Au nom de tous les miens v2
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Les bourreaux ont parlé.
Mercredi 22 juillet 1942 : les bourreaux ont parlé. Devant les affiches du Conseil juif les groupes se forment puis éclatent. Des hommes partent en courant, des femmes crient. Au coin de la rue Mila, l’une d’elles, assise sur le bord du trottoir, la tête entre les mains, sanglote, hurle, comme prise de folie, et son cri enfle et s’éteint. Je vois ma mère à la fenêtre, d’un geste j’essaie de la tranquilliser mais elle lève les bras, implorant le ciel. Des coups de feu claquent rue Zamenhofa, puis retentit encore le cri de cette femme. C’est le cri du ghetto qui hurle à la mort.
Les bourreaux ont parlé : ils veulent chaque jour des milliers d’entre nous : « transplantation à l’Est », Umsiedlung. Ils veulent « transférer » la population du ghetto de Varsovie, ils veulent que le Conseil juif rassemble les victimes. Ils veulent.
Je parcours le ghetto, partout la folie, la terreur. Des cris, des coups de feu, des hommes et des femmes qui cherchent fébrilement le document officiel qui leur permettra d’échapper pour quelques jours à la « transplantation » : Lebenskarte, ce papier qui donne la vie, certificat médical, attestation prouvant qu’ils appartiennent à la famille d’un policier juif. Déjà, chaque pièce a son prix ; déjà, les rabbins délivrent des certificats fictifs de mariage : le policier juif est en hausse. Pola m’a demandé d’essayer de lui en trouver un, à n’importe quel prix. Pavel a acheté un certificat de travail. Et ils croient se sauver ! Ils n’auront au qu’un sursis. Je marche jusqu’au bout de la rue Stawki : là, devant l’hôpital juif, des infirmiers achèvent d’entasser les lits, les tables : on descend les malades. On les charge sur des rikshas, sur des charrettes. Certains sont emportés sur le dos de leurs proches. Ils veulent que l’hôpital serve de lieu de rassemblement. Ils veulent qu’il soit évacué pour ce soir. Et, à 6 heures, il leur faudra 6 000 d’entre nous. Combien demain ils veulent ?
Les bourreaux ont parlé et notre insécurité d’hier devient une paix douce et heureuse comparée à ce qu’ils ont créé en quelques mots. Je rentre pour rassurer ma mère mais comment pourrais-je la convaincre alors que tout le ghetto tremble, que déjà dans notre immeuble certains, avec un fatalisme désespéré, préparent les 15 kilos de bagages auxquels ils ont droit. Comme si l’Est dont on nous parle pouvait être autre chose qu’une étape vers la mort ! Mon père est arrivé, essoufflé, le visage bouleversé, les cheveux en désordre. Il m’a pris par le bras, m’entraînant sur le palier, loin de mes frères qui jouent et de ma mère, désemparée, silencieuse.
— Les brigades d’extermination sont là, dit-il. À Varsovie.
Il serre le poing.
— Et nous n’avons pas d’armes.
Puis il se calme un peu, me donne des cartes de travail : nous sommes censés travailler dans l’une des entreprises allemandes du ghetto.
— Peut-être les productifs échapperont-ils pour quelque temps.
Quelque temps. Nous durons ainsi d’une semaine à l’autre, depuis septembre 1939, et nous avons espéré les victoires alliées, cru que la guerre allait se terminer. Les bobards parcouraient le ghetto et lui donnaient la fièvre : Gœring était mort, les Anglais avaient rasé Berlin, les Russes avaient détruit devant Moscou toute l’armée allemande, l’Amérique où nous avions tant des nôtres allait les balayer. Et puis ILS sont toujours là, ILS s’étendent de l’Atlantique à la Volga, de la Baltique à la Mer Noire. Et qui se soucie de notre mort ?
À nous de nous sauver. J’ai couru comme des milliers d’autres. Déjà rue Zamenhofa on rassemble les prisonniers, dans d’autres rues on pousse sur la chaussée les réfugiés, les vieillards, les mendiants, les malades, les orphelins qu’on rafle dans la rue. Des policiers juifs, le bâton levé, hurlent des ordres : il leur faut 6 000 têtes pour ce soir. Puis le troupeau s’est mis en marche, je l’ai suivi le long de la rue Zamenhofa, cohue misérable, vêtue de haillons, pauvres, voleurs, enfants, éclopés, vieux, épaves isolées venues de ghettos lointains, 6 000 têtes. Au fur et à mesure qu’ils avancent les trottoirs se vident : on les regarde avec effroi. Ils sont notre demain. Près de moi une femme murmure :
— Dieu les prend, merci, merci, ils ont fini de souffrir.
Je vais avec eux jusqu’à l’hôpital pour savoir. Les wagons à bestiaux sont là, arrêtés le long des quais, les policiers hurlent. Je reconnais l’énorme Szmerling, la cravache haute, courant du troupeau aux S.S., rendant compte. Et il est juif, comme eux, comme moi. On les pousse dans les wagons, on les sépare et si quelqu’un crie, proteste, se débat, un coup de barre de fer, un coup de feu. Je regarde, j’emplis mes yeux : demain ce peut être moi, les miens. Je veux savoir car pour s’échapper, vaincre, il faut connaître cette place des transferts, l’Umschlagplatz. Hier, ce n’était qu’un vaste carrefour, hier ce mot n’existait pas. Mais les bourreaux ont parlé et cet espace est devenu le centre de l’enfer et Umschlagplatz, un son sinistre que chacun redoute. Comme un verdict.
J’ai couru, trouvé un menuisier. Ils valent de l’or mais je peux payer. Je l’oblige à courir aussi, le tirant par le bras ; partout, dans toutes les rues, des scènes de folie, des gens qui font des paquets, qui s’échappent puis reviennent se heurtant au mur, aux rues barrées, d’autres qui hurlent. Les bourreaux ont parlé et le ghetto tremble. Mais pourquoi n’avons-nous pas d’armes, pourquoi nous laissons-nous égorger ? Dans l’appartement, j’écarte ma mère, mes frères. Je veux une cachette sûre, c’est le meilleur des certificats de travail. Le menuisier se met au travail, transformant le fond d’une armoire en porte que commandera un taquet invisible. Puis nous poussons l’armoire devant l’entrée d’une pièce : là sera la cachette de ma mère et de mes frères, derrière l’armoire pleine de linge. Je fais aménager une autre armoire pour moi : je m’y blottirai, contre l’un des battants. Je paye le menuisier : il a les cheveux gris, les mains épaisses et couvertes de sciure, il saisit avidement les billets, me regarde à peine. Il faudrait pouvoir le forcer à l’oubli, tuer sa mémoire, mais nous sommes obligés de lui faire confiance. Il tient notre vie et qui peut être sûr qu’il ne l’échangera pas contre la sienne ?
Ne pas penser pour rien, agir : je vais d’une pièce à l’autre. J’entasse les provisions, la réserve d’eau potable, les matelas dans la cachette. Ma mère me regarde, soumise, sans volonté.
— Tout ira bien, mère, je te le jure. Tout ira bien.
Je l’embrasse, je la serre, qu’elle sente ma force, mon courage, ma certitude. Puis je les fais entrer, mes frères rient, veulent rester dans l’armoire. Enfin, je peux placer des étagères, remettre le linge, les draps, fermer les deux battants. M’asseoir. Chaque nuit je les ferai sortir, j’évacuerai les ordures. De la rue montent des cris, des rumeurs de courses, les policiers juifs traquent des passants, sans doute leur manquait-il quelques têtes, qu’ils prennent au hasard. Je vois l’un d’eux armé d’un long bâton qui pourchasse une femme qui s’enfuit les bras levés et perd peu à peu du terrain, puis elle tombe et le policier la soulève par les cheveux et l’entraîne.
