Au nom de tous les miens v2

Martin Gray · Chapitre 18 sur 22

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Au nom de tous les miens v2

15 Alors j’ai pris la vie neuve entre mes mains

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Alors j’ai pris la vie neuve entre mes mains

 

Nous sommes retournés aux Barons. Le mimosa sauvage envahissait notre terrain, venant jusqu’aux murs. J’ai commencé à dégager les voies ; Dina avec Nicole dans les bras allait de pièce en pièce. Je taillais, je creusais : le rêve était entre mes mains, elle était là, ma terre, ma forteresse, ils chantaient, ils criaient, ils riaient, les miens. André, le maçon, un jeune Italien, a commencé son travail, abattant les murs intérieurs, plaçant un nouveau toit : nous voulions une maison qui soit de ce pays, une maison couverte de tuiles anciennes, une maison qui appartiendrait tout entière à ce sol où elle avait surgi. Nous avons dormi dans des pièces d’où chaque jour à l’aube le maçon nous chassait : alors je partais couper du bois, débroussailler une nouvelle portion de notre domaine ; j’ai recruté une équipe d’hommes habitués à la terre, puis j’ai loué un bulldozer et nous avons égalisé le terrain, repoussé la terre, nivelant les planches. Le moteur haletait mais ici, ce ronflement saccadé, le bruit de ce moteur, c’était la vie.

Là, nous aménagions un verger, là un jardin qui nous donnerait ces légumes, notre seule nourriture, fraîche et pure. J’ai planté mes premiers pêchers, découvert dans un angle du terrain une source. Nous nous asseyions près d’elle, tous les trois : je regardais Nicole et Dina, elles étaient bien là, sur notre terre et ce bruit c’était le maçon dans notre forteresse.

De l’aube à la nuit nous avons suivi les travaux, de l’aube à la nuit nous avons guetté les variations du ciel, nous nous sommes perdus dans cet horizon, dans cet espace qui nous enveloppait. Nous avons commencé à connaître les visages des paysans du Tanneron : hommes précis, prudents, calmes. Ils appartenaient à la mer et à la montagne. Ils avaient la ville à bout de bras et de regard, Cannes opulente, mais ils restaient sur leur terre, au-dessus de ce bruit, de ce spectacle. Et nous étions parmi eux.

Avec Dina et Nicole nous suivions la route jusqu’au village, nous étions « les Américains », mais Dina désarmait toutes les timidités, elle était la vie, « Dina Champagne », elle faisait rire, elle riait, elle vivait. Quand je la prenais par l’épaule, qu’elle serrait contre elle, contre moi, Nicole, je voyais l’amitié dans les regards des paysans du Tanneron.

— C’était bien ici, disait Dina.

Ici qu’il fallait vivre, ici notre forteresse, notre destin. Le matin, quand nous nous réveillions dans la pièce où nous campions, nous écoutions Nicole, couchée près de nous et nous restions là, immobiles, épaule contre épaule, à regarder notre fille, notre vie. Parfois, avant de nous lever, Dina murmurait :

— Parle-moi, je veux savoir, je veux tout savoir de toi.

Alors je faisais surgir de ma mémoire cette préhistoire barbare que j’avais traversée. Je parlais, elles étaient là, j’avais vaincu les bourreaux, les miens vivaient par elle, cette enfant vigoureuse, par nous, ma famille.

— Chaque jour, disait Dina, je te connais mieux, et je t’aime plus, mieux, chaque jour.

Peu à peu notre forteresse prenait vie : nous voyions naître la grande pièce et l’immense cheminée ; nous voyions les larges baies vitrées que Dina avait dessinées. Le menuisier posait les portes en vieux chêne : mais je voulais peu de portes, je voulais une maison ouverte où nos voix, la musique, pourraient aller de pièce en pièce et que seuls les murs et les portes extérieures fermeraient. Nous avons vu surgir les escaliers, la haute cheminée conique dans la salle de musique, une pièce qui s’élançait jusqu’au toit, d’un seul tenant. Dina avait voulu supprimer l’étage :

— Ici, disait-elle, c’est l’art qui règne. Ce doit être noble, grand, comme dans un château, un temple. Là nous écouterons les géants.

Nous suivions le maçon dans les petites chambres du premier. Dina était partout :

— Il faut pouvoir un jour accueillir les enfants, s’ils le veulent, plus tard, quand ils seront mariés.

