Au nom de tous les miens v2

Martin Gray · Chapitre 20 sur 22

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Au nom de tous les miens v2

Jour après Jour

 

Je me suis pas tué. J’ai voulu. Je n’ai pas pu : on a veillé sur moi.

D’eux il ne me reste que des objets morts. Ces trois accordéons, ces jouets, ces cahiers. Ce dessin de petite fille aux bras tendus. Leurs vêtements à eux tous, les miens. Il me reste les photos, plates, mortes.

Qui me rendra leur vie ? Qui me rendra la vie ?

Je ne me suis pas tué. Je parle, je mange, j’agis. J’ai traversé le temps où l’envie de mourir était ma seule amie. J’ai traversé le temps où la seule question était : « Pourquoi, pourquoi moi ? Pourquoi deux fois les miens, n’avais-je pas assez payé mon tribut aux hommes, au destin ? Pourquoi ? »

Je parle : je dis le récit de ma vie pour comprendre cet enchaînement de folie, de hasards, ces malheurs m’écrasant.

Et je suis vivant, et je mange, et j’agis. J’ai voulu savoir. Je viens d’un monde, ma préhistoire, qui m’a habitué à regarder la mort telle qu’elle est. Je n’écoute même pas ceux qui me disent : ils n’ont pas souffert. Je sais qu’ils ont atrocement souffert, quittant la voiture, s’enfuyant devant les flammes, Dina arrachant les talons de ses souliers pour mieux courir, enveloppant ses enfants agrippés à elle, gagnant quelques mètres sur la fournaise. Et tous d’un seul coup abattus par le feu. Il me reste ces talons, ces quelques boutons dont le feu a arraché la couleur, le collier de Yellow.

Je suis vivant, du sable jaune dans la bouche, du sable au goût de mort. Pourquoi ?

Ce n’est pas ma douleur qui me terrasse : je connais la douleur. C’est pour eux, mes enfants, Nicole, Suzanne, Charles, Richard : que savaient-ils de la vie, rien, je les avais tenus entre mes mains, leur mère me les tendait de toute sa force, elle les poussait vers moi. J’ai suivi leurs pas, j’ai vu grandir ces hommes vrais, ces femmes belles tuées avant de vivre. Les miens. J’ai vu s’épanouir Dina. J’avais combattu pour tout cela, j’avais parcouru des siècles de barbarie et voici que je crie encore : « Adieu les miens. »

Je parle, j’essaie de comprendre. Leur mort a rouvert toutes les fosses ; ils étaient les miens, vivants à nouveau. Morts, les miens sont morts une nouvelle fois. Je parle, je marche, je rôde dans ma maison, ma forteresse vide comme un fruit creux, je regarde les arbres, la nature saccagée. C’était notre forteresse : la forteresse est morte. Ma chienne Lady s’est enfuie : elle nous aimait, elle aimait notre bonheur. Pourquoi resterait-elle ? Laïtak, le chat, ne revient plus. Pourquoi reviendrait-il ?

Je marche, j’écoute ces cris en moi, ma tête éclate. Mais je vis. Je suis redevenu un homme double, présent au monde et mort en moi. Je regarde les photos, je feuillette leurs cahiers, je m’assieds face à ces urnes de bois, posées devant la baie vitrée qu’avait dessinée Dina.

Je pleure. Je ne pleure pas sur moi. Que suis-je ? Un homme encore vivant. Je pleure pour eux, en eux, je suis eux, leur souffrance, leur vie brisée, cet avenir qu’ils ne connaîtront pas. Je les vois, je les entends, ô vous les miens, tous les miens, Suzanne première vie que j’ai tenue entre mes doigts, Nicole, Charles, Richard. Je vais dans la chambre où ils sont nés. Je n’ai pas à fermer les yeux : je les vois, corps tremblants de vie. Je les vois, corps morts.

Adieu, les miens.

Je suis monté sur la terrasse, j’ai regardé la mer, la forêt saccagée. Il y avait encore dans un coin l’étui du fusil avec lequel j’avais voulu, quelques jours après ce samedi 3 octobre en finir une nouvelle fois avec moi. Maintenant les amis sont partis : ils me font confiance.

Je marche, je parle, je ne dors plus, ma tête éclate. Mais je vis. Le maire est venu. C’est lui qui a remonté les corps. Il sait. C’est un homme juste et droit. Il ne fait pas de phrases. D’autres sont morts, ce samedi. Il cherche les causes, les responsabilités.

