là vivaient les officiers et les soldats. Nous devions remettre en état l’une de ces constructions. Les soldats nous divisèrent en petits groupes : j’avais déclaré être peintre et je me suis retrouvé avec trois autres ouvriers dans un long couloir vide, sans surveillance. Par une fenêtre, j’apercevais derrière la palissade les arbres de la forêt. Je suis sorti dans la cour : elle était déserte. À l’entrée, au bout de la palissade, il n’y avait que la guérite d’une sentinelle. Nous étions seuls. Je suis rentré, les autres étaient déjà au travail.
— Il n’y a personne, ai-je dit.
Ils se sont arrêtés tous les trois, surpris par le ton exalté de ma voix.
— Personne, ils ne sont plus là, on pourrait franchir la palissade.
J’ai ouvert la fenêtre mais l’un d’eux s’est précipité, me tirant en arrière, la refermant, se plaçant devant.
— C’est interdit d’ouvrir, a-t-il dit. Si tu es venu ici pour essayer quelque chose, renonce.
Il n’osait même pas employer le mot fuir.
— Et pourquoi ?
L’un d’eux, un homme vieux, a commencé à parler, lentement :
— Tu es jeune, seul, mais nous, au camp, il y a les nôtres, et nous allons payer pour toi.
J’ai parlé de Treblinka, rapidement car mon choix était fait. Ces hommes ne partiraient jamais, ces hommes allaient mourir, ils avaient accepté de subir la loi des bourreaux sans la connaître, en refusant de la connaître. Moi, je savais, moi j’avais décidé de survivre. Oui, ils allaient peut-être payer pour moi, oui, je comprenais leurs raisons mais nous étions tous des condamnés à mort et pour eux c’était, quoi qu’ils pensent, la fuite avec moi ou la mort. Au camp de Zambrow ou à Treblinka. Ils ne pouvaient comprendre cela ni me comprendre. Je vous dis adieu, mes frères.
J’ai travaillé avec eux jusqu’au soir : pour leur faire oublier mes propos je les ai distraits par mon insouciance. J’ai chanté et sifflé. Puis je suis sorti inspecter le camp, sûr que la chance devait être saisie, ici, maintenant. Des barbelés, la palissade, des bâtiments et près de l’un d’eux une baraque en bois, au toit goudronné : les cabinets. Je suis retourné au couloir, j’ai travaillé à nouveau, je suis ressorti : je ne pouvais me cacher que là, au dernier moment, dans ces cabinets. Franchir la palissade en plein jour était risqué, la route n’était pas loin. Il fallait non seulement tenter mais réussir, attendre la nuit qui commençait à tomber.
C’est maintenant qu’il faut choisir, décider encore une fois de plonger dans l’inconnu, de rompre avec la vie précaire mais organisée du camp et de ses habitudes, choisir d’abandonner ces hommes dont on a commencé à connaître les visages, choisir d’accepter leurs malédictions et leurs souffrances, choisir de s’arracher au groupe qu’avec eux, malgré soi, on a constitué, choisir de sentir monter l’idée qu’on les trahit. Et pourtant, il faut choisir de vivre, pour leur être fidèle. Choisir d’être seul pour être avec eux tous, les morts de Treblinka et du ghetto, et ceux qui vont bientôt être couchés dans les fosses et qui l’ignorent encore.
Je me suis caché dans les cabinets, j’ai percé avec mon couteau deux trous dans la paroi de planches pour surveiller les abords de la baraque. Et s’ils entraient ici ? La baraque est nue, avec ce seul trou dans les planches qui recouvrent la fosse où s’entassent leurs excréments. J’ai soulevé les planches, il y a un espace libre entre elles et la couche glacée que je brise du talon : dessous c’est la boue liquide de leur merde. J’ai laissé les planches écartées, prêt à m’enfouir. Que la nuit est lente à venir ! J’entends leurs cris, les aboiements des chiens, leurs voix.
J’ai glissé dans la merde, jusqu’à la taille d’abord, puis plus bas encore jusqu’à mon cou, mon estomac pris dans des spasmes de dégoût, ma bouche pleine de bile amère. Ne pense pas, Miétek, survis, Miétek. J’ai replacé les planches au-dessus de moi, posant les bras sur la couche gelée autour de moi mais qui fondait peu à peu. Dehors, toujours les chiens près de la baraque : un soldat est entré, ses bottes écrasant les planches, sa lampe les éclairant. Il parlait à son camarade resté dehors :
— Salaud de Juif, il ne faudra rien dire à Bloch.