Dans une pièce tout était prêt déjà pour aménager une nouvelle cuisine pour les enfants. Le maçon, les ouvriers, l’écoutaient, riaient avec elle.

— Elle sait ce qu’elle veut, madame Gray, elle sait tout faire.

Je la regardais, je ne cessais pas de la regarder : j’aimais le mouvement de ses bras, sa voix, le mouvement de ses lèvres, le geste qu’elle avait pour soulever ses cheveux au-dessus de la nuque. Elle était la vie, forte, saine, marchant pieds nus, se lavant à la source, belle sans fard, vraie comme un arbre.

À la fin de l’été, nous avons regagné les États-Unis. Il le fallait : les Barons n’étaient pas encore habitables et puis je devais liquider mes dernières affaires, organiser notre avenir, investir, placer, prévoir. Mais dès le premier jour New York nous a oppressés : nous n’étions plus des habitants de la grande ville fébrile, nous ne savions plus nous quitter, Dina et moi. Nous ne pouvions vivre qu’ensemble dans notre paix, sous notre ciel, dans notre forteresse, à suivre Nicole dans ses premiers pas, à rire de ses chutes. Je ne savais plus que planter des arbres, cueillir des légumes et des fruits. Nous ne pouvions plus nous nourrir comme les autres, vivre comme les autres. Nous avions inventé notre vie. Ces mois à New York ont été longs. Souvent, nous partions vers les forêts, vers Fallsburg et Lakewood, dans le New Jersey : mais ce n’était pas nos arbres. Nous avions la nostalgie des Barons, de notre espace, des mimosas et de la mer. Dina, en m’annonçant qu’elle était enceinte, a ajouté :

— Il faut qu’il naisse là-bas, chez nous.

Nous sommes arrivés au printemps. Le vert des arbres et de l’herbe était léger, doux ; la route grimpait dans les mimosas ; nous nous taisions, nous vivions de cet air, de ce silence, de ce ciel confondu avec la mer. Après le tournant, encaissés entre les arbres, nous avons vu les Barons. Je me suis arrêté : notre forteresse était devant nous, avec son toit aux couleurs pâles, les pierres des murs paraissant blanches dans l’éclat du soleil.

— Il va naître ici.

Dina a placé ma main sur son ventre.

— Je veux que ce soit toi, toi dans notre maison.

Nous nous sommes installés dans les chambres du premier, Nicole près de nous. Nous avons lu quelques livres sur l’accouchement, décidé qu’il valait mieux pour ce premier enfant que je verrais naître, que je ferais naître, avoir l’assistance d’une sage-femme. Jusqu’au dernier moment Dina a travaillé, déplaçant des meubles, conseillant les carreleurs, inspectant la cuisine. Déjà, auprès des ouvriers, elle avait sa légende, comme si elle avait toujours fait partie de cette nature, Dina issue des arbres, se nourrissant uniquement de fruits et de légumes. Le maçon la regardait préparer les salades dans le plat de bois. Il faisait chauffer son ragoût.

— Ce n’est pas possible, disait-il, jamais de viande.

— Mais c’est mort, la viande, il faut tuer pour en manger.

Il ne comprenait pas, il ne croyait pas.

Un soir, la sage-femme est venue et nous sommes montés dans la chambre. Dina s’est allongée.

— Je veux que ce soit mon mari, a-t-elle dit, lui seul.

Alors j’ai pris la vie entre mes mains, la vie neuve et palpitante, alors j’ai senti entre mes mains ce mouvement, j’ai entendu avec mes doigts ce cri qui allait naître, j’ai vu ce visage, le nouveau visage fait de celui des miens, de tous les miens. La mort, les morts n’existaient plus, jamais on n’avait creusé de fosses dans le sable jaune.

Le 18 mai 1963, j’ai pris la vie entre mes mains.

