Au nom de tous les miens v2

Martin Gray · Chapitre 15 sur 22

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Au nom de tous les miens v2

12 J’allais, j’allais, droit devant moi

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J’allais, j’allais, droit devant moi

 

Alors j’ai parcouru la Troisième Avenue. Pas à pas, depuis The Bowery jusqu’à la 57e Rue. Le vent prenait l’avenue en enfilade, cette longue avenue droite, grise et sale comme un fossé : il soulevait des tourbillons de poussière au-dessous du métro aérien, il sentait le mauvais café et la viande grillée. J’ai retrouvé l’antiquaire de Joseph Goldman, un vieillard élégant que j’avais vu amical, empressé, tournant autour de Goldman : « Bien sûr, monsieur Goldman, bien sûr. » Il me regardait à peine, continuant à écrire, dissimulé derrière des objets, de petites statuettes blanches qu’il examinait l’une après l’autre. Parfois il levait les yeux par-dessus ses lunettes, ennuyé, ironique.

— Acheter ? J’achète tout et rien. L’art, ça ne se pèse pas. Vous voyez…

Il me montrait une statuette, m’en demandait le prix, il me tenait à distance avec un mépris amusé, mais je n’étais pas là pour l’écouter : il me fallait apprendre ce qu’il vendait, connaître par lui le marché, ces clients de la Troisième Avenue qui payaient avec des chèques de 500 dollars. J’ai montré une vitrine, désigné une ou deux pièces :

— Oui ou non, seriez-vous intéressé ?

Il s’est arrêté d’écrire.

— J’ai tout un stock en Europe, mon père là-bas avait un fond. Goldman nous a beaucoup acheté. Il m’a donné votre nom.

Il était vieux, habile, hautain, mais c’est moi qui le tenais, moi qui ne connaissais rien aux porcelaines mais qui savais le goût de l’or qui brûle les hommes. Il s’est levé.

— Cela dépend des prix, a-t-il dit.

— Vous verrez la marchandise. Mais dites-moi ce que vous voulez.

— Bon, bon, je crois que nous allons nous entendre.

Il souriait, il allait et venait, il déposait des pièces sur la table.

— Ça, ils aiment ça. Ils cherchent à étonner. Ils paient, vous savez. Ce sont de nouveaux riches, souvent. J’oubliais les encriers, les encriers XVIIIe.

Je ne pouvais plus le détacher de moi : il me répétait son numéro de téléphone, il me parlait de son amitié pour M. Goldman.

— Vous m’appelez, n’est-ce pas, dès votre retour ?

À lui, à beaucoup d’autres dans la Troisième Avenue j’ai promis : mot après mot ils me livraient les goûts de leurs clients, leurs secrets. Désormais, je savais ce qu’il me fallait acheter en Europe.

— Je compte fermement sur vous, m’a dit le dernier que j’avais visité, un jeune homme fluet, parfumé et qui portait une chemise rose.

Ils pouvaient tous avoir confiance. Ils reverraient Miétek dans la Troisième Avenue.

Mais il y avait l’Atlantique, ce mur, à franchir. Je suis allé d’agence en service officiel : le voyage coûtait cher, je n’étais pas citoyen américain, personne ne pouvait me garantir le droit de sortie et de rentrée. En Corée, les chars du Nord fonçaient vers le Sud, l’Europe paraissait être la prochaine proie de Staline. Ma grand-mère pleurait :

— Tu vas te trouver en pleine guerre, tu ne reviendras pas.

Mon oncle répétait qu’une place m’était toujours offerte, comme vendeur, maintenant que je parlais anglais.

— Tu ne vas pas me quitter, disait ma grand-mère. Tu as tout ici. Je mourrais avant ton retour.

Parfois il fallait aussi écarter ceux qui vous aimaient : ils tentaient, comme père dans le ghetto, de vous enfermer dans leur amour, leurs idées, leurs bras. Ils ne comprenaient pas.

— Mama, tu m’attendras, ai-je dit. Tu ne veux pas que je sois malheureux ?

Elle essuyait ses yeux : pourquoi fallait-il que chaque pas de l’homme lui coûte si cher, pourquoi la tentation est-elle toujours de s’arrêter de lutter contre le courant, de glisser avec les autres, d’accepter l’Umschlagplatz et la fosse, et cet emploi de vendeur de magasin ?

— J’ai raison, raison, mama, j’ai toujours raison.

Je voulais me convaincre aussi.

Au bureau des passeports, on m’a rendu ma demande. L’employé secouait la tête avec satisfaction :

— Je vous l’avais dit, vous ne pouvez pas sortir des États-Unis. Faites d’abord votre service militaire.

