Au nom de tous les miens v2

Martin Gray · Chapitre 10 sur 22

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Au nom de tous les miens v2

7 Nos vies avaient la résistance de la pierre.

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Nos vies avaient la résistance de la pierre.

 

Ma ville, mes rues, mon passé : là, la gare de l’Est, Praga, le marché où j’ai vendu les gants, où je me suis couché sur le sol. Par cette rue j’ai fui, et la Vistule, ce pont Poniatowski, ces quais, le chat Laïtak et Zofia, sa main que je serrais, il y a des siècles, dans une autre vie. Un tramway passe, je marche lentement, au hasard : tout continue ici, est-il possible que des hommes et des femmes durant ces siècles que j’ai vécus aient chaque jour recommencé un jour tranquille, le travail, les repas, les enfants, l’amour ?

Tout devient gris, flou, j’ai comme une ivresse triste, amère, je sens vivre autour de moi l’injustice, l’égoïsme, l’indifférence, l’ignorance : les rues de Varsovie, les passants de Varsovie, les eaux de la Vistule, les pierres du pont, toute une ville me crie notre solitude, que sommes-nous pour ces promeneurs, pour ces enfants qui jouent, rien, nous n’existons pas, ma mère, mes frères, Rivka, Sonia, Zofia, et toi aussi l’homme important de Zambrow mort sur la neige, et toi, dentiste aux mains habiles descendu dans la fosse, et vous mes frères recouverts de sable jaune, cette indifférence, cet égoïsme vous tuent une deuxième fois, vous recouvrent mieux que le sable de Treblinka. Et ailleurs, loin de Varsovie, à New York, ou plus loin encore, qui peut savoir, qui ?

J’ai traversé la Vistule, rôdé dans la ville comme autrefois. Avant d’approcher du ghetto je voulais sentir la vie de Varsovie : j’ai longé la longue rue Dluga, retrouvé la pâtisserie Gogolevski avec sa devanture blanche, le café où nous nous réunissions avec ma bande. Je suis entré : il y avait une autre Yadia, semblable à celle que j’avais connue, les seins lourds, le rire facile, les hanches larges et que des hommes pareils à Pila-la-Scie, à Brigitki-la-Carte, à Zamek-le-Sage, saisissaient à la taille. J’ai bu un verre de vodka, écoutant les rires, les éclats de voix ; autour des tables on parlait de chats, de bédouins qui se planquaient du côté aryen, et qu’on allait rançonner. On riait. D’autres Schmaltzowniki s’engraissant avec notre sang ont pris la suite de Dziobak-la-Vérole, de Miétek-le-Géant, de Rudy-le-Rouquin ou de Ptaszek-l’Oiseau. L’égoïsme, l’indifférence, la lâcheté : les bourreaux avaient toujours les mêmes alliés, cette part sombre de l’homme qui peut le masquer tout entier et faire de lui une bête.

Je suis sorti, traversant les jardins Krasinski, longeant la rue Swientojerska, la rue Nalewki, retrouvant ma démarche de voyou pour donner le change aux bandes qui guettaient les bédouins, pour tromper les Bleus, les Ukrainiens, les Allemands toujours là, au pied du mur.

Mais leur présence même m’exaltait : elle prouvait que le ghetto vivait encore, que mon père peut-être s’y trouvait ; elle prouvait qu’il fallait y rentrer, faire exploser notre présence, crier notre vie, ouvrir au cœur de Varsovie un volcan de flammes pour qu’on sache que nous vivions là, que le monde apprenne qu’on nous tuait. Se battre, se battre, j’étais sûr plus que jamais que telle était notre seule façon d’exister, de sauver les nôtres, ceux couverts de sable jaune, de l’oubli, pour toujours. Notre seule façon de les faire vivre.

Je suis retourné à Praga et j’ai frappé à la porte de Mokotow-la-Tombe. En lui, j’avais confiance. Personne. J’ai attendu, caché dans une cave, puis j’ai frappé à nouveau. C’était Marie, sa sœur. Elle me regardait, sans me reconnaître et pourtant je sentais qu’elle cherchait, comme si au fond de sa mémoire mon visage recommençait à surgir.

— Miétek, je suis Miétek-le-Coupé.

Elle ouvrit la bouche d’étonnement puis elle tendit sa main et d’un geste doux me caressa le visage.

— Miétek, Miétek, comme tu es maigre.

Sa voix était douce, chaude, elle me fixait, lisant les siècles que j’avais traversés sur mes traits, sur ma peau.

— Tu es vivant.

Elle m’a fait asseoir, m’a nourri et quand elle passait autour de moi elle me caressait les cheveux, le visage, l’épaule.

— Raconte-moi, Miétek.

J’ai secoué la tête. Je n’avais pas la force d’affronter mes morts, ici, pour elle.

— Plus que tu ne peux savoir, imaginer. Tous assassinés. Tous les miens. Mais mon père est ici, je le sens. Raconte-moi, toi.

Mokotow avait abandonné les truands, il travaillait comme chauffeur de camion et il faisait partie de l’Arma Ludowa, l’armée populaire des partisans de gauche. Marie s’est mise fébrilement à renverser des piles de linge, dans une armoire. Elle a sorti un petit journal, mal imprimé : Glos Warszawy, l’organe du P.P.R., le parti ouvrier polonais.

— C’est moi qui le distribue, Miétek, moi.

Je n’ai pas entendu rentrer Mokotow, et tout à coup j’ai senti ses lourdes mains sur mes épaules :

— Je savais, Miétek, que tu serais là, un jour.

Nous nous sommes embrassés, tenant nos corps l’un contre l’autre : depuis des mois nous ne nous étions vus mais Mokotow-la-Tombe avait marché vers moi jusqu’à devenir cet ouvrier combattant, lui l’ancien chasseur de bédouins. Il s’est assis en face de moi et nous nous sommes regardés longuement.

— Tu reviens de loin, Miétek ?

— D’assez loin.

Il m’a servi un verre de vodka.

— Mais pas pour rien. Les tiens se battent maintenant. Ils sont devenus des lions.

Mon père était là-bas, j’en étais sûr, sûr. Oui, nous vivions, oui l’homme allait l’emporter sur les bêtes, comme chez Mokotow-la-Tombe la part sombre serait rejetée au loin.

— Ça a commencé en janvier. Ils ont attaqué les Allemands avec de l’eau bouillante, de l’huile brûlante, avec des pierres, des bouteilles, des armes aussi. Mais ils en ont si peu.

Je buvais la vodka mais la chaleur que je sentais en moi ne devait rien à l’alcool. Enfin, enfin, nous poussions notre cri de guerre.

— Ça s’est passé près de chez toi, rue Mila, rue Muranowska, dans ton quartier, Miétek. Et les Allemands ont filé, ils ont renoncé aux déportations, et depuis, chaque jour on entend des coups de feu.

Je me suis levé.

— Mon père est sûrement là-bas.

D’avoir dit cela à haute voix, pour la première fois, renforçait encore ma conviction.

— Je vais y aller, Mokotow, tout de suite.