Les bourreaux ont parlé et certains d’entre nous sont devenus des bêtes enragées, d’autres sont emportés par la folie et d’autres encore ne sont plus que des corps inertes dont se saisissent les bourreaux. Il est difficile de rester un homme : le jeudi 23, à 8 h 30, Czerniakow, le président du Conseil juif, s’est suicidé, nous offrant sa mort comme un cri de colère, de révolte, de désespoir et comme un avertissement. Mais rares sont ceux qui l’entendent. Les policiers ont besoin de « têtes » sinon les bourreaux, le soir, à l’Umschlagplatz, les poussent, eux, les rabatteurs, dans les wagons. Sauve qui peut : ma vie contre celles des autres. Il est difficile de rester un homme.
Les rues se vident puis les escouades de policiers surgissent, montent les escaliers, défoncent les portes, arrachent les gens à leur lit, vont vers les cachettes livrées par un voisin ou un parent. Puis apparaissent les Ukrainiens, les Lettons, les Lithuaniens, chasseurs de Juifs, sauvages utilisés par les S.S. comme faucons. Et l’Umschlagplatz se remplit, et les S.S. comptent puis ferment la porte des wagons. Qu’importe si la mère est séparée de ses enfants. Parfois un tri s’opère, sur la place même : à droite dans le wagon, à gauche au travail pour les S.S. Gauche, c’est l’espoir.
J’ai été pris, dans la rue, comme des milliers d’autres, dirigé en colonne vers l’Umschlagplatz, puis poussé dans l’hôpital où on nous entasse dans l’attente du chargement des wagons. Alors j’ai su qu’un homme peut devenir n’importe quoi. Les deux premiers étages de l’hôpital sont réservés aux Ukrainiens, aux Lithuaniens : ils campent, ils tuent, ils violent. Aux étages supérieurs : nous, les Juifs, promis aux wagons, à cet Est dont certains disent qu’il est la mort et d’autres affirment qu’il est l’espoir.
Quand les Ukrainiens ouvrent les portes de l’hôpital pour nous diriger vers les wagons, la lutte se déchaîne : on se bat pour grimper vers les étages les plus hauts et gagner peut-être une heure, peut-être un jour. De la rue Stawki les Ukrainiens tirent dans les fenêtres : les corps tombent. Les femmes crient, des hommes devenus fous gesticulent, les salles sont couvertes d’ordures et d’excréments, des hommes dorment sur des cadavres, d’autres se jettent par les fenêtres et les Ukrainiens en riant les guettent pour les atteindre en l’air, comme on vise des oiseaux.
J’ai été pris et je me suis évadé. Parfois, dans une seule journée, je me suis évadé deux fois : achetant un policier juif, bénéficiant d’un instant d’inattention, désigné pour la « gauche », le camp de travail, et sautant du camion. À chaque fois, je suis plus déterminé, plus sûr de m’échapper, mieux préparé. J’ai une corde enroulée autour de la taille, un couteau, de l’argent. Et puis comme contrebandier je connais presque tous les policiers juifs, mes « joueurs » : ils me respectent, me craignent, connaissent mes ressources. Ils m’aident.
Mais les prix montent vite, les bourreaux sont plus exigeants. J’ai été pris dans la rue Niska par un groupe de S.S. : l’un d’eux, rouquin avec la peau parsemée de taches de rousseur, tenait dans sa main gantée un long morceau de fil de fer barbelé : il s’est approché de moi et à plusieurs reprises il m’a zébré le visage. Je saigne, je brûle, mais je ne dis rien, je marche, je pense à l’Umschlagplatz, je ne sens pas les coups, je pense au sang, à mes blessures qui me désigneront pour les wagons. Il faut se taire, attendre que le S.S. rouquin m’abandonne pour d’autres victimes. Sur l’Umschlagplatz où j’entre une nouvelle fois, c’est toujours la folie : le petit S.S., le plus petit que j’aie jamais vu, est là à l’entrée des wagons, souriant, séparant les mères de leurs enfants, maniant la cravache. Les policiers juifs guettent les malheureux qui tentent de se glisser vers le service médical du docteur Remba : car au milieu de l’enfer le docteur et des infirmières essayent d’arracher quelques hommes aux wagons ; car dans cet univers de corruption et de barbarie, au milieu des bêtes enragées et en folie, un groupe d’hommes survit. Mais les policiers refoulent vers les wagons ceux qui ne peuvent pas payer. Moi, je paie et durant deux jours j’attendrai que mon visage se cicatrise, puis je retournerai dans le ghetto.
Être pris, payer, s’enfuir, être pris encore : jour après jour telle est ma vie. Pour survivre il faut plus que jamais ne pas voir, ne pas entendre : hier, rue Karmelicka, on jetait les gens comme des sacs dans une voiture. Une heure plus tard, rue Mila, un policier juif poursuivait un enfant : il l’a enfin rejoint, saisi par le bras et a crié : « Je le tiens. » Alors les parents sont sortis et tous ensemble se sont dirigés vers l’Umschlagplatz : les enfants sont un bon appât.
Je voudrais tuer mais quand j’ai pu le faire j’ai hésité.
Le policier juif était là, dans la chambre de la fille de Mme Celmajster, il tirait la petite fille qui s’accrochait à sa mère, à un cheval de bois, elles criaient toutes les deux, comme des folles. Je suis descendu n’en pouvant plus de ne pas intervenir, parce qu’il est des moments où, quels que soient les risques, il faut oser refuser d’être lâche. Je l’ai interpellé, supplié, insulté, mais il avait les yeux ronds d’un cheval qui s’emballe, il a levé son bâton sur moi, alors je me suis jeté sur lui, tête en avant, martelant son visage, l’assommant bientôt. Mme Celmajser et sa fille s’étaient réfugiées dans un coin, prenant la même attitude, les mains sur leur bouche. Le policier était là, étendu, et j’ai eu peur de l’avoir tué. Moi qui rêvais d’abattre ces hommes qui pour sauver leurs peaux donnaient nos vies aux bourreaux, à leurs bourreaux, je me suis brusquement senti proche de lui, victime comme moi, d’une autre façon, transformé en instrument. Quand il s’est redressé, j’étais debout devant lui sa matraque à la main, le poussant dans une armoire et l’y enfermant.
— Je te libérerai ce soir, quand ils auront compté leurs têtes. Et demain, file ailleurs.
Il avait toujours les yeux ronds, hagards.
— Mon quota, répétait-il.
— Demain, ailleurs.
Les bourreaux avaient parlé : chaque policier juif devait ramener quatre têtes par jour, son quota, puis ce serait cinq, puis sept. Ils avaient parlé et cet homme était devenu enragé.
Jour après jour l’action continue. Ma mère et mes frères ne sortent plus de leur cachette. Pola s’est réfugiée sous les toits ; moi je devrais ne pas sortir mais je défie la chance : je rôde dans les rues, je suis devenu une hyène, j’entre dans les appartements abandonnés, à peine les Ukrainiens et les policiers juifs les ont-ils quittés. Je vais sur leurs traces, je fouille à la recherche de nourriture, parfois je dois pousser le corps d’une femme qui a été violée et tuée ; un bébé crie, seul dans une chambre. J’essaie de ne pas savoir : que pourrais-je faire? Je bourre ma chemise de tout ce que je peux trouver, puis je repars vers les miens.
Dans un immeuble de la rue Nowolipie, au quatrième étage, je me suis trouvé tout à coup face à un Ukrainien, un traînard, un solitaire, pillard trapu qui semblait ne pas avoir de cou. Il me prend par le bras, me pousse dans l’escalier : pas un mot entre nous, rien que sa brutalité et mon apparente soumission. Au deuxième étage, la porte ouverte d’un appartement l’attire. Il me lâche une seconde, je le pousse de toute ma force, je tire la porte et la tiens bloquée jusqu’à ce qu’il ouvre le feu : je me suis jeté dans l’appartement d’en face, ouvert aussi. Il remonte les escaliers en courant, je bondis là, dans l’appartement où il était, laissant la porte ouverte, prêt à me battre, mais il redescend. J’attends quelques secondes puis je recommence à être une hyène, flairant la nourriture pour la rapporter aux miens.