J’ai marché dans une rue que je ne voyais plus : j’étais au fond d’une cellule, toujours ; chaque fois que je franchissais un obstacle, un autre s’élevait, inattendu, plus haut encore. Il fallait toujours se battre, s’agripper comme à Zambrow contre le bois glissant, tenter d’atteindre le haut du mur, retomber, grimper à nouveau, sans fin. J’ai recommencé mes démarches, harcelé les politiciens, les bureaux de recrutement, les services des passeports, j’ai déposé des requêtes, des suppliques, des protestations, demandé la réunion d’une commission spéciale, juré que j’allais me coucher devant l’entrée, mourir là s’il le fallait. Ils n’avaient pas réussi à m’emprisonner au camp d’en bas d’où on ne s’évadait jamais, j’avais franchi le mur, les barbelés, les palissades du camp de Zambrow, j’avais fui du siège de la Gestapo Allée Szucha et de la prison de Pawiak, et ils espéraient me garder ici ? Pour m’envoyer combattre en Corée dans une guerre qui n’était pas la mienne ? Ils ne connaissaient pas Miétek. Si l’Amérique avait été attaquée sur son sol je l’aurais défendue. Je savais ce que je lui devais et j’aurais donné ma vie. Mais ces combats lointains ne me paraissaient pas mettre le sort du pays en question. J’avais déjà payé pour la barbarie des hommes. J’avais le droit d’accomplir ma tâche. Pour les miens.

Enfin j’ai été convoqué devant une commission. Dans leurs costumes civils les trois officiers en retraite qui la composaient avaient l’air paisible d’hommes compréhensifs. J’étais assis face à eux, je les dévisageais.

— Je dois partir, ai-je commencé.

J’ai raconté que j’avais ma famille à retrouver là-bas, dans les camps de D.P. en Europe ; j’ai dit quelques épisodes de ma vie au ghetto.

— Je dois partir.

L’un des officiers feuilletait mon dossier, levant de temps à autre les yeux sur moi. Comprendrait-il que je jouais ma vie : pour eux, ce n’était qu’un mot sur un imprimé, pour moi la chance, la paix au bout, ma forteresse. Je regardais ces hommes qui parlaient entre eux à voix basse. Tant de fois j’avais ainsi tout misé, comme si je ne connaissais qu’une règle du jeu ; tout perdre ou tout gagner. L’un d’eux, aux cheveux gris coupés en brosse, a donné un coup de tampon.

— À vos risques et périls, a-t-il dit, en me tendant un imprimé.

J’avais gagné. Le combat paie, Miétek, toujours. Je n’avais plus qu’à attendre le départ.

J’ai revu Fallsburg et Lakewood, j’ai roulé dans les forêts, entraînant ma grand-mère dans mes courses.

— Tu veux te faire pardonner, disait-elle. Mais tu pars, je le savais bien.

Je la prenais par les épaules :

— Tu vas m’attendre, sagement, quelques voyages et je t’emmènerai, tu verras.

— Je serai morte.

Je criais pour masquer mon angoisse. Je lui montrais des ; photos de jeunes femmes, liaisons d’une nuit ou de quelques semaines. Elle m’entourait de commentaires, passionnée, joyeuse tout à coup d’être au cœur de mes secrets.

— Laquelle vas-tu épouser ?

— Fortune d’abord.

Je conduisais, je marchais, incapable de rester enfermé : je suis retourné dans la Troisième Avenue, j’ai liquidé mes derniers articles de confection en vendant dans le Bronx, rencontrant le concierge italien tout heureux de me revoir.

— Ils vous ont oublié, allez-y, allez-y.

Il se frottait les mains, me donnait des conseils.

— Vous avez la tête dure, disait-il.

Les escaliers, les couloirs, les portes, les mêmes enfants, les mêmes regards de femme : rien n’avait changé. Je sonnais, elles hésitaient, elles étaient là, immobiles derrière leurs portes, depuis des années, chaque jour, pourquoi ? Pourquoi acceptaient-elles ? Je proposais mes derniers foulards, je bousculais leurs refus, j’insistais. Elles étaient là, immobiles, peut-être la fatigue, l’âge ou le bonheur ? Peut-être mes paris, ma règle, tout gagner ou tout perdre était-ce ma folie, ma façon de fuir, l’aveu que j’étais condamné à l’impatience. Elles entrouvraient la porte : je voyais les pièces sombres, les enfants agrippés à leurs jambes. « Mendle, tu ne sais pas vivre », répétait Goldman. Je devinais la tristesse et la peur dans leurs yeux ternes, leurs épaules résignées. Qu’est-ce vivre ? Les hommes s’entassaient ici dans la liberté d’un week-end avant de s’enfoncer à nouveau dans leur semaine, dans leur vie, puis ils retrouvaient le Bronx. Ils ne savaient pas, ils ne pouvaient pas ou plus aller jusqu’au bout, englués dans leurs marécages. Vivre, vivre, c’était courir d’arbre en arbre, aller jusqu’au bout, risquer, partir, tout perdre ou tout gagner, comme dans un assaut, dans les bois de Ramblov.

