Au nom de tous les miens v2
9 Voilà père, voilà frères
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Voilà père, voilà frères
— Donc, tu es né à Varsovie, et ton père ?
J’étais assis dans un petit bureau de la Kommandantura soviétique à Lublin. Par terre des dossiers, des casques, des bouteilles, une mitraillette et déjà, accroché au mur, un portrait de Staline. Il faisait chaud, l’officier qui m’interrogeait avait ouvert sa vareuse et il transpirait, maudissant le climat polonais. Depuis le matin j’étais assis en face de lui, répondant à des questions qui fouillaient dans ma vie et celle des miens. L’officier, à intervalles réguliers, répétait une petite phrase :
— Tu comprends, Tovaritch, servir dans l’Armée rouge est un honneur.
Il enlevait ses lunettes, il s’essuyait le front. J’approuvais : l’Armée rouge allait à Berlin, il me fallait entrer dans l’Armée rouge. Quand l’officier m’a demandé la profession de mon père, j’ai dit sans hésiter : « ouvrier mécanicien », et j’ai précisé qu’il était d’origine russe. Je voulais arriver à Berlin et j’avais compris en écoutant Gregor et Moczar qu’il valait mieux être le fils d’un prolétaire que d’un petit fabricant indépendant. Je tentais de parler russe avec le moins d’accent polonais possible, mais quelques mois de maquis au contact des prisonniers soviétiques évadés n’avaient pas suffi.
À la fin de la matinée, l’officier m’a relu chaque page : l’interrogatoire formait un véritable dossier.
— Tu es d’accord, Tovaritch ? disait-il après chaque page.
J’approuvais : l’Armée rouge allait à Berlin et, au bas de chaque page, j’ai signé, m’étonnant de toutes ces précautions. Je voulais me battre, j’avais échappé aux bourreaux, fallait-il tant de questions, tant de signatures, pour avoir le droit de risquer sa vie ?
— Reviens demain matin, Micha.
J’avais une nouvelle fois changé de prénom, je n’étais plus Martin ou Miétek mais Micha : peu importait, je restais moi, seulement moi, avec tout ce que j’avais vécu, que personne n’arracherait jamais de ma tête, avec ma volonté d’aller jusqu’au bout, « C’est cela qui fait un homme, Martin. » Père, là-bas, dans le ghetto, une des dernières nuits l’avait dit, j’entendais encore sa voix, je voyais son visage. Pour moi il vivrait toujours. Jusqu’au bout, c’était Berlin. Et après ? Les rues de Lublin étaient pavoisées. Un jour toutes les rues seraient pavoisées et viendrait le temps de la vraie paix. Déjà, quand dans la clairière le général Rola avait parlé de victoire j’avais découvert autour de moi ce désert qu’ils avaient laissé. Maintenant, parce que je n’avais rien à faire d’autre que marcher sans crainte, sans projets, avec comme seul but d’attendre demain matin, je recommençais à imaginer ce que serait après, après, quand les autres, ceux qui n’étaient pas seuls, auraient refermé leurs bras sur leur femme, leurs enfants. Que me laisseraient-ils ? Que me resterait-il ?
Je suis allé jusqu’au bord de la rivière qui coulait en contrebas de la ville. J’ai trouvé un coin entre deux grosses pierres et j’ai somnolé au soleil, tout l’après-midi, les pieds dans l’eau. Peut-être, après, faudrait-il moi aussi que j’aie des enfants. Père avait dit là-bas qu’un homme devient un homme quand il choisit de fonder une famille. J’ai rêvé. Je repeuplerai la forêt, avec eux, mes fils. Par eux, les miens continueraient leur vie. Plus tard, je leur raconterai mes frères, ma mère, le courage de père rue Swientojerska, après, longtemps après. Quand ils seraient forts pour comprendre et supporter.
Le lendemain matin, à la Kommandantura, j’ai attendu dans un couloir. Des hommes allaient et venaient, m’ignorant. Enfin l’officier qui m’avait interrogé a hurlé mon nom à tue-tête. J’ai bondi.
— Je te cherche depuis des heures, criait-il en me bousculant, le colonel t’attend.
Dans un autre bureau où régnait le même désordre, un officier, les cheveux gris, le corps lourd, marchait de long en large. Il tenait à la main les feuillets de mon interrogatoire.
— Ah ! C’est toi. Tu sembles avoir fait pas mal de choses. Quel âge as-tu ?
— Dix-neuf ans.
Il siffla.
— Tu veux toujours te battre ?
Je n’ai fait qu’un signe de tête. Pouvait-il en douter ?
— Il y a cent façons de se battre, sais-tu. Assieds-toi.
Il m’a lancé par-dessus le bureau son paquet de cigarettes, puis une boîte d’allumettes.
— Ici, dit-il, c’est une sorte de police. Tu connais la N.K.V.D. ?
Je ne connaissais que les bourreaux, ma haine pour eux, mon désir de me battre, de venger les miens.
— Nous avons besoin de gens comme toi, capables de dénicher les bandits. Tu as vu de près les NSZ. Tu as été à Zambrow et à Bialystok. Si tu veux, tu commenceras là-bas. Débrouille-toi, trouve-nous les NSZ, les mouchards, ceux qui t’ont dénoncé, les collaborateurs, ceux qui ne nous aiment pas.
— Je voulais me battre, autrement. Arriver à Berlin.
— Tu iras à Berlin, après. Il faut d’abord nettoyer nos arrières. Ici. Alors ?
Le colonel faisait craquer ses doigts.
— Alors ? répéta-t-il.
Ils avaient livré les miens pour cinq kilos de sucre ; ils avaient torturé Janusz ; ils avaient dénoncé ces trois enfants juifs que j’avais vus les bras levés un matin sur une place de village. Et le maire de Zaremby avait tendu la main vers moi, me montrant aux gendarmes allemands. Ils étaient les bourreaux. J’ai accepté. Il faut savoir aller jusqu’au bout.