Car ils nous tiennent toujours par la faim : la contrebande est devenue presque impossible, la famine chasse les gens hors de leur cachette. Ils le savent. À la fin juillet, ils ont fait afficher des avis sur les murs : ceux qui se présenteront volontairement à l’Umschlagplatz auront droit à trois kilos de pain et à un kilo de confiture. Et puis, disent-ils, les familles ne seront pas séparées, là-bas, à l’Est. Alors, j’ai vu les affamés, ceux qui préféraient manger, ceux pour qui le pain et la confiture étaient un royaume plus beau que la vie. Ils se sont agglutinés devant l’Umschlagplatz, les policiers juifs n’ont même plus à frapper. Je les ai vues, ces femmes en fichu, au visage maigre, au rire fou quand on leur tendait ce gros pain gris qu’elles portaient d’un mouvement rapide à leur bouche ou qu’elles déchiraient avec leurs ongles. Alors j’ai vu les parents qui préféraient tout à la séparation d’avec leurs enfants.
J’étais fasciné : je voulais leur dire de s’enfuir, leur crier qu’on ne pouvait jamais faire confiance aux bourreaux, qu’il valait mieux mourir de faim. Mais je n’aurais pas été entendu et puis j’avais honte : je ne savais pas vraiment ce qu’était la faim. Et je savais que la plupart partaient pour rester avec les leurs.
Les volontaires ont été si nombreux qu’ils ont pu en refuser : ceux qui n’avaient pas pu entrer sur l’Umschlagplatz suppliaient, ils voulaient leur pain, leur confiture. Ils voulaient avoir le droit de quitter le ghetto en famille. Mais on les a refoulés. Alors, pour quelques jours, le ghetto a été emporté par une autre folie. L’Est était bien l’Est, là-bas on mangeait, là-bas on travaillait : certains recevaient des lettres de parents qui affirmaient que, si le travail était dur la nourriture était copieuse. Je les voyais s’agglutiner devant l’Umschlagplatz : comment pouvaient-ils croire ?
Durant quelques jours je suis resté dans la rue, fasciné, pour suivre leurs colonnes soumises et presque joyeuses. C’est ainsi qu’un matin j’ai vu arriver les chariots. Le soleil ce jour-là était éclatant : après des jours de pluie le temps s’était mis au beau, la chaleur commençait à écraser le ghetto. Je les ai vus : Chaïm-le-Singe, Yankle-l’Aveugle et Trisk-le-Chariot : ils avançaient par la rue Zamenhofa, eux aussi allaient à l’Umschlagplatz. J’ai marché près d’eux, m’accrochant aux chariots :
— Trisk, Yankle, vous êtes fous.
Ils riaient.
— D’abord, nous aurons la sécurité, le travail et du pain répondaient-ils.
Yankle-l’Aveugle lançait :
— Miétek, qu’est-ce que tu attends ? Dans l’Est, les premiers seront les mieux servis.
— Décide-toi, Miétek, allez, on va te faire une place.
Chaïm-le-Singe grimaçait comme à son habitude et me faisait de grands gestes d’encouragement.
Je les ai suppliés de renoncer, de réfléchir, d’attendre. Mais ils avaient des arguments pour tout : les lettres qui arrivaient de là-bas, les Allemands qui refusaient du monde à l’Umschlagplatz. Ils étaient fous, dupés, grisés. J’ai sauté du chariot comme finissait la rue Zamenhofa, adieu Yankle-l’Aveugle, adieu Chaïm-le-Singe, adieu Trisk-le-Chariot. Les bourreaux n’étaient pas seulement des barbares, ils savaient tromper, agir avec méthode, nous diviser. Les vaincre serait long et seuls quelques-uns d’entre nous survivraient. Il fallait être de ceux-là, à tout prix.
Puis il n’y a plus eu de volontaires, plus de pain et de confiture, à nouveau les rafles, les rues fermées par les barrages, les coups de feu. Rue Leszno, une polonaise aryenne a insulté les Allemands qui raflaient les enfants : une rafale, un cri. La rafle a continué.
Les habitants se terrent, s’enfouissent, et le soleil éclatant brûle les rues vides. Dans notre cachette, ma mère et mes frères étouffent : il fait maintenant une chaleur de fournaise, le goudron fond par plaques, l’air est immobile, l’eau manque. J’essaye d’amuser mes frères mais leurs questions reviennent inlassablement : pourquoi ? pourquoi ? Ils veulent sortir, ils veulent courir et je dois leur apprendre à se taire, à rester couchés, immobiles dès qu’ils entendent des bruits ou des voix : il a suffi parfois du cri d’un nourrisson pour perdre une quinzaine de personnes. Dans la journée, je continue mes explorations.
Ce devait être à la mi-août, je rentrais quand j’ai entendu leurs chants et bientôt je les ai vus, se tenant par la main, peignés, propres. Devant eux marchait le docteur Korczak : les enfants de l’orphelinat s’en allaient à l’Umschlagplatz. J’avais applaudi leurs récitations, les scènes amusantes qu’ils interprétaient au cours de spectacles de bienfaisance au théâtre Femina. J’avais donné régulièrement pour l’orphelinat, et maintenant ils allaient à l’Umschlagplatz.
Le docteur Korczak avançait, les yeux fixes, tenant par la main deux petits garçons, le visage immobile. J’ai marché près de ; lui, murmurant : « Docteur, docteur. » Je suppliais mais il ne me répondait pas, comme s’il ne m’avait pas reconnu, pas entendu. J’ai marché jusqu’aux barrières puis je les ai vus entrer sur l’Umschlagplatz : les wagons étaient rangés le long des quais et le petit S.S. souriait.
— Viens.
Mon père m’a pris par le bras, il m’entraîne vers la rue, Mila.
— Korczak a voulu leur éviter la peur. Il part avec eux.
Je ne répondais rien : comment avait-il pu accepter, ne pas essayer de cacher ces enfants, pourquoi se proposer en sacrifice ?
— Ne le juge pas. Ne juge personne. À sa façon, il essaie de les sauver, de les protéger.
Nous avons marché.
— Ils veulent nous détruire, tuer notre peuple, Martin.
Père parlait : nos espoirs, ce que nous avions construit pendant des siècles, les enfants, notre avenir, tout cela, systématiquement, ils le saccageaient.
— Ils ont un plan : l’Est, c’est notre mort.
Devant Mila 23, père m’a serré le bras.
— Survivre, Martin, souviens-toi. Aujourd’hui, toujours. »
Il essayait de se procurer des armes, de prendre des contacts avec la résistance polonaise : mais les armes étaient précieuses et les chefs de l’armée secrète souvent antisémites. Ils hésitent ; bavardent, tergiversent comme si nous pouvions attendre alors que le ghetto peu à peu se vide, que les policiers juifs l’un après l’autre deviennent des bêtes cruelles que les S.S. menacent chaque jour d’un quota plus élevé. J’ai vu un policier juif, la hache à la main, fracturer les portes des appartements pour en tirer dehors les habitants. J’en ai vu d’autres traîner de femmes qui hurlaient. Les Ukrainiens, les Lithuaniens, violent et tuent, ils chassent aussi la nuit et, peu à peu, s’étalant comme une flaque de sang, le silence envahit le ghetto. Chaque jour un nouveau quadrilatère doit être vidé : immeubles compris entre les rues Dzielna, Zamenhofa, Nowolipie, Karmelicka, puis petit ghetto, puis immeubles compris entre les rues Zamenhofa et Nalewki. Les habitants ont parfois cinq minutes pour descendre dans les rues, se grouper sous les coups, et en route pour l’Umschlagplatz. Après S.S. Ukrainiens, Lettons, Lithuaniens, policiers juifs fouillent les immeubles, volent et tuent ceux qu’ils surprennent. Ils défoncent les meubles, crèvent la literie, percent les murs : ils cherchent les cachettes où se terrent des familles, et l’or ou les bijoux. Ils sont assoiffés d’or, de femmes, de sang. Jour après jour, les sauf-conduits perdent de leur valeur : bientôt les cartes de travail doivent être tamponnées par les S.S. et les policiers du S.D. Alors la folie atteint un nouveau degré : chacun espère être dans le dernier groupe de ceux qu’ils toléreront. Dans un des ateliers qui travaillent pour les Allemands, je vois des petites filles aux yeux terrorisés de chat, le visage couvert de poudre et les lèvres peintes, qui tentent de jouer les jeunes femmes pour paraître mériter une carte de travail : je vois des vieux aux cheveux teints. Que sommes-nous devenus, dans quelle tragédie macabre sommes-nous plongés ? Pour quel diable nous maquillons-nous ainsi ?
