Au nom de tous les miens v2
Avant que ma tête n’éclate
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Je suis vivant. Souvent, ce n’est pas facile. Hier matin, un autre journaliste est venu : maintenant je les connais bien. Ils ont l’expression qu’il faut. Ils sont tristes, mais ils continuent de poser leurs questions, ils jettent leurs yeux partout, rapidement, ils ouvrent une porte, ils veulent savoir, le malheur ne les arrête pas, c’est leur métier. Ils me font penser aux hommes de Pinkert – le roi des morts – qui, dans le ghetto, chargeaient sur leurs petites charrettes les morts que la nuit avait laissés sur les trottoirs ; des enfants vêtus de chiffons, leurs chevilles gonflées et rouges, des hommes que des passants avaient déshabillés et qu’on avait recouvert de feuilles de papier ; des petites filles auxquelles personne n’avait eu le courage d’arracher une pauvre poupée grise. Les hommes de Pinkert, leur casquette rabattue sur les yeux, leur brassard blanc avec l’étoile de David au bas de leur bras droit, faisaient leur métier. Ils prenaient les corps et les posaient les uns sur les autres, puis ils s’attelaient à la charrette et d’un coup de reins ils la tiraient vers le cimetière et la fosse commune. Ils parlaient entre eux ; parfois quand ils avaient réussi à obtenir un morceau de pain, ce pain au goût de plâtre, ils étaient heureux. Ils sifflaient, ils se lançaient des mots d’une charrette à l’autre et les Bleus – les policiers polonais – qui n’hésitaient pas à tuer des enfants ne comprenaient pas les hommes de Pinkert. Ils hochaient la tête, méprisants et scandalisés. « Salauds de Juifs », disaient-ils encore et ils laissaient passer sans trop les fouiller ces charrettes grinçantes où des corps maigres, l’un sur l’autre, tendaient leurs bras raides.
Le journaliste d’hier matin n’était pas un professionnel. Il essayait avec son carnet, son magnétophone, de donner le change mais il était devant moi, immobile, paralysé, osant à peine me regarder, parlant à voix basse, marchant sur la pointe des pieds. Je préfère les hommes de métier, ils savent ce qu’est le malheur, la mort, la vie.
Celui-là, avec ses petites moustaches noires il ne savait rien et il m’a fait mal, encore. Il me disait en silence, il hurlait en face de moi malgré son sourire crispé : « Mais qu’est-ce que vous faites là, vous, à me recevoir, à parler, à traîner vos bottes dans cette pièce, qu’est-ce que vous faites là à vivre, vous n’avez pas honte ? » Il secouait la tête, regardait les photos des miens, Dina, ma femme, que je montrais encore, il le faut bien, mes enfants que je poussais vers lui, Nicole, Suzanne, Charles, Richard, souriants sur ces photos. Il gardait la photo où ils sont tous les cinq, dans le pré devant la maison, Suzanne debout levant les bras et Dina serrant contre elle Richard et il ne disait rien. Il hochait la tête et j’avais envie de le saisir par le cou, de le jeter dehors, de lui faire mal, et j’avais envie de faire éclater ma tête, en la frappant sur les murs, j’aurais voulu prendre ma tête et la lancer à toute volée comme une grenade sur cette maison que nous avions reconstruite Dina et moi, pour nos enfants. Ma tête, explosant enfin, une bonne fois pour toutes et me laissant en paix.
Mais non, j’étais là, à regarder ce journaliste qui de temps à autre levait les yeux vers moi puis les rabaissait vite, comme pour dire : « Je vous ai vu, vous êtes vivant, eux sont morts et je n’ose pas affronter leur mort et votre vie. » Je sentais qu’au fond de lui-même il avait peur, peur de me laisser voir ce qu’il pensait : « Pourquoi n’êtes-vous pas mort aussi comme eux, vous n’avez pas honte d’être encore vivant, votre vie est un scandale. »
Moi, je savais qu’il pensait cela parce que depuis des mois, depuis le 3 octobre 1970, je me répète cette phrase à chaque instant. Il suffit que ma tête ne soit pas pleine de bruits, pour que le souvenir de ma femme et de mes enfants m’étouffe », alors, comme hier matin face à ce journaliste, je voudrais jeter ma tête contre un mur. Elle bat si fort ma tête, elle me fait si mal. Je me mords les joues, les lèvres, pour ne pas crier, je voudrais me déchirer, ouvrir ma poitrine avec mes mains, je voudrais hurler : « Je suis vivant ! », hurler, et j’entends mon cri, il ressemble à ces cris qu’on entendait dans les caves de la Gestapo, Allée Szucha, à Varsovie, ces cris d’horreur que j’ai poussés aussi.