Suzanne, en naissant aux Barons, avait achevé de donner le bonheur à notre forteresse. Il ne cessait jamais : il y avait l’aube rose et violette, nos conversations avec Dina dans le silence de la maison, sa voix chuchotée, nos corps côte à côte comme un seul corps, il y avait l’attente du cri des enfants, Suzanne qui réclamait le sein, Nicole qui accourait, ses pieds nus claquant sur le carrelage, elle s’enfouissait entre nous, nous étions un corps et quatre cœurs serrés l’un contre l’autre. Il y avait les fruits du matin, la fraîcheur, l’air vif, les arbres, Nicole qui avait pris ma main et qui, grave, inspectait les arbres ; il y avait la musique, ces géants que j’avais découverts et qui accompagnaient nos voix. J’avais installé dans le jardin des haut-parleurs et la musique se mêlait au vent. Puis c’était le soleil brûlant de midi, explosant de force et de joie, les grands saladiers de légumes crus ; Nicole mordant à pleines dents dans la pastèque rouge ; puis la mer, Nicole sur mes épaules, Suzanne dans mes bras, Suzanne que je plongeais dans l’eau et qui poussait des cris de joie, la montée vers notre silence, vers notre ciel bleu sombre, ces traînées d’étoiles et Nicole qui près de sa mère jouait à qui surprendrait la première étoile filante tombant vers nous, se perdant dans la mer. C’était le feu dans notre cheminée, les pommes de terre cuites sous la braise, comme là-bas, dans les forêts de Pologne. La musique encore, Nicole que je portais endormie jusqu’à son lit, abandonnée entre mes bras, s’accrochant à mon cou, enfin la nuit fraîche, nos corps renaissant l’un à l’autre, l’un pour l’autre.

Chaque jour était semblable et différent : Dina décorait la maison, inventait avec la même salade, les mêmes fruits, des plats nouveaux. Je l’entendais parler avec Mme Lorenzelli qui venait nous aider. Elle essayait de la convaincre de renoncer aux graisses, aux viandes.

— Je ne peux pas, madame Gray, je ne peux pas, vous, vous êtes différente, vous savez tout, vous pouvez si vous décidez de quelque chose, moi je…

Les enfants s’accrochaient à Mme Lorenzelli, ils criaient :

— Lelli, Lelli, écoute maman.

Elle était des nôtres, douce, bonne.

Dina insistait : elle voulait le bien des autres. Elle aidait des paysans, elle donnait, leur achetant ce dont elle n’avait pas besoin. Je l’écoutais, je ne la quittais jamais des yeux ; elle cousait, elle accrochait les rideaux, elle plaçait des fleurs, chacun de ses gestes était un acte d’amour. Elle aimait les êtres, les choses, elle faisait naître la beauté. Elle parlait à Nicole, elle lui montrait les premiers pas de danse. Nicole répétait avec gravité, recommençait jusqu’à imiter parfaitement Dina. J’aurais pu rester là, immobile, à les voir vivre, les miens.

Parfois je pensais à mon enfance, j’essayais de faire surgir les années d’avant l’enfer mais il me restait si peu de souvenirs, l’ouragan barbare avait balayé ma famille, la rue Senatorska. Ils recommençaient à vivre, enfin, avec nous ici, par ces enfants.

— Martin il faudra, plus tard, raconter pour tes enfants, tu le dois, disait Dina, à ta famille, à tes enfants.

Plus tard seulement, quand ils seraient forts. Pour le moment je me taisais : nos amis de France et les paysans du Tanneron imaginaient que j’étais l’un de ces riches Américains qui n’ont connu que le bonheur et qui ont trouvé la fortune en héritage. Je les laissais imaginer : maintenant, nous faisions tous partie de leur légende.

Ils ont su que le 10 octobre 1964 j’avais accouché seul Dina de Charles, notre premier garçon. Ils ont su que quelques heures après, Dina était déjà dans le jardin, son fils dans les bras. Ils savaient que nous refusions la viande, le sel, les sucres, les graisses, les vaccins, les médicaments, les médecins. Ils parlaient de nos salades de midi assaisonnées d’herbes multiples et de citron. Ils savaient notre bonheur : ceux qui venaient chez nous ne nous oubliaient plus. Ils entendaient notre musique, ils écoutaient Suzanne qui maintenant jouait sur le piano de la grande salle. Nicole dansait.

— Est-ce que vous êtes végétariens ? demandait Nicole à nos invités.

Ils riaient.

— Mais vous tuez pour manger ?

Nous ne voulions pas tuer. Nous étions dans la nature, elle entrait en nous, nous marchions pieds nus, dans le soleil, nous parcourions notre terre, nous regardions pousser nos arbres, nous cueillions les pêches et les fraises. Nous descendions vers la mer ; à Cannes, chez Rosella Hightower, Nicole et Suzanne ont commencé à danser et Dina, pour pouvoir suivre leurs progrès, a pris elle aussi des leçons. J’aimais Dina : au milieu de ces jeunes filles elle était la plus jeune, la plus belle, la plus vivante et Nicole notre fille dansait près d’elle. Nous remontions le soir, vite las des autres, parce qu’ils nous empêchaient d’être entre nous, dans notre forteresse, à écouter vivre notre bonheur.

