Au nom de tous les miens v2

Martin Gray · Chapitre 2 sur 22

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Au nom de tous les miens v2

Préface

 

« Et Yahvé dit à Satan : “Le voici à ta discrétion ! Sauvegarde seulement sa vie !” Alors

Satan sortit de devant Yahvé et il frappa Job… »

LIVRE DE JOB

 

Martin Gray voulait dire sa vie. Parce que, pour les siens disparus, pour lui-même, pour sa fondation, il avait besoin de parler, besoin qu’on sache. Il voulait, disait-il la première fois que je l’ai vu, un livre qui serait un monument à sa famille, aux siens, à tous les siens, ceux du ghetto et ceux du Tanneron.

J’avais quelques livres derrière moi, l’habitude des mots, de l’histoire de ce temps : j’ai donc commencé ce travail.

L’un et l’autre nous étions inquiets. Martin Gray parce que la vie l’a contraint à la prudence, qu’il lui était difficile de me parler, par pudeur, qu’il ne savait pas si avec des mots il serait possible de donner l’image de ce qu’avaient été sa lutte, son malheur et les raisons de survivre encore.

J’étais inquiet aussi parce que cette œuvre était pour moi nouvelle, qu’elle se situait au croisement de l’histoire et d’un destin extrême. Et c’est pour cela que j’avais voulu l’écrire. Martin Gray avait vécu le paroxysme de notre temps héroïque et barbare. Il témoignait pour son peuple martyr et indestructible, mais il subissait en plus l’éternelle et cruelle épreuve de Job.

Nous nous sommes vus jour après jour, durant des mois. À Paris, aux Barons, la nuit souvent parce que Martin consacrait son temps à la Fondation Dina Gray. Je l’ai questionné, je l’ai enregistré, je l’ai regardé, j’ai vérifié, j’ai écouté la voix et les silences. J’ai découvert la pudeur d’un homme et sa volonté, fait mesuré dans sa chair la barbarie de notre siècle sauvage qui a inventé Treblinka. J’ai senti peser sur moi le destin qui saccage. J’ai dû élaguer : à chaque pas cette vie était une histoire. Je n’ai retenu que l’essentiel ; j’ai recomposé, confronté, monté des décors, tenté de recréer l’atmosphère. J’ai employé mes mots. Et fait aussi utiliser tout ce que la vie avait laissé en moi de traces. Car peu à peu je me suis enfoncé dans la vie de Martin, peu à peu j’ai collé à cette peau qui n’était pas la mienne. L’expression est usée, qu’importe : j’ai été cet autre, le gamin du ghetto et l’évadé de Treblinka et de Zambrow, l’immigrant découvrant les États-Unis, l’homme frappé au cœur.

Aussi ce livre n’a-t-il pas été écrit du bout des doigts, avec l’indifférence appliquée du professionnel. Martin Gray n’a pas vécu et il ne m’a jamais parlé du bout des lèvres. Sa vie est un engagement. J’ai tenté d’écrire ce livre comme Martin Gray a conduit sa vie.

Il n’y a là aucun mérite. Il est facile de remuer des mots, facile d’éprouver le malheur et la joie derrière une machine à écrire ; facile de revivre ce que d’autres ont payé de leur sang.

Mais il le fallait pour essayer d’être fidèle à une voix, à ceux pour qui ce livre était né et pour tenter de donner aux autres l’émotion, la leçon qu’il y a eu pour moi à rencontrer un homme vrai, et debout.

Max Gallo.

Paris Juillet 1971

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