Mokotow-la-Tombe m’a prêché la prudence. Les rues étaient pleines de maîtres chanteurs, de dénonciateurs. Ils traquaient tous ceux qui avaient une allure suspecte, ils les dépouillaient, les tuaient. Quand une famille juive réussissait à trouver un logement du côté aryen pour 20 000 ou 30 000 zlotys, les bandes se succédaient pour la rançonner.

— Des chacals, des sangsues, des vampires. Ils se communiquent les adresses et se partagent les gains. Puis, quand ils ont pressé le fruit, ils dénoncent et touchent une prime. Voilà, Miétek, voilà.

Il a balayé le passé d’un geste de la main :

— Et les autres, Pila-la-Scie, Dziobak…

— Beaucoup de chacals.

Marie s’est approchée de moi, me prenant par l’épaule :

— Attends un peu ici, Miétek, tu peux combattre avec Mokotow, entrer dans l’Arma Ludowa, tu peux.

Mais Mokotow déjà remettait sa casquette.

— Quand on arrive d’où tu viens, Miétek, il doit être difficile d’attendre.

J’ai embrassé Marie, bu un dernier verre de vodka et Mokotow et moi nous avons pris les rues vers le ghetto.

— Il y a tous les soirs des Placowkarze qui rentrent par la rue Leszno, tu peux essayer.

Plusieurs fois déjà, avant, je m’étais glissé parmi les Juifs qui travaillaient dans la journée à l’extérieur du ghetto : le contrôle n’était guère sévère. Quels étaient les fous qui voulaient rejoindre volontairement une prison ?

Avec Mokotow, nous avons longé la rue Leszno, jadis l’une des grandes rues du ghetto et qui aujourd’hui était sa frontière. Les immeubles des rues Grzybowska, des rues Krochmalna, Ogrodowa, étaient vides, leurs habitants avaient rempli les wagons de l’Umschlagplatz, puis les fosses, là-bas à Treblinka. Pour eux, il fallait rentrer.

La colonne précédée de soldats allemands avançait par la rue Zelazna. J’apercevais les visages maigres, les dos courbés, les vêtements en lambeaux des Placowkarze. J’ai embrassé Mokotow.

— Avec toi la chance, Miétek.

Devant l’entrée du ghetto il y a eu un arrêt de la colonne, des Polonais étaient là, badauds, truands, chasseurs de bédouins. J’ai bondi et les miens sans un regard se sont refermés sur moi, m’entourant de leurs corps. J’ai courbé le dos, les yeux vers le sol, retrouvant l’humilité des esclaves. La colonne s’est remise en route, nous avons franchi la porte. J’étais chez moi, dans le ghetto.

Il est vide, il est désert, il est exsangue, il agonise le ghetto, mais il vit toujours. La colonne des travailleurs est rejointe par les ouvriers de chez Toebbens et de chez Schultz, puis à la hauteur de la rue Nowolipki tout le monde se disperse. Les rues se vident, chacun court, disparaît dans la nuit qui tombe, sans un cri, dans un silence de ville abandonnée. Je cours aussi, je reconnais les pavés, les portes, j’avance dans mon passé comme dans un décor dont les acteurs auraient disparu. À l’angle de la rue Dzielna, embusqués dans une porte cochère, il y a un groupe de jeunes, ils accrochent les ouvriers, leur tendent des tracts que certains refusent, que d’autres empochent rapidement. Ils m’en donnent un puis, avant même que j’aie pu leur parler, ils se dispersent et je reste seul, devant cette porte, avec la rue vide devant moi, le silence. Dans une cour j’ai lu mot à mot ce texte, ce pain qui fait vivre, cette eau claire, ce sang frais qu’on donne aux blessés :

« Zydowska Organizacja Bojowa

— Organisation juive de combat »

« Juifs ! Les bandits allemands ne vous laisseront pas longtemps en

paix. Groupez-vous autour des étendards de la résistance. Mettez-vous à l’abri, cachez vos femmes et vos enfants et engagez-vous, chacun selon les moyens dont vous disposez, dans le combat contre les bourreaux hitlériens. L’Organisation juive de combat compte sur votre appui total, autant moral que

matériel. Varsovie-ghetto, le 3 mars 1943. Commandant de l’O.J.C. »

J’ai embrassé ce papier froissé, j’ai parcouru les rues : j’allais les rencontrer, j’allais le rencontrer car il ne pouvait qu’être là, parmi les combattants, comme moi, lui, mon père qui m’avait donné l’exemple, qui dès les premiers jours, quand nous marchions dans les jardins Krasinski savait ce que les Allemands nous réservaient. Ce texte, c’était sa voix, la mienne aussi qui pendant des semaines avait crié à Zambrow, à Bialystok, en vain.

Les rues noires paraissent vides, mais plus j’avance plus mon regard s’habitue à l’obscurité et mieux je distingue des silhouettes chargées, courbées sous des sacs, des planches, qui traversent en courant, d’une maison à l’autre. J’ai remonté la rue Zamenhofa. Voici déjà le coin de la rue Gesia : ici, chaque mètre parle, ici chaque façade a gardé mon regard, ici se sont formées les colonnes vers l’Umschlagplatz. Mère, frères, Rivka, Pola et toi aussi Pavel, Pavel d’avant la nuit de ton abdication, voici le cœur de ma vie, ici j’ai tué, ici sont mes toits, ici je t’ai tenue contre moi Rivka, voici le cœur de ma vie déjà lointaine, ici criait la fille du docteur Celmajster, et ici sur ces toits David m’a dit, m’entourant les épaules de ses bras : « Ils ont pris ton père, avant-hier. Nous n’avons pas pu. » Ici le cœur de ma vie cruelle. Je me suis arrêté à l’angle de la rue Mila et de la rue Zamenhofa, j’ai regardé vers la fenêtre comme si elle avait pu être là, ma mère, le bras tendu vers moi, bras fragile, espoir et crainte, sa main qui s’agitait à peine, timide. Et je devinais ses yeux voilés d’angoisse et de tristesse. Jamais je ne leur pardonnerai, ma mère. Jamais. J’ai avancé dans la rue Mila, je suis entré en elle comme dans une caverne sombre. J’ai monté l’escalier de Mila 23.

Je m’arrête, je m’assieds, des ombres passent, me bousculent. Dans la cour résonne un bruit de marteaux ; j’entends les chocs des outils sur le sol, je distingue le grincement des scies. Je redescends dans la cour, là vers la rue Kupiecka il y a un groupe d’hommes qui creusent, qui cimentent. Une chaîne s’est formée, on se passe des seaux, des sacs, des planches.

— Aide-moi, au lieu de regarder.

L’homme tenait un madrier et il me montrait l’autre bout. Je l’ai pris et avec ce groupe j’ai travaillé jusqu’à l’aube : il s’agissait de construire deux bunkers donnant rue Kupiecka, et communiquant par de nombreux tunnels avec les cours de la rue Mila. J’ai travaillé, oubliant le temps, oubliant d’où je venais, travaillé et tous autour de moi comme moi, avec frénésie comme si les Allemands allaient venir au matin, comme si de ce bunker dépendait le sort de tout notre peuple. Et il est vrai, le sort de notre peuple dépendait de ce bunker et de tous les autres qui dans chacune des rues du ghetto se constituaient, îlots de résistance et de survie, ghetto sous le ghetto.