Chaque année, pour près de deux semaines, il me fallait quitter les miens, regagner les États-Unis, retrouver les affaires, les coups de téléphone, la vie heurtée, la solitude. C’était un calvaire. Ils m’accompagnaient jusqu’à l’aéroport de Nice, nous nous embrassions puis j’étais seul : la terreur de ne plus les revoir m’étreignait, je vivais le cauchemar de leur disparition. À New York, je travaillais seize heures par jour, accomplissant en deux semaines le travail d’un mois, je me noyais dans le travail pour étouffer l’angoisse. Je rencontrais Hedy Gluckselig et je parlais des miens, sans fin. À 8 heures, le dimanche matin, j’allais dans East-Side acheter aux boutiques juives ouvertes des vêtements pour eux tous : j’achetais, j’accumulais, des chemisiers, des jupes, des robes, des jouets. J’achetais, j’étais avec eux, je vivais pour eux. Enfin, c’était le retour, Nicole qui courait vers moi, Suzanne derrière elle, Dina avec Charles dans les bras. Ils refermaient leurs bras autour de moi, je les serrais, nous étions un, reconstitué enfin.

Quand j’arrivais aux Barons la musique m’accueillait. Nicole et Suzanne chantaient des passages de la IXe Symphonie, Nicole esquissait des pas de danse : ils avaient tous à me montrer ce qu’ils avaient fait, appris. Suzanne, ce dessin où une petite fille tendait les bras, Nicole ce cahier corrigé où le maître répétait qu’elle était la meilleure élève de l’école de Tanneron. Puis je reprenais ma tenue de liberté et pieds nus je retrouvais ma terre, mes arbres, Charles agrippé à mon cou, Nicole et Suzanne autour de moi. Je racontais New York, j’ouvrais mes paquets, je faisais jaillir les étoffes de couleur, les dentelles, mais tout cela, ici, aux Barons, n’avait pour moi plus d’importance. Ils étaient là, les miens, j’étais avec eux, nous étions heureux. Darling, Lady, Yellow, sautaient autour de nous : Nicole les repoussait mais les trois chiens aussi voulaient entrer dans notre cercle. Notre bonheur, ils l’éprouvaient, Yellow surtout que j’avais arraché à sa propriétaire lors d’un voyage à Berlin. Je l’avais vu triste, rageur, et il s’était immédiatement attaché à moi, me suivant dans cet hôtel où il vivait enfermé jusqu’à ma chambre, ne me quittant plus. Après des heures de discussion sa propriétaire me l’avait cédé et depuis Yellow vivait avec nous aux Barons, jouant avec les enfants, énorme masse de muscles et de violence qui se laissait chevaucher, et qui savait mesurer sa force. Quand je rentrais, Laïtak aussi revenait, comme s’il avait appris la date de mon arrivée : c’était un gros chat, indépendant comme celui des bords de la Vistule qui disparaissait pour de longues courses dans la campagne puis surgissait, superbe, hautain. Il restait à distance mais si on l’oubliait, il miaulait et il fallait que l’un de nous le caresse, le prenne dans les bras, jusqu’à ce que Laïtak manifeste qu’il avait assez prouvé son attachement. Alors il bondissait, et se perdait pour quelques heures ou quelques jours.

Ainsi les années ont passé : le bonheur glisse vite. Autour de la maison, dans les champs, sur les planches, les pêchers avaient grandi et les cyprès, en bordure de la route, étaient vigoureux, serrés. Nous étions vigoureux : Charles se battait avec moi, Charles courait près de moi, il s’asseyait sur la moto et nous partions faire de longues promenades dans les champs. C’était mon fils : le jour viendrait où je lui parlerais de père, de Julek Feld, de notre lutte, du ghetto, pierre à pierre défendu, de Treblinka et des forêts. Je sentais autour de ma taille ses bras qui me serraient, il appuyait sa tête contre mon dos : oui, mon fils, tu peux avoir confiance, oui mon fils, je suis là.

