Au nom de tous les miens v2

Martin Gray · Chapitre 5 sur 22

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Au nom de tous les miens v2

2 La force qu’un homme peut avoir en lui

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La force qu’un homme peut avoir en lui

 

Je les ai vus. Ils sont partout. Ils défilent en ordre serré sur les Allées de Jérusalem, boulevard du Trois-mai. Leur pas est lent, leurs talons sur les pavés des petites rues résonnent. Je marche le long du trottoir, derrière la rangée de curieux fascinés, je veux les voir, comprendre : ils paraissent invincibles, grands, blonds. Certains laissent pendre leurs casques à leurs ceinturons, comme s’ils savaient qu’ils ne craignent plus rien. Que nous ne pouvons plus rien. Depuis le début du siège de Varsovie je m’étais habitué à la misère, aux soldats polonais barbus, vaincus, voici maintenant cette armée puissante avec ces camions et ces tanks qui se suivent interminablement. Au-dessus des Allées de Jérusalem passent, à basse altitude, leurs avions. Sur les trottoirs avancent des patrouilles : ils semblent ne pas voir les gens, tout le monde s’écarte. Je suis un moment ces trois soldats aux bottes courtes, à la longue baïonnette noire. Oui, nous allons souffrir. Et je pense à mon père. Voilà des semaines que nous sommes sans nouvelles de lui.

Mais je n’ai pas le temps de penser : il faut survivre, il faut se battre. Au coin d’une rue un gros camion bâché est arrêté, autour de lui les Polonais sont là qui tendent les mains. Deux soldats sont debout, au milieu de gros pains ronds, ils rient et lancent les boules. Dans une voiture découverte qui stationne près du camion, un officier prend des photos, un autre filme. Il faut manger. Je rentre dans le groupe, je pousse, j’ai bientôt mes deux boules et je m’éloigne en les serrant contre moi. Le lendemain des voitures haut-parleurs annoncent que les Allemands organisent des distributions de pain, je vais d’une adresse à l’autre. Les soldats se sont installés dans un magasin juif qui a été vidé près de la rue Sienna : il y a déjà une longue queue de gens de tous les milieux, on parle à voix basse, on murmure que les Allemands donnent aussi de la soupe. Tout à coup, un grand soldat apparaît sur le seuil. Il est tête nue, les manches de sa vareuse relevées, je le vois encore, les deux mains sur les hanches, il hurle : Juden, rauss ! Tout le monde dans la queue a baissé les épaules, personne n’est sorti du rang. Juden, rauss ! répète-t-il. Deux femmes sont parties, vite. L’une était une petite vieille, la tête enveloppée d’un châle noir. Le soldat a remonté la queue. Il nous dévisageait ; alors, du fond de la file, un homme en chapeau est allé vers lui et tendant le bras vers quelqu’un a lancé : Jude. Tout le monde s’est retourné et on a vu un homme brun, petit, avec une courte barbe frisée, rester seul, les autres s’écartant de lui. Le soldat lui a fait signe et l’homme s’est avancé lentement. Son dénonciateur souriait, sûr de lui. Le soldat a pris à pleine main la barbe du Juif et s’est mis à lui secouer la tête, puis il lui a donné un coup de pied et l’homme est parti en courant. Toute la queue s’est mise à rire, d’un seul coup, avec le soldat. Et peut-être ai-je ri aussi, de terreur et de rage.

J’ai eu mon pain, j’ai eu ma soupe, et je suis allé faire d’autres queues. Partout, des hommes en dénonçaient d’autres. J’ai regardé, j’essayais d’inscrire dans ma mémoire le visage de ces hommes et de ces femmes qui poussaient hors de la queue des hommes et des femmes pareilles à eux en les appelant Juden. Mais ils étaient trop nombreux, ces visages, trop nombreux les soldats qui arrachaient les cheveux et les barbes des vieux Juifs. Rue Senatorska, comme je rentrais, quelques minutes avant le couvre-feu j’ai vu deux soldats qui bousculaient un homme qui se tenait tout droit j’ai pensé : mon père. Je me suis précipité, ce n’était qu’un Juif anonyme. Ils l’ont forcé à enlever ses chaussures, puis à coup de pied ils l’ont fait sauter comme une grenouille, sur la chaussée, longtemps, longtemps et ils riaient et des passants dans la rue riaient avec eux. Les soldats ont lancé les chaussures du Juif à un Polonais qui les a prises en remerciant et ils sont partis. Au bout de la rue il y avait cet homme pieds nus qui ressemblait à mon père.

Ma mère m’attendait, la porte était déjà entrouverte : maintenant elle avait peur pour moi, elle pleurait souvent. Dans la journée nous allions d’un service à l’autre demandant si l’on savait où était mon père. Partout on nous renvoyait. Ce soir-là, mon oncle m’attendait aussi. Il était allé à l’usine. Une bombe avait détruit une partie de la façade et des escaliers, mais il avait pu monter jusqu’aux magasins : les machines, des centaines de paires de gants étaient encore là-bas, personne n’y avait touché. Les pillards, les Allemands avaient cru que tout l’immeuble avait été détruit. Le lendemain, très tôt, nous avons commencé notre travail. Il faisait froid, par moments la neige tombait, le vent humide venait de la Vistule. Nous nous y sommes tous mis : mon oncle, mes frères, ma mère. L’un de nous faisait le guet, nous sortions des ruines, emportions nos sacs remplis de paires de gants. Avec cette marchandise, peut-être allions-nous pouvoir vivre quelque temps. J’ai fait un dernier voyage dans l’usine ; il ne restait plus que deux machines à coudre. Ici, je m’étais promené avec mon père, il y a si longtemps. J’ai pris la machine sur l’épaule et je suis parti. C’était déjà le couvre-feu. Un camion allemand était au coin d’une rue : j’entendais des ordres, ces voix rauques qui résonnaient dans la rue déserte, je me suis caché dans une porte. Des soldats couraient, ils poursuivaient des passants attardés et les forçaient à monter dans le camion. L’un d’eux a tenté de s’enfuir, il y a eu un coup de feu, un éclair blanc et jaune tout près de moi et un seul cri. Puis le camion est parti allumant ses phares, éclairant au milieu de la chaussée un homme qui ne bougeait plus. J’ai pris la machine sur l’épaule, et je me suis remis en route. Les temps étaient ainsi. La machine était lourde et me sciait l’épaule : les temps étaient ainsi, il fallait serrer les dents. D’un bond, j’ai traversé la rue Senatorska. Dans l’escalier, enfin j’ai respiré. Je suis monté lentement, mais la porte n’était pas entrouverte comme d’habitude quand ma mère m’attendait. J’ai frappé, deux coups légers. Ma mère souriait, elle m’a embrassé, elle souriait toujours, comme avant. J’ai posé la machine dans l’entrée, elle m’a poussé dans la chambre. Sur le lit, tout habillé, mon père dormait mais il a tout de suite ouvert les yeux et il m’a tiré contre lui.

— C’est bien, Martin, c’est bien, a-t-il répété.

Il me serrait très fort. Il m’a fait asseoir près de lui.

— Je me suis évadé, a-t-il commencé. Je pars demain matin.