Mais ce n’était pas facile. Il fallait accepter d’être seul, souvent. Et la fatigue et l’angoisse étaient toujours en embuscade. Elles ne m’ont pas quitté, elles m’ont assailli dès que j’ai posé le pied sur le pont du paquebot. Les passagers heureux étaient autour de moi, ils formaient des groupes animés, ils riaient avec les officiers de l’ Île-de-France. Déjà j’étais atteint, seul, malade, et la traversée venait à peine de commencer. Nous étions partis depuis deux ou trois heures, dans la brume, retrouvant la houle longue que je haïssais depuis mon premier voyage en liberty-ship, déjà ils dansaient, ils reprenaient des refrains en chœur, ils formaient des tables de bridge. J’étais seul, j’étais un homme amputé de la joie, alors j’aurais donné l’avenir pour une femme du Bronx, pour la chaleur d’un de ces appartements tristes, pour Shirley Goldman, pour la place d’un vendeur. Au bar, je me suis approché d’une femme, j’ai commencé à parler pour qu’au moins il y ait le bruit de ma voix. Elle souriait puis elle est partie avec un autre et j’ai dû affronter la solitude, l’inaction, j’ai dû retrouver les questions, les années passées, les visages, mes cauchemars. J’ai bu, j’ai vomi, dormi pour oublier le temps, pour fuir.

Enfin, après des jours, nous sommes entrés dans la rade de Cherbourg.

J’ai sauté un des premiers sur la vieille terre, mon sol, j’ai marché sur les pavés ronds, usés par les pas, pareils à ceux de la rue Mila, à ceux de la vieille ville, Stare Miasto, là-bas à Varsovie, à ceux de Lublin ou de Bialystok. J’ai retrouvé des ruelles, des maisons trapues, gonflées par le temps ; des cafés sales aux odeurs de cuisine : j’étais rue Dluga, c’était mon sol, ma vieille terre, l’Europe, j’en avais du désespoir et de la joie. Ici étaient les miens. Cherbourg, Paris, Francfort : j’ai réappris les paysages, je mêlais les lieux aux souvenirs, la Seine était le Bug, le Rhin la Vistule. Je reconnaissais l’Europe, ses paysans derrière leurs charrues, les clochers de pierre, les villes ramassées, je m’enfonçais dans mon passé. Je n’ai pas dormi, pensant à ces enfants que j’aurais un jour, pour qui j’étais ici, préparant leur forteresse. Peut-être faudrait-il que je les élève sur la terre où les miens étaient nés, où ils reposaient, où ils avaient souffert, où j’avais combattu. Alors, sur ce sol vieux, glorieux et humilié, crevé de fosses, ils comprendraient mieux ce que nous avions été.

Le matin, je suis arrivé à Francfort. Autour de la gare on commençait à reconstruire : des esplanades dégagées rappelaient les champs de ruines. J’ai hésité, ne connaissant pas la ville, pris par ces voix allemandes, la guerre qui surgissait. Un jeune homme est venu vers moi, brun, des cheveux cachant à demi ses yeux, il ressemblait à ce jeune homme que les soldats russes, un soir à Berlin, voulaient fusiller et que j’avais sauvé.

— Dollars, change ?

J’hésitais encore, pris entre la prudence et l’intérêt.

— Six cinquante, a-t-il dit.

C’était un cours très avantageux. Je l’ai regardé : il a rejeté ses cheveux en arrière d’un coup de tête, me fixant dans les yeux. J’ai sorti 20 dollars.

— Je vais chercher les marks.

Il a pris les 20 dollars.

— Je ne suis pas un voleur, monsieur. Attendez-moi.

Je l’ai vu partir lentement, tourner le coin de l’une des rues qui s’ouvraient en face de la gare et avant même de l’avoir perdu de vue j’ai compris que j’avais été vaincu. J’ai attendu quelques minutes sans illusion : moi, Miétek, du ghetto et de Treblinka, dépouillé comme le premier touriste venu, vaincu, en Allemagne ! J’avais fait confiance, j’avais baissé ma garde, j’avais eu tort. Mais je suis têtu. J’ai marché le long du Main, regardant à peine le fleuve, tout à ma colère, à ma hargne, contre moi, contre eux. Ces 20 dollars, c’était toute ma vie, ma vengeance, Berlin vaincue qu’ils avaient regagné d’un seul coup. Je suis retourné à la gare, rentrant sur les quais, attendant encore, le temps de les convaincre que j’avais abandonné. Vers le soir, je suis sorti avec un groupe de voyageurs : il était là, à l’écart, guettant une autre proie. Je l’ai pris par derrière, serrant son cou, l’attirant contre une palissade dans la nuit. J’ai serré :

— Mes 20 dollars, ai-je dit en allemand.

Il étouffait, il se débattait. Je l’ai lâché un peu.

— Dépêche-toi.

Il n’avait rien sur lui, les autres avaient gardé l’argent. Nous avons marché, je lui tenais le poignet, il baissait la tête. Sa sœur, sa mère, son père, il m’expliquait, il tentait de me convaincre. Enfin, nous avons monté des escaliers dans un immeuble sombre : je l’ai repris par le cou.

— Je t’assomme, ai-je dit, au moindre danger.

Mais ce n’était que de petits truands : un vieil homme au sourire de mouchard à demi couché sur un lit, une fille maigre. Je tenais l’autre par le cou, au creux de mon bras.

— Mes 20 dollars.

Ils se sont regardés, le vieux s’est redressé.