L’aube s’est levée, d’un bleu doux, pâle. Deux silhouettes ont traversé la cour, venant vers nous. Elles avançaient lentement. Les hommes ont cessé de travailler et les ont entourées. J’ai posé la scie et j’ai rejoint le groupe. L’un des deux hommes parlait :

— Ces bunkers, camarades, ils sont comme notre cœur, notre vie. Ce n’est pas seulement pour nous, mais pour le monde, il faut qu’on sache, avec ces bunkers nous devons tenir, tenir une semaine, pour qu’on entende notre voix, au cours des siècles.

Il me semblait reconnaître ce ton, exalté et métallique, ces mots. Je me suis approché. Derrière celui qui parlait j’ai vu un homme aux cheveux gris qui tenait sa tête penchée comme si la fatigue l’avait courbée, un homme grand avec les mains derrière le dos. Je me suis approché encore, poussant une fille avec brutalité : elle m’a lancé un juron, il s’est retourné. Je savais qu’il était vivant.

Nous ne faisons plus qu’un, bras dans les bras, poitrine contre poitrine : je sentais sa barbe contre ma joue, comme autrefois, avant, rue Senatorska. Je buvais ses larmes salées et il avait les miennes sur ses mains qui tenaient mes joues. Où étions-nous ?

Pourquoi la guerre, le ghetto, Treblinka, pourquoi la folie des hommes, la barbarie des bêtes à visage d’homme, pourquoi père, père, père, pourquoi ces fosses, ces enfants morts alors qu’il y a tant de joie à sentir tes mains, à retrouver ton corps vivant, père, pourquoi ce monde, tout ce saccage ?

Nous pleurions l’un contre l’autre, nous parlant sans dire un mot, et mon cousin Julek Feld qui était venu avec mon père, Julek Feld délégué du P.P.R., se taisait.

Autour de nous, le cercle s’était élargi, et chacun pleurait, pour nous, pour les siens perdus, chacun pleurait de joie et de malheur. Puis ils nous ont laissés ; nous restions au milieu de la cour, nous tenant par l’épaule, et avant de partir nos camarades serraient dans leurs mains la main de mon père et la mienne, comme pour se convaincre eux-mêmes que tout était possible, qu’un jour peut-être, eux aussi, dans une cour du ghetto ou qui sait après la guerre, ils retrouveraient l’un des leurs.

Ils nous ont laissés et, nous tenant par l’épaule nous sommes montés là-haut, où nous les avions cachés, ceux que nous aimions et qui ne savaient pas se défendre. L’appartement était saccagé, l’armoire truquée gisait, défoncée, dans la pièce qui avait été leur cachette ; il y avait encore dans un coin les livres de mes frères, un châle tricoté que ma mère avait l’habitude de jeter sur ses épaules. Nous nous tenions toujours par l’épaule et nous n’avions pas échangé un seul mot. Les autres avaient parlé pour nous, Julek Feld avait expliqué. Je voulais dire, dire, mais les phrases ne réussissaient pas à se former, j’avais tant de choses au fond de moi, des tourments, des questions, tant d’horreurs et de peurs jamais confiées, que je n’avais jamais osé penser jusqu’au bout parce que je craignais qu’elles ne m’entraînent. Je voulais les dire, crier qu’il était injuste que ce châle, cette armoire, ces livres soient encore là où ma mère, mes frères n’étaient plus, que la vie n’avait aucun sens, que le monde ne méritait même pas d’être puisque les choses mortes survivaient et que partaient ceux qu’on aimait. Nous étions là, nous tenant par l’épaule, n’osant pas parler, avec ces jours de Treblinka que je voulais dire, ces questions.

— Père, père.

— Va Martin, va. Il faut oser pleurer.

J’ai sangloté contre lui et lui contre moi, j’ai pleuré jusqu’à ce que les phrases puissent naître d’elles-mêmes, alors j’ai tout dit. Lui non plus ne pleurait plus, nous nous étions assis sur le plancher, face à face, les jambes croisées.

— C’est bien, Martin, disait-il parfois.

Quand je m’arrêtais, il respectait un temps mon silence, puis :

— Il faut continuer, Martin.

— Et toi, père ?

Il avait réussi à être sélectionné sur l’Umschlagplatz pour un camp de travail.

— Grâce à tes conseils, Martin.

De là-bas, il s’était enfui et était rentré à Varsovie.

— Vous n’étiez plus là. Plus rien. Mais je savais, Martin, que tu n’étais pas de la race de ceux qui abdiquent. Je savais. J’avais confiance.

Toute la journée, nous sommes restés ainsi, à raconter, à croiser nos paroles et nos regards, à partager nos souvenirs. Puis la nuit est tombée et à nouveau j’ai entendu le bruit des marteaux, des scies, des pelles.

— Maintenant, Martin, est venu le temps du combat. Tu vas prendre ta place.

Père s’est levé et m’a tendu la main, me tirant d’un coup sec comme il le faisait avant, rue Senatorska quand, par jeu, je refusais de me redresser, de me rendre à table. Il a gardé ma main dans la sienne.

— Martin, tu vas combattre, parce que nous le devons. Nous allons lutter jusqu’au bout. La plupart d’entre nous périront. Toi, essaye de vivre. Vis, Martin, vis pour nous tous.

Nous nous sommes embrassés. Une scie grinçait dans la cour. Nous avions eu un jour entier pour nous deux, presque une éternité en ce temps imprévisible. Nous ne pouvions en demander plus.

Cette nuit-là, j’ai, devant les membres de l’Organisation juive de combat, parlé de Treblinka. Le ghetto savait déjà qu’il s’agissait d’un camp d’extermination parce que d’autres comme moi s’étaient enfuis, mais j’étais le premier à revenir du camp d’en bas. J’ai dit l’excavatrice et les fosses dans le sable jaune, Ivan et Idioten. Puis j’ai demandé ma place dans l’Organisation.

Alors ont commencé des jours tendus comme un acier ; il fallait de l’argent, des armes, des hommes ; il fallait faire taire les poltrons, convaincre les hésitants, châtier les traîtres. Et malgré les évacuations, malgré ce qu’on savait de Treblinka, malgré l’Umschlagplatz, malgré les combats de janvier, certains, ceux qui avaient obtenu un « numéro » des Allemands, le droit de vivre, continuaient d’espérer durer ainsi jusqu’à la fin de la guerre, en obéissant aux bourreaux.

J’ai vu des ouvriers des shops de Toebbens et de Schultz se présenter pour des départs « volontaires ». Dans une nuit de mars, j’ai collé des affiches : l’Organisation expliquait qu’il fallait saboter ces départs vers la mort et non pas vers le travail. Le lendemain, les Allemands les ont recouvertes. Toebbens et le gros Schultz ont organisé des réunions pour leurs ouvriers : « Nous avons besoin de votre travail, disaient Toebbens et Schultz du haut de leur balcon. Mais comme vous ne pouvez rester à Varsovie même nous avons choisi pour nos ateliers d’autres localités, Trawniki, Poniatow. Là-bas, vous aurez du travail et du pain. » Et Schultz et Toebbens donnaient leur parole d’honneur.