J’écoutais avec les oreilles et avec les yeux.

— Les Allemands, la Gestapo, ils vont sûrement venir ici, un jour ou l’autre.

Il donnait des conseils, calmement. Il me disait tout, il avait confiance.

— Ne te laisse jamais prendre. S’ils te tiennent, n’oublie jamais qu’il faut n’avoir qu’une pensée, leur échapper. Même si tu as très peur. Leur échapper. Avec eux, il n’y a aucune chance. Si tu leur échappes il y a toujours l’espoir, n’attends jamais. La première occasion est toujours la meilleure.

Et il a souri.

— Tu te souviens, Martin, tes courses derrière les droshkas. Tu rattrapais les chevaux. Eh bien, s’ils te tiennent un jour, prends tes pieds dans tes mains et cours.

C’était une expression que nous avions ensemble, et nous nous sommes mis à rire. Puis il a encore parlé : il était à Varsovie depuis quelques jours déjà mais il voulait faire surveiller la maison avant de venir nous voir. Maintenant il allait vivre sous un faux nom, organiser le passage du Bug pour ceux – et ils étaient nombreux – qui voulaient traverser le fleuve et gagner la zone que les Russes avaient occupée. Nous nous rencontrerions dans les rues, dans les parcs, chez ses amis, jamais ici, rue Senatorska. Le matin, avant de partir, il est venu me réveiller : il portait un long manteau de cuir, des bottes, il me semblait immense et pourtant j’étais presque aussi grand que lui. Dans la rue je l’aurais pris pour un nazi ou pour un de ces Volksdeutscher, polonais d’origine allemande, qu’on voyait, arrogants, parader dans les rues avec un brassard à croix gammée.

— Tu ressembles à un Allemand, lui ai-je dit en riant.

— Fais comme moi, sois plus malin qu’eux, survis.

— Nous ne nous sommes jamais plus revus rue Senatorska.

Il nous a quittés mais nous nous sentions plus forts. Survivre. Je répète ce mot, je marche dans la rue, il fait froid mais j’avance vite : le vent, sur la Vistule, soulève des vagues et le fleuve semble couler vers le sud. Sur le pont, des hommes qu’on a sans doute raflés dans une rue, au hasard, poussent des camions allemands qui se sont heurtés. Je passe vite, il faut que j’arrive au grand marché du quartier Praga. Sur la place, dans les petites rues voisines, dans les cours des immeubles, dans l’ombre d’une porte, tout se vend : des paysans ont posé devant eux des sacs de pommes de terre ; une femme vend des bottes, d’autres du tissu. Malgré la neige qui tombe épaisse, on ne bouge pas, quelques pas à droite, à gauche, on tend sa marchandise. Moi, je vends des gants. Je pends les paires autour de mon cou, je les présente aux passants, j’entre dans les magasins. Mais les marchands polonais ne me voleront plus : j’ai tendu ma paire. Il l’a regardée, m’a dévisagé, a repoussé ses longs cheveux noirs d’un coup de tête et a mis deux zlotys sur le comptoir : j’ai crié ; j’ai tenté de reprendre mes gants.

— Tu veux la police, voyou ? a-t-il dit.

J’ai filé. On me prend pour un voleur et je me tais : je suis juif. Depuis la fin novembre, il me faudrait porter au bas du bras droit un brassard blanc avec une étoile de David bleue d’au moins trois centimètres de hauteur. Un brassard qui veut dire : homme à voler, à battre, à tuer. Je ne porte pas le brassard mais je suis à la merci de tous. Il me faut apprendre à me défendre de tous. Aussi je n’entre plus dans les boutiques, je suis à l’affût, je choisis mes clients. J’arrive à leur arracher les zlotys qui nous font vivre à la maison. Tant que nous aurons des zlotys nous aurons du pain.

Parfois les affaires sont bonnes : je rentre rue Senatorska avant la fin de la matinée, je m’approvisionne et je repars. Je ne raconte rien, je donne les zlotys, j’apporte du pain et je plonge à nouveau dans la rue. Dans la rue Targowa là où se tient le marché de Praga, un groupe de Soldats. Ils déambulent, au milieu de la chaussée, oisifs, dangereux. L’un d’eux, plus âgé, avec des rides creusant tout le visage, des dents dorées au milieu de la bouche, m’interpelle :

— Qu’est-ce que tu vends, Polonais ?

Il ne faut pas comprendre ; seuls les Juifs en Pologne connaissent l’allemand. Je souris, je fais le pitre. Il s’approche, ce vieux soldat a l’air paisible et avant que j’aie eu le temps de bondir en arrière il tord mon bras d’une main et de l’autre il me fouille, trouve les gants sous la grosse veste et les jette à ses camarades, puis il me tend quelques zlotys : un soldat honnête. Protester ne sert à rien : le monde est ainsi maintenant.

Ils peuvent tout. Des policiers polonais, des cheminots aux uniformes noirs de l’organisation Todt, des marchands avides, des gangsters ; celui qui tient la force peut me dépouiller. Je le sais, à moi de réussir à vivre, quand même, malgré eux. Je cache une partie de mon argent dans mes chaussures et les voyous qui m’ont coincé l’autre jour dans les jardins Krasinski n’ont pu que me prendre une paire de gants.

Puis c’est un policier polonais que me saisit par la manche.

— Où as-tu pris ces gants ?

Je ne l’ai pas entendu venir, je marchandais avec une vieille dame, tant pis pour moi. Il me faut juger en une seconde cet homme en uniforme : une erreur et c’en peut être fini de moi, des miens. Ses yeux, que je vois à peine sous sa casquette, ont un regard las, lointain. Je tire un peu sur ma manche : il ne me tient pas bien fort.

— J’ai faim, j’ai faim.

— Où as-tu pris ces gants ?

— Ils sont à nous, mon père avait une fabrique, il est mort.

Je parle rapidement en le regardant dans les yeux.

— Juif ? demande-t-il.

Je secoue la tête. C’est peut-être oui, s’il veut bien. Il me lâche sans un mot et je m’enfuis.

Parfois, il me faut subir. Ces trois policiers me guettaient. Peut-être un marchand m’a-t-il dénoncé ? Ils m’ont entouré, donné un coup et conduit au commissariat. Dans le couloir, une vingtaine de personnes attendent Deux ont le visage en sang : elles portent le brassard des Juifs. On me pousse près des autres, mais je ne me suis même pas assis. Je vais fuir, je le sens, je le sais, il le faut. Les policiers partent, sans un mot je les suis. La porte est ouverte. Je me tiens à un mètre derrière eux, je fonce et je cours. Ne jamais attendre, ne jamais se laisser prendre. Le lendemain, je suis retourné à Praga, j’avais mis un chapeau et un manteau long : c’était un risque mais il fallait manger. On ne m’a pas reconnu et le commerce a continué.