— Je l’assomme, ai-je dit, sans hésiter.

Je n’avais pas l’air de quelqu’un qui plaisante. Le vieux a fouillé sous le matelas. Il y avait une liasse de dollars.

— Donne tout.

Je l’ai poussé d’un coup de pied, lui arrachant de ma main libre les billets. J’ai compté quatre billets de cinq dollars et j’ai jeté les autres billets dans la pièce. Puis j’ai envoyé le jeune homme dans leur direction et j’ai bondi vers la porte, couru dans l’escalier. J’étais toujours Miétek. J’allais gagner ma guerre. J’ai parcouru Francfort : les boutiques étaient pauvres, la marchandise venait de Berlin. Deux jours plus tard, je volais vers Tempelhof : il fallait toujours prendre l’eau à la source.

À Berlin, j’étais chez moi : les rues, le ciel, tout me parlait. J’ai retrouvé Tolek qui vivait mal de petits métiers, pensant à la Pologne, à Israël, fixé à Berlin par devoir familial.

— Travaille avec moi, ai-je dit.

Je reconstituais une bande, comme au temps de Mokotow-la-Tombe. J’ai visité les antiquaires, je me souvenais des objets de la Troisième Avenue. Ils étaient devant mes yeux. J’ai discuté les prix, essayé de comprendre, cherchant à savoir comment tourne la pensée d’un antiquaire, comment on peut l’arrêter, entrer en elle. J’avançais avec prudence : c’étaient des gens rapaces, habiles. Je restais sur mes gardes, les laissant s’avancer, puis je lançais un chiffre, très en dessous de leurs prix.

— Mais vous êtes fou, mon cher.

Alors nous recommencions, je suis têtu. J’arrivais à leur faire abandonner quelques-unes de leurs exigences. Ils n’étaient pas de taille à lutter : ils parlaient bénéfices et moi je jouais ma vie, des années de travail dans ce premier voyage. Il me fallait réussir, j’avais comme jadis au ghetto, un mur à franchir. Et c’était plus facile. Partout, je laissais mon nom, des commandes, pour d’autres voyages.

— Je reviendrai.

C’était mon mot de passe. Et Tolek était sur place qui me représentait. Nous entassions les objets chez lui et toutes les nuits nous emballions, nous numérotions. Tolek riait silencieusement en s’essuyant le front.

— Que tu chasses le nazi ou les encriers, tu es toujours le même, Miétek, on ne te changera pas. Tu as la fièvre.

— Je suis en retard, toujours.

J’étais en retard d’une enfance, du bonheur ; je courais après eux. Je ne pouvais pas m’arrêter.

La douane, les transporteurs, le bateau : déjà ce premier voyage s’achevait. Je n’avais plus un dollar quand j’ai débarqué à New York, mort de fatigue. J’ai pris le métro pour rentrer. La ville était sous la neige, les voitures ensevelies formaient des masses blanches. J’étais comme ivre : je regardais les visages, ces gens qui remontaient tranquillement la 186e Rue et que je croisais. Quel est le monde réel ? Le leur, immobile, le mien qui défile ? J’ai sonné. Ma grand-mère était contre moi, prenant mes joues entre ses mains tièdes.

— Mais tu es gelé, Martin, tout gelé.

Je riais de fatigue et de joie : j’étais là, j’avais franchi le mur. Père m’attendait devant la porte, je lui expliquais, le pain que j’avais acheté et vendu, les gâteaux de la pâtisserie Gogolevski, le tramway.

— Je suis de retour, ai-je dit, tu vois mama, je suis là.

J’avais à peine le temps de prendre un bain. Déjà j’arpentais les docks, les poches vides, sans argent pour dédouaner ma marchandise, sans argent pour la faire transporter. Et il me fallait la vendre vite, pour repartir acheter à nouveau, revenir, vendre, acheter. J’ai demandé à voir le directeur d’une maison d’expédition qui avait son siège à Battery Park.

— Mais qui êtes-vous, monsieur, répétait la secrétaire ? M. Clark ne reçoit que sur rendez-vous.

— Je ne partirai pas. Je suis importateur. Vous allez faire manquer une grosse affaire à votre maison, une grosse affaire.

J’ai été reçu par M. Clark.

— Avec moi vous allez prendre un petit risque, ai-je dit, avant même de m’asseoir. Parce que je vous donne des garanties et que je vais devenir un gros client. Je suis importateur.

J’étais importateur : le mot a résonné en moi, brutalement, comme une secousse. Importateur. Tu as gagné, Miétek. Ils ne t’ont pas tué, et maintenant tu es là : importateur…

Le directeur m’examinait, ne sachant trop comment m’accueillir. J’ai souri :

— Je n’importe pas du blé ou des pommes de terre, mais des objets d’art.

J’ai parlé, raconté le temps du ghetto : au bout d’une heure, contre la garantie de mes marchandises, il acceptait de prendre en charge le dédouanement, le transport, l’entrepôt. Je paierai à la vente. Il fallait vendre. J’ai retrouvé la Troisième Avenue, proposant un ou deux objets : les antiquaires avaient sorti leurs griffes. Le jeune homme fluet et parfumé, en chemise rose, rognait mes prix, l’un après l’autre, croyant me tenir.