Je suis arrivé à Zambrow un matin, en civil, comme un paysan. J’ai retrouvé les rues, l’entrepôt devant lequel les gendarmes m’avaient arrêté. La Kommandantur allemande était devenue la Kommandantura soviétique, d’autres soldats patrouillaient dans la ville où rien n’avait changé : la mort avait simplement saisi quelques milliers des miens, elle s’était emparée de Sonia. Puis le temps et les choses s’étaient refermées comme une eau sur leurs souffrances et il semblait que jamais Sonia eût vécu ici. Mais j’étais là, témoin, chasseur maintenant.
Je suis allé de village en village, je me suis mêlé aux paysans rassemblés au moment où ils préparent clandestinement la Bimber. Je les ai fait parler. Je les connaissais bien ces paysans, j’avais souffert et vécu grâce à eux. J’ai visité les granges, devinant une présence, un homme qui devait dormir là où je me cachais jadis et qui comme moi avait peut-être décloué les planches du fond pour pouvoir s’enfuir dans la forêt. J’ai trouvé des NSZ qu’une voiture de la N.K.V.D. venait cueillir le matin. Un Juif pour cinq kilos de sucre, disaient-ils : je comptais mes arrestations. Ils payaient.
Dans un village, à quelques kilomètres de Zambrow, j’ai remarqué une maison toute neuve, une isba de riches. Là ne vivait qu’une femme. Je me suis proposé pour travailler. Elle a refusé maladroitement, donnant trop de bonnes raisons, m’entourant de prévenances, faisant naître mes soupçons. Comment réussis-sait-elle seule à remplir sa grange, ses resserres, à nettoyer l’étable, à soigner ses animaux ? J’ai discuté avec les paysans, ils haussaient les épaules. J’ai misé sur leur jalousie.
— La maison doit bien résister au froid, il y a deux rangées de bois.
Je parlais lentement à leur manière, pesante et réfléchie.
L’un d’eux a bougonné :
— À 100 deutsche marks le Juif, ils ont pu le faire.
Je suis revenu la nuit, guettant malgré les chiens. On travaillait dans l’étable, un homme qui raclait le sol. Je me suis approché. Il était là, courbé, sa femme assise près de lui, à déboucher les rigoles, à jurer. Brusquement il a levé les yeux et il m’a vu, dans l’ombre. Il est venu sur moi, une fourche à la main, me clouant contre le mur.
— Qu’est-ce que tu fous là ?
Je ne bougeais plus, les pointes d’acier sur la poitrine, fixant ces yeux blancs, énormes, pleins de rage et de peur.
— Qu’est-ce que tu fous là ?
— Du travail, je ne peux pas rester en ville. J’ai besoin de travail.
Sa femme s’était levée.
— Il est venu cet après-midi, laisse-le, suppliait-elle.
Il a baissé la fourche.
— Pas de travail, a-t-il dit, file.
Je suis parti lentement pour le rassurer mais je suis retourné le lendemain par la forêt avec trois soldats soviétiques, approchant la grange où il devait se cacher. Il dormait, à demi ivre. Je l’ai secoué. Il a vu les soldats.
— Salaud, mouchard, a-t-il crié.
— Combien as-tu livré d’enfants juifs, ai-je dit simplement.
Il a pâli, s’essuyant le visage.
— Salaud, a-t-il répété.
Je l’ai pris par la chemise : il était immense, sa tête dépassant la mienne. Avec mon crâne je lui ai donné un coup dans le menton.
— Je suis juif, juif tu entends. Et j’étais à Zambrow, à Treblinka.
Je l’ai senti contre moi qui se mettait à trembler, sa femme est arrivée, hurlante :
— Je ne voulais pas, c’est lui, il les a dénoncés pour boire, pour boire.
Quand on nous a vus passer, nous dirigeant vers le camion de l’armée qui nous attendait à l’entrée du village les paysans se sont mis à parler. Il y avait cinq familles avec une dizaine d’enfants, cachées çà et là dans la forêt. L’homme a commencé par les ravitailler pour leur extorquer tout ce qu’elles possédaient puis, quand elles ont été dépouillées, il les a dénoncées et a touché la prime. Ici, comme à Varsovie, il y avait eu ceux qui traquaient les bédouins et les chats : chaque ville, chaque village avait eu son Ptaçzek-l’Oiseau, son Pila-la-Scie. Il fallait en nettoyer le pays, qu’ils paient à leur tour. Je suis allé de village en village, les pourchassant, tendu vers cette vengeance amère qui ne rendait pas la vie. Il n’y avait pas le choix, il fallait penser à l’avenir, au mal que ces hommes pouvaient faire encore : ils étaient comme la gangrène. Je devais aller jusqu’au bout.
Je suis retourné à Zaremby : les paysans rentraient des champs, la chaleur torride rendait l’air brûlant, immobile, alors que le soleil avait déjà disparu. Dans la cour de la ferme de Zaremba tout était silencieux, le chariot était rentré. À l’église un autre prêtre était à genoux devant l’autel. J’ai attendu dans l’ombre fraîche qu’il se lève, passe près de moi.
— Un grand malheur, a-t-il répété, répondant à mes questions.
Les Allemands étaient venus, tuant le prêtre ici, devant l’église.
Le maire avait été abattu une nuit par les partisans, de nombreux paysans avaient disparu dans les forêts, Zaremba était l’un d’eux. Je suis retourné à la ferme. Devant le crucifix, dans la pièce sombre, la mère priait. Peut-être étais-je celui par qui la guerre avait fait son entrée à Zaremby. Je suis parti.