Le soir, je m’endormais d’un seul coup. Je rêvais, toujours le même rêve : nous allions voir mon père comme nous le faisions réellement, nous prenions toutes nos précautions, marchant des heures dans des rues presque vides pour bien nous assurer que nous n’étions pas suivis par les hommes de la Gestapo, nous marchions : ma mère devant avec mes frères, et moi, seul, assez loin derrière. Nous arrivions dans une rue étroite, une impasse, mon père était au fond, debout contre le mur, ma mère et mes frères couraient vers lui et brusquement arrive un lourd camion allemand, il fonce vers eux, il va les écraser contre le mur et je ne peux même pas crier. Tel est mon rêve, presque chaque nuit. Il me réveille et je me souviens de ce matin, j’ai les yeux ouverts, je ne rêve plus, je revois la scène dans la rue Gesia, une rue grouillante : tous nous portions le brassard, une rue juive. Le camion chargé de soldats a tourné, allant sans doute vers la prison de Pawiak, il a pris à toute vitesse la rue Gesia : les gens ont crié, ils se sont rués vers les portes et moi avec eux et le camion en zigzaguant balayait la chaussée, montait sur les trottoirs. Maintenant la rue était vide, le camion parti ; contre un mur, les bras encore levés, un homme était là, écrasé. Nous sommes tous sortis et nous avons repris notre vie, marchant sur la chaussée, remplissant la rue, comme une colonne de fourmis.

Le dimanche je ne vais pas à Praga. Nous restons enfermés, nous essayons de faire un peu de feu, parfois mon oncle vient nous voir et nous parlons : nous comptons nos paires de gants, notre seule richesse. Il me raconte ce qu’il sait, il parle avec ma mère des Lebensmittelkarten, ces cartes d’alimentation qu’on nous donne quand nous allons nous faire inscrire auprès du conseil de la Communauté juive : elles portent un J énorme. Comme le brassard : pour nous désigner aux voleurs et aux tueurs. Il y a aussi le travail forcé, la fermeture des écoles juives, les enfants qu’on voit mendier pieds nus sur le verglas, et ces bandes de jeunes Polonais qui crient dans les rues : « Vive la Pologne sans les Juifs » ; « Nous voulons Varsovie sans Juifs. »

Ils sont armés de bâtons, ils cassent les vitrines des magasins juifs, ils frappent les Juifs sur la tête, à plusieurs. Je voudrais tuer. Je suis prêt à tuer.

L’homme est venu un dimanche. Une trentaine d’années, grand, fort, arrogant : des bottes noires, un uniforme gris qu’on voit rarement à Varsovie et le brassard à croix gammée. Un Volksdeutscher.

— Mon argent, dit-il.

Il a posé les notes sur la table.

— Je suis le commissaire, je remplace le propriétaire de l’usine de Lodz, voici vos dettes. Payez.

C’étaient de vieilles traites, d’avant la guerre, pour des marchandises achetées à Lodz par mon père.

— Payez.

Ma mère a parlé, d’une voix humble.

— Nous n’avons plus rien.

Il répétait :

— Payez.

J’étais prêt à le tuer s’il avait fait un geste. Mais il a simplement crié, menacé, insulté ; claqué la porte à la briser. Ma mère s’est assise, m’a appelé près d’elle :

J’ai eu peur, Martin, peur pour toi. Ils sont les plus forts. Il faut survivre, ne te laisse pas aller à la colère devant eux. Plus tard, Martin, plus tard.

Nous sommes comme des fourmis. Je suis allé retrouver mon père : il m’attendait près des grandes colonnes de la place Pilsudski avec son allure d’Allemand ou de Volksdeutscher, son grand manteau de cuir.

— Ils vont revenir, Martin, a-t-il dit. Ils ne lâchent rien. Ils sont tenaces. Mais nous aussi. Il faut tout déménager, se préparer au pire.

Je me suis éloigné et j’ai entendu son pas derrière moi, comme celui d’un passant qui ne me connaissait plus. Puis quand il a été à ma hauteur, sans me regarder, il a dit :

Nous nous vengerons, Martin. C’est nous qui serons finalement les plus forts.

Nous avons vidé l’appartement. Les voisins nous ont aidés : eux n’étaient pas devenus des loups. Il n’est plus resté que nos lits, quelques chaises, un peu de vaisselle : notre maison est maintenant à l’image de la vie. Elle est froide, vide, dure. J’aimais le grand tapis aux reflets bleus, j’aimais la statue de bronze, j’aimais les hauts chandeliers d’argent. Il n’y a plus rien. Notre maison est comme la rue, avec ces magasins éventrés, ces enfants qui mendient, ces hommes et ces femmes qui vendent n’importe quoi parce qu’ils ne peuvent plus travailler et que les prix montent chaque jour ; notre maison ressemble à ces visages amaigris, aux yeux fixes. Et dans notre maison comme dans la rue, ILS sont les maîtres. ILS sont revenus. Des hommes de la Gestapo en longs manteaux avec des Polonais.

— Où est ton mari ?

Ma mère a répété qu’elle ne savait plus rien depuis la guerre.

— Dites-moi tout, répète-t-elle, même s’il a été tué. Je veux savoir.

Ils se taisent. Ils nous regardent. Ils visitent l’appartement. Ils ouvrent la seule armoire que nous ayons conservée. Mes frères pleurent, crient. Ils ont leur chapeau sur la tête, ils hésitent à partir. Nous attendons. Nous savons qu’ils reviendront. Nous les attendons tous les soirs, nous sommes prêts. Les revoici. D’autres, ils nous parlent des dettes que nous avons à Lodz.

— Il faudra payer ou nous prenons tout.

Ma mère montre nos quelques meubles.

— On va te faire sortir tes bijoux.

Puis avant de partir :

— Il va falloir nous dire où est ton mari.

Ils ont fermé la porte, calmement, et ils nous ont laissés dans notre maison presque vide, avec l’inquiétude. Ma mère s’est mise à consoler mes frères, je comptais les paires de gants : d’un coup de pied l’un d’eux a ouvert la porte. Il est resté sur le seuil :

— Bientôt tu vas nous dire où est ton mari.

Puis il est parti. Par moments, je voudrais donner des coups de poing dans les murs : pourquoi ne pouvons-nous rien, pourquoi sont-ils si forts, pourquoi sont-ils les patrons et nous les esclaves, pourquoi tout le monde accepte-t-il ? Pourquoi ces passants en train de rire quand on force les Hassidim à danser comme des singes dans la rue ? Pourquoi cette haine contre nous, pourquoi la mort partout, menaçante ? Je suis allé retrouver mon père. Il me parlait lentement, comme à un ami. La neige recouvrait les allées de l’Ogrod Saski, il m’aidait à comprendre : les nazis qui dressaient les Polonais contre nous ; la cupidité de beaucoup, le désir de prendre notre place et l’aide aussi qu’on rencontrait parfois, chez nos voisins par exemple. Pendant que nous parlions on entendait des cris, des rires, et nous avons vu un homme nu traverser le parc, poursuivi par des soldats qui tiraient en l’air. Nous nous sommes éloignés. Rue Nalewki, c’était la foule des petits vendeurs, des mendiants.

— Il va y avoir le ghetto, a dit mon père. Nous serons tous ensemble, mais ce sera terrible aussi. Ils ne nous laisseront pas en paix.

Je ne répondais pas. Je me sentais vieux et sage comme lui.

— Ils ont déjà commencé à Lodz. Ils le feront ici aussi. Nous allons nous voir plus rarement car la Gestapo reviendra.