— Bien sûr, il y a les acheteurs, mais nous sommes dans une période difficile.

Je n’ai pas discuté : il faut parfois contourner les obstacles. J’ai repris mes objets, négocié avec un commissaire-priseur d’une grande salle des ventes : au-dessous d’un certain prix d’enchère, c’est moi qui rachetais sans payer de commission. J’ai dû convaincre le commissaire-priseur. J’ai répété, argumenté :

— Je serai là, je pousserai les prix. Vous ne risquez rien, regardez ces faïences, ils vont se battre, je vous jure.

Il hésitait. Tous, ils hésitaient toujours, au ghetto, à Zambrow, à New York, j’avais toujours dû forcer les hommes à agir. À chaque fois, il me fallait arracher les décisions. Finalement, il a dit d’un ton las :

— O.K., allons-y, pour une fois.

À la première vente, j’étais au milieu de la salle, observant mes clients, ces femmes en chapeaux, aux cheveux blonds ondulés venues avec une amie, ces antiquaires du Middle West, du Sud ou de la Californie pour qui New York était Berlin. J’ai levé le premier la main pour lancer les mises, puis de temps à autre je donnais de la voix, faisant monter les enchères. Elles se battaient. Mes objets défilaient. Trois jours, trois jours fastes : les dollars s’accumulaient, je doublais, je triplais parfois. J’ai payé Clark. Le soir, dans la cuisine, j’ai fait devant ma grand-mère, sur la table, entre les plats, des petits tas : des chèques, des dollars, des chèques. Elle secouait la tête, ravie, inquiète, heureuse et angoissée :

— Tu ne vas pas repartir, a-t-elle demandé.

Je repartais deux jours plus tard. J’en avais fini avec le bateau : je sautais le mur. Un bond en avion jusqu’à Francfort, un autre jusqu’à Berlin. Tolek m’attendait à Tempelhof, nous nous embrassions.

— Ça marche, Tolek, ça marche.

En taxi, je faisais le tour des antiquaires, Tolek avait fait passer des annonces dans les journaux : des particuliers téléphonaient. Maintenant je ne discutais plus les prix. Mon principe : acheter et vendre vite. Un petit bénéfice multiplié donne un gros bénéfice. La marchandise arrivait. Berlin devenait pour moi une lointaine banlieue de New York, l’avion était mon tramffay. Des mois durant j’ai tourné ainsi, d’un continent à l’autre. J’avais découvert le goût pour la marchandise française : je m’arrêtais à Paris. Dès le vendredi, avant l’ouverture, j’étais au Marché aux puces, je recherchais la marchandise pour « Américains », les objets gais chargés de dorures. De Paris, j’apercevais rapidement les rues, le ciel, j’achetais sans marchander, la vitesse était ma force. Time is money. Le lundi, je filais vers Francfort et Berlin. Bientôt j’ai ajouté Londres à mon périple. J’achetais, je téléphonais, je sautais d’un taxi dans un avion, je dormais. Parfois, je traînais dans un bar pris entre la fatigue et le besoin de parler à quelqu’un. Il m’arrivait de rencontrer une fille. Mais je me levais, déçu. À New York, j’avais revu Margaret, l’étudiante qui avait travaillé avec moi à l’hôtel de Fallsburg. Elle était douce, elle me regardait fumer, assis au bord du lit, à demi rhabillé.

— Prends le temps de vivre, Mendle, disait-elle. Ne cours pas toujours.

J’essayais de m’allonger près d’elle. Le jour se levait : j’avais toutes ces marchandises à l’entrepôt à contrôler. Je préférais le travail à la paix qu’elle m’offrait. Peut-être un jour une femme réussirait-elle à ralentir ma course, peut-être un jour trouverais-je le goût du repos. Alors, avec cette femme-là, seulement avec elle, je construirais ma forteresse. Margaret me laissait partir.

— Apprends à être heureux, Mendle, tu fuies toujours.

Je l’embrassais, je la quittais mais ces mots cheminaient, troublaient mon sommeil. Les phrases de Goldman revenaient. Quand donc arriverait-il ce jour où je déposerais les armes ? Puis le travail m’enveloppait à nouveau. Un après-midi, dans une des salles de vente, alors que je levais le bras pour pousser une enchère, on m’a frappé sur l’épaule. Jack Ellis, un des clients de l’hôtel de Fallsburg. La chance. Il tenait avec son frère Joe un magasin tranquille, vieillot, dans la Troisième Avenue. Je suis rentré avec lui : j’ai visité les caves, je voyais déjà mes caisses en place, les clients se pressant autour de moi. La chance : Jack et Joe Ellis ont accepté. J’étais l’importateur, je vendais chez eux et ils touchaient un pourcentage sur les ventes.