À Zambrow, on m’attendait. Là où commencent les rues, quand les maisons sont encore dispersées, que les champs les séparent, des hommes ont surgi devant moi. Nous nous sommes observés : ils étaient trois qui me barraient le chemin, trois, les bras écartés, trois dont je ne voyais pas les visages, le crépuscule dans leur dos. J’ai sauté sur le côté, dans un champ de blé, m’en écartant, franchissant un ruisseau, réussissant à rejoindre la forêt. Ils étaient derrière moi, j’ai couru cherchant par la forêt à rentrer en ville, heurtant les souches. Ils s’interpellaient, ils juraient. Peu à peu, pourtant, j’ai gagné sur eux. Ce n’est pas maintenant que j’allais me laisser tuer. Idioten à Treblinka, tant d’autres, à Pawiak, dans le ghetto, s’y étaient essayé en vain. Pas maintenant, bandits. J’ai couru, retrouvant la lisière de la forêt, un champ, des paysans. Ils avaient abandonné la poursuite mais l’avertissement était clair : je n’étais plus utile dans la région de Zambrow, les NSZ m’avaient repéré. J’ai dormi à la Kommandantura, un revolver près de moi et le lendemain le capitaine qui commandait à Zambrow a décidé de me renvoyer à Lublin.
— Tu as été efficace, Micha, ils en veulent à ta peau, c’est une bonne décoration.
Ce devait être fin septembre. J’ai pris des camions remplis de soldats. Ils roulaient vite soulevant une poussière blanche et tiède qui nous enveloppait. Les soldats chantaient : blonds, jeunes, j’avais le même âge qu’eux mais j’étais vieux, j’avais parcouru des siècles, j’étais chargé de tant de vies perdues. Ils me passaient des cigarettes, se moquaient de mon accent polonais et partageaient avec moi leur pain noir, leurs gamelles pleines de crème fraîche ou de gruau en me donnant de lourdes claques sur les épaules :
— Tovaritch, Tovaritch.
C’était leur mot de passe. J’essayais de les faire parler de leur pays, cette grande patrie du monde nouveau, comme disait Gregor. Ils haussaient les épaules. Ils s’intéressaient à la vodka, aux Polonaises, à la paix. Ils riaient comme des enfants de tout leur visage rouge et ne savaient rien. Un camion m’a laissé à Lublin devant l’église des Capucins, un dimanche. Un meeting se tenait sur la place, face à l’église. Je me suis mêlé à la foule.
— Camarades…
Je voyais la tribune pavoisée de rouge, les drapeaux accrochés aux arbres. « Nous voulons en finir avec l’Allemagne cette nation de pillards et d’agresseurs. »
La voix portée par les haut-parleurs était déformée, on comprenait mal mais la foule applaudissait. Puis l’orateur a annoncé que les tribunaux allaient juger les bourreaux de Majdanek. J’ai crié avec la foule, tout Lublin qui devait être là, sur cette place à écouter Gomulka. Mais quelques mois auparavant les badauds de Varsovie nous regardaient mourir et ceux de Lublin continuaient leur vie tranquille, laissant faire les bourreaux. Pour un partisan, pour un Janusz, pour un Julek Feld, pour un homme comme mon père, combien qui courbaient le dos, qui acceptaient ?
Je suis retourné vers la rivière, loin des quartiers où hurlaient les haut-parleurs. Tant d’hommes au ghetto, à Varsovie, à Lublin, avaient subi la violence des bourreaux, tant les avaient crus. Ils étaient comme le bois qui suit le courant, que rien n’arrête que les rochers de la rivière. Père, Julek Feld, Janusz, ceux qui refusaient, qui savaient, s’étaient dressés. Nous étions les rochers, nous devions aller jusqu’au bout. Une vie, c’est toujours un exemple : sans mon père, sans sa force, je n’aurais rien été, qu’un bois qui glisse avec la foule vers la mort.
À la Kommandantura, le colonel aux cheveux gris m’a reçu. Son bureau maintenant était en ordre. Autour d’un grand portrait de Staline, il y avait des photos de généraux, de personnalités. Le colonel devait lire mon dossier et j’étais devant lui, immobile, debout.
— Assieds-toi. Tu as fait du bon travail. Ils ont voulu te le faire payer.
— C’est eux qui paieront.
— Ils paient ils paient.
Puis il m’a fait parler, longtemps. Je parlais, guettant son visage, veillant aux mots que j’employais, ne disant que la vérité mais prudemment. Il m’a écouté, fumant cigarette sur cigarette. Puis, après un long silence :
— Tu veux aller à Berlin, je crois ?
— Na Berlin, Tovaritch colonel.
— Na Berlin. Tu vas entendre chanter les Katioucha. Je vais te garder.
Il m’a affecté dans une unité de la N.K.V.D. qui suivait immédiatement les troupes de première ligne et s’installait derrière les batteries de fusées, nettoyant le pays occupé de ses éléments suspects. Je parlais polonais, allemand, un peu de russe, je connaissais les NSZ, j’étais juif, avec une dette personnelle à faire payer. Pour le colonel j’étais une bonne recrue. Le soir, j’ai reçu un uniforme et la casquette à parements verts de la N.K.V.D. Cette fois-ci, j’avais gagné mon billet pour Berlin.
Des semaines durant j’ai sillonné la campagne autour de Lublin parfois en uniforme, souvent en civil, collaborant avec la police polonaise dont j’étais, sur ordre, devenu membre. Miétek-le-Coupé, Miétek le patron des truands, Miétek le contrebandier était policier ! Je m’étonnais moi-même, hier était si proche encore et pour moi pourtant le monde avait changé de face.
Puis nous avons roulé vers le nord, vers Varsovie. Mais il ne restait rien de Varsovie. Arrivant à Praga, j’ai abandonné mes camarades, j’ai marché vers la Vistule. La neige soulevée par le vent très fort bouchait l’horizon. Je cherchais le pont Poniatowski, les autres ponts, mes ponts. Je n’ai trouvé que des arches brisées et des passerelles provisoires jetées d’une rive à l’autre. Je suis allé vers la rive gauche. En colonne, les gens avançaient courbés, chargés de paquets, fouettés par le vent. Je me suis arrêté au bout de la passerelle : devant moi, il n’y avait qu’un champ de pierres sur lequel se dressaient des silhouettes de clocher, des pans de mur, comme si le désert du ghetto avait rongé toute la ville qui l’avait toléré, comme s’il avait été une plaie contagieuse, gangrenant toute une ville, n’en laissant plus rien. Varsovie, ma Varsovie, celle du ghetto et celle de Zofia, de la rue Dluga et de la rue Senatorska, de la rue Mila et de la rue Leszno, n’existait plus. Je suis rentré à Praga ; les camarades riaient.