Nous nous sommes quittés sur la place Tlomackie, en face de la grande synagogue : je l’ai regardé partir, droit, fort. À chaque fois ce pouvait être notre dernière rencontre. J’ai mis mon brassard et je suis entré dans le quartier juif, là où déjà on disait qu’il nous faudrait vivre : j’ai parcouru la rue Gesia et la rue Mila, la rue Wolynska et la rue Niska. J’ai marché. Les rues maintenant c’était ma vie, je marchais, je pensais : il me fallait aller vendre à Praga, accompagner ma mère à la poste pour changer les dollars que de New York notre grand-mère nous envoyait, je pensais, la vie en quelques mois avait tellement changé. Je pensais, je n’étais plus sur mes gardes, je suis entré dans la souricière de la rue Zamenhofa. Les camions étaient rangés le long du trottoir et les soldats raflaient tous les hommes en lançant des coups de crosse et des coups de pied. Un officier m’a poussé. Il me donnait des bourrades dans le dos sans même paraître me voir.

— Quinze ans, ai-je dit, je n’ai que quinze ans.

Je n’avais pas grand espoir mais il fallait tenter aussi cela, cette petite chance puisqu’on ne pouvait être requis qu’à partir de seize ans. Il m’a regardé de ses yeux qui me semblaient presque blancs, sans pupille.

— Mais tu mens, Juif, tu mens, salaud.

J’ai répété. C’était risqué. Ils tirent facilement, ils tuent pour un mot de trop.

— Monte là !

Et il m’a envoyé rouler dans la neige d’un coup de pied, au bas du camion. J’ai grimpé, sans même me retourner. Sous la bâche, dans le camion tout le monde se taisait. Un soldat est monté derrière moi et nous sommes partis. Sauter ; je ne pensais qu’à cela. Sauter, arracher une chance pour ne pas se laisser coucher par une rafale dans un bois, au-delà de Zoliborz, près de la Vistule, comme cela était arrivé à des dizaines de Juifs raflés dans la rue, au hasard. Mais le soldat ne bougeait pas. Je sentais son odeur de laine et de sueur, il avait sa botte contre mon pied et son arme sur les genoux, la main posée sur la gâchette. Brusquement, le camion s’est arrêté. Des ordres, des hurlements plutôt : nous étions dans le quartier de Zoliborz avec ses maisons espacées, ses jardins. Là s’étaient installés les Allemands, après avoir expulsé les Polonais. Nous n’allions donc pas mourir. On nous a distribué des pelles et nous avons commencé à déblayer les allées : la neige était fraîche, le vent la soulevait en poudre. Le ciel bas, presque noir, annonçait qu’il allait encore neiger. Notre travail ne servait à rien. Mais il faut pousser la neige.

— Enlève tes gants !

C’est l’officier aux yeux blancs.

— Il faut travailler sans les gants, tu sais bien.

Et il me donne un coup. Je travaille. Mes doigts sont rouges, bleus, lourds. L’officier est loin. Je remets mes gants. Je ne l’ai pas vu revenir.

— Salaud !

Il ne crie pas mais il me frappe. Un coup sur la nuque, d’autres sur le visage.

— Donne tes gants, dit-il.

Je les lui tends et ils les envoient à un autre Juif en riant. C’est leur logique. Ils veulent faire le mal. Nous avons travaillé toute la journée et quand la neige s’est remise à tomber nous sommes remontés dans les camions. La nuit venait, peut-être allions-nous mourir maintenant : drôle de temps où tout peut arriver, à chaque moment. Le soldat est toujours assis près de moi, il siffle, il fume, qui dirait que cet homme tranquille peut tuer ? À nouveau, les hurlements : nous sautons dans une cour pavée. Tout autour des bâtiments, des barbelés : c’était une caserne occupée, de l’autre côté de la Vistule. Un jeune homme maigre avec des cheveux roux, bouclés, me dit de ne pas m’en faire, nous allons faire les corvées des soldats, il est déjà venu ici. Nous attendons immobiles, le vent nous glace ; devant nous deux compagnies têtes nues passent en chantant, partant en manœuvres, pas un de ces soldats ne semble nous voir : nous sommes des pierres, des choses, rien. Bientôt nous courons dans la cour avec des seaux, des pelles, nous lavons les planchers, nous déblayons la neige. Le jeune homme roux me fait un signe alors que nous passons devant la cantine : il y a des provisions sur une table de bois. Il entre, puis il bondit dehors glissant des harengs dans sa chemise et il s’en va avec ses seaux. Toute la nuit nous avons travaillé : je réussissais de temps à autre à entrer dans une baraque et à me chauffer un peu. L’aube a gagné peu à peu : ciel limpide, bleu comme de l’eau.

— Ils vont nous ramener, m’a dit le jeune homme roux.

On nous a rassemblés dans la cour, on nous a fait mettre sur deux rangs. L’officier aux yeux blancs s’est avancé à pas lents. Il s’est placé devant moi et je pensais : il veut ma mort.

— Il y a un voleur ici, a-t-il dit doucement. Que celui qui a pris les harengs se dénonce. Il a cinq minutes. Lui ou dix d’entre vous.

Et immédiatement il a désigné dix d’entre nous et moi le premier. Il fait si beau ce matin. Ma mère m’attend et je vais mourir sans me battre. L’officier passe devant nous, il tape joyeusement ses mains l’une dans l’autre.

— C’est moi.

Le jeune homme roux est sorti des rangs, il a marché jusqu’à l’officier et il s’est placé devant lui.

— C’est moi, a-t-il répété.

Sans doute chacun comme moi, dans les rangs, a-t-il senti que son cœur allait éclater. L’officier aux yeux blancs a hésité, puis il a lancé son pied dans le ventre du jeune homme aux cheveux roux qui s’est plié en deux sans un cri. L’officier a pris une pelle et il a commencé à frapper sur tout le corps et mon camarade dont je ne sais même pas le nom s’est écrasé dans la neige, les mains sur sa tête, sans un cri. L’officier a sorti son revolver et a tiré. Nous sommes retournés au travail sous les injures, nous étions des porcs et des salauds, criaient les soldats. Un peu après midi, ils nous ont ramenés à Varsovie, non loin de la rue Zamenhofa, les camions se sont arrêtés et nous nous sommes tous dispersés en courant. Ma mère et mes frères m’attendaient. Je n’ai rien raconté, la vie était comme ça, elle tenait à un mot, elle valait moins que quelques harengs. Nous le savions. À quoi bon raconter ?