Il fallait lutter contre ces discours, mais parfois entrant dans une boutique j’entendais les derniers commerçants respectables que les Allemands avaient tolérés nous traiter de « têtes brûlées », de « morveux », « qui attiraient le malheur et la persécution ».

Mais le temps du respect des opinions était passé : je revenais de Treblinka, de Zambrow, de Bialystok, je savais ce que valent les prudences. Alors, avec un groupe je me suis chargé de lever des contributions pour l’Organisation. Parfois il suffisait de demander, parfois il fallait montrer une arme, parfois il fallait s’emparer d’un otage. Nous avons pris Wielikowski, le fils de l’un des trois membres du Judenrat et nous avons obtenu un million de zlotys. Nous avons réquisitionné des vivres chez les commerçants, nous avons tué : des pillards allemands, soldats qui s’introduisaient dans le ghetto. Nous avons condamné à mort et exécuté des traîtres, ce Jacob Hirszfeld qui dirigeait le shop de Hallmann.

Nous luttions pour un monde d’hommes, et nous savions que notre victoire serait de combattre non de vaincre l’ennemi, car nous étions une île, une tombe, un ghetto entouré par l’indifférence ou la haine, encerclé par l’ennemi et nous étions sans armes. Mais peut-être, parce que nous voulions simplement nous battre, c’est là, à l’O.J.C., que j’ai rencontré des hommes comme j’avais espéré qu’il en existait, Mordekhai Anielewicz et Michel Rosenfeld, Julek Feld, et tant d’autres, Ber Brando et Aron Bryskin, tant d’autres qui pensaient comme moi que la fidélité aux morts de Treblinka était la lutte, la vengeance. Mais nous étions sans armes.

Alors j’ai repris le chemin de la Varsovie aryenne, mais notre blé d’aujourd’hui c’étaient les revolvers et les grenades, les fusils et les balles. J’ai marché dans l’eau sale des égouts, guidé d’abord par un Polonais puis, en quelques voyages, j’ai appris une nouvelle géographie : j’avais connu celle des rues, des tramways et du mur, puis celle des toits, maintenant j’explorais le monde sombre des canaux souterrains, les carrefours où rien ne renseigne, les galeries semblables qui se croisent et qui conduisent peut-être à une route sans fin, à la folie. Bientôt, les égouts sont devenus mes rues, là était ma nouvelle liberté.

J’ai retrouvé Mokotow-la-Tombe : il m’attendait à une bouche désignée à l’avance, il en surveillait les abords, m’avertissant si un policier ou un chasseur de bédouins était à proximité, puis dès qu’il soulevait la plaque je grimpais l’échelle de fer et nous filions par les petites ruelles de Stare Miasto, la vieille ville. Là, dans des maisons toujours différentes, je rencontrais des hommes de l’Arma Ludowa, des partisans du groupe Witold et j’obtenais quelques armes. Parfois je prenais contact avec des groupes de l’Arma Krajowa, plus réticents. Parfois Mokotow-la-Tombe réussissait à acheter une arme pour moi et alors, dans son appartement de Praga, nous buvions sa vodka dans la joie. Puis je repartais dès la nuit tombée, et Mokotow tenait toujours à m’accompagner, faisant le guet quand je descellais une plaque et que je m’enfonçais dans ces canaux qui m’étaient devenus familiers.

Je ressortais dans le ghetto, dans le silence brisé par le grincement des outils car chacun se préparait à se dissimuler, à s’enfouir sous la terre protégé par des murs de béton. Je n’aimais pas ces caves, ces casemates closes : pourtant certaines avaient une alimentation d’eau, d’électricité, le téléphone, des toilettes séparées, mais pour moi c’étaient des tombes sans issues, des fosses. Quand la bataille viendrait, je choisirais les rues, les toits, les égouts, mais pas ces bunkers profonds.

Souvent en rentrant, traversant les rues, sautant d’un immeuble à l’autre, me glissant dans les greniers, j’apportais directement des armes – parfois un seul revolver – au 32 de la rue Swientojerska. Là était le centre militaire de l’Organisation, dans deux pièces et une cuisine où s’entassaient une dizaine de combattants toujours armés. À quelques pas de là, dans le même bloc d’immeubles, il y avait les « brosseries » qui fabriquaient pour les Allemands toutes sortes d’objets. J’arrivais par les greniers et les toits jusqu’au centre militaire, des filles me servaient un repas, puis je repartais, heureux, vers la rue Mila. Je passais de rue en toit, nous allions nous battre, nous battre enfin, l’air vif du printemps me fouettait ; souvent dès 3 heures du matin la pleine lune faisait de la nuit comme une aube avancée. Je n’avais pas survécu en vain.

Je retrouvais mon père rue Mila. Le bunker de commandement était presque en face de Mila 23, à Mila 18. Mon père m’attendait et je l’attendais. Nous couchions côte à côte sur des matelas après avoir longuement parlé. Nous n’évoquions plus mère et mes frères, ils étaient autour de nous, en nous, vivant par notre lutte. Père me parlait comme s’il avait voulu me transmettre tout ce qu’il avait pensé, appris. Malgré la guerre et la mort, il me parlait d’une société où les hommes seraient débarrassés de ces plaies que sont la misère, l’injustice, d’un monde où l’homme n’aurait comme problème que ses rapports avec les autres et avec lui-même, débarrassés de la boue des intérêts. Il me parlait de tout ce que notre peuple avait donné aux hommes et de combien il avait payé de souffrance sa survie, malgré tout.

— La vie, Martin, voilà ce qui est sacré. Aujourd’hui, nous devons tuer mais souviens-toi, Martin, la vie, ta vie. Il faut donner la vie. C’est lourd, difficile d’être père, mais choisir de l’être c’est cela choisir d’être un homme. Survis Martin. J’aimerais que tu aies des enfants plus tard, quand tout sera fini, que les hommes auront gagné. Mais alors, donne-leur tout de toi-même. Ils sont sacrés.

J’écoutais sa voix, douce et forte. Parfois, il me parlait de son enfance, comment il avait monté sa fabrique, rencontré ma mère. Puis il s’interrompait :

— Dors, Martin, ce sera peut-être pour demain.

Demain était déjà là et je repartais par les toits et les égouts, attendant le soir, ces conversations. Quand il ne venait pas je ne réussissais pas à m’endormir. Une nuit il est rentré plus tard encore, à l’aube :

— Julek Feld est mort.

Il avait été abattu par une patrouille de S.S., lors d’une rafle. Je connaissais peu Julek mais j’aimais son visage mince d’intellectuel, son ton de voix exalté et métallique.

— Il voulait le bien, toujours. Il croyait aux idées. C’était un homme, Julek.

Père m’a parlé de ma grand-mère, la tante de Julek, cette vieille dame têtue qui envoyait de longues lettres au temps où l’on nous écrivait, il y a des siècles, réclamant des photos de son petit-fils.

— Toi, Martin, un jour il faudrait que tu ailles là-bas, à New York, lui donner un peu de vie. Elle t’aimait. Quand elle t’a vu, une seule fois, tu commençais à marcher. Tu serrais tes poings.

