Au nom de tous les miens v2
Cinquième partie Le destin
Cinquième partie
Le destin
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16
Adieu les miens
Samedi 3 octobre 1970. Le mistral s’est levé, un vent sec qui claque entre les arbres, qui fouette les pêchers, qui plaque l’herbe jaunie sur la terre craquelée. Au loin, la mer est grise et striée de bandes blanches.
Ce n’était qu’un jour de vent, comme il y en avait souvent, balayant le ciel, dessinant la côte et l’Esterel.
— Il y a partout des feux, a dit Mme Lorenzelli, à Toulon, à La Garde. Avec ce vent…
Elle parlait. Dina chantonnait, elle voulait descendre à Cannes. Je regardais par-dessus son épaule la carte qu’elle écrivait pour fêter la naissance du fils d’un ami :
« Salut, Michel, welcome en ce monde de fous. J’espère que tu feras quelque chose de bien à ce monde-là et peut-être tu ajouteras encore à sa folie. Welcome. Dina. »
Nous sommes partis pour Cannes. Il fallait tenir fermement le volant tant le vent était fort. Vers midi, nous étions de retour.
— Quel vent, a dit Mme Lorenzelli avant de rentrer chez elle.
Ce n’était qu’un jour de vent.
Nous avons commencé à déjeuner, Richard sur les genoux de sa mère ; Nicole posait des questions autour d’elle. Suzanne tentait de répondre, Charles refusait :
— Toujours Mozart, pourquoi pas Tchaïkovski, disait-il, répétant ce nom dont il aimait la prononciation chantante.
Ils avaient l’habitude d’éprouver leurs connaissances et Dina arbitrait. Brusquement, par la fenêtre ouverte est entré un souffle chaud qui sentait le bois brûlé. J’ai bondi : derrière la maison, la colline était embrasée, des colonnes de fumée chargées de flammèches fusaient vers le ciel, des flammes tournoyaient, jaunes, rouges, je voyais les pins prendre d’un seul coup, un front de flammes descendre vers la maison. Le ghetto brûlait, je revoyais ces flammes, la femme qui tenait son enfant à bout de bras et je criais pour qu’elle ne le laisse pas tomber, j’entendais les murs s’écrouler. Je voyais un homme, les vêtements en feu qui s’élançait le torse nu, les bras levés : le ghetto était là, l’enfer venait vers nous, le cauchemar recommençait.
Les enfants se sont mis à crier, Dina allait de l’un à l’autre. J’ai tout à coup pensé à la voiture dans le garage, au réservoir qui allait exploser, à la cuve pleine de mazout, située à quelques mètres de là. Les enfants criaient. Leurs cris déchiraient ma tête, l’ouragan barbare recommençait, je n’avais jamais quitté l’enfer, le revoici, Miétek autour de toi.
J’ai crié :
— Le mazout.
— Je pars avec les enfants, m’a lancé Dina.
Elle les entraînait vers la R 8, Yellow s’est engouffré derrière eux, Dina m’a fait un geste de la main. J’ai crié deux fois.
— Mandelieu, Mandelieu.
J’ai couru vers le garage, tenté de mettre la voiture en route, en vain. Je suis ressorti : le front des flammes s’était rapproché, je sentais sur mon visage la chaleur intense, cette chaleur du ghetto en feu qui avait collé à mes pieds, à mes joues. La colline paraissait ne plus être qu’un brasier. Là-bas était la maison des Lorenzelli. Ici, aux Barons, il n’y avait que des pierres, mes pierres, mais rien ne valait la vie. J’ai pris la moto, m’enfonçant dans un petit chemin à travers champs, vers le barrage des flammes. Le souffle brûlant m’enveloppait, la fumée crevait mes yeux, j’ai foncé puis un coup de vent a rabattu sur moi la fumée : j’étouffais. Le ghetto, Miétek, le ghetto : j’ai couché la moto, creusé un trou dans la terre, j’y ai enfoui mon visage, attendant quelques secondes. La fumée avait disparu, il n’y avait plus que la chaleur. J’ai repris la moto, atteignant la maison des Lorenzelli. Lorenzelli avait été gravement brûlé au bras, à l’épaule ; il secouait la tête :
— Je suis aveugle, répétait-il, je suis aveugle.
J’ai tenté de le rassurer : ce n’était que la fumée. J’entendais le feu qui crépitait, je voyais les flammes se courber vers le sol sous la violence du vent, se dresser d’un seul coup, jaunes, vives, avec des reflets bleutés et rouges provoqués par les essences de mimosa. C’était le retour de l’ouragan barbare nous surprenant ici en pleine paix.
— Il faut aller à l’hôpital, je vais vous descendre.
Je criais, Lorenzelli hésitait, acceptait, refusait. J’ai vu tout à coup le front des flammes qui avait presque atteint mon garage.
Je suis parti, la moto bondissait, sautant de bosse en bosse. Dans le garage les cageots entassés commençaient à brûler. Je me suis remis au volant : la voiture a rugi enfin. Je l’ai conduite devant la maison puis comme je n’arrivais pas à la recapoter j’ai repris la moto.
Là-bas, sur l’autre colline, les flammes progressaient, cernant un mas. J’ai roulé, recevant les branches chaudes sur les épaules, flagellé par un câble électrique brûlant qui m’a cisaillé à la base du cou. J’étais à nouveau dans la folie revenue. J’ai enfin rejoint le mas :
— Coupez par les champs, ai-je crié aux habitants, descendez m’aider. Je vais chercher du secours pour Lorenzelli.