J’ai mis plusieurs jours à oublier l’officier aux yeux blancs : je le voyais partout me poursuivant de sa haine incompréhensible ; il me semblait le reconnaître dans chaque silhouette en uniforme aperçue de loin dans une rue : je prenais la fuite, je m’enfonçais dans les cours des immeubles, je grimpais les escaliers et j’attendais, longtemps, recroquevillé sur une marche, tremblant. J’avais peur pour la première fois depuis la guerre : j’avais rencontré la haine qui tue sans raison. Je n’avais jamais croisé cet officier et il voulait ma mort ; il avait tué un homme à coups de pelle et il me regardait : c’est moi qu’il tuait. J’ai dû me raisonner, pour me débarrasser de cette fièvre, ma frayeur qui venait de ces peurs accumulées au fond de moi durant des semaines. Je n’ai parlé à personne, j’ai réglé seul ma maladie, me forçant à marcher lentement dans la rue, passant près des soldats, les regardant dans les yeux, risquant le pire. Puis un jour j’ai compris que j’avais vaincu. J’ai pu retourner sur le marché de Praga, je sifflais, je courais puis je marchais lentement, j’ai fait un long détour pour suivre le fleuve ; je m’accordais une permission, j’avais découvert la force qu’un homme peut avoir en lui. S’il veut, il peut vaincre, s’il veut, il peut mourir sans un cri, s’il veut, il peut survivre. Merci, camarade aux cheveux roux dont je ne sais pas le nom et qui est mort pour moi, sans un cri. Je n’ai plus peur.

Ainsi sont passés des jours. À Praga les ventes sont devenues difficiles. Les policiers et les Allemands surgissent de plus en plus souvent, bloquant les issues, renversant les étalages, arrêtant les hommes. Vers dix heures ce matin, alors que je me tiens à l’écart ma marchandise sous le bras, observant la place, tentant de sentir l’atmosphère, de deviner s’ILS vont venir, ils arrivent. Ce sont des Polonais. Ils courent, prennent les hommes, les poussent dans leurs fourgons. Des Allemands, en retrait, observent la scène. Je suis entré dans un magasin et sans un mot. J’ai posé les paires de gants derrière la porte, puis je suis sorti avant même qu’on puisse me rappeler. J’ai contourné la place, les gens fuyaient et je me suis allongé le ventre contre la terre, le visage grimaçant. J’étais calme, le froid me saisissait, la neige fondait sous moi, trempant mes vêtements mais je ne bougeais plus. Bientôt j’ai su que j’étais seul devant les policiers qui avançaient méthodiquement. À peine le temps de le penser qu’ils étaient là ; l’un d’eux m’a donné un coup de pied dans les côtes. J’entendais les cris des fuyards qui découvraient à l’autre bout de la place qu’ils étaient cernés, que les petites rues qui vont vers la Vistule étaient fermées par des barrages.

— Qu’est-ce qu’il a ? a demandé quelqu’un au-dessus de moi.

On m’a donné un autre coup de pied. Je n’ai pas bougé. Et ils sont partis, me laissant ainsi dans la neige, immobile, gelé, mais libre. Le temps lentement passait : en file, les vendeurs entraient dans les fourgons de police. Ils étaient polonais, ils ne risquaient qu’une amende. Moi, la mort devait toujours être devant mes yeux, c’est avec elle qu’il me fallait jouer. Puis, sur la place, ce fut le silence, des femmes en se lamentant venaient redresser leurs petits étalages. J’ai encore attendu. Certaines se rassemblèrent autour de moi.

— Ils l’ont tué, disaient-elles.

J’ai encore attendu puis je me suis levé d’un bond, j’ai couru jusqu’à la boutique : mes gants étaient sur le comptoir. Le patron parlait, pérorait. Quand il m’a vu entrer, il a crié :

— Mais qui t’a autorisé ?

J’ai pris le paquet et je suis sorti toujours en courant.

— Salaud !

Je l’entendais hurler. Qu’importe : c’était chacun pour soi.

J’étais en vie et j’avais la marchandise : je ne sentais même pas ma chemise glacée qui collait à ma peau.

Mais on ne pouvait pas penser longtemps à la chance qu’on avait eue, on ne pouvait pas se féliciter des ruses qu’on avait inventées. La vie était devenue une course d’obstacles ; on sautait le premier, un autre était déjà là, plus haut, et un autre derrière plus difficile encore et plus rapproché. On n’avait plus le temps de reprendre souffle. Les mauvaises nouvelles nous écrasaient, les Allemands l’emportaient partout ; les règlements se faisaient plus durs ; les rafles plus nombreuses. Il n’y avait que le ciel pour devenir plus doux. La neige fondait. Sur les berges de la Vistule, dans les jardins, l’herbe reparaissait enfin : j’avais envie de courir au milieu des arbres, d’aller comme autrefois dans les forêts quand avec mon père nous marchions de longues heures et que la peur me prenait. Mais le temps des promenades était fini : alors je partais très tôt le matin pour regarder le fleuve et les couleurs de l’eau. C’était l’aube et la ville paraissait calme, paisible, les rues n’étaient pas encore grouillantes, les mendiants n’étaient que des boules noires qu’on pouvait ne pas voir. Moi, je respirais avidement, l’air était glacé, il me coupait la gorge et je me sentais libre. Sur la berge, j’avais découvert un chat : une énorme bête au poil court et gris que j’avais mis des heures à approcher. Chaque matin je lui parlais doucement. Il m’observait, prêt à s’enfuir, les yeux mi-clos, les pattes recroquevillées. Je l’avais appelé Laïtak. Je lui parlais, j’aurais pu lui parler sans fin. Je faisais des projets, je riais. À Laïtak, je disais ma joie de leur avoir échappé sur la place du marché.

— Es-tu juif, Laïtak ?

Et je riais à n’en plus pouvoir m’arrêter. Parfois je lui jetais un peu de nourriture, il l’engloutissait sans me quitter des yeux, si je m’avançais il disparaissait. Laïtak était prudent, à peine ai-je réussi à le toucher une fois ou deux. Lui aussi avait dû connaître une guerre et moi j’étais une sorte de chat. Je savais que si les matins sont tranquilles, les soirs sont dangereux et je ne traînais pas dans les rues.

Je rentrais rue Senatorska, à la maison, et nous attendions le matin suivant en espérant qu’ils ne viendraient pas ce soir-là.

Pendant des semaines, ils nous ont laissés en paix avec seulement notre attente. Puis ils ont enfoncé la porte, des nouveaux, cinq, leurs chapeaux enfoncés jusqu’aux yeux. Un seul parlait en polonais, mais tous criaient.

— Va chercher ton mari.

Ma mère a recommencé à expliquer : depuis la guerre elle ne savait plus rien, peut-être pouvait-on la renseigner, ces messieurs de la police justement. Mais je sentais que ce soir-là tout serait différent. Celui qui parlait polonais traduisait. L’un des hommes s’est avancé vers ma mère et il l’a giflée à toute volée. Son chignon s’est défait et dans ma gorge un cri de rage est monté, mais je n’ai pas bougé. L’homme a recommencé, puis il a parlé en allemand et l’autre traduisait.

— Madame, vous allez nous dire où est votre mari.

Madame : je répétais ce mot. L’homme frappait ma mère et l’appelait madame.

— Madame, nous allons prendre ce jeune homme, nous allons vous laisser notre adresse. Nous vous donnons vingt-quatre heures pour trouver votre mari et nous l’amener.

Il me regardait sans sourire. Les autres fouillaient la maison, jetant sur le plancher ce qu’ils trouvaient.

— De toute façon nous vous rendrons ce jeune homme. Vivant ou mort.

Ma mère a commencé à crier, elle s’est accrochée à moi : j’étais comme un morceau de bois, elle demandait pitié, elle répétait :

— Laissez-le-moi.