C’est surtout le soir que je suis ainsi, avec la haine de ma vie, cette vie qui m’est restée. J’ouvre la radio, je tourne le bouton jusqu’à ce que mes oreilles ne puissent plus supporter le vacarme de ces mots qu’on n’entend même plus tant ils sont forts, de cette musique qui n’est plus de la musique. Je me calme, je suis enveloppé dans ces vagues : le bruit m’écorche et cette douleur physique m’est douce. Je peux penser à eux. Les revoir tels qu’ils étaient. Le 2 octobre, la veille de l’incendie, ils couraient vers moi lançant leur cartable par-dessus leur tête. Il faisait doux, le ciel était d’une luminosité brillante : depuis des mois il n’avait pas plu et le mistral commençait à souffler. J’ai pris une photo ce jour-là. Elle est là, devant moi. Le lendemain, il n’y avait plus rien de ma vie : ma femme et mes enfants étaient morts ; au-dessus du Tanneron s’effilochait une fumée noire. Je n’avais pas vu de flammes si hautes depuis le temps où brûlait le ghetto de Varsovie.
Alors aussi j’étais resté seul : de ma vie, alors aussi, il n’y avait plus rien, que moi vivant. J’étais sorti du champ de ruines, j’étais sorti des égouts, j’étais sorti de Treblinka et tous les miens avaient disparu. Mais j’avais vingt ans, une arme au poing, les forêts de Pologne étaient profondes et ma haine comme un ressort me poussait jour après jour à vivre pour tuer. Puis pour moi, après la solitude, semblait venu le temps de la paix : ma femme, mes enfants. Et puis, cet incendie, le Tanneron en flammes, le crépitement du feu, cette odeur et la chaleur comme à Varsovie. Et on m’a tout repris, tout ce qu’on avait semblé me donner : ma femme, mes enfants, ma vie. Une deuxième fois il ne me reste que moi vivant.
« J’ai mis des jours et des nuits pour comprendre simplement que cela était vrai. J’ai voulu en finir avec ce moi vivant qui collait à ma peau. J’ai voulu trouver la fin de ce qui avait recommencé. Des amis m’ont gardé. Des hommes dont le métier est de côtoyer la guerre et de voir mourir, dont les jours se sont passés à mesurer ce qu’il y a d’incompréhensible dans le destin des hommes : ce soldat arraché à la mort in extremis et qui tombe de la passerelle d’un bateau qui le reconduit, heureux, aux États-Unis, et qui meurt sur le quai. Jour après jour j’ai prolongé ma vie et je suis vivant. Ce sont ceux qui ne connaissent pas le malheur qui s’étonnent le plus. Ce journaliste d’hier que j’ai reconduit jusqu’au portail, qui hochait toujours la tête, qui regardait l’arbre aux branches duquel sont suspendues les balançoires de mes enfants. Je n’ai pas encore lu ce qu’il va écrire, rien d’extraordinaire parce qu’il n’osera pas avouer ce qu’il pense : qu’il est scandaleux de survivre, qu’il ne comprend pas. Tant pis pour lui. Il est de ceux qui ne comprennent pas pourquoi par centaines de milliers nous sommes, dans nos ghettos de Varsovie, de Zambrow ou de Bialystok, allés à la mort et pourquoi nous nous sommes battus et avons, malgré tout, certains d’entre nous, survécus. Il ne comprendrait pas comment nous avons pu enfouir, côtoyer les milliers de corps des morts de Treblinka, ces enfants aux yeux ouverts dont la tête penchait et sur lesquels nous jetions des pelletées de sable jaune. Il ne comprendrait pas comment, malgré cela, moi et d’autres nous nous sommes enfuis et avons trouvé la force de recommencer à vivre, et nous avons eu des enfants. Il ne comprend pas qu’aujourd’hui je sois vivant, encore, que je tente de lutter pour empêcher d’autres incendies et d’autres morts absurdes. S’il comprend, c’est du bout des lèvres. Et je l’excuse, je ne lui en veux pas. Il n’a pas connu le vrai malheur et qu’il en soit préservé !
Mais moi qui ai survécu, j’ai aussi, le soir et hier en face de lui, la tête qui éclate, je ne comprends pas comment je peux encore être là, à rassembler des documents, à me battre pour la fondation, à arracher des entrevues dans les ministères pour obtenir une aide dans la lutte que j’ai entreprise. Je n’ai plus d’arme dans la main, comme autrefois dans les maquis de Pologne, mais par moments je sens en moi la même force qu’alors. Et il m’arrive de ne pas me comprendre.
C’est pour cela aussi que je veux dire ce qu’a été ma vie, notre vie. Pour que le jour où ma tête aura enfin éclaté, d’autres sachent et que notre vie, la vie des miens, vive encore.
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