J’écoutais, je me nourrissais de ces paroles, de cette voix. Cette nuit-là, quand il m’a appris la mort de mon cousin, père m’a dit :

— Julek allait toujours jusqu’au bout. Un homme, Martin, va jusqu’au bout.

Il était près de la fenêtre. La lune illuminait la pièce et je voyais les larmes qu’il laissait couler sur ses joues.

— Je me demande pourquoi je te dis cela. Tu es déjà allé jusqu’au bout, Martin. Plusieurs fois. Tu es un homme, un vrai, et depuis longtemps.

— Merci, père, pour ces mots.

Nous n’avons plus eu le temps de parler.

Le samedi 18 avril, l’Organisation a proclamé l’état d’alerte. Avec d’autres, courant dans les rues, j’ai affiché, distribué, répété notre mot d’ordre :

Périr avec honneur ! Les hommes aux armes, les femmes et les enfants aux abris !

C’était le moment de l’épreuve, j’étais avec les miens une arme à la main, nous allions commencer à leur faire payer et la dette était immense. J’ai parcouru le ghetto jusqu’à la nuit avancée, voulant être partout, allant d’un bunker à l’autre, portant les bouteilles remplies d’essence, les messages, du secteur des « brossiers », rues Swientojerska et Walowa, à celui des shops, rues Leszno et Nowolipie. Je passais des cours aux greniers, des rues aux toits, je mêlais mes géographies : chaque pavé, chaque marche, chaque cheminée parlaient à mes yeux, à mes mains. Ici, j’étais chez moi, ici était le cœur de ma vie, ici j’étais invincible.

J’ai retrouvé mon père dans l’immeuble qui formait l’angle des rues Mila et Zamenhofa.

— Les Bleus ont encerclé le ghetto, me dit-il. Ce sera pour demain. Il faut te reposer, Martin. Après, qui peut dire quand nous dormirons ?

Je me suis allongé et j’ai dormi, sans cauchemar, sans inquiétude jusqu’à ce que mon père me prenne la main.

— Les voilà.

La nuit est claire, délavée. J’entends, proches, du côté du mur, peut-être dans le secteur des « brossiers », quelques éclatements de grenades, des coups de feu. Puis le silence. Je m’approche d’une fenêtre. Ils sont là, qui avancent prudemment, en file indienne, le long des façades. Ils arrivent par la rue Zamenhofa ; derrière eux, au loin, je devine des voitures, peut-être des tanks. Puis j’ai reçu l’ordre de me rendre auprès des bunkers de Kupiecka et de Nalewki pour leur demander d’attendre le signal pour ouvrir le feu. J’ai sauté de toit en toit, un revolver passé dans la ceinture, glissé dans les greniers, descendu les escaliers comme on plonge, je ne me souviens que de cela, ma légèreté en ces jours de combat, le sol, les toits, les marches étaient pour moi comme un tremplin qui me projetait plus loin, plus vite.

De temps à autre on entendait une rafale isolée, l’explosion d’une grenade, sans doute les Allemands qui dans leur progression balayaient une fenêtre, nettoyaient une cave.

À 6 heures, sous un ciel bleu, alors que les S.S. atteignaient le carrefour Mila-Zamenhofa, nous avons enfin reçu l’ordre, l’ordre libérateur : « Attaquez ! »

Le bruit, les gestes dans les explosions, je passe les bouteilles incendiaires, je cours dans l’escalier vers les caves, je remonte chargé de ces explosifs fabriqués ici au ghetto, je vois un soldat qui reçoit une bouteille sur le casque et qui s’embrase, s’enroule dans une flamme, d’autres courent. On a crié :

— Ils s’enfuient, ils foutent le camp !

Je monte sur les toits, je vais jusqu’à l’angle des rues Kupiecka et Zamenhofa, je me penche ; la rue est déserte ; ils se sont enfuis, ces bourreaux d’acier, la rue Zamenhofa est à nous. Ailleurs, venant du côté du secteur des « brossiers », des rues Nalewki et Gesia, on entend encore le bruit des grenades, puis le silence. Là-bas aussi ils ont dû fuir. Je redescends, nous nous embrassons tous, nous crions de joie. Puis, avec d’autres nous courons dans la rue, chercher des armes. Il y a à quelques mètres les uns des autres trois corps couchés. L’un est allongé sur le dos, le visage brûlé, il gémit, affreusement mutilé. Je l’achève. Ailleurs, des camarades auxquels je me joins tirent des morts dans une cour et les dépouillent de leurs uniformes, des casques aux bottes. J’ai ainsi un uniforme complet de S.S. Maintenant, nous attendons, nous nous reposons car ils vont revenir, ils vaincront sans doute mais notre victoire est dans leur fuite, dans notre combat, dans la durée de notre résistance. Nous ne sommes plus des animaux qu’on pousse à l’abattoir et qui s’y précipitent, tête baissée.

— Les voilà !

Ils reviennent prudemment, arrosant les façades de rafales de mitrailleuses, ils bondissent de porte en porte et tout à coup nous entendons le cliquetis des chenilles sur la chaussée. Je cours jusqu’à mon observatoire sur les toits et j’aperçois, à l’angle des rues Gesia et Zamenhofa, plusieurs masses grises : les tanks. Deux d’entre eux s’engagent dans la rue Zamenhofa, tirant contre les immeubles.

Il peut être midi ce 19 avril. Je me souviens du ciel, du soleil, de la légèreté de l’air et de la rumeur des moteurs, du grincement des chenilles. Je pensais au halètement de l’excavatrice là-bas, au camp d’en bas. Ici, au ghetto, ces machines de la mort nous allions les détruire. Les tanks avancent, ils dépassent nos positions installées aux numéros 29 et 50 de la rue Zamenhofa, ils atteignent le carrefour de la rue Mila, ce 28 de la rue Mila où je suis avec mon père, une bouteille incendiaire dans chaque main. Derrière les deux chars l’infanterie progresse, je vois un soldat courbé par la prudence et la peur, j’imagine son regard anxieux. À ton tour d’être traqué, bourreau. Je jette mes bouteilles, le feu, les explosions qui se déchaînent, les tanks presque en même temps sont enveloppés de flammes, repartent entourés de fumées noires, l’infanterie s’enfuit : j’aperçois un soldat affolé qui court sur la chaussée avant de s’abattre, les mains sur le ventre. Depuis les postes de la rue Zamenhofa nos combattants prennent les Allemands à revers : ils courent, ils fuient encore, ils foutent le camp. Je bondis dans la rue, je ramasse les armes, les casques. Je tire un soldat dans la cour et avec un autre combattant nous le déshabillons. Ces uniformes peuvent être précieux. Si un jour nous devons fuir, fuir pour survivre, pour combattre ailleurs, ces uniformes peuvent nous sauver la vie.

La journée passe : je suis en paix. Je me bats, j’agis. Le soir, je me rends par les toits d’abord, puis par les rues, jusqu’au secteur des shops, à l’usine Schultz, au 76 de la rue Leszno. Ils n’ont pas été attaqués mais ils ont vu les Allemands passer et se diriger vers notre secteur. Schultz le gérant est affolé, indigné, il répète : « Les Juifs se comportent de façon inconcevable. » Schultz, gros Schultz, tu n’as pas fini d’être étonné.