Tout à coup elle s’est tue.

— Arrêtez-moi, a-t-elle dit. Laissez les enfants.

L’un dès homme écrivait.

— Voici l’adresse, madame. Donnez-la à votre mari. Et revenez chercher votre fils dans vingt-quatre heures.

Ils m’ont poussé dans l’escalier, ma mère s’est précipitée, m’a serré contre elle : « Martin, cours, prends la fuite. Ils l’ont arrachée à moi, jetée par terre et je suis descendu entre eux. Au bas de l’escalier, l’un d’eux qui s’était tu m’as donné un coup de genou dans l’estomac et a sorti un pistolet : »

— Tu nous amèneras à ton père, a-t-il dit en allemand.

Je n’ai pas bougé. J’avais compris mais je n’ai répondu qu’au moment ou l’on m’a traduit la phrase en polonais. Alors je me suis mis à parler, je ne savais rien, j’aurais bien voulu les conduire à mon père mais je ne l’avais plus revu. Ils se sont regardés, hésitants peut-être avais-je gagné. Mais non.

— Allée Szucha, tu vas te souvenir de tout.

La Gestapo avait son siège Allée Szucha. Dans la rue, ils m’ont poussé dans une camionnette : un soldat était là, indifférent. Eux sont montés dans une voiture et nous sommes partis. Nous allions vite. J’ai commencé à parler au soldat, en polonais, mais d’un coup de crosse, il m’a renvoyé au fond de la camionnette. Laïtak est pris, ai-je pensé, mais Laïtak va se taire et s’enfuir. Cela m’a donné du courage. Nous nous sommes arrêtés plusieurs fois mais le soldat ne me quittait pas des yeux. Enfin, ce fut l’Allée Szucha, le grand immeuble éclairé de la Gestapo : nous sommes entrés. Portes, couloirs, encore des portes, des couloirs. Debout, alignés contre un mur, des hommes et des femmes attendaient : la peur était dans leurs yeux, ils étaient raidis par elle. On m’a fait entrer dans un bureau. Je n’ai plus vu que la fenêtre qui donnait sur la nuit. L’un des hommes s’est avancé, celui qui avait giflé ma mère, et il m’a donné un coup sur la bouche.

— Ton père est un lâche, a-t-il dit dans un mauvais polonais. Il va t’abandonner.

Il a enlevé son chapeau. Il avait une tête toute ronde avec des cheveux coupés très court, en brosse.

— Les Juifs sont tous lâches, a-t-il continué.

Puis il est sorti dans le couloir, sans me regarder, laissant la porte ouverte. Je voyais une femme debout, les bras en l’air. J’ai bondi vers la fenêtre. Dehors il y avait la nuit, j’ai saisi la poignée, l’air était vif, je me suis retourné : la femme avait la bouche ouverte d’étonnement et de terreur. J’ai sauté. J’ai pensé : je vais me tuer et je courais déjà dans une cour, vers un mur. Je l’ai grimpé. J’étais dans une autre cour, j’ai couru, franchi une grille : c’était la rue. J’ai couru, couru. Il me fallait arriver avant eux. J’ai monté l’escalier, poussé la porte, crié :

— Mère, frères, laissez tout, venez.

Mous avons dévalé l’escalier, l’un de mes frères était pieds nus, nous avons couru, couru encore dans Varsovie désert, évitant les patrouilles, traversant les places vides et sombres. Mon oncle habitait rue Fréta. Il nous a accueillis pour la nuit ; il se taisait en m’écoutant, ma mère m’embrassait.

— Je le savais, disait-elle, tu es comme ton père.

Et j’étais fier. Le lendemain, dès la fin du couvre-feu, nous nous sommes dispersés : des amis nous ont accueillis. Moi je suis resté deux ou trois jours sans sortir ; on devait me rechercher. Je logeais chez une amie de ma mère qui habitait un grand appartement sombre au bout de la rue Sienna. Son mari, un médecin, avait quitté la Pologne à la veille de la guerre et n’était plus revenu. Elle me serrait contre elle et j’en perdais le souffle, elle me faisait parler et je parlais comme un jeune coq mais la nuit je fermais la porte de ma chambre à clé et là, dans cette pièce inconnue qui sentait la poussière, l’espèce d’ivresse que j’éprouvais dans la journée à côté de cette femme tombait brusquement. Nous n’avions plus de maison, nous ne rentrerions plus rue Senatorska et nous étions séparés les uns des autres, mon frère à un bout de Varsovie, ma mère et mon autre frère ailleurs, mon père changeant chaque jour de domicile. Bien tôt – mon père nous l’avait fait dire – nous aurions de faux papiers, un autre nom. Il ne resterait même plus cela de notre passé. C’est curieux une famille : jamais comme en ces jours je ne m’étais rendu compte de ce qu’elle représentait pour moi. La Gestapo aurait pu me torturer, je n’aurais pas donné mon père et quand l’homme a frappé ma mère, même si je n’ai pas bougé il m’a semblé que je hurlais, que je devenais fou. Une famille, c’est le monde tout entier et maintenant par leur faute le monde était en miettes. J’ai pensé, ces nuits-là, qu’un jour je reconstruirais un monde à moi, une famille.

Mais ce jour paraissait aussi éloigné que le temps de paix et je passais une bonne partie de la nuit sur mes gardes, guettant les pas des patrouilles, sursautant quand une voiture freinait. Au bout de ces deux ou trois jours d’attente je ne pouvais plus vivre dans cet appartement, avec cette femme soupirant contre moi, folle de peur et qui commençait à me parler de départ, loin de Varsovie, elle et moi. J’ai profité d’une de ses sorties pour m’enfuir, retrouver la rue, le soleil : quitte à être pris que ce soit sous le ciel clair. Mon père averti m’a donné rendez-vous dans la Vieille-Ville, la Stare Miasto : là où les petites rues, les cours obscures permettaient des fuites faciles. Il était soucieux, grave.

— Tu es vraiment un homme, m’a-t-il dit. Tu leur as échappé. C’est bien. Et je sais que tu n’aurais pas parlé.

J’aimais vivre, je me sentais fort maintenant. Pourquoi d’un mot mon père pouvait-il ainsi me donner la joie, me serait-il possible de donner, moi aussi, cette confiance aux autres. Aux enfants que j’aurais un jour ?

— Que veux-tu faire ?

C’est lui qui me questionnait. J’expliquais qu’il fallait retourner au marché de Praga, récupérer la marchandise que nous avions mise en dépôt chez des parents, des amis. Notre mère essayait bien de vendre à ma place mais ce n’était pas son rôle puisque j’étais là et puis elle ne savait pas s’y prendre. On allait la voler.

— Ne traîne pas rue Senatorska ou Allée Szucha, a-t-il dit en riant.