Alors mon travail a pris encore un rythme plus rapide : New York, Londres, Paris, Francfort, Berlin, Francfort, New York, les rues de ces villes, les visages de ces villes. Les antiquaires qui parlaient russe ou polonais au Marché aux puces, les Allemands de Berlin, les décorateurs qui se succédaient dans la boutique de la Troisième Avenue, Tolek qui m’accueillait à Berlin, les taxis, le sommeil qui tombait d’un seul coup sur moi, ces minutes le matin, quand immobile, les yeux fermés, je les retrouvais, les miens, père, mère, mes frères, Rivka, que je n’oubliais jamais, eux, tous les autres. Puis un bond, le téléphone, les entrepôts. Souvent, pour économiser, je déchargeais seul le camion dans la Troisième Avenue : 80 caisses à descendre, à porter jusqu’à la cave, 80 caisses à placer l’une sur l’autre jusqu’au plafond. 80 caisses qu’il fallait ouvrir. Les clients étaient là, ils venaient de Los Angeles, de Houston, de Memphis : décorateurs, antiquaires, marchands qui achetaient en gros. Ils tendaient leurs mains : « Pour moi, vous m’aviez promis. » Je clignais de l’œil, je posais l’objet dans un coin. J’étais encore sur la plate-forme du tramway, soulevant moi-même les sacs de blé, les tendant aux porteurs. Puis je repartais : New York, Londres, Paris, Francfort, Berlin, Francfort, New York.

J’arrivais toujours à Paris le vendredi matin. Je filais aux puces : marché Vernaison, marché Paul-Bert, marché Biron. J’avais acheté une bicyclette qu’une concierge me gardait et pour aller plus vite je l’enfourchais, la laissant à quelque distance des boutiques car j’étais un antiquaire important, un antiquaire américain. Parfois, le dimanche, avant de partir pour Francfort, je traînais dans les rues, guidé par le hasard, par une femme qui passait. J’aimais cette ville, ce fleuve, ces ponts. Je m’asseyais au soleil, je fermais les yeux, c’était la douceur de mai, ce pont était le pont Poniatowski et j’allais rencontrer Zofia. À Paris seulement j’avais envie de flâner. Mais je n’avais pas le temps.

À Berlin, le marché devenait difficile.

— Il n’y a plus rien, Miétek.

Tolek maintenant m’accueillait par cette formule et elle devenait à chaque voyage plus vraie. Tous les antiquaires d’Amérique s’étaient abattus sur Berlin, vidant la ville et l’Allemagne de ses porcelaines. Tolek me montrait une série de plateaux aux dessins d’or effacés.

— C’est tout, dit-il. Il n’y a plus rien. Simplement ce que les autres ne veulent plus.

— Achète, Tolek, achète tout.

J’ai vu s’entasser les encriers ébréchés, les soucoupes délavées.

— Tu es fou, Miétek, répétait Tolek.

Je l’ai entraîné et au bout de deux jours de recherche nous avons trouvé un vieil artisan peintre prêt à remettre nos porcelaines en état. Dans la Troisième Avenue, les acheteurs étaient de plus en plus nombreux, mais Tolek a de nouveau levé les bras.

— Il n’y a vraiment plus rien.

C’était vrai. Je suis resté près de deux semaines en Allemagne. Tolek répétait :

— Retirons-nous, Miétek. Cela suffit.

Je n’avais pas atteint mon but, pas encore. Et je ne voulais pas abdiquer. Jamais. J’ai cherché et finalement j’ai trouvé la K.P.M., la Manufacture Royale de Porcelaine, une mine d’or.

Tolek riait.

— Tu es fou Miétek, fou, la K.P.M., mais c’est officiel, seulement pour les Rois, les présidents.

Je valais bien son fondateur, le Roi de Saxe, nous valions bien, nous tous, mon peuple, ces Empereurs, ces Rois, ces Princes allemands pour qui la K.P.M. avait exclusivement travaillé depuis le début du XVIIIe siècle.

— Moi Miétek, moi, un petit Juif du ghetto, la K.P.M. travaillera pour moi.

Ça été long, difficile. J’ai vu le directeur, j’ai négocié, payé, soudoyé. Puis, un jour, les gros fours cylindriques de la K.P.M. se sont mis à chauffer pour mes porcelaines, pour moi le rescapé de Treblinka. Cela aussi c’était une revanche. Et un coup de génie.

Les antiquités que la K.P.M. fabriquait, étaient authentiques ! Et les dollars s’accumulaient et chaque millier de dollars c’était un mur de ma forteresse qui s’élevait.

Mais la vitesse était ma loi et la K.P.M. travaillait comme au XVIIIe siècle. Après quelques mois, à nouveau, je ne pouvais plus satisfaire la demande : il me fallait d’autres solutions.

J’ai su qu’il y avait des usines en Bavière et à l’un de mes voyages, j’ai loué une voiture, roulé vers le sud. Les bois, les vallées, le ciel : la région ressemblait à celle de Rosswein, de Doebeln. Mais je roulais dans un autre monde et à quelques kilomètres à l’est j’avais laissé des camarades, ces soldats qui étaient apparus sur une route de Pologne en criant Na Berlin ! Depuis, qu’étaient-ils devenus ces soldats fraternels ? Moi j’avais essayé de vivre ce que je pensais, d’être juste avec les hommes, d’acquitter ce que je devais, de réclamer mon dû. Je ne voulais être que du côté des hommes, et ils étaient partout, de chaque côté des frontières. Comme les bourreaux.