Je saute de grenier en grenier, évitant les rues autant que je le peux, utilisant les cours, les caves. Je veux voir, connaître. La rue Nalewki est enveloppée de fumée noire : les nôtres ont incendié le grand magasin allemand du Werterfassung, au n° 33 de la rue. Je ne peux pas m’approcher, les Allemands sont encore là, bloquant la rue Gesia, tirant à vue. Le reste du ghetto est calme. Je rentre rue Mila par les toits. Dans une pièce un homme est assis, qui parle la tête baissée, les bras appuyés sur ses jambes croisées, autour de lui c’est le silence : il a vu, au 6 de la rue Gesia, les Allemands incendier ce qui servait d’hôpital au ghetto, il les a vus fracasser les têtes des nouveau-nés contre les murs, ouvrir les ventres des femmes enceintes, jeter les malades dans les flammes. Il les a vus.

Malgré cela j’ai dormi. Demain serait plus dur qu’aujourd’hui. Je me réveille à l’aube : il fait beau pour ce mardi 20 avril, premier jour de la pâque juive. Père est là, près de moi, me saluant d’un geste, qu’importe si nous ne parlons pas, nous sommes côte à côte, qu’importe si nous nous séparons, nous savons l’un et l’autre que rien ne nous séparera. Je me rends dans le secteur des « brossiers » : la journée d’hier y a été calme. Toebbens a même invité les ouvriers à reprendre le travail. Je me suis installé dans les greniers quand vers trois heures de l’après-midi les Allemands arrivent, ils pénètrent dans la cour et brusquement c’est l’énorme explosion. Les combattants de l’Organisation avaient placé une mine dans la cour du bloc, elle balaye les Allemands, les corps sont projetés en l’air, les soldats fuient. Puis ils reviennent, avançant le long des murs, en file indienne, tirant vers le grenier où je me trouve. Je lance des bouteilles incendiaires, je tire. Il fait chaud, le bruit, la fumée nous enveloppent. Je monte sur le toit, je m’allonge : je vois dans la cour le directeur de l’usine des « brossiers » accompagné de deux officiers qui nous demandent de nous rendre, après nous partirons sans être inquiétés vers les camps de Poniatow et de Trawniki. Nous avons quinze minutes de réflexion. De toute part les coups de feu répondent. Nous rendre ? Nous qui avons vu nos mères jetées dans les fosses, nos frères la tête éclatée, nos pères fusillés, nous rendre ? Faire confiance à nos bourreaux ?

Alors, ils reviennent en force. Depuis les jardins Krasinski ils bombardent le ghetto : ils tirent depuis les rues à la mitrailleuse lourde, au panzersfaust sur les immeubles. Je me replie, je saute d’un toit à l’autre. Dans l’escalier, j’entends un groupe d’Allemands qui progresse, je lance ma dernière bouteille, des cris, des hurlements, je fuis. Tout à coup, c’est la chaleur, la fumée épaisse qui tourne, s’abat, dense comme une étoffe chaude qui vous étouffe en vous enveloppant.

Alors commence le temps des flammes, les jours se mêlant. Les Allemands incendient le secteur des « brossiers ». Le goudron de la chaussée fond, les flammes à deux ou trois reprises m’entourent, je porte la main à mes cheveux qui grésillent ; les semelles sur le sol qui brûle maintenant prennent feu, les débris de vitre fondent. Les maisons flambent, l’incendie gagnant de quartier en quartier.

Alors commence le temps des hommes et des femmes qui se jettent par les fenêtres, pour mourir, fuir les flammes, tuer un soldat allemand en l’écrasant. Du toit, j’ai aperçu une femme les cheveux dressés par la folie ou le vent chaud du brasier qui tendait son enfant au-dessus de la rue, prête à le jeter, j’ai crié : « Je vais le sauver par les toits, je vais le sauver ! » Mais comment pourrait-elle m’entendre. Déjà, elle le laisse tomber puis elle saute après lui avec un grand cri.

J’ai couru, entre les flammes, entre les murs qui s’effondraient, dans les gravats, alors que les avions à croix noire, ceux que j’avais déjà vus en ce lointain septembre 1939, au temps de ma naissance, survolaient le ghetto et lançaient des bombes incendiaires qui parfois, inexplosées, restaient au milieu de la chaussée, objet noir, inquiétant, inutile et que certains tentaient de désamorcer pour en emporter la poudre.

Alors, les gens sont descendus dans les bunkers, s’enterrant sous les ruines. Moi, j’allais de l’un à l’autre, préférant la mort dans la fumée, sous le ciel, à l’étouffement sous une dalle de béton. J’ai entouré mes pieds de chiffons qui évitaient aux chaussures de s’enflammer et qui étouffaient nos pas dans les gravats quand la nuit nous allions d’un bunker à l’autre, évitant les patrouilles des Allemands.

Les jours ont passé sous un ciel bleu souvent caché par la fumée. J’avais soif, faim, mais les conduites d’eau avaient explosé ; alors j’ai bu à des mares où j’apercevais des masses sombres qui pouvaient être le corps d’un homme. Parfois, derrière un pan de mur, j’ai rencontré une femme en larmes, les bras levés, à genoux près d’un cadavre, l’un des siens qu’elle pleurait, pour elle le seul mort de cette ville qui avait compté jusqu’à 500 000 habitants et dont il ne restait que des ruines, des morts et quelques vivants enterrés.

Alors a commencé le temps de l’héroïsme : j’ai vu une jeune fille s’asperger d’essence, y mettre le feu et se jeter sur un tank ; j’ai vu des hommes se présenter aux Allemands les bras levés pour se précipiter sur eux et leur arracher une arme.

Pour durer, nous avons usé de toutes les formes de guerre. Caché dans les ruines, j’ai appelé les Allemands sur le ton guttural de l’un d’entre eux et nous les avons égorgés dans la nuit. Puis, à quelques-uns, nous avons revêtus les uniformes de S.S. que nous avions récupérés le premier jour. Je me souviens : je me suis regardé dans un morceau de miroir, moi, Miétek, avec ce casque et ces bottes, ces insignes de bourreaux, et nous avons marché dans la rue jusqu’à un barrage tenu par une dizaine de soldats. Nous nous sommes approchés calmement puis nous avons ouvert le feu : trois se sont enfuis, que nous avons poursuivis dans une cour, abattus, mais ils ont tué quatre des nôtres. Nous sommes revenus chargés d’armes, mais j’ai décidé de ne plus participer à ce type de combat qui nous forçait à ne pas laisser de témoins si nous voulions continuer à être efficaces, à marcher au milieu de la chaussée pour que les nôtres comprennent que nous n’étions pas de véritables S.S., à risquer pourtant d’être abattus par un de nos combattants. Et je ne voulais pas mourir sous l’uniforme d’un S.S.