Et, comme les autres, je veille à mon aspect : je dois être jeune, paraître vigoureux. Cela m’a déjà sauvé car j’ai été encore conduit à l’Umschlagplatz, poussé à nouveau dans l’hôpital. Les coups de fusil des Ukrainiens, les cris des femmes et des enfants, les immondices recouvrant les cadavres, l’odeur insupportable et les Ukrainiens tirant au-dessus de la foule à la mitraillette, la rendant folle, se saisissant d’une femme qu’ils arrachent aux siens et qu’ils emportent et qu’on ne revoit plus, j’ai retrouvé cet univers terrible de l’Umschlagplatz où l’homme meurt.
Deux fois, j’ai réussi à être désigné pour un camp de travail, à grimper sur le camion, à sauter. Maintenant, je connais la route qu’ils suivent, leur vitesse, le moment qu’il faut choisir pour sauter. Tout s’apprend et même échapper à la mort. Deux autres fois j’ai été poussé dans les wagons et j’ai entendu grincer puis claquer la porte de bois qui nous étouffait. Je me suis battu, j’ai crié : je ne suis plus un apprenti mais un vieux truand expérimenté. Nous avons descellé les barreaux qui ferment l’orifice en haut et à gauche du wagon et, à plusieurs, nous avons sauté. La deuxième fois j’avais sur moi une scie courte. Car je savais. Je n’ai pas sauté, pour éviter les coups de feu, mais je me suis hissé sur le toit du wagon, passant d’une voiture à l’autre jusqu’à l’arrière du train. J’entendais les chants des soldats, leurs rires, et les cris d’une femme. À l’avant-dernier wagon je n’ai eu que le temps de m’aplatir : un soldat était là, entre les voitures, montant la garde. Alors j’ai parcouru le train en sens inverse, affrontant le vent, rampant, puis j’ai sauté à la première courbe.
Chaque fois j’ai pu rentrer au ghetto avec l’un de ces groupes de travailleurs juifs que les Allemands utilisent encore dans la Varsovie aryenne. Où serais-je allé ? Les miens étaient au ghetto, derrière notre armoire bourrée de linge, m’attendant chaque soir pour que je leur apporte ma confiance, pour que je les débarrasse des déchets qu’ils avaient accumulés. Sans moi, ma mère et mes frères seraient devenus fous. Et puis j’avais confiance : à chaque évasion je me renforçais, sûr que je survivrais, qu’il suffisait de vouloir fort pour séduire la chance.
Quand mon père a été pris, je me suis volontairement présenté à l’Umschlagplatz. L’évasion, les policiers juifs, c’était mon domaine. Mon père était assis dans l’une des pièces les plus sombres de l’hôpital. Il regardait, le visage crispé, ces hommes couchés dans la fange et dans le sang.
— Viens, ai-je dit.
Il hésitait.
— Père, ici, c’est moi.
Je l’ai entraîné vers le bas que les gens fuyaient. Nous avons gagné rapidement l’Umschlagplatz, les lamentations, les cris. Même de ce spectacle j’avais pris l’habitude. Je connaissais les méthodes des S.S., la façon dont ils sélectionnaient leurs victimes.
— Fais comme moi.
Mon père m’interrogeait du regard. J’étais sûr de moi » sûr que nous allions réussir et effectivement nous avons été désignés pour la « gauche », le camion. J’ai bondi, pris la place du bout, défendu l’autre pour que mon père puisse l’occuper, et dès que le camion a démarré, je me suis accroupi.
— Saute, m’a lancé mon père.
— Trop tôt, attends, suis-moi.
Et nous avons sauté, à mon signal, ensemble, sans même susciter un coup de feu, nous enfonçant dans une rue déserte, puis nous cachant dans une cour ensoleillée. La chaleur était accablante, nous nous sommes lavés et assis à l’ombre d’un mur.
— Tu es un maître, Martin.
Je riais.
— Tu voulais sauter trop tôt, père. Le camion venait à peine de démarrer.
Nous avons discuté longtemps, comme deux frères. J’évoquais mes évasions, les trains, ma petite scie, mon couteau, ma corde autour de ma taille. Mon père riait et je parlais comme si j’avais bu. Puis nous sommes rentrés avec les travailleurs. Le ghetto pour lui et pour moi était notre champ de bataille et nous ne pouvions déserter.
Mais le combat pour survivre était de plus en plus difficile et à chacun de mes retours je retrouvais notre prison mutilée : un nouveau quartier était mort. Les rues désertes étaient balayées par les bourrasques brûlantes d’un été de feu, les rues que j’avais parcourues alors qu’y coulait la foule, rue Zamenhofa, rue Gesia dont je connaissais chaque pavé, rues où j’avais vu venir vers moi Trisk-le-Chariot et Yankle-l’Aveugle qui emportaient les sacs de blé d’un mouvement vif, rues où j’avais sauté joyeux, fier d’avoir une fois de plus trompé les bourreaux, rue Mila où j’avais couru, les gâteaux de la pâtisserie Gogolevski à la main sifflant les chansons du ghetto, rues où j’avais été avec Zofia, sortant du théâtre, buvant au café Sztuka, rues désertes aujourd’hui où le vent soulève une veste noire abandonnée dans la poussière jaune.
J’avais souffert de la foule courbée, grise, noire, tragique qui emplissait les rues, j’avais souffert de ces mendiants, de ces enfants en haillons, mais ils étaient encore la vie, notre vie.
Maintenant, il ne reste que ces objets dérisoires, ces maisons vides, ces gens qui s’enterrent et se cachent. Je crois que c’est alors, franchissant en courant la chaussée, sautant d’une porte à l’autre, alors dans cet été 1942, que j’ai appris, pour toujours, qu’une seule chose compte, la vie. Au milieu de la rue Gesia un piano, jeté sans doute d’une fenêtre ; plus loin, des meubles, des édredons crevés ; je vais ainsi et je ne vois même pas les gardes ukrainiens. Je suis à nouveau dans une colonne qui marche pesamment sous les cris et les coups vers l’Umschlagplatz. Allons Martin, allons Miétek, serais-tu venu jusqu’ici pour te laisser prendre, triompheraient-ils de toi ?
J’ai franchi l’épreuve de la sélection et je grimpe dans un camion, mais impossible de fuir, la route s’enfonce dans la Pologne, la campagne se cache derrière la poussière que nous soulevons, blanche. Je prends des repères, car il me faudra fuir, revenir.
