Au nom de tous les miens v2

Martin Gray · Chapitre 4 sur 22

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Au nom de tous les miens v2

Première partie Survivre

Première partie

Survivre

 

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Je suis né avec la guerre

 

Je suis né avec la guerre. Les sirènes ont hurlé, les bombardiers passaient au ras des toits, leur ombre glissait sur la chaussée, dans les rues les gens couraient prenant leur tête entre les mains.

Je suis né avec la guerre : nous dévalons l’escalier vers la cave, les murs tremblent et le plâtre par plaques blanches tombe sur nos cheveux. Ma mère est toute blanche, mes yeux brûlent, des femmes crient. Puis s’établit le silence précédant les klaxons des pompiers et à nouveau les cris des femmes.

C’est septembre 1939 : le mois de ma naissance véritable. Des quatorze années qui précèdent ces jours je ne sais presque plus rien. Je ne peux même pas fouiller en moi, je ne veux pas. À quoi bon rappeler ce temps de la douceur ? Nous courions dans les rues derrière les droshkas jusqu’à la place de la Vieille-Ville au cœur de Varsovie. Mon père me prenait par la main et nous allions jusqu’à l’usine. Les machines venaient d’Amérique : il me montrait, gravés dans l’acier, le nom de la firme et la ville, Manchester, Michigan. Je marchais fièrement près de mon père entre les machines. Mon père passait un bas ou un gant dans sa main. Il me faisait déchiffrer la marque, 7777, notre marque, et nous étions les associés d’une grande usine, nous vendions des bas et des gants dans toute la Pologne, à l’étranger, et j’avais aussi des parents aux États-Unis, une grand-mère qui habitait New York. Parfois, nous allions vers la Vistule en suivant les Allées de Jérusalem jusqu’au pont Poniatowski. Nous traversions les jardins Krasinski. Des Juifs marchandaient entre eux. Ils me semblaient toujours vêtus des mêmes pardessus noirs, ils étaient pauvres. Mais je ne savais pas ce qu’était la pauvreté. Je ne savais même pas vraiment que nous étions juifs. Nous célébrions les grandes fêtes, mais nous avions des catholiques dans notre famille. Nous étions entre les deux religions et mon père, grand, droit, avec sa main si forte, me paraissait être à lui seul le début du monde. Nous rentrions, je traînais dans l’Ogrod Saski, les derniers jardins avant la rue Senatorska. Chez nous. Mon père ouvrait la porte : je me souviens encore d’une odeur douce, des cris de mes deux frères. Ma mère était là et la table était mise. C’était avant ma naissance, bien avant, une époque de beau temps qui s’acheva avec l’été 1939.

Brusquement, la guerre. Mon père est en uniforme d’officier, il me prend par les épaules et je me rends compte que je suis presque aussi grand que lui. Nous laissons ma mère et mes deux frères à la maison et nous partons, tous les deux, vers la gare. Dans les rues tout est déjà différent : des soldats en groupes, des camions, les premières queues devant les magasins. Nous marchons côte à côte sur la chaussée, épaule contre épaule, il ne me tient plus par la main : je suis un homme. Il m’a crié quelque chose de la fenêtre de son wagon que je n’ai pas entendu et je me suis retrouvé seul dans la rue. Il me semble que c’est ce jour-là que nous avons eu le premier bombardement : j’ai regardé les bombardiers argentés à croix noire qui volaient bas, en formation de trois.

— Rentre ici.

Un policier polonais hurlait dans ma direction depuis un porche où s’agglutinaient des passants affolés. Je me suis mis à courir dans la rue déserte : il faut que je rentre chez moi, je n’obéis à personne. Et je voyais mon père qui criait quelque chose depuis son wagon. Il faut que je sois aussi fort que lui. Ma mère m’a poussé dans la cave : le plâtre est tombé, nous étouffions, les femmes criaient et pleuraient. De la fenêtre nous avons vu, après la fin de l’alerte, les premiers incendies, vers Praga, dans les faubourgs ouvriers. J’ai commencé à lire les journaux : la France, l’Angleterre, l’Amérique, tout le monde devait nous aider. Nous allions nous battre jusqu’au bout : jamais les Allemands n’entreraient à Varsovie. J’écoutais à la radio les appels du maire : Varsovie ne se rendra jamais. Ma mère pleurait, mes deux frères jouaient entre eux. Elle et moi nous étions assis devant la radio. Souvent, je posais mon bras sur son épaule : nous attendions les nouvelles. On se battait partout le long de la frontière et tout allait mal. Nous entendions la radio allemande : ils annonçaient des milliers de prisonniers, demain Hitler serait à Varsovie. « Polonais, disait la voix joyeuse, les Juifs responsables de vos malheurs, les Juifs qui ont voulu la guerre, les Juifs vont payer. » Puis les chœurs, les chants. Je tournais le bouton : radio-Varsovie jouait de longs morceaux de piano lugubres. Puis les bombardiers sont revenus, régulièrement ; la cave tremblait. Les bombes incendiaires tombaient sur le quartier juif, près de chez nous et quand nous remontions, l’air était plein d’une fumée grasse. « Ils visent les Juifs », répétait-on.