Il fallait voir les Magne maintenant. Je me suis lancé sur la route, poussant la moto à plein gaz pour franchir un barrage de fumée et de feu, profitant d’un coup de vent, recommençant pour qu’enfin la moto projetée en avant passe. Les Magne étaient là, épargnés eux aussi. J’ai demandé qu’on dégage la route pour permettre de porter secours à Lorenzelli. Magne est parti chercher des hommes. J’étais épuisé, brûlé, au cou, aux doigts, aux épaules, les vêtements déchirés. J’ai soufflé et brusquement le fer a serré mes tempes, mon cœur, tout mon corps. Non. Non, Miétek. Tu es fou, Miétek. Calme-toi, Miétek. Mais le fer m’avait empoigné d’un seul coup, il ne me lâchait plus. J’étais Miétek du ghetto voyant tout à coup mère et Rivkha dans la colonne qui attendait de marcher vers l’Umschlagplatz. J’étais là-bas à Treblinka et c’était les miens que je couchais dans la fosse. Un cri me coupait le corps. Non. Miétek.
Mme Magne ne les avait pas vus passer. J’ai pris la moto, j’ai tenté de desserrer le fer : ils avaient atteint Mandelieu, ils étaient en sécurité, ce n’était qu’un cauchemar. Peut-être Dina et les enfants m’attendaient-ils, imaginant eux-mêmes que j’avais péri ?
Je fonçais dans la fumée sur la route où s’abattaient les branches, je criais, je criais, ce non à mon angoisse, je longeais les vallons couverts de troncs noirs, je cherchais. J’ai vu la maison que nous avions commencé à construire, les volets fermés : Dina avait dû les repousser en passant. J’ai repris espoir, mais devant ces arbres morts, ce saccage, le sable jaune envahissait ma bouche, la fosse s’ouvrait sous moi, je sentais leurs corps autour de moi, sur moi, je criais : « Non ! »
Je hurlais comme si quelqu’un avait pu m’entendre.
— Aidez-moi, aidez-moi !
Je suis reparti prenant la route de Mandelieu. L’air était chargé des fumées lourdes, d’odeur d’arbres morts, un vent de ghetto, un souffle venu de Treblinka. J’étais enterré dans un bunker, sous les ruines, au milieu des miens. J’ai aperçu une voiture au fond d’un ravin. Je suis descendu en courant, tombant sur la terre et les souches brûlantes, rampant sur le sol. Les portières étaient ouvertes, la voiture chaude. C’était notre voiture, avec sa galerie sur le toit, cette paire de lunettes dans la boîte à gants. J’étais dans la fosse. La nuit tombait, je n’ai rien vu, pas un corps. Peut-être avaient-ils fui, peut-être la voiture avait-elle roulé seule jusqu’au fond de ce ravin. J’ai remonté la pente, les pierres déchiraient mes mains, je criais :
— Aidez-moi, aidez-moi !
Je suis enfin arrivé sur la route : je m’acharnais sur la moto dont le moteur refusait de démarrer ; alors j’ai couru vers notre forteresse : le feu au loin barrait le ciel rouge. Des gendarmes sont venus à ma rencontre :
— Aidez-moi, aidez-moi. Il faut les chercher.
Je les ai conduits près du ravin. Avec son battement qui déchirait l’air, un hélicoptère est venu se poser sur la route. Le moteur battait, battait comme autrefois là-bas l’excavatrice. C’était à nouveau Treblinka, la guerre sans fin. Un vieil autocar rempli de S.S. brûlait, adieu les miens, adieu père, adieu Rivka, adieu frères, je tentais de repousser ce sable qu’Ivan jetait sur moi. Tu es mort, camarade, aux cheveux roux, sous les coups, devant moi.
Le moteur de l’hélicoptère haletait puis il s’est mis à frapper fort, à hurler et l’engin s’est soulevé glissant vers le fond du ravin. De temps à autre un gendarme me disait quelques phrases puis l’un d’eux a commencé à descendre la pente, vers la voiture.
J’entendais ce moteur qui frappait, j’entendais l’excavatrice.
— Je n’ai rien trouvé a répété le gendarme.
Il venait de remonter du fond du ravin. Il ne me regardait pas.
— Un mouton mort, un mouton, seulement un mouton. Je n’ai vu que cela.
J’ai voulu le croire. Ils devaient être à Mandelieu.
Je suis descendu là-bas. À la mairie de Mandelieu c’était l’angoisse, les groupes d’hommes, le visage noirci par la fumée. Ils ne savaient rien. Je les interrogeai, ils détournaient la tête.
Alors je suis reparti vers le ravin, là-haut.
Au bord de la route il y avait un groupe de gendarmes qui me regardaient m’avancer, qui s’écartaient. Je ne criais plus, mon cri était en moi, mes hurlements, seule ma tête les entendait. Non. Non, Miétek. Les gendarmes s’écartaient, j’avançais, je disais avec mes yeux : « Aidez-moi, aidez-moi », et je m’enfonçais dans le sable jaune de Treblinka.
Un homme a fait un pas vers moi : j’ai reconnu Augier un mimosiste du Tanneron. Il m’a pris par les épaules, il a commencé à parler :
— Monsieur Gray, monsieur Gray…
Je voyais les larmes dans les yeux, j’entendais, je ne voulais pas comprendre ce que je savais. J’ai crié pour moi, pour eux : « Non, non », et j’ai voulu arracher à un gendarme ce revolver qui ferait taire les hurlements en moi, cette voix qui répétait depuis tant d’années, tant de fois : « Adieu les miens, adieu les miens, adieu. »
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