À quelques dizaines de kilomètres nous nous arrêtons : un camp est là, fait de baraques, dressant ses barbelés. C’est l’ancien polygone de l’armée polonaise, à Rembertow. Mon premier camp. Des jours passent : les miens sont à Varsovie. J’essaie de me convaincre qu’ils attendent, que mon père les visitera chaque jour. Pour le moment, penser à eux est vain : le seul moyen de les aider est de fuir. Il faut donc ne penser qu’à fuir. Nous travaillons à transporter du sable, nous creusons des canaux ; mais comme au camp les truands du ghetto occupent les meilleurs postes, j’échappe grâce à leur amitié aux tâches les plus dures et je me contente de pousser les wagonnets. Les coups pleuvent mais je vis.
Le soir avec un jeune prisonnier, Yankl Eisner, nous parlons évasion. Tous les matins des Polonais se groupent à la sortie du camp : ils veulent acheter ce que nous possédons, l’échanger contre du pain. Yankl hésite, son père est avec lui. Moi, les miens sont à Varsovie, je dois être avec eux jusqu’au bout. Deux jours me suffisent : un matin je lie des contacts avec un Polonais, puis le lendemain au moment de la sortie je me glisse dans la foule des acheteurs, près de lui. Il me passe une casquette, me voici jeune polonais regardant la colonne qui s’éloigne : je vois Eisner qui se retourne, une ou deux lois. Évasion coûteuse mais facile. Il me reste à rentrer, longeant la route, plongeant dans les fossés, retrouvant des travailleurs juifs qui, de l’aéroport d’Okiencie, rejoignent le ghetto. Allons, Martin, allons, Miétek, revoici ton long mur de brique, tes rues, ces rails de tramway, revoici Mila 23. L’armoire est fermée, le linge bien entassé. Je ne peux pas attendre la nuit, je jette les draps, les couvertures : ma mère, mes frères, contre le mur sont là, inquiets, leurs yeux criant la peur puis quand je suis là, devant eux, ils éclatent d’une joie silencieuse, ma mère se jetant sur moi, mes frères m’agrippant aux jambes. Vivants.
Et les jours passent.
Père aussi est vivant. Il vient rarement nous voir pris par ses tâches clandestines mais le savoir dans le ghetto, avec nous, me suffit : je suis toujours avec lui et il est avec moi même si les jours s’écoulent sans que nous nous rencontrions. À plusieurs reprises il m’a parlé de l’Est. Là-bas, on nous tue. Un homme a pu sauter du train, revenir, raconter : les voies se perdent dans les landes, vers un lieu désert que les paysans appellent Treblinka. Là-bas les nôtres disparaissent par trains entiers et les wagons retournent, au bout de quelques heures, vides, rentrant vers Varsovie et l’Umschlagplatz. Et ils ont pris 200 000 d’entre nous en un peu plus d’un mois. Treblinka. Ce nom grandit en moi comme une herbe sauvage et heure après heure une colère folle me gagne, je la sens monter, déborder ma raison, elle m’étouffe. Je n’en dors plus, je ne peux plus rester enfermé, je dois sortir, les affronter à visage découvert.
Et naturellement j’ai été pris par les S.S. Ils sont une dizaine, les jambes écartées, debout au milieu de la rue. Ils nous regardent à peine, nous les Juifs. Ils nous ordonnent d’un mouvement de fusil de nous aligner. Nous sommes déjà nombreux, cueillis dans la rue, dans les étages. Je vois tout à coup sortir titubant, ivre, un homme nu qui chante et se met au milieu de nous, dansant, riant, puis il quitte les rangs, commence à sautiller : les S.S. rient. L’un d’eux épaule, d’autres l’arrêtent, ils veulent plaisanter un peu avant de le tuer. Je bondis. Voici l’escalier de la maison qui fait l’angle de la rue Mila, déjà j’entends des cris et le pas de l’un d’eux. Je me souviens de ce soldat que j’avais voulu tuer. J’avais manqué de chance. Je me tapis au troisième étage, derrière la porte qui mène au deuxième escalier, celui de la cour qu’on ne voit pas : mais je connais ces immeubles, ils sont depuis des semaines ma géographie fraternelle. Il vient, il monte, même pas soupçonneux, et j’ai bondi sur lui, par-derrière, prenant son cou. Je suis fort maintenant, les coups qu’ils m’ont donnés m’ont fait acier, ces mains qu’ils ont brûlées, ces doigts qu’ils ont écrasés, ils savent serrer, ils sont comme le fer, comme ma haine.
Il se débat mais je ne le lâche pas, bientôt il tombe en arrière, assis, battant des pieds et je commence déjà à le tirer dans l’escalier de la cour alors qu’il achève de bouger, du sang coulant sur son visage. Ma vie tient à quelques secondes : je le descends jusqu’à la cave alors que dehors les cris retentissent, des prisonniers doivent en avoir profité pour fuir, des rafales, d’autres pas. Des hurlements. Ils le cherchent. Mais il est tard, déjà l’heure de compter les têtes. Alors, la colonne s’est ébranlée, les cris se sont éloignés. Et j’ai enterré dans le sol en terre battue ce grand soldat, mon premier mort ; j’ai recouvert son corps sans une hésitation, sans un remords. Mon père a pris la carabine et n’a posé aucune question.
— Attention à demain matin, a-t-il dit simplement.
Ils sont en effet revenus, bloquant les rues, tirant dans les fenêtres, fouillant, tuant, raflant, pillant. Toute la journée je suis resté blotti dans ma cachette, sommeillant, calmé. Le soir, quand la nuit est tombée, j’ai grimpé jusqu’aux toits. Là il fait frais. Le ciel déroule une plaine bleutée et calme : après le sang, le bruit, la chaleur, l’horreur, je m’allonge contre une cheminée. Le zinc est encore chaud et je sommeille, le visage dans la brise. Ces toits sont devenus mon nouveau domaine. Je les parcours en tous sens, m’habituant vite à l’étroite bande de circulation placée au sommet entre les deux versants, large à peine d’une trentaine de centimètres. J’y marche sans hésiter et je peux ainsi passer de la rue Mila à la rue Zamenhofa, de la rue Gesia à la rue Nalewki, je peux longer la rue Kupiecka, regarder dans les cours, et surtout alors que les rues sont balayées par la mort, retrouver l’impression d’être libre.
Je connaissais chaque pavé des rues, je savais descendre d’un tramway quelle que soit sa vitesse, je repérais un « Bleu » joueur, simplement à son regard : maintenant, ce sont les toits que je déchiffre. Une pression du pied et je devine la résistance du zinc, du bois ou de la tuile. Je sais sauter en souplesse, me dissimuler derrière une cheminée, m’agripper par les pieds pour, couché sur le toit en pente, suivre dans la rue les déplacements des Ukrainiens et des S.S. Les toits me sont familiers, fraternels. Ils me sauvent malgré les Ukrainiens et les Lettons qui parfois s’y aventurent : ils les démolissent en faisant sauter des portions pour débusquer les familles qui se sont réfugiées dans les soupentes. De mon observatoire, allongé, j’aperçois les fumées des explosions du côté de la rue Dzielna, j’entends l’éclatement strident des grenades sur le zinc. Sans doute viendront-ils un jour jusqu’ici mais pour le moment j’y suis encore le plus fort. Là, sur ces toits, j’ai tué pour la deuxième fois.
J’étais debout, au milieu de la bande de circulation en bois, quand j’ai vu sa tête passer par la lucarne de l’un des greniers. Un Ukrainien. Il a sorti le corps et son fusil, calmement, s’est levé : il avait le temps, je ne pouvais que me retourner lentement, pourquoi abandonnerait-il le plaisir de viser. Les Ukrainiens sont des chasseurs. J’ai su tout cela à l’instant où j’ai vu sa tête apparaître. Alors, avant même qu’il ait dressé son fusil, j’ai parlé, en polonais, en allemand, en russe.
— Tu veux de l’or ?
Et j’ai répété le mot magique, or. Les Ukrainiens sont voleurs et puisque je suis juif j’ai de l’or.
— Tu veux de l’or ?