Mon oncle est venu nous voir. C’est à moi qu’il parlait :

— Les Allemands, s’ils entrent à Varsovie, c’est aux Juifs qu’ils s’en prendront d’abord. Tu sais ce qu’ils ont fait en Allemagne. Ton père n’avait pas confiance en eux.

Je hochais la tête comme si je savais. Ma mère était assise près de nous et ne disait rien. Je hochais la tête et je ne comprenais pas : qu’était-ce donc que ce peuple allemand dont je connaissais la langue, pourquoi dévastait-il notre vie, pourquoi sa haine contre les Juifs ? Puis ils se sont mis à tirer au canon sur Varsovie, ils visaient le grand immeuble de la compagnie d’assurances et chaque jour les bombardiers argentés revenaient sur la ville : les incendies à peine éteints reprenaient dans les quartiers de Muranow ou de Praga, dans le quartier Smocza ou dans la Stare Miasto, la Vieille-Ville. Maintenant j’étais toujours dans la rue : je voulais voir, savoir, comprendre, me battre, nous défendre. Les rues étaient pleines de soldats en guenilles, sans fusil, certains s’allongeaient sur les trottoirs, d’autres gesticulaient au milieu des groupes silencieux. Ils parlaient de milliers de tanks, des chevaux morts pourrissant sur les routes, des bombardements sur Grudziadz, là où se trouvait toute l’armée polonaise et donc mon père. Ma mère n’essayait même plus de me retenir. Tous les matins je partais, je rôdais dans le quartier du Musée national où arrivaient les blessés, je regardais ces hommes sales, couchés sur des brancards rougis de sang, des femmes et des enfants pleuraient ; dans certains quartiers les gravats encombraient les rues, une poussière blanchâtre montait du sol, des familles fouillaient les ruines.

Le long du boulevard du Nowy Swiat, le Nouveau Monde, les boutiques étaient fermées. Je courais derrière les autobus rouge et jaune chargés de soldats qui allaient vers Zoliborz. Là, durant plusieurs jours j’ai, avec d’autres, creusé des trous, des tranchées. Car nous allions nous battre jusqu’au bout et bientôt viendraient les Français et les Anglais. Ma mère, quand je rentrais couvert de poussière et de boue ne disait rien. Un soir, quand j’ai voulu me laver, je me suis aperçu qu’il n’y avait plus d’eau.

— C’est depuis ce matin, a dit ma mère.

Puis nous n’avons plus rien eu à manger. J’ai cessé d’aller dans les banlieues creuser des tranchées. Il fallait vivre, apprendre à lutter pour boire et manger, comme les bêtes. Et les rues étaient peuplées de bêtes. J’avais connu des hommes. L’espèce en semblait disparue. Je me suis battu pour défendre ma place dans une longue queue devant la boulangerie du quartier. J’ai poussé, j’ai moi aussi bousculé des femmes. J’étais fort. Je regardais, je voulais ma part, pour moi et les miens, mais j’essayais de comprendre. Peut-être était-ce naturel, cette lutte, chacun pour soi, pour sa famille ? Plus personne ne semblait se connaître. Parfois des soldats distribuaient leurs vivres. Dans l’un des jardins de Varsovie, près de chez nous, ils étaient deux, avec de grandes capotes verdâtres, qui avaient ouvert leurs musettes, et autour d’eux il y avait des femmes, des enfants et l’un de ces vieux Juifs barbus avec sa calotte noire. Les femmes se sont mises à crier :

— Pas au Juif, d’abord les Polonais, ne donnez rien au Juif.

Les soldats ont haussé les épaules et ont tendu au Juif un morceau de pain gris, mais une femme s’est précipitée, a bousculé le Juif et a pris son pain. Elle criait comme une folle :

— Pas au Juif, d’abord les Polonais.

Le Juif n’a rien répondu, il est parti. Les soldats ont continué à distribuer les provisions. J’ai serré les dents, je n’ai rien dit. J’ai pris un morceau de pain. Je ne ressemble pas à un Juif. Les rues étaient remplies de bêtes, je le savais maintenant. Il fallait être sur ses gardes, prêt à bondir, à fuir. Je me battais près des puits pour défendre ma place et rapporter de l’eau. J’allais jusqu’à la Vistule où de longues files se formaient : on distribuait de l’eau potable. Deux jeunes Polonais, à peine plus vieux que moi, arrivaient et criaient :

— Les Juifs à part, les Juifs une autre queue.