— Tu es chez toi, Micha, disaient-ils.
Le désert : ils avaient bouleversé jusqu’aux pierres.
J’ai espéré retrouver Mokotow-la-Tombe. Rien n’avait changé dans sa rue, je reconnaissais devant la porte la charrette de l’artisan qui logeait dans la cour. Mais l’appartement était occupé par d’autres. On ne savait rien de Mokotow et de sa sœur, disparus, avec des milliers d’autres, dans Varsovie insurgée. Le désert.
Le soir même, j’ai commencé à chercher. J’ai marché dans les rues de Praga en civil, me souvenant de chaque rue ; là, dans ce magasin, près du marché, j’avais posé un paquet et le commerçant avait crié « salaud », quand j’étais venu le reprendre après la rafle ; là, la gare de l’Est où Wacek-le-Paysan venait acheter pour moi la marchandise. Mais je n’étais pas à Praga pour rencontrer des souvenirs. J’ai marché, dévisageant les passants, espérant reconnaître l’un de ces Bleus qui tuaient les enfants surpris à passer le mur. Un comité juif s’était constitué à Praga, dans la rue de Targowa. Quelques hommes étaient là, écrasés de solitude et de malheur, à la recherche des leurs, accrochés à l’espoir de les retrouver peut-être, de les venger aussi.
Ils ne se parlaient qu’à peine, échangeant des noms, des dates, des lieux. Je suis arrivé un soir, en uniforme. Ces hommes étaient comme moi, seuls, au milieu de leur désert. Il fallait que nous nous remettions en marche ensemble.
— Qui veut venir avec moi les retrouver dans les prisons de Praga ?
Deux se sont levés. L’un, qui me paraissait âgé, Joseph Rochmann, l’autre, maigre, plus jeune, la tristesse marquant son regard, en uniforme de l’Armée rouge, comme moi ; Tolek.
Nous sommes allés de prison en prison, je me faisais ouvrir les cellules : peut-être un Bleu avait-il été jeté là, raflé par les soviétiques dans les premiers jours. À nous de le dévoiler. J’ai fixé des dizaines d’hommes, essayant de faire surgir de ma mémoire les heures, toutes les heures, tous mes passages du mur, essayant de me souvenir de ce Bleu que j’avais vu viser un enfant, de cet autre qui avait refusé de « jouer », de ceux qui m’avaient battu, livré aux bourreaux. Toujours, au temps du ghetto, j’avais voulu voir, pour retenir les visages, mais je ne rencontrais que des yeux baissés, des expressions anonymes. C’est Rochmann qui en a trouvé un ; dès qu’il est entré dans une des dernières cellules il m’a tiré par le bras.
— Miétek, celui-là, c’est Pchla-la-Puce, il nous dénonçait.
Nous avons fait sortir cet homme âgé, à l’allure innocente, qui nous regardait avec ironie. J’ai réquisitionné un bureau dans la prison. Je l’ai fait asseoir.
— Tu as dénoncé des Juifs.
Il n’a même pas répondu. J’ai vu naître sur son visage une expression de mépris. J’ai posé une nouvelle fois la question.
— J’ai fait ce qu’on me disait de faire. J’ai exécuté les ordres. Toujours, depuis toujours.
— Réponds par oui ou non.
— J’ai obéi à la loi.
Tolek s’est avancé, le poing fermé, les mâchoires serrées. L’autre a craché par terre.
— Vous pouvez frapper, a-t-il dit. Vous êtes juifs.
Tolek a lancé son poing, la lèvre de l’homme a éclaté, laissant jaillir le sang. J’ai crié : « Tolek ! » puis je l’ai poussé dehors, demandant à Rochmann de rester avec lui. J’ai ordonné à l’homme de s’asseoir et je me suis assis en face de lui. Il tenait un mouchoir sur sa lèvre, l’orgueil d’être un martyr à peu de frais se lisait dans son regard.
— Écoute, policier, je ne vais pas te frapper, je ne vais pas te tuer. Les Russes feront de toi ce qu’ils voudront et toi tu feras de toi ce que tu voudras. Écoute-moi, simplement. Tu as obéi à la loi ? La loi qui t’ordonnait de tuer les enfants ?
Il secouait la tête. Il n’avait tué personne.
— Écoute-moi.
Je le forçais à me regarder :
— Écoute-moi, tu n’es pas un martyr, tu es un lâche. J’aurais le droit de te tuer mille fois. Écoute, je vais te parler d’un camp où tu envoyais les enfants, écoute bien.
Nous l’avons conduit, Tolek, Rochmann et moi, quelques heures plus tard, par les rues de Praga à la Kommandatura. Il marchait la tête baissée. Peut-être mes mots avaient-ils jeté en lui un germe qui allait le ronger, toute sa vie, lentement, comme le souvenir nous rongeait, Tolek, Rochmann, moi, la vieille dame de Lublin, des millions d’autres. Tolek marchait derrière lui et je le guettais. Comme nous allions arriver à la Kommandantura, il a voulu se jeter sur le policier. Je l’en ai empêché, lui serrant le bras, sentant peu à peu qu’il se calmait.
— Laisse faire la justice, ai-je dit. Nous ne sommes pas des bêtes.
— Eux…
— Nous ne sommes pas eux.
Nous avons longuement parlé dans la nuit glaciale, n’arrivant pas à nous séparer. Tolek était comme moi un rescapé du ghetto, il avait connu l’Umschlagplatz, les rues transformées en brasier, les égouts où se noyaient les plus faibles. Il avait connu Majdanek. Il était seul, mais décidé lui aussi à se venger. Comme moi il voulait gagner Berlin.