Je me suis arrêté à Moshendorf, puis à Hof. J’apercevais la montagne toute proche, les grands arbres, les prairies. Ici j’étais à la source. J’ai visité une manufacture à Moshendorf, vu les ouvriers en blouse blanche courbés sur les porcelaines, surveillant les fours. Ici était la source. J’ai demandé à voir le directeur. Il m’a reçu dans un bureau qui ouvrait sur la campagne.

— Vous avez une grande tradition, ai-je dit.

Il souriait, hochant la tête. Je pensais à Schultz qui, au ghetto, nous faisait travailler comme esclave, Schultz marchant dans les shops, satisfait, prospère, Schultz pris, libéré. Maintenant ils allaient travailler pour moi.

— Vous serez sûrement capables de faire ça.

J’avais des modèles, des photographies, je les ai posés sur le bureau. Il s’est défendu pied à pied. Je coupais ses phrases :

— Je paye, j’achète tout.

Finalement, nous avons conclu un marché. À Hof aussi j’ai gagné. Maintenant, je n’étais plus seulement importateur ou fabricant de vraies antiquités, mais aussi copiste ! J’ai roulé lentement jusqu’à Francfort, apaisé : j’avais mis une machine en route, elle tournait. Le plus difficile c’était toujours le premier saut, quand le tramway file, qu’il faut s’agripper et qu’on ne sait pas comment va réagir le Bleu sur la plate-forme, qu’on n’a jamais franchi le mur. Après tout est simple : on risque sa vie, mais c’est la routine. J’avais passé le cap, sauté les obstacles, le courant m’emportait.

Je me suis arrêté à Nuremberg : ainsi c’était là la ville où ils se rassemblaient, là qu’il avait surgi pour la première fois, ce mal qui avait saccagé des millions d’hommes. Je roulais dans les rues essayant de comprendre, de deviner ce qu’avait dû être ce temps-là, quand les hommes d’ici s’étaient laissés entraîner. La ville était noble, belle malgré les destructions. J’ai traversé des ponts sur la Pequitz, regardé ces églises de pierre sombre, marché dans les vieilles rues, là Hauptmark. Ici aussi les pavés usés, comme à Cherbourg ou rue Mila. J’ai observé ces hommes pareils aux autres, ces enfants : il y a des années le mal les aurait emportés, ils se seraient rassemblés sur le stade dans les projecteurs et les cris. Il ne fallait jamais laisser renaître ce mal.

J’ai pris l’avion à Francfort, retrouvé New York, ma grand-mère, Jack et Joe Ellis : les commandes affluaient. Bientôt sont arrivées les marchandises fabriquées à Moshendorf et à Hof. À peine débarquées, elles étaient vendues ; j’entassais les dollars, j’investissais, je plaçais.

Un soir, comme je rentrais très tard ayant quitté Margaret, j’ai trouvé ma grand-mère dans ma chambre. Elle s’était allongée sur mon lit et elle dormait, les épaules enveloppées dans un châle, ses cheveux blancs tombant en tresses autour de son visage. Sa respiration soulevait à peine sa poitrine. Je suis resté là, à la regarder, si maigre, si frêle ; elle s’est réveillée tout à coup. Je lui ai tendu la main pour qu’elle se redresse.

— Je t’attendais.

— Tu es folle, mama.

— Il faut que tu te dépêches, Martin.

Je n’ai pas compris.

— Si tu veux que je voie tes enfants. Tu es riche, maintenant.

Mama, mama.

L’angoisse me balayait : ce corps, c’est vrai, il ressemblait à ceux de ces vieillards que je recevais dans mes bras, là-bas à Treblinka, au Lazaret.

— Chaque jour, Martin, chaque jour, demain, ça peut arriver. Je suis vieille.

Je l’ai prise contre moi, caressant ses cheveux : « Mama, mama », mais elle secouait la tête.

— Chaque jour, dépêche-toi.

J’ai plaisanté, juré que je me mariais dès le lendemain, puis je suis allé l’embrasser dans son lit. Dans le visage je n’ai vu que les yeux bleus qui ressemblaient à ceux d’une enfant.

— Dépêche-toi, a-t-elle répété.

Je n’ai pas pu dormir : maintenant, j’étais riche, citoyen américain, importateur, fabricant, j’ouvrais une succursale au Canada, une autre à la Havane. J’étais propriétaire d’immeubles, je plaçais mon argent en bourse. J’allais de capitale en capitale, mes banlieues s’appelaient Paris et Berlin. Et je n’avais rien de ce pourquoi j’avais construit tout cela : j’étais seul. Mama pouvait mourir chaque jour. J’étais seul entouré d’objets inertes, ces dollars, ces caisses, ces biens. Et je ne m’imaginais plus que cela pût changer. Je passais de femme en femme, de lit en lit ; aucune ne réussissait à faire taire en moi les voix, les noms, les visages, les lieux qui me hantaient. Le temps d’une étreinte, j’étais avec elles puis, à leurs côtés, allongé, une cigarette entre les lèvres, je les perdais, je me perdais, elles n’existaient plus. Rivka ou Zofia, ma mère, mes frères, le sable jaune, voilà ce qui m’étouffait près d’elles après l’amour.