Alors des Juifs sortaient des rangs et attendaient : parfois pour 50 non-juifs servis, 5 Juifs seulement avaient droit à l’eau. Moi, immobile, j’attends patiemment dans la queue, je serre les dents. Les hommes sont devenus des bêtes. Et ils meurent comme elles.

En rentrant de la Vistule avec un seau d’eau j’ai entendu venant du nord, du côté de Zoliborz, les bombardiers, une rumeur qui faisait vibrer le soi, immédiatement il y eut les explosions, la fumée envahissant le ciel, les cris ; une façade, devant moi, au bout de la rue, s’effondrant d’un seul coup ; les flammes. J’ai plongé ma tête dans l’eau, puis j’ai couru. Les bombardiers étaient passés. Une droshka brûlait et le cheval n’était plus qu’une masse couchée sur le côté, le cocher près de lui, le corps gonflé, énorme, comme une bête aussi. J’ai couru jusqu’à une autre rue, des hommes creusaient dans la poussière, j’ai creusé avec eux, et des mains se sont tendues, du fond de la terre. Alors je suis parti. Dans d’autres rues, des groupes pillaient des magasins aux façades éventées. Des femmes remplissaient leurs tabliers de boîtes de conserve puis les serrant contre elles, elles s’enfuyaient, avec ce ventre énorme. Près de la rue Senatorska j’ai rencontré le fils des voisins. Tadek était plus âgé que moi, nous n’étions jamais sortis ensemble, mais ce jour-là, sans nous dire un mot d’abord, nous nous sommes mis à marcher l’un près de l’autre. Nous rôdions dans les rues. J’avais faim et je sentais que c’était moi qui dirigeais. Tadek me suivait. Nous avons cherché. Dans la rue Stawki un groupe de gens gesticulait. Nous nous sommes approchés : c’était une usine de conserves de concombres, la porte était défoncée. Sur le sol, sur les étagères le long des murs, il y avait des centaines de boîtes. Je n’ai pas hésité et j’ai été parmi les premiers. De ma chemise j’ai fait un sac. Mes gestes étaient rapides, je me taisais. De temps à autre je jetais un coup d’œil à droite, à gauche j’avais repéré une fenêtre. Je savais déjà qu’il faut toujours prévoir par où l’on peut s’enfuir. Tadek faisait comme moi. Nous sommes partis rapidement : dans l’usine maintenant des femmes se battaient, et nous avons couru jusqu’à la rue Senatorska. Ce soir-là nous avons tous mangé à notre faim : de gros concombres aigres qui craquaient sous nos dents, qui brûlaient les gencives. Mais nous n’avions plus faim et ma mère ne m’a rien demandé. Elle aussi a mangé des concombres. Nous avons tous été malades dans la nuit, nous avons vomi, mais nous n’avions plus faim. La vie, c’était devenu cela.

Le lendemain, je suis reparti avec Tadek. Dans les rues au milieu des soldats en déroute, avançaient de lourdes charrettes de paysans. Des réfugiés avec leurs sacs de toile, leurs couvertures, étaient assis sur les trottoirs. Moi, j’allais, je les voyais sans les voir : il fallait manger, vivre. Mais les magasins étaient vides, les comptoirs balayés. Des gens couraient : « À la gare, il y a un train de farine. » Nous nous sommes mis à courir aussi. J’allais devant, il fallait vivre, il fallait manger, il fallait courir. Sur la voie le déchargement se faisait en silence : nous étions comme des fourmis, mais chacun-pour-soi, j’ai pris un sac que j’ai fait tomber sur les rails. Il pesait une centaine de kilos. Ce n’était pas de la farine mais des graines de courges. Nous l’avons partagé et nous avons filé avec nos 50 kilos sur le dos. Maintenant, à la maison on m’attendait : c’est moi qui faisais vivre. Quand je suis entré avec le sac ma mère m’a embrassé, mes frères ont sauté de joie et ont commencé à plonger la main au milieu des graines blanchâtres. Il fallait vivre. Je me suis assis, j’étais mort de fatigue, la sueur avait collé mes cheveux, je n’avais même plus faim, mais j’étais en paix, c’est une grande joie de nourrir les siens.

J’ai continué, jour après jour, puis, brusquement, un après-midi les rues se sont vidées. Les fumées des incendies couvraient encore la ville, j’étais de l’autre côté de la Vistule. Je me suis senti seul, j’ai couru. De temps à autre, je croisais des passants qui couraient aussi. À l’un d’eux j’ai crié :

— Quoi ?

— Les Allemands, les Allemands, nous avons capitulé.

Ils avaient vaincu. Ils arrivaient.

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