Or, or. Son fusil reste à demi dressé. J’avance un peu vers lui, pour le rassurer. Je parle de ma cachette, de l’or, des bijoux : cette fortune contre ma vie. Il me regarde, je suis sans arme, que risque-t-il ?
— Où ?
Je n’ai pas encore perdu, je n’ai pas encore gagné. Je montre l’autre lucarne, au bout de la bande de circulation où je me trouve et où, s’il veut mon or, il lui faudra s’engager.
— Recule, dit-il. Ne te tourne pas.
Il est prudent. Peu à peu, son fusil toujours pointé dans ma direction, il apparaît tout entier, immense, lourd, de hautes bottes noires serrant au-dessous du genou ses pantalons de toile.
Je vois tout cela, je soupèse cet homme qu’il me faut tuer. Il s’adosse à la cheminée, je suis à deux mètres de lui, immobile, les bras à demi levés. Il hésite. Que mon visage devienne naïf, que mes yeux s’éteignent, que j’apparaisse faible et lâche !
— L’or.
Je recommence, je montre la lucarne. Il s’avance vers moi, il approche, prudent, le fusil tenu par la gâchette.
— Ne bouge pas, dit-il.
Ne t’inquiète pas, tueur ukrainien, le chat Miétek t’attend. J’ai bondi, les pieds en avant, retombant sur mes mains, m’agrippant aux planches du passage, touchant à peine sa poitrine du bout de mes chaussures, mais cela a suffi pour qu’il se déséquilibre, tirant un coup de feu qui est parti vers le ciel, glissant le long du toit avec un grand cri, arrachant au passage la gouttière, poussant un autre cri alors que je ne l’apercevais déjà plus. Mais qui dans le ghetto se soucie d’un coup de feu et de quelques cris ? Il est tombé du côté de la cour et cela me donne quelques instants de répit. Je suis descendu, tirant son corps, le cachant sous des caisses, puis la nuit venue je l’ai enterré avec l’aide de policiers juifs. Eux ou nous : leur guerre ne laisse pas place au remords.
Les toits sont bien ma liberté : je ne les quitte que la nuit pour retrouver ma mère et mes frères qui tentent de dormir dans la journée. Mais ma mère va mal : elle souffre d’être enfermée, elle meurt de cette tension de chaque seconde, elle a peur pour ses fils, peur du silence qui s’installe dans la maison. Je ne sais plus où sont Pavel et Pola, je ne sais plus où sont les Celmajster et leur fille. Nous sommes des survivants temporaires. Mon père passe quand il peut : il tente d’organiser la résistance, il propage ce nom de Treblinka. Mais comment lutter ? Pourquoi lutter ? La démission, la faim, la peur, les illusions continuent de peser sur les survivants du ghetto. Et puis nous n’avons pas d’armes. Alors il reste le combat solitaire pour survivre, la chasse à la nourriture dans les appartements dévastés, la volonté de tenir un jour encore, jusqu’à ces heures, profondes de la nuit, parfois plus tôt, parfois plus tard, auxquelles ils s’arrêtent de nous traquer. Dans les rues alors des ombres se croisent, cherchent de l’eau, vident des ordures, d’autres échappées des caves ou des armoires, ou des cachettes, respirent avant de s’enfouir à nouveau quand le jour reparaît.
Un jour implacable car la chaleur est intense, faisant planer sur tout le ghetto une odeur de mort. Et commence l’aventure d’un nouveau jour, l’attente de la nuit. Je remonte sur les toits ; je rôde, aux aguets, découvrant un nouveau passage, m’aventurant toujours plus au bord de la façade. Je n’ai même plus de mémoire : chaque jour est un tel inconnu que je ne sais plus ce qu’était hier. Mes évasions se confondent ; l’Ukrainien, le S.S., la contrebande, la prison de Pawiak, c’est le magma du passé même si l’événement a eu lieu la veille et le passé ne peut pas compter. Il faut vivre au jour le jour, avec la détermination d’aller jusqu’à demain. Celui qui regarde en arrière est un homme mort : penser à hier, au temps des hommes, à Zofia, aux droshkas derrière lesquelles je courais, à la rue Senatorska, est une maladie qui tue. Ma mère est atteinte de ce mal : prostrée, les mains à plat sur les genoux, le regard vide, elle pense à « avant ».
— Mère, mère, je t’en supplie.
Elle secoue la tête, emportée par sa mémoire, elle se noie dans ses jours heureux. Et je dois la laisser car il me faut guetter, surveiller les allées et venues des patrouilles, explorer les appartements. Parce qu’il faut aussi manger. Dans le grenier d’un immeuble de la rue Gesia j’ai trouvé Riyka. Je ne l’avais pas vue d’abord, blottie comme elle était dans l’angle le plus sombre, là où le toit rejoint presque le plancher. Mais quand on est depuis des mois sur ses gardes on acquiert un sixième sens : j’ai su qu’il y avait un être vivant, plus faible que moi puisqu’il avait peur. J’ai fouillé le grenier à l’opposé du coin où elle se trouvait puis je me suis tourné d’un seul coup.
— Sors ou je te tue.
Elle a gémi et j’entendais ses dents claquer.
— Sors.
Elle a rampé sur les genoux jusqu’à moi, rentrant dans la lumière du jour, le visage levé, des cheveux blonds tombant sur tes épaules, puis elle s’est immobilisée. Mais qu’étais-je donc devenu moi aussi » pour terroriser ainsi un être humain, qu’avaient-ils fait de moi ? Je me suis accroupi, lui caressant les cheveux avec une envie irrépressible de la tenir tout de suite contre moi, de pleurer avec elle.
— Il ne faut pas rester ici, ils vont te prendre un jour ou l’autre. Et tu vas mourir de faim.
Elle ne bougeait pas, tremblant toujours, me fixant de son regard d’animal perdu, fou de frayeur.
— Et les tiens ?
Elle a secoué la tête puis elle a commencé à hoqueter silencieusement, les yeux secs. Je n’avais pas besoin de sa réponse. Je lui caressais les cheveux, et la douceur de la vie montait en moi.
— Calme-toi, calme-toi. Tu vis.
Elle hoquetait toujours et restait à genoux. Je l’ai soulevée, appuyée contre moi, bercée. J’ai su son nom, Rivka, et peu à peu elle s’est calmée.
— Tu vas venir avec moi.
Ce n’était pas prudent car il allait falloir la traîner sur les toits jusqu’à la rue Mila, ce n’était pas sage car il faudrait la nourrir, rogner sur l’air et l’espace de ma mère et de mes frères. Mais pourquoi survivre si je devenais moi aussi un bourreau ? Je l’ai tirée sur le toit : elle s’était remise à trembler, crispée, saisie par le vertige, incapable de marcher sur l’étroite bande où j’avais pris l’habitude de courir. Alors je l’ai faite avancer à plat ventre, gagnant mètre par mètre, « Je ne peux pas », répétait-elle, mais elle progressait. Nous avons longé la rue Nalewki, obliqué vers les deux cours intérieures, nous nous sommes cachés derrière les cheminées pour éviter deux Ukrainiens qui balayaient les toits, comme cela, à tout hasard, avec leur pistolet mitrailleur.
À la nuit, écrasés par la fatigue, nous sommes arrivés à Mila 23. Et comme je l’aidais à sauter dans le grenier, j’ai senti une tenace odeur de gaz. J’ai couru, elle derrière moi : dans notre appartement l’odeur était encore plus forte, nous avons ouvert toutes les fenêtres, je jetais les draps, les couvertures qui dissimulaient le fond de l’armoire, j’ai poussé le taquet de bois : ils étaient là, couchés les uns sur les autres : J’ai bondi vers la fenêtre, donné des claques, aspergé d’eau les visages. Rivka m’aidait. Enfin, lentement, ils sont revenus à la vie, vomissant, geignant. Mais l’odeur de gaz persistait toujours aussi forte : je suis descendu, entrant dans les appartements déserts. Au rez-de-chaussée, j’ai enfin trouvé la fuite. Là, couchés sur le plancher de leur chambre, toutes fenêtres closes, les bouteilles de carbure ouvertes, des couvertures sur le sol pour empêcher le gaz de s’échapper, six personnes étaient étendues, mortes, suicidées : et il y avait deux enfants aux cheveux bouclés qui paraissaient dormir, l’un d’eux les bras écartés au-dessus de la tête, les poings fermés. J’ai été pris d’une vague de frissons : désespoir, rage, avait-on le droit de faciliter ainsi le travail des bourreaux ? Je restais immobile et Rivka m’a rejoint. C’est elle qui a, l’une après l’autre, détaché mes mains qui se crispaient sur mes cheveux.