Nous nous arrêtions devant la maison, j’entendais Suzanne qui jouait du piano. Je faisais taire Charles, j’écoutais les notes nettes qui battaient ma joie, la joie des hommes à travers le temps, l’indestructible grandeur des hommes qui avaient survécu à tous les bourreaux. Et c’était ma fille qui redonnait la vie sous ses doigts, ma fille que j’avais prise entre mes mains, tout humide, encore liée à sa mère qui me la tendait, de tout son corps. C’était ma fille, j’étais fier.

Puis Richard est venu, le 9 décembre 1968. Nous étions tous là, autour de Dina, à la regarder naître, cette nouvelle partie de nous qui criait déjà. Dina en sueur souriait, Nicole a coupé le cordon. Maintenant il était lié à nous pour toujours. Peu après, Dina s’est levée et elle est sortie dans le jardin, le baptisant de soleil et de vent. Il me semble qu’elle n’a pas cessé de le garder dans ses bras. Il grandissait vite, il gesticulait, il rampait à quatre pattes, dans l’herbe, les joues rouges de jus de cerise mais Dina l’arrachait au sol et le reprenait contre elle. Je la regardais : jamais elle n’avait été aussi belle, aussi jeune.

Les semaines ont passé. Chaque jour, nous partions avec Dina et Richard chercher les enfants à l’école où ils ne pouvaient déjeuner.

— Les autres sont carnivores, répétait Suzanne. Ils mangent des animaux morts, qu’ils tuent.

— C’est comme ça, disait Dina. Ils ne savent pas.

Un jour, nous sommes partis pour l’Italie, le pays de Lelli, Nicole voulait un cartable qu’elle puisse accrocher à son dos et peut-être pouvait-on en trouver un à Vintimille. Il faisait beau, Charles sautait dans la voiture : l’Italie pour lui c’était un lointain pays ; puis, quand nous avons passé la frontière, il est retombé sur son siège.

— Je ne vois pas la différence, a-t-il dit.

Il répétait sa phrase, obstiné : il ne connaissait pas des hommes, leurs violences et leurs guerres, les cicatrices qu’ils laissent sur le sol et qui les divisent. Il parlait comme un enfant, comme un homme vrai. Nous avons déjeuné d’un minestrone et nos enfants ont découvert les aliments salés qui leur emportaient la bouche.

— Mais pourquoi papa, disait Charles, pourquoi se brûler les lèvres ? C’est si bon, le goût des légumes. Il faut vite retourner chez nous.

Ils étaient neufs, préservés. Mais je devais aussi prévoir qu’un jour il leur faudrait affronter la vie. Alors j’ai acheté du terrain autour des Barons pour eux, là ils pourraient plus tard vivre, près de nous, architectes, bâtisseurs. Nous imaginions avec Dina leur avenir, notre avenir. Nous avons commencé pour leur préparer la voie, Dina dessinant les plans, moi surveillant les travaux d’un premier chantier. Charles venait avec moi voir creuser la roche, monter les premiers murs. Un jour, plus tard, lui et Richard, sur cette terre où ils étaient nés, près de cette maison où auraient vécu leurs parents, leurs sœurs, visiteraient les chantiers puis rejoindraient notre forteresse.

Le matin, à l’aube, avec Dina, j’ai parlé, je me souvenais de mes frères, cloîtrés dans cette pièce de la rue Mila, guettés par la guerre et la mort : mes fils, c’étaient aussi mes frères, tous les enfants du ghetto, sauvés.

— Il faudra que tu écrives tout ça, a répété Dina.

Je suis parti aux États-Unis pour mon voyage annuel. Il faisait beau et sec depuis des mois. Là-bas à New York j’ai comme à l’habitude tué le temps par le travail. Au retour, ils étaient là à m’accueillir. Puis Dina m’a entraîné vers une aile de notre maison.

— Je t’ai fait une surprise, a-t-elle dit.

Dans une pièce claire elle avait aménagé un bureau.

— Pour toi, pour que tu écrives ce que tu as vu, pour eux, pour nous.

Je l’ai prise contre moi, les enfants tapaient et s’écrasaient contre la grande baie vitrée qui ouvrait sur la campagne et la forêt. Dina a montré un fauteuil blanc, dehors, à l’abri du vent.

— Je serai là, près de toi, toujours. Je te verrai, mais je ne te dérangerai pas.

Des jours ont encore passé. L’été ne finissait pas. Les enfants sont rentrés à l’école du village.

Les paysans se plaignaient : depuis des semaines, certains disaient six mois, il ne pleuvait pas sur le Tanneron.

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