Et lui qui ne le faisait jamais m’embrassa. J’étais de nouveau seul dans les rues, je me mêlais aux groupes : des centaines de Juifs sans travail restaient dans les rues pour essayer de vendre un objet leur permettant de survivre. Partout dans les yeux je lis la peur et je la reconnais cette maladie qui m’a tenaillé aussi quand j’ai vu mourir mon jeune camarade aux cheveux roux. J’écoute la rue, j’apprends qu’on élève un mur de brique à la hauteur de la rue Dzika et dans d’autres rues aussi. Je vais voir. Des ouvriers sont là, des Juifs avec leurs brassards. Ils posent leurs longues briques et le ciment gris coule sans qu’ils sachent l’égaliser : ce sont des ouvriers de hasard, heureux sans doute d’avoir trouvé ce travail. La muraille a déjà plus de deux mètres de haut et l’un d’eux, monté sur une échelle, continue d’ajouter des briques. La rue tout entière va être fermée : bientôt nous serons parqués comme des bêtes. On dit qu’à Lodz, déjà, ils ont bouclé le ghetto.

J’ai eu un moment envie de fuir : je quitte Varsovie, je rentre au service de paysans polonais, je parle la langue sans cet accent qui permet de démasquer les Juifs, je mange à ma faim et je reviens quand la guerre est finie. J’échappe à cette foule, à la peur, au ghetto qui se prépare. Je marche dans la rue Nalewki et je rêve encore quand les camions s’arrêtent et je dois me mettre à quatre pattes comme tous les autres, je dois sauter vite, bien, mais ça n’empêche pas de recevoir des coups sur le dos, les soldats rient et frappent dur. Les vieux qui n’avancent pas assez vite sont abattus. Je lève un peu la tête, toute la rue est à quatre pattes et les soldats tirent à hauteur d’homme. On entend d’autres coups de feu qui viennent des rues éloignées. Ce doit être une grande rafle, un jour de divertissement et de terreur. Devant moi, à quelques mètres à peine, une femme, debout les jambes écartées au milieu de la chaussée, résiste, elle serre un bébé dans les bras et deux immenses soldats tentent de le lui arracher. Je vois ses yeux, si grands, je ne vois que ses yeux qui disent l’horreur. Ils tiennent l’enfant, ils se l’envoient de l’un à l’autre, elle est là, tendant les bras, ne sachant vers qui elle doit aller, essayant de saisir cet enfant qui ne crie même pas. Et puis un des soldats n’a pas rattrapé le bébé.

Les camions sont repartis et nous nous sommes levés et j’ai recommencé à marcher. Je ne savais même plus à quoi j’étais en train de rêver au moment où les camions s’étaient arrêté rue Nalewki, peut-être à la campagne, à ma fuite. Mais est-il possible de fuir, d’abandonner les siens si l’on est un homme ? Les jours suivants je suis retourné au marché de Praga, mais nous n’avions presque plus de marchandise et qui peut acheter des gants alors que vient l’été ? Et puis les gens avaient peur : on ne parlait que du massacre qui avait eu lieu dans les rues de Varsovie. Des centaines de Juifs avaient été tués, d’autres conduits dans les forêts. J’avais eu la chance de m’en tirer avec quelques coups et quelques sauts dans la rue Nalewki. Certains, depuis, se terraient. Ma mère que je rencontrais tous les deux ou trois jours me suppliait de ne plus sortir mais, moi, je voulais voir. Ce n’était même plus la volonté de vendre qui me poussait dans les rues tous les matins mais bien celle de regarder, d’enregistrer, de savoir : les événements étaient devenus pour moi comme un alcool. Il fallait que je sache, que je prenne ce monde sauvage dans mes yeux, dans ma tête, pour dire un jour tout ce que j’avais vu, tout ce que nous avions souffert. Mais le prix à payer pouvait être élevé.

Rue Sienna, c’est moi qui ai demandé à Stasiek Borowski de rester. Je l’aimais bien ; souvent, nous rôdions ensemble et malgré son poids il courait aussi vite que moi et nous avions déjà réussi à filer plusieurs fois, juste à temps ; il était rond comme une boule de muscles. Rue Sienna, il voulait partir, moi j’étais comme paralysé : des Juifs avaient été rassemblés au milieu de la chaussée de cette rue bourgeoise où les Polonais habitent en grand nombre et des Allemands les forçaient à danser, à sauter, à se dévêtir, à chanter. D’autres devaient donner le rythme en frappant dans leurs mains et les soldats encourageaient de la voix et du poing. Au milieu du groupe un vieux Juif presque nu jouait à l’ours, debout sur une jambe, le visage levé, implorant son maître. Stasiek et moi nous étions dans la foule des spectateurs qui riaient et je ne voyais que ces visages hilares et tranquilles. Stasiek me tirait par la manche, je résistais : nous ne portions pas notre brassard et j’arborais un sourire figé qui devait suffire. Et puis les Juifs n’avaient guère l’habitude de jouer avec le feu : depuis longtemps ils savaient qu’il faut fuir. Mais je voulais entendre ces rires, regarder cet homme chauve, avec un gilet, qui s’esclaffait, courbé en deux. Ce n’était plus les bourreaux et leurs victimes qui m’intéressaient mais leur public. Stasiek m’a donné un coup de coude : c’était trop tard. La rue était bouclée. Les soldats avançaient, épaule contre épaule et le silence brutalement s’est établi : l’homme chauve ne riait plus, il tournait la tête à droite et à gauche d’un air égaré. On nous a poussés vers des camions et les Juifs sont restés au milieu de la chaussée, immobiles, puis comme le camion démarrait j’ai vu le Juif presque nu commencer à se rhabiller lentement : il avait servi d’appât. Ce jour-là les nazis préféraient le bétail polonais.

Et ce jour-là, pour la première fois, je suis entré à Pawiak, la grande prison grise dont tout Varsovie parlait. C’était ma première arrestation et le sort avait voulu que je sois pris comme Polonais ; Stasiek Borowski avait retrouvé sa bonne humeur :

— Peut-être si nous sortons nos brassards de Juifs vont-ils nous libérer. Tu veux essayer, Martin, pour voir ? Tu veux toujours voir, savoir, c’est une bonne occasion.

Je me taisais. Nous étions dans la cour, des centaines. On nous divisait en petits groupes et on nous dirigeait à coups de cris et de bottes vers des couloirs humides. Stasiek et moi nous avons essayé de rester ensemble et on nous a poussés l’un après l’autre dans une cellule surpeuplée. On pouvait à peine bouger, des hommes geignaient, d’autres demandaient des cigarettes, certains s’interrogeaient à voix haute, d’autres encore maudissaient les Juifs, responsables de tout. Je regardais la lucarne et j’essayais de m’en approcher. Du fond de la cellule, une voix a lancé :

— Vos gueules, cons !

Et elle a donné des ordres pour qu’on s’arrange au mieux, tout le monde a obéi peu à peu et finalement nous avons pu nous asseoir. L’homme qui avait parlé était un prisonnier d’une trentaine d’années, avec une large cicatrice sur la joue : à son accent, on reconnaissait un voyou de Varsovie, des mèches grises et sales lui recouvraient presque les yeux. J’ai commencé à parler avec lui : quand j’ai prononcé le mot évasion il s’est mis à rire à n’en plus finir, puis il s’est endormi mais je suis resté près de lui. Dans une prison, les truands sont ceux qui savent et je n’allais pas demander des conseils au Polonais chauve qui était là aussi, reniflant, le gilet sur la tête pour se protéger du froid. Plus tard, Siwy – le voyou – s’est mis à parler : il était emprisonné depuis trois mois ; il avait rossé un flic après avoir bu et il avait retrouvé sa petite Pawiak. Il en parlait comme d’une femme :

— Tu peux pas quitter Pawiak, disait-il. C’est elle qui te met dehors et puis comme tu l’aimes bien et qu’elle t’aime bien, elle t’oublie pas. Tu retournes toujours à Pawiak. Toujours.