Nous nous sommes retrouvés quelques jours plus tard dans la même unité. Bientôt avec Wladek un partisan des forêts de Lublin, un ancien du ghetto aussi, nous étions serrés comme un poing. Wladek, Tolek, Miétek, les trois du ghetto qui sous l’uniforme à parements verts, continuions le combat, au nom de tous les nôtres.
Peu après nous partions vers le nord, longeant la Vistule : nos camions roulaient sur des routes glissantes et que remontaient, vers Varsovie, des ambulances, des chariots de paysans. Parfois, nous nous rangions pour laisser passer les tanks, les camions chargés de Katioucha. J’ai ainsi traversé une Pologne que je ne connaissais pas, découvrant partout les ruines, la mort, des enfants qui erraient à la recherche de leurs parents. Je m’installais dans un bâtiment officiel, je recevais les partisans, les réfugiés, les quelques Juifs survivants : j’apprenais l’horreur nouvelle, les pendus, les torturés. J’essayais de trouver les coupables. Je comprenais que la vengeance peut être folie.
Dans un champ, au bord de la route, notre convoi s’est arrêté. Là, près de nous, il y avait un groupe de prisonniers, des S.S., maigres, fiers, qui se protégeaient le visage des coups qu’ils recevaient. Des soldats soviétiques les entouraient en criant. Je regardais ces hommes, les vaincus, les vainqueurs. Un vieil autobus avait à demi basculé dans le fossé qui longeait la route. Un soldat est arrivé en courant, hurlant à ses camarades quelque chose que je ne comprenais pas : alors, à coups de pied, de crosse, les soldats ont dirigé les prisonniers vers l’autobus. Je devinais les regards qu’échangeaient entre eux les S.S., j’imaginais la peur qui les saisissait. Moi aussi j’étais pris par la peur, une angoisse qui comme deux doigts serrait ma gorge. J’aurais pu donner à notre chauffeur l’ordre de partir, pour ne pas voir. Mais je voulais voir, voir les hommes, jusqu’où ils peuvent aller, comment la guerre les déforme, éprouver la tempête qui les emporte.
Les soldats ont forcé les S.S. à entrer dans l’autobus, en rampant. Certains se sont rebellés : ils ont été tués, poussés de force entre les tôles rouillées. Sur la route les convois continuaient de passer, des tanks, des canons lourds. Nous étions proches de la frontière allemande et la résistance se faisait plus dure. Un S.S. tentait de s’adresser aux soldats en russe, un autre criait. La plupart restaient immobiles, serrés les uns contre les autres. Je m’efforçais de penser aux fosses, au ghetto, à l’Umschlagplatz, c’étaient eux les S.S., eux qui étaient là, qui allaient mourir. Ce n’étaient que des bêtes. Mais quand un soldat a versé l’essence sur l’autobus, quand le feu bleu et jaune a jailli, que les hommes se sont mis à hurler poussant contre les tôles, que les soldats brusquement silencieux regardaient ces hommes mourir, j’ai bondi, je me suis mis à gesticuler, secouant les uns après les autres ces jeunes Russes fascinés, sentant qu’ils étaient en train d’être contaminés eux aussi par la guerre, qu’ils allaient devenir des bêtes à visage d’homme comme ces S.S. Il était trop tard. L’autobus était entouré de flammes et de fumée. Les soldats ne m’ont pas résisté mais ils se sont mis à tirer sur le foyer. Quand nous sommes partis, l’autobus achevait de brûler. La vengeance est amère.
Le soir nous entrions en Allemagne, traversant des villages détruits où erraient au milieu des flammes et des poutres calcinées des vieillards, des chiens. Notre camion s’est arrêté devant ce qui avait dû être la mairie. Une vieille femme était assise sur une pierre, la tête entre les mains. Dès que nous avons sauté à terre elle s’est redressée, levant ses mains :
— Hitler, kaputt, a-t-elle dit.
J’ai pensé aux vieilles du ghetto, elles aussi les mains levées devant les S.S.
— Baissez vos bras, ai-je dit.
Mais elle secouait la tête, gardant ses mains ouvertes.
— Les gars ne sont pas commodes, a dit notre chauffeur. Ils en ont vu. Ils attendent l’Allemagne depuis longtemps.
Moi aussi j’attendais l’Allemagne, mais pas cette Allemagne-là qui montrait le visage d’une mère. J’attendais l’Allemagne des bourreaux, c’est elle que j’étais venu chercher et détruire.
Nous sommes allés plus loin, nous enfonçant dans ce pays terrorisé. La race supérieure n’était pas fière. Partout, tous, ils criaient « Hitler kaputt ». Qu’auraient-ils fait, qu’auraient-ils dit, si nous les avions enfermés dans un ghetto ? Ils auraient tout accepté, tout renié.
À Dramburg où nous venions d’arriver, j’ai cherché un imprimeur. Tolek marchait à mes côtés, dans les rues jonchées de gravats.
— Qu’est-ce que tu veux faire, Miétek ?
J’entrais dans les boutiques aux portes défoncées, toutes pillées. Dans ce qui avait dû être une petite usine de parfum, au milieu des bouteilles brisées, allongés sur le sol, le visage plongé dans un réservoir dont le liquide affleurait au niveau du plancher, trois soldats soviétiques étaient immobiles. Je les ai secoués : ils étaient morts, ivres d’avoir bu tout cet alcool industriel, à même le réservoir, ivres puis noyés dans l’alcool. J’ai ramassé un récipient, je l’ai rempli d’alcool, donné à Tolek :
— Pour notre cantine, nous en ferons de la vodka.
Je voulais être seul. J’ai regardé ces trois soldats morts pour rien, eux aussi par la faute des bourreaux, morts ici et venus de si loin. Dans une petite rue j’ai enfin trouvé un imprimeur qui se cachait au fond de son atelier.
— Tu peux imprimer des affiches ?
Il secouait la tête, montrait les machines.
— Il me faut des affiches pour demain matin. Et tu les afficheras toi-même. Toute la population doit les lire. Écris.