Je me suis terré des jours entiers au fond de mon malheur. J’étais à Treblinka, dans la baraque, j’étais sur la place de tri, au Lazaret. Je me souvenais de tout, ma mémoire avait éclaté sous la douleur en mille faits. Je me souvenais de l’odeur des fosses, du bruit de l’excavatrice, du regard de l’officier aux yeux blancs. Je me souvenais de père, de Julek Feld, d’eux tous, les miens, les camarades. D’eux, mes fils, ma femme, mes filles. Je vivais leur rire, cette course vers la maison dans les prés quand les cartables volaient en l’air et que gambadaient Darling, Yellow et Lady. J’avais connu la barbarie et le bonheur, la mort et la vie. Je savais dans ma chair, dans mes yeux, que tout ici est possible, les bourreaux et les hommes. La paix et le feu. Que rien n’est jamais définitivement gagné. Qu’un mur franchi un autre s’élève. Qu’un ghetto brisé un autre se construit.

Je savais. Les miens n’étaient plus là pour apprendre, pour écouter ma voix et ce bureau où je m’asseyais seul, ouvrait sur une nature morte, un fauteuil blanc qui resterait vide, une baie vitrée où mes enfants ne viendraient plus s’appuyer. Je savais. Mais tant d’autres ne savaient pas. Tant d’autres enfants qui ignoraient que la terre peut tout donner, qu’un arbre peut sauver la vie ou faire mourir, que le feu prend vite et saccage.

Tant d’enfants qui ne savaient pas. Père dans le ghetto disait qu’un homme est celui qui va jusqu’au bout et je disais à mes enfants qu’un homme se juge à ce qu’il fait. Voilà ce que je voulais leur apprendre, voilà ce qu’ils n’entendront pas. Mais j’étais comptable devant eux, devant tous les miens, devant moi. J’avais renoncé au fusil, il me fallait donc vivre, jusqu’au bout.

À nouveau je suis sorti de Treblinka. Je me suis jeté avec mon malheur au poing à la face des gens de ce pays où j’avais trouvé la paix et qui m’avait accueilli. Tout perdre ou tout gagner. J’ai recommencé un combat, ma guerre, pour les miens, au nom de tous les miens pour que jamais je ne puisse me dire : « Tu savais et tu n’as pas clamé. » J’ai réuni des maires, j’ai parlé du feu, de l’inconscience et de l’ignorance des hommes, de ce qu’il faut apprendre aux enfants pour les mettre en garde. J’ai vu les ministres et les bureaux, j’ai fait imprimer des brochures, des affiches. J’ai parlé à la télévision, visité les principales villes de France. Oui, j’ai montré mes morts, oui, j’ai jeté dans l’encre et sur les écrans les miens, oui, j’ai osé crier mon deuil et m’appuyer sur lui. Je ne veux pas que Dina, mes enfants, soient morts pour rien, je ne veux pas qu’on les oublie, je veux que leur avenir soit de mettre en garde, de sauver. Tel est mon combat.

Il y a d’autres fléaux, d’autres luttes. Je les ai subis aussi, je les ai menés, pour les miens, ma première famille. Aujourd’hui c’est ce combat qui m’importe car c’est le feu qui brutalement m’a atteint.

Je vis, j’agis, je vais. Je m’étais évadé de Treblinka, j’avais survécu, j’avais construit ma forteresse. Mais toutes les forteresses sont fragiles, provisoires. Je marche encore : je ne veux pas vivre pour moi. À quoi cela sert-il ? Hier j’ai vécu pour les miens, contre les bourreaux. Aujourd’hui je vis encore pour les miens, par eux, ma famille, et loin, bien au-delà d’elle, je pense à ce peuple inconnu, mon peuple immémorial devant qui je suis comptable de mes actes. Je mêle tous les visages. Je ne suis rien que ce qu’ils m’ont fait, que ce qu’ils m’ont donné ; je n’existe que par ce que je leur ai donné.

Seul, je suis vide.

J’agis. J’ai fait sortir de terre la Fondation Dina Gray, en quelques mois. J’ai rassemblé les journalistes aux Barons. J’ai parlé. Les miens vivent, ma femme, mes enfants combattent : qu’est-ce vivre sinon agir pour les autres ?

J’agis, je vais, je dis : cette longue histoire, ma vie. Quand je me regarde je me répète : pourquoi, pourquoi ? Mais je veux encore dire, encore continuer, être fidèle. Vivre, jusqu’au bout et un jour, si vient le temps, donner à nouveau la vie pour rendre ma mort, la mort des miens impossible, pour que toujours, tant que dureront les hommes il y ait l’un d’eux qui parle et qui témoigne au nom de tous les miens.

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