Nous avons retrouvé ma mère, déjà Rivka était adoptée : ma mère parlait, parlait, comme si elle l’avait toujours connue, mes frères jouaient avec elle. Puis ils se sont endormis et Rivka est montée avec moi sur le toit contre la cheminée tiède. Nous sommes restés là, nous tenant les mains et brusquement la sourde rumeur des avions a recouvert le ciel. Nous nous sommes dressés.
— Les Russes, les Russes, ai-je crié.
Rivka se serrait contre moi. En quelques minutes, il a fait clair comme en plein jour : les fusées incandescentes descendaient lentement vers le sol, illuminant Varsovie, puis il y eut les explosions du côté de Praga. Nous criions, appelant une pluie de bombes, une dévastation qui ensevelirait les bourreaux et qu’importe si nous périssions aussi. Mais la nuit est revenue, nous laissant seuls, épuisés, et nous nous sommes couchés l’un près de l’autre.
Ça n’avait été qu’une journée parmi d’autres, une bonne journée puisque nous étions en vie.
Au matin, le cercle s’est encore resserré autour de nous. Dès l’aube, alors que s’annonce une journée brûlante, je vois depuis le toit des policiers juifs qui posent des affiches rue Gesia. Puis ils s’éloignent et sortant des immeubles, descendant des toits des silhouettes s’approchent puis repartent en courant.
Je vais aux nouvelles : c’est un nouvel ordre d’évacuation signé du Conseil juif ; les habitants des rues Smocza, Gesia, Dzika, ont jusqu’à 10 heures pour quitter leurs domiciles. Ils doivent laisser leur appartement ouvert. À 10 heures, les gendarmes allemands et ukrainiens bloquent les rues. Je les observe alors qu’ils se déplacent comme à l’exercice, comme si ces femmes en pleurs, ces enfants apeurés n’existaient pas. Puis, ils poussent la colonne vers l’Umschlagplatz et dans les maisons désertes la chasse aux clandestins commence avec le pillage. Le soir nous étions encore en vie.
C’est au milieu de la nuit que Pavel m’a appelé. J’ai laissé Rivka, me glissant jusqu’à la lucarne, restant à plat ventre, ne voyant pas le visage de Pavel.
— Ils raflent aussi chez Tœbbens et Schultz, dit-il.
Sa voix est saccadée. Il parle d’un ton que je ne lui connais pas, fait de terreur et de colère.
— Ils ont pris Pola et ma mère, avec tout notre argent.
J’écoute, commençant à apercevoir ses traits tirés, la barbe qui recouvre ses joues.
— Tu ne peux plus aller au shop, Pavel. Ils te prendront, demain ou un autre jour mais ils te prendront. Cache-toi.
— Non.
Il a crié.
— Ils vendent des numéros, continue-t-il. Ils laisseront 35 000 têtes au ghetto. Il me faut un numéro, Martin.
— Cache-toi, Pavel.
— Il me faut un numéro, Martin.
Nous restons silencieux, moi couché sur le toit, lui accroupi dans le grenier. J’attends.
— Tu as beaucoup d’argent, Martin.
Je me tais : il parle à voix basse mais ses mots sentent la haine.
— Tu as toujours ta mère, tes frères, ton père. Tu as de l’argent, Martin. Il m’en faut, cette nuit, beaucoup.
— Cache-toi, Pavel.
— Je connais votre cachette, je la connais.
Il a presque hurlé. Ainsi ils ont transformé Paval en animal enragé. J’ai sauté dans le grenier, prenant Pavel aux épaules, le secouant comme un tronc pourri qu’on veut arracher.
— Je te retrouverai au fond de la terre, Pavel. Et je te tuerai.
Il ne me résiste pas, homme malade de peur, Pavel mon ami qui a pensé à nous livrer, qu’ils ont rendu fou. Je le serre à la gorge.
— Tu vas filer, Pavel, loin. Oublie la rue Mila.
Puis je l’ai lâché et il est tombé, restant un long moment immobile, se redressant sans un mot. J’ai entendu son pas dans l’escalier, le pas de Pavel mon ami qui me guettait rue Zamenhofa, qui m’attendait rue Gesia ; nous avions partagé le rire, la joie et la peur, nous étions frères et j’avais fait sa fortune en prenant presque tous les risques. Il pensait que vendre n’était pas noble, qu’on violait à le faire des principes sacrés. Et maintenant Pavel n’était plus rien. Je suis remonté sur le toit : ils faisaient germer en nous la graine de la lâcheté. Ils voulaient nous détruire et nous pourrir. Adieu Pavel, mon Pavel, ils t’ont déjà tué.
Encore des jours, des toits qu’ils font sauter ; ce paralytique qu’ils lancent avec sa chaise d’une fenêtre et sur lequel ils tirent en riant ; ce groupe qu’on colle au mur rue Nalewki et qui se met à chanter presque joyeusement et qu’on abat ; ces voix d’enfants, de quelle cour viennent-elles, qui crient dans la nuit, combien sont-elles : « Maman, maman. » Je ne veux plus les entendre, je me serre contre Rivka et nous faisons l’amour violemment, contre notre cheminée, et nous nous endormons, nos bras nous emprisonnant, chacun protégeant l’autre.
Encore des jours uniformes dans l’horreur puis un matin, très tôt, David est monté sur le toit. Je l’ai aperçu qui me faisait de grands signes et j’ai sauté, de toit en toit, courant vers cet homme fin qui souriait toujours et dont je savais qu’il passait souvent avec mon père du côté aryen pour essayer d’y acheter des armes. Il s’était assis, adossé à un mur.
— Toujours en vie, Martin ?
Il m’a entouré les épaules de ses bras.
— Ils ont pris ton père, avant-hier. Nous n’avons pas pu.
Déjà il se levait.
— Bonne chance, Martin. Je pars. Ils dorment encore.
Il a glissé dans une lucarne. J’étais seul. Là-bas dans le soleil je voyais Rivka, debout, imprudemment, qui m’attendait. Ma mère et mes frères m’attendaient aussi. Je connaissais les toits : j’ai longé les façades, grimpé, passé les cheminées. Rivka était devant moi, anxieuse.
— Ne reste jamais debout, ai-je dit. Ils te verront.
Elle n’a pas posé de question : c’était un temps où il ne survenait que le malheur. Je l’ai conduite dans la cachette. Mes frères, avec de grands gestes, muets, l’ont accueillie. Ma mère a appuyé sa tête contre moi.
— Martin, Martin, je ne peux plus, je ne pourrai plus longtemps.
Je l’ai bercée comme une enfant, la rassurant peu à peu, lui caressant les cheveux. Comme j’étais vieux, ils étaient tous si faibles, si désarmés, elle, Rivka, mes frères et j’étais vieux de tout ce qu’ils ne savaient pas. Père conduit à l’Umschlagplatz et Treblinka au bout du voyage.