Il a tenté de parler, puis il a pris du papier et j’ai dicté. D’où venaient ces phrases auxquelles je n’avais pas réfléchi et qui surgissaient comme si j’avais pensé à elles depuis le ghetto ? « Ordre est donné à tous les habitants de race allemande de plus de seize ans circulant en ville de placer sur leur bras droit un brassard à croix gammée. Ce brassard est obligatoire. »
L’imprimeur m’a regardé.
— De grandes affiches blanches, pour demain. Tu signeras : l’autorité soviétique.
Puis je suis rentré, Tolek avait mélangé l’alcool et de l’eau et cela donnait un liquide blanchâtre qui ressemblait à du lait, brûlait la gorge et l’estomac comme la plus mauvaise des vodka. Quelques camarades sont venus et nous avons bu en laissant, contrairement aux règlements de l’Armée rouge qui interdisent l’alcool, notre bouteille sur la table au lieu de la dissimuler à nos pieds. Notre alcool c’était du lait. Bu, bu, jusqu’à rouler les uns sur les autres. Le matin, un soldat est venu me réveiller :
— Lieutenant, lieutenant, c’est urgent.
J’avais le cou brisé par une douleur aiguë, les jambes nouées. Je suis quand même descendu dans notre bureau. Des hommes de tout âge étaient là, les bras levés, collés au mur par deux soldats soviétiques qui les tenaient en joue. Tous avaient le brassard à croix gammée sur le bras droit. Les soldats étaient fous furieux, ils avaient déjà frappé les civils et parlaient de les abattre. Heureusement, nous étions assez loin du front. J’ai éloigné les soldats, libéré les civils, puis Tolek et moi nous avons obligé l’imprimeur à arracher les affiches. Tolek riait.
— Tu as fait comme au ghetto, et ils l’ont mis, comme nous, ils l’ont mis.
Toute la journée, j’ai erré dans la ville pour être sûr que l’imprimeur avait bien enlevé toutes les affiches, pour prévenir les violences des soldats à l’égard des civils qui s’aventuraient dans les rues. Avec ou sans brassard les soldats n’étaient pas tendres. Ils s’intéressaient aux montres, aux stylos et à bien d’autres choses. Les femmes se terraient. Je n’ai rencontré aucune victime de ma plaisanterie. Le soir avec Tolek nous avons parlé, sans boire, de Varsovie, de notre révolte.
— Il faut faire attention, Tolek, maintenant nous sommes les plus forts. Il faut être deux fois un homme.
Toute la nuit, je suis resté les yeux ouverts : je revoyais les civils, leurs visages marqués par les coups donnés par les soldats. Il y avait le regard de ces hommes qui ne comprenaient pas ce qui leur arrivait, victimes d’avoir obéi, connaissant ce cercle de terreur et de folie où les bourreaux nous avaient enfermés. Miétek, Miétek, attention. On devient vite un bourreau.
Alors, j’ai essayé d’être prudent. Je n’en avais pas à tout un peuple mais à des bourreaux. Je me suis souvenu de ces soldats allemands que j’avais croisés, ce soldat vieillissant qui, la première fois dans le tramway n’avait pas voulu me découvrir ; cet officier interprète qui m’avait conduit jusqu’au camp de Zambrow après m’avoir sauvé la vie, prenant mes mains dans les siennes et murmurant : « Évade-toi ». Je ne traquais pas tout un peuple, seulement les bourreaux.
Arrivant dans les villes, je prenais contact avec le bourgmestre, parfois mes chefs me donnaient les noms d’anciens communistes, parfois j’exigeais du bourgmestre qu’il me désigne ceux qui avaient subi les persécutions des nazis. À Reppen, j’ai vu devant moi une femme aux cheveux blancs, édentée, qui sortait de prison. Son fils avait été pendu à la poutrelle d’un pont, condamné à mort par un tribunal militaire itinérant qui jugeait les déserteurs.
— Il avait dix-sept ans, il ne savait rien, murmurait-elle.
Elle m’a guidé dans la ville, m’indiquant ceux qu’elle soupçonnait d’être des nazis. Je les interrogeais, tentant de déceler leurs responsabilités, me fiant à leurs yeux.
— Et puis, il y a l’Ukrainien, m’a-t-elle dit.
J’ai pensé à Ivan, à ceux du ghetto, ces tueurs barbares, les chiens des bourreaux.
— Il arborait toujours le brassard, il saluait le bras tendu, il hurlait, Heil Hitler, continuait-elle. Un nazi, un vrai.
Nous l’avons recherché. Il travaillait déjà à la Kommandantura soviétique, comme mécanicien. Je l’ai surpris alors qu’il était penché sur le moteur d’une voiture.
— Tourne-toi.
Je ne le connaissais pas, il aurait fallu un miracle. Des soldats soviétiques s’étaient groupés autour de nous. Il les regardait, effrayé, le visage rouge, les mains tremblantes. L’homme ne m’inspirait pas confiance.
— Il a été nazi, ai-je dit.
Les soldats ont commencé à le bousculer : « Traître », criaient-ils. « Soldat de Vlassov, Vlasovietz ! »
— Je suis juif, je suis juif, lieutenant.
— Parle-moi en yiddish.
Il ne savait pas. Il avait oublié, disait-il ! « Il faut le liquider tout de suite », demandaient les soldats. Je l’ai protégé et je suis allé perquisitionner chez lui. La petite pièce était décorée d’un immense portrait de Hitler qui couvrait toute une cloison.
— Beau Juif, ai-je dit.
Il parlait mais je ne l’écoutais plus, le conduisant à nos bureaux. Notre capitaine l’a interrogé. L’homme pleurait, répétant qu’il était juif ukrainien, qu’il s’était caché en Allemagne, jouant au nazi pour mieux dissimuler sa situation. Je l’écoutais, le doute naissant. Prudence, Miétek. Le capitaine a haussé les épaules quand j’ai demandé à voir si l’Ukrainien était circoncis.
— Écoute, Micha, même s’il est juif, tous les bons Juifs sont morts, répétait-il.
J’ai vérifié quand même : l’homme était circoncis. Il s’essuyait les yeux du revers de la main, humilié, craintif.