J’ai recommencé à marcher dans l’océan de flammes qu’était devenu le ghetto, tirant sur les Allemands quand je le pouvais, portant des munitions d’un bunker à l’autre, défendant depuis les étages élevés les deux bunkers de la rue Kupiecka. J’ai vu les soldats du général Stroop faire sortir d’un bunker les femmes et les enfants, les forcer à s’allonger par terre au milieu des gravats et les abattre, j’ai vu encore des femmes sauter des immeubles en flammes, d’autres se précipiter sur les soldats pour être abattues.

Parfois pourtant une colonne de prisonniers se formait, enfants et femmes les bras levés qui se laissaient entraîner vers les wagons, parmi eux des hommes, aussi, hier combattants, aujourd’hui épuisés, brisés comme un ressort qui a été trop tendu. En regardant leurs colonnes qu’enveloppait la fumée noire et grasse des incendies, j’ai juré de combattre encore, même si nous étions vaincus ici, de survivre jusqu’à ce que Berlin un jour soit aussi un brasier, un champ de ruines. Il fallait décider d’aller jusqu’à la tanière des bourreaux, rendre coup pour coup. Mourir les armes à la main ne suffisait pas. Il fallait vaincre, définitivement, les écraser sous nos talons.

Maintenant les jours se distinguent à peine des nuits tant la fumée est épaisse : les flammes éclairant la nuit les quartiers qu’illuminent aussi leurs projecteurs. Le 27 avril, j’ai revêtu mon uniforme S.S. et je suis descendu dans les égouts. Les Allemands commençaient à peine à se rendre compte que des armes, des hommes de l’Arma Ludowa et de l’Arma Krajowa, passaient par là. Des femmes, des enfants et des vieillards, des combattants aussi que j’ai guidés jusqu’à la zone aryenne, attendant des heures dans l’eau boueuse que les camions arrivent pour les conduire jusqu’aux forêts proches de Varsovie. Les vieux, les blessés, marchaient courbés et parfois certains ne voulaient plus avancer, renonçant à la vie, enfonçant leur tête dans la fange, vomissant. J’en ai tiré, soulevé, porté jusqu’aux escaliers de fer. Puis je suis reparti, guidant des hommes chargés de munitions qui s’étonnaient de mon agilité, de ma connaissance du réseau. Nous sommes sortis dans le ghetto, au milieu de la fumée, des ruines, et j’ai précédé le groupe des combattants polonais jusqu’à la place Parysowski, champ dévasté. Les chars allemands arrivaient précédés par le tir de leurs mitrailleuses, nous nous sommes enfouis derrière les pans de mur, recouverts par les gravats, le plâtre. J’ai réussi à rejoindre la rue Mila, repéré par les Allemands alors que je sautais d’un immeuble à l’autre, retrouvant mon père qui, la barbe drue, grise, m’a embrassé.

— Vivant, Miétek, vivant.

Il me serrait.

— Ne meurs pas, toi. Ne meurs pas.

Des jours ont passé : les Allemands investissaient les ruines du ghetto, méthodiquement, fusillant, faisant sauter les bunkers, lançant des gaz dans les égouts, des explosifs dans ce qui n’était plus qu’un brasier. Dans les ruines, avançant au milieu des flammes, errant à la recherche d’un abri, je croise des femmes et des enfants, des hommes qui espèrent en vain des armes. Parfois je les guide par mes itinéraires, je contourne les incendies, j’emprunte des portions de toit encore en place. Souvent, je les abandonne après quelques conseils : que faire pour eux ? Je dois combattre.

Le 1er Mai, je rejoins des camarades dans l’un des bunkers, celui du 74 de la rue Leszno. Ils sont là, groupés sous le plafond bas, l’un d’entre eux parle dans l’atmosphère que je trouve lourde, irrespirable presque. Il célèbre le 1er Mai.

— Notre lutte, dit-il, aura sans doute une grande signification historique, pour le peuple juif mais aussi pour les mouvements de résistance qui, dans toute l’Europe, combattent les hitlériens.

Au milieu de ces hommes couverts de suie qui ne possèdent que quelques armes, qui vont mourir, je me sens sûr de notre victoire. Nous avons décidé d’attaquer les Allemands en plein jour, en l’honneur du 1er Mai. Je cours, de ruine en ruine, traversant des écrans de fumée, rampant dans les gravats, évitant les postes allemands. Le ghetto est un champ de pierres grises, de murs noircis, de rumeurs quand s’effondrent les murs. Rue Mila, mon père n’est pas là, il est parti vers le secteur des “brossiers”. Je ressors, je veux être près de lui. Partout, l’incendie fait rage, on entend les coups sourds des canons allemands, jamais les explosions n’ont été aussi nombreuses, les rafales éclatent, déchirant l’air. Les rues sont obscurcies par la fumée, les flammes s’échappent des fenêtres. Alors que je traverse en courant je vois un homme qui sans un cri, torse nu, les bras levés, se jette d’un quatrième étage. Par les ruines j’arrive au secteur des “brossiers” ; partant du bloc n° 6 de la rue Walowa, j’arrive du côté de la rue Swientojerska. On tire plus loin, vers la rue Franciskanzka : je sais que le bunker du 30 a décidé d’attaquer aussi pour le 1er Mai.

Puis il y a eu une série de rafales, j’ai enfoui ma tête dans le plâtre chaud ; des ordres en allemand, des cris, j’ai aperçu une dizaine d’hommes qui sortaient couverts de poussière, les bras levés et se dirigeaient vers des S.S.

Je l’ai vu, père, la tête droite, les mains à la hauteur du front. Il avançait au milieu des autres, je l’ai vu et j’attendais un miracle, et j’aurais voulu plonger à nouveau ma tête dans le plâtre, pour ne pas voir. Mais il fallait voir, oser regarder sa mort en face, pour dire plus tard, en son nom, au nom de tous les miens.

Ils ont poussé un cri, et j’ai crié en même temps qu’eux, ils se sont jetés sur les S.S., deux ou trois sont tombés, leurs masses couvertes de cuir et d’acier roulant dans la poussière, les rafales sont parties presque en même temps que le cri, plusieurs rafales, des ordres hurlés, des soldats qui se replient et des grenades qu’ils ont jetées, sur les corps, au milieu des corps, soulevant des nuages de poussière blanche. Puis le silence, au loin encore des explosions. Père était parmi les pierres du ghetto, une pierre de ghetto. Adieu père. Adieu ta barbe drue et grise contre ma joue, ta voix douce et forte, adieu tes mains sur mon épaule, adieu ta parole, adieu : tu ne verras pas la société juste et l’homme débarrassé de ses plaies, de sa boue. Ils ont eu raison de toi. Adieu, toi qui m’as fait homme. Adieu père.

Je suis resté immobile, pierre moi aussi, le regard fixé là-bas, vers cette zone grise où se détachaient des masses noires ici et là. Puis j’ai rampé, à reculons, m’enfonçant dans des trous, trouvant un bunker ouvert par une faille, comme une noix brisée, à l’intérieur duquel grouillaient les rats sur des cadavres, j’ai rampé, moins par nécessité que pour coller à cette terre, ma terre, qui avait pris les miens. J’étais seul. Mère, père, mes frères, Julek Feld, autour de moi s’étendait le désert pareil à ce ghetto, mais j’en ai fait le serment dans ces ruines, le visage contre ces pierres brûlantes, chaque matin autant que durerait ma vie, les miens, tous les miens, ma famille et tous ceux de Treblinka et de Zambrow et de Bialystok, mon peuple, vous tous, ceux d’ici, chaque matin, tant qu’il me resterait la force de penser, je vous ferai revivre pour moi, avec le début du jour, chaque matin pour que vous soyez en moi, partageant ma vie. J’en ai fait le serment au milieu des ruines.