Je les ai laissés, remontant sur le toit, m’allongeant à l’ombre. Il allait s’évader, sauter du train, rejoindre Varsovie : ce que j’avais fait il était capable, mille fois, de l’accomplir. Je me suis laissé presque engloutir, tout ce jour, par mes souvenirs : nos derniers rires dans cette cour inconnue, après notre évasion du camion quand nous nous étions lavés avec cette eau fraîche ; et avant quand je l’avais rencontré au café Sztuka, Mokotow-la-Tombe m’attendant, faisant les cent pas sur le trottoir, alors que père reconnaissait mon indépendance. Sans nous voir souvent nous avions avancés au cours de ces années, épaule contre épaule, nous retrouvant toujours. Il m’avait donné la force. Ma volonté, c’était la sienne. Nous étions l’un dans l’autre, à jamais, et tant que l’un de nous vivrait l’autre ne mourrait pas. Père, merci pour cette vie.
Les poings sur la bouche, recroquevillé, j’ai subi la fièvre insupportable de la mémoire. J’ai pleuré.
Il y eut quelques jours d’accalmie. J’ai vu des cheminées fumer dans un ciel d’un bleu intense : l’été n’en finissait pas et sans doute, là-bas, sur les bords de la Vistule, des enfants couraient-ils pieds nus dans l’eau. Je me suis pris à espérer : peut-être serions-nous parmi les quelques milliers de survivants ? J’ai recommencé mes courses sur les toits, la fouille des appartements : dans le désordre, chassant les rats, je cherchais, trouvant parfois une table mise, les chaises renversées, et cette nourriture, que j’emportais.
Mais le répit n’a pas duré, ils ont à nouveau bloqué les rues ; nous étions encore trop nombreux. Jour après jour, heure après heure, ils se sont rapprochés de la rue Mila. Je suivais leur progression, je voyais les familles descendre dans la rue, se mettre en rang, partir vers l’Umschlagplatz. De temps à autre des Ukrainiens apparaissaient sur les toits, lançant des grenades, tirant des rafales. Nous avons tenu jusqu’à la mi-septembre 1942.
J’étais assis, calé entre deux cheminées, caché par elles, entendant les cris, surveillant les toits jusqu’à la rue Nalewki. Les Ukrainiens n’avaient pas encore exploré ce secteur, je m’attendais à les voir surgir, là-bas, et j’avais choisi mon repaire à l’autre angle, presque au coin de la rue Mila et de la rue Zamenhofa, où ils étaient déjà venus. Depuis quelques minutes je n’avais pas regardé dans la rue. Quand j’ai baissé les yeux, je les ai vus : Rivka très droite au milieu de mes frères, les tenant par la main et ma mère derrière elle, serrant sur sa poitrine quelques vêtements. Ils étaient au milieu de la colonne. Quand j’ai rouvert les yeux, j’étais allongé en sueur, entre les deux cheminées. Ils étaient toujours là, immobiles, pris. Le menuisier, ou Pavel, ou le hasard ? Mais à quoi bon chercher, ils nous tenaient. J’avais ma corde, les couteaux, la courte scie. Je suis descendu, lentement pour me calmer. Va, Martin.
La rue était pleine de poussière et de soleil. Les Ukrainiens hurlaient, tirant des coups de feu en l’air en direction des toits, puis lâchant quelques coups à hauteur d’hommes et la colonne était prise d’un tremblement, elle oscillait. Ils m’ont laissé traverser la rue, comme s’ils ne me voyaient pas. Qu’étais-je pour eux ? L’une de ces 400 000 têtes qui se livraient sans combattre, essayant à peine de fuir et qu’on débusquait. J’ai traversé la rue la tête haute : ils ne savaient pas qui j’étais, pourquoi j’allais à eux, moi dont les mains avaient été brûlées par le feu et l’acide, moi qui avais su me taire, su passer sous leurs yeux des sacs et des sacs de blé, en achetant des bourreaux comme on paie des valets.
Un Ukrainien m’a bousculé, poussé dans la colonne. J’ai tué ton semblable, bourreau, et j’ai tué avec ces mains ton maître S.S.
— Ne pleure pas, mère.
Je me suis placé près d’elle, lui enlevant un à un les vêtements qu’elle serrait contre sa poitrine comme son bien le plus précieux. J’en ai fait un paquet. J’ai caressé la tête de mes frères.
— Je suis là, Rivka.
Elle était calme comme si elle arrivait enfin au bout du chemin. Je les ai poussés au centre de la foule : il ne fallait pas rester sur les bords, c’est là qu’on reçoit les coups. Et nous nous sommes mis en marche par la rue Zamenhofa. Adieu la rue Mila, adieu la rue Zamenhofa. Nous marchions sur des vêtements déchirés, sur des livres épars ; nous évitions les meubles brisés ; nous piétinions ce qui avait été la vie de dizaines de milliers des nôtres, ce pourquoi ils avaient peiné, nous foulions notre vie. Le soleil chaud, un soleil étonnamment brûlant pour septembre, nous écrasait le dos. Je marchais derrière les miens, les guidant, pour qu’ils ne se laissent pas entraîner vers l’extérieur. Déjà c’était la rue Dzika et j’apercevais l’Umschlagplatz et l’hôpital. Je connaissais chaque pavé de cette place et chacun des bourreaux.
— Rivka, tu vas te sauver.
Elle, elle avait sa chance. J’avais l’argent, de quoi acheter sa liberté. Mais mes deux frères, jamais ils ne pourraient quitter l’Umschlagplatz. Donc mère et moi, nous allions partir.
— Il faut que tu te sauves, Rivka.
Je lui parlais dans les cheveux, ses beaux cheveux blonds, si longs qu’ils couvraient ses épaules.
— Je peux te sauver. Nous te rejoindrons plus tard.
Je parlais comme on prêche, mais elle ne tournait même pas la tête.
— Sauve-toi, Rivka. C’est maintenant.
Déjà on entendait les hurlements des S.S., le grincement des portes, les cris de terreur et les coups de feu.
Je la suppliais.
— Prends la première chance, prends-la. Après, je ne sais plus.
Je voyais déjà les wagons, les policiers juifs qui rabattaient dans les colonnes formées devant les portes, ceux qui tentaient de s’écarter. Le petit S.S. toujours là, sa cravache à la main.
— Rivka !
Elle ne m’a pas répondu mais, sans tourner la tête, abandonnant pour un instant l’un de mes frères, elle m’a tendu la main, cherchant la mienne. Elle l’a serrée fort.
On ne nous a même pas dirigés vers l’hôpital. Ils avaient besoin de têtes. Ils arrivaient au bout de leur travail, ils voulaient aller vite, il n’y avait plus de « droite » ou de « gauche », tous nous montions dans les wagons. J’ai réussi à faire grimper les miens dans un wagon qui n’était qu’à moitié plein ; nous sommes ainsi restés tous ensemble mais quand ils ont fermé la porte nous étions au centre, entourés de toutes parts, et tous les efforts que j’ai déployés pour m’approcher d’une paroi ont été inutiles. Mère, Rivka et moi nous étions une île au centre de laquelle il y avait mes deux frères.
Nous avons attendu, étouffant ; les plaintes, les cris, les appels au secours : il fallait essayer de ne pas entendre.
Puis le wagon s’est ébranlé et immédiatement j’ai commencé à parler, tentant de convaincre mes voisins de la possibilité d’une évasion, hurlant parfois, mais je n’étais pas seul, j’étais coincé au centre, décidé à ne pas quitter mes frères, mère, Rivka. J’ai essayé encore, expliquant patiemment, gagnant quelques centimètres vers la lucarne. Mais mes frère » ne pouvaient suivre et risquaient d’être piétinés.
Alors je me suis tu, j’ai pris ma mère et Rivka par les épaules, les entourant de mes bras. Mes frères étaient entre nous, agrippés à nos jambes. Mère pleurait doucement et ses larmes couvraient mes mains. De temps à autre des cris fous éclataient et le wagon était parcouru par une houle violente. Alors je me cabrais pour protéger les miens.
Notre wagon roulait vers Treblinka.
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