— L’enfer, expliquait-il, il me fallait lever le bras, saluer, penser toujours à leur mentir.
J’ai dû convaincre le capitaine de le relâcher, il hésitait.
— Il peut y avoir des Juifs nazis, Micha, tu ne dois pas te laisser aveugler. Les Juifs sont comme les autres.
Je l’écoutais. Comment pouvait-il imaginer ce que cela signifiait être juif sous les nazis ? D’ailleurs pour lui, comme pour beaucoup d’officiers, nous n’étions pas tout à fait comme les autres, un petit cran au-dessous. Je le savais, je l’avais découvert peu à peu dans les plaisanteries qu’ils échangeaient en me clignant de l’œil et où des Juifs avares mesuraient toute chose au mètre de leur profit. Un soir, un camarade et moi nous nous étions fâchés et comme mon camarade était un géant il avait pris un petit capitaine par sa veste de cuir et l’avait tenu au bord de la fenêtre, près du vide.
— Nie Budu, nie Budu, criait le capitaine, je ne recommencerai plus, je le jure !
Le géant, un caucasien aux cheveux noirs, à la poigne de fer, à moitié ivre ce soir-là, hurlait :
— Tu laisseras les Juifs tranquilles, tu les laisseras ?
Et l’autre jurait. Je savais tout cela, mais l’Armée rouge allait à Berlin.
J’ai insisté, le capitaine a cédé et Moniek l’Ukrainien est sorti avec moi. Quand nous sommes repartis vers l’ouest, Moniek était devenu chauffeur dans notre unité.
Nous roulions vers Berlin, mon but était proche. Au bord de l’Oder en crue notre camion a dû s’arrêter. Sur un pont provisoire fait de larges bateaux rassemblés deux colonnes se croisaient. Les soldats qui revenaient du front levaient leurs bras ; je voyais des bras couverts de montres jusqu’à la hauteur du coude. Les deux colonnes s’étaient presque immobilisées, des échanges s’organisaient entre ceux qui « montaient » et ceux qui « descendaient ». Tout à coup trois avions allemands, les premiers que j’apercevais depuis Varsovie, ont surgi du ciel bas et ont commencé à mitrailler le pont. Ils sont passés une fois, leurs rafales déchirant l’eau, mais sur le pont les camions n’accéléraient pas, les échanges continuaient. Avec un officier, je me suis précipité vers les camions, criant, montrant le ciel, les avions dont on entendait le bruit croissant : les colonnes se sont à peine déplacées, alors je me suis jeté sous mon camion. Je ne voulais pas mourir ici, mon but était Berlin. Il y a eu deux nouveaux passages des avions, des cris, des détonations, l’eau a giclé ; puis le silence du ciel. Je suis sorti : sur la berge un camion brûlait, des soldats s’affairaient autour des blessés, d’autres continuaient de monnayer leurs montres. J’ai pris un de ces soldats par le bras, hurlant, montrant les blessés à terre. Il s’est dégagé d’un geste brusque, haussant les épaules, continuant à discuter. Tolek est venu : « Laisse, a-t-il dit, laisse. » Des hommes morts ou blessés, qui pouvait encore s’indigner pour si peu ?
Enfin, nous sommes repartis, roulant vers Berlin. Nous avons croisé des colonnes de réfugiés, des prisonniers qui avançaient en rang par trois, silencieux, courbés sur leur fatigue et leur désespoir. Nous roulions, la canonnade devenait proche, les tanks plus nombreux. De grands panneaux étaient placés de temps à autre au bord de la route : « En avant, ceux de Stalingrad, la victoire est à nous. » Moi, j’étais du ghetto et la victoire nous appartenait aussi, à nous qui avions survécu, à nous qui avions connu les fosses, elle appartenait aux nôtres morts là-bas, à Treblinka ou dans les égouts. J’arrive au but, père.
Le jour de mon anniversaire, le vendredi 27 avril 1945, à dix-neuf ans, je suis entré dans Berlin.
Qu’elle a été longue cette route jusqu’à ces ruines, jusqu’à ces pierres, mais père m’y voilà, debout. M’y voilà debout, frères, vous tous mes camarades, ceux du ghetto et de la forêt, toi Zofia et toi Janusz, toi mon camarade aux cheveux roux battu à mort pour un hareng, je me souviens de toi, de vous tous, hommes nus de la place du tri, vieillards du Lazaret encore tremblants de vie et que j’allongeais sur le sable jaune. Voici Berlin en ruine, voici Berlin comme un squelette, bourreau mort aux orbites béantes, aux os nus, éparpillés.
Pour toi père, pour Julek, pour toi aussi Mokotow, voici Berlin.
Vendredi 27 avril 1945 on nous a nous aussi lancés dans le combat. Na Berlin ! J’ai marché avec Tolek, Wladek et Moniek, sauté de mur en mur. Comme au ghetto : mais c’était la victoire du ghetto, nous marchions derrière les tanks. Dans les rues avec nous des soldats de toutes les unités, comme si l’Armée rouge avait délégué tous les siens pour participer à la dernière bataille. J’avançais, tiraillant. Il fallait vivre : j’étais là, je ne voulais pas mourir, je ne prenais pas de risques. J’attendais que les canons balaient les barricades de tramways et de véhicules bourrés de pierres. Les rues étaient barrées par les canons et les Katioucha qui se touchaient, tirant sans interruption. La première nuit, au-dessus de Berlin, les incendies éclairaient les quartiers du centre, Berlin brûlait. Tolek, Moniek, Wladek et moi, nous nous sommes installés dans un jardin. Au milieu de la nuit des soldats sont arrivés nous demandant s’il y avait des femmes dans la maison. Nous n’avions pas regardé. Ils ont enfoncé les portes et ils ne sont ressortis qu’au matin, nous saluant de la main, riant entre eux. La bataille a recommencé. J’ai vu mourir des enfants en uniforme, accrochés à leur panzerfaust. J’ai vu des drapeaux rouges pendre aux fenêtres des ruines de certains quartiers et partout des drapeaux blancs. J’ai vu le pillage, la folie de la guerre, les blessés, les morts innombrables.