J’entendais ses bottes gratter le sol, sa merde tombe dans mon dos. Puis l’autre entre après son camarade et à nouveau c’est sa merde dans mon dos. Je ne bouge pas, je ne respire pas, je n’existe pas : je suis une chose insensible, un épieu dur planté dans la merde, un morceau de fer que rien n’entamera. Miétek, ils vont perdre, tu vas survivre à tout cela, ton évasion personne ne la paiera parce qu’ils ont peur de l’avouer au commandant Bloch, tu as gagné, Miétek. Qu’importe leur merde sur ton dos, leur merde autour de toi, dans laquelle tu es enfoui. Dure, Miétek, survis.
Les chiens ont aboyé longtemps, d’autres soldats sont venus, puis peu à peu le silence est tombé sur le camp, mais j’ai attendu encore, des heures d’immobilité dans cette humidité répugnante qui entrait en moi. Puis j’ai soulevé les planches, en enlevant d’autres et, m’appuyant sur elles, je me suis soulevé, hissé, réussissant à sortir, ankylosé, la merde collée à moi, sur mes vêtements, sur ma peau. Dehors, le froid m’a saisi et j’ai commencé à trembler, incapable de courir tant j’étais lourd, gauche, avec ce poids sur moi. J’ai marché jusqu’à la palissade de bois : elle devait avoir deux à trois mètres de haut. Derrière elle, il y avait la liberté. J’ai tenté de grimper une, deux, dix fois : parfois, d’une main je touchais le sommet, et puis je glissais, leur merde pesait, m’empêchait de bondir. Je me suis nettoyé pour m’alléger, me sécher, me reposer, mais les minutes filaient, haletantes, le jour allait venir. Alors j’ai compris que je n’arriverais pas à franchir la palissade : j’ai repris mon souffle, saisi mon couteau, commencé à la longer vers le poste de garde. Ma seule chance était d’attaquer la sentinelle.
J’avançais lentement, il me restait une cinquantaine de mètres avant la zone éclairée de l’entrée et tout à coup ma main a heurté une barre de bois. Dans la palissade, une porte avait été condamnée par des planches qui formaient un Z. Tu vas gagner, Miétek. J’ai grimpé lentement, prenant appui sur les planches, atteignant enfin le sommet, prenant le temps de souffler avant de me laisser tomber de l’autre côté, libre. Je suis resté allongé sur le sol : personne. J’ai rampé, marché, couru, m’enfonçant dans la neige, traversant des champs, me dirigeant vers une lumière, une maison de paysan. J’ai frappé à la porte. J’ai entendu le pas lourd d’un homme. Il allait disposer de ma vie. Il a ouvert, je voyais seulement sa silhouette massive, il a reculé, en portant son bras au visage : mon odeur.
— J’ai beaucoup d’argent, ai-je dit aussitôt en avançant, de l’argent plus que vous n’en verrez jamais. Je veux me laver et avoir des vêtements.
J’ai montré les billets mouillés : il a hésité. Ses yeux allaient de l’argent à moi.
— Viens.
Il m’a fait entrer dans la pièce : les femmes sont descendues, un autre homme est venu, trapu, le front bas, les mâchoires larges.
— De l’eau, a dit celui qui m’avait accueilli.
J’ai tendu les billets et j’ai commencé à me laver, à renaître. Puis comme je me séchais, les deux hommes sont entrés, portant des vêtements.
— Il faut beaucoup d’argent pour ça, a dit l’homme trapu, beaucoup.
L’autre baissait les yeux, comme s’il n’osait pas me regarder.
— Tu es juif, tu as encore de l’argent, donne.
J’ai dû leur tendre les derniers billets, ceux qui m’auraient permis d’acheter de la nourriture et des papiers, ils m’ont arraché ces morceaux de ma vie à venir, cet argent pour lequel j’avais tant risqué, rentrant dans le camp de Zambrow chargé de pain. C’est seulement quand ils ont été sûrs que je n’avais plus rien qu’ils m’ont donné les vêtements. Propre, habillé chaudement, j’avais retrouvé un peu de ma vigueur. Avant de partir, je les ai suppliés de me laisser au moins un billet.