Dans l’aube qui se levait j’ai téléphoné à Margaret. C’était la seule que je voyais régulièrement : mais pourquoi la lier à ma vie ? Elle aussi avait si peu d’existence. Pourquoi l’enchaîner à mes cauchemars, la contraindre à cette torture de me savoir toujours ailleurs ? Je suis allé la retrouver dans son petit appartement de Brooklyn, du côté de Flatbush Avenue. Elle s’y était installée depuis que j’avais réussi à lui trouver un job de décoratrice chez Wolker, un antiquaire, un ami. À demi réveillée, en peignoir, une tasse de café à la main, elle m’a ouvert en secouant la tête :

— Alors, Mendle, ça ne va pas ?

Je l’ai embrassée distraitement.

— Viens ici, a-t-elle dit.

Elle m’a forcé à enlever ma veste.

— Assieds-toi, parle. Tiens.

Elle m’a tendu sa tasse.

— Bois, c’est chaud.

J’avais un long discours à faire, sur moi. Qu’est-ce que j’étais, pourquoi cette course, ce vide tout à coup, cette impossibilité à sortir de moi avec une femme ?

— Même avec toi, Margaret.

— Je sais, je sais.

— Je t’épouse, ai-je dit tout à coup. Nous aurons des enfants.

— Bois, Mendle.

Elle s’est penchée vers moi, me caressant les cheveux.

— Tu cherches, tu cherches. Mais ça viendra tout seul, ou jamais. Tu trouveras une femme ou tu n’en trouveras pas. Mais ce n’est pas moi, Mendle, sûrement.

— Pourquoi pas toi ?

— Ça te tombera dessus, d’un seul coup. Tu n’es pas de l’espèce raisonnable, tu n’es pas fait pour les mariages comme ça, par raison.

Elle parlait comme Goldman. Elle m’a embrassé.

— Tu mérites de trouver, Mendle.

Je l’ai serrée contre moi, c’était une douce amie, une camarade mais elle ne pouvait pas combler ce gouffre de malheur qui s’ouvrait si souvent en moi. J’ai dormi un peu, près d’elle puis à nouveau j’ai retrouvé les choses inertes dont je remplissais ma vie. À Hof, à Moshendorf, les manufactures travaillent pour moi ; à Paris, à Londres, à Berlin, je continuais mes achats. J’ajoutais d’autres importations à mes caisses d’objet d’art ; l’engrenage tournait, des dollars naissaient d’autres dollars. On m’apportait des idées ; j’ai acheté et revendu des voitures européennes par centaines ; j’ai fait fabriquer des lustres anciens à Paris et depuis la côte Ouest, du Sud et du Middle-West, les antiquaires me suppliaient de les leur réserver. J’étais riche et contraint de travailler de plus en plus pour tenter de combler le gouffre, de refouler les cauchemars. Mes voyages devenaient plus rapides encore. Tolek répétait :

— Tu es un cheval emballé, Miétek. Un jour tu vas avoir de la bave à la bouche.

J’allais, j’allais, droit devant moi.

En arrivant un soir à Idlewild Airport, devant la douane, une hôtesse m’a tendu un message, mais avant même que j’aie pu l’ouvrir deux hommes jeunes aux cheveux courts m’ont encadré :

— Monsieur Gray ? S’il vous plaît, contrôle des douanes.

Marchant entre eux, je suis sorti de la colonne des passagers.

Dans une pièce isolée j’ai subi un long interrogatoire, puis une fouille complète. Ils avaient fait apporter tous mes bagages.

— Mais que cherchez-vous ?

Ils ne répondaient pas. Je savais seulement qu’ils étaient du F.B.I. Ils m’ont obligé à les accompagner aux entrepôts : les caisses étaient déjà ouvertes.

— Bien, ont-ils dit enfin.

Puis j’ai dû me rendre au magasin, dans la Troisième Avenue. Montrer mes chéquiers, la comptabilité. Je subissais. Je me taisais. Ils étaient la puissance souveraine, silencieuse, indifférente. Ils n’ont rien trouvé.

— Un simple contrôle de douane, ont-ils répété en partant.

C’était banal, sans conséquence, et pourtant j’étais épuisé : à chaque instant, il pouvait surgir ainsi des forces anonymes qu’un concurrent jaloux mettait en branle et qui venaient dans la construction difficile d’une vie jeter le désordre. Parfois ces forces, c’était l’armée, la guerre. Quand serais-je à l’abri, libre ? En fouillant dans ma poche, j’ai retrouvé le message que l’hôtesse m’avait tendu et que j’avais oublié.

Passer d’urgence 186eRue 567 Ouest. Monsieur Feld.

Je suis tombé dans la fosse de sable jaune.

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