La deuxième nuit les incendies ont redoublé, éclairant les ruines, les rues dévastées. J’ai dormi dans une cave avec un groupe de soldats. L’un d’eux est sorti, un coup de feu a claqué et il s’est effondré, retombant à l’intérieur.
— Les partisans, ont crié les soldats.
Nous avons rampé, tenté de dénicher ces tireurs isolés qui nous visaient depuis les ruines. Il ne faut pas mourir ici, Miétek, il ne faut pas. Et pourtant il y avait ces tireurs à réduire au silence. Avec Tolek et Moniek nous les avons contournés, longeant les murs, butant sur des soldats, nos camarades, qui venaient de tomber. J’ai bondi, poussé une porte de cave. Des gens sont là, peut-être des tireurs : il serait facile de lâcher une rafale sans risques. Je crie :
— Dehors !
Il y a du bruit : des femmes sortent les bras levés, un jeune homme avec elles, maigre, les cheveux noirs cachant ses yeux. Peut-être est-ce lui le tireur ? Les soldats qui étaient avec nous sont arrivés, malmenant les femmes, poussant le jeune homme contre un mur.
— Partisan, criait un soldat, il a tiré.
Déjà ils levaient leurs armes. Je me suis mis devant l’Allemand.
— Il faut le juger, camarades. On ne peut pas le tuer comme ça.
Dehors, les tireurs isolés, les « loups-garous » du Wehrwolf harcelaient les patrouilles. Nous avons, en avançant courbés, parcouru des rues, guidés par les soldats. Je m’en voulais, je serrais les dents, il ne faut pas mourir Miétek, mourir ici, avant la fin, quelle folie, pour protéger un Allemand ! Souviens-toi de Treblinka. Tu prends des risques. Laisse-le, Miétek. Est-ce qu’ils ont hésité, eux ?
Nous arrivons devant un château d’eau dont la coupole défoncée est éclairée par les incendies. Les sentinelles ont installé un fusil mitrailleur devant la porte de fer, je pousse la porte. Des officiers sont là, quatre derrière une table, l’air est chargé de fumée, des bougies sont plantées dans des bouteilles placées sur une longue table.
Il a tiré, a lancé l’un des soldats.
— On l’a arrêté dans une cave, les coups de feu venaient d’ailleurs, ai-je dit.
Les officiers m’ont regardé, cherchant à comprendre.
— Je crois que ce garçon n’y est pour rien, colonel, mais les hommes voulaient l’exécuter, tout de suite, j’ai pensé…
— Ça va, lieutenant, ne nous faites pas perdre notre temps.
Les officiers hésitaient. Ils fixaient le jeune homme muet, ses cheveux noirs couvrant une partie du visage.
— Considérez-le comme un prisonnier de guerre, a dit le colonel.
On a emmené le jeune homme. Là-bas, devant une cellule de la Kommandantur de Zambrow, un officier interprète, en quelques mots, m’avait sauvé d’une exécution sommaire. J’avais payé ma dette. Je n’aime pas devoir.
Le lendemain, j’ai marché derrière les chars vers le centre de Berlin. Leurs obus transformaient les murs en nuages de poussière grise qui montaient vers un ciel bas, envahi par les fumées des incendies. J’ai aperçu des soldats russes qui d’étage en étage réduisaient des nids de résistance, d’autres qui de cave en cave traquaient les filles, d’autres qui allaient à la chasse aux trophées. J’ai retrouvé Moniek, Wladek et Tolek et nous avons dormi ensemble, enroulés dans nos couvertures, l’un d’entre nous montant la garde.
Notre guerre était presque une guerre de partisans : j’ai croisé des Mongols, des Cosaques à cheval et des soldats à bonnets de fourrure. L’Armée rouge avec ses tanks, ses Katioucha, était aussi cette vaste troupe hétéroclite qui venait de traverser toute l’Europe pour parvenir jusqu’ici. Et j’étais là, avec elle, échappé du ghetto, des forêts de Pologne, courant derrière les chars le long de cette large avenue d’Unter den Linden. Au bout il y avait la porte de Brandebourg, son attelage orgueilleux que j’avais vu sur les affiches qui nous criaient : « En avant, ceux de Stalingrad, la victoire est à nous. » Au milieu de l’avenue, les arbres étaient abattus, les soldats s’élançaient en hurlant. Ils balayaient aux fusils mitrailleurs les façades béantes. De temps à autre, une explosion plus forte faisait trembler le sol : un dépôt de munitions ou un pont devaient sauter.
Une nouvelle nuit a commencé, avec des tireurs isolés, ces « loups-garous » perdus dans les ruines. Puis au matin la bataille a continué. Les tanks étaient parvenus jusqu’à la porte de Brandebourg. J’ai vu les soldats grimper sur l’attelage de pierre, y planter le drapeau rouge. Mur après mur, j’ai progressé avec les autres vers le Reichstag derrière les tanks et, dans la fumée des incendies et des explosions, j’ai vu courir vers le bâtiment défoncé par les obus des hommes qui brandissaient un drapeau rouge. Ils ont disparu dans les ruines, dans le fracas des mitrailleuses et l’éclatement des grenades. Puis ils ont surgi au sommet du bâtiment agitant leur drapeau, le drapeau qui était pour moi celui de la victoire sur les bourreaux. D’en bas, j’ai crié avec les autres, tirant une rafale de mitraillette en l’air, j’ai hurlé, hourra ! Hourra ! Je venais de si loin. Tolek s’est précipité vers moi et nous avons dansé.
Voilà, nous avions crevé le mur qu’ils avaient construit autour de nous, un jour d’octobre, nous avions franchi les barbelés qu’ils avaient tendus autour de nos tombes, nous avions brisé les portes des wagons, soulevé l’épaisse couche de sable jaune qu’ils avaient jeté sur nous et nous étions là, dans leur capitale en ruine, là, vivants.
Voilà, père, voilà, frères.
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