Le lendemain matin on nous a rassemblés dans la cour. J’étais près de Siwy.

— Vous êtes ici pour travailler, hurlait quelqu’un que je ne voyais pas. La Pologne a fait la guerre au Reich, tuant des soldats allemands. Les Polonais doivent payer en travail.

Nous attendions, immobiles, Stasiek et moi aux aguets tentant de deviner ce qui se préparait car nous, nous étions juifs, deux fois coupables, promis à la mort. Quand nous avons vu les gardiens polonais installer des tables contre le mur, porter des machines à écrire, nous avons compris.

— Brassard, a dit Stasiek. Si nous sommes fouillés.

Dans la poche je serrai ce morceau de toile dont dépendait notre vie. J’ai commencé à le déchirer avec le bout des ongles et j’ai porté la toile à ma bouche. Stasiek m’a imité et nous nous sommes mis à mâcher, nous glissant vers le bout de la file des prisonniers qui s’allongeait dans la cour. Près des tables un soldat criait :

— Donnez vos noms, videz vos poches. Si vous gardez quelque chose, kaput.

J’ai posé mon argent sur la table, j’étais dépouillé, Stasiek aussi, mais nous préservions encore notre vie, encore.

Nous avons attendu des heures, silencieux. Je regardais le ciel, m’efforçant de ne pas apercevoir les murs, les toits, mais seulement le ciel. Brusquement nous avons vu apparaître des S.S. Nous connaissions les soldats à l’uniforme noir ; c’est l’un d’eux qui avait arraché le bébé à sa mère, l’un d’eux qui l’avait laissé tomber. Nous savions qui étaient les S.S. Sans un mot, ils nous ont fait mettre en rang : les gardiens polonais, les soldats allemands couraient comme des chiens devant leurs maîtres. Eux restaient dans l’ombre des murs. Puis ils se sont avancés et du bâtiment principal un groupe d’officiers noirs est sorti. Stasiek m’a murmuré : « C’est Himmler. » Ces officiers parlaient entre eux, en nous regardant, ils riaient, ils sont passés entre les rangs, s’arrêtant devant quelques-uns d’entre nous. Dans ma file il y avait un homme très grand, maigre, avec une longue barbe noire. Il me semblait qu’il devait être professeur ou médecin. Le groupe des officiers s’est immobilisé devant lui. J’entendais les phrases :

— Pourquoi es-tu arrêté ?

— Je voudrais bien le savoir, Herr Reichsminister.

Il avait une voix de professeur, bien posée, elle devait résonner dans toute la cour et elle venait de gifler l’officier S.S.

— Il faut punir les traîtres, professor Bursche.

— Je ne suis pas un traître pour mon honneur.

— Tu as trahi ta patrie.

— Je ne trahirai jamais ma patrie.

Il y eut des rires et le groupe s’éloigna. Ce petit homme rond, sanglé dans son uniforme noir, était-il possible que ce fût le Herr Reichsminister Himmler, Reichsfuhrer S.S., le maître des bourreaux ?

Des camions sont arrivés : ce sont les S.S. qui nous ont poussés. Je suivais Siwy et Stasiek Borowski me suivait. Derrière chaque camion roulait une voiture chargée de S.S.

— Il faut s’enfuir, Siwy, ai-je dit.

— Adieu, Pawiak, répétait-il, adieu Pawiak.

Je me suis mis à lui raconter : les camps, les exécutions dans les bols. Il m’écoutait, secouait ses longs cheveux blonds.

J’ai reconnu la gare de Sczesliwice. Ici, les S.S. se sont mis à crier. Ils donnaient des coups de crosse, deux fois ils ont tiré en l’air et nous refluions comme un troupeau vers le quai. Je ne quittais pas Siwy.

— Ils vont nous fusiller, Siwy.

Mous nous sommes entassés dans des wagons à bestiaux et je suis resté près de la porte, palpant le bois avec mes mains, me déplaçant comme je pouvais contre la paroi du wagon. Nous avons attendu des heures. La nuit était tombée : des hommes s’étaient évanouis, puis le train s’est ébranlé et nous avons eu un peu d’air.

— J’ai un couteau, m’a dit Siwy. Il y a un grillage au bout du wagon de ton côté, pousse.

Centimètre par centimètre, nous avons gagné du terrain, enfin j’ai senti l’air frais contre mes jambes. Il a fallu s’accroupir. Stasiek repoussait les corps des autres. Certains somnolaient appuyés épaule contre épaule. Siwy s’est mis au travail.

— Je vais me lancer, a-t-il dit. Je prends appui sur toi. Tu me projettes. Tu sautes, tu roules, tes mains autour de ta tête et tu ne bouges plus.

J’ai expliqué à Stasiek. Nous nous sommes baissés. Siwy s’est recroquevillé, la tête dehors et je l’ai poussé. Puis, plus rien, simplement le train et un peu plus de place dans le wagon.

— D’abord toi, a dit Stasiek Borowski.

Il m’a poussé. Le gravier a déchiré mes mains, mais c’était le sol, ferme, immobile, dur. Les coups de feu ont éclaté presque aussitôt, le train a ralenti mais il était déjà loin. Stasiek avait peut-être sauté aussi. J’ai couru dans la campagne, l’herbe était trempée, les branches s’accrochaient à mes vêtements. Dans une clairière entourée d’une barrière de bois, une ferme : les paysans m’ont aidé. L’homme, sans une question, m’a donné du pain et de l’argent. J’ai couru dans les bois, dans la direction de Varsovie qu’ils m’avaient indiquée. Le matin, quand le brouillard s’est déchiré, j’ai aperçu la gare de Zyrardow, une station qu’entouraient les champs. J’ai pris le premier train. Le wagon était plein de paysannes, avec des fichus blancs serrant leurs gros visages rouges. La vie continuait, tranquille. À la gare de Varsovie, tout s’est bien passé. J’ai retrouvé mes rues, avec leurs mendiants et leurs enfants en haillons. Deux jours plus tard, j’ai rencontré mon père.

— J’ai été à Pawiak, ai-je dit.

J’ai dû raconter ma première grande évasion.

— Tu es imprudent, Martin. On n’a pas toujours la chance avec soi.

Mais il n’avait guère le temps de me sermonner. Il venait de participer à la première action clandestine : dans un restaurant de la banlieue de Varsovie il avait tué, avec son groupe, un gendarme allemand. Un bourreau célèbre parmi les bourreaux. Les représailles s’étaient abattues sur Varsovie ; un peu plus de terreur recouvrait la ville. Le prix de chaque action était toujours élevé.

Je n’ai jamais revu Siwy, le voyou de Pawiak, ni mon ami Stasiek Borowski qui m’aida à sauter dans la nuit.

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