— Pars maintenant, a dit l’homme trapu, pars vite.
Ils étaient les plus forts. L’homme a fermé la porte derrière moi et je me suis retrouvé seul dans le matin qui se levait, dépouillé mais libre. Il fallait me remettre à marcher.
J’ai traversé des champs et des forêts, je me suis enfoncé dans la neige, j’ai dormi dans des granges, j’ai volé comme un renard les œufs et les poulets, j’ai suivi la voie ferrée, vendu le produit de mes vols aux gardes-barrières qui n’aimaient guère les paysans, j’ai volé du lard et du pain et les paysans m’ont poursuivi jusqu’à la forêt, prêts à m’égorger comme on tue un cochon. J’ai vécu de rapines et d’espoir. Parfois, chez des paysans, j’ai travaillé quelques heures ou quelques jours, chez d’autres j’ai frappé à la porte, l’air innocent, murmurant la formule rituelle :
— Niech bedzie Pochwalony, Jesus-Christus, Sois béni, Seigneur.
Et eux répondaient :
— Na wieki, wiekow, Amen.
Puis je leur vendais des sacs de jute, précieux en cette période de pénurie, que je venais de voler dans l’escalier de leur grenier.
J’ai rencontré des bêtes à visage d’homme et beaucoup d’hommes qui me donnaient du pain, l’hospitalité pour la nuit, qui risquaient toute leur vie pour m’abriter de la neige et de la pluie. Grâce à eux j’ai conservé l’espoir. Ils m’ont parlé des partisans, ceux de l’A.K. que je connaissais déjà et aussi des Juifs qui se trouvaient quelque part dans la grande forêt aux arbres séculaires dont on ne voyait pas le faîte, l’immense forêt que ne pénétraient jamais les Allemands et qui s’étendait, infinie, au sud de Bialystok. J’ai marché vers cette Puszcza Bialowieska : si des Juifs se battaient, si mon père était vivant il était parmi eux. J’ai traversé la ville de Lapy, j’ai atteint Bialystok : là des Juifs vivaient encore dans leur ghetto, aveugles, sourds, persuadés comme l’avaient été ceux de Varsovie ou de Zambrow qu’ils étaient utiles aux Allemands, qu’ils avaient un statut différent. J’ai parlé, prêché comme à Zambrow. Parfois, des jeunes m’écoutaient quand je disais qu’il fallait se battre, rejoindre le maquis, certains connaissaient la région où se cachaient des partisans juifs, mais ils ne voulaient pas quitter Bialystok. Ils n’étaient pas prêts à trancher d’un coup sec dans leur vie, prêts à reconnaître qu’ils n’avaient le choix qu’entre le combat solitaire et la mort avec les leurs.
Alors j’ai quitté Bialystok, marchant vers la Puszcza Bialowieska, rencontrant enfin ces grands arbres qui cachaient le ciel. J’ai marché, tombant dans les fondrières couvertes de neige, sifflant et chantant les chansons juives, vivant de quelques pommes de terre, et un jour je les ai vus s’avancer parmi les arbres. J’avais chanté à tue-tête pour me faire reconnaître. Ils étaient une dizaine, avec deux ou trois revolvers, qui vivaient sous des huttes de branches, qui mendiaient leur nourriture aux paysans, qui se cachaient plus qu’ils ne se battaient. Toute la nuit, nous avons parlé : eux, ils m’ont cru. Les yeux grands ouverts, immobiles, ils me regardaient par-dessus les flammes du feu, et je lisais l’horreur sur leur visage. J’ai dû recommencer plusieurs fois à décrire Treblinka. Puis, comme j’avais fini, l’un d’eux, un jeune homme maigre, Isaac, dont la barbe noire masquait les traits, m’a dit :
— Sais-tu, Miétek, qu’à Varsovie ils se sont battus ?
Battus, dans ma ville ? Je suis allé vers Isaac, le prenant par les épaules, le couvrant de questions :
— Battus, ceux du ghetto ?