J’ai rejoint la rue Mila, le bunker. J’ai chanté avec les autres le chant du ghetto Es brent, puis je me suis glissé à nouveau parmi les ruines. Maintenant le ghetto tout entier brûle. Un immeuble, au 7 de la rue Mila, est à peu près le seul à être demeuré intact. Des groupes y arrivent à chaque instant, des combattants, des femmes, des enfants. Les vivres, l’eau, les munitions manquent, certains pensent à s’enfuir par les égouts mais les Allemands ont découvert les principaux réseaux : ils lancent des gaz, cimentent les sorties, placent des grenades qui explosent au moindre contact.

Je la sens, cette tombe qui se referme : voilà plus de deux semaines qu’avec nos mains presque nues nous la tenons entrouverte, deux semaines que nous crions au monde qu’on achève d’assassiner un peuple. En vain. Quelques assauts de partisans à la périphérie du ghetto, quelques hommes courageux venus mourir ici avec nous, mais aussi des badauds qui, aux lisières du ghetto, contemplent l’incendie, comptent les coups que tirent les batteries allemandes, suivent des yeux les corps qui se lancent dans les flammes.

Maintenant, la tombe va se refermer ; ce n’est plus qu’une question d’heures.

J’ai combattu encore, autour des bunkers de la rue Kupiecka, rencontrant des camarades qui ont réussi à fuir le bunker de la rue Smocza. Les Allemands emploient les gaz, le feu, les grenades. Personne ne se rend. Les uns se suicident, les autres se font tuer sur place. Partout les munitions font défaut : au bunker de la rue Leszno, il ne reste que quelques bouteilles d’acide sulfurique. Faut-il mourir ici avec les autres ou tenter de combattre ailleurs encore ? Rue Leszno, ils étaient prêts à quitter le ghetto pour essayer de rejoindre la forêt et lutter là-bas, mais ils n’en ont pas eu le temps, les Allemands les ont massacrés. Rue Zamenhofa, j’ai lancé d’un balcon mes deux dernières grenades sur une patrouille, puis j’ai réussi par les cours et les caves à gagner le bunker de Mila 18. On y étouffe, il y a là près d’une centaine de combattants. Je ne veux pas mourir ici, je veux le ciel du ghetto, je veux voir qui me tuera.

Je suis sorti, traversant la rue d’un bond, me retrouvant chez moi à Mila 23 et brusquement, comme je grimpais par les escaliers en ruine vers les étages, j’ai entendu les voitures, les ordres, leurs cris. Ils sont là, autour de Mila 18 que je viens de quitter, des dizaines de S.S., des véhicules blindés. J’entends leurs appels : ils donnent l’ordre de sortir, de se rendre. Peut-être mes camarades vont-ils tenter une contre-attaque. Silence. Alors, les explosions, la fumée des gaz, puis le silence et les détonations sèches, isolées. Ils doivent se suicider. Je me suis allongé parmi les gravats, écoutant sans comprendre les voix des bourreaux, sentant l’odeur forte des gaz.

Adieu Mordekhai Anielewicz, adieu mes camarades, adieu hommes parmi les homme ».

Je suis resté couché ainsi jusqu’à la nuit, à demi enfoui dans le plâtre, le ciment, les pierres. Je ne pensais pas, j’étais un morceau du ghetto ni vivant ni mort. À la nuit, j’ai commencé à ramper : j’ai rencontré des silhouettes qui ressemblaient à celles d’hommes, les vêtements déchirés, couverts de boue, ils cherchent une bougie, un abri, de la nourriture. Ils ne sont même plus des survivants. Je rampe en direction de la place Muranowski, au bout de la rue Mila. Là, près de la place, à partir d’une cave, on peut atteindre les égouts par un tunnel.

Dans les gravats, j’ai cherché mon chemin, glissant sur les coudes vers cette cave, trouvant l’issue qui mène à l’égout. Je suis seul dans le conduit étroit qui sent le gaz, l’eau sale. J’ai marché courbé en deux, à la lumière d’une bougie. J’ai évité des grenades suspendues à des fils de fer, près des sorties : va, Miétek, va, tu as connu pire, Pawiak, Treblinka, les fosses. Va, maintenant tu sais que les hommes vont vaincre puisque enfin, dans ce ghetto trop longtemps silencieux, a retenti le cri de guerre. Va, survis.

J’ai marché, je connaissais mal ce trajet ne l’ayant que peu emprunté parce qu’il s’agissait de conduits secondaires mais qui aujourd’hui étaient les seuls libres. J’ai marché sous la rue Przebieg. Quand j’ai rencontré la première issue sans grenade, je me suis accroché à l’échelle de fer. L’eau et les excréments coulaient le long de mes jambes, j’étais exténué, en sueur. J’avais soif, faim à en vomir. Je me suis essuyé comme j’ai pu, mettant de l’ordre dans mes cheveux, puis avec ma nuque j’ai soulevé la plaque de fonte. Dehors, la nuit, des explosions, des coups de feu, des lueurs à quelques centaines de mètres. Il fallait jouer, prendre le risque : je suis sorti, me mettant à plat ventre sur la chaussée. Autour de moi, et au fond sous les hangars, les tramways arrêtés : j’étais dans un entrepôt de tramways, à l’abri des regards, la chance. J’ai refermé la plaque. Là-bas, on se battait toujours mais je voulais survivre pour vaincre et là-bas, maintenant, c’était la fin. La lutte devait se continuer ailleurs. La mort n’avait pas voulu de moi, je n’avais rien fait pour la fuir, mais je ne voulais pas aller à sa rencontre.

J’ai regardé les lueurs au-dessus du ghetto, j’ai écouté les coups de feu. Adieu père, adieu camarades, adieu ghetto.

J’ai sauté le mur de l’entrepôt, la Varsovie aryenne était calme dès lors qu’on s’éloignait du ghetto ; le black-out régnait mais je connaissais la ville et l’obscurité était mon alliée. J’ai évité des patrouilles, des groupes suspects, je me suis caché dans l’entrée d’une cave. Puis j’ai traversé la Vistule, gagné le quartier de Praga. En me postant de l’autre côté de la rue j’ai surveillé l’immeuble de Mokotow-la-Tombe. Tout était silencieux, désert, dans cette aube fraîche et légère. J’ai grimpé les étages en courant, frappé à peine, un seul coup. La porte s’est immédiatement ouverte. Je suis tombé contre Mokotow.

— Je t’attendais chaque nuit, a-t-il dit.

J’ai pris ses mains.

— Mokotow, ils ne m’ont pas eu parce que je veux encore me battre, venger les miens. Tous les miens.

— Je sais. Tu es têtu, Miétek.

J’ai gardé ses mains dans les miennes. C’est fort, c’est bon, un homme vivant.

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