Des paysans qui revenaient de Varsovie leur avaient parlé d’une révolte, de combats contre les S.S. Il ne savait rien de plus. Mon père était là-bas, je le sentais, j’en étais sûr maintenant. Là-bas, dans notre ville. Je n’ai pas dormi, tenaillé par le froid et surtout par le besoin de partir. Isaac a voulu me retenir mais comment empêcher une rivière d’aller vers la mer ? Nous nous sommes embrassés plusieurs fois, en quelques heures nous étions devenus des frères et j’avais peur pour eux. Je devinais qu’ils ne pourraient pas longtemps survivre ainsi, sans organisation, sans nourriture, sans armes. Mais ils se battraient avec leurs mains nues, cela aussi je le savais. Adieu, frères. Ce temps, notre vie, étaient faits d’adieux.
J’ai quitté la grande forêt. Un dimanche, profitant de l’heure de la messe, j’ai pénétré dans un village, fouillé les maisons, volé de la nourriture et dans l’un des coffres de bois où, sous les vêtements, les paysans cachent leur argent, trouvé un passeport polonais au nom de Lewandowsky et quelques billets. Je me suis enfui avec ces biens, sans remords. J’étais en guerre, ma guerre, la guerre des hommes. Il me fallait cet argent et ce passeport pour rejoindre Varsovie. J’ai pris le train à Hajnowka, la nuit, grimpant sur le toit du wagon, m’accrochant malgré la glace au métal brûlant à force d’être froid. À nouveau, j’étais à Bialystok, ce devait être la fin janvier. Dans le ghetto, maintenant, on avait peur, on parlait de la révolte de Varsovie, on craignait des représailles ici, on sentait se resserrer l’étau allemand. J’ai mendié un peu d’argent, dormi dans des caves, modifié la date de naissance inscrite sur le passeport, prêché encore, mais je n’avais qu’un seul but : ne pas être pris dans la souricière du ghetto de Bialystok, gagner Varsovie, me battre là-bas où, si mon père était en vie, il devait être sachant que j’allais revenir aussi rue Mila pour venger les nôtres.
J’ai quitté Bialystok alors que les Allemands commençaient le premier « déplacement » vers l’est : le tour de Bialystok était donc venu.
J’ai pris le train qui va vers Varsovie. À Lapy, dans le wagon, les Allemands sont montés, contrôlant les papiers, les valises : près de moi il y avait un gros sac de cuir. Ils l’ont ouvert : il était plein de lard. J’ai nié, discuté : ce sac ne m’appartenait pas mais les autres voyageurs niaient aussi et c’est moi que les Allemands ont choisi de conduire à la Kommandantur. Le soldat marchait près de moi, indifférent, tranquille, qu’est-ce qu’un petit trafiquant ? Je pensais à mon passeport raturé, à ce qui m’était arrivé à la Kommandantur de Zambrow. Dans une rue déserte je l’ai frappé d’un coup de pied au bas-ventre, puis d’un autre, le laissant courbé en deux, le frappant encore, m’enfuyant. Au bout de la rue, j’ai heurté un couple de Polonais que je n’avais pas aperçu et qui, immobile, avait dû assister à mon agression. Pourquoi fait-on confiance ?
— Par ici, m’a dit l’homme.
Je les ai suivis et chez eux, devant des verres de vodka, nous avons parlé. Moi d’abord. J’avais eu raison de leur faire confiance : la jeune femme pleurait en m’écoutant raconter ; Treblinka. L’homme secouait la tête, les poings serrés posés à plat sur la table.
— Pour aller à Varsovie, a-t-il dit simplement, il y a la frontière du Bug, d’un côté les territoires annexés, de l’autre le gouvernement général de Pologne, et il y a tout près Treblinka. Partout des contrôles. Il vaut mieux aller vers le sud, vers Bielsk Podlaski, puis vers Siedlce. Par là, on peut passer.
La jeune femme essuyait ses yeux.
— Nous connaissons bien les trains, a-t-elle dit en souriant, nous sommes des courriers de l’Arma Krajowa.
Nous avons bu encore.
Vous pouvez nous aider beaucoup, a dit l’homme.
Je voulais rejoindre Varsovie coûte que coûte, mais ils m’ont conseillé la prudence, la région était en ce moment très surveillée. J’ai passé deux jours dans leur appartement puis nous sommes tous trois partis pour Brzesc. Là-bas, j’ai vu de vrais combattants, j’ai appris ce qu’est un officier qui tient dans sa main la vie d’un groupe d’hommes et qui doit décider seul. J’ai appris que la guerre est un dur métier. La jeune femme m’avait confié timidement :
— Ne dites pas que vous êtes juif, c’est notre secret, à nous. Il y a des hommes qui haïssent autant les Juifs que les Allemands. Mais nous avons besoin d’eux, contre les Allemands.
Et contre les bourreaux ils se battaient bien. J’ai rencontré le capitaine Paczkowski, dit Wania, puis Mieczyslaw dit Bocian : ils m’ont donné ma première arme, un colt lourd qui prolongeait le bras et rassurait. Enfin, enfin, j’allais me battre. Je voulais toujours partir pour Varsovie mais aussi apprendre à faire la guerre, pour mieux lutter plus tard aux côtés des miens.
Alors avec le capitaine Wania j’ai marché sur les rivières gelées, rampé dans les forêts, placé des explosifs sur les voies ferrées, scié les poteaux téléphoniques. Puis Wania a été pris et je me suis évadé une nouvelle fois de leurs griffes, sautant du camion qui nous conduisait à la prison de Pinsk. J’ai dû me planquer à Brzesc, changer de cache, attendre, différer mon retour à Varsovie pour participer à la libération du capitaine Wania qu’organisait Jan Ponury.
Jan arrivait de Varsovie et c’était l’un de ces hommes dont on dit qu’ils sont des chefs, qu’ils portent leur noblesse et leur courage sur le visage : à Jan j’ai dit que j’étais juif, j’ai raconté Treblinka. Lui aussi m’écoutait les poings serrés. Il avait été parachuté avec Wania, envoyé de Londres par le gouvernement polonais en exil : il ignorait l’ampleur de l’extermination, pourtant il m’a conseillé, de taire mes origines. J’ai compris que je ne pouvais demeurer dans l’Arma Krajowa : je voulais avancer à visage découvert, pour les miens, avec les miens. La libération de Wania serait mon dernier combat aux côtés de l’A.K. avec Jan, nous avons préparé cette attaque de la prison de Pinsk, et pour la première fois je n’étais plus un homme en fuite, traqué, mais un chasseur, un guetteur, un combattant, surveillant les allées et venues des gardiens, sachant que ces sentinelles que j’apercevais nous allions les abattre au signal.
Nous sommes arrivés devant la prison en voiture, l’un de nous ayant revêtu un uniforme S.S. a donné l’ordre d’ouvrir les portes. Nous avons bondi, égorgé les soldats de garde, ouvert l’autre porte. Jan Ponury nous commandait au sifflet. Car nous ne devions pas parler polonais pour faire croire que nous étions des partisans soviétiques et déjouer ainsi les représailles. Nous avons défoncé les portes des cellules et les prisonniers couraient le long des galeries vers nos camions, nous leur rendions la vie. Quelle joie de vaincre enfin, de pousser un cri de guerre, de commencer enfin le temps de la vengeance !
Nous avons libéré Wania blessé, torturé, mais vivant. J’avais appris de l’Arma Krajowa le maniement des armes et un peu du métier de la guerre. Maintenant, j’avais payé ma dette. Je pouvais partir.
Avec Jan Ponury, nous avons bu à notre amitié, à nos combats. C’était un soldat, un homme, il construisait son armée avec ceux qu’il trouvait, qu’y faire s’il y avait parmi eux des antisémites ? Après la guerre, il faudrait bâtir une autre Pologne. Nous buvions. Moi, j’étais du ghetto de Varsovie, moi j’avais laissé Rivka, ma mère, mes frères à Treblinka, Sonia à Zambrow, tant d’autres dans le sable jaune, et si mon père vivait il était à Varsovie où les miens déjà s’étaient battus. Là-bas était ma place. Avec les miens.
— Va, Miétek, va, tu as raison. Il ne faut jamais cacher son drapeau, ce qu’on est.
Nous nous sommes embrassés.
Deux jours plus fard, j’